III I
Le rendez*Tous de chasse était chez madame Hortense Dartinelle, celle que les hommes... (entendons-nous bien, les hommes et pas Jes femmes) appelaient la belle veuve, et il est très-rare que le sexe fort se trompe dans les éloges qu'il accorde au sexe faible. Quoi qu'en disent ces dames, un homme est bien plus apte à saisir ce qui plait, ce qui charme en elles ; il peut quelquefois être dupe des apparences, mais il ne tarde pas à reconnaître le mérite où il est. Chez les femmes, il y a presque toujours un sentiment de jalousie qui les empêche d'être justes entre elles.
12 LA MARIÉE DE FONTEKAY-AUX-noSES.
Madame Darlinclle a vingt-huit ans. Sa taille est svelte, élégante, bien prise. C'est une brune : ses yeux sont presque aussi noifs que ses cheveux. Ses traits sont réguliers, mais sa figure porté, en général, un air sérieux et quelquefois sévère. Sa bouche sourit rarement, quoique ses dents soient trèsblanches ; son teint est habituellement pâle. C'est une tête mélancolique, qui semble faite pour inspirer et ressentir un véritable amour.
Cependant cette âame, mariée fort jeune, n*a pas été heureuse en ménage; son mari était un fort mauvais sujet qui, heureusement pour elle, est mort avant d'avoir eu le temps de manger toute sa fortune, Hortense s'est trouvée veuve à vingt-quatre ans, avec quinze mille francs de rente. Les soupirants sont accourus en foule ; c était à qui serait assez heureux pour faire cesser le veuvage de madame Dartinelle ; mais cette dame a éconduit tous ces messieurs, en disant qu'elle ne voulait pas se remarier, qu'elle se trouvait Tort bien de sa position de veuve et ne voulait pas en changer. Il a donc fallu renoncer à la conquête de cette dame, car la sévérité de son regard et de son langage ne permettait aucune autre espérance aux soupirants qu'elle refusait pour maris.
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Georges Varicourt est le frère de madame Dartinelle. Il a près de quarante ans, et ne ressemble à sa sœur ni par les traits ni par le caractère. C'est ( un gros père tout rond , tout joyeux, ayant sans ceçse le sourire sur les lèvres et le petit mot pour rire à la bouche. C'est un viveur, mais qui, ayant un peu trop abusé de son penchant pour la table, se voit maintenant, pour conserver son estomac, obligé de s'astreindre à modérer son appétit; on lui a même conseillé de suivre un régime, mais ce monsieur prétend qu'il vaut mieux ne pas vivre du .tout que de ne pas vivre bien. Cependant le gros Georges, qui a déjà mangé la moitié de sa fortune et ne possède plus que sept à huit mille francs de rente, va maintenant passer une partie de l'été à la campagne de sa sœur, où il fait des économies et boit un peu moins de Champagne.
Hortense prêche à son frère la sagesse. Elle lui dit souvent :
— Georges, vous avez eu une gastrite ; si vous n'êtes pas raisonnable, vous vous en donnerez une autre, et le médecin vous a prévenu qu'on guérissait rarement d'une seconde I
A cela, Georges répondait :
— • Ma chère amie, ton médecin a d'abord très*
grand tort, lorsqu il dit qu^on ne guérit pas telle ou telle chose I Si jetais médecin, moi, je dirais tout le contraire, et à mon malade le plus en danger, je répéterais sans cesse : ce Ce ne sera rien ; vous irez vous promener dans quelques jours. En attendant, buvez et mangez tout ce qui tous fera plaisir 1... » Je te parie qu'ayec ce système-là j'obtiendrais bien pins de gaérisons que les autres médecins.
La maison de campagne de madame Dartinelle est une des plus jolies et des plus confortables de Fontenay-aux-Roses. Elle est grande ; disposée pour loger au moins une demi-douzaine d*amis, si l'occasion s'en présente. Inutile de dire qu'elle renferme billard pour les hommes , billard anglais pour les dames, et tous les jeux qu'il est indispensable d'avoir à la campagne. Le jardin est grand, bien planté ; il y a de l'ombre, ce qu'on ne trouve pas dans tous les jardins ; il y a de l'eau, un joli bassin dans lequel, à la rigueur, on pourrait se baigner ; il y a une petite grotte, bien fraîche, bien sombre, et qui semble faite exprès pour des rendez-vous d'amoureux. Enfin, c'est un séjour fort agréable, dans lequel les roses ne manquent pas, car on sait que c'est le principal produit et l'ornement du
pays ; et l'on ne serait pas digne d'habiter Fontenay-aux-Roses, si l'on n'y cultivait pas cette fleur dont il porte le nom.
Georges Yaricourt amenait souvent avec lui quelques amis à la campagne de sa sœur. Depuis quelque temps il s'était lié fort intimement avec Contran Dalby, dont le caractère sympathisait fort avec le sien. Gontran avait cependant dix ans de moins que le gros Georges, mais c'était, comme lui, un viveur, un joyeux convive; il poussait moins loin que son ami Tamour de la table, mais, en revanche, il le dépassait beaucoup dans sa passion pour les femmes. Ses aventures galantes avaient fait du bruit, et à trente ans il était cité comme le séducteur le plus dangereux, un véritable Don Juan auquel aucune femme ne pouvait résister.
C'était, du reste, un fort joli cavalier, aimable, gai, spirituel, et s'il plaisait' généralement, c'est qu'il ne posait point et n'avait pas l'air de connaître son mérite. C'était au point que quelquefois il semblait timide et embarrassé près d'une dame. Cette tactique adroite lui réussissait toujours.
Lorsque Georges avait dit à sa sœur : a Je t'amènerai Gontran Dalby, » celle-ci avait répondu :
— fin vérité» mon frère, je ne vois pas pourquoi
i(i LÀ MÂillÉË DE FONTENAY-AUX ROSES. •
VOUS engagez à venir chez moi ce monsieur, qui a une réputation si mauvaise!... qui ne s'occupe qu'à tromperies femmes... à se battre avec les maris... un très -mauvais sujet, enfin; tout le monde le dit I
— Ma chère amie, est-ce qu'il faut croire tous les sots propos du monde?... Je t'assure que Contran est un pardon fort aimable... fort spirituel... Les hommes d'esprit sont excessivement rares : tu sais cela comme moi. Quand par hasard on en rencontre un, on a bien raison de Taccaparer. Au reste, que t'importe que Gontran ait eu des intrigues, ait trompé des femmes?... Est-ce que tu le crains? est-ce que tu as peur qu'il ne te séduise?...
— Oh I quant à cela , non, mon frère, je n'en ai pas peur I...
— Sois tranquille, il ne te fera même pas la cour, car je l'ai prévenu qu'il perdrait son temps, que tu recevais fort mal les amoureux.
— Ah ! vous avez dit cela à ce monsieur?
— Sans doute... Est-ce que je n'ai pas bien fait?
— Il me semble, mon frère, que vous n'aviez pas besoin de vous charger de dire cela.,. Ce sont
de ces ciioses qu'une femme aime à faire ou dire elle-même.
— Ah ! va te promener I Avec les femmes on n*a jamais raison.
Quelque temps après cette conversation, Contran s'était rendu à Tinvitalion de Georges, qui Tavait présenté à sa sœur. Celle-ci, qui s'attendait à recevoir un étourdi, bien tapageur, bien éventé, fut très-surprise de voir un jeune homme du meilleur ton, qui lui présenta ses hommages presque sans fixer ses yeux sur elle, et dont le langage était beaucoup plus réservé que celui de son frère.
Contran fut alors fort bien venu à Fontenay-aux- Roses; il y passa d'abord une journée, puis il y revint et y passa quelques jours , puis enfin il devint un des plus assidus commensaux de la jolie maison de campagne. Cependant, ses relations étaient toujours froides, bien qu'amicales. Lorsque tous deux se trouvaient en tête-à-téle, Contran parlait peu; on aurait pu croire qu'il craignait de dire ce qu'il pensait. De son côté, la belle veuve était plus sérieuse, plus pensive. Souvent ces deux personnes restaient ensemble plusieurs minutes, en ayant l'air de s'étudier. Mais dès qu'un tiers arrivait, Contran reprenait sa gaieté, son ama-
bilité; alors il animait, il soutenait la conversation, et Hortense ne pouvait elle-même s'empêcher de sourire aux mois piquants dont il parsemait ses discours.
Pourquoi donc madame Rocaille, qui ne voulait pas que Ton appelât Hortense la belle veuve, prétendait-elle que M. Gontran Dalby était amoureux de cette dame, près de laquelle il se montrait si réservé et presque timide?... C'était peut-être pour cela! Les femmes voient des choses que nous n'a- .percevrions pas, même au microscope.
C*est Georges qui a organisé la partie de chasse, pour laquelle nous avons vu M. Rocaille entraîner de force son chien Mouflard. Gontran est assez mauvais chasseur, mais il veut être de la partie. Le rendez- vous est à neuf heures du matin, chez madame Dartinelle; et quoiqu'il ne chasse guère, Gontran a dit à son ami :
— Ce n'est pas à neuf heures du matin que l'on se donne rendez-vous pour aller chasser; c'est au point du jour, quelquefois avant même, que Ton se rend dans la plaine et que Ton cherche à faire lever des perdreaux.
Mais le gros viveur a répondu :
— Mon ami, j'aime la chasse, mais à mon aise.
AUTRE MAISON, AUTRES CHASSEURS. Id
sans me gêner. J'ai pour habitude de me lever tard ; je n'ai pas envie de prendre sur moif sommeil pour chercher du gibier. Nous en trouverons aussi bien à neuf heures qu'à quatre heures du matin. Après tout, si je chasse, c'est surtout pour me donner de l'appétit, car je ne compte pas beaucoup sur le gibier que nous tuerons. Je ne suis pas adroit, vous n'êtes pas chasseur, Rocaille ne tue ordinairement que les chiens ; reste donc le voisin Brochenbriche, qui prétend qu'il ne revient jamais bredouille ; c'est ce que nous verrons.
Le voisin Brochenbiche est un grand homme sec, qui a quarante-huit ans et une physionomie assez originale, mais qui se croit toujoiirs malade ; il est. sans cesse souffrant, du moins à ce qu'il prétend : tantôt il a mal à la tête, puis à Téstomac, puis aux reins ; tantôt c'est son cœur ou son foie qui est attaqué ; il a des rhumatismes et la goutte ; il arrive toujours en traînant la jambe ou en se tenant le côté. Quand on Tinterroge sur sa santé, il secoue la tête et répond :
— Hom! ça va mal!... Je n'irai pas loin maintenant!
Mais depuis quinze ans il répète la même chose et on ne l'a jamais vu alité.
Enfin ses maladies ne l'empêchent pas d'avoir un appétit admirable, et il va souvent à la chasse, parce que cela lui est ordonné par son médecin.
/ Madame Rosine Brochenbiche est une grosse mère, fort gaie, fort avenante, qui ne semble nullement inquiète de la santé de son mari ; elle prétend qu'il se croit malade sansTétre, mais qu'il est bien aise d'être mijoté, et qu'il aime beaucoup les tisanes, pourvu qu'elles soient bien sucrées. Aussi, pendant que H. Brochenbiche se tâte pour savoir où il a mal, sa femme se permet souvent de lire, en s'écriant :
— Voyez-vous ! il ne sait plus s'il a mal du côté droit ou du côté gauche... Il a oublié où c'était ce matin.
Ces plaisanteries mettent M. Brochenbiche en colère ; il dit à sa femme :
' — Madame, vous ne me croirez sans doute malade que quand je serai mort!... Vous regretterez alors d'avoir ri de mes souffrances; mais il ne sera plus temps.
Et madame lui répond :
— Mon Dieu ! mon ami, si j'avais pleuré sur tes maux depuis que tu te plains, j'aurais maiHtenaiit
AUTRE MAISON, AUTRES ClIAS>EUnS. 'il
les yeux tellement rouges que je te ferais peur, et ce n'eét pas mon désir.
Les chasseurs sont rassemblés dans une vaste salle du rez de-chaussée, chez madaipe Dartinelle. Contran , qui a un costume de chasse fort élégant qu'il revêt fort peu, n'a rien négligé cette fois pour (|ue rien ne lui manque, et il porte avec élégance, avec aisance, le fusil, la gibecière, la poudrière, enfin tout ce qui est indispensable au chasseur. Le gros Georges Varicourt a fortement serré sa ceinture pour que son ventre ne le gêne pas quand il voudra courir. Le voisin Rocaille vient d'arriver, tenant toujours son chien en laisse, et Mouflard paraissant fort peu disposé à chercher des perdreaux. Enfin M. Brochenbiche paraît, la tête couverte de deux bonnets: Tun de coton, Tautre de soie noire et par-dessus lesquels il a enfoncé une vaste casquette dont les côtés se rabattent sur ses oreilles.
Il vient en toussant, en boitant un peu, et lorsqu'on lui demande des nouvelles de sa santé, secoue la tête en murmurant :
— Hom ! ça ne va pas bien I... Je tousse... J'ai une douleur dans le dos... Il faut que j'aie du courage pour aller chasser dans Tétat oii je suis I..
— Mais qui vous y obligeait? il fallait rester dans votre lit.
— Je sais très-bien que rien ne m'obligeait à aller chasser; mais il faut se secouer un peu... ensuite le plaisir de votre compagnie...* et puis /adore les perdreaax...
— Messieurs, dit Georges, avant de partir, si nous buvions un verre de madère, cela met en garde contre les brouillards du malin !
— Je suis parfaitement de cet avis, dit Gontran, il ne faut jamais sortir sans avoir pris quelque chose...
— Moi j'ai déjà pris ma tasse de chocolat, dit Rocaille, mais cela ne fait rien, le madère remplacera avec avantage le verre d'eau, que du reste je ne prends jamais.
M. Brochenbiche se mouche, en disant :
— Du madère... le matin... hum! messieurs, c'est bien échauffant... cela peut porter à la tête...
— Rien ne vous oblige à en boire si vous le craignez, dit Georges.
— Je sais bien que rien ne m'y oblige... mais j'aime assez à faire comme les autres... J'en risquerai un doigt.
Le madère est apporté, versé, dégusté. M. Bro-
AUTRE MAISON, AlITHES CHASSEURS. 23
chenbiche, qui ne voulait que faire comme ks autres, arrive à faire beaucoup mieux : il en reprend deux fois, en disant :
— C'est singulier I je crois que c'est bonjour mon rhume... Il faudra que j'en achète.. •
— Le pays est-il giboyeux? demande Gontran.
— Ma foi, je n'en sais rien ! Depuis que Je viens voir ma sœur, voilà la première fois qu'il m'est venu à l'idée de chasser... Rocaille, vous qui habitez ici depuis assez longtemps, vous pouvez nous renseigner à cet égard...
— Mais je n'ai pas chassé seuvent... répond M. Rocaille, j'ai toujours eu des accidents avec mon chien...
— Et aujourd'hui vous ne me faites pas l'effet d'être encore bien heureux en chien... Pourquoi tenez-vous celui-ci en laisse?..
' — tarce que sans cela il se sauverait, il retournerait chez moi.
— Alors, à quoi vous servira4-il en chasse ?
vous courrez donc avec lui ?
— • Quand nous serons en plaine, un peu loin du village, je pourrai le lâcher, il ne songera plus à retourner chez lui. Est-ce que nous n^aurons pas
24 LA MARIÉE DE FONTExNAY-AUX ROSES.
le 'plaisir de saluer madame Dartinelle avant de partir ?
— Ce n'est pas probable, messieurs; les dames n'ont pas pour habitude de se montrer de si bon matin...
— Mais madame Dartinelle ne fait pas comme les autres, dit Gontran,- car je l'aperçois dans le jardin, et elle vient à nous.
La belle veuve, qui aimait .à se lever de bonne heure, pour aller visiter son jardin et soigner ses fleurs, vient en effet d'entrer dans la salle où sont rassemblés les chasseurs. Cette dame n'était pas de celles qui craignent de se montrer le matin, parce qu'elles n'ont pas achevé de maquiller leur visage ; Hortense était toujours charmante, même au saut du lit, et elle devait probablement plaire encore davantage dans ce moment-là.
Il est bien entendu, cependant, que cette dame ne néglige pas sa toilette, et lorsqu'on a chez soi un rendez-vous de chasseurs, il est tout naturel d'y apporter plus de soin. On était au commencement de septembre, le temps était beau, mais déjà un peu frais. Hortense avait une robe bleu clair, montante et boutonnée sur la poitrine; un petit col droit était rabattu sur ses épaules et une
AUTRE MAISON, AUThES- CHASSEURS. 25
ceinture de soie noire faisait ressortir l'élégance de sa taille. Ses beaux cheveux suffisaient à sa coiffure^ ses pieds, petits et bien cambrés, étaient merveilleusement chaussés dans des bottines de la couleur de sa robe. Tout cela était bien fait, bien taillé, bien porté, et, en dépit de Léocadie Rocaille, on pouvait dire « la belle madame Dartinelle, » sans être taxé de flatterie.
