SCENE PREMIERE
Herode, Salome, Pherore.
Herode.
Vn Démon diligent qui sans cesse regarde, Les deposts que le Ciel a commis à sa garde. Veille pour mon salut, & me faict dissiper
1090 Les mal-heurs où le Sort me veut enueloper : Ce ministre céleste à toute heure m'inspire Ce qui doit résulter au bien de mon Empire, Et lors que ie me trouue au plus fort d'vn danger, Il s'auance à mon aide, & me vient dégager,
1095 II preserue ma teste, il soustient ma Couronne, Au milieu des combats son aisle m'enuironne. Et d'vn secours fatal qui n'est point attendu, Me fait voir triomphant lors qu'on me tient perdu. Ouy, le fidèle soin qu'il a de me conduire,
1093. M. au plus fort du danger
1087-1102. Là luy aduint vn cas merueilleux, & comme vne chose miraculeuse d'vne terrible fortune, de laquelle sauué & deliuré contre toute espérance, il acquit opinion d'estre bien aymé de Dieu. Iosephe, Guerre, I, xiii. — En quoi on peut cognoistre que Dieu tenoit conte des affaires d'Herodes... Cela fît penser à tous les autres que Dieu aimoit Herodes, comme celuy qui a esté miraculeusement preserue d'vn si grand danger... lise mit en grand danger, du quel toutefois il eschappa par la prouidence de Dieu. Ant., XIV, xxvi. — Comme si Dieu luy eust fauorisé en cela expressément par sa bonté, de luy faire tousiours cuiter les dangers. XV, x — Caussin, 663-66$ et 813-815.
Me garantist tousiours lors qu'on me veut destruire, Soit par la «guerre ouuerte, ou par la trahison, A Rome, à la campagne, ou bien dans ma Maison. Mais i'ay nouuellement des grâces à luy rendre, Sur ce lasche attentat que vous venez d'apprendre. C'est le plus rare effect du soing qu'il a de moy, Sans luy vous n'auriez plus de frère ny de Roy, S'il n'eust point inspiré cet officier fidelle, le me trouuois surpris d'vne ambusche mortelle, UAmour qui m'aueugloit m'auroit fait ignorer Cet autre embrazement qui m'alloit deuorer ; Et riant de ma mort, vue meschante femme, Eust partagé mon Sceptre auecque son infâme. Sans cet heureux auis Herode estoit perdu.
Salome.
Desia pour cet effect le piège estoit tendu,
Pherore.
Si l'aduertissement eust tardé dauantage, Mariane eust finy son mal-heureux ouurage.
Herode.
Ah ! que ie suis piqué de ce cruel affront, l'en ay la rage au cœur comme la honte au front,
1106. Ai, vous n'auiez plus — 1108. M. d'vne ambusche nouuelle — 1113. M. Herode estoit défait — 11 14. A/. On auoit mis au feu les fers pour cet effet
1117-1130. Tantost il estoit transporté d'vne affection, tantost d'vne autre, tant estoit son esprit csbranlé entre l'amour & la haine : tellement que combien qu'il dcsirast par plusieurs fois punir l'orgueil de sa femme, toutefois l'amitié le retenoit, & empeschoit d'exécuter ce qu'il auoit entrepris... Il ne vouloit point... faire quelque chose cruelle ou violente contre sa bien-aymée. Iosepiie, Ant., XV, xi. — (Cf. note aux vers 898-904.)
Et de quelque façon que ma rigueur la traite,
1120 lamais ma passion n'en sera satisfaite.
Cependant le désir que i'ay de me venger, Va mettre mon Salut dans vn autre danger, le m'aigry contre moy lors que ie la menace, ^ Ma perte est enchaisnée auecque sa disgrâce ;
rj25 le puis bien m'asscurer qu'esteignant ce flambeau le ne verray plus rien d'aimable ny de beau; Bien que Ton me console, & qu'on me diuertisse. Mon ame en tous endroits portera son suplice, A toute heure vn remords me viendra tourmenter,
II 30 Vn vautour sans repos me viendra becqueter.
O Cieux ! pourquoy faut-il qu'elle soit infidelle ! Vous deuiez la former moins perfide ou moins belle. Et les traits de sa grâce, ou ceux de sa rigueur. Ne deuoient point trouuer de place dans mon cœur :
II î 5 le ne deuois point voir au fort de ces misères. Mes pensers diuisez en deux partis contraires.
le voudrois que mon nom fust encore inconnu, Ne me voir point au rang où ie suis paruenu, Estre encore à monter au Temple de la Gloire,
1140 Estre encore à gagner la première victoire ; Me trouuer en Testât où i'estois en naissant. Et que ce cœur ingrat se trouuast innocent.
