Livre Q.vatriesme, De l'impiété des Covrs
LE POLYTIQVE MALHEVREVX
...l'ay ietté l'œil de ma considération sur diuerses histoireset ie n'ay rien veu qui puisse faire appréhender plus sensiblement aux Grands combien ceux qui se gouuernent aux Cours, et aux estats par pure police, et prudence humaine, accommodant la religion à leurs interests, sont trompez, que la vie et la mort de cet infortuné Roy de ludée. C'estoit vn grand iugement naturel, vn esprit perçant à merueille, vn courage esleué autant qu'il se peut dire. Vn homme qui venu de rien poussa sa fortune iusques au throsne, et l'affermit parmy tant d'affaires espineuses, iusques à se faire admirer par les plus sensez du monde... Ce qui m'a fait encore résoudre à ceste histoire que i'ay tirée de loseph auec quelques autres petits fragmens et mémoires, l'estendant selon mon style, sans m'asseruir à aucune traduction, c'est qu'outre le Polytique désastreux vous y lirez Vinnocence persécutée en la vie d'vne Dame, qui a esté vn vray miroir de patience, et que ie veux mettre en auant comme vn des plus grands ornemens de nostre Cour Saincte.... Dieu qui releue tousiours la gloire de ses eslus comme sur le fond des plus grandes misères, voyant l'ame de ceste Princesse des plus fortes et des plus illustres, iugea qu'il luy falloit donner vn plus grand champ de bataille, pour moissonner les plus riches palmes de la patience, et il luy donna Herodes mauuais mary, persécuteur barbare, infâme bourreau : mais tousiours plus agréable à la patiente Mariamne en qualité de persécuteur et de bourreau, qu'en celle de mary... Pour bien parler de la singulière vertu de ceste
La Mariane g
Reine, il luy faut opposer la malice d'Herodes : il faut voir nécessairement comme ce desloyal tenant la vie, le sceptre, et la couronne de la maison de Mariamne, pour recompense luy osta le sceptre, la couronne, la vie, après avoir tiré ses entrailles, luy
50 faisant mourir ses plus proches deuant ses yeux, puis la iettant
toute sanglante sur le bûcher où brusloient les corps de ses
pères et de ses frères, comme la dernière victime de sa fureur,
sans toutefois iamais esbranler son inuincible p^ience...
Cinquante ans enuiron deuant la Natiuité de Nostre Seigneur,
55 le Royaume de ludée, qui auoit demeuré sur pied, quoyque parmy d'estranges éclipses et d'horribles vicissitudes, depuis Dauid près de mille ans, après auoir tant de fois branlé, et tant de fois s'estre affermy par ses esbranlemens, trouua sa ruine totale et son tombeau dans le discord de deux frères , Hyrcan
40 regnoit pour lors homme de bien et mauuais Roy qui n'auoit ny armes, ny resolution, ny courage ; autant qu'il y auoit d'innocence en ses mœurs, autant y auoit-il de lascheté en sa charge ; sa trop grande facilité le faisoit dégénérer en vne certaine stupidité; incapable qu'il estoit de faire du mal, il se rendoit capable
45 d'estre l'instrument de toutes sortes de maux pour estre trop susceptible des impressions d'autruy. Luy recognoissant sa foiblesse auoit remis de son plain gré la dignité et le faix du Royaume sur les espaules de son frère Aristobule, homme vaillant et courageux, qui auoit peu de bon-heur, et beaucoup d'en-
50 treprises.
Cependant la Palestine dans le branle de ceste Royauté, estoit fort muguetée de ses voisins, et sur tous Antipatre père d'Herodes, Idumeen de nation, Arabe de mœurs, pecunieux, factieux, capable de renuerser vn grand Empire par ses artifices, auoit de
$5 long-temps la gueule béante sur le Royaume de ludée. Il preuoyoit bien qu'il luy seroit très difficile de percer vne entrée à son malheureux dessein, tant que ce généreux lyon Aristobule tiendroit le haut-bout; mais que s'il estoit vne fois désarçonné, et Hyrcan remis en sa place; tout estoit en sa puissance. Que fait
60 cet Arabe ? il va semant en l'ame des peuples des reuoltes contre Aristobule, disant, Qu'ils estoient bien lasches et infidelles de laisser ainsi déposséder Hyrcan leur Roy légitime, à qui la nation auoit mis
le sceptre dans les mains, pour transfère?' le Royaume à vu esprit mutin et hroûillon, qui luy feroit bientost connoistre en ses déportemens la ruine et la désolation de toute la Palestine... Cet esprit rusé, par de semblables remonstrances trouuoit desia beaucoup de créance, partie en l'ame de ceux qui aimoient la nouuauté, partie aussy parmy ceux là qui se laissoient conduire par la iustice, et tous ne voyoient pas que soubs couleur du bien public, il alloit bastissant vne Monarchie pour soy, ou pour ses héritiers. Luy ayant desia mis si auant les fers au feu, gagna le cœur de Hyrcan par toutes sortes de seruices et tesmoignages d'amitié, ce qui ne luy fut pas difficile, ce Prince se laissant gouuerner à ceux qui luy monstroient tant soit peu dé bonne volonté. Le voilà desia comme procureur et tuteur, et maistre de cet esprit flexible que soubs prétexte d'amitié, il possedoit tellement que les esprits d'Hyrcan ne ioûoient plus par autres ressorts que par les pensées et conseils d'Antipatre. Neantmoins quand il luy mettoit en auant de faire la guerre à son frère pour se remettre dans le throsne Royal, il trouuoit ce cœur tout glacé, et auoit toutes les peines de luy faire prendre feu, à cause des excessiues froideurs de son naturel... Il battoit les oreilles de ce Prince de tant de fortes paroles, qu'il commençoit desia à le gagner ; mais il se trouuoit combattu de deux puissantes raisons, l'vne estoit son serment, par lequel il auoit renoncé à la Royauté, et l'autre son impuissance . Du serment Antipatre l'absoult, luy disant qu'il auoit iuré vn crime, et qu'il n'auoit aucune obligation à l'exécuter. Pour l'impuissance, il luy fait ouuerture du secours des Arabes qu'il auoit en sa disposition... La pomme de discorde est iettée, Antipatre ne manque pas de solliciter Arethas Roy des Arabes qui vient auec vne grosse armée inonder sur la Palestine, non sans de furieuses hostilitez, et désolations grandement déplorables, iusques à serrer de bien près Aristobule, et le tenir assiégé dans Hierusalem, ville capitale de son Royaume.
Mais comme le plus gros serpent deuore le petit, arriue sur ces entrefaictes, que les Romains soubs la conduite de Pompée le Grand, faisant desia reluire leurs aigles dans la Surie, et menant vne armée de feu deuant laquelle les petits Roys n'estoient que
100 paille, font retirer l'Arabe dans son Royaume, marchent par tout victorieux, et se meslent de donner la loy, la paix, et la guerre à qui bon leur semble. Les deux frères ne manquèrent pas de rechercher la bonne grâce du Romain, chascun de son costé, auec beaucoup d'effort, vo3'ant bien que c'estoit là l'en-
105 cloûeure de l'affaire... Antipatre voyant du commencement la balance pancher du costé d'Aristobule, comme celuy duquel les Romains auoient suiet d'espérer plus de seruice pour leurs prétentions, ne cessa de le décrier, de le noircir, de ietter les Romains en defîiance de son esprit, et de faire perpetuel-
110 lement le chien couchant deuant Pompée, de sorte qu'Aristobule preuoyant bien que ce pernicieux esprit, abusant du nom et de l'impuissance de son frère, les vendoit tous deux aux Romains, se mit sur les deffenses, où il n'auoit que trop de courage, et peu de force pour résister à l'armée d'vn
Î15 grand Empire. Le pauvre Prince succombant aux faix d'vne telle entreprise est prins, mis aux fers auec deux de ses fils, et autant de filles, et emmené à Rome pour seruir de iouët au triomphe de Pompée. Hierusalem est rendue tributaire, le Pontificat donné à Hyrcan, et toute l'authorité entre les mains d'Anti-
120 pâtre... Antipatre cueille la palme de cette victoire encore toute sanglante, et établit sa petite Monarchie qu'il auoit tramé de long-temps. Hyrcan ressembloit vn vieux sepulchre qui ne retient plus que le nom, tout se faisoit par luy en apparence, et rien pour luy en effet, l'autre entretenoit les Romains de son
125 argent, faisoit des presens, enuoyoit et receuoit les Ambassadeurs, pratiquoit les appuis, gagnoit les volontez, corrompoit les puissances, ruinoit les résistances qui s'opposoient à sa grandeur, et faisoit en tout porter la marotte à ce pauvre Pontife. Puis le voyant tous les iours deuenir plus foible que soy-
13» mesme, pour asseurer desia l'Estat à ses fils, fait l'aisné sçauoir Phaselus Gouuerneur de Hierusalem, et donne à Herodes son puisné le Gouuernement de Galilée...