— Comment I messieurs, pas encore en chasse?
dit Hortense en saluant les chasseurs.
— C'est mon chien qui m'a retardé, dit Rocaille.
— Ce sont mes douleurs qui m'ont repris I dit Brochenbiche.
— Nous devons nous féliciter d'être en retard, dit Contran, puisque cela nous a procuré, madame, le plaisir de vous voir avant de partir.
Hortense sourit légèrement à ce compliment et reprend :
— Mais à quelle heure reviendrez*vous déjeuner, messieurs?
— Nous ne déjeunerons pas ici, répond Georges, nous mangerons un morceau, n'importe où nous nous trouverons, mais nous voulons garder
tout notre appétit pour le diner . Compte sur nous à six heures et demie au plus tard.
— Il suffit. J'espère que messieurs Rocaille et Brochenbiche ont prévenu ces dames?
— Oh I soyez tranquille, elles doivent venir passer la journée avec vous. — Et maintenant partons, messieurs I
Mais au moment où ces messieurs se disposent à partir, un nouveau personnage, qui est aussi armé de son fusil et en costume de chasseur, entre dans la salle.
— Tiens I Osvrald Lambert! s*écrie Georges.
Ah! parbleu! mon cher* vous arrivez à temps... nous partions.
— C'est ce que je vois... Mais permettez-moi d'abord de présenter mes hommages à madame.
Celui qui vient de se joindre à la compagnie de chasseurs est un homme jeune encore, de bonne tournure et porteur d'une assez belle tcte ; ses traits étaient corrects, rien à reprendre à son nez, sa bouche et ses yeux ; seulement ceux-ci étaient trop couverts, ce qui donnait quelque chose de sombre à sa physionomie ; mais ce monsieur effaçait cela en souriant souvent, en se donnant un
air aimablç, enfia en faisant ce qu'on appelle l'agréable.
La belle veuve ne semble pas enchantée de Tarrivée de ce monsieur, que cependant elle accueille avec la politesse d'une maîtresse de maison, qui veut toujours paraître charmée qu'on vienne la voir. Mais lorsqu'elle peut approcher de son frère et lui parler sans être entendue par d'autres, elle loi dit à l'oreille :
— Vous aviez bien besoin, Georges, d'inviter ce monsieur. Lambert à venir ici I... vous savez bien qu'il m'est insupportable, cet homme ; il m'a fait la cour beaucoup trop ; je lui ai bien dit qu'il ne serait jamais mon mari, et malgré cela il m'assomme toujours de ses compliments et de ses œillades !.. Je ne puis pas le sentir I
— Mon Dieu, ma sœur, tu en disais autant de Gontran, la première fois que je l'ai amené, et maintenant il t'amuse, tu le trouves aimable...
— - Qui est-ce qui vous a dit que je le trouvais aimable?., où avez-vous vu cela?..
Mais Georges ne répond plus à sa sœur ; il est allé reboire du madère, pour tenir compagnie à M. Brochenbiche, qui montre beaucoup d'empressement pour combattre son rhume.
Après avoir adressé ses hommages, à la maîtresse de la maison, M. Oswald Lambert passe en revue la société: il sourit à M. Brochenbiche, presse la main à Rocaille, mais, en reconnaissant Gontran, le sourire s'efface de ses lèvres, il se contente de le saluer froidement et le jeune ami de Georges lui rend son salut avec la même roideur ; il est facile de voir sur-le-champ que ces deux messieurs n^ont pas un penchant bien prononcé Tun pour l'autre. Gontran plaisait généralement par sa gaieté naturelle, et celle de M. Lambert n'était pas de ces gaietés franches qui vous entraînent et vaus gagnent ; de plus, Gontran était cité pour ses bon* nés fortunes, ses succès près des dames ; M. Lambert avait, lui, la prétention d'être aussi le favori des belles, mais il était bien distancé par Gontran ; enfin ce monsieur était fort amoureux de madame Dartinelle, il espérait à force de persévérance triompher de ses rigueurs, et, en trouvant Tami de Georges établi dans la maison de campagne de la belle veuve, quelque chose lui avait dit qu'il avait là un rival.
— De quel côté nous dirigeons-nous? demande le nouveau venu.
— Ma foi, je ne sais pas trop, il faut demander
cela à H. Brochenbiche, qui De revient jamais bredouille, dit Georges... C'est lui qui nous guidera.
— Messieurs, je ne demande pas mieux ; si mes forces me le permettent je vous conduirai au-dessus de Sceaux, il y a des perdreaux par là... '^
— Ce n'est pas mon avis, dit Rocaille, c'est dans le bois de Verrières qu'il faut chercher du gibier...
— Moi je pensais à tourner vers la plaine de Chatenay.
— Messieurs, dit Contran, je propose que chacun aille où cela lui fera plaisir... Tant mieux pour celui qui aura bien choisi I
— Gontran a raison, s'écrie Georges, nous ne sommes pas obligés de rester toujours ensemble... Partons, messieurs !...
— Madame ne vient pas avec nous? dit M. Lambert en lançant un regard profond à Hortense.
— Non, monsieur. Oh! je ne chasse pas, moi!., je laisse cet exercice aux femmes qui fument.
— Vous avez bien raison, madame ; restez de votre sexe, un fusil effarouche les grâces...
— Allons, Oswald, venez donc, nous ne trouverons plus rien !
— Je VOUS suis!
Ces messieurs partent, mais M. Rocaille se trouve bientôt en arrière, parce que Mouflard ne Yeutpas accompagner son maître à la chasse et que, pour le faire avancer, celui-ci est obligé de tirer continuellement la laisse et parfois de s'arrêter pour administrer quelques coups de pied à son chien.
LE V£iNT. 31
Les chasseurs n'ontpas tardé à se séparer. L'ua tire à droite, l'autre à gauche. Le temps était assez beau, sauf un vent violent, qui, parfois, soufflait de façon à casser de fortes branches d'arbres et à enlever les chapeaux que l'on n'avait pas eu la précaution d'attacher ou de bien enfoncer sur sa tête.
Gontran, qui n'avait pas prévu cet ouragan, a déjà deux fois été forcé de courir après sa casquette que lèvent lui a enlevée, ce qui lui fait tenir compagnie à M. Rocaille, qui court après son chien, quand il l'a lâché, parce que Mouflard ne montre aucune disposition à suivre son maître et reprend
toujours le chemin de son logis. Ernest Rocaille est de fort mauvaise humeur et jure après son chien. Contran, au contraire, rit des mauvais tours que lui joue le vent.
— Attachez donc votre casquette I lui crie Rocaille, sans cela vous passerez votre temps à courir après !
— Attachez donc votre chien, vous ; vous passerez aussi votre temps à rattraper Mouflard.
— Si je l'attache, il n'ira plus se mettre en arrêt devant le gibier.
— Moi, je n'ai pas de bride à ma casquette^ je ne puis pas me l'attacher sous le menton.
— Maudit vent ! cela vous étourdit et vous empêche d'entendre le gibier !
— Il est certain que je n'entends pas courir les lièvres ; mais je ne crois pas que le pays en soit bien fourni.
— Ces messieurs ont disparu... Je doute qu'ils soient plus heureux que nous.
— Mais du moins ils ont de bons chiens et des casquettes qui ne peuvent pas s'envoler.
— Oh I ma foi, dit Rocaille, si pour ne point m*enrhumer il me fallait être coiffé comme Brochcnbiche, je crois que j'aimerais mieux tousser I
LE IfENT. 53
— Vous êtes coquet,. monsieur Rocaille.
— Sans être coquet, il n est pas défendu de chercher à ne point faire peur. .. surtout quand on est entouré de jolies femmes.
— Vous ayez raison. Vous avez déjà madame votre épouse qui est fort bien.
— Oh 1 ma femme, cela ne compte pas !.. .
— Si cela ne compte pas pour vous, vous permettrez au moins que cela compte pour les autres. . • Elle mérite bien qu'on lui fasse la cour.
— Je le permets, je ne suis pas jaloux. Mais c'est madame Dartinelle dont la conquête serait glorieuse... Est-ce que vous n allez pas-tenter cela, vous, séducteur renommé pour vos succès près du beau sexe?
— Moi!., oh! ma foi je n'y pense pas; cette dame prend un air si sévère quand on se hasarde à lui adresser des galanteries, que ce n'est pas encourageant. Certainement elle est très-bien, et, quaqd elle daigne sourire, sa physionomie devient ravissante... mais elle ne sourit qu'aux choses indifférentes... Je crois qu'il n'y a pas moyen de l'animer... C'est dommage!... Ah!., un lapin là-bas ! ^
— Oui, je le vois.
3é U HÂRIÉË D£ FONT£NAY-AUX-ROSES.
— Eh bien, tirez donc...
M. Rocaille tire et manque sa pièce, il s'écrie :
— Je crois que c'était un lièvre !
— C'est pour cela que vous l'avez manqué ?
— Ah! çà ! mais vous n'avez donc pas de chien, vous?
— Non, j'ai compté sur ceux de mes compagnons.
— Aller à la chasse sans chien, comme c'est bien digne d'un Parisien I . .
— Il est certain que j'ai eu bien tort, je le vois, de compter sur le vôtre !..
Mais le coup de fusil a fait peur à Moufiard qui se remet à se sauver, et son maître court après lui. Ces messieurs sont alors dans une assez vaste plaine, où l'on rencontre de loin en loin quelques vieux noyers, dont le vent fait craquer les branches et achève de faire tomber les noix qui ont été oubliées sur l'arbre.
Une jeune paysanne est alors sous un noyer occupée à ramasser des noix, lorsque tout d'un coup le vent, qui souffle avec violence, s'engouffre sous ses jupes, les relève, et, en lui enveloppant la tête, met à découvert une autre partie de son individu qui n'était pas revêtue d'un caleçon. La
jeune fille cherche à se dépêtrer de ses jupons ; probablement elle est gênée par les noix qu'elle tenait dans son tablier, car elle ne peut parvenir à les rabaisser.
Goutran, qui se trouvait à vingt-cinq pas de la jeune fille, a vu cette deroi-Iune que le vent vient d'exposer au grand air, il admire des appas frais et blancs; puis, malgré le plaisir qu'il éprouve à les regarder, comme il comprend quelle doit être la gêne de celle qui en est propriétaire, il double le pas, s'approche de la villageoise et se hâte, en rabaissant ses jupes, de mettre à jour son visage.
Ce visage était bien digne aussi d*étrè vu ; ce que Ton voyait répondait à ce qu'on ne voyait pas. C'était une jolie figure, fraîche, un peu vive en couleur, mais animée, mutine et fiévreuse. C'était des yeux noirs qui brillaient comme le diamant, un petit nez retroussé ; une bonne bouche aux grosses lèvres, laissant voir des dents blanches comme du.lait ; enfin c'était une fillette très-gentille qui venait d'être ainsi retroussée parle vent.
La jeune fille remercie, en rougissant, celui qui vient de cacher ce que le vent avait découvert, elle balbutie :
— Monsieur, je vous suis bien obligée... C'est
bien honnête de votre part d'avoir rabaissé mes jupes.
— Mais, mademoiselle, jç n*ai fait que mon devoir... Vous étiez très-embarrassée... vous ne pouviez plus y voir, je me suis empressé de venir à votre secours.
• — Oh ! certainement, c*était la première chose à faire I mais c'est* que, voyez-vous, s'il avait passé qneuque garçon du village... ils aiment tant à nous faire des niches... des bêtises... ils ne se seraient pas pressés de me dépêtrer I...
— Je vous prie de croire, ma belle enfant, que ce n'est pas sans regret que je me suis privé de la vue de choses... qui méritent vraiment d'être admirées.
— Oh! monsieur... par exemple... voulez- vous bien ne pas me dire cela !... Mon Dieu! siFouillaupot savait que vous l'avez vu... lui qui est si jaloux... o^est pour le coup qu'il ferait un nezi...
— Qu'est-ce que c'est que Fouillaupot?.. votre amoureux?
— C'est plus que mon amoureux, c'est mon futur... nous nous marions dans six jours...
— Ma foi, monsieur Fouillaupot est un heureux
LE YEST. 51
mortel ! et d'après ce que j'ai vu, je ne puis mo défendre d'envier son bonheur...
— Ah! taisez-Yous... je vas encore être honteuse!.. Bonjour, monsieur, en vous remerciant... je ne ramasserai plus de noix quand il ventera si fort.
La paysanne est partie. Contran la regarde 8*éloigner en se disant :
— Elle est fort gentille et semble très-gaie... Hum!., son mari n'aura qu'à bien se tenir...
Pendant que Contran causait avec la villageoise, il n'avait pu entendre la voix de Rocaille, qui lui criait :
— - Mais attendez-moi donc!., ne vous pressez pas !... J'aime mieux voir cela qu'un lièvre !..
Car, tout en courant après Mouflard, ce qui l'avait pas mal éloigné de son compagnon, ce monsieur avait cependant aperçu ce que le vent avait découvert ; aussitôt il avait laisse là son chien pour aller du côte du noyer ; mais il avait eu beau faire, il n'y était arrivé qu'après que la jeune fille était partie.
— Pardieul j'ai du guifinon, dit Rocaille, mais aussi, mon cher monsieur Contran, pourquoi vues fttea-TOUS tant pressé de recouvrir ce qu'un oura-
38 LA MARIÉE DE FONTENAY-AUX-Rl SES.
gan aimable nous montrait... Je vois cela de loin... je vous crie : a Arrêtez! attendez-moi !••» Mais basti vous ne m'écoutez pas ! vous remettez les choses en place... et quand j'arrive... plus rien à voir!..
— Quoi I monsieur Rocaille, vous auriez voulu que je laissasse cette jeune fille se débattre sans voir clair sous ses jupons I
— Eh mon Dieu I le grand mal I ... ces choses-là arrivent tous les jours à Paris, quand il fait du vent et que les dames traversent les ponts. Panl.. leur robe voltige en l'air !
— Oui, mais à Paris presque toutes lés dames portent des pantalons...
— Ohl pas toutes. Enfin vous l'avez vue cette jeune fille... Est-elle jolie?
— Elle est fort bien ; minois piquant, sourire gracieux.
— Il paraît qu'elle a tout bien. C'est ce scélérat de Mouflard qui est cause que je n'étais pas près du noyer... Ah ! je le regrette du plus profond de mon cœur... Hé bien!. .où est-il, ce maudit chien?., encore disparu!.. Ah! c'est trop fort... si je le rattrape, je l'attache... il ne me quittera plus.
M. Rocaille court pour tâcher de retrou ver. Mou-
flard. Gontran le laisse aller et prend d'un autre côlé, en se disant :
— Ce compagnon-là commence à m'ennuyer...
Je ne veux point passer mon temps à courir avec lui après son chien. Je n'en ai pas, à la vérité, mais pour ce que je vois de gibier, il me semble que c'est du luxe.
Et le jeune homme, sans intention peut-être, suit le chemin qu'il a vu prendre à la jeune fille qui ramassait des noix« Mais il y a comme un aimant qui attire les hommes sur les traces des jolies femmes. Est-ce un effet de magnétisme, de spiritisme ou de fanatisme ? Je crois que c'est tout bonnement du naturalisme.
Gontran marche au hasard, il ne pense plus qu'il est en chasse, il rêve à la belle veuvedont il est FhAte, car bien qu'il ait feint pour elle de Tindiffé*^ rence lorsque Rocaille lui en a parlé, il est bien loin d'être insensible à ses charmes. Être aimé d'Hortense ferait son bonheur, mais il connaît assez les femmes pour savoir que près d'une beauté sévère, sérieuse, qui ne traite pas l'amour légèrement et près de qui sa réputation lui fait déjà le plus grand tort, il ne faut pas agir comme avec les antres. C*est au contraire en affectant de ne point
songer à elle qu'il espère amener cette dame à faire plus altcntion à lui. Une femme, habituée à être entourée d'hommages, remarquera bien plus l'homme qui ne lui fera pas la cour que tous ceux qui cherclicnt à lui plaire.
Le moyen de Contran n'était pas mauvais, et Toilà pourquoi il ne parlait pas d'amour à la belle veuve. Quelquefois cependant il ne pouvait s'empêcher de lui lancer un regard qui n'était pas indifférent, car on n'est pas toujours maître de ses sensations ; alors Hortense le regardait, elle semblait attendre autre chose, maisGontran reprenait sa gaieté, son air insouciant, et la belle dame se mordait les lèvres avec dépit.
