‹ La Maremme toscane; souvenirs de voyageChapitre 27 sur 35 · TOME XXtlX · texte numérisé non relu

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le coup des émotions divines, je les rendrai faciles et vulgaires. A la volonté de mon art magique, elles viendront sous leurs cils pour une sensualité, pour un,caprice, pour un désir passager et suspect, moins que cela, pour un trouble sans objet. Ah î ils refusent la damnation sous la forme d'apoplexie et de mort subite! Je saurai la leur donner sous la forme de névralgies et de rhumatismes. » Telle était l'explication quelque peu sombre que donnait mon jeune puritain de l'origine du goût des contemporains pour la musique et du caractère tout profane qu'a pris dans les temps modernes cet art autrefois réputé le plus divin de tous.

— Je ne puis m'associer, disais-je, à vos anathèmes et à vos sarcasmes, qui ne me prouvent, à tout prendre, qu'une chose : la passion que vous inspire l'art même que vous prétendez haïr. Pour moi, bien loin de voir dans la musique un piège du diable, j'y verrais plutôt un présent de Dieu; loin d'y voir un instrument de destruction morale, j'y verrais un des plus puissans instrumens de civilisation qui ait jamais été à l'œuvre en ce monde. Vos anathèmes, je le sais, ne tombent après tout que sur la forme qu'a revêtue la musique moderne, forme que vous condamnez en la flétrissant des noms de profane et de diabolique; mais même sous cette forme, que, moins sévère, je me contente d'appeler mondaine, elle n'a pas démérité de son antique origine, et elle accomplit encore, mieux que jamais peut-être, sa divine mission. Oui, quoi que vous en pensiez, même aujourd'hui elle ne recrute pas pour le diable, elle recrute pour Dieu; elle n'est pas un élément de désordre, mais de bien moral, car elle diminue et affaiblit les deux grands fléaux qui entretiennent l'anarchie dans les sociétés humaines : l'ignorance et l'isolement des âmes.

Tout mal social vient d'une de ces deux causes, ignorance et isolement. Combien les âmes sont séparées les unes des autres, la plupart des hommes «e s'en doutent guère; mais vous et moi, nous le savons. Les âmes humaines s'ignorent les unes les autres et n'ont que de rares occasions de communiquer entre elles. Les cloisons charnelles qui les protègent sont épaisses et sourdes, et les paroles les plus sages et les plus religieuses, les paroles les plus semblables aux vôtres, ô jeune ascète, viennent s'émousser et s'amortir contre ces remparts, comme les boulets les plus meurtriers et les plus rapides contre ces revétemens de terre dont l'art des ingénieurs enveloppe les forteresses. En vérité, on pourrait dire que l'àme humaine passe la moitié de son séjour sur la terre à l'état de mutisme, et l'autre moitié à l'état de surdité. Quand on lui parle, elle n'entend pas, et quand il lui arrive à son tour de parler, elle ne rencontre pas de réponse. Dans sa longue surdité, elle contracte les

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vices de l'indifférence et de l'égoïsme, et dans ses temps de mutisme elle couve le ressentiment, le mépris et la haine. Si rares sont les occasions de sympathie, que Ton compte dans la vie les événemens qui favorisent la rencontre fraternelle des âmes et les heures bénies où il leur a été permis de révéler ce qu'elles étaient. Que dis-je? ces événemens font date dans l'histoire des hommes, et ces heures restent indélébilement marquées sur le cadran où les • siècles viennent tour à tour se faire inscrire pour être eiïacés. Les hommes s'arrêtent stupéfaits devant ces révélations de leur nature, et leur étonnement se traduit par les explosions d'une bruyante admiration' dont les générations successives répètent et ravivent l'écho. Quoi! il était donc vrai que les âmes ne sont pas ennemies les unes de3 autres! Il était donc vrai qu'elles ont un désir de se chercher, de se comprendre, de se pénétrer et de s'aimer! Nous avions traité de fables tout ce qu'on nous avait raconté touchant leur nature et leur fin, et voilà que nous sommes forcés de croire que cela doit être exact, au moins pour quelques-uns d'entre nous! Mais cette surprise que causent aux hommes les actes d'héroïsme, de dévouement et d'amour, témoigne de l'ignorance où ils sont d'euxmêmes et de l'isolement où ils vivent. Cependant ces brusques secousses ne les réveillent que pour un instant, ils en perdent bientôt le souvenir et se renferment plus que jamais dans leur donjon fortifié, d'où ils défient toute sympathie. Ainsi s'engendrent et se propagent l'ignorance» l'envie, le mépris et la haine; ainsi surtout s'engendre et se propage la glaciale indifférence qui est à l'Ame « c que la paralysie est au corps.

Et puis, même lorsque les âmes se visitent et se recherchent, elles ne se pénètrent qu'imparfaitement, faute d'un langage qui les révèle les unes aux autres. Le langage humain n'exprime d'elles que la partie la plus banale et la plus superficielle, si bien qu'un regard muet et un serrement de main en disent plus long sur leur nature que les discours les plus éloquens et les paroles les plus ornées. Aussi se quittent- elles toujours sans s'être dit jamais ce qu'elles avaient à se dire réellement. Mille obstacles contribuent encore à rendre inintelligible ce langage, déjà si pauvre et si impuissant par lui-même : — l'éducation, le préjugé, la fortune, le génie. Un degré de plus ou de moins dans l'éducation ou le génie, et les hommes ne se comprennent plus. L'artiste, le savant et l'homme des classes supérieures parviennent à dompter cet indocile et incomplet instrument, mais il reste chez le pauvre et l'ignorant à l'état de jargon barbare*. Si le pauvre ou l'ignorant a une âme, ce n'est vraiment que pour ses semblables, qui le comprennent à travers les bégaiemens et les défaillances de sa langue. La sympathie qui est en lui, ainsi refoulée et comprimée, s'aigrit et s'endurcit, et tandis que les

autres hommes parviennent à se dire à peu près correctement qu'ils ne s'aiment et ne se comprennent que médiocrement, lui, il ne parvient a exprimer ses souffrances, ses embarras et sa haine que par des dissonances et des éclats de voix pareils à ces horribles bêlemens par lesquels les muets sollicitent la charité des passans.