Antipatre mort, ses deux fils Phaselus et Herodes partagent la succession, chacun tient fermement son bout, et tasche de
13 > posséder l'esprit d'H3'rcan, pour luy faire tousiours ioûer son personnage. Herodes aussi tost qu'il fut en charge, mesme du
viuant de son père, n'estant encore âgé que de quinze ans, monstra bien ce qu'il deuoit estre aux traits de son naturel, qu'il faisoit sortir dehors comme les bluettes sortent de la nuë pour se
) changer puis après en esclairs. C'estoit vn esprit malin, fin, et ambitieux iusques à la rage, à qui les ongles demangeoient perpétuellement après le sang et le carnage. Et de fait, il tacha ses tendres années, et le commencement de son Empire par l'efifusion du sang humain, se iettant sur vn Ezechias, qui de vray
[ auoit la réputation de coursaire : mais aussi il tailla en pièces auec luy plusieurs autres luifs sans autre aucu n}' cognoissance de cause, ce qui faisoit que plusieurs innocens pouuoient estre enueloppez dans cette ruine. Les mères de ces gens massacrez par le ieuue Herodes, ne bougeoient du Temple, tristes et eche-
> uelées, demandant iustice à Hyrcan, qui n'estoit plus qu'vne idole de Royauté : neantmoins importuné des cris de ces déplorables femmes, et poussé par les principaux de son Estât, il ordonne qu'Hcrodcs comparoistroit en ingénient. Ce fut bien en cette action que ce ieune homme monstra la fierté de son esprit,
i et l'asseurance de son courage. Les autres accusez venoient à ce Parlement de ludée, tout en dueil, luy s'y transporta comme en vn festin, en vn théâtre, assisté d'vne fleurissante escorte, vestu d'escarlate, frisé, musqué, et de surplus auec des recommandations des Romains, qui ne portoient que paroles armées, com-
) mandant aux luges de pardonner sans autre procez ; luy n'ayant pour lors que quinze ans, estonna tellement de sa seule mine les luges et les Aduocats, que de tous ceux qui auoient préparé de longs plaidoyez contre luy il ne s'en trouua pas vn seul qui eust la hardiesse de parler en sa présence. Vn des luges nommé
; Sameas grand homme de bien, et plus hardy que tous les autres, s'escria tout haut au Roy Hyrcan qui estoit là présent. le ne m'estonne pas si ce ieune seigneur vient en tel équipage en ce Parquet^ chacun fait ce qu'il peut pour sa seureté. Mais, Sire, ie m'estonne que vous, et vostre Conseil luy permette^ telles procédures^ 170 comme s'il venait icy, non pour estre iugé, mais pour esgorger les luges. Vous le voule^ maintenant deliurer par fatieur, mais vn tour il vous assassinera par Iustice... Hyrcan voyant alors les luges animez par Sameas, plus penchans du costé de la Iustice, que
de celuy de la miséricorde, le fit secrètement esquiuer : car il
175 l'aimoit d'amour, et couuoit ainsi l'œuf du serpent dans son sein.
Herodes qui ne cedoit en rien aux ruses de son père, suyuant ses exemples, et ses pratiques, s'attacha inséparablement aux Romains, les gagnant par toutes sortes de seruices, et entrete-
180 nant Hyrcan pour luy seruir d'ombre auec toutes complaisances et flatteries. Le Royaume de ludée sembloit encore ne le regarder que de bien loin. Phaselus son frère, comme l'aisné, tenoit la meilleure part. Aristobule que vous auez veu dans les fers emmené à Rome auoit encore deux fils, dont l'aisné se nom-
185 moit Alexandre père de cette chaste Mariamne, dont nous ecriuons la patience : l'autre estoit Antigone, avec lequel Herodes eut vne longue fusée à desmeler. De tous deux il se défit, par succession de temps, car l'infortuné Alexandre, successeur du mal-heur de son père Aristobule, s'estant ietté aux champs auec
190 les troupes qu'il pouuoit ramasser dans le desastre de sa fortune, fut opprimé par les Romains en faueur d' Herodes. Antigone eschappé des prisons où il estoit détenu à Rome auec Aristobule son père, tailla bien delà besongne à Herodes : car s'estant ietté entre les bras des Parthes, il fait tant par promesses et par espe-
195 rances, qu'ils entreprennent de le remettre dans le throsne Royal. Et de fait ils arment par terre et par mer, et font tant et par force et par ruse qu'ils enleuent Hyrcan et Phaselus. Herodes à toute peine se sauua, et quoy qu'il auoit vn courage d'acier, il fut tellement effaré de cette surprise, que peu s'en fallut qu'il ne
200 terminast sa vie par son propre glaiue. Hyrcan indignement traicté par le commandement d'Antigone son neueu, est essorillé, et rendu à iamais inhabile pour tenir le Pontificat. Phaselus frère d' Herodes, enragé du changement de sa fortune, s'ecraza volontairement la teste contre vn rocher.
205 Herodes qui s'estoit tousiours attaché à la fortune des Romains, comme le lierre fait à la muraille, voyant ses affaires dans l'extrémité, implore leur assistance, représente les violences d'Antigone, les hostilitez des Parthes, remonstre les seruices de son père Antipatre, promet de son costé la mer et les poissons, et
210 fait tant que par dessus son espérance, il est proclamé Roy, et
en mesme temps Antigone ennemy du peuple Romain, comme vn fugitif et alié des Parthes. Herodes le poursuit à cor et àcry, assisté des forces de l'Empire Romain. Le misérable Antigone après vne longue résistance s'enferre, et fut tout le premier des
15 Roys qui par le commandement de Marc Antoine, fut exécuté d'vn supplice bien indigne de sa qualité et non ordinaire aux Romains, laissant la teste sur vn eschaffaut en la ville d'Antioche, non pour autre suiet que d'auoir défendu l'héritage de son père. Mais Strabon dit que Marc Antoine ne trouuoit point d'autre
20 moyen de faire recognoistre Herodes pour Roy, lorsqu'il y auoit encore du sang royal capable de tenir le sceptre, tant le peuple aymoit son Roy naturel, et detestoit l'estranger.
Apres ces carnages Herodes monte au dessus de la roue, voilà toutes les espines, ce luy semble, hors de ses pieds, il ne restoit
2) plus à combattre que contre vn vieillard, vn enfant, et deux femmes, qui restoient de ce sang illustre des Asmoneens.
Hyrcan estoit le vieillard, qui de vérité auoit vieilly dans les espines, et dans les horribles vicissitudes de son estât. Il estoit encore pour lors captif chez les Parthes ; mais le Roy, quoy que
^50 Barbare, eut tant de pitié de ceste grande débonnaireté si affligée, qu'il le laissa viure dans Babylone auec toute liberté. Ce pauure Prince qui auoit vescu toute sa vie sans ambition, portoit le changement de sa fortune auec vne grande égalité d'esprit. Les luifs qui habitoient dans le domaine du Roy des Parthes, le voyant
35 tout pla3'é et mutilé, pauure, abandonné, dépouillé, le respectoient encore comme leur Roy, auec tant d'honneur et de reuerence qu'il auoit presque trouué vn Royaume dans la captiuité. Herodes qui voyoit que cest homme pouuoit seruir d'ombrage à ceux qui voudroient le heurter dans le branle de ses affaires, non
'■40 encore bien affermies, depesche vn Ambassadeur exprès au Roy des Parthes, auec force presens, et des lettres remplies de paroles de soye, par lesquelles il le prioit de ne le priuer point du plus grand contentement qu'il sçauroit auoir en ce monde, c'estoitde rendre la pareille à ceux qui l'auoient obligé. Hyrcan, disoit-il,
24$ estoit son bien-faiteur, son protecteur, son père : puisque Dieu luy auoit donné quelque repos en ses affaires, ce luy estoit vne consolation sensible de partager le sceptre, les grandeurs et les
plaisirs des Roys auec vn amy si fidelle, et si digne d'estre aimé. Le Roy des Parthesqui vouloit gratifier Herodes,le voyant
250 appuyé de l'Empire romain, dont il craignoit plus la puissance, qu'il n'honnoroit la vertu, donne toute permission à Hyrcan d'aller où bon luy sembloit. Luy met l'affaire en consultation auec les principaux de sa nation qui luy dissuadèrent : mais la facilité de son bon naturel, qui prenoit tousiours l'amorce sans
255 considérer l'hameçon, se rendit à ces feintes courtoisies d'Herodes, et s'en retourna droit en Hierusalem, où il est receu auec de grandes démonstrations d'amitié.
Voilà toute la famille Royale entre les mains de ce Barbare. Hyrcan n'auoit qu'vne seule fille nommée Alexandra... Elle
260 estoit mère de deux enfans, d'vn fils et d'vne fille, le fils estoit le
petit Aristobule, et la fille Mariamne, qui fut mariée à Herodes.