Le vent, qui s'était apaisé un moment, reprend tout à coup avec une grande force, et Contran, plongé dans ses pensées, se voit subitement décoiffé; le vent a emporté sa casquelle, et cela sVst fait si vite, qu'il n'a pas môme vu partir sa coiffure. Il se tâte la têt^, regarde en l'air, puis de tons côtés, et n'aperçoit pas la moindre casquetle ; mai^ le vcnl souille toujours et avec fuiie; il marche au hasard en se disant :
— C'est fort désagréable... parce que j'allraperai un rhume de cerveau... Encore si je l'avais
vue S* envoler, je saurais de quel côté diriger mes recherches... Je me moque d'un rhume... mais revenir de la chasse tête nue, c'est fort bête, tout le monde s'amusera à mes dépens, et surtout ce monsieur Oswald Lambert, que je ne puis pas souffrir., et qui ne cesse pas de regarder la sœur de Georges. Si je rencontrais un paysan, je lui achèterais son ciiapeau. Un monarque s'écriait : « Mon royaume pour un cheval ! » Moi, je dirais volontiers : a Ma bourse pour un chapeau... » J'en ai assez de la chasse !.. mais je ne sais même pas où je suis, ni quel chemin je dois prendre pour retourner chez madame Dartinelle. Je m'en éloigne peut-être. Je n'étais jamais venu de ce côté... La situation est drôle, mais le vent est étourdissant I
Contran marche en regardant toujours à ses pieds, dans l'espérance d'apercevoii' sa casquette que le vent a pu emporter bien loin. Tout à coup une jeune fille vient se placer devant lui, c'est celle qui ramassait des noix quelques instants auparavant. Elle tient à sa main la casquette du chasseur et la lui présente en riant.
— Tenez, monsieur, ça doit être à vous, cela, que je viens de trouver là-bas, près du champ de Claude.
42 LA MARIEE DE FOxNTENAY-AUX-ROSES.
— Eh oui, vraiment... c'est mon couvre- chef!.. Et c'est vous qui me le rapportez!.. Cest tous les bonheurs à la fois...
— Vous m'ayez rendu service tout à l'heure, je suis contente d'avoir pu à mon tour vous en rendre un.
— Vous êtes trop aimable ! Je suis tenté maintenant de remercier le vent, dont les niches tournent toujours à mon profit...
— Mais si vous ne l'attachez pas, votre casquette, vous allez encore la perdre!., et je ne serai pas toujours là pour la trouver.
— Comment voulez- vous que je l'attache? la bride est perdue ; il y a bien une boutonnière... une boucle, mais je n'ai pas de cordon... de ruban, rien pour mettre après tout cela...
— Ah I vous n'avez pas un bout de ficelle?
— Rien, vous dis-je !
La jeune fille semble réfléchir ; puis elle s'écrie:
— Eh bien, attendez ... je vais vous donner quelque chose... Retournez-vous... ne regardez pas surtout!
— Qu'allez-vous faire? *
— Retournez-vous !
Gontran fait ce qu'on lui dit. La jeune fille re-
lève sa jupe, défait vivement une de ses jarretières, qui était attachée au-dessus du genou, puis s'écrie :
— C'est fait! donnez-moi votre casquette... je vas y mettre une bride...
Contran donne sa casquette et regarde ce que la jeune fille y attache.
— Tiens ! . . . Qu'est-ce que vous mettez à ma coiffure?. . il y a une agrafe.. . Où donc avez-Tous trouvé cela?
— Pardi, sur mon genou !...
— Ce serait une de vos jarretières?
— Hais oui. . . et elle va aller comme un ange !
— Ohl mais, vous êtes mille fois trop bonne!... vous priver pour moi d'une de vos jarretières I...
— Je vais me marier, Fouillaupot m'en donnera d'autres ! C'est lui qui m'avait donné celles-là il n'y a pas bien longtemps. . . elles sont encore fraîches. . .
— Votre jarretière! rcais savez-vous que c'est un objet précieux... Où jarretez-vous?
— Au-dessus du genou...
— Encore plus précieux!... et elle va me caresser- le menton I . . . Ah ! je suis trop heureux! . . Votre jarretière ne me quittera plus...
— Voulez-vous bien vous taire, et ne pas dire de bêtises!...
44 Lk UARIÉE DE FONTENAY-AUX-ROSES.
-^ Comment vous appelez-Tous ?
- Qu'est-ce que cela vous fait?
— Cela me ferait plaisir de savoir le nom de celle dont je possède la jarretière. . .
— Mon Dieu I si cela vous fait plaisir , c'est pas un mystère ; je m'appelle Félicité Boulafour , je suis blnncliisseuse de (in , j*habite Fontenay-aux- Boses, et je me marie dans six jours à Cadet Fouil* laupot, blanchisseur de gros, à qui son patroaccde son fonds.. La, ctcs-vous content? •
— Tiès-content, vous êtes charmante; alon vous allez unir le fin avec le gros?
— Oui.., il le faut bien I...
— Mais on dirait que cela vous fait soupirer... Je gage que vous n'êtes pas bien amoureuse de votre futur mari?
— Amoureuse! Ohl non... Cadet est un bon garçon, un fort travailleur, mais je n'en suis pas amoureuse du tout I
— Alors pourquoi répousez-vous ? Une fille aussi gentille que vous doit aimer celui auquel elle fie donne.
— Ma mère dit que ce n'est pas du tout nécessaire ; qu'elle n^avait pas le moindre amour pour mon père quand elle Ta épousé, et qu'ils ont ét^
très-heureux tout de même. Moi je ne hais point Cadet Fouillaupot; il est un peu bête, ma mère dit encore qu'un mari bête vaut mieux qu'un mari spirituel, mais par exemple il est trop jaloux I Oh ! je n'aime pas ça, je l'ai déjà prévenu; je lui ai dît: c( Cadet, si vous me faites des misères, des scènes parce que je rirai avec quelqu'un, eh bien, vous serez cause que je rirai bien davantage !... x> Et il m'ajuré qu'il se corrigerait et qu'il m'épouserait les yeux fermés.
— Il me semble qu'il vaut bien mieux les ouvrir très-grands pour vous voir...
— Mais je bavarde avec vous comme si je vous connaissais depuis longtemps... et il faut que j'aille encore chez la cousine Giroux... Adieu, monsieur. .,
— Adieu, gentille Félicité !
— Tiens, vous vous rappelqz mon nom I
— Je me rappellerai bien autre chose, en pensant à vous !... Ah ! veuillez m'cnseigner mon chemin pour retourner à Fonfenay...
— C'est par là... ce sentier... puisa droite, toujours tout droit...
— Si vous y retournez, je pourrai faire la route avec vous...
— Oh ! non, il faut que j'aille jusqu^à Sceaux,
chez ma cousine... et puis, si on me voyait revenir au village avec un beau monsieur, c*est pour le coup que Ton ferait des cancans! .. Adieu, monsieur... t — Le hasard me permettra peut-être de vous rencontrer encore; en attendant, votre jarretière ne me quittera plus...
— Ah ! que farceur vous faites ! . . .
— Voulez-vous me permettre de vous embrasser?..
— Ah ! non, par exemple !
— Pour vous remercier du cadeau que vous me faites...
— r Ça n'en vaut pas la peine. ..
— Un seul petit baiser ?..
— Non. . . Je ne me fie pas à vous. . . ce sera pour une autre fois.
— Me le promettez-vous?
— Oui. Je ne risque rien de vous le promettre, je ne vous re verrai jamais ! ...
— Que sait-on !
— Adieu, monsieur.
- La jeune fille s'éloigne en courant et Contran reprend le. chemin de Fontenay-aux-Roses.
RETOIR DES CHASSEURS. 47 i
lY
Lorsque Contran arrive chez la belle Hortense, M. Oâwald Lambert est déjà de retour; ce monsieur n'est pas grand amateur de la chasse , mais il avait accepté avec empressement l'invitation de Georges, parce que cela lui procurait le plaisir de se trouver avec sa sœur.
M. Oswald a donc saisi la première occasion pour lâcher ses compagnons de chasse. En revenant avant eux, il espère avoir un tête-à-téte avec la belle veuve, mais il est fort désappointé de se trouver devant trois dames au lieu d'une. Mesdames Rocaille et Brochenbiche sont là, bien parées, bien
48 LA MAUIÉE DE FOMh>'AY-AUX-ROSES.
coiffées, et déjà en train de passer en revue toutes les dames du pays. A la vue de M. Lambert, qui a la tournure et les manières d'un élégant de Paris, et qu'elles n'ont point encore rencontré chez madame Partinelle, les deux voisines s'empressent de s'assurer que rien ne manqué à leur toilette, et de donner à leur physionomie une expression agréable.
— Quoi I monsieur, déjà de retour de la chasse ? dit Ilortense, eu accueillant ce monsieur avec un sourire légèrement ironique. Vous êtes donc assez chargé de gibier et vous avez voulu en laisser un peu aux autres chasseurs ?
Oswald subit courageusement cette attaque, et s'incline d'un air contrit, en répondant :
— Hélas, madame, je ne rapporte rien, je n'ai rien vu, rien tué, et je me suis dit : « Au lieu de perdre mon temps à chercher un gibier introuvable, je l'emploierai bien plus agréablement dans la société de madame Dartinellc. » Je me félicite d*â\oir fait si mauvaise chasse, puisque cela me permet de me trouver plus tôt en si .charmante compagnie.
Ce compliment charme madame Rocaille, qui fait des yeux blancs et une bouche en cœur ; Rosine Brocb^nbicbe, qui rit toujours, s'écrie :
— Âh 1 VOUS revenez bredouille, comme on dit ! . .. Ahl ahl si mon mari ne rapportait rien, il serait capable d'en faire une jaunisse... Mais je suis tranquille, il tuerait tous les chats du pays plutôt que de revenir le carnier vide I .
Oswald achevait à peine ses compliments, lorsque Gontran se présente à son tour devant le trio féminin.
— Encore un qui revient bredouille, je le gage I • s'écrie madame Brochenbiche.
— Vous gagneriez, madame. Je reviens tel que j'étais parti. Mais, en vérité, il fait un vent qui TOUS étourdit. On ne sait plus comment se tenir.
— Ah 1 mon Dieu ! pourvu qu'il n'aille pas emporter nos maris I...
— Oh! moi, je suis tranquille, monsieur Rocaille est trcs-lourd.
: — Ainsi, monsieur, dit llortense, vous n'avez pas été plus heureux que monsieur Lambert?
— Si monsieur a fait chou blanc, c'est abiïolument comme moi...
^- Heureusement nous ne comptions pas absolument sur votre chas'je pour le diner...
— Patience, madame ! s'écrie Rosine Brochenbiche, tous ces messieurs ne sont pas? revenus. ••
50 LA MARIEE DE FOiNTENAY-AUX-ROSES.
Avec mon mari, on peut toujours compter sur une bête quelconque.
— Moi, je ne réponds pas du mien, dit Léocaclie, il a un fusil qui rate très-souTent. Je lui ai dit plusieurs fois : a Mon ami, pourquoi gardes-tu un fusil qui rate?... » Il m'a répondu : «J'y suis habitué. »
— Et qu'avez-YOus fait de vos compagnons, messieurs, ont-ils été plus heureux que vous?
— Ma foi, madame, je l'ignore ; j'ai laissé monsieur Rocaille courant après son chien, qui n'a pas la moindre disposition pour la chasse...
— Moi, dit Oswald, j'ai vu que ces messieurs se disposaient à aller loin ; ils parlaient des bois de Verrières, de la Croix-de-Berny ! Je ne me suis pas senti le courage de les accompagner jusque-là !
— Décidément, messieurs, vous êtes de pauvres chasseurs, et voilà une journée qui ne vous fera pas prendre goût à la chasse !
— Oh ! dé trompez- vous, madame, je suis enchanté de ma journée ! s'écrie Contran, et je vous certifie que j'en conserverai un souvenir très-agréable!
— Vraiment, monsieur, vous avez donc trouvé nos environs bien jolis ?
— Us sont charmants, mais je les connaissais. •«
RETOOn DES CHASSEURS. 51
tandis que j'ai vu aujourd'hui des choses que je ne connaissais pas...
— Un point de vue nouveau ? dit madame Brochenbiche. Ah! de quel côté?.. Dites-nous où c'est, je veux le voir aussi ; je suis très-curieuse, moi...
— Madame, je doute que vous puissiez le voir comme moi... Ensuite, il ne vous ferait peut-être pas le même plaisir...
— Mon Dieu ! reprend Hortense, monsieur Contran dit tout cela d'un air singulier... on croirait qu'il y a un mystère là-dessous I
— Vous ne vous trompez pas, madame, tout cela tient à une aventure fort piquante, qui m'est arrivée en essayant de chasser...
— Une aventure! Ah ! contez-nous cela !...
— Votre aventure, monsieur- !... Oh ! j'adore les aventures, moi!...
— Mesdames. . . c'est que. . . en vérité, c'est assez difficile à vous raconter. . . c'e§t un peu scabreux ! . . .
— Si des dames ne peuvent pas l'entendre, répond Hortense en se pinçant la bouche, ne la dites pas, monsieur, vous aurez raison !
— Mais si, mais si, dites-la ! s'écrient les deux autres dames: Nous ne sommes pas des demoiselles, madame Dartinelle est veuve, nous pouvons bien
entendre un peu de scabreux... A la campagne on n'est pas si collet monté !...
— Eh bien , monsieur, puisque ces dames vous y autorisent... parlez!...
Contran va entamer son récit, lorsque les outres chasseurs reviennent. M. Brochenbiche a tué deux perdreaux et Georges trois pierrots. Rocaille arrive le dernier, et sort fièrement de sa gibecière un lièvre, qu'il dépose aux pieds de madame Dartinelle.
Toute la société pousse un cri d'étonnement.
— Un lièvre!...
— Il a tué un lièvre! dit Georges.
— C'est à ne pas le croire! dit Brochenbiche. J'aurais juré qu'il n'y en avait pas dans les environs.
— Jamais mon mari n'avait fait une si belle chasse, dit Léocadie.
— Ah ! écoutez donc, madame, j'ai voulu me distinguer, répond Rocaille, en se pavanant devant son gibier.
Mais liientôt le lièvre répand dans le salon une odeur si forte, que tout le monde tire son mouchoir.
— Mon Dieu !... qu'est-ce qui sent donc si mauvais? dit Léocadie.
RETOUR DES GDASSElinS. 53
— Mais je crois bien que c'est le lièvre de monsieur, murmure Hortense.
— Fichtre! il est déjà faisandé à ce point-là, dit Gontran. Ce gailiard-là élait donc bien malade?...
— Allons, Rocaille, reprend le gros Georges, avouez que ce lièvre-là était mort quand vous l'avez tué...
^ Mais non... ce n'est pas possible... il dormait seulement contre un buisson lorsque je Tai aperçu. . .
— Et il ne s'est pas réveillé quand vous Pavez couché eu joue... Ohl je le crois... vous avez pu prendre votre temps...
— Yoilà bien les hommes ! ils sont jaloux, parce qu'ils n'ont rien rapporté, et ils ne veulent pas que j'aie tué un lièvre I
— Mon cher Rocaille, un gibier qui vient d'être tué ne répand pas une odeur aussi pénétrante... Pour vous punir, vous en mangerez à dîner... Holà ! la bonne! emportez vite le gibier de monsieur, qu'on ne le voie plus I
. — Qu'on ne le sente plus surtout ! dit Rrochenbiche, parce que c'est très-malsain de respirer cette odeur-là... Rosine, as-tu de l'eau de Cologne sur toi?
— Oui, mon ami, toujours!
— Frotte-m*en les tempes ... il n'est que temps I ça m'empoignait déjà aux yeux I
Le lièvre est emporté, et, pour se venger de ce qu'on a dit de son gibier. Rocaille reprend en se frottant les mains :
-— Ah ! ces messieurs ne veulent pas que j'aie fait bonne chasse I... s'ils savaient ce que nous avons vu, monsieur Gontran et mot... ils regretteraient bien plus de n'avoir pas été avec nous I..
<— Qu'avez-vous donc vu de si merveilleux, messieurs ?
— Eh ! eh I il ; a certain oiseau assez rare par ici, j'en suis sûr...
— Quel oiseau, s'il vous plait?
— Le cul-blanc. . . et nous en avons vu un, nous I . .
— Ah ! monsieur Rocaille, dit Hortense, vous vous oubliez!..
— Ma sœur, dit Georges, vous grondez à tort... Vous ignorez donc qu'il y a un oiseau qui s'appelle «le cul-blanc,»et qui est même tresgras et très-bon?
— En effet, mon frère, j'étais loin de croire qu'il y eût un oiseau nommé ainsi... et vous, mesdames ?
— Mon mari m'en a souvent parlé, dit Léocadie, mais j'ai confondu !..
— Enfin, Rocaille, achevez. Vous avez vu cet oiseau et vous ne l'avez pas tirél..
Rocaille rit comme un bossu, en murmurant :
— Je n'aurais pas mieux demandé, mais j'en étais trop loin... demandez à M. Dalby, il en était tout près, lui, il Ta vu beaucoup mieux que moi !
— Mesdames, dit Contran, vous savez que j'allais vous conter une aventure qui m'est arrivée ce matin, lorsque ces messieurs sont revenus; c'est à cela que M. Rocaille fait allusion. Maintenant je vais vous dire ce qu'il en est... en tâchant que mon récit ne blesse en rien vos oreilles. Quand nous sommes partis ce matin pour chasser il faisait un vent terrible... un vent assourdissant...