Or voilà les miracles qu'accomplit cette magie des sons qu'on appelle la musique. Elle perce ces cloisons charnelles qui éteignent les paroles humaines, elle donne aux âmes un moyen de communiquer entre elles, elle crée un langage dont le plus ignorant et le plus pauvre sentent toute la puissance et toute la douceur. KUe parle, et soudain les âmes qui l'écoutent gémissent de leur isolement, frémissent de tendresse et rayonnent de bonheur. Considérez une foule en proie à l'émotion d'une grande œuvre musicale. Quels larges flots de vie morale circulent, impalpables et lumineux, à travers la salle! Quels vifs et pénétrans courans d'air psychique, si j'ose m'exprimer ainsi, passent sur tous ces fronts inclinés, sur toutes ces têtes absorbées par le rêve! Quelle atmosphère mystique a été soudainement créée! Les âmes atteintes par les traits de cette lumière sonore sont montées des profondeurs de l'être où elles se renferment. Elles, tout à l'heure si bien cachées, les voilà visibles. Elles regardent à travers les fenêtres des yeux et se jouent à fleur de lèvres. Ainsi l'on voit les dauphins, à l'approche des orages, jouer sur les flots profonds; ainsi les oiseaux, lorsque paraît la lumière, ou lorsque le soleil se couche dans les nuages embrasés de sa splendeur, entonnent leurs hymnes de bonheur, de reconnaissance et d'amour. Habitantes dê l'océan infini de l'être, comme les dauphins sont habitans de l'océan terrestre, enfans delà lumière morale, comme les oiseaux sont enfans de la lumière matérielle, les âmes sortent et se montrent aux accens de la musique, car elles reconnaissent le langage que le corps ne leur permet pas de parler, les désirs qu'elles ne savaient comment exprimer, les vœux qu'elles ne savaient comment faire parvenir, les regrets d'une existence plus npble et meilleure que celle que leur ont faite les conditions de la terre. Qui pourrait dire combien de sentimens héroïques se sont allumés ainsi dans des âmes qui ne les auraient jamais connus, combien de vertus, dont le germe se desséchait inutile, se sont entr' ouvertes sous la fraîche influence de cette rosée de l'harmonie, combien de haines ont été amorties et de dévouemens inspirés! Un instant plus tôt, ces âmes ne songeaient pas qu'elles pussent jamais être autres qu'elles n'étaient; elles ne demandaient qu'à persévérer dans leur indifférence ou leur torpeur : le flot des ondes sonores a passé, la voix de l'esprit a parlé, et les voilà changées pour jamais.

Pour moi, je me réjouis lorsque j'entre dans une salle de concert,

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voire dans la salle plus profane encore de quelqu'une de nos scènes lyriques, et que je vois une vaste foule humaine rassemblée pour écouter quelque belle œuvre musicale. Eh quoi! nous avons mille fois gémi de la lenteur avec laquelle marchent sur la lerre le bien, la justice et l'amour; nous sommes restés rêveurs en considérant combien le monde offre peu d'exemples de belles actions et de grandes vertus; nous avons reconnu avec un désappointement misanthropique que les nobles exemples étaient si rares qu'on pouvait en faire le compte exact en suivant l'histoire de l'humanité, et nous ne serions pas reconnaissans envers un art qui, parmi ses nombreux privilèges, possède celui de solliciter en foule ces sentimens dont l'apparition est si incertaine et si exceptionnelle dans la réalité! Vous qui êtes croyant et pieux, vous savez que la prière a des effets indirects qu'il est impossible de calculer, et qui dépassent la courte portée de la logique humaine. L'âme qui prie se tente elle-même au bien et se livre en proie à ses bons anges, et plus tard telle action dont elle ne se serait pas crue capable, et quelle s'étonne d'avoir accomplie, a son origine dans cette prière, oubliée peut-être depuis longtemps. La musique n'a-t-elle pas précisément le même genre d'influence que la prière? Sans doute la musique ne frappe pas comme un coup de foudre, elle n'inspire pas une détermination soudaine, elle n'impose pas un acte héroïque, elle ne dit pas avec l'autorité d'une voix divine : « Sors et sois un autre homme! « mais elle tente l'âme, la sollicite, l'implore, pour qu'elle se laisse ennoblir, toucher et attendrie Elle lui demande d'avoir pitié de ses propres dons, de rendre justice à ses propres vertus, et de ne pas les traiter comme des servantes et des esclaves, d'être humaine pour ces puissances morales qu'elle laisse enchaînées en elle, et de dénouer un peu les liens charnels dont elles sont enveloppées. L'âme écoute, se sent émue et troublée jusque dans ses profondeurs, elle obéit rêveuse aux prières des doux esprits du son. Et ce miracle s'opère plus ou moins complètement, non pas sur quelques individus isolés, mais sur des foules entières. Plusieurs milliers de personnes reçoivent à la même heure la visite du même esprit bienfaisant.