Mariamne estoit estimée pour la plus belle Princesse du
monde, car Gellius qui alloit furettant toutes les beautez de
l'Vniuers pour en faire le récit à Marc Antoine, ayant bien con-
265 deré tous les plus rares chefs d'oeuvres, quand il vit Mariamne dans la Palestine, il asseura que toutes les autres beautez estoient de terre en comparaison de ceste-cy, qui sembloit estre formée parmy les globes célestes. Cet homme ne voyoit que l'escorce, et estoit tout rauy en admiration, mais sa beauté n'estoit rien en
270 comparaison des nobles qualitez de son ame. C'estoit vne petite fille de ces grand Machabées, bien versée en la Loy de Dieu, discrète, accorte, déférante, respectueuse, débonnaire, chaste comme vne Susanne, mais surtout courageuse et patiente, qui viuoit dans la Cour d' Herodes, comme lob sur le fumier. lamais
275 beauté ny vertu ne furent si defauorisées en la rencontre d'vn party. Ceste créature qui pouuoit faire souspirer après elle tant de braues Princes, et qui pouuoit voir tant de seruices à ses pieds, eut donc Herodes pour mary, qui n'auoit quasy rien d'humain que la peau et la figure. C'estoit bien allier la brebis au
280 loup, la colombe à l'espriuier, et coller le corps viuant bouche à bouche sur le mort, que de marier vne telle Dame à vn homme si monstrueux. Mais luy qui auoit desia la puissance en main, la recherche passionnément, tant pour son excellente beauté, que pour asseurer tousiours d'auantage son Estât, considérant que
285 l'alliance de cette petite fille de tant de Roys, couuriroit l'obscurité de sa maison, et lui donneroit plus de créance enuers les luifs. Hyrcan ayeul de Mariamne, et Alexandra sa mère, voyant qu'Herodes estoit au dessus de ses affaires, desia le sceptre en main, quoy que par iniustice et tyrannie, mesurant tout à sa for-
290 tune, et non à sa personne, iugerent que ce party estoit encore auantageux, et que sa femme pourroit l'amollir et le rendre plus fauorable à la maison royale. La généreuse fille preuoyoit bien que la mettant entre les mains d'Herodes, c'estoit la ietter en la gueule du Lyon. Mais pour ne contredire à ceux ausquels
295 elle auoit appris à déférer toute sa vie, et pour obeïr aux loix de la nécessité, elle se mit le ioug au col, fortifiant son cœur royal contre tous les orages qui sembloient desia la menacer.
La voila mariée. Herodes l'ayme comme le chasseur fait la venaison, pour sa passion, et son aduantage, sans que l'amour
300 luy face perdre vn seul grain de son ambition et de sa cruauté. Ce peruers qui tenoit le Royaume comme vn loup par les oreilles, tousiours branslant, mesme dans la seureté de ses affaires, ne cherchoit qu'à se deffaire de ceux dont il tenoit les despoCilles, sans que le respect de ceste bonne Reine adoucist
305 ses sauuages humeurs. Il monstra bien combien peu d'affection il auoit enuers sa patrie, quand il y alloit de son interest prétendu, lors qu'il fut question de subroger vn grand Pontife en la place de Hyrcan, lequel ayant les oreilles couppées auec vne grand deformité, tomboit nécessairement en l'irrégularité ordonnée
310 par la loy qui luy defendoit les Autels. Herodes voyoit tous les iours en son Palais le ieune Aristobule, fils d' Alexandra et frère vnique de Mariamne, vn Prince du tout accompli, que chascun destinoit à la tiare, luy en escarta les yeux, et s'en va chercher de là l'Euphrate en la ville de Babylone vn luif incogneu nommé
515 Ananel, et le crée grand Pontife. Ce fut vne pilule qu' Alexandra mère d' Aristobule et de Mariamne, ne pouuoit aualer ; on auoit beau luy sucrer, elle voyoit vn rebut manifeste de sa maison : de dire que son fils après tant d'obligations, estoit dépossédé d'vn honneur où le sang, la nature, et le consentement de tout le
3 20 monde l'appelloit pour le donner à vn homme de néant. Elle ne peust si bien mascher la colère qu'elle n'esclatast plus haut que
permettoit la misère du temps et la malice d'Herodes. Mariamne demeurant tousiours dans la tranquillité de son noble esprit, alioit remonstrant au Roy auec ses naturelles douceurs : Qu'il
325 estoit Vappiiy de sa maison grandement desmembrée, et pour lors en tel estât qu'elle n'auoit garde de prétendre les sceptres, seulement desiroit elle expirer dans le monde auec l'honneur . Quand il donnerait vne mitre à son frère Aristobule, ce ser oit faire vue créature de la quelle il ne pouuoit rien craindre, son sceptre n'estant que trop
33« affermy, et de qui il pouuoit raisonnablement tout espérer, ayant la ieunesse de ce Prince comme vne cire molle dans ses mains. Cet acte leferoit régner dans les cœurs aussi bien que dans les Prouinces, quand on le verroit père et protecteur d'vn petit fils d'Hyrcan... Herodes se laissa gangner pour ce coup là aux charmantes douceurs de
3 3 5 Mariamne, et après auoir concerté l'affaire en son conseil, se résolut de donner le Pontificat au ieune Aristobule son beau frère, ce qu'il ne fit pas sans grande cérémonie...
Arriue la feste des Tabernacles grandement célèbre parmy les Hebrieux. Ananel, après auoir seruy d'o en chiffre, est honteu-
340 sèment reietté, Aristobule commence l'exercice de sa charge. Il estoit pour lors âgé seulement de dix sept ans, mais d'vne très riche taille, grand et droit comme vne palme, beau comme vn Astre, et fort semblable à sa sœur. Quand le peuple le vit reuestu des habits Pontificaux qui estoient pleins de maiesté, marcher
345 droit à l'Autel, et officier auec tant de grauité et bien séance, il sembloit que c'estoit vn nouueau Soleil, qui sortoit des nuages et venoit dorer le monde, couuert auparauant de ténèbres. Tous les cœurs de ces panures Hebrieux qui auoienttant souspiré dans les guerres ciuiles, s'espanouissoient comme des roses aux fauo-
350 râbles aspects de ce ieune Pontife. Sa bonne grâce naturelle enchâssée dans la maiesté de son habit rendoit vn esclat incroyable qui esblouyssoit les yeux de tout le monde. Les vns le regardoient fixement et demeuroient comme des statues, monstrant bien toutes fois à leurs larmes que leurs yeux n'estoient pas de
35 5 marbre. Les autres luy parloient auec vne infinité de tesmoignages d'vne bien veillance non muette. Les autres faisoient esclater les ressentimens de leur cœur dans leurs bouches, ne pouuant retenir les acclamations vn peu trop libres pour le temps,
mais pardonnables à leurs aftections. Ils se ressouuenoieut de la
360 vertu de ces anciens Machabees, qui les auoient deliurez de l'idolâtrie ; ils sçauoient comme le pauvre Hyrcan n'estoit qu'vne ombre suruiuante à ses funérailles, ils auoient la mémoire toute fraische de l'ayeul de ce ieune Pontife, le grand Aristobule qui auoit esté emmené lié et garroté à Rome comme vn forçat, ils
365 n'ignoroient point comme Alexandre son père, et Antigone son oncle, auoient perdu la vie en s'opposant à la domination d'vn estranger. Ce ieune Prince restoil seul eschappé de tant de naufrages, et dans sa verdoyante ieunesse ils voyoient pousser et germer toutes les espérances de la patrie. Et comme on est cre-
370 dule à ouyr ce qu'on ayme, ils se persuadoient qu'Herodes, que auoit demandé au commencement le Royaume au nom de ce ieune Aristobule, viendroit à lascher prise, cédant à la Justice, et pour cet eflfect, ils monstrerent ces applaudissemens auec plus de liberté, mais les simples gens estoient bien loin de leur
375 compte. Herodes ayant veu cette contenance du peuple, remarqua tout incontinent qu'à parler selon ses maximes, il auoit faict vn pas de clerc : et que cela n'estoit point de son style ordinaire ; des lors entrant en vne furieuse ialousie, il fait esclairer et le Pontife, et sa mère, et sa femme, de si prés que dedans
580 ny dehors le Palais ils ne pouuoient remuer le doigt sans qu'Herodes en fust aduerti...
Le malin après auoir donné tant de morts dans l'horreur et l'effroy des armes, en voulut donner vne en ioûant. Vn iour d'Esté, comme il disnoit chez la misérable Alexandra, feignant
385 auoir enseuely dans vne profonde oubliance tout ce qui s'estoit passé, dit qu'en faueur de la ieunesse il vouloit faire auiourd'huy le ieune homme, et inuite le Pontife Aristobule son beau frère à ioùer à la paume ou quelque autre exercice semblable. La partie se fait, l'émulation s'eschauffe, le ieune Prince qui estoit
390 ardent ne ioùa pas long temps sans se mettre tout en eau, comme il arriua lors à plusieurs autres Seigneurs, et Gentilshommes. Les voila tous qui courent aux riuieres qui estoient dans ce lieu de plaisance où le disner s'estoit passé. Herodes qui sçauoit la coustume d' Aristobule, et preuoyoit bien qu'il ne manque- 395 roit pas de s'aller ietter dans ces bains froids, attire de mauuais
gamemens, qui sous ombre de ieu le deuoient faire boire plus qu'il ne voudroit. Tout réussit comme le desloyal l'auoit prémédité. Aristobule voyant les autres dedans l'eau, se despoûille d'vne prompte allégresse et leur tient compagnie. Il n'y auoit
400 que pour luy à nager, ioûer, escrimer sur cet élément, tousiours dangereux, quoy que moins perfide qu'Herodes. La pauure victime bondissoit, ne sçachant pas le mal-heur qui l'attendoit. Mais les exécrables bourreaux le sçauoient bien : car espiant leur coup dans ce funeste ieu, ils estoufferent soubs ces cruelles eaux
405 le pauure Pontife, l'an dix-huictieme de son âge, et le premier de son Pontificat. Ce beau Soleil qui s'estoit leué auec tant d'esclat et d'applaudissemens, se coucha dans les ondes pour n'en ressortir iamais que les palleurs de la mort sur le visage...