— Oui, oui, il m'a même bien gênée pour, arriver jusqu'ici, dit Léocadie.
— Nous étions dans une plaine, quelques vieux noyers se trouvaient de loin en loin. Monsieur Rocaille était fort occupé à rattraper son chien, qui ne voulait pas nous suivre. Tout à coup, que vois-je devant moi, une jeune fille occupée à ramasser des noix, mais à laquelle le vent vient de jouer un tour perfide ; il s'est engouffré sous ses jupons et les a relevés de façon à ee que sa tête était entiè-
rement cachée... tandis que... une autre partie de sa personne se trouTait exposée à Tair !...
— Ah ! trcs-hien I dit Georges, le nom de l'oiseau de tout à l'heure I...
— Justement ! Vous comprenez que je m'empressai de voler au secours de cette jeune fille, de remettre les choses à leur place. Alors arriva monsieur Rocaille, qui me gronda de ce que je m'étais tant pressé de cacher ce que le vent avait découvert...
— Ah ! mauvais sujet I libertin ! dit Léocadie, je vous reconnais bien là !.. vouloir profiter de Paccidcnt arrivé à cette pauvre petite I
— Fi, monsieur! c'est fort vilain!
— Eh ! mon Dieu ! mesdames, on va tous les jours voir des tableaux plastiques, où Ton expose les personnages à peu près nus, on les voit de haut en bas, c'est bien pis.
— C'est de Tart, monsieur, ce n'est pas la même chose.
— Moi, je préfère la nature à Tart, je n'ai pas même pu voir la figure de cette paysanne, elle était bien loin quand je me suis avancé.
— Mais, vous, monsieur Contran, vous avez dû la voir. Est-elle jolie?
RETOUR DES ClIASSErnS. 57
— Elle est fort gentillf... un minois espiègle, piquant, des yeux spirituels !..
- — Allons, voilà Contran amoureux d'une villageoise, dit Georges... C'est dommage que l'avenlure se soit terminée si vite !
— Oh ! mais ce n'est pas fini ! il y a une suite I
— Âh I il y a une suite! Voyons, monsieur, contez-nous cela...
— Comment il y a eu autre chose 1 s'écrie Rocaille, et je n'étais pas là!..
La belle Hortense, qui semble très-curieuse d'entendre la suite de celte aventure, regarde fixement Contran, en lui disant:
— Je ma piais à reconnaître, monsieur, que vous nous avez conlé d'une façon très-convenable votre aventure... beaucoup mieux que monsieur Rocaille ne l'avait commencée... Je pense qu'il en sera de même de la fin?
— Oh! madame, la fin n'offre rien qui puisse blesser les oreilles les plus chastes. J'avais quitté monsieur Rocaille, que son chien entraînait sans cesse loin de moi. Je marchais un peu au hasard, mais le vent continuait de souffler avec violence: tout à coup je me sens froid à la tête... une bourrasque venait de m'enlever ma casquette...
— Elle n'était donc pas attachée ?
— Non, j'avais perdu la bride. Cela s*était fait si vite, que je n'avais pas yu ma casquette s'envoler I.. Je regarde de tous côtés, je cherche à terre, dans la luzerne... Je ne trouve rien. Après avoir cherché longtemps inutilement, je me décide à continuer ma route, lorsqu'une jeune fille accourt se placer devant moi, et me présente, en souriant, Tobjet que j'avais perdu... Jugez de ma surprise I «C était la même à qui je venais, quelques minutes auparavant, de rendre un léger service. ••
— Bah! s'écrie Rocaille, c'était la demoiselle... au vent?..
— C'était elle-même... Je la remercie, je replace ma casquette sur ma tête ; mais elle s'aperçoit qu'elle n'a pas de bride et me dit : « Elle va s'envoler encore... mettez-y donc une ficelle, un cordon... quelque chose...» C'était facile à dire, mais je n'avais rien pour l'attacher. Alors... ah! voilà le plus piquant de l'aventure 1... cette jeune fille se retourne, ôte une de ses jarretières et s'en sert pour faire une bride à ma casquette...
— Oh! pas possible !..
— Tenez, mesdames, tenez, messieurs, voyez plutôt...
RETOUR DES aiÂSSEliRS. 59
Gontran va prendre sa casquette, qu'en arrivant il avait posée sur un meuble, et la présente à la société, qui examine avec curiosité la jarretière.
— Eh bien, mesdames, vous ai-je menti?
— Non, c'est bien une jarretière de femme...
pas bien fine... mais pour une villageoise!.. Un petit Amour avec une devise : Halte4à !
— Oui ça se met souvent! dit Rocaille, mais c'est pour la forme !
— C'est un trait charmant de la part de cette paysanne, dit Georges. II parait, Gontran, que vous aviez fait sa conquête !
-~ Non, elle était seulement reconnaissante et enchantée de pouvoir à son tour me rendre un service. Vous pensez que je l'en ai beaucoup remerciée !
— Et ensuite ? car il doit y avoir encore une suite, dit Os^ald d'un air railleur. Quand une jeune fille vous donne sa jarretière, c'est vous engager à lui demander autre chose !
— Non, monsieur, vous vous trompez, il n'y a pas d'autre suite, répond froidement Gontran, l'aventure finit là!...
— C'est dommage, répond Georges, moi j'aurais poussé la rencontre plus loin I
~ ' 1 M I ■ IMI ■■ Il — __|J
— Monsieur ne nous dit peut-être pas tout!
murmure Hortense, qui examine la jarretière Tivec beaucoup d*altention.
— C'est égal, s'écrie Oswald, c*cst un pays privilégié que celui-ci... Des roses partout I et puis des jeunes filles qui vous font cadeau de leur jarretière... Déciiléraent j'achèterai une villa à Fontcnay-aux-Roses.
— C'est une délicieuse campagne ! dit Georges. L'abbé de Chaulieu^ ce poète aimable qui nous a rappelé Horace et Tibulle^ était né 5 FontenayauK-Roses. . .Et Scan on, le burlesque Scarron , accablé fort jeune par une maladie douloureuse, possédait une jolie maison dans ce village, et, par le charme do son esj)rit, savait y attirer les personnes les plus aimables delà ville et de la cour.
— Mais d'où lui vient ce surnom... aux Roses? dit Léocadie. Mon mari n'a jamais pu m'cxpliquer cela très bien.
— Si, madame, c'est bien simple. Je vous . ai dit: On nomme ce village Fontcnny-aux-Roses, parce qu'on y cultive principalement dos rosiers.
— Cet endroit, rcprcnJ Georges, s'appelait autrefois Foutenay lèS'Baijneux , probablement à cause de la proximité de ce dernier village. Mais
il parait que depuis fort longtemps les habitants se sont adonnés à la culture des roses ; car nous voyons dans les actes du Parlement que le faiseur de couronnes ou de bouquets de roses de cette cour se pourvoyait à Fontenay ; cet usage était fort ancien : dans les temps reculés, les ducs et pairs étaient tenus de porter tous les ans, en grande cérémonie, des roses au Parlement. Le roi luimême payait un droit de roses à cette cour souveraine.
— C'est admirable, les roses, dit Brochenbiche, mais cela entête, c'est une odeur qtii porte sur les nerfs. Moi, je les ai fait supprimer dans mon jardin.
-^ Ah ! monsieur !.. qu'avez-vous fait là !..
— Madame, je les ai remplacées par de Toseille, c'est plus sain, plus utile, et cela ne porte pas a la tête.
— *Oui, dit Rosine en riant: mon mari s'est fait un parterre en oseille et en épinards. Faitcàvous donc un bouquet avec cela I Je lui ai dit : « Il ne te manque plus que d'y semer de la graine de lin!.. »
On annonce le diner et tout le monde se rend dans la salle à manger. Oswald Lambert s'est trouvt
62 LA MARIEE DE FOMENAY-AUX-ROSES.
le premier à offrir sa main à la belle veuve, qui n'a pu la lui refuser, mais qui jette un regard de dépit sur Gontran, qui affecte de considérer attentivement la singulière bride de sa casquette.
HISTOIRE D'UN DlNËR. 65
Tout le monde se place. Hortense a mis près d'elle Gontran et M. Brochenbiche. Georges est naturellement entre les deux épouses des chasseurs. M. Lambert semble piqué de ne point avoir comme Gontran une place près de la maîtresse de la maison ; pour se venger, il dit après le potage :
— Je crois que je sens déjà venir le lièvre de monsieur Rocaille I . .
— Non, mon cher ami, vous vous trompez, dit Georges, vous ne mangerez pas de ce I^^vre-là I La cuisinière m'a dit à Toreille qu'elle n'osait pas raccommoder... '
64 U MARIÉE DE FOîîTENAY-ACX -ROSES
— Votre cuisinière est une sotte ! dit Rocaille, ce lièvre eût été délicieux...
— Je crois qu'il aurait été trop tendre I
— Mais enfin qu'en a-t-on fait?..
— Soyez tranquille, vous le retrouverez chez vous...
— Ah ! mon Dieu! s'écrie Léocadio, pourvu que Jeannette ne le mette pas près de ma chambre...
— Moi, reprend Rocaille, je ne suis pas comme notre voisin Gâteau, j'aime à manger de ma chasse et à en offrir à mes amis.
— Quel est donc ce monsieur Gâteau, dont vous nous parlez souvent?...
— Un original qui a gagné beaucoup d'argent en faisant des affaires et du commerce.
— Quel genre d'affaires ?
— Ma foi, je ne sais pas bien au juste... lia inventé des savons...
— Pour blanchir les nègres ?
— Non, pour teindre les cheveux. La question n*cst pas lày il s'est enrichi, fort bien, mais depuis qu'il est riche, sa manie est de vous inviter sans cesse à déjeuner...
— S'il traite bien, c'est une manie fort excusable.
— Mais c'est qu'il traite fort mal, au contraire,.. On pourrait mcme dire qu'il ne traite pas du tout ! Demandez à ma femme quel dincr nous avons fait chez lui, lorsque, obsédé par ses invitations réitérées, j'ai consenti à y aller...
— Mon ami, conte toi-même ce diner-là... Je crois qu'il amusera la société...
— Il ne m*a guère amusé, moi!
— Voyons, Rocaille, contez-nous votre dîner chez monsieur Gâteau... C'est un chasseur trèsadroit, dit-on?
— Eh I certainement, il rapporte toujours des masses de gibier ! c'est même ce qui m'avait décidé à me rendre à ses instances. Comme j'aime beaucoup le gibier, je me disais ; a II va nous régaler «.. ft Ah ! le traître !.. Mais je commence :
C'était donc chez ce voisin, qui possède beaucoup de propriétés dans cette campagne et ailleurs. Je le vois assez rarement, n'ayant pas Thabilude de voisiner. Nos relations n'en ont pas moins été loujours très-amicales. C'est un homme jeune encore, qui a une femme jeune aussi et d'un abord trèsagréable; il y a deux petits enfants, puis, je crois, des sœurs ou d'autres parents, peu importe ! Ce monsieur fait un commerce d'une grande étendue et ga-
gne beaucoup d'argent, ce dont je suis loin de le blâmer. Il s'est fait bâtir dernièrement dans cette campagne una nouvelle maison, qui est d'une extrême élégance : vous ne voyez que moulures, sculptures^ lambris dorés. Quand vous entrez dans les salons, vous vous croyez dans le palais de Versailles I... Seulement c'est plus gai.
Chez quelqu'un qui se loge aussi bien^ on doit s'attendre à faire un excellent diner ; et puis c'était répoque de la chasse, le voisin est chasseur, j'aime le gibier, voilà donc une foule de raisons pour accepter ce dîner que Ton m'offrait si souvent. Le jour est pris, l'heure convenue. C'est très-bien.
Le jour indiqué pour le diner, on envoie chez moi, à onze heures du matin, me dire que l'on m'attend à midi précis.
Je réponds à l'envoyé, que je n'ai pas Thabitude de diner à midi, comme le faisaient nos pères ; qu'il a été bien convenu qu'on dînerait à six heures ; que si, maintenant, mon voisin m'offre un déjeuner au lieu d'un diner, cela ne me va pas ; les déjeuners dérangent et font perdre toute une journée. Par conséquent, il est inutile qu'il m'attende à midi, parce que je n'irai pas. L'envoyé part avec cette réponse.
Trois grands quarts d'heure s'écoulent I . . . L'en* yoyc reparait; il m'annonce que l'on nous attendra à six heures bien précises pour se mettre à table. A la bonne heure comme celai., mais il eût été plus simple de ne m'envoyer personne, puisque c'était chose conyenue. Je crois bien que le Toisin espérait que j'accepterais le déjeuner... Mais alors pourquoi diable m'inyite-t-il toujours à dîner?
Je suis exact comme le soleil; je n'ai jamais manqué ni fait attendre personne à un rendezvous ; c'est une qualité que j'ai rarement rencontrée chez les autres. Pardon, si, en passant, je me fais ce compliment, ce n'est pas mon habitude. J'arrive donc, avec ma femme, à six heures moins quelques minutes. Nous nous attendions à trouver un peu
de monde réuni chez le voisin. Nous ne rencontrons
au jardin et dans la première pièce qu'un chien, qui aboie comme s'il nous prenait pour des voleurs, et qui semblait avoir mission de nous empêcher d'entrer. Nous bravons les menaces du chien. Deux petits garçons paraissent enfin et viennent nous embrasser, comme s'ils nous adoraient déjà... Mais les enfants embrassent si facilement ! . . . Ceux-ci sont fort gentils ; l'un a quatre ans, l'autre huit, et, conime cela arrive souvent, c'est le plus petit
qui a l'air d'être le maître. Après avoir embrass^^ les enfants, je regarde de tous côtés; je ne pense pas que nous ne dînerons qu'avec eux. Une bonne passe cependant, mais elle a l'air très-pressé et ne s'arrête pas. Puis une jeune personne passe aussi ; celle-ci veut bien nous dire que madame va venir, qu'elle achève sa toilette... puis elle disparaît également. Tout ce monde-là a l'air d'être bien pressél • . . Enfin, j'entends la voix du voisin ; il arrive avec un monsieur. Je crois que c'est un convive comme nous ; mais non, c'est un particulier qui vient pour parler d'affaires. Le voisin Temmène dans son cabinet, en nous criant :
— Vous êtes bien aimables d'être venus.. . Je suis à vous... Mettez- vous toujours à table!
Puis^il disparaît aussi.
Nous voyez-vous, ma femme et moi, nous mettant à table rien qu'avec les deux petits garçons? Je trouve aussi bien singuliers ces mots qu'il vient de nous dire : a Vous êtes bien aimables d'être venus! » Il pensait donc que peut-être nous ne viendrions pas? Cependant les enfants qui ont faim, sans doute, nous conduisent dans la salle à manger, où le couvert est tout dressé. Je remarque avec surprise que sur la table, qui est servie avec
IIISTOmE DXN DINER. 69
beaucoup d'élégance, entre les Iiors-d'œuvre et les carafes, on a déjà placé le dessert, qui se compose de raisin, poires, fromage et biscuits, qui doivent avoir figuré à plus d'un repas. Qu'à un déjeuner on meltc tout de suite sur la table tout ce qu'on doit servir, cela se fait quebiuefois; mais à un dîner, il est d'usage de ne servir le dessert qu'avec les entremets, et il n'est permis qu'à un traiteur de garnir sur-le-champ son couvert avec des sut louis qui tiennent une place immense et ne sont là que pour faire décoralion. Décidément le voisin veut que ce soit un déjeuner. Après tout, peu m'importe, pourvu qu'il soit bon.
Enfin madame parait; elle est fort aimable, nous accueille très-bien, s'excuse de ne pas avoir été prête, puis s'écrie :
— Mettons-nous bien vite à table !•••
— Et votre mari?
— Il va venir. Il faut qu'il se débarrasse d^un client. On n'est jamais tranquille ici; on n'a pas un moment à soi!... Mais Artbur va mettre ce monsieur & la porte...
— Nous attendrons votre mari,
— Non, non, il faut dîner I.^.
70 U MARIÉE DE FONTENAY-âUl-ROSES.
Heureusement Arthur revient; il s'est débarrassé de son client et nous dit :
— Hé bien! vous n'êtes pas encore à table?
Pourquoi ne vous étes-vous pas mis à table?
— Nous vous attendions...
— Ohl Hous sommes sans façons, nous autres!
— Mon ami, place donc monsieur et madame...
— Hé bien ! parbleu! cela va tout seul I
Et ce monsieur me place entre les deux petits garçons, puis il se met entre ma femme et la sienne ; deux autres places sont réservées pour la sœur et une autre jeune personne. En effet, cela allait tout seul , mais seulement cela n'allait pas bien. Quand on a un convive, on le place ordinairement à côté de la maîtresse de la maison, et non pas entre deux enfants. Ce monsieur a voulu garder* sa femme près de luil... Si j'étais un jeune homme, cela flatterait mon amour- propre; mais comme je ne le suis plus, cela me paraît assez bête!.. Enfin, on se sera dit : a H aime les enfants, il faut lui en mettre de tous les côtés. »
La sœur arrite et se place. Monsieur s'écrie :
— Où est donc Célestine? Pourquoi ne vient-elle pas?... Est-ce qu'elle va se faire attendre, celle-là?