Non, jamais les germes du bien ne furent semés avec plus de prodigalité qu'il ne le sont de nos jours par la musique. Nous ne pouvons pas suivre dans toutes les phases de sa végétation cette semence d'héroïsme et de noblesse; mais soyez sûr que cette végétation existe et grandit chaque jour. Si nos actions pouvaient être analysées comme les corps matériels sont décomposés par la chimie, on reconnaîtrait probablement que la musique moderne entre pour une grande part dans leur formation. La musique est l'air respirable des âmes contemporaines; elles l'absorbent comme nos poumons respirent l'air,

naturellement et pour ainsi dire à leur insu. Qui ne connaît la force de ces influences latentes qui agissent sur nous d'une manière insensible et nous plient doucement à des habitudes contre lesquelles nous songeons d'autant moins à réagir que nous ne sentons pas la main qui nous les impose? L'éducation, dans ce qu'elle a de durable et de tout à fait invincible, ne se compose guère que d'influences de ce genre. Les leçons imposées par contrainte s'oublient, mais le pli que ces influences doucement agissantes ont imprimé à l'àme ne s'efface jamais. Ce n'est pas indifféremment que l'œil d'un enfant contemple dès ses premiers jours de belles et nobles images, et c'est ainsi qu'on a judicieusement expliqué l'aptitude naturelle des Italiens à saisir la beauté pittoresque. De toutes les influences insensibles, quoique souveraines, qui agissent sur nous aujourd'hui, la plus considérable et la plus morale est à coup sûr la musique. Quelle autre influence p3urriez-vous ciier après celle-là? Une seule peut-être, celle de l'industrie et des spectacles qu'elle présente à chaque pas dans nos villes modernes. Cette dernière est plus visible, et on peut en suivre avec moins d'efforts les résultats. Elle s'impose à notre vie de chaque jour, change peu à peu les dispositions de nos demeures . modifie nos habitudes. La musique est à notre vie morale ce que l'industrie est à notre vie maiérielle.

Nos mœurs, nos actions, nos vices et nos vertus ont donc en eux un élément musical que nous ne soupçonnons pas, et qui agit dans nos âmes comme le fer et le sel agissent dans l'économie de nos corps. Vn poète cherchait naguère combien de quintaux de gloire appartenaient à Racine dans le bronze dé la place Vendôme et quelle part lui revenait dans les victoires de la république et de l'empire. L'idée a semblé étrange et paradoxale à plusieurs; elle n'était que judicieuse. Qui pourrait dire pareillement quelle part appartient aux grandes œuvres musicales modernes dans nos victoires les plus récentes, el dans cette allégresse guerrière, cette insouciance de la mort et cette facilité au dévouement qui ont frappé tous les yeux dans nos dernières campagnes? Ce qui est certain, c'est que les œuvres de la musique moderne sont encore plus familières à nos contemporains que les œuvres de Racine et de Corneille ne l'étaient à nos pères. Nos jeunes officiers savent peut-être mo'ws bien que leurs pères les tirades des tragédies françaises, mais il n'en est aucun qui ne sache par cœur les cavatines de Rossini. Les plus ignorans de nos soldats, ceux même qui ne sont jamais entrés dans un théâtre lyrique et dans une salle de concert, ont été visités à leur insu par le dieu du son. Comme le philosophe Jacques du Comme il vous plm'ra de Shakspeare, ils ont aspiré toute la galté et toute la mélancolie des chansons des musiciens modernes. Elles sont venues les chercher

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sur le seuil de leurs misérables tavernes, à la manœuvre, au coin des carrefours, au fond de leurs casernes, et elles ont passé sur eux comme la caresse d'un esprit invisible. Leur âme en est restée songeuse et un peu triste; cela se voit à leur physionomie douce, modeste et résignée, fort différente de la physionomie tapageuse de l'ancien soldat français. Aussi reconnaît-on dans leur courage une influence toute nouvelle et que l'humanité antérieure n'avait jamais connue. Cet héroïsme nouveau, qui est encore à son début et qui s'est révélé avec toute la fraîcheur de l'aube, ne s'est plus présenté comme le résultat d'un effort volontaire, comme une énergie désespérée ou une froide et majestueuse détermination, mais comme un mouvement naturel de l'âme. L'héroïsme jusqu'à une époque très récente a participé du caractère des arts qui étaient familiers à l'humanité; il en avait en lui quelque chose de plastique et de pittoresque. L'homme se raidissait dans une attitude sculpturale et pénible, résultat d'un effort' d'esprit et d'une détermination douloureuse. Il ne savait pas non plus, dirait-on, mourir tous les jours et à toutes les heures; il semblait choisir son heure et son moment, et il aimait à tomber en belle et pleine lumière. Rien de pareil clans l'héroïsme de nos soldats tel que l'ont montré ces dernières campagnes : nulle raideur, nulle tension, nuls combats visibles de la volonté; rien qu'un instinct léger, facile, ailé en quelque sorte, rapide et doux comme une onde sonore. Mos soldats ont rendu leur vie à Dieu comme un son meurt dans l'air, ou comme un paiTum s'évapore. Voilà le courage moderne, celui qui est destiné à prévaloir et à effacer l'ancien courage, qui ne s'obtenait que par l'effort laborieux de la volonté et par une sorte de violence faite à la nature. Mon cneur a vraiment bondi en reconnaissant que les jours approchaient où l'héroïsme sera aussi facile à l'âme de l'homme que le sourire est facile au visage de l'enfant.

