‹ La mariée de Fontenay-aux-RosesChapitre 2 sur 3 · FERDINAND SARTORIUS, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

FERDINAND SARTORIUS, ÉDITEUR

n, BDE DB SEINE, 87

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L'auteur de ce livre n'est plus, chacun le sait; chacun le sait, et, — ceci à l'éloge de l'homme autant que du romancier, — il n'est personne, en France, qui, lorsqu'on lui a appris que Paul de Kock avait cessé de vivre ^, n'ait, oubliant pour un moment les chagrins et les douleurs de la mère pairie, saignante encore, donné un soupir de regret à la mort du célébré écrivain dont , pendant plus d'un demi-siècle, la plume infatigable sut résoudre le difficile problème de rester toujours jeune et gaie.

Eh bien, c'est parce que nous avons la con-

« Ld 20 août 1871.

UN MARI CHASSEUR

-^ Jeannette !...

— Madame?

— Quel temps fait-il ce matin?... Il faut bien que je sache comment je dois m'habiller, nous dînons chez madame Dartinelle ; il y aura probablement beaucoup de monde... Tous ces messieurs des environs sont invités... ils doivent d'abord aller à la chasse, et puis nous mangerons le gibier qu'ils rapporteront. ••

— Si on ne mange que le gibier tué par monsieur, on pourra bien manquer de rôti ! il n'est pas adroit tous les jours, monsieur Rocaille !...

— Taisez- vous donc, Jeannette ; si mon mari vous entendait... lui, qui a la prétention d'être un grand chasseur !..

— Grand chasseur I... il a déjà tué deux de ses chiens, qu'il avait sans doute pris pour des lièvres...

— Mais non, c'était par accident ; il y en a un qui a été tué par un braconnier...

— On n'a jamais pu le trouver, ce braconnierlà I...

— L'autre était tapi dans un buisson... c'est un loup qui s'est jeté sur lui...

— A ce que nous a dit monsieur Rocaille !..« mais il n'y a jamais eu de loups dans le pays, et celui-là n'a pas été retrouvé plus que le braconnier. . . Aussi quand je vois monsieur emmener Mouflard... une si bonne bête dont on fait tout ce qu'on veut, j'ai toujours peur qu'il ne lui arrive quelque chose!...

— A mon mari ?

— Oh! non, madame, mais àMouflard!...

— Voyons, Jeannette, je vous ai demandé quel

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temps il fait, et vous ne m'avez pas répondu à cela?

— Madame, il fait assez beau. . . mais, par exemple, il fait un vent... oh I mais un vent à décorner des bœufs !

-^ Âh ! mon Dieu, et mon mari qui va sortir !..

— Oh! monsieur est solide.. • et, d'ailleurs, si le vent voulait remporter, il se retiendrait à Mouflard, qui est solide aussi... et gros comme un âne... Mais pour un chien de chasse, ça n'a jamais été un chien de chasse I...

— Mon mari a dit qu'il le dresserait.

— S'il le dresse comme les deux autres... ce pauvre Mouflard n'ira pas loin I . . .

— Silence, Jeannette ! j'entends mon mari.

La conversation précédente avait eu lieu à Fontenay-aux-Roses, dans la maison de campagne de M. Rocaille , ancien «négociant , retiré des affaires avec une assez jolie fortune et une femme encore plus jolie, mais extrêmement coquette. Léocadie avait quinze ans de moins que son mari , elle approchait alors de sa trente-cinquième année ; mais avec ses cheveux blonds, ses grands yeux bleu clair, son teint rosé, sa bouche en cœur et ses petites fossettes dans les joues, elle était loin

de paraître son âge. Elle eût été encore mieux si, par un excès de prétention, de coquetterie, elle n'eût pas souvent gâté les dons qu'elle avait reçus de la nature. Ainsi ses lèvres fraîches et roses n'avaient pas besoin du carmin dont souvent elle croyait devoir les enduire. Sa pean, naturellement 6ne, n'avait que faire de cette poudre de riz et autres cosmétiques dont elle s*obstinait à la couvrir. Mais les femmes ne veulent pas comprendre que le mieux est l'ennemi du bien. Et, d'ailleurs, le maquillage n'a jamais été le mieux, au contraire I

Laissons donc Léocadie Rocaille avec la coquetterie, dont nous ne la guérirons pas, et qui, du reste, est toujours excusable chez une femme ; car, enGn, si ces dames sont coquettes, c'est pour nous plaire, c'est dans une aimable intention de leur part. Arrivons à son mari.