— Mon ami, elle va venir. Dînons toujours!
C'était aussi mon avis, car je commençais à avoir très-faim. Mais le potage n'était pas encore sur la table, et le voisin s'écrie :
— Allez donc voir ce que fait Célestine... C'est ridicule I Si elle n'arrive pas, nous dînerons sans elle.
La sœur se lève et quitte la salle. II me parait que nous avons de la peine à être complet y comme dans les omnibus.
— C'est une dame de vos amies que vous avez avec vous à la campagne? dis-je au voisin.
— Célestine? Mais non, c'est une ouvrière qui travaille en journée et retouche aux robes de madame.
Alors, je trouve qu'en effet on pourrait fort bien dîner sans elle ; d'autant plus que la bonne vient d'apporter le potage. J'aime à croire que mon amphitryon va le servir ; mais il se contente de prendre la grande cuiller, de la faire manœuvrer dans ses mains, comme une canne de tambour-major, en regardant toujours la porle.
Moi, je regarde ma femme, qui regarde sauter la cuiller; madame regarde son assiette, le plus petit des enfants regarde le potage, l'autre regarde le
chien. Nous avons tous l'air de poser pour un tableau, mais nous ne dînons pas.
Heureusement la cuiller, lancée un peu trop haut, retombe sur un verre, qu'elle brise. Je dis heureusement, car sans cet incident je crois qu'on la ferait sauter encore.
— Si tu avais servi le potage, cela ne serait pas arrivé ! dit madame.
— Sans doute ; mais j'attendais ta sœur... Pourquoi ne revient-elle pas?... Va donc voir ce qu^elIe fait.
Madame se lève, quitte la table et disparait, a Sapristi! me dis-je, est-ce que ces gens-là vont passer leur temps à jouer a la cligne-musette I... à paraître et à disparaître les uns après les autres, comme aux ombres danoises!.. Voyons jusqu'où cela ira. »
Mais le plus petit des enfants s'écrie :
— Papa, est-ce que nous ne dinerons pas au-^ |Ourd*hui?... Je veux de la soupe, moi!...
— Ahl c'est juste... pardon... Je ne sais plus à quoi je pensais!... Voyons, ma femme ne revient
pas! ni sa sœur! Qu'est-ce qu'elles font? Je vous
le demande!...
Et Arthur se lève. Je crois qu'il se disposait à aller la chercher aussi. «• S'il avait fait cela, j'étais
décidé à frapper un grand coup : je prenais ma femme sous le bras et je me sauvais avec elle pour aller dîner chez moi. Mais madame revient; enfin, et sa sœur un moment après... Ah! je bénis le ciel I nous sommes complets I
On sert le potage, qui est au pain. Je n'ai jamais aimé le pain dans le bouillon. Vous allez trouver que je suis bien difficile ; mais il y a tant de pâtes délicieuses qui sont employées avec succès, que je ne comprends pas pourquoi j'irais me bourrer de pain au début d'un dîner. Ceci est un détail. Après tout, chacun a son goût ; mes voisins aiment probablement le pain. Moi, dans ces sortes de soupes, je crains toujours qu'on ne fasse servir tous les yieux morceaux de pain, tous les anciens croûtons mis de côté. Chez les personnes très-économes rien ne se perd.
Après le potage je crois, naturellement, qu on ya nous servir à boire ; mais on ne semble pas y penser. Seulement, la sœur se lève et disparaît.
>— Je vais vous faire manger quelque chose d'excellent I me dit l'amphitryon en se frottant Ir^s mains d'un air satisfait.
— Je n'en doute pas! lui dis-je tout en regardant les deux bouteilles placées sur la table, et
que Ton ne semble pas songer à déboucher. Mais je trouve que cela passe la permission, et comme je n ai aucune raison pour me gêner, je reprends :
— Mais, avant de manger quelque chose d'excellent, je vous avoue que je ne serais pas fâché de boire quelque chose de passable... Est-ce que vous avez l'habitude de diner sans boire, comme lea chameaux?
— Comment! on ne vous a pas encore offert à boire?.. Oh! mille pardons... c'est un oubli... Où est la bonne, pour déboucher les boiiteilles?..
— Si vous avez là un tire-bouchon, nous les déboucherons bien nous-mêmes.
— .Non, il n'y en a pas... Célestine, allez donc demander le tire-bouchon à la bonne!
Célestine part à la recherche d un tire-bouchon. Moi, je me demande si c'est avec intention que l'on met sur la table des bouteilles si hermétiquement bouchée, qu'il est impossible d'en retirer le bouchon rien qu'avec la main.
On nous offre du beurre et des radis. Je renercie en déclarant que je ne toucherai à rien avant d'avoir bu. Monsieur se frotte encore les mains en répétant :
— Oh I je vais vous faire manger quelque chose
de délicieux... et vous ne devineriez jamais ce que c'est!..,
— Mais si, je présume que vous allez me faire manger de votre chasse, puisqu'il y a deux jours, vous m*avez encore dit : « Je viens de tuer dix-sept pièces : six lièvres, neuf perdreaux et deux râles de genêts... x>
— Non, non, ce n'est pas cela. Je ne vous ferai pas manger de ma chasse. Madame avait donné les perdreaux, et le lièvre qui restait était trop avancé... il n'y avait plus moyen de le manger.
Point de gibier! et je n avais accepté le dîner que pour cela. . . Quelle leçon ! ... Et ce tire-bouchon qui ne vient pas !.. Mon front se rembrunit. Il y a dans tout ceci un mystère que je ne veux pas chercher à pénétrer; mais, ou mon voisin est un affreux blagueur qui ne rapporte rien de sa chasse, ou il fait commerce de son gibier et n'a pas jugé à propos d'en garder pour moi. Mais alors pourquoi m'invite-t-il à dîner?
La sœur revient se mettre à table.
— Hé bien! et le tire -bouchon? lui dit madame.
— Comment!... quoi?... quel tire-bouchon?...
— Pour déboucher les bouteilles...
— Mais on ne m'en a pas parlé, à moi...
— Tu n'as donc pas vu Célestine?
— Non. Pourquoi faire?...
— Pour avoir le tire-bouchon...
Pendant ce dialogue, l'amphitryon me disait :
— J'ai tout ce qu'il y a de mieux en vins d'Espagne, alicante, irialaga, rota. J'en ai fait venir plusieurs petits iûts. Vous en goûterez!
— En ce moment, j'aimerais mieux goûter de votre vin ordinaire.
— Ah! voilà Célestine enfin!:, vite! vite! ce •.ire-bouchon !
Mais Célestine arrive d'un air bien tranquille en disant :
— La bonne ne sait pas où elle Ta fourré !..
Cette fois, c'est moi qui me lève.
— Où donc allez-vous? me dit Arthur.
— Chez moi, chercher un tire-bouchon...
— Ah! par exemple, restez donc là... il faudra bien qu'il se retrouve !
En ce moment la bonne entre d'un air conquérant, brandissant le tire-bouchon dans sa main, et criant :
— Le voilà! je l'ai retrouvé!., il était au fond de ma marmite avec le bouillon !..
Ceci me confirme dans mes idées sur le potage au pain. Pour que le tire-bouchon se troitve dans le bouillon, il faut qu'il y ait été jeté avec un tas de croûtes de pain, parmi lesquelles on ne Taura pas remarqué. Voyez comme touts*enchaine... et comme la vérité finit par percer I Enfin les bouteilles sont débouchées, on me verse du vin. Je m'empare ensuite de Pune des bouteilles, je la place à côté de mon assiette... on ne l'aura qu'avec ma vie ! Chez les gens qui ne savent pas vivre, il ne faut jamais se gêner.
J'attendais avec curiosité ce merveilleux relevé de potage que le voisin avait tant vanté. J'espérais voir arriver un beau poisson, bien frais, bien préparé!.. Au lieu de cela, on* apporte une boite ronde de fer-blanc, semblable à celles dans lesquelles on conserve des sardines ou des légumes cuits. On la pose sur une assiette creuse et Ton met tout cela devant le voisin, qui verse de Tesprit-de-vin dans l'assiette et y met le feu, de façon que la boite de fer-blanc se trouve au milieu des flammes.
Que va-t-il se passer ? grand Dieu, que va-t-il se passer?., ceci ressemble à de la fantasmagorie, mais cela ne ressemble plus à un diner. La flamme de Tesprit-de-vin nous donne à tous une teinte
bleuâtre, qui me rappelle la scène des nonnes d(^ Robert le Diable. L'aîné de mes deux voisins se met à pleurer ; son petit frère lui dit :
— Qu'est-ce que tu as donc, Coco?
— J*ai peur de ce que papa fait là!..
— Ah ! que tu es bête ! c'est la fricassée qu'il a déjà faite une fois... tu ne te rappelles pas même que maman a dit : a Ah ! que c'est mauvais! je ne remangerai jamais de ça!.. »
Ici, ma femme part d'un éclat de rire, j*en fais autant ; la maîtresse de la maison prend le parti de nous imiter. Le papa seul conserve un air grave, en disant à son fils :
-— Comment ! petit drôle, vous supposez donc que je ferais manger à monsieur et à madame quelque chose de mauvais?.. Imbécile!.. Laconserve de l'autre jour était du homard, et ma femme n'aime p^.s le homard, voilà pourquoi ça ne lui a pas plu. Mais ceci lui plaira et à vous aussi, j'en réponds, car c'est du maquereau: vous allez l'avoir tout cuit, tout chaud! comme sortant du four...
— Je n'ai jamais mangé du maquereau sortant du four, j'ignore l'effet que me produira celui-ci. Seulement je m'étonne qu'à une époque où l'on
HISTOIRE D'im DINER. 79
peut se procurer facilement du poisson frais, vous préfériez des conserves.
— Ah! je vais vous dire ; c'est que j'ai reçu une très-grande quantité de boites de conserves d'une personne qui me devait de l'argent. Je les ai acceptées en payement, faute de mieux!..
— Et vous tenez à les placer!.. A présent je comprends.
— D'ailleurs aujourd'hui il n'y avait pas de poisson au marché... impossible d'en trouver par
Le cher voisin est un blagueur ; nous sommes trop près de Paris pour qu'on ne puisse pas se procurer, en peu de temps, tout ce qu'on veut , mais je comprends que Ton aimait mieux placer ses conserves.
Et la flamme montait toujours !..
-- Est-ce longtemps à se faire, votre préparation culinaire? dis-je au bout de quelques moments.
— Non... sept à huit minutes... dix tout au plus !
— Savez- vous que si on avait très- faim, ce ne serait pas fort agréable de dîner avec ces boites-là !
— Mon Dieu, on cause en attendant... Prenez donc des radis..*
— Merci... je n*en suis pas si grand amateur... ^— C'est très-sain!
— C'est possible ; le cresson de fontaine est très-sain aussi, cependant je ne me soucierais pas de ne diner rien qu*avec du cresson et des radis.
Il y avait longtemps qu'on ne s'était levé : madame disparait, et la flamme montait toujours!.. Arthur la contemplait d'un air radiaux, en disant :
— Oh ! ce sera délicieux et cuit à point!.. J'ai dans Tidée qu'il voudrait placer de ses
boîtes, mais avec moi il perd son temps, je n'aime pas les conserves.
— Célestine, allez donc dire à la bonne de nous apporter les bouteilles de vin d'Espagne que j'ai montées... et qu'on ne les remue pas trop surtout!..
— Oui, monsieur.
Célestine disparait. La sœur ne tarde pas à en faire autant. Si le voisin pouvait aussi les suivre, je réponds bien que ma femme et moi nous disparaîtrions également ; mais il tient bon, contemplant toujours les flammes bleuâtres qui enveloppent la boite de fer-blanc. Un des petits garçons mange un biscuit et l'autre prend du raisin, j'ai envie de faire
comme eux, de passer tout de suite au dessert. Je ne puis m* empêcher de dire :
— Vous me ferez bien plaisir de ne plus m'inviter à dîner quand vous aurez de ces boites-là pout relevé de potage.
— Oh! vous serez bien dédommagé tout à l'heure,., dix minutes! ça y est, je souffle... Où sont ces dames?..
— Elles cherchent peut-être un autre tire-bouchon.
— Ah ! les voilà.
Madame et sa sœur reviennent se mettre à table. Monsieur sert de la fameuse boite, en nous disant :
— C'est tout chaud I
^— Parbleu, si ce n'était pas chaud cela m'élouneraitbien!..
— Goûtez-moi cela!... tous m'en direz des nouvelles !
C'est du maquereau, auquel on a retiré ses arêtes, et qui est accommodé au beurre. Ce n'est pas absolument mauvais... mais cela a ce petit goût de plomb, que je retrouve presque toujours dans les conserves.
— Eh bien, qu'en dites- vous^î
— Ce n'est pas mauvais, mais je préfère le poisson frais...
— Je vais vous en reservir...
— Non, merci, je n'en veux plus... Je demande quelque chose qui ne soit pas conservé.
Le voisin semble étonné que moi et ma femme nous ne mordions pas mieux à sa boîte, il en sert abondamment aux trois dames et à messieurs ses fils eii disant :
— 11 ne faut pas qu'il en reste! ce ne serait plus bon demain ! Je le crois sans peine : ce n'est déjà pas bon aujourd'hui. La bonne met sur la table les petites bouteilles espagnoles ; elles ne sont pas plus grandes que- celles dans lesquelles les courtiers en vins vous apportent des échantillons.
L'amphitryon nous en sert. L'alicante est fort bon, mais le malaga est un peu amer, et puis on ne peut pas boire du vin d'Espagne en dînant, du moins à mon avis, c'est trop sucré, trop liquoreux, ce n'est bon qu'au dessert, et encore je préfère le vin de France.
Enfin la bonne reparait et place sur la table une belle volaille rôtie. Ah ! bravo !.. nous allons donc manger quelque chose qui ne sentira pas le plomb. Monsieur Arthur prend le plat, le met devant lui,
HrSTOIRE D'UN DÎNER. 83
le tourne, puis le retourne i Est-ce qu'il voudrait aussi y mettre le feu... Je suis très-inquiet!.. Mais non, il s'arme du grand couteau pour découper, et commence à attaquer la cuisse de la bête. Il la détache... mais alors il pousse un cri !
— Qu'est-ce donc, mon ami? demande madame, est-ce que tu viens de trouver on diamant dans cette volaille !
— Ce qu'il y a... Âh! la malheureuse Rosalie! Cette fille-là n'en fait jamais d'autres... Il y a que ce chapon n'est pas cuit!.. Saignant! encore saignant... II est impossible de le manger comme cela ! . . Tenez, voyez cette cuisse. . . voyez cette aile. . . Rosalie ! . . Rosalie !..
La bonne arrive d'un air fort tranquille :
— '- De quoi qu'on me veut?
— Rosalie, est-ce que vous avez pris ce chapon pour un beef teck?
— Ah! la bonne farce... comme A ça se ressemblait !
— Alors pourquoi nous servez-vous une volaille saignante?., il n'y a rien de mauvais comme la volaille pas assez cuite... Voyez cette aile... il n'y a pas moyen de manger cela,
it«.
— Ah ! dame ! monsieur m'avait tant recommandé de ne. pas la faire trop cuire !
— Trop cuire!., sans doute ! trop est mauvais, mais crue est pire...
— Si on le remettait au feu ? dit madame.
— Oh ! fi donc !.. ce serait détestable à présent ! Rosalie, vous acconunoderez demain ce chapon à la marengo ; vous découperez tous les membres, puis vous mettrez un peu d'huile fine, des champignons et un soupçon d'ail... vous entendez?
— Oui, monsieur.
— Ajoutez quelques ronds de citron et ce sera délicieux... Vous vous rappellerez bien tout cela?
— Oh I oui, monsieur.
Et la bonne emporte le chapon dont nous n'avons eu que le fumet, mais nous savons que le lendemain il pourra être déh'cieux accommodé à la marengo... c'est toujours bien agréable.
L'amphitryon, qui compte probablement remplacer son rôti avec ses petites fioles espagnoles, veut nous verser du malaga, mais je m'en défends; cependant je suis curieux de voir ce qui va arriver.
Il arrive un plat de haricots blancs, mais qui sont tellement brûlés, que quelques-uns ont la couleur des haricots rouges» bien quils soient
blancs de leur nature. C'est probablement pour nous dédommager du chapon qui n'était pas assez cuit, les haricots le bont tant qu'ils en sont amers. Je fais semblant d'en manger quelques-uns, puis, comme je trouve que la plaisanterie a duré assez longtemps, je me lève vivement, en me tenant le ventre, et en m'écriant : *
— Votre malaga me produit l'effet de la limonade Rogé... Je suis forcé de vous quitter...
— Quoil déjà, sans prendre du dessert?..
— Non, je trouve qu'il arriverait trop tôt...
— Au moins vous allez nous laisser madame?..
— Ce sera comme elle voudra !