Mais le courage n'est après tout qu'une de nos vertus. Si nous prenions successivement toutes les autres, nous y trouverions, je crois, le même élément musical. J'ai maintes fois entendu regretter par les personnes pieuses d'une autre communion que la vôtre la disparition des vertus monastiques : l'humilité, la douceur, la résignation, la patience, l'oubli de soi, le détachement des choses de ce monde.. Toutes ces fleurs de la solitude religieuse se sont desséchées à jamais sur la terre, disaient-ils, et y ont été remplacées par les plantes vivaces de l'orgueil, de la révolte, de l'esprit de domination, de l'àpreté à la conquête des biens matériels. Moi-même j'ai partagé très longtemps cette opinion. Non, ces anciennes vertus ne sont pas mortes, et, si elles étaient menacées, l'influence de la musique suffirait pour les sauver. L'ne fois à Naples, on fut em-

barrassé de savoir comment on s'y prendrait pour obtenir un meilleur éclairage de nuit, sans qu'il en coûtât plus cher à l'état. Multipliez les madones, dit un prêtre sagace qui se trouvait présent à la délibération. Je serais de même tenté de dire, lorsque j'entends regretter la disparition des antiques vertus monastiques : Multipliez les concerts, et puis laissez agir l'influence des sons. Je ne répéterai pas la vieille phrase si connue, que la musique enlève l'homme à la terre; elle fait mieux : par les désirs qu'elle lui inspire, elle lui rend peu à peu tous les plaisirs insipides; par les rêveries dont elle l'enivre, elle lui rend peu à peu toutes les réalités misérables. Elle déplace et recule sans cesse l'idéal de l'homme; elle accroît à l'infini les exigences de l'âme, si bien que le bonheur devient pour elle impossible dans les conditions qui lui sont faites ici-bas. Le seul bonheur possible, ce serait la possession ou la conquête de l'être ou de l'objet qui entretiendrait éternellement l'âme dans l'état momentané que la musique lui fait traverser. Cet être et cet objet ne se peuvent rencontrer. Rien sur la terre n'est capable de nous donner cette plénitude de bonheur, ni même cette profondeur de souffrance. Nos joies ne sont pas assez radieuses, ni nos douleurs assez cruelles, pour entrer en comparaison avec les joies et les douleurs qu'elle nous fait rêver, de sorte que, ne pouvant espérer d'être heureux, nous n'avons pas même la consolation de souffrir fortement. Dans ce dégoût de toutes choses, dans cette certitude que rien ne peut réaliser ce bien idéal que la musique évoque, fait pressentir ou désirer, l'homme réapprend à son insu et par une méthode indirecte ces vertus monastiques si regrettées de quelques-uns : l'oubli de soi, l'indifférence aux choses de ce monde, l'insouciance du sort qui l'attend ou du malheur qui le guette. Quel que soit l'éclair de joie qui traversera son âme, il se dira : J'ai entrevu des joies plus radieuses dans les mélodies de Rossini; quelle que soit la douceur qui l'enivre, il se souviendra qu'il en a ressenti une plus grande encore dans les mélodies de Mozart; quelles que soient les douleurs qu'il éprouvera, il se dira qu'elles ne sont rien à cAté des douleurs vers lesquelles a été portée son âme par les symphonies de Beethoven, On Ilot de mélancolie, jaillissant soudain, viendra troubler de son eau amère chacun des sentimens qu'il éprouvera; il restera triste en face de ses joies les plus désirées, sans qu'il puisse dire pourquoi. Une tristesse sans cause précise sera en lui comme l'once d'amertume dans la livre de parfums dont parle l'Écriture, comme la tête de mort que les ascètes plaçaient sur leur prie-Dieu et les épicuriens à la table de leurs banquets. 11 se demandera peut-être d'où elle lui vient, sans se rappeler qu'il l'a contractée à l'audition de telle œuvre mu-

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sicale qui l'a plongé dans une rêverie dont il subit encore le charme.

Mais quelle profane méthode de revenir aux vertus oubliées! direz-vous peut-être... Ne soyez pas si sévère, et rappelez-vous que ce fut par une méthode analogue que le christianisme appela à lui les âmes de l'ancien monde. Ces mêmes âmes étant devenues indifférentes à toute chose terrestre, elles s'attachèrent à Dieu de toute l'énergie de leur faiblesse et de leur lassitude, et se portèrent vers les espérances célestes avec tout l'appétit que leur laissait leur satiété des joies du monde. La musique nous rend donc, par des moyens moins coupables et plus conformes à la fin divine que nous devons poursuivre, le même service que la satiété des plaisirs rendit aux âmes romaines. Elle nous dégoûte des voluptés en nous épargnant la fange qui les souille, et nous détache de nous-mêmes sans qu'il en coûte trop de larmes à notre orgueil et à notre amour de la vie.

— Votre plaidoyer est partial, me répondit avec une froide grimace mon sévère ami; vraiment il ne soutient pas l'examen. Vous parlez de l'influence bienfaisante de la musique; mais si l'on vous demande dVn montrer les résultats nets et précis, vous êtes réduit à répondre par des hypothèses et des suppositions. Le bien qu'elle produit est hypothétique et vague, mais le mal qu'elle engendre est réel et visible. On ne voit pas germer ces semences de vertus qu'elle dépose, selon vous, dans les âmes; mais il n'en est pas ainsi des semences de mal qu'elle y lance à profusion : celles-là, on les voit parfaitement croître et grandir. Vous dites que la musique implore l'ame et l'attendrit à l'égal de la prière; dites plutôt qu'elle la séduit et l'amollit à l'égal de la tentation. Oui, sans doute, la musique implore l'âme, si le nom de prière doit être employé pour exprimer le manège artificieux et compliqué par lequel le séducteur demande à l'être désiré de se laisser séduire. Comme au séducteur, toutes les armes lui sont bonnes, le sourire, la colère ou les larmes; la où le sourire n'a pas réussi, les larmes réussiront peut-être. Je pourrais facilement tracer un tableau des effets de la musique aussi lamentable que le vôtre est consolant. L'âme humaine vit isolée et ignorante, à l'abri des forteresses de la chair et des obstacles de toute nature qu'elle rencontre, cela est vrai; mais pensez-vous que ces forteresses et ces obstacles aient été élevés sans raison ? Qui sait s'ils ne sont pas le préservatif de sa dignité et de ses vertus? Ce serait une erreur que de considérer l'âme de l'homme comme douée d'une santé robuste et capable de résister aux chocs du dehors; elle est au contraire singulièrement faible et corruptible. Il ne lui vaut rien de sortir d'elle-même, et le moindre mal qui puisse lui en advenir, c'est de perdre sa candeur en perdant sa sauvagerie, et sa

