I.R COMTE KOSTIA
se fait-il que mon (ils et le père Alexis ne soient pas encore ici? Allez les chercher. Quelques instans après, la porte s'ouvrit, et Stéphane parut. 11 traversa la salle les yeux baissés, et, s'inclinant vers la longue main sèche que lui présenta son père sans le regarder, il l'eflleura du bout des lèvres. Cette marque de déférence filiale devait lui coûter beaucoup, car il fut pris de ce tremblement nerveux auquel il était sujet quand il éprouvait de fortes émotions. Gilbert ne put s'empêcher de dire à part soi : — Mon enfant, les séraphins et les apôtres sont bien vengés de l'humiliation que vous leur avez infligée ! — Il sembla que le jeune homme devinât la pensée de Gilbert, car, en relevant la tête, il lui lança un regard farouche; puis il s'assit à la gauche de son père et demeura immobile comme une statue, les yeux attachés sur son assiette.
Cependant celui qu'on appelait le père Alexis ne paraissait pas, et le comte impatienté, jetant brusquement sa serviette sur la table, se leva pour l'aller chercher; mais au même moment la porte s'ouvrit, et Gilbert vit apparaître un visage barbu qui exprimait le trouble et l'effroi. Tout échauffé et tout essoufflé, le pope jeta sur son seigneur et maître un coup d'œil scrutateur. Du visage du comte il ramena ses regards vers l'escabeau vide; il eût donné, je pense, son petit doigt pour pouvoir se couler sans être vu jusqu'à ce siège peu corn for table.
— Père Alexis, vous vous oubliez avec vos éternels peinturlurages ! s'écria M. Leminof en se rasseyant. Vous savez que je n'aime pas à attendre. Je professe sans aucun doute une admiration passionnée pour les burlesques chefs-d'œuvre dont vous décorez les murs de ma chapelle; mais je ne puis souffrir qu'on me manque, et je vous prie de ne plus sacrifier les égards que vous me devez à votre sotte passion pour la peinture à la grosse brosse; sinon, j'ensevelirai un beau matin vos sublimes barbouillages sous une triple couche de chaux vive.
Cette mercuriale prononcée d'une voix tonnante produisit sur le père Alexis la plus douloureuse impression. Son premier mouvement fut d'élever vers la voûte ses regards et ses bras. Il prenait à témoin les vingt-quatre vieillards. — Vous entendez! leur disait-il. Le profane ose traiter de peinturlurages ces fresques incomparables qui porteront le nom du père Alexis jusqu'à la dernière postérité! — Mais dans le cœur du pauvre pope la terreur succéda bientôt à l'indignation. 11 laissa retomber ses bras, et, se courbant vers le sol, il rentra sa tète dans ses épaules et s'appliqua à se faire petit. C'est ainsi qu'une tortue effarouchée se blottit dans son écaille et craint encore d'y tenir trop d'espaco.
— Eh bien ! que signifient ces simagrées? l'rétendez-vous nous faire attendre votre benedicite jusqu'à demain ?
itEVUE DES DEl'X M«»M>ES.
Le comte prononça ces mots du ton brusque d'un caporal qui commande à des conscrits la charge en douze temps. Le père Alexis fit un soubresaut, comme si on lui eût cinglé les reins d'un grand coup de fouet, et dans son trouble, en s' élançant vers son escabeau, il se heurta violemment contre l'angle d'un dressoir sculpté; ce choc terrible lui arracha un cri de douleur, mais ne put amortir son élan, et, tout en se frottant la hanche, il se précipita à sa place, sur quoi, sans se donner le temps de reprendre haleine, il marmotta d'un accent nasillard et d'une voix inintelligible un long benrdia'tr qu'il eut bientôt expédié, et, chacun ayant fait un grand signe de croix, l'on servit le dîner.
— Quel étrange rôle joue ici la religion ! se disait Gilbert en portant sa cuiller à ses lèvres. On ne se permet pas de dtner avant qu'elle ait béni le potage, et cependant on la relègue au bout de la table, comme un lépreux dont on redouterait le contact impur!