Mais ma femme n'avait pas plus envie que moi de rester. Nous mourions de faim tous les deux. Nous nous sauvons, tandis que le voisin nous crie :
— La première fois, nous mangerons de ma chasse!..
Cette fois-là me suffisait; je conviens cependant que c'était assez curieux et nous en avons ri, quand nous avons eu dîné. Voilà pourtant à quoi Ton s'expose euf cédant aux sollicitations de personnes que l'on ne connaît que superficiellement. Diner
chez quelqu'un, c'est lui donner une grande marque de conRance. Il en abuse quand il vous traite mal. N'invitez pas les gens, ou traitez-les bien, je ne sors pas de là.
Le récit de M. Rocaille a beaucoup amusé la société, d'autant plus que Lépcadie a juré que son mari n'avait rien amplifié, rien ajouté, et que le fait était réellement historique.
— Je suis enchanté d'être prévenu, dit M. Brochenbiche,car ce monsieur Gâteau m'a aussi engagé plusieurs fois à aller déjeuner avec lui. Mais je ne vais jamais que dans les maisons oîi je sais que ron traite bien.
— Alors, c'est un compliment que vous m'adressez, monsieur.
— Non, madame, c'est une vérité que je con-
slate... Ce n'est pas que je sois gourmand... je mange fort peu!..
— Et il a repris deux fois du macaroni, dit Rocaille à Toreille de son voisin.
— Un verre de pomard, Brochenbiche?
— Non, merci, je m'en tiens au bordeaux. Je ne >hange jamais de vin!
— Le pomard est du ileclar, dit M. Lambert.
— Eh bien, alors je vais en risquer un doigt... pour le goûter ^eulemenl...
Le gros Georges, après avoir rempli le verre de Brochenbiche, qui feint de ne point regarder pendant qu*on lui verse, dit à son ami intime :
— Eh bien, Contran, à quoi pensez-vous donc?
vous semblez ce soir avoir perdu votre gaieté habituelle.
— Monsieur songe sans doute à la jarretière dont on lui a fait présent, dit Hortense, d'un ton railleur.
— Ah! madame! vous paraissez blâmer Faction de cette jeune fille... Sans elle, cependant, j'aurais attrapé au moins un rhume de cerveau...
— Je ne la blâme pas, monsieur... seulement je trouve que le vent vous a singulièrement servi ce matin!
— Ah ! Dieu ! s'écrie Rocaille, je voudrais bien qu'il m'arrivâl aussi une aventure... venteuse!..
— Eh bien, monsieur, qu'est-ce que j'entends, qu'est-ce que vous osez dire?
— Rien, Léocadie, je plaisante, voilà tout.
— Messieurs, dit madame Dartinelle, j'espère, au dessert ou dans la soirée, vous procurer aussi une distraction agréable.
— Auprès de vous, madame, on ne les désire pas, au contraire.
— Oh ! monsieur Lambert, vous savez bien que je n'aime pas les compliments. Messieurs, voilà ce dont il s'agit : j'ai une filleule, une filleule trèsgentille... je l'ai tenue sur les fonts à l'âge de dix ans et aujourd'hui elle en a dix-huit.
— Prenez garde, ma chère amie, dit madame Rocaille, vous venez de nous faire savoir que vous avez vingt-huit ans.
— En effet, madame, c'est mon âge, mais je n'ai aucune raison pour le cacher. Revenons à ma filleule, elle a donc dix-huit ans; c'est une trèsjolie fille j une brune piquante... vous en jugerez ce soir, car sa mère va la marier dans six jours... elle épouse un beau garçon... un blanchisseur. Je ne le connais pas encore, mais ce soir la maman
doit venir me présenter son gendre, qu'elle vient me recommander, et en même temps nous inviter à être delà noce de sa fille... ma filleule, vous comprenez que je ne puis pas refuser cela.
— Eh ! d'ailleurs, pourquoi refuser? dit Georges. Une noce de village, c'est quelquefois fort 'amusant ! fort drôle. Et puis cela change de toutes ces noces à cérémonies, où Ton bâille à se décrocher la mâchoire ! Je me fais une fête d'aller à celle-ci. Contran, il faudra y venir avec nous?
Depuis que madame Dartinelle a donné des détails sur sa filleule, Contran a sur-le-champ pense à sa rencontre du matin, qui lui a dit aussi qu'elle se mariait dans six jours. Le portrait que la belle veuve a fait de la future mariée se rapporte fort exactement au physique de mademoiselle FéHcité. Mais il se garde bien d'en rien dire et se borne à répondre ,> son ami:
— J*irais très-volontiers avecvous... à cette noce de village, si j'y étais invité ; mais je ne suis point invité, moi.
— Qu'à cela ne tienne ! nous pourrons y mener toutes les personnes de notre connaissance qui désireront y venir; nous sommes certains que nos amis seront bien reçus. N'est-il pas vrai, ma sœur?
— Sans doute, mon frère, d'autant plus que votre intentijon, je pense, n'est pas d'aller au dtner, mais seulement le soir au bal... et, au bal, nous pouvons mener tous ceux qui désireront venir avec nous...
— S'il en est aiilsi, madame, permettez-moi de m'inscrire pour vous accompagner à cette noce villageoise, dit Oswald, je n'ai jamais été à pareille fête, cela me procurera un double plaisir...
— Comme cela vous sera agréable, monsieur.
— Oh ! nous irons aussi... n'est-ce pas, Rocaille? Je connais un peu la maman Boulafour... blanchisseuse de fin... elle m'a blanchi, mais elle prend trop cher... C'est sa allé qui se marie, n'est-ce pas, chère amie?
— Oui, madame. C'est ma filleule Félicité Boulafour...
— Tiens, pourquoi ne se nomme-t-elle pas Hortense comme sa marraine ?
— Parce que sa mère adorait le nom de Félicité... Elle s'appelle Hortense aussi, mais on ne lui donne Jamais ce nom-là I
— Je ne demande pas mieux que d'aller à celte nocel dit Rocaille, surtout si la mariée est jolie, C'jmme madame nous l'annonce*
— Oui, monsieur. Ma filleule n'a pas cet air lourd, embarrassé de la plupart des paysannes. 11 y a quelque chose de fin, de spirituel dans ses yeux... Je svm persuadée qu'elle vous plaira... Au reste, avant peu, vous pourrez en juger... et monsieur Gontran nous dira si elle remporte en gentillesse sur sa demoiselle à la jarrelière.
Gontran sourit en répondant :
— Quoi I madame, vous pensez encore à celle* là?...
— Et vous, monsieur ?
— Moi, madame!... vous savez bien que chez vous je n'ose plus me permettre de soupirer...
— Ah ! que c'est joli ce que vous dites là I Avec cela que vous avez l'habitude de demander la permission.
Ces deux dernières phrases ont été dites à demivoix, de façon à n'être entendues que par ceux qui se les adressaient.
— Moi, dit monsieur Brochenbiche, lors même que nous serions invités, je n'irais point à cette noce... On se fatigue, on rentre tard, et quand on a comme moi des douleurs... Tenez, dans ce moment, ça me tient entre les deux épaules...
— Mais je vois avec plaisir» mon ami, que cela
ne te tient pas dans la mâchoire, dit Rosine ; tu fonctionnes bien.
— Bon ! voilà ma femme qui va trouver que je mange trop ! . . .
— Et oii se fait-elle, cette fameuse noce?...
— Je rignore. Probablement chez le meilleur traiteur du pays...
— Ma foi, je ne dis pas que je n irai point au dîner! reprend Georges. Ces repas campagnards, c'est parfois original !
— mon frère, vous gêneriez ces braves gens ; ce sera assez pour eux de nous avoir au bal.
— Ma sœur, il y a un moyen pour ne jamais gêner les gens, c'est de faire tout comme eux : vos blanchisseurs dîneront en manches de chemise, eh bien ! j'ôterai mon habit en arrivant !...
— Âh ! mon Dieu, ditLéocadie, et si les femmes dansent sans corset, est-ce qu'il nous faudra faire comme elles ?
— Rassurez-vous, madame, je suis certaine que tout se passera convenablement à la noce de ma filleule, à moins que ces messieurs ne veulent y mettre le désordre...
— Allons, ma sœur, n'nyez pas si mauvaise opinion dé nous. Nous forons sauter vos paysannes
94 LA MARIÉE DE FO:>iTENAY-AUX-ROSES.
convenablement... pas trop haut; nous suivrons, d'ailleurs, l'exemple de leurs cavaliers.
— A ces bals-là, dit Rocaille, on doit danser la petite laitière!,., des danses où l'on s'embrasse... Tancienne mode ! Nos pères avaient du bon !...
— Taisez-vons donc, messieurs, il n'y a rien de plus insupportable que ces figures-là I... Être obligée de se laisser embrasser par quelqu'un qu'on ne connaît pas, ou qui vous déplaît... Fi! c'est stupide. Je trouve, moi, que nos pères mettaient trop d'em- . brassades dans leurs actions, et de ce côté, nous avons infiniment amélioré les cérémonies.
— Oui, on s'embrasse moins devant le monde.* • mais le diable n'y perd rien I...
— Au moins, monsieur, les apparences sont respectées.
— Ah ! oui!... les apparences I C'est un rideau derrière lequel on peut tout faire; mais il faut qu'il soit toujours tiré.
On venait de servir le dessert, lorsque le domestique vient annoncer que madame Boulafour et sa fille demandent si elles peuvent avoir l'honneur de saluer madame Dartinelle.
— Oui, sans doute, faites-les entrer. . . Mais estce qu'il n'y a pas un honune avec elles?
— Non, madame, il n'y a que la maman et votre filleule...
— N'importe! Introduisez-les. La compagnie veut bien permettre que je reçoive cette visite à table?
— La compagnie en est même très-satisfaite...
— Parbleu 1 dit Georges, nous ferons boire un verre de Champagne à la mère Boulafour et à sa fiUe.
Les campagnardes sont introduites. La maman Boulafour est une énorme femme aussi large que grosse; on ne lui voit plus de taille; c'est une futaille montée sur deux pieds. Elle a pu être jolie, gracieuse même ; maisde tout cela, il ne reste qu'une grosse face bourgeonnée, des yeux cachés par les joues, et un nez en tire-bouchon, qui est orné d'une infinité de petits rejetons. Quant à sa fille, la filleule de madame Dartinelle, nous ne vous ferons pas son portrait, puisque vous la connaissez déjà. Seulement, nous dirons que pour venir faire visite à sa marraine, elle avait fait de la toilette, et qu'au premier abord, sous ce petit bonnet bien posé, bien plissé, et avec cette robe d'une étoffe soie et coton qui lui pinçait fort bien la taille, ses yeux, qu'elle tenait baissés, et son airmodesle, on ne
reconnaissait pas tout de suite la villageoise, aux allures rustiques, qui ramassait des noix le matin.
MaisGonlran ne pouvait s'y tromper ; d'ailleurs, il ne conservait aucun doute depuis qu'il avait entondu Hortense prononcer les noms de sa filleule. Maintenant, toute sa crainte est que, en le voyant, la jeune fille ne laisse échapper quelque exclamation qui apprenne à la compagnie qu'elle est l'héroïne de l'aventure où le vent a joué un si grand rôle ; et, dans son intérêt même, il pense qu'il vaut beaucoup mieux que la société n'en sache rien. Sans quoi la pauvre Félicité serait exposée à une foule de quolibets, que ces messieurs et surtout le frère de sa marraine ne manqueraient pas de lui décocher.
Aussi, lorsque les deux femmes enlrent dans la salle à manger, Gontran a-t-il soin de baisser la tête et de ne pas se mettre en évidence. La blanchisseuse fait révérence sur révérence, et, en voyant tout ce monde, ne sait si elle doit avancer. Félicité, tout en saluant, pousse sa mère pour qu'elle ne reste pas contre la porte. Tandis que madame Boulafour murmure :
— Âh I pardon, madame et la compagnie, je vous dérange... J'avons mal pris notre temps... Je vous demandons bien excuse,,.
LA FILLEDLE. 97
— Avancez donc, madame Boulafour, dit Hortense, vous ne nous dérangez pas du tont. Les personnes qui sont ici désiraient beaucoup que je leur présentasse ma filleule... Viens donc, Félicité, viens donc, que je te regarde... car j'ai dit que j'étais fière de ma filleule... et je veux que tu ne me fasses pas mentir.
La jeune fille et sa mère s'approchent de madame Dartinelle. Heureusement le côté par où elles viennent est occupé par monsieur Brochenbiche, et Contran, se trouvant masqué par la maîtresse de ^
la maison, ne peut d'abord être envisagé par les nouvelles venues. Sur sa route. Félicité a déjà entendu des murmures flatteurs, et lorsque sa marraine lui prend la main et la présente à la compagnie, en disant : « Mesdames et messieurs, je vous présente ma filleule qui se marie dans six jours, » chacun se récrie sur sa gentillesse et lui fait son compliment.
Mais, comme Hortense n'a pas entendu la voix de Contran se mêler à celles de ces messieurs qui font l'éloge de sa filleule, elle se tourne et s'adresse à
lui:
— Eh bien, monsieur, vous ne dites rien à la luture mariée?
Contran est fort embarrassé ; il n'y a plus moyen de se dérober aux regards, il est forcé de se tourner du côté de la personne qui est là près d'Hortense ; cependant il s'arrange de manière à ce que ce soit presque derrière le dos de la belle veuve que ses regards rencontrent ceux de Félicité et que celle-ci paisse Tenvisager. En reconnaissant le beau monsieur auquel le matin elle a donné sa jarretière, la jolie brunette a fait un mouvement de surprise et un petit: Ah! lui est échappé. Mais personne n'a remarqué le mouvement , le petit cri seulement a été entendu par llortense, qui se retourne en disant :
— Qu'as-lu, ma chère amie?
— Rien, ma marraine, répond Félicité, c'est que j'ai marché sur quelque chose... qui m'a fait glisser... J'ai eu peur de tomber.
Tout en prononçant ces mots, d'une voix émue, Félicité regarde Gontran, en lui faisant un petit signe pour lui prouver qu'elle Ta compris. Celui-ci s'empresse de dire :
— Madame, je vous fais compliment de mademoiselle votre filleule... je suis enchanté de faire sa connaissance... Et si elle veut bien m'adraettre au bal de ses noces, je serai très-filatté de danser un quadrille avec elle.
Félicité fait la révérence, en balbutiant:
— Ah I monsieur... ce sera bien de Thonneur pour moi... assurément.
— Oh ! oui, monsieur, s'écrie madameBoulafour certainement que nous serons bien flattés si vou venez à sa noce, vous et toutes les personnes de la société ici présente. . . ainsi que tous les amis et con-
naissances de madame Dartinelle, qui est la marraine de ma fille et qui lui a donné une ben jolie' dot...
— Chut! madame Boulafour, on ne parle pas de ces choses-là...
— Tiens I pourquoi donc qu'on n'en parlerait pas I . . . Il y a tant de gens qui se plaisent à faire du mal, ça dédommage de pouvoir en citer qui font du bien...
— Mais dites-moi donc, maman Boulafour, il me semble que vous deviez nie présenter ce soir votre gendre... monsieur Cadet Fouillaupot, que je ne connais pas...
Un éclat de rire général accueille le nom du futur époux.
— Fouillaupot I s'écrie-t-on de toutes parts.
— Coiliment! dit Georges, le mari de cette charmante fille s'appelle Fouillaupot?
— Oui, monsieur, si vous voulez bien le permettre, c'est le nom de mon gendre. Et pourquoi donc qu'on ne s'appellerait pas Fouillaupot? C'est un nom comme un autre... et puis, d'ailleurs, le nom, qu'est-ce que ça fait, pourvu qu'on soit un honnête homme et un bon travailleur, v'ià le principal?..
— Certainement, maman Boulafour, reprend Hortense, ne i'aites pas attention aux plaisanteries de mon frère... pourvu que ma filleule soit heureuse, elle sera toujours bieh nommée !
— Oh ! ma sœur, vous avez beau dire, je ne pourrai jamais appeler cette belle enfant : madame Pot-au-Feu!...
' — Ce n'est pas Pot-au-Feu, monsieur, puisque c'est Fouillaupot...
— L'un vaut l'autre, et je crois que j'aimerais mieux Pot-au-Feu !
— Oh ! dit Félicité, mon futur s'appelle aussi Cadet, et je ne l'appellerai que comme cela.
~ Vous ferez bien, ma chère. Cadet est plus simple... Tout le monde enviera le sort de voire Cadet !
— Mais vous ne m'avez pas répondu, reprend Hortense. Pourquoi ce monsieur Cadet, ne vous a-t-il pas accompagnées?
— Mon Dieu, madame la marraine, je suis bien sûre que ce n'est pas de sa faute. Il devait venir nous prendre à huit heures. Nous avons attendu, voilà qu'il est bientôt neuf heures ; ma fille, qui s'impatientait, n'a pas voulu tarder davantage ; elle voulait à toute force voir sa marraine aujourd'hui, et puis elle a dit : « Si mon futur vient, cela lui apprendra à me faire attendre ! »
— Bravo ! mademoiselle a raison, s'écrie Georges, elle n'est pas faite pour attendre !