Salome.
Ce vif ressentiment d'vne amour véritable, Agraue son offence & la rend plus coupable, 114) Eï son ingratitude est vue laschcté. Pire que l'homicide et l'impudicité.
Aprenant la noirceur de ceste ame infidelle. Tout le monde vous plaint & murmure contr'elle :
1122. M. en vn autre danger — n-}?. M. d'vn amour
Mais sans vous consommer en tous ces vains regrets, II 50 II faut Toster du monde, & la raison après, Vous faisant voir sa rage & son hypocrisie, Ostera ces ennuis de vostre fantaisie.
Herode.
le suis à la punir iustement animé :
Mais quoy, faire périr ce que i'ay tant aimé ? 115 s Pourray-ie me résoudre à foudroyer vn Temple,
Que i'ay tenu si cher, & qui n'a point d'exemple ? Mon esprit y résiste, & se trouue estonné.
Salome.
Respectez vous si fort vn Temple profané ? Le meurtre, l'adultère & l'ingrate arrogance 1160 N'en ont-ils pas osté toute la reuerence?
Herode.
L'adultère n'est pas trop bien vérifié, Soesme en expirant s'en est iustifié.
Pherore.
Il a creu le niant auoir plus d'espérance. De receuoir de vous quelque trait de clémence.
Salome, 1165 Quoy, ce traict desloyal ne peut vous estonner? Vous ne l'examinez que pour le pardonner ?
Elle fait semhlant de pleurer.
Vous voulez que sa haine enfin se satisface. Et qu'elle vous destruise, & toute vostre race : Suiuez vos sentimens, nous les approuuons tous, 1170 II faut bien se résoudre à périr auec vous.
1149. M. consumer C, D. ses vains regrets — 1157. M, A. s'y trouue — 1 167. M. Portant vn mouchoir sur ses yeux. A. (Pas d'indication.)
Pherore.
Vostre esprit est contraint par vn charme effroyable. De prendre contre vous ce dessein pitoyable.
Herode.
Nullement, le biais que i'y voudrois tenir. Ne la conserueroit que pour la mieux punir.
117s En luy donnant la mort ie finis sa misère ; Vne longue prison luy seroit plus seuere, Là tousiours le dépit, la honte & le regret Donneroient à son ame vn chastiment secret. A iamais sa mémoire offrant à ses pensées,
1180 Sa disgrâce présente et mes faueurs passées, Et luy représentant son crime & mon amour, La tiendroient à la gesne, & la nuict, & le iour.
Pherore.
Auec ceste pitié qui nous paroist suspecte.
Vous tentez des bontez dignes qu'on les respecte :
1185 Croyez-vous qu'à iamais les desseins qu'elle fait, Pour vous priuer du iour demeurent sans effet, Et que tousiours le Ciel y mettant des obstacles. Pour vostre seureté produise des miracles ? Sçachez que bien souuent ses auis négligez,
T190 Luy font abandonner ceux qu'il a protégez.
1180. M, & SCS faueurs passées — 1182. C, D. La tiendront
1173-H95. Apres que la sentence fut prononcée, combien que luy & aucuns des Assistans furent de ceste opinion qu'on ne deuoit précipiter l'exécution, mais queplutost la falloit enfermer dans quelque prison du Palais : toutefois Salome & toute sa bande procurèrent en toutes sortes qu'elle fust sans delay mise à mort. Iosephe, Ant., XV, xi. — CaussiN, 975-984.
Salome.
Puisque de vos mal-heurs vous aimez tant la cause, Vous ne deuiez donc pas faire esclater la chose. Ce procéder nouueau ne fait rien qu'animer Vn esprit qui flaté, n'auoit pu vous aimer : 1195 Que ne fera-t'il point après ce grand outrage, Si mesme vos bontez ont excité sa rage ?
Pherore.