véracité en perdant sa timidité. Je me représenterais volontiers l'âme sous la forme d'un papillon singulièrement frêle et diaphane, aux ailes ornées de couleurs éclatantes, mais facilement termes, et c'est ce papillon que la cruelle volupté des sons vient atteindre et froisser en nous. La mélodie le pénètre comme une aiguille d'acier, l'asphyxie sous les parfums qu'il aime à respirer, et l'aveugle dans la lumière où il se plaît à jouer. La musique lui inflige donc une sorte de martyre voluptueux, d'autant plus immoral qu'il est accepté avec bonheur. Loin d'ennobîir et de fortifier l'âme, la musique l'énervé, l'allaiblit, comme une volupté imprudemment répétée affaiblit le corps. Elle fait plus, elle la souille, car. atteignant notre être physique et moral jusque dans ses dernières profondeurs, elle en remue toutes les vases et en fait jaillir autour d'elle toutes les bourbes. Notre âme reçoit pour ainsi dire toutes les éclaboussures de la chair mise en fermentation par la musique. C'est cette fermentation charnelle qui nous donne le change sur la valeur morale de la musique. Parce que toutes les sources de notre vie sont troublées, nous nous croyons plus nobles et meilleurs; parce que toutes les puissances de notre chair sont soulevées, nous nous croyons plus purs. Nous croyons notre âme plus délivrée du corps au moment même où elle en est plus captive. Voilà l'illusion vraiment infernale que produit la musique.

Lorsqu'Asmodée fut délivré de sa prison de verre par l'étudiant don Cléophas Zambullo, il lui fit contempler en récompense le plus amusant et le plus triste des spectacles. 11 enleva sous ses yeux les toitures des maisons de Madrid, et lui montra la vie humaine dans tout son cynisme et dans toute sa laideur. J'ai rêvé fort souvent un autre spectacle bien plus curieux et plus émouvant, bien moins vulgaire surtout que celui-là. Ah! si quelque ange tout-puissant pouvait ouvrir tous ces crânes et montrer à nu la fermentation à laquelle ces cerveaux sont en proie! ai-je pensé maintes fois en écoutant quelqu'une des œuvres de la musique moderne. Voilà qui trancherait à jamais la question de savoir si la musique est un art corrupteur ou un art moralisateur, pour employer le langage du jour. Nous verrions de quelle nature sont les rêves que font toutes ces âmes et vers quels objets est tendue la puissance de leurs désirs. Quel curieux spectacle, plein de brillante et équivoque poésie! La vraie musique nous paraîtrait celle que rendent toutes ces âmes mises en mouvement par l'orchestre, plus absorbées par leurs rêves que des buveurs d'opium, plus agitées de frénésies passionnées que des derviches tourneurs. Voyez plutôt. Celle-ci s'est comme enivrée des sons; d'abord elle a bu avec avidité la capiteuse liqueur de l'harmonie, mais au bout de quelques minutes, elle a senti la vo-

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lonté lui échapper et n'a plus eu la force de conduire ses rêves. Elle s'est affaissée sur elle-même, et maintenant elle dort d'un sommeil lourd et profond. De temps à autre, elle se retourne avec effort, fait un mouvement, et laisse échapper quelques rêveries incohérentes pareilles aux paroles entrecoupées du sommeil. Celle-là est en proie au repentir, à un repentir qui n'a rien de divin, je vous assure, et qui ne lui ouvrira pas les portes du ciel. Elle se repent des voluptés quelle a laissées fuir, des tentations qu'elle a repoussées, des désirs qu'elle a comprimés. Elle regrette ces dangers auxquels elle a échappé et pense avec amertume qu'ils ne reviendront sans doute jamais plus. La voilà tristô comme un ange de lumière qui, après la déroute finale de Lucifer, aurait regretté de ne pas s'être joint à la grande révolte. Cette autre palpite comme une lumière près de s'éteindre; sa flamme grandit par momens et s'élance en jets rapides et éclatnns, puis elle baisse soudain et rampe en s'étendant comme pour chercher l'aliment qui lui manque. Ces palpitations sont les angoisses du dernier combat que cette âme se livre à elle-même. La musique l'a privée de ses dernières énergies; vienne maintenant la tentation, elle la trouvera sans résistance. A cette autre encore qui parait en proie à un étonnement mêlé d'inquiétude, les esprits du son viennent de jeter, comme les sorcières à Macbeth , des paroles fatidiques, et elle sent germer en elle des désirs qui lui étaient inconnus. Je vous fais grâce de toutes les imaginations bizarres, saugrenues ou meurtrières, qui traversent, comme des éclairs précurseurs de la folie, toutes ces tètes livrées par la musique au démon du rêve. Vous demandiez combien d'hommes doivent sortir d'une salle de concert enflammés de pensées généreuses qu'ils n'auraient jamais connues, combien avaient été conquis îiu bien moral par la puissance de l'harmonie... Je retourne votre question et je vous demande à mon tour : Savez-vous le nombre de ceux qui étaient entrés avec une âme pure et qui sont sortis préparés et mûrs pour le péché! Plus d'un qui était heureux s'en est retourné le cœur gros d'angoisses : ceux qui avaient besoin d'oublier se sont souvenus et ont senti se rouvrir leurs blessures; ceux qui avaient besoin de se souvenir au contraire ont bu l'eau du Léthé et se sont endormis dans un coupable oubli.