— Mais moi, reprend la blanchisseuse, je som mes ben sûre que ce n'est pas la faute de Cadet Fouillaupot, s'il n'est pas venu ; il aura été retenu chez son patron, monsieur Poupard, un homme bien considérable et qui cède son fonds à mon gendre... Vous jugez que celui-ci lui doit des égards... Madame connaît-elle monsieur Poupard?
— De nom, seulement.
— Et cet homme considérable y dit Georges en riant, quel métier faisait-il ?
— Il est maître blanchisseur, monsieur. C'est la crème des hommes... Oh! il sera de la. noce, vous le verrez...
— Je ne serai pas fâché de voir la crème des hommes, car je n'en ai encore connu que le laid!
102 LÀ MARIÉE DB FOMTEMAY-ÂUX-ROSES.
Pendant que sa mère cause, mademoiselle Félicito jette quelques regards en dessous sur Contran, qui fait son possible pour garder son sérieux. Mais, quoique la jeune (ille se tienne contre sa marraine, et se penche derrière son dos, lorsqu'elle porte les yeux sur celui auquel elle a donné sa jarretière, Hortense en se tournant vivement a surpris un de ces coups d'œil furtifs et cela éveille ses soupçons.
— Madame Boulafour, y aura-t-il un souper à la noce de cette jolie fiancée? demande Georges.
— Oh ! monsieur... je ne pourrais pas vous assurer ça... même je pourrais dire tout de suite que le soir on se bornera aux rafraîchissements. Mais par exemple, le repas sera soigné et copieux ! on se meitia à table à trois heures et on y restera jusqu'à neut, pour avoir le temps de manger. J'es^ père ben que monsieur nous fera l'honneur d*en être, ainsi que toutes les personnes de la compagnie ici présentes..*
— Merci, merci, madame, nous irons au bal de noce de cette belle enfant, disent tes dames...
— Mais ne comptez pas sur nous au dîner...
— Oh ! tant pis I madame la marraine, ça nous aurait fait beu plaisir de manger un morceau avec vous...
— Écoulez, mère Boulafour, dit Georges, je vais, moi, arranger les choses de manière à satisfaire tout le monde. J*offre un souper à toute la noce et j'aurai soin qu'il soit digne de la mariée...
— Un souper? ah I monsieur, vous êtes ben honnête... Ma fine! j'ai envie d'accepter... Qu'en dis -tu, Félicité?
• — Dame, ma mère, je dis... que ça égayera fièrement la soirée... Et puisque monsieur nous fait cette poUtesse... il faut accepter. .•. Je suis ben sûre que mon futur ne refuserait pas !..
— Alors, nous acceptons vot' souper, monsieur Varicourt, et nous nous arrangerons en dînant pour ne pas trop nous emplir, afin qu'il nous reste un peu de place pour le souper.
— C'est cela... A propos, où se fait votre repas de noces? il faut que je le sache pour y commander mon souper.
— Monsieur, ce sera à la Corne d'abondance,,. un excellent {raileur... qui a de beaux salons... un jardin et des bosquets.
— Très-bien, k h Corne d^ abondance... J'aime beaucoup cette enseigne-là... C'est votre il lie qui a choisi cet endroit?
— Non* monsieur, c'est Cadet Fouillaapot.
— Cela fait reloge de sa perspicacité.
— Je trouve charrnante Tidée du souper, dit Contran.
— Oui, ajoute Rocaille, aussi je m'empresse de vous assurer, dame Boulafour, que tous pouvez compter sur nous...
— Oh! nous irons aussi, dit Rosine Rrochenbiche. Les soupers, c'est toujours drôle, n'est*ce pas, mon ami ?
— Nous irons... parlez pour vous, madame!.. Avec mes douleurs, vous voulez que j'aille passer la nuit?.. Merci ! je serais gentil le lendemain...
— Eh ! mon Dieu ! monsieur, vous ne serez pas autrement qu'à l'ordinaire, puisque vous souffrez toujours... Au reste, si vous ne venez pas, j*irai avec madame Dartinelle...
— Maintenant que nous avons eu Thonneur de voir ta marraine et toute sa société, dit la blanchisseuse, nous allons nous en retourner chez nous, n'est-ce pas, Félicité?
— Oui, ma mère.
— Un instant I s'écrie Georges, vous allez auparavant accepter un verre de Champagne... nous voulons trinquer et boire à la santé de la mariée...
— Ahl c'est ben de Thonneurl.. Va pour le
U FILLEULE. î03
Champagne... Et cet imbécile de Fouillaupot qui n'est pas venu !
— Soyez tranquille,^ maman Boulafour , si le futur arrive plus tard, il y en aura encore pour lui.
On donne des verres à la blanchisseuse et à sa fille. Le Champagne est versé, on boit à la santé des futurs époux. Pendant que la maman accepte un second verre, Hortense se lève, puis fait signe à Félicité de la suivre. Celle-ci obéit, en jetant encore un coup d'oeil à Gontran. Hortense emmène sa filleule dans une pièce voisine, où elles sont seules, et tout en la regardant entre les deux yeux, lui dit:
— Où as-tu été ce matin, Félicité?
— Ce matin, ma marraine... mais j'ai été voir ma cousine ^ui est couturière... qui me fait ma robe de noces...
— Ta cousine demeure loin de chez toi ?
— Oh 1 oui, très-loin.., elle est tout près de Sceaux...
— Et tout en allant chez ta cousine, tu t'amusais à ramasser des noix que le veut faisait tomber?
Félicité se trouble, rougit et balbutie :^
— Ah ! ma marraine !.. mon Dieu... est-ce que vous savez ?..
— Ce qui t'est arrivé ce matin, avec ce monsieur qui était assis à ma droite... Oui je sais tont. Monsieur Gontran nous avait raconté son aventure.
— Ma marraine, «vous savez alors que ce n'est pas ma faute... c'est le vent qui est cause de tout!..
— Sans doute... c'est le vent en premier lieu... Mais d'abord, par un temps pareil, on ne s*amuse pas à chercher des noix à terre.
— Mais au contraire, marraine, puisque c^e8t le vent qui les abat.
— Enfin, passons sur cette partie de Taventure. Tu trouves ensuite la casquette de M. Gontran, et tu la lui rapportes •;.
— Est-ce qu'il ne fallait pas la lui rendre, marraine? ^
— Si, mais c'était assez. Tu n'avais nullement besoin d'ôter une de tes jarretières pour la donner à ce jeune homme.
— Je n'avais rien pour faire une bride à sa casquette, et sans bride, par le vent qu'il faisait, elle ne serait pas restée longtemps sur sa tête...
— Cela ne te regardait pas, tu devais rendre la casquette et t'en aller.
— Ce monsieur avait été si obligeant pour moi, quand le vent relevait mes jupes sur ma tête... que je n'y voyais plus clair... '
— Eh ! mon Dieu ! le premier venu en aurait fait autant...
— Oh ! il y en a qui y auraient mis bien plus de temps...
— Enfin, ma chère amie, souviens-toi que donner sa jarretière à un homme, c'est... c'est trèsinconvenant... Et si ton tûtur savait cela, crois-tu que ça lui ferait plaisir ?..
— Oh! Dieu non!., il est si jaloux!.. iMais ce monsieur ne le lui dira point... n'est-ce pas, marraine, vous le lui recommanderez bien?..
— Oh ! je n'aurai pas besoin de le lui recommander... Tu vois bien qu'en te faisant tout à Thenre son compliment, monsieur Gontran n'a pas fait semblant de te reconnaître...
•-r- C'est vrai... Comment donc avez-vous deviné que c'était moi l'héroïne de son aventure du matin?
— Crois-tu que je n'aie pas vu tes signes et les regards furtifs que tu jetais sur ce monsieur, ma chère amie? tu n'es pas encore assez fine pour me tromper; cela viendra peut-être. En attendant, sois
prudente, et surtout ne cause pas en particulier avec monsieur Contran... qui a la réputation d'un séducteur... cela amènerait bien vite des scènes désagréables entre toi et ton mari,
— Oh! cela suffit, ma marraine... Je me rappellerai vos conseils...
— Et maintenant viens, allons retrouver la société.
Hortense rai&ène Félicité à sa mère, à laquelle elle dit :
— J'avais différentes choses à demander à ma filleule... voilà pourquoi je m'étais permis de l'emmener...
— Oh ! madame ! est-ce que vous n'êtes pas la maîtresse? ma fille est autant à vous qu'à moi... Et pendant ce temps-là, ils m'ont encore fait boire des rasades, que je commence à y voir double. Allons, viens, Félicité. Bien le bonsoir, la compagnie!.. A samedi prochain... à la Corne (T Abondance... et puis le matin à midi à l'église...
— Comptez sur nous, maman Boulafour.
La blanchisseuse est partie avec sa fille. Félicité
a fait de belles révérences à tout le monde, mais
ans oser lever les ;^eux sur Contran. Lorsque llor-
tense va se rasseoir à sa place, elle adt^esse un sourire moqueur à celui-ci, en lui disant à voixbasse:
— J'avais bien deviné... c'était elle...
Gontran sourit à son tour, en répondant :
— Je savais bien, madame, qu'on ne pouvait rien vous cacher.
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CADET FOUJIUCPOT. il^
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CADBT FOUILLAUPOT
Après le départ de Félicité et de sa mère, chacun émet son opinion sur la Bancée :
— Elle est fort gentille, dit Oswald Lambert, mais elle affectait un petit air timide, qui, je crois, n'est pas dans ses habitudes ; sa figure annonce plutôt une franche espiègle...
— * Elle est bien, pour une blanchisseuse, dit Léocadie, mais ce n'est certainement pas une beauté!,..
— Moi, je la trouve très-piquante, dit Rosine, elle a des yeux noirs bien vifs I ... n'est-ce pas, firochenbiche?
Le malade imaginaire secoue la tête en répon-
dant : .
— Elle a trop de couleur... les pomettes des joues très-rouges... mauvais signe! cela annonce toujours des poitrines faibles...
— Ah! ah! par exemple, s'écrie Georges, si celle-là devient jamais poitrinaire, je veux bien devenir diaphane, moi!... Ëtvous, Gontran, votre avis? que pensez-vous de îa future mariée?
— Je la .trouve très-agréable ; c'est une jolie paysanne.'
— Est-ce qu'elle ne vaut pas votre demoiselle à la jarretière?
— Oh! ce n'est pas du tout le même genre. ..
celle-ci est infiniment mieux!...
— C'est drôle, dit Rocaille; moi, il m'avait semblé que c'était la même tournure... Mais, au fait, la filleule de madame est plus grande... n'estce pas ?
— Beaucoup plus grande et plus svelte ! répond Gontran, tout en regardant la belle veuve, qui murmure très-bas :
— C*est bien... vous mentez très-convenablement! on voit que vous en avez l'habitude.
Il n'y a pas un quart d'heure que la mère Bou-
CADET FOUILLAUPOT. Ii5
lafour et sa fille sont parties. La société est encore à table, continuant à manger son dessert, lorsque la domestique vient annoncer de nouveau :
— Voilà monsieur Cadet Fouillaupot qui demande s'il peut avoir l'honneur de saluer la marraine de sa future épouse.
— Ah ! c'est le gendre en retard !... Mais sans doute, qu'il entre, ce monsieur...
La domestique sort.
— Je suis très-curieux de connaître monsieur Fouillaupot ! dit Georges. Si le personnage répond à son nom, il doit^tre grotesque!..,
— Attendez, messieurs, attendez, dit Hortense ; les noms sont quelquefois bien trompeurs!...
La domestique reparaît seule.
— Eh bien, pourquoi ce monsieur n*entre-t-il pas ? demande Hortense.
— Pardon, madame, c'est qu'il y en a un autre avec lui... et le futur marié vous prie de lui permettre de vous présenter son patron...
— Ah! cela n'en finira donc pas?,.. Il parait que c'est la soirée aux présentations... Mais sans doute, qu'il nous présente sou patron... il sora bien reçu I
— Parbleu ! dit Georges... c'est celui d )nt nous
iè.
114 LA HâRIëë De FûxNTËiNÂÏ-ÂUX-ROSBS.
a parlé la maman Boulafour... la crème des hommes ! . . . Messieurs, attention ! . . . nous allons voir notre crème, espérons qu'elle nous fera honneur.
Les deux hommes paraissent à la porte de la salle à manger. Cadet Fouillaupot est un grand garçon long et mince comme une asperge, la tête en pointe, le nez de même, des yeux bleu faïence, qu'il roule continuellement de gauche à droite, comme s'il cherchait toujours quelqu'un, entin un air bête qui veut se donner quelque chose de malin et qui n'y parvient pas.
Le patron, M. Poupard, est un petit homme de cinquante-cinq ans, bien gros, bien joufOu, qui a Tair d'une boule, sourit toujours et ne dit pas un mot sans avoir auparavant salué la société. Ces deux personnages forment un assemblage grotesque ; ils se sont arrêtés tous les deux sur le seuil de la porte. C'est à qui n'entrera pas le premier: la boule pousse Tasperge, celle-ci à son tour se recule pour céder le pas à la boule. Cet assaut de politesse semble vouloir se prolonger longtemps, lorsque Georges leur crie :
— Messieurs, entrez donc tous les deux ensemble, cela vaudra mieux.
Le futur et son patron suivent ce conseil. Ils sont
CADET FOUILLAUPOT. 115
entrés enfin, et le grand Cadet, tenant le petit homme par la main, s'approche de madame Dartinelle, et balbutie :
— Madame veut-elle bien me permettre de lui offrir monsieur Poupard, mon patron, qui me cède son fonds à Toccasion de mon mariage avec Félicité Boulafour... que je suis en train d'épouser... et qui désirait présenter ses vœux à la marraine de Félicité:., que je suis toujours en train d'épouser... et que ça ira comme sur des roulettes, vu que j*aurai toutes ses pratiques?
Pendant que son ex-garçon s'exprime ainsi, monsieur Poupard n'a pas cessé de saluer la maîtresse de la maison. Hortense, qui veut mettre fin à ces courbettes, qui doivent horriblement fatiguer la grosse boule, s'empresse de répondre :
— Je suis charmée de faire la connaissance de votre patron... et je remercie monsieur de sa visite.
Ici M. Poupard veut commencer une phrase:
— Ah! madame... certainement... ahl certainement, madame. ..
La suite ne veut pas venir. Hortense reprend :
— Hais, monsieur Fouillaupot, nous venons de voir votre future et sa mère. Ces dames vous attendaient... Pourquoi n'étes-vous point v«nu avec
elles?... Madame Boulafour se faisait un plaisir de me présenter elle-même son gendre.
— Ah ! madame. . . je vais vous dire une chose ! . . . Dans les affaires... comme mon patron vous Ta si bien dit tout à l'heure... on n'est pas toujours libre... comme Toiseau qui yoltigcl... Si l'oiseau était blanchisseur, certainement il ne voltigerait pas tant !
— Voilà une réflexion d'une grande profondeur ! s'écrie Georges, et je suis émerveillé de ce que monsieur Fouillaupot ait de si fortes pensées !
— Ah 1 monsieur, c'est que... je vas vous dire une chose... j'ai lu pas mal !... ah I j'ai lu zavec assez de fruit I
— On B'en aperçoit en vous écoutant!... et je suis sûr que monsieur votre patron est fier de son élève. ••
Monsieur Poupard salue et balbutie :
— Monsieur... pour ce qui est de moi... assurément... et puis... je porte Cadet dans mon cœur...
— Merci, patron. Je vous rends la réciproque...
— Messieurs, nous allons boire du Champagne au bonheur des futurs époux ! . . .
. — Ahl très-volontiers... car... je vas vous dire
CADET FOUILLAUPOT. 117
une chose... le Champagne... c'est mon idée fisque^ d'autant plus que je n en ai jamais bu !.. .
Le Champagne donne plus d'assurance à M. Poupard, qui croit devoir aller trinquer avec chaque personne de là société. Quant à Cadet Fouillaupot, qui veut faire le beau parleur, il dévient très-bavard et ne cesse de répéter sa phrase favorite : a Je vas vous dire une chose ! »
— Savez-vous bien, monsieur Fouillaupot, que vous allez avoir une très-jolie femme I dit Rocaille.
— Mais oui, monsieur, je le sais... j^en suis même convaincu... Mais c'était mon idée fisque d'afvoir une épouse soignée...
— Elle a des yeux noirs qui disent bien des choses! reprend Georges.
— Oui, monsieur, oh I ses yeux sont reluisants I Hais, je vas vous dire une chose, il faudra qu'elle marche droit... ou sans cela ça n'ira que d'une... Âh! pardon, j'allais dire une bêtise...
— Continuez donc pendant que vous y êtes !
— Je veux dire que, si Félicité bronchait, c^ irait mal!