410 A cette nouuellc toute la ville de Hierusalem fut en vne aussi grande confusion, comme si Nabuchodonosor retournant de l'autre monde eust esté à ses portes. Par tout ce n'estoit que larmes, que gemissemens, qu'horreur, qu'effroy, qu'heurlemens, et qu'images de mort. Vous eussiez dit que chaque maison por-
415 toit en terre son premier né, comme iadis on vit arriuer aux Egyptiens. Mais sur tout Alexandra la dolente mère s'affligeoit d'vne douleur inconsolable : tantost elle pleuroit, prosternée sur le corps de son fils, et cherchoit dans ses yeux éclipsez, et sur ses leures mortes, les restes de sa vie. Tantost elle rouloit
420 les yeux comme vne Bacchante eifarée, demandant le fer et le feu, les cordes et les précipices, pour trouuer le bout de sa vie. La déplorable Mariamne, quoy que très patiente, auoit toutes les peines de résister aux violences d'vne douleur incomparable. Elle aimoit ce frère vniquement, comme sa vraye image,
425 comme le dépositaire de son cœur, comme l'espérance de sa maison deschirée par lambeaux... Que dirons nous qu'Herodes mesme en ce triste concert de douleurs voulut tenir sa partie ? il fit paroistre au dehors dans vne feinte hypocrisie tous les symptômes d'vne vraye tristesse. Il detestoit le ieu, il accusoit la
4ÎO fortune, il se plaignoit que le Ciel luy auoit enuié sinistrement vn obiet sur le quel il desiroit faire paroistre tout l'amour et le respect qu'il portoit à la maison royale...
Alexaiidra ioigoant la passion de sa douleur à celle de sa vengeance, incontinent après les funérailles ne manque point de
435 donner advis à la Reine Cleopatre de tout ce qui s'estoit passé, auec vne lettre si pathétique que chaque parole sembloit trempée dans des larmes de sang. Cleopatre qui n'estoit desia que trop disposée, prend feu subitement, et espouse l'affaire d'ardeur, comme le sien propre : elle alarme toute la Cour, elle tempeste,
440 elle frappe perpétuellement les oreilles de Marc Antoine, criant que c'estoit vne chose insupportable de voir vn estranger tenir vn sceptre qui ne luy appartenoit point, massacrer l'héritier auec vne si barbare cruauté, gesner dans la seruitude des panures Reines contre toute raison et le droit de leur naissance. Marc
445 Antoine qui sçauoit qu'Herodes estoit sa créature et l'œuure de ses mains, n'entendoit pas volontiers telles plaintes : Neantmoins pour contenter Cleopatre, il fit vn grand serment, qu'il examineroit l'affaire, en mandant Herodes, et que s'il estoit trouué coupable d'vne telle barbarie, il en feroit vne punition exemplaire.
4 5« Voila Herodes cité à Laodicée où Marc Antoine deuoit faire quelque seiour. Le voila qu'il est adjourné pour comparoistre, et se purger du meurtre d'Aristobule, dont il estoit tenu pour autheur. Ce fut vn coup de tonnerre à ce desloyal qui l'esueilla puissamment lors qu'il y pensoit le moins, et le mit dans des
-15> affres qu'on ne sçauroit assez imaginer. D'vn costé il auoit deuant luy l'image de son crime, et la voix du sang qui crioit à ses oreilles. De l'autre il voyoit que toute sa fortune dependoit de Marc Antoine, qui n'agissoit alors que par les conseils de Cleopatre son ennemie mortelle, et qu'il sçauoit bien auoir des
460 entreprises sur le Royaume de ludée pour son accommodement. Mais rien ne le tenoit tant en ceruelle qu'vne furieuse ialousie : car il s'imaginoit qu'Antoine, Prince lascif qui alloit muguettant toutes les beautez des Reines, en vouloit à sa femme, dont on luy auoit porté le portrait, et que pour en iouyr plus à l'aise il
465 le feroit seruir de victime à ses funestes amours. Cet esprit estoit tenaillé de tous costez, et descouuroit en tous les obiets de l'abysme et de l'efïroy. Tantost il sembloit se résoudre à prendre vn bannissement volontaire, tantost il estimoit la mort plus sortable, tantost il alloit bastissant quelque dessein de resis-
470 ter, mais rien ne luy sembloit meilleur que dilayer et traîner l'affaire tant qu'il luy seroit possible. Antoine pressé du voyage qu'il entreprenoit pour faire la guerre aux Parthes, le mande instamment, les remises et les eschappatoires le mettent plus auant dans le soupçon. Il faut marcher nécessairement, ou se
475 résoudre à tout perdre. Luy prend congé de sa belle mère Alexandra, et de Mariamne sa femme, sans faire l'estonné, sans se plaindre, sans tesmoigner son mescontentement, comme s'il eût fait vn petit voyage de gayeté de cœur. Au reste il auoit encore sa propre mère en Cour, et sa sœur Salome, ausquelles il
480 recommanda fort de veiller sur les deportemens de celles qu'il estimoit luy auoir ourdi cette trame. Puis tirant à part son oncle loseph, il luy dit ces mots : Moti onde, vous sçauei T affaire qui me mené à Laodicêe, lequel de vray est vn peu espineux, voyant mon innocence combatuë de puissantes brigues, qui seroient tant plus for-
485 middbles si elles auoient autant d'effet que de passion : mais V espéré que ie feray iour à trauers l'orage, et que vous me reiierre^ triomphant de la calomnie par mon intégrité, comme Vay desia triomphé des hostilité^ par les armes : si Dieu en disposait autrement, tout ce party me seroit dressé pour la heaulé de ma femme, sur la quelle
490 Ma}'C Antoine pourroit auoir quelque dessein, et cela seroit cause d'auancer mes iour s pour donner plus de liberté à sa passion. Mais à présent ie vous coniure par le respect que ie vous ay tousiours porté, par ma fortune, que vous reuerés par le sang et par la nature : Si d'auantwe votes entendiez qu'on nCeust traicté autrement que ne
495 porte et ma qualité et mon innocence, ne permette:^ iamais que la mort d'Herodes soit siiiuie de Viniure de son lict, garde:^ le Royaume pour vous et pour vostre sang, et f aides partir incontinent la Reine ma femme de ce monde pour me tenir compagnie en Vautre vie, tue\ la hardiment de peur qu'vn autre n^en iouisse après mon trespas ; si
500 les âmes des morts ont quelque sentiment des affaires de ce monde, cela me seruira de rafraîchissement. loseph bien estonné de cette procédure, luy promet neantmoins qu'il executeroit le tout selon sa volonté, en cas que la nécessité le requist : mais que sa fortune tousiours puissante, et tousiours inuincible, luy faisoit conceuoir
S05 de toutes autres espérances.
Là dessus il se met en chemin, tirant les plus belles pièces
de ses thresors, pour faire despresens à ceux dont il auroit besoin monstrant au reste autant d'asseurance en son visage, qu'il couuoit de desespoir en sou cœur. Quand il fut arriué à Laodicée, il
S 10 trouua de merueilleuses informations dressées contre luy qui le chargeoient puissamment du meurtre d'Aristobule... Tout ce procez (disoit-on) estoit si clair que, quant il seroit escrit auec le rayon du soleil, on n'y sçauroit désirer plus de clairté. La voix du sang crioit au Ciel que le perfide ne pouuoit estouffer. On
S 15 representoit l'image de ce pauure Prince qui auoit esté vn peu deuant sa mort portée en Egypte par vue singulière admiration de sa beauté. On faisoit parler son ombre qui demandoit iustice à Marc Antoine, pour auoir esté si indignement assassiné en la fleur de ses années par la plus funeste trahison qui fut iamais
520 tramée. Les regrets de la pauure mère n'y estoient point oubliez en son absence. Cleopatrc faisait iouer toute la tragédie, le combat estoit fort enflammé, et la batterie très puissante. Herodes qui ne manquoit pas d'éloquence en son affaire repartit d'vne constance fort modeste, et fort humble.