Pendant la première partie du repas, l'attention de Gilbert se concentra sur le père Alexis. Cette figure de prêtre excitait sa curiosité. A première vue, elle semblait empreinte d'une certaine majesté que relevaient sa robe noire aux larges plis et le crucifix d'or, qui pendait sur sa poitrine. Le père Alexis avait le front élevé et découvert : son grand nez fortement aquilin donnait à sa physionomie quelque chose de mâle; ses yeux noirs, d'une belle coupe, étaient encadrés par des sourcils bien arqués, et. sa longue barbe grisonnante s'accordait avec ses joues d'un ton bistré sillonnées de rides vénérables. Vu au repos, ce visage avait un caractère de beauté austère et imposante. Et si vous aviez contemplé le père Alexis pendant son sommeil, vous l'auriez pris pour un saint anachorète fraîchement sorti de sa Thébaïde, ou mieux encore pour une façon de saint Jean contemplant les yeux fermés, du haut de son rocher de Pathmos, les sublimes visions de l'Apocalypse; mais, aussitôt que le visage du bon pope s'animait, le charme était rompu. Ce n'était plus qu'un masque expressif, mobile, parfois grotesque, où se peignaient les impressions fugitives et sans profondeur d'une âme douce, innocente et débonnaire, mais sans élévation et sans idéal. C'est ainsi que, le moine et l'anachorète venant à disparaître subitement, il .ne restait plus qu'un vieil enfant de soixante ans, dont la physionomie, tour à tour inquiète ou souriante, n'exprimait que de puériles préoccupations ou des conteutemens plus puérils encore. Cette transformation était si rapide, qu'elle ressemblait à un véritable tour d'escamotage. On cherchait saint Jean, mais on ne le trouvait plus, et on était tenté de s'écrier : — 0 père Alexis, qu'êtes- vous devenu? L'âme qui se peint à cette heure sur votre visage n'est pas la vôtre.
C'était un excellent homme que le père Alexis; malheureusement
Qigitized I
LE COMTE KOSTIA. 557
il avait un goût trop prononcé pour les plaisirs de la table. On pouvait lui reprocher encore d'avoir une asse2 forte dose de vanité. Cependant son amour-propre était si ingénu, qu'il eût trouvé grâce devant les juges les plus rigoureux. Le père Alexis avait réussi à se persuader qu'il était un grand artiste, et cette persuasion faisait son bonheur. Ce qui est certain, c'est qu'il maniait la brosse et le pinceau avec une remarquable dextérité, et qu'il lui suffisait de quelques heures pour exécuter quatre ou cinq pieds carrés de peinture à fresque. Les doctrines du mont Athos, qu'il avait visité dans sa jeunesse, n'avaient plus de secrets pour lui; l'esthétique byzantine avait passé dans sa chair et dans ses os : il savait par cœur le fameux Guide de la Peinture, rédigé par le moine Denys et son élève Cyrille de Chio. Une seule chose chagrinait et mortifiait le père Alexis, c'est que le comte Kostia Petrovitch refusât de croire à son génie; mais ce qui le consolait un peu, c'est qu'en revanche le bon Ivan professait pour ses œuvres une admiration sans réserve. Aussi aimait-il à s'entretenir d'art et de peinture avec ce pieux adorateur de ses talens. — Regarde, mon fils, lui disait-il parfois en lui montrant et en élevant dans l'air le pouce, l'index et le médius de sa main droite, tu vois ces trois doigts : on n'a qu'à leur dire un mot, et il en sort des saint George, des saint Michel, des saint Nicolas, des patriarches de l'ancienne alliance, des apôtres de la loi nouvelle, le bon Dieu lui-même et toute sa chère famille ! — Et là-dessus il lui donnait sa main à baiser, de quoi le bon serf s'acquittait avec une humble vénération. Cependant, si le comte Kostia avait le goût assez barbare pour traiter brutalement de barbouillages les enluminures du père Alexis, il n'était pas assez cruel pour l'empêcher de cultiver son art bien-aimé ; il avait même accordé