Nous savons déjà qu'il a quinze ans de plus que sa femme; par conséquent, il approche de sa cinquantième année. Mais il est encore alerte et dispos comme un jeune homme. Ernest Rocaille est d'une taille moyenne, il possède un embonpoint trèsagréable ; sa figure ronde ressemble à celle de ces têtes que l'on voit toutes coiffées et frisées dans les montres des coiffeurs. Les yeux, très- vifs, ont la

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prétention d'être malins ; son nez, un peu gros, dépare Tharmonie de ses traits, mais ce nez^ià, même, semble avoir comme ses yeux la prétention de tout deviner ; la vue et le flair sont, en effet, deux auxiliaires puissants, et il est difficile de leur cacher longtemps quelque chose.

M. Rocaille, sans avoir la coquetterie de sa femme, se croit encore capable de faire des conquêtes, et il est enchanté quand son épouse l'appelle : Ernest 1

Ajoutons à ce portrait : grand mangeur, grand menteur, grand amateur du beau sexe. Gourmand comme un chat, blagueur comme un dentiste, et, enfin, une extrême prétention à la finesse ; tel est le personnage qui vient d'entrer dans la chambre de sa femme, en grand costume de chasse, c'està-dire revêtu de tous les accessoires indispensables pour aller à la conquête du gibier.

— Me voilà, dit M. Rocaille, en faisant résonner son fusil sur le parquet. Gomment me trouvez-vous, madame? votre mari a-t-il assez l'air Méléagre?

— MoQ Dieu, mon ami, vous me faites peur avec tout cet attirail... D'abord je ne sais pas du tout ce que c'est que ce Méléagre auquel vous devez ressembler. ••

— Madame, c était le fils à'OEnée et XAlthëe ; ce fut lui qui tua un sanglier que Diane avait envoyé ravager tout le pays de Calydon... U épousa Aidante^ qui avait aussi blessé le sanglier...

— Assez, mon ami» assez, est-ce que je connais tous ces gens-là?

-*- Monsieur a une gibecière bien grande ! dit Jeannette avec malice. ..

* — Elle ne le sera peut-être pas assez pour tout ce que je compte tuer, petite...

— Je ne vois pas Mouflard?

— Il m'attend en bas... du moins je l'espère ; il ne montre pas la plus grande ardeur pour chasser, mais je le dresserai. Il faut que je me hâte, je crains d'être en retard ; je suis sûr que ces messieurs sont déjà rassemblés...

— Où devez- vous les retrouver ?

— Le rendez-vousest chez madame Dartinelle... la belle Hortense Dartinelle!...

— Âh ! monsieur, défaites-vous donc de cette manie de dire toujours « la belle » en parlant de cette dame, qui, après tout, n'est pas d'une beauté remarquable... Je trouve cela bête, pitoyable, insupportable I ... et malhonnête pour les autres dames qui vous entendent !

UN MARI CHASSEUR

— Ma chère amie, je dis cela parce que tous ces messieurs du voisinage le disent, en parlant de la belle veuve... Je ne fais que suivre leur exemple...

— Tous ces messieurs sont des imbéciles, voilà ce que cela prouve.