525 Prince, Et vous Messieurs, qui assiste:( à ce conseil, ie ne tiens le sceptre de ludée ny de Hyrcan, ny d'Aîexandra, n'ayant iamais eu aucun dessein de les flatter pour cet effect, et encore moins de suiet de les craindre. Vous sçaués, ô très illustre Antoine, que le Royaume qui est enti e mes mains ie le tiens de vous, de vous releue toute via
530 grandeur, et en vous se terminent toutes mes espérances : si vous le commandés, ie suis prest auiourd'huy non seulement de quitter le sceptre, mais aussi la vie, que iamais ie n'ay esté désireux de conseruer que pour vostre seruice. Mais il me fasche que le chemin de la mort estant ouuert à tout le monde, celuy de la réputation, qui m'est
535 plus chère que la vie, est fermé à mon innocence. le suis persécute par les femmes, et ie m'estonne comme Vame de la Reifie Cleopatre toute céleste, peut nourrir tant décolère contre vn Roy qui n'a iamais manqué du respect deu légitimement à son mérite. Pour Alexandra, ie ne m' esmerueille pas si elle excite cette tempeste contre moy, son
540 esprit fier et hautain a tousiours combatu ma patience, taschant par toutes voyes de descricr mon gouuernement , pour me rauir vue Couronne qu'vne plus puissante main que celles de ses pères m'a mise sur la teste. Quelle apparence que par la grâce des Romains estant pai-
sibîe possesseur d\ni Royaume^ lequel par le consentement mesnie de
545 wes aduersaires, ie ne demandais pas (tant mon amhition estoii réglée) raye voulu tenter vn crime horrible, qui ne peut tomber qu'en Vamed'vn loup garou. A quel propos attenter à la vie d' Aristohule ? pour affermir mes affaires ? elles estoient desia tout affermies. Vostre faueur (très illustre Antoine') m'en auoit plus donné, que toutes les
5 50 meschancetei n'en sçauroient conquester. Mais i'ay tousiours esloigné la maison royale des dignité^. Quel esloignement, de les auoir tous ralié dans mon sein, autant qu'il m' a esté possible? Chacun sçait que Hyrcan, chef de cette Royale famille, estant détenu prisonnier che^ les Parthes, i'ay bandé toutes mes veines, et employé tout mon crédit, pour le
> 5 5 mettre en liberté, et le faire retourner à la Cour, où il vit maintenant en profonde paix, ionissant de tous les apennages de la Royauté, hormis du soin des affaires. On sçait que i'ay partagé ma Couronne et mon lit auec sa petite fille Mariamne, la faisant et Reine des peuples, et Espouse du Roy. Vay donné le Ponii-
560 ficat à son frère Arisîobule de pure et franche volonté, n'y estant nécessité d'aucune contrainte, comme estant absolu au gouuernement de mes affaires, et si i'ay dilayé, c'est que l'âge de l'enfant ne suiuoit pas également mes affections, car enfin on Va veu Pontife à l'âge de XVIII . ans, qui est vue faueur du tout extraordinaire... Quelque
$6$ temps après, la mort de ce ieune Prince est interuenuë, qui me tira les larmes de compassion, car ie l'aimois, et il me faschoit que sa mère alteroit la douceur de son bon naturel, et tailloit plus de besogne à sa ieunesse, qu'il n'en pouuoit coudre. Il est mort non point che^ moy, mais en la maison de sa mère, mort d'vn accident que personne
570 ne pourrait preuoir. Mort, louant dedans l'eau, qui est vn élément sans fidélité, où mille et mille sont péris sans dessein. Mort entre vne ieunesse de Cour, auec la quelle il prenait tous les iours ses esbats. Son motif l'a porté dedans l'eau, la gayeté de sa ieunesse Va fait ioûer dans le péril mesme, sans qu'on Ven peust empescher, et son
57$ malheur Va noyé. C'est me donner vne condition bien dure, si Alexandra me veut rendre comptable et des ieunesses de son fils, comme si l'en estais le gouuerneur, et de la fresle inconstance des elemens, comme si i'en estais le seigneur.
Ce pernicieux esprit disoit cecy avec tant de grâce et de pro-
580 habilité, qu'il enleuoit les cœurs, tant vne éloquence a de force
mesme entre les mains de l'iniquité. Le voila quasi d'abord hors de péril, demeurant en la Cour d'Antoine, en toute liberté, pour attendre acte de sa iustification . Cependant comme il estoit accort et libéral aux occasions, à force de presens il gagne
585 les cœurs des principaux, et fait paroistre toute l'accusation de Cleopatre vne colère de femme mal informée. Marc Antoine mesme disoit à Cleopatre qu'elle auoit tort de se mesler tant des Royaumes estrangers, et que s'il vcnoit faute de luy, elle se feroit des ennemis preiudiciables à son Estât. Qu'Hcrodes estant
590 Roy, il n'estoit pas convenable de le traiter en subiect, et que
c'estoit son bien de l'auoir plustost pour amy que pour ennemy.
Comme toutes ces affaires se traitoicnt en la Cour d'Antoine,
la Reine Mariamne et sa mère Alexandra ne cessoient d'estre
esclairées par les diligences importunes de la mère et de la sœur
595 d'Herodes. loseph son oncle faisoit du concierge, et visitoit souvent la Reine Mariamne, tantost pour traicter quelque affaire, tantost par manière de compliment. Cet homme commençoit à se brusler comme vn papillon aux yeux de ceste incomparable beauté, et auoit beaucoup d'affection pour elle, combien qu'il se
600 voyoit fort esloigné de toutes sortes de prétentions. Neantmoins il auoit quelque complaisance d'auoir logé son amitié en si haut lieu. Cette passion le rendoit niais et langard, ayant desia assez de rusticité de son naturel ; ce qui luy fit dire vne merueilleuse sottise. Car vn iour comme on parloit de l'affection qu'Herodes
605 portoit à Mariamne sa femme, Alexandra sa mère s'en mocquoit dVne façon rioteuse et vn peu piquante selon sa coustume. loseph qui vouloit entretenir la Reine aux bonnes grâces de son maistre, soit qu'il fut fol, ou yure, dit tout haut : Madame, vostre mère Alexandra dira tout ce qu'il luy plaira : mais pour vous
610 donner vn tesmoignage très manifeste de rameur du Roy Herodes vostre vuiry, c'est qu'en cas qu'il vint à mourir, il auoit commandé de vous tuer, ne pouuant demeurer en Vautre monde sans vous. A cette parole les panures Dames blesmirent d'horreur. Helas l'enragé (disoit Alexandra en son cœur) que fera-t-il viuant si mort il
61 s prétend faire mourir ceux qui restent en vie ?...
Herodes en fin retourne victorieux auec tesmoignages authentiques de sa iustification et l'amitié d'Antoine, nonobstant les
La Makiane. 10
efiforts de Cleopatre, Dieu reseruant ce parricide à vne vie de Gain, suiuie d'vne mort plus espouuantable. Sa mère et sa sœur
620 ne manquèrent pas de le seruir incontinent à son arriuée d'vn plat de leur mestier. .. Salome, enuieuse sur Mariamne iusquesà la rage, trempant sa langue serpentine dans le fiel d'vne noire médisance, l'accusa de quelques secrètes familiaritez auecque loseph, de quoy Herodes qui estoit extrêmement ialoux pensa
625 sur l'heure affoler et tirant à part Mariamne luy demanda d'où venoit ceste amitié qu'elle auoit contractée auecque loseph. La 1res chaste Reine, à qui iamais la patience n'eschappoit, se monstra d'œil, de visage, de contenance, de parole, si piquée de cette maudite calomnie, que le perfide recognut bien combien
630 elle estoit esloignée de telles pensées, et de faict honteux de luy auoir auancé semblables paroles, il luy demanda pardon pleurant à chaudes larmes sa crédulité, la remerciant de luy auoir esté si fidèle, et faisant mille protestations d'vne immortelle affection. La sainte Dame qui se desplaisoit de voir tant d'hypocrisie, luy
635 dit couuertement, Que c' estoit de vérité bien aimer sa femme, de la vouloir nécessairement auoir pour compagne en Vautre monde. Luy qui entendoit à demi-mot, comprit incontinent ce qu'elle vouloit dire, et entra dans des fougues si désespérées, qu'il sembloit vouloir enrager, s'arrachant la barbe, et les cheveux, et criant
640 que loseph l'auoit trahi et qu'il falloit bien dire qu'il eust de grandes intelligences auec Mariamne, autrement iamais vne si énorme bestise n'eschaperoit à vn homme, de reueler vn tel secret. La dessus il commande qu'on massacre loseph sur le champ, pour seruir de victime à son retour, ne le voulant pas
645 voir, ny ouyr vne seule parole de sa iustification. Peu s'en fallust qu'il n'acheuast des lors le sacrifice de sa lasche cruauté, et que pour contenter ses chimères, il ne fit mourir Mariamne. Mais les prennes assurées de son innocence, et les ardeurs impatientes de
650 son amour retindrent le coup; seulement pour faire voler plus loin les esclats de sa colère, il les descharge sur Alexandra, et la renferme pour quelque temps, la gardant séparée de la Reine sa fille, et tenant pour certain que c'estoit dans sa boutique que se forgeoient et limoient tous les conseils coniurez à sa ruine. Quelque temps après Herodes se veid embarqué dans vn
655 autre affaire, qu'il iugeoit aussi périlleux pour le moins que le premier. Marc Antoine qui luy auoit tousiours preste l'espaule, après auoir long temps luité contre la fortune d'Auguste César, donna du nez en terre à la bataille Actiaque, terminant ses espérances et sa vie, d'vne très lugubre catastrophe. Cet accident
660 estonna le tyran plus qu'on ne sçauroit penser, voyant son appuy ruiné, ses affaires qu'il pensoit auoir si bien establies, descousues en vne nuict, et qu'il auoit pour ennemy celuy qui s'en alloit faire chef de l'Empire du monde. Ses amis et ennemis en iugeoient comme dVn homme perdu ; luy qui auoit desia eschappé tant de
66'^ naufrages, ne se désespère point en cette extrémité, prend resolution d'aller trouuer César, qui estoit pour lors à Rhodes, et se ietter à ses pieds, mais deuant que de se mettre au chemin il fît vn acte du tout barbare et inhumain ,
Hyrcan le vray et légitime Roy qui par sa douceur et sa faci-
670 lité auoit premièrement eleué Antipatre, puis sauué la vie à Herodes, le portant à la Royauté au preiudice des siens, restoit encore en vie; acablé d'vne profonde vieillesse : car il avoit quatre-vingts ans passez. Le tyran craignant que luy estant demeuré seul du sang Royal, il ne fust remis dans le throsne
675 par les supplications du peuple qui cherissoit son innocence; le voyant desia sur le bord de sa fosse, le précipita dedans, luy arrachant d'vne brutale violence l'âme qu'il estoit prest de rendre à la nature. On tient que ce fust par pure cruauté sans autre couleur de iustice dont cet abominable Prince vouloit encore colorer
68o ses actions. Les autres escriuent que les iours d'Hyrcan furent auancez pour vne telle occasion. Alexandra ne pouuant despouil- 1er l'ambition qu'auec la peau, voyant qu'Herodes s'en alloit en voyage d'où peut-estre il ne trouueroit iamais de retour, aborde son père Hyrcan et luy remonstre que le temps est venu
68) auquel Dieu veut encore faire refleurir sa vénérable vieillesse dans la pourpre Royale. . . Hyrcan luy respond. Ma fille, le temps est venu auquel te dois plutost penser au sepulchre qu'au throsne... Alexandra réplique que quand bien sa personne ne pretendroit plus rien à la vie, ny à la fortune des viuans, neantmoins qu'il
690 ne doit point négliger son sang, qu'il laisse faire iustice, et ne se mesle de rien que d'escrire vn petit mot de lettre à Malichus,
Lieutenant de l'Arabie qui l'assisteroit de finances et de forces autant qu'il seroit besoin. En fin qu'il cstoit obligé de sauner sa fille, et sa petite fille, des dents de ce tigre. Elle estôurdit ses
695 oreilles de tant de raisons, qu'enfin il se rend, et traicte avec Maliclius qui le deuoit enleuer auec bon nombre de chenaux. Les lettres sont mises entre les mains d'vn certain Dositheus cousin de ce loseph qu'Herodes auoit fait tout fraischement massacrer, pour estre portées auec toute seureté. Mais le perfide
700 trahissant le sang de son allié, et la fortune d'Hyrcan, au lieu de porter fidellement la lettre à Malichus, la met entre les mains d'Herodcs, qui luy commande d'en tirer la response, et luy apporter pour esuenter encore dauantage la mine et voir le dessein de l'Arabe. Il ne manque pas de promettre à Hyrcan toute
705 assistance, l'inuitant auec passion de se rendre au plustost prez de luy. Herodes ayant descouuert toute l'affaire, mande Hyrcan, et l'interroge s'il n'auoit pas reçeu quelques lettres de Malichus? Ouy bien, respond-il : mais elles ne contiennent autre chose que des complimens. L'autre adiouste, si auec ces lettres il n'y auoit aucun
710 présent? Luy confesse que de vray Malichus luy a fait présent de quatre chenaux pour traisner son carosse . La dessus sans autre forme de procez, le tyran fait assassiner ce vénérable vieillard, trempant dans le sang les cheueux gris de celuy qui luy auoit seruy de nourrissier, de père, de protecteur, et de tout. Puis après
715 auoir renfermé Alexandra et Mariamne dans vne forte place
sous la garde de loseph son thresorier, et Sohemus Itureen, il
s'en va droit à Rhodes, laissant toute la charge du Royaume à
son frère Pheroras. . .