Lors que Ton veut choquer vn puissant ennem5\ Il ne faut pas penser le destruire à demy. En ces occasions l'indiscrette indulgence,
1200 Expose nostre vie au cours de sa vengeance :
Si dés lors qu'on ofFence on ne pardonne point, Lorsqu'on est offencé l'on hait au dernier point ; Et sous quelque serment qu'on se reconcilie, L'affront demeure au cœur, iamais on ne l'oublie :
1205 Hircane le parjure, a pu vous l'enseigner.
Ce mal-heureux vieillard inhabille à régner. Ce dernier deshonneur de ceste race ingratte, Qui viuoit relégué sur les bords de l'Euphrate,
1200. M. au cours de la vengeance
1206. Homme stupide & non point d'vne tant efficace vertu que le soin du Royaume eust requis. Iosephe, Guerre, I, viii. — Il aymoit le repos & sçauoit bien qu'il n'estoit pas propre pour gouuerner. Ant., XV, IX. — Caussin, 39-50.
1207-1210. Le Sacrificateur Hyrcanus, qui estoit détenu captif entre les Parthes, ayant entendu qu'Herodes auoit obtenu le Royaume, retourna vers luj'... Herodes aussi luy auoit escrit. . . Dauantage il enuoya vn ambassadeur vers Phraates, assauoir Samaralla, auec grands & riches presens, pour impetrer de luy qu'il ne l'empeschast de recognoistrc les biens qu'il auoit receuz d'vn homme à qui il estoit obligé grandement... Herodes luy fit bon recueil, & luy faisant tel honneur qu'en toutes assemblées il le faisoit seoir le premier, en tous banquets u luy donnoit le lieu le plus honorable : il l'appelloit son père. Iosephe, Ant., XV, i, 11. — Caussin, 227-257.
TRAGEDIE iS^
Et que vostre bonté par vn pieux soucy, Auecque tant d'honneur fit reuenir icy ; Tous vos bons traittemens le peurent-ils distraire, Du désir de vanger ses nepueux & son frère ? Et si quelqu'un des siens ne vous eust aduerty, Comme auec Maliens il formoit vn party, N'auroit-il pas enfin d'vne ambusche traistresse, Impitoyablement payé vostre tendresse ?
Salome.
Pourriez-vous conseruer sans appréhension, Ce leuain de reuolte & de sédition, Dont l'esprit ofFencé ne pense qu'à vous nuire, Et dont le cœur outré brusle de vous destruire ? S'il arriuoit qu'Auguste entrast au monument, Que le peuple veid iour à quelque changement, Ce seroit vn prétexte à sa mutinerie, Il viendroit de vos mains tirer ceste Furie, On la verroit marcher auecque le Flambeau, Pour brusler le Palais, & vous mettre au Tombeau.
I2IO. B, C. Auec — 1219. C, 7).Dont le cœur offensé — 1225. C. auec
1211-1216. Alexandra. . . sollicita son père qu'il n'endurast plus les ruses & destours d'Herodes, qui auoit grandement affligé toute sa famille... luy donnant conseil d'escrire à Malchus qui pour lors estoit Roy d'Arabie, &le requérir de luy donner garde & logis... Hyrcanus... donna des lettres à vn sien amy nommé Dosithée, pour porter au Roy d'Arabie, esquelles le contenu estoit qu'il luy enuoyast gens de cheual pour le conduire iusques au lac d'Asphalte... Le Roy d'Arabie rescriuit à Hyrcanus, qu'il estoit prest de le receuoir & toute sa famille, &mesme tous les luifs de sa faction, & luy enuoyroit vne suffisante compagnie de gens qui le pourroient conduire en seureté, & obtempérer à sa volonté en tout Si. par tout. losF.PHE, Ant., XV, ix, — Caussin, 681-714.
1217-1226. Elles disoient qu'on deuoit craindre qu'il y eust quelque sédition esmeuë entre le peuple quand on sçauroit que Mariamné seroit gardée viue en la prison. Iosepiie, Aut., XV, xi. — Caussik, 979-984.
Quand pour vostre mal-heur ceste Erynne infernalle, Auroit fait dans l'Estat vne forte caballe, Vous auriez du regret de voir que vous deuiez 1230 Preuenir ces desseins lors que vous le pouuiez, Vous vous repentiriez d'en auoir fait la faute, Mais ce seroit trop tard.
Herode.
Bien, qu'on l'oste, qu'on l'oste.
Il sera nécessaire incontinent après D'en auertir César par vn courier exprés, 1235 De crainte que l'Enuie, auec ses artifices.
Me rende prés de luy quelques mauuais offices,
Et me fasse passer, la vérité celant.
Pour vn Prince ombrageux, iniuste ik. violant.
1232. Sur quoy Herodes lascha cette parole, Qu'on l'oste. Caussin, 984-985.
1233-1258. Il depescha... pour aller vers l'Empereur, & luy porter le procez. losEPHE, Guerre, I, xvii.