— Ah ! Léocadie !... tu traites bien mal nos voisins... Je t'abandonne Gâteau, le chasseur; le soidisant chasseur; oh I pour celui-là, depuis le dîner que nous avons fait chez lui !... je lui garde unc^ dent!... Il me revaudra celai... Mais monsieur Georges Yaricourt, le frère de madame Dartinelle, c'est un bon vivant, un franc luron; Brochenbiche, l'ancien avoué, est très-aimable... quand il veut ne pas se croire malade. . . Il ne parle pas beaucoup, mais moi, je n'aime pas les bavards... avec eux il n'y a pas moyen de placer un mot I on n'a jamais son tour!... Ensuite, monsieur Gontran Balby, l'ami intime de monsieur Georges ; ah I je t'ai entendue, toi-même, dire que c'était un jeune homme charmant. . .

— Moi? j'ai dit cela de monsieur Gontran? Jaçiais!...

— Comment I jamais?... il n'y pas encore trois jours, nous avions passé la soirée chez madame Dartinelle, et tu m'as dit, en revenant: a Comme

monsieur Gontran est aimable ! comme il chante bien! c'est un homme charmant en société...» Je ne sais pas ce qu'il t'a fait depuis, pour que maintenant tu dises le contraire...

— Ce qu'il m'a fait? Et que voulez-vous donc qu'il m'ait fait, ce monsieur?... Je vous trouve encore plaisant de dire cela... Est-ce que ce monsieur s'occupe de moi, par hasard?...

' — Je ne dis pas cela pour te fâcher. . . tu prends tout de travers ce matin!... Un homme peut être plus ou moins galant avec les dames sans qu'il y ait du mal à cela...

— Si monsieur Gontran fait la cour à quelqu'un. Il est bien facile de s'apercevoir à qui... madame Ilortense Dartinelle en sait quelque chose !

— Bah! vraiment, tu crois qu'il est amoureux do la belle... non, je ne dirai plus la belle veuve , puisque cela te choque... je dirai la jolie...

— Dites belle, jolie, affreuse! je m'en moque pas mal après tout...

— Ah! c'est singulier, moi, qui vois tout, qui devine les intrigues les plus cachées, je ne me suis pas aperçu que Gontran était amoureux de la sœur do son ami..

m MARI CHASSEUR.

— Il y a bien d'autres choses dont tous ne vous apercevez pas!...

— Tu crois?., mais, mon Dieu I je cause, et on doit m'attendre... Jeannette, regarde donc si Mouflard est dans la cour. . .

— Il n'y est pas, monsieur...

— Appelle-le, alors; il t'obéit, à toi...

— Monsieur, j'espère bien que vous n'allez pas faire monter votre énorme chien dans ma chambre, pour qu'il me casse quelque meuble...

— Rassure-toi, Léocadie, tu as raison ; je descends, je vais rejoindre Mouflard. Au revoir, chère amie, à tantôt I je te retrouverai chez la belle veuve. .. Ah ! bigre I j'ai dit « la belle veuve I » ça m'est échappé... Tu sais que Ton dîne à six heures... ne te fais pas attendre...

— Ce n'est pas mon habitude, monsieur.

— Je pars... Quelque chose me dit que je vais faire une chasse superbe !«..

— Surtout, monsieur, veillez sur Mouflard...

qu'il ne rencontre ni loups ni braconnier...

— C'est bon, Jeannette ! Mêlez-vous de vos casseroles I

M. Rocaille quitte sa femme, cherche son chien dans la cour, puis dans le jardin, puis dans la rue ;

il parvient enfin à le trouver et lui fait signe de le suivre, mais Mouflard, qui parait n'avoir aucun goût pour la chasse, ne suit pas son maître, et s'en re- » vient toujours sous une fenêtre, à laquelle se tient Jeannette, et la jeune servante, qui est enchantée de faire des niches à son maître, fait une foule de signes au chien pour l'engager à revenir près d'elle.

H. Rocaille, qui a la prétention de tout voir, ne s'aperçoit pas de ce manège ; pour en finir, il se décide à employer les grands moyens : il passe une corde au collier de Mouflard, et part pour la chasse en tenant son chieu en laisse.

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