Alexandra rongeoit son frein d'impatience. Mariamne combat-
720 toit les longueurs de ceste captiuité d'vne généreuse constance, et taschoit d'adoucir les aigreurs de sa mère, toute sa consolation estoit en Dieu; car que pouuoit-elle dire, ou penser autre chose? Mou Dieu, disoit-elle,... depuis que i'ay commencé à porter le diadesme sur la teste, le n'ay senti qu'espines, et la Royauté ne m'a esté
725 qu'vn spécieux esclauage. Mon Dieu iusques à quand ? 71e verrons nous point reluire sur nos testes ce beau iour qui est tousiours en son leuant, lequel essuira nos larmes, et rompant les liens de nostre captiuité, nous mettra dans le sein d'Abraham dans la liberté de vos esleus !
Ces pauures Dames demeuroient là perpétuellement enfermées
"30 entre des affreuses murailles, ne descouurant rien que des rochers, et des solitudes saunages qui sembloient retentir de compassion à leurs regrets. Elles ne sçauoient en quel estât estoit le monde, moins encore les affaires de la Cour, à chaque fois que le concierge les venoit visiter, elles n'attendoient autres nouuelles que
■?) celles de leur mort. Les gardes se monstroient au commencement seueres en leurs vsages, et reseruez en paroles, tout estoit plein d'horreur, d'effroy, et d'vn morne silence. En fin, il n'y a fer qui ne s'amolisse dedans le feu. Sohemus les visitant plus souuent selon la commission qu'il en auoit, sentit des traits
"40 ardens sortis des yeux de Mariamne, si acerez qu'ils luy percèrent le cœur de compassion, iugeant qu'il estoit bien difficile de tenir captiue vne Reine, qui pouuoit captiuer tous les cœurs par tant d'auantages que le Ciel auoit mis en sa personne. Il commence à luy monstrer vu visage plus bénin; et Mariamne
'4) le voyant vn iour en bonne humeur, print occasion de luy parler en toute confiance, pour sçauoir vn peu des nouuelles de l'autre monde. Sohetne (luy disoit cette Princesse) vous nous ■voyei inaintenant en vu estai fort calauiîteux et très indigne de nos personnes: mais vu iour viendra petit estre que V orage passera :
' )0 Le mal-heur n'est pas tousiours à vne porte. Vous sçaue^ ce que iesuis, et qu'en m' obligeant , vous n' obliger e:^^ point vnecrcnture impuissante, et encore moins vne ingrate. Dites nous seulement vn mot, à quel dessein le Roy Herodes nous tient icy, et en quel estât sont maintenant les affaires . Soheme à ces paroles sentit son cœur combatu
5) de très furieuses attaques, d'vne part il se represèntoit la vengeance d'Herodes marquée tout fraischement en l'exemple de loseph : De l'autre il estoit tellement touché de compassion des propos que luy tenoit cette généreuse Reine que les glaces de son cœur se fondoient, et commençoient desia à s'euaporer par les yeux. Mariamne le voyant chancellant : Dites hardiment, Soheme, c'est vne parole qui ne vous peut nuire, estant gardée dans ; vn profond secret, et qui nous peut beaucoup seruir pour la seureté de nos affaires. Soheme pensant, ou qu'Herodes ne retourneroit iamais en qualité de Roy, ou que luy estant sous la protection
7^5 de Mariamne, il moyenneroit facilement sa reconciliation, luy
ouure son cœur, et luy dit : Madame, ie mets won secret^ et ma vie entre vos mains, aussi dêsiré-ie mourir deuant que iamais ie ne vienne à exécuter Je barbare commandement que m'a fait Herodcs en cas que les affaires qu'il traitte maintenant aiiec César ne luy suc-
770 cèdent selon son désir. Et quel (dit Mariamne). Luy, Madame, lay
horreur seulement d'y penser, c'est chose qui touche vostre vie. Mon
amy (réplique la bonne Reine) c'est son style ordinaire, autant en
auoit il commandé à loscph son oncle en son premier voyage. ..
Herodes qui s'estoit embarqué encore tout sanglant du mas-
775 sacre commis en la personne d'Hyrcan, trouue la mer, lés vents, les hommes et les affaires fauorables. Ce Protée qui plo3^oit son esprit à toutes rencontres, voyant qu'il ne pouuoit couurir les seruices qu'il auoit rendu à Marc Antoine, faisant tousiours le chien couchant soubs les pieds de la fortune, s'auise de les colo-
780 rer, et de les affubler du manteau de vertu. Il sçauoit qu'Auguste estoit vn Prince né au bien, généreux, équitable, et qui vouloit faire des fidellcs seruiteurs, en ce uouueau remument d'affaires qu'il alloit entreprendre, il le pipe sous ombre de vertu, couleur de constance, et prétexte de fidélité. Le voila qui se
785 présente à l'Empereur, et luy parle en ces termes.
O grand Auguste, voicy ma personne et ma couronne à vos pieds, c'est bien raison que tout releue de vostre grandeur, puisque Dieu veut mettre l'empire de Vvniuers en ses mains. Pour moy ie ne puis desmentir ce que i'ay esté, non plus que ie ne veux dissimuler ce que
790 iedoiSy et ce que ieieux estre. I'ay esté iusqiCicy grand amy de Marc Antoine, il est vray : et s'il m'eust cru comme il a fait Cleopatre sa maistresse, vous eussie:( expérimenté, César, combien i'estois vostre ennemi, et luy combien i'estois son ami. Mais ce misérable Prince, coiffé de cette créature, prenoit de moy des deniers, et d'elle
795 des conseils, pour ruiner en ce faisant sa fortune, et bastir la vostre sur ses ruines. le I'ay suiuy iusques sur le bord de la fosse, sans entrer dedans, puisque ma mort ne pouuoit auancer de rien son seruice ; il est en Testât où ie ne puis rien luy rendre que des larmes. A vous sont deus, O César, les seruices, que ie vous offre de bon cœur
800 s'il vous plaist les accepter, à telle condition que vous ne me contraindre:( ni d'entendre, ni de mal parler de mon ancien maistre, lequel m pouuant plus sentir ie dois toutefois aimer après le trespas.
Auguste prit plaisir à cette liberté, et iugea que cet homme estoit du bois de quoy on faisoit les bons seruiteurs, ne voyant
805 pas la finesse du renard, qui mesuroit tout à ses intcrests. Il prend donc la couronne qu'Herodes auoit mise à ses pieds, et luy met sur la teste, en disant, le veux que vous demeuriez paisible en vos Estais. Soye^^ moy seulement aussi fidelle que vous aue\ esté à Marc Antoine. Herodes après cet abord si fauorable, ne cessa de se
810 mettre bien auant aux bonnes grâces d'Auguste, en recherchant toutes occasions de ce faire, et nommément au vo}agc que l'Empereur fit en Egypte, où il l'assista perpétuellement et lui rendit de très bons offices. Cette affaire si heureusement vuidée il retourne triomphant dans la ville de Hierusalem auec l'estonne-
^i) ment de tout le monde.