Certains philosophes ont déclamé plus ou moins éloquemment contre l'influence corruptrice des arts. Je ne saurais approuver leurs déclamations, mais je les déclare vraies et fondées en ce qui concerne la musique. La musique est le seul des beaux-arts qui soit vraiment corrupteur, et le seul aussi qui soit corrupteur impunément. Aucun autre ne possède cet équivoque privilège que possède la musique de pouvoir faire naître en même temps des pensées no-

bles et des pensées malsaines. L'architecture n'inspire à l'esprit que des idées de grandeur, de noblesse, d'austérité majestueuse. Les nudités de la sculpture laissent une impression grave, sérieuse et chaste. La peinture donne à l'âme les fêtes les plus royales et la convie aux spectacles les plus propres à lui faire admirer Dieu visible dans ses œuvres. Quelquefois cependant il s'est rencontré que l'artiste, abusant des facilités que lui fournissaient la sculpture et la peinture, s'est adressé aux dépravations des sens et aux curiosités de l'imagination; mais une statue et un dessin impudiques ne trompent personne et disent nettement ce qu'ils veulent dire. La peinture et la sculpture sont "des arts francs, loyaux, sincères, qui préviennent des corruptions qu'ils flattent. Ceux qu'une peinture ou une sculpture libertine amorce et séduit sont corrompus à bon escient et ne peuvent condamner qu'eux-mêmes. Il n'en est pas ainsi de la musique, art dissimulé, subtil, hypocrite, et que j'appellerais volontiers jésuitique. On ne sait jamais au juste ce qu'elle veut dire, et les significations de son langage sont aussi multiples que les rêveries qu'il fait naître. Selon le mot admirable d'un poète contemporain, la langue de la musique est la seule qui permette à la pensée de garder ses voiles ; mais je tournerai en reproche cette belle expression que le poète appliquait en éloge. Protégée par ces voiles, elle dit tout avec une impudeur sans franchise. Je connais telle phrase musicale qui ferait monter la rougeur au front et qui enflammerait les yeux d'indignation, s'il était possible de traduire dans cet honnête langage humain dont vous accusiez tout à l'heure la pauvreté les pensées qu'elle renferme. La musique peut donc tout dire avec impunité, car elle brave la traduction. 11 n'y a dans aucune langue parlée d'équivalens pour les expressions de la langue des sons, et ceux qui essaient de traduire cet idiome occulte sont contraints de recourir à la méthode, aujourd'hui condamnée, des périphrases démesurément allongées et des développemens parasites. Je me trompe : il y a une langue qui correspond à la langue des sons, c'est la langue obscure et puissante que parle le corps, cet admirable instrument, divinement organisé pour l'épreuve en même temps que pour l'appui de l'âme, cette langue dont les mots sont des sensations et dont les phrases sont des voluptés et des souffrances. Si vous voulez trouver des équivalens pour la langue des sons, cherchez dans les magasins de la mémoire, et tâchez de retrouver et de ressusciter les vieilles sensations oubliées et les voluptés défuntes; priez vos nerfs de répéter certains tressaillemens d'une énergie si soudaine et d'une vivacité si exceptionnelle, qu'ils en ont gardé le souvenir; priez vos artères de recommencer les battemens de joyeux effroi par lesquels ils ont salué un certain jour

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une apparition désirée; priez votre chair de frissonner et de se fondre comme elle a frissonné et s'est fondue en telle occasion mémorable. S'il était possible de rendre visibles et intelligibles aux yeux et d'ajouter les unes aux autres toutes les fines nuances de nos sensations, on aurait la seule traduction véritable des œuvres musicales, car ce n'est ni par des pensées ni même par des images qu'on peut espérer d'interpréter le langage des sons. La nature de telle traduction peut vous renseigner sur la nature de l'idiome original.

Je ne nie pas que la musique n'inspire des sentimens très nobles, très purs et très élevés; mais lorsqu'elle les inspire, c'est par accident, et il n'y avait pas de raison pour qu'elle n'inspirât pas les sentimens tout contraires, car, loin de nous arracher à nos préoccupations momentanées, à nos dispositions physiques et morales, elle nous y enfonce au contraire. Elle reste indifférente entre le bien et le mal; toutes les manifestations de la vie lui sont bonnes, et elle s'inquiète peu de distinguer entre elles. Avez-vous une disposition momentanée à être généreux, elle vous confirmera dans votre disposition, en même temps qu'elle flattera chez votre voisin les inclinations voluptueuses auxquelles il ne demande pas mieux que de se laisser aller. Elle conseille le vice, la vertu, la passion, le devoir à la même minute, par la même phrase, dans la même onde sonore. Cette confusion de tous les sentimens, cette impartialité pour toutes les manifestations de la vie, quelles qu'elles soient, me révoltent et me scandalisent. La musique est bien l'art qui convenait à une époque dont la principale philosophie n'a voulu voir dans le mal qu'une forme inférieure du bien, et dans nos vices que des vertus à leur plus bas degré de développement. Pour moi qui suis et resterai un dualiste déterminé, je ne puis aimer un art si complaisant, qui m'expose à rencontrer et à éprouver les sentimens justement contraires à ceux que je cherchais. Rien ne me parait choquant comme d'entendre une parole légère et voluptueuse sortir de lèvres d'où je croyais que devaient tomber seulement des paroles de sagesse, et je suis presque scandalisé de rencontrer une exhortation à la vertu là où j'allais chercher une flatterie pour mes vices. Je sais que ce mélange de sentimens contraires, qui m'est odieux, ne déplaît pas à mes contemporains; mais je persiste dans mon opinion, fussé-je seul à la partager. « Y a-t-il encore des manichéens? dit Candide. — 11 y â moi, dit Martin. »