dernièrement à ce disciple de Panselinos, le créateur de l'école byzantine, une faveur inespérée dont le bon père s'était promis de lui garder une reconnaissance éternelle. L'une des ailes du château de Geierfels renfermait une jolie chapelle, assez spacieuse, que le comte avait fait approprier aux usages du culte grec, et un beau jour, cédant aux instances réitérées du père Alexis, il l'avait autorisé à couvrir les murailles et la voûte de peinturlurage* de sa façon. Le moine s'était mis aussitôt à l'œuvre. Cette grande entreprise absorbait la moitié au moins de ses pensées; il y consacrait chaque jour plusieurs heures; la nuit, il voyait en rêve de grands patriarches d'or et d'azur qui se penchaient sur lui en disant : — Cher Alexis, nous nous recommandons à tes bons soins; que ton génie perpétue notre gloire dans l'univers!... — Bref, le père Alexis était si charmé de ses fresques, qu'occupé à contempler la barbe blanche d'un Noé colossal peint la veille il n'avait pas entendu tinter la cloche du diner. C'est ainsi
que nos passions se dévorent les unes les autres, et ce sont souvent les petites qui mangent les grosses.
M. Leminof était d'abord resté silencieux. Peut-être voulait-il donner à Gilbert le temps de se reconnaître; mais quand on eut enlevé le potage, le comte rompit le silence et engagea une conversation animée avec son secrétaire. Comme tout à l'heure sur la terrasse, il lui parlait sur un ton d'estime où l'affection se mêlait à plus forte dose que d'habitude. Les inflexions caressantes de sa voix, les regards bienveillans dont il les accompagnait, l'air de curiosité sympathique qu'il faisait paraître en l'interrogeant, l'attention qu'il prêtait à ses réponses, tout témoignait du grand état qu'il faisait de lui. Évidemment il y avait là du parti -pris, et Stéphane et le père Alexis pouvaient se tenir pour dûment avertis que le nouveau-venu était un être à part, un personnage important appelé à vivre sous un régime de faveur, une façon de premier ministre dont la puissance occulte était à redouter. L'avertissement fut compris. Le père Alexis, tout occupé qu'il fût de son assiette, ne laissa pas de jeter à la dérobée sur Gilbert plus d'un regard admiratif. 11 ne se rappelait pas avoir vu le comte Kostia témoigner à aucun être humain de pareils égards. Il est vrai que le comte était souvent plein de prévenances pour son singe, nommé Solon, charmant sapajou très mal élevé dont il approuvait toutes les fredaines; mais dans les soins qu'il lui rendait, la nuance du respect était moins accusée. C'est là ce que le père Alexis constata avec une surprise bien motivée; aussi regardait- il avec de grands yeux cet animal curieux qui menaçait de supplanter Solon. De son côté, Gilbert observait Stéphane : il sentait que de moment en moment un fossé plus profond se creusait entre ce jeune homme et lui; mais Stéphane n'en marquait rien, ses regards étaient muets comme ses lèvres.
La conversation finit par rouler sur les sujets que le comte se plaisait chaque jour à débattre avec son secrétaire. Ils parlèrent du bas-empire, que M. Leminof regardait comme l'âge le plus prospère et le plus glorieux de l'humanité. Il goûtait peu les Périclès, les César, les Auguste et les Napoléon; il estimait que l'art de régner n'avait été compris que des Justinien et des Alexis Ccmnène. Et comme Gilbert, au nom de la dignité humaine, protestait vivement contre cette thèse : — Halte-là! dit- il; pas de grands mots, pas de déclamations! — Et il se mit à déclamer contre la chevalerie et la révolution, qu'il considérait ctmme deux \ariations composées sur le même thème. — Godeftoi de Bouillon, disait-il, est l'anïère-grandpère de Robespierre. L'un disait en brandissant son épée : Mon cœur et Dieu le veulent! L'autre s'écriait en regardant le ciel en coulisse :