C'est icy que la vertueuse Reine Mariamne acheue sa course pour seruir comme de victime aux fiuiestes triomphes de son mary...
Aussitost qu'Herodes fut entré dans sa ville capitale, il s'en
520 va saluer la Reine son espouse qu'il auoit désia fait relascher, estant dans la seureté de ses aff"aires, et luy porte tout le premier les nouuelles de l'heureux succez de son voyagé. Il estoit si enflé de ses prosperitez qu'il ne pouuoit tenir dedans sa peau, et l'amour d'vn obiect si aimable qu'il voyoit pour lors en sa
Î25 présence après tant de périls, luy deslioit la langue en beaucoup de vanteries et superfluitez de paroles, estimant qu'il se rendoit par ses discours fort recommandable. Mariamne sechoit sur pieds de l'entendre, et comme elle estoit franche et naïfue en toutes ses procédures, elle monstroit ne pas prendre beaucoup
I30 de plaisir à ses rodomontades, que la passion rendoit encore vn peu niaises. Luy iugeant au commencement que ce n'estoit qu'vne petite humeur de melancholie qui s'en iroit bien tost en fumée, la caressoit tant plus de paroles, se faisant plus muguet que ne portoit sa coustume. A telles caresses la panure
'3 5 Dame rendoit des souspirs, se souuenant du commandement secret donné tout fraischement à Sohemus. Luy vit bien à ce visage qu'elle n'estoit point contente, et commence à entrer en soupçon que Sohemus n'eust eu le flux de langue, aussi bien que loseph . Il ne sçauoit pour lors quelle contenance tenir, tant il
840 cstoit agité, l'amour, la colère, la ialousie, le soupçon, le tiroient à quatre cheuaux. Il ne pouuoit se colerer comme il vouloit, et ne pouuoit ne pas aymer ce qu'il aymoit. Cet esprit orgueilleux qui ne sçauoit plier sous personne que pour le tromper, estoit lionteux de se voir désarmé, et deueneu comme badin en des
84) carresses amoureuses non tant ordinaires à son naturel; puis voyant que ceste mommerie ne luy succedoit pas, il s'affligeoit dauantage, et pensa dés lors ioûer de son cimeterre, mais l'amour fut plus fort que la colère, et retint le coup. Il se rétire branslant la teste et marmotant io ne sçay quoy entre ses dents, comme
850 maudissant l'amour qui le faisoit miséricordieux malgré qu'il en eust. Helas, scauroit-on trouuer vne pire haine que des femmes contre des femmes, quand la ialousie s'est emparée de leur ceruelle? Cypre, Arabe de nation, mère d'Herodes, et Salome sa sœur, le voyint ainsi passionné ne cessent de souffler
8)) le feuauec la langue ; et de l'attiser auec force calomnies, que le tyran croyoit en partie, et neantmoins ne se pouuoit résoudre à faire le coup.
Il fut long temps à marchander sans pouuoir rien conclure, en fm arriue vn malheureux iour auquel sur le midy estant retiré
860 dans sa chambre, il mande Mariamne, la quelle s'y transporte sur l'heure : mais requise qu'elle fust du deuoir coniugal, elle demeura dans le refus, disant que la loy de nature luy dcfendoit d'habiter auec vn homme qui auoit meurtry son père, et son frère, parlant de son Père Alexandre, qui à la poursuite d'He-
86^ rodes auoit esté opprimé par les Romains, et de son frère Aristobule si cruellement estouffé... Hcrodes qui n'atteudoit pas telle liberté, fut si piqué de ces paroles que peu s'en fallust qu'il ne l'outrageasl, monstrant à ses yeux estincellans de colère, sa voix aigre, et ses mains leuées qu'il vouloit en venir à la force. Et
870 comme il trepignoit de rage, escrimant dans la chambre contre sa colère, sans que Mariamne luy repondit autre chose, la perfide Salome couceut bien qu'il estoit temps de frapper son coup. Elle enuoye vn seruiteur affidé qu'elle auoit de long-temps suborné pour luy faire déposer vne calomnie autant meschante,
87$ qu'elle estoit ridicule, sçauoir que Mariamne ayant dessein de donner vn philtre à Hérodes, s'estoit adressée à luy, qui faisoit
l'office d'eschaason du Roy, pour le corrompre auec force promesses ausquelles iamais il n'auoit preste l'oreille. Au reste on luyauoit tellement liiict le bec, que si d'auanture Herodes deman-
880 doit quel estoit ce philtre, il deuoit respondre sans s'intriquér plusauant, que la Reine en auoit l'inuention, et que seulement elle auoit requis le ministère de sa main. Ce malheureux homme entre dans la chambre de sang froid, et fait sa déposition fort sérieusement, de quoy Herodes qui estoit desia tout en feu,
5^85 plus enflammé que iamais pense à part soy qu'il ne falloit plus s'estonner d'où luy venoient ces impatiences d'amour. Sur l'heure il fait empoigner vn Eunuque des plus fidelles de la Reine, estimant que rien ne s'estoit passé sans son sceu, il le met à la gesne et le fait tourmenter très cruellement, de fait que
^o ce corps assez foible ne pouuant supporter la violence des tortures, et d'autre costé n'ayant rien à dire contre sa bonne maistresse, en la conuérsation de la quelle iamais il n'auoit recogneu qu'honneur, et vertu, demeuroit long temps en de très grandes perplexitez. Enfin il lasche vne parole disant qu'il auoit veu
89 s Sohemus parler long temps en secret à la Reine Mariamne, comme luy faisant quelque déclaration, et que depuis ce temps là il s'estoit bien apperçeu qu'elle en estoit piquée. Herodes n'eust pas plus tost ouï la parole. Oest asse^, dit-il, oste:{ le de la torture ; qu' on appelle Sohemus. Sohemus ne sçauoit rien de ce qui
900 se passoit, et viuoit fort content, ayant obtenu tout fraischement vn bon gouuernement par la recommandation de la Reine; il est tout estonné qu'on luy met la main sur le collet, et qu'on le force de confesser les discours qu'il auoit tenus à Mariamne durant cette spécieuse prison. Luy persistant en la negatiue est
905 massacré sur le champ.
Herodes se retire en son cabinet beuuanl à longs traits le fiel et le venin de sa funeste colère, et machinant en son cœur la rage qu'il deuoit bien tôt faire esclatter en public : car sans donner tresue à son esprit, il assemble son conseil priué, et mande la
910 Reine qui n'attendoit rien moins qu'vne telle procédure. Ce monstre qui taschoit de donner tousiours couleur de iustice à ses plus desraisonnables actions, commence vne assez longue harangue qu'il auoit concertée tout à loisir, et comme chacun
estoit dans l'horreur, et dans le silence, ne sçachant quelle deuoit
915 estrela catastrophe de la tragédie hors la courageuse Mariamne, qui s'estoit préparée à tous les euenemens d'vne constance inuincible, il leur parla en semblables termes.
Seignevrs, // semble que Dieu veut contrebalancer les prosperitei de mon Estât par les infortunes de ma maison. Fay irouué la
920 seurté dans les vents et les orages^ dans tant de laborieux voyages que i'ay entreprins, tant d'espineuses affaires que i'ay mis à chef, pour trouuer la tempeste dans mon- Palais.,. Voila la Reine ma femme qui suiuant les traces de sa mère, sera tousiours à harceler mon repos. Aussi tost que ie fus de retour de ce voyage si dangereux que vous
925 sçauei, ie luy portay les nouuelles de Theureux succès de mes affaires : elle, monstrant le peu d'estime qu'elle faisait de mon estât, et de ma personne m'escouta pour lors auec vu si grand desdain, que quelque effort de courtoisie que ie fisse, iamais ie ne peus arracher de son orgueil vue bonne parole. Et depuis ne se contentant pas de cela,
930 elle est venue aux iniures fort sanglantes, que Vainie mieux taire pour Vhonneur de vos oreilles, et venir aux effets . Voila un de mes fidelles seruiteurs, qui tesmoigne comme elle Va voulu suborner pour me donner vu philtre, c'est à dire, vn poison, à dessein de me renuerser la cenielle ou ui'oster la vie que Dieu me reserue pour recb-
935 gnoistre tant de bons offices, que tous en gênerai et chacun en particulier m'auei rendu. Ainsi vous voyei comme ie suis reuenu le chef couuert de lauriers, honoré, et caressé des premiers hommes du monde, pour seruirde ioilet à la malice, et de bute à la perfidie d'vne femme, que ie ne puis apprinoiser à force d'amour, ny de bien-faits : non
940 plus que si elle estoit vue lyonne. Aduise^ ce que vous en deue^ faire, ie la Hure entre les mains de vostre iustice, ne me voulant conduire en cecy de mon propre aduis, affin que tout le monde sçache que 7nes propres interests vont tousiours au dessous de la vérité.