Et puis vous ferai-je ma confession tout entière? La musique me semble un art dépravant même dans ce qu'elle a de noble et d'élevé. Elle raffine et exalte la sensibilité, et c'est pourquoi je la hais; ellf • attendrit et adoucit, et c'est pourquoi je la méprise. Ce fameux moi

d'idéal, par lequel on a coutume de justifier les rêveries où elle vous plonge, me paraît un mot vide de sens, plus décevant que ne le furent jamais la fontaine de Jouvence, la pierre philosophale et l'élixir de longue vie. Si la sagesse consiste à tenir en équilibre la nature humaine et à l'empêcher de trop fortement pencher d'un seul côté, il serait prudent aux gouvernemens de notre époque d'interdire pendant un demi -siècle, et peut-être davantage, toute exécution d'une œuvre musicale quelconque. Ce n'est pas de sensibilité que nous manquons, car après tout chacun de nous eu possède plus qu'il n'en aurait fallu pour rendre malheureux dix hommes des générations précédentes; c'est d'énergie et de volonté. Nous n'avons pas besoin de stimulans, mais de cordiaux et de toniques. Nos cœurs ne demandent pas à être surexcités, et peuvent se contenter des senlimens qu'ils possèdent; mais nos caractères auraient beaucoup à faire pour être aussi énergiques et aussi résolus que nos cœurs sont humains et doux. Pas plus que vous je ne suis aveugle sur les grandes qualités qui distinguent nos contemporains: jamais les mœurs générales n'ont été, je crois, plus douces, plus faciles et plus aimables, jamais l'humaine pitié n'a montré plus de promptitude et d'élan qu'à notre époque, jamais les âmes n'ont été chatouillées d'un tel divin frisson de sympathie; mais, par un contraste étrange, jamais on ne vit plus de timidité, de pusillanimité et de faiblesse. 11 manque à toutes nos qualités ce sel que donnent " l'énergie et la véracité. Notre sensibilité, qui s'irrite si aisément, s'effarouche plus aisément encore. Une ombre l'intimide, un souffle la glace, une vaine imagination la paralyse et la tarit. Nous marchons à travers notre société comme dans une chambre de malade, sur la pointe du pied, silencieux comme des ombr.es, ou chuchotant à voix basse des paroles qui s'arrêtent à demi dans notre gosier, comme si elles avaient envie de demander, s'il est bien prudent à elles de s'envoler. 11 semble que la voix humaine soit en train de changer de nature, et que désormais elle se propose de rivaliser avec les murmures des esprits. La vérité prononcée à haute voix nous paraît dangereuse: nous demandons qu'on nous la fasse comprendre par signe télégraphique et par manège muet. Nous ne sommes C3urageux et énergiques que négativement pour ainsi dire; nous nous abstenons du mil plus volontiers que nous ne faisons le bien. A cette timidité morale, joignez une fébrilité physique et une inquiétude sans égales jus'ju'ici. L'homme moderne s'agite sans cesse, comme s'il était piqué d'un taon invisible. Le repos et le loisir lui sont inconnus, et cependant il est plus agité-qu'actif et plus affairé que diligent. Et ce sont ces générations aux nerfs délicats et affaiblis que vous soumettez aux voluptés répétées de la musique! '

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Oui» la musique devrait être proscrite, non-seulement comme un fléau moral, mais comme contraire à l'hygiène qui convient au tempérament des hommes modernes. Chaque époque a son tempérament comme elle a son génie, et devrait régler en conséquence son hygiène physique et m > raie sur les exigences de ce tempérament. Ah! si nous possédions encore l'heureux tempérament sanguin de nos pères, je serais sans doute moins sévère. La musique n'est pas un danger pour les gens sanguins, et elle peut être même pour eux un moyen de perfectionnement moral. C'est un utile stimulant pour mettre en mouvement leurs lourds esprits animaux, pour secouer leur âme opaque et même pour la faire repentir des joies grossières et bruyantes auxquelles elle se complaît. J'admettrais donc volontiers que, chez les hommes de ce tempérament trop terrestre, la musique peut être un instrument de salut. Elle peut éveiller en eux l'intuition de sentimens plus nobles que ceux qu'ils éprouvent, le regret d'une autre existence morale que celle qu'ils ont connue. Ces hommes, que leur sang trop chargé de sôve pousse au rire bruyant et à la grosse bonne humeur, ils sentiront a leur grand étonnement une larme mouiller leur paupière. C'est pour les gens de tempérament sanguin qu'est bon surtout le flebilc nescio quid. Or ce tempérament a presque entièrement disparu. Quel besoin nos nerveux contemporains, qui vibrent comme des lyres au moindre souffle, ont-ils d'être émus, attendris et raffinés? Ils ne sont déjà que trop susceptibles, trop inquiets, trop faciles aux larmes, à l'irritation et à la mélancolie. Admcttre^-vous que la musique soit un remède pour les maux dont ils souffrent? Un psychologue homœopathe pourrait séul soutenir une chose semblable. Non, ce n'est pas un remède qu'ils y cherchent, mais une volupté qui flatte leurs nerfs affaiblis, prédisposés par la maladie à mieux en sentir toutes les douceurs. Vous croyez que le goût de la musi (ue est un symptôme de progrès moral, vovez-y plutôt un signe d'affaissement général des caractères et de relâchement de la fibre \irile. Mieux trempés et de santé morale mieux assise, nos contemporains résisteraient davantage à cet art diabolique et en comprendraient plus difficilement le charme. Les vases poreux sont ceux qui absorbent les liquides avec le plus d'avidité; les corps maladifs et débiles sont les plus pénétrables aux voluptés: les âmes entamées et affaiblies sont aussi les plus sensibles aux charmes du péché.

Le grand poète Shakspeare a peint sans y songer le spectacle que présentent les âmes de notre époque en proie à leur frénésie musicale dans les vers adorables qui ouvrent si poétiquement sa pièce de Ce que vous voudrez : « Si Ja musique est l'aliment de l'amour, continuez à jouer; donnez-m'en à l'excès, donnez-m'en trop, afin

que ma 'passion en ait une indigestion et meure. Cet air, encore cet air! il avait une telle chute mourante! Oh! il a caressé mon oreille comme le doux vent qui souffle sur un champ de violettes, dérobant et donnant des parfums... Assez, pas davantage! cela n'est plus aussi doux maintenant que tout à l'heure. » Entendez-vous cette voix doucement énervée? Si vous savez la comprendre, elle vous expliquera tout le mystère de la musique et l'action qu'elle exerce sur les hommes. De quoi parle le personnage du poète ? Expliquet-il les effets de la musique, ou raconte-t-il les phases successives d'une sensation voluptueuse? On pourrait s'y tromper, et vraiment on aurait raison de s'y tromper, car il serait impossible, pour exprimer la volupté, d'employer d'autres paroles et d'autres accens que ceux par lesquels le véridique poète exprime très exactement les effets de la musique.

Vouloir ajouter quelque chose à la sensibilité nerveuse de nos contemporains, c'est vouloir donner de la vaillance à Achille, des infortunes à Job, des doutes à Hamlet et de la mélancolie à Werther. Telle est précisément l'action déraisonnable de la musique, et c'est pourquoi je n'hésite pas à charger cet art dépravant de cet affaiblissement des caractères qu'on peut observer de notre temps. Vous disiez trop justement tout à l'heure que, pour être insensible, l'influencé de la musique n'en était pas moins puissante. Vous vous en applaudissiez, et moi je m'en afflige. Ce n'est pas indifféremment en effet qu'on laisse son âme se baigner dans cette mer de sons : une ou deux fois, elle tente l'expérience, et elle en sort toute joyeuse et tout épanouie ; la dixième fois, elle en sort languissante ou affolée. Mettez, mettez hardiment la musique moderne parmi les narcotiques d'importation récente ou d'usage nouveau si chers à nos contemporains, à côté du tabac, de l'opium et du haschich. Elle n'est que le plus puissant de tous.

— Alors, selon vous, repris-je, la meilleure hygiène morale serait naturellement celle qui consisterait non à attendrir et à adoucir les âmes, mais à les rendre plus dures, moins accessibles à l'émotion , à la douleur et à l'amour, et à les rétablir dans cette antique opacité dont on les a délivrées avec tant de peine. Vous craignez la mollesse plus que la férocité, et vous prisez moins la sensibilité que l'énergie. Je crains à mon tour que votre choix, tout dicté qu'il est par les intentions les plus morales, ne soit un choix déplorable. Je me défie de l'énergie qui n'est pas unie à la sensibilité, je fais. plus que m'en défier, je la repousse de toute mon antipathie. L'énergie qui n'est pas doublée de sensibilité me paraît ressembler à la bru ta- lité, de même que la force qui n'est pas doublée de justice me parait ressembler à l'inhumanité. S'il faut choisir à tout prix, j'aime

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mieux, je l'avoue, un voluptueux énervé, inquiet, languissant, mais doux et sensible, qu'une brute énergique, inique et sans pitié. S'il est vrai que la musique soit, comme vous le dites, un instrument de Lucifer, eh bien ! j'aime mieux les démons qu'elle nous envoie que ceux qui visitaient l'ancienne humanité; j'aime mieux Astarté et Asmodée que Moloch et Bélial. Heureusement cette explosion toute moderne de la sensibilité dont vous vous plaignez est un fait non diabolique, mais providentiel et préparé par toute l'histoire de l'humanité. C'est une nouvelle phase dans l'histoire du perfectionnement de cette âme humaine pour laquelle vous tremblez. Au commencement en effet l'àme était, comme un diamant, enveloppée dans une gangue épaisse, opaque et sale; il a fallu des siècles et des efforts héroïques pour la délivrer de cette ténébreuse prison. Mille lapidaires se sont attaqués tour à tour à cette enveloppe, et à la fin le diamant s'est montré, brillant mais froid, dur, rebelle aux instrumens qui le taillaient. Il s'agit maintenant de rendre cette pierre sensible, d'en faire la perle vivante, le diamant qui chante, prie et soupire, le diamant taillé vraiment à l'image de cette etema margherita que le grand poète de l'Italie contempla au centre des splendeurs célestes. Tout, à notre époque, travaille à cette fin sublime; mais parmi les influences qui sont à l'œuvre pour mener à bien cette grande œuvre , il n'en est pas de plus active que cette musique tant incriminée par vous.

Et puis est-il vrai, dites-moi, que l'âme humaine soit devenue si sensible, si irritable et si susceptible qu'il faut craindre pour son énergie? Parlons pour nous, s'il vous plaît. Vous croyez donc qu'il , n'y a plus dans ce monde ni brutalité, ni sauvage orgueil, ni cruauté stupide? Je vous assure au contraire qu'on trouverait, sans beaucoup chercher, des spectateurs en nombre suffisant pour garnir l'enceinte du plus large des cirques, si l'on avait encore des chrétiens à jeter aux bêtes. Avez-vous compté tous les vices qui se cachent au fond des bouges où vous n'entrerez jamais, toutes les immondes voluptés qui se vautrent dans les antres obscurs de nos cités, toutes les lâchetés qui se méditent à l'abri de l'ombre et du silence? Ce sont des lâchetés, des vices et des voluptés qui ne doivent rien, croyez-le, à l'influence amollissante de la musique. N'y a-t-il donc ni rixes sanglantes, ni colères bestiales, ni promptitude à l'injure parmi les classes inférieures? Loin de trouver les âmes de nos contemporains trop molles, je les trouve trop fortes encore pour mon goût. Un peu d'émasculation bien entendue ne me déplairait point. Or quel art est plus propre à produire cette émasculation morale que la musique? On a institué récemment des concerts populaires de musique classique, et on a constaté, contre l'attente générale, que le peuple

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