Herodes disant ces paroles, vouloit paroistre moins passionné,
945 donnant toutes les gesnes à son naturel assez pliable : mais neantmoins il escumoit si fort, que tout le conseil recognut bien qu'il estoit en chaude colère, et que son dessein n'estoit autre que d'exterminer la pauure Reine, On la somme de respondre sur l'heure sans Aduocat. La glorieuse Amazone, petite fille des
950 Machabées et héritière de leur patience estant présentée à ce
parquet des malins,... n'vsa d'vn seul mot de récrimination, et pouuant représenter au conseil mille et mille outrages qu'elle auoit receu en sa personne, et en celle de ses plus proches, elle deuora toutes les amertumes d'vne patience plus que humaine. Seulement dit elle que pour V article essentiel de cetteacaisation, sçatioir, lehreuuage d'amour, qu'on liiy ohiectoit,c'estoit vite chose, aux iugemens de tous ceux qui lavoudroient considérer, très esloignêede sa pensée :veu qu'elle auoit totisiours d'auantage redouté V amour du RoyHerodes, que sa haine. Au reste qu'elle ne faisait point de cas de la vie oîielle n' auoit que trop souffert de douleurs, moijts encore de la Cour, d'où iamais elle n'avoit tiré déplaisir, et que si on la vouloit oprimer par faux tesmoignage, il estoit très ay se de vaincre envn suiect qui ne i-endoit point de combat ; très aysé de luy oster le diadesme de dessus la teste, et la teste de dessus les espaules, mais très malaysè de lui rauir la réputation de Princesse d'honneur, qu'elle tenoit de ses pères, et qu' elle feroit passer iusques aux cendres de son tombeau.
La pauurette estoit comme vne simple brebis à la gueule du lyon, et entre les pattes de plusieurs loups. On procède aux sentences, tout alloit à la seruitude, on iugeoit que le Roy s'en vouloit deffaire, et cela suffisoit. Iamais ne s'en trouua vn seul qui eust la hardiesse de représenter le droit de cette innocente Reine, ou d'amollir la passion d'Herodes en quelque façon : toutes ces consciences estoient opprimées de crimes ou de timidité, d'où procéda que ces faux luges firent pour le tyran plus qu'il ne vouloit, car ils conclurent tous à la mort. Luy soudain en eut horreur, tout homme de carnage qu'il estoit, et commanda qu'on la gardast dans vne prison du Palais, auec surseance d'exécution, estimant peut-estre qu'il la rendroit par ce moyen plus souple à sa passion. Mais l'enragée Salome qui auoit excité cette tempeste, ne voulant pas faire vne affaire à demy, s'approche du Roy son frère et luy remonstre qu'on ne tenoit pas en cage de tels oyseaux, qu'il y alloit de sa couronne et de sa vie, que tout tendoit desia à la reuolte, et que s'il dilayoit cette exécution, il auançoit sa ruine et celle de son Estât. Sur quoy Herodes lascha cette parole, Qu'on l'oste, et incontinent voila vn Tribun depesché à la bonne Reine qui luy porte les nouuelles de la dernière heure de sa vie, la saluant d'vne profonde reue-
rence, et luy disant, Madame, le Roy vous mande qu'il faut mourir tout maintenant. Elle sans se troubler, Allons de ce pas, mon
990 amy, ce ne sçauroit estre si tost pour le Roy Herodes que ce ne soit
totisiours trop tard pour moy, et disant cette parole elle auance le
pas, et marche droit au supplice, sans changer de couleur, d'vn
visage serein qui tiroit les larmes de tout le monde.
Pour couronner sa patience, comme elle estoit preste de rece-
995 uoir le coup de la mort, Alexandra sa propre mère, la compagne de sa prison, la dépositaire de ses pensées, qui n'auoit tousiours esté qu'vn cœur auec elle, trahissant le sang, la nature, et toute pieté, par vne mal-heureuse raison d'Estat, pour n'estre soupçonnée d'Herodes, comme consentante à l'humeur de sa fille,
1000 la vient charger d'iniures très sanglantes, et peu s'en fallust qu'elle ne print cette panure Princesse par les cheueux, pour la traisner sur le pavé, luy disant auec des escumes de bouillante colère, Qu'elle estoit meschante et orgueilleuse à toute extrémité et qu'elle meritoit de mourir en la façon, n'ayant peu supporter vn
1005 sihon ?;/i7;7... La patiente Mariamne ne luy dit pas seulement, Ma mère, laissé:^ aller mon ame en paix, qui est desia sur les le'ures, et ne troulle:^ point le repos de ma mort : mais par vn généreux silence, fermant sa bouche aux répliques, et ouurant son cœur à Dieu, seul tesmoin de son innocence indignement traictée,
1010 tendit le col au bourreau...
Cette belle aube du iour qui portoit encore en ses rayons l'allégresse et le rafraischissement aux âmes des pauures affligez dans les horribles confusions de la tyrannie, fut alors esteinte dans son sein. Encore les yeux de toute l'assistance baignez en
1015 larmes la contemploient en son éclipse : quand on vit ce front plein d'vne royale Maiesté, affronter courageusement la mort prochaine, qui fait trembler les plus hardis, et qu'on apperceust ce col d'albastre tendu et plié soubs le fer estincellant, pour estre séparé de ce beau corps, le frisson se coula dans tous les os
1020 de tous les regardans, et il n'y auoit roche si dure qui ne luy donnast l'eau de ses pleurs auant qu'elle rendist son propre sang. La teste fut séparée du corps, et le corps de l'ame : mais l'ame iamais ne se sépara de Dieu, bastissant à la mort un tel trophée de patience. Les membres demeurèrent tous froids
1025 estendus sur la place, et la voix du sang innocent qui alioit desia perçant les nues pour demander vengeance à Dieu, fut incontinent exaucée.
Le desloyal mary qui auoit si barbarement traité vne Princesse, digne de tout respect, aussi tost qu'elle eut rendu l'ame,
1050 comme s'il eust esté frappé de quelque dard inuisible, s'escria de douleur et dit qu'il auoit fait vn coup digne de l'ire de Dieu, puis heurlant effroyablement inuoquoit sans cesse la mémoire et le nom de la pauure defuncte, à qui il ne pouuoit plus rendre par ses regrets ce qu'il luy auoit osté par l'espée d'vn bourreau.
1035 Par tout où il alioit, il estoit accompagné de l'image de son crime, tousiours harassé et tempesté de noires fureurs, de monstres et de brutalitez sauuages. Il expérimenta toutes sortes de festins, de balets, de délices, pour tascher à rompre son mal, mais il alioit sans cesse augmentant : de fait qu'il fut
1040 contraint d'abandonner toutes les affaires du Royaume, quoy qu'il éust esté tousiours très aspre, et très ardent à cet exercice; il dcuint premièrement tout niais, et hebeté, né sçachant plus ce qu'il ùûsoii : car souuent en disnant il parloit à ses valets et leur conimandoit de faire venir la Reine, comme si elle eust esté
1045 encore viuante, eux s'escouloient sans luy dire mot, et toute la Cour éstoit abismée dans l'effroy et le silence. Enfin ne pouuant plus supporter les parois du Palais, comme si elles luy eussent reproché sa cruauté, il s'en alla courir les forest ainsi qu'vn saunage, d'où il gagna vne estrange maladie d'esprit, et vne
X050 phrenesie si horrible, que les Médecins n'y voyoient goutte» disant Ubrement que c'estoit vn coup du Ciel .
Dieu qui le reseruoit encore à de plus grandes calamitez, ne luy voulut pas rauir la vie sur l'heure. La mauuaise mère Alexandra qui auoit querellé si outrageusement sa fille sur l'es-
105$ chaffaut, passa incontinent le pas, goustant l'amertume de la mort, et en perdant la gloire.
Le Théâtre d'Alexandre Hardy Parisien. Tome Second. Dédié à Monseigneur le Duc d'AIuyn. — A Paris, Chez lacques Quesnel, rue S. lacques, aux Colombes, prés S. Benoist. M.DC.XXV. Aiiec Priuilege du Roy.
MARIAMNE, tragédie. — Argvment.
Ce mesnie Herode, qui signala ses crnaute:^^ par le meurtre des Saincts Innocens, prit à femme, autant pour la commodité de ses affaires, que pour vue excellence de beauté, Mariamne, issue du sang Royal des Assamoneens : tuais ceste généreuse Princesse ne peut iamais aymer cordialement vu Tyran, qui luy auoitfait tuer ses père & frère, afin de paruenir à la Couronne de ludée: si lien que toutes les caresses d'vn mary qui Vidolatroit méprisées, ne ser noient qu'à faire éclater la haine d'vne humeur altiere, tant sur Herode, que sur sa parenté, ce qui occasionna Pherore & Salome, frère & seur du Roy, à conceuoir vne haine irréconciliable contre Mariamne, &à pratiquer toute sorte d'impostures et d'inuentions pour la perdre. L'amour d'Herode tint toutesfois long temps bon à rencontre, sans se pouuoir résoudre à priuer de lumière ce Soleil de vertueuse beauté qui Vanimoit ; Nonobstant Salome s'auise en fin de suborner le premier Eschanson du Roy, déférant Mariamne vers sa Majesté, comme celle qui luy auoit voulu persuader vu meslange de poison^ parmy son breuuaqe. La fraude succéda à cause que Salome sceut prendre son temps, & choisir Voccasion du courroux d'Herode, n'agueres épris contre sa moitié, pour certain refus qui se lit dans losephe, plus honmste à taire, quvtile à reueler. Tant y a que ce Monstre de cruauté lâchant la bride à vue vengeance inconsidérée sur telle faulse accusation, fait décapiter sa femme ; Saisy à mesme temps d'vn tel regret de sa perte, qu'il en deuint furieux, & la regretta depuis jusques à la mort.
Les Actevrs.
L'Ombre d'Aristobvle. — Herode. — Mariamne. — Pherore. — Salome. — Sohesme. — Novrrice. — Prévost. — Eschanson. — Messager. — Evnvqve. — Page.
léO APPENDICE