— Comment! monsieur, dit Léocadie, est-ce que vous seriez jaloux ?... Fi donc I... c'est très-ridicule t
lis LA MARIÉE DE FONTENAY-AUX-ROSES.
— Madame,., je vas vous dire une chose, j'aime mieux être ridicule que d'être.., vous comprenez bieni
— Mais l'un n'empêche pas l'autre, monsieur!
— D'ailleurs, c'est pas tout ça ! Je marcherai droit, ma femme doit marcher droit aussi I
— Une femme ne marche pas comme un homme.
— Je mettrai la mienne au past...
— Prenez garde, monsieur. Fouillaupot, ma filleule a une mauvaise tête... je la connais, je l'ai étudiée ; ce n*est pas en voulant faire le maître que vous obtiendrez rien d'elle. Ce n'est qu'avec de la douceur que vous vous ferez écouter.
— Oh ! madame peut être tranquille... Je vas vous dire une chose: je suis doux comme ud agneau, pourvu qu'on ne m*ostine pas!... Mais la vertu, la fidéhté... en ménage, je ne conùais que ça. . . comme les tourtereaux. . . n*esl-^e pas, patron? Là où notre honneur est sur le tapis, il ne s'agit plus de plaisanter!...
— Sans doute, répond la grosse boule, en saluant la domestique qui passe, la fidélité... en ménage... c'est forcé!... Feu ma femme m'a quitté plusieurs fois, mais c'était pour de bons motifs. Quand elle avait une parente ou une amie ma-
CADET FOUILLAUPOT. 119
lade, elle me disait : Mon gros, l'amitié m'appelle. . . je vole vers l'amitié ; mais, sois tranquille, je te reviendrai toujours... Et, en effet, elle revenait en très-bon état!
— Ceci prouve, monsieur Poupard, que vous n'étiez pas jaloux, dit Léocadie, et cela fait votre éloge.
— Eh bien, moi, s'écrie Cadet, je ne serais pas si complaisant que le patron... Ma femme aurait beau me dire: L'amitié m'appelle I je lui répondrai: Elle peut t'appeler tant qu'elle voudra... je te défends de lui répondre, et je te défends de quitter le foyer de Thyménée... parce que... je vas vous dire une chose : Une femme, quand elle est loin de son mari... et qu'un enjôleur lui en conte... 0n vous dira : Une fois n'est pas coutume I trèsbien ; mais moi, je connais le proverbe : « Quand on a vu le loup, on y retourne I x>
Toute la société rit, et Contran s'écrie :
— Ma foi ! je ne connaissais pas ce proverbe*là mais il est fort bon I
— N'est-ce pas, monsieur, qu'il est juste?...
— Comme tous les proverbes, monsieur Fouillaupot, qui sont, dit-on, la sagesse des, nations, et, cependant, mentent quelquefois.
— Et demeurez-vous chez votre belle-mère avec votre femme? dit Hortense au. futur.
— Oh I non, madame, nous aurons notre chez nous à part... parce qu*une belle-mère... on n'est pas toujours d'accord... elles soutiennent leur fille. J'ai loué la petite maisonnette à Lucas... Ces dames se sont chargées de la meubler... Je suis bien tranquille, rien ne manquera... Ma vieille tante, qui est un peu aveugle et sourde, nous servira de portière^ et puis elle fait la cuisine ; elle distille la soupe à l'oignon.
Madame Dartinelle se lève, en disant :
— Monsieur le futur, j'ai préparé quelque chose que je veux vous offrir à votre femme pour sa noce ; venez un moment avec moi, je vais vous montr'ir cela...
— Je suis aux ordres de madame, du momcLt qu'il s'agit d'un cadeau... et même sans cela...
— Monsieur Poupard peut venir avec vous... il sera dans le secret...
— Patron, vous entendez?... vous serez delasut* prise... Venez donc.
Hortense emmène les deux hommes dans ,\;\ chambre à coucher. .. Là, elle ouvre sa commode t
CADET FOUILLAUPOT. 121
en tire un charn^ant peignoir en batiste, couvert de broderies, et le présente à Cadet, en lui disant:
— Voilà ce que je me propose de donner à ma filleule... ce que je veux qu'elle trouve dans sa chambre, lorsque vous la ramènerez chez vous après le bal...
— Âh ! que c'est joli I que c'est joli ! . .. Regardez donc, patron...
— Oui... c'est une chemise?
— Non, monsieur, c'est un peignoir.
— Ah! c'est un peignoir!... Â quel moment meton cela?
— Un peignoir peut se mettre avant de se coucher ou en se levant, comme une robe de chambre...
— Certainement!... un peignoir, parbleu ! Ah! comme .Félicité sera gentille avec ça I... Si madame veut me le donner... je le serrerai précieusement jusqu'au grand jour...
— Non, je ne puis pas vous le donner encore, il n'est pas fini, il y manque de la dentelle dont je veux le garnir... II faudra même pour cela que j'aille à Paris... Il faut pourtant que mon cadeau soit porté au nouveau domicile des mariés sans que ma filleule le sache...
m LA MARIÉE DE FONTENAY-AUX -ROSES.
— Je vas vous dire une chose : je viendrai le chercher avant le dîner...
— Dn jour de noces!... vous n'aurez pas le temps... votre femme sera étonnée que tous la quittiez... Attendez, voici, je crois, un moyen qui arrans[e tout. Monsieur votre patron sera certainement du repas?
— Oh ! oui, madame ! répond monsieur Poupard en s'inclinant, et plutôt deux fois qu'une !
— Mais monsieur peut aller, venir, on ne remarquera pas ses absences... Eh bien, que monsieur Poupard ait la complaisance de venir ici chercher le peignoir et il le portera en secret chez vous... Il connaît, je pense, votre nouveau domicile, vous direz à votre tante de le laisser y pénétrer. . .
— Ah ! très-bien!... comme ça, cela ira tout seul. N'est-ce pas, patron, vous voudrez bien venir ici, avant le repas, chercher le cadeau, et vous le porterez chez moi?... Vous le déposerez sur le lit nuptial... et, en rentrant la nuit, Félicité aura sa surprise...
— Certainement, je viendrai chercher l'objet. . . Seulement, tu diras à la portière de me laisser entrer chez toi ?
CADET FOUILLAUPOT. 123
— D'abordy je vas vous dire une chose : c'est ma tante qui gardera la maison ; elle est presque aveugle... et puis elle vous connaît, vous, patron... En entrant, vous direz : Je suis le patron de Fouillaupot, ça suffira, elle vous laissera entrer dans les lieux les plus secrets de mon logis...
— Très-bien ! Alors c'est une chose arrangée.
— Et maintenant, messieurs, dit Uortense, il ne me reste plus qu^à vous recommander le secret sur tout ceci ! • • •
— Oh ! madame peut être tranquille, c'est mort !
— D'ailleurs ! je vas vous dire une chose, si nous •n bavardions, il n'y aurait plus de surprise... et je tiens à étonner mon épouse le jour de nos noces.
Madame Dartinelle retourne trouver sa compagnie, et le patron, ainsi- que le futur, vont prendre congé de tout le monde, lorsque Georges arrête Cadet, en lui disant:
— Monsieur Fouillaupot, j'ai prévdhu vos dames que j'offrais un souper à toute votre noce... J'aime à croire que voudrez bien l'accepter?
-r Un souper!... Comment donc, monsieur, si j'accepte! mais avec joie!... Un souper, ça ne se refuse jamais... N'est- cp pas, patron?
La grosse boule salue, en repondant :
— Oh! jamais... d'autant plus que j'ai toujours faim le soir... C'est une bien jolie galanterie... de la part de monsieur!... Je propose, Cadet, que tu lui laisses prendre la jarretière de ton épouse...
— Oh ! j'y adhère, vu que, je vas vous dire une chose, j'en ai donné une assez jolie paire à Félicité, il n'y a pas longtemps... elles doivent être encore présentables.
Hortense regarde Contran, qui tâche de ne pas rire. Georges répond;
— Pour prendre la jarretière, il faudrait être du dîner... où je ne puis aller...
— Oh! monsieur, ça peut s'arranger; on remettra cette cérémonie-là au souper peur vous attendre.
— Comme cela, c'est convenu... J'irai chercher la jarretière...
— Oh ! pas vous même, par exemple !... On y enverra le petit Balot...
— Et pourquoi donc ne voulez-vous pas que je la prenne moi-même, monsieur Fouillaupot? c^est la partie la plus séduisante de la cérémonie...
— Ah ! monsieur... doit bien comprendre... Il est trop avancé en âge pour aller se fourrer sous la table...
CADET FOUILUUPOT. 125
— De quoi diable vous inquiétez-vous?... Je m*y fourrerai, monsieur, et je m'en acquitterai bien...
— Si monsieur y tient absolument... il se mettra à quatre pattes. Mais je préviens la compagnie que je ne veux point passer toute la nuit à danser... ga fatiguerait trop ma femme!... A deux heures du matin, c'est raisonnable, je disparais avec elle.. . les autres danseront tant qu'ils voudront!
— Âhl monsieur Fouillaupot, ce serait très-mal, nous priver si vite de votre femme !
— Permettez... je ne l'épouse pas pour les autres... je la prends pour moi... Allons, patron, sa- ^y luons la société et regagnons nos lars... comme on dit dans un feuilleton de journal... qui est bien spirituel... mais on ne Ta pas continué... Mesdames, messieurs... à la revoyure!...
— Était-ce aussi dans votre journal, ce mot-là, monsieur Cadet?
— Oh ! non monsieur, je l'ai z'appris à l'école! Les deux villageois sont partis. Les dames, qui
trouvent qu'elles sont restées fort longtemps à table, se lèvent et passent au salon. Les hommes ne les y suivent pas ; il faut bien qu'ils fument un peu en buvant encore du Champagne.
— Messieurs, dit Georges, que pensez-vous du
futur mari? Ne trouvez-vous pas, comme moi, que c'est dommage de voir cette grande asperge épouser cette charmante Félicite?... La filleule de ma sœur a des yeux qui disent bien des choses, tandis que ceux de monsieur Fouillaupot n'expriment que la sottise et la défiance... car ce drôle là sera trèsjaloux, c'est facile à deviner. Voyez, il parle déjà d'emmener sa femme de bonne heure ! Qu'est-ce qui vous fait rire, Gontran?
— C'est parce qu'il ne voulait pas que vous allassiez vous-même prendre la jarretière de la mariée. . . 11 a cédé, mais en faisant la grimace!... Je crois que maintenant il regrette que vous ayez offert un souper. ^
— L'imbécile I . . . Est-ce qu'il croit que sa femme sera toujours sous ses yeux?
— Moi, dit Rocaille, je vais tâcher que ma femme prenne monsieur Fouillaupot pour son blanchisseur... les femmes viennent souvent rapporter le linge... eh ! eh... je guetterai l'arrivée de la blanchisseuse!...
— Messieurs, dit à son tour monsieur Brochenbiche, si je n'avais pas une douleur dans le côté, qui m'empêche de songer aux amours, j'aurais voulu le jour des noces jouer bien des tours au mariél
CADET FOUILLAUPOT. 127
— Le fait est, dit Oswald Lambert, que ce serait pa'm béni... de se moquer de ce monsieur-là !
— Le meilleur tour à lui jouer, dît Gontran, ce serait d'empêcher qu'il passât la première nuit de ses noces avec sa femme.
— Tiens! c'est une excellente idée, celle-là! s'écrie Georges. Messieurs, si vous le voulez, nous allons jurer de nous aider mutuellement, si cela est nécessaire, dans ce que nous entreprendrons pour empêcher M. Cadet Fouillaupot de passer la première nuit de son mariage avec la piquante Félicité...
— Oui... oui... Oh! nous ne demandons pas mieux... et nous jurons I
— Faisons mieux : parions. Celui qui aura le mieux réussi payera un dîner aux autres I
— Alors, c'est à qui gagne perd?
— C'est plus drôle!
— Soit!
— Cela est accepté !
— Voilà qui est convenu. Mais le plus grand silence sur nos projets avec ces dames... car elles jetteraient les hauts cris!... préviendraient le marié!...
128 lA MARIÉE DE FONTENAT-AUI-ROSES.
— Ohl nous ne leur en dirons pas un motl...
Des hommes, cela sait se taire 1
— Très-bien. Maintenant, allons rejoindre ces dames.
LES UOSTILITËS COMMENCENT. 120
vir
Ces messieurs ont tenu parole ; ils n'ont rien dit de leurs projets pour le jour des noces de la gentille Félicité. Mais depuis que madame Dartinclle sait que sa filleule est Théroïne de Taventure où le vent a joué un si grand rôle, elle regarde souvent Contran d'une façon singulière ; elle s'informe de ce qu'il fait dans les journées qui précèdent celle fixée pour le mariage. On dirait qu'elle redoute que rhâbile-séducteur ne cherche de nouveau à se trouver avec sa filleule ; et lorsque la maman Boulafour vient, un matin, lui annoncer que sa fille
se dispose à venir montrer sa robe de noce à sa marraine, Hortense répond :
— C'est inutile ; je ne veux pas que Félicité se dérange pour me montrer cela. Au moment de se marier, elle doit avoir trop d*occupations!... J'irai moi-même chez vous voir cette robe... cela me promènera. Et puis, en revenant, ma filleule me mènera voir le logement qu'elle doit habiter avec son mari.
Ety en effet, le lendemain, la belle veuve sort seule, laissant son frère jouer au billard avecGontran. Elle se rend chez la maman Boulafour, voit la belle robe et tout ce qui complétera la toilette de la mariée, puis elle dit à Félicité :
— Maintenant, tu vas me mener voir ton logement de dame... Je présume que tu as le droit d'y pénétrer déjà?
— Pardi ! s'écrie la blanchisseuse, ce serait drôle si nous ne pouvions plus y entrer, c'est moi qui les ai meublés, ces enfants. Vous verrez, madame, comme c'est cossu !...
Hortense se met en route avec sa filleule et lui dit en chemin :
— Félicité, as-tu revu M. Gontran, depuis que tu es venue chez moi le soir avec tq mère?
LES HOSTILITÉS GOMSUENGENT. 15t
— Non, ma marraine, je n'ai pas revu ce monsieur*. • C'est-à-dire, je l'ai aperçu hier, de loin, mais je ne lui ai point parlé.
— Ah I tu l'as aperçu de loin ! . . . et où donc cela?...
— Je sortais du logement où nous allons... Ce monsieur était dans le sentier en face... car nous avons une petite maisonnette tout entière pour nous seuls... C'est fièrement agréable, çal
— Oui, oui. Et M. Contran était dans le sçntier en face?. . . Qu'y faisait-il?
— Ah! je ne sais pas!... U regardait en l'air... Je crois qu'il admirait notre maisonnette.
— Et en te voyant, il ne s'est pas approché de toi?
— Je crois bien qu'il y venait... mais il s'est arrêté toirt court, parce que Cadet, qui était dans la maison, est venu me rejoindre...
— Ah! je comprends... Félicité, si ce jeune homme cherche à te parler, il faut l'éviter, entends-tu?
— Oui, ma marraine... Est-ce qu'il a parlé de mon accident sous le noyer. . . et de ma jarretière ?. . . Vous l'avez bien prié de ne pas dire que c'était moi^ n'esl-«e pas, marraine?
133 LA MARIÉE DE FONTEiNAY-AUX-ROSES.
— Oh! sois tranquille, il ne Ta pas dit, il ne le dira pas!... Mais il ne faut pas non plus qu'il te dise autre chose, à toi !.. .
— Qu'est-ce qu'il pourrait donc bien me dire?
— Ohî ne fais pas la niaise!... Tu sais très-bien ce qu'un monsieur galant peut dire à une femme dont il voudrait obtenir quelque faveur... Je te répète que ce M. Gontran est de ces hommes qui voudraient séduire et tromper toutes les femmes ! . . .
— Est-ce que vous croyez que ce monsieur est amoureux de moi, marraine?
— MaisnonI maisnon!...paslemoinsdu monde...
Par exemple! est-ce que ces messieurs sont jamais amoureux?... Ce serait seulement pour s'amuser à tes dépens et se moquer de toi. Je t'ai prévenue, tiens-toi sur tes gardes I
— Oui, marraine. Nous v'ià arrivées.
On trouve encore dans les villages.de ces petites maisonnettes habitées par un seul ménage. Celle des futurs époux était de ce nombre. Elle ne contenait qu'un rez-de-chaussée et un premier étage. En bas, la porte d'entrée ouvrait sur un petit corridor. A droite, étaitune pièce destinée à la vieille tante, qui devait loger avec les mariés et faire l*of-
Rce de portière; de l'autre côté était une grande salle, qui devait servir pour repasser le linge. Au fond du corridor, un escalier assez étroit conduisait an premier étage, composé en tout de deux pièces, une qui était la salle à manger, puis la chambre à coucher des époux. C'était pour celle-là que l'on avait réservé toute Télégance, tout le confortable que l'on peut imaginer au village. Le lit était dans une alcôve. Tout était frais : papiers, plafonds, meubles. Il n'y avait, à la vérité, ni étagère, ni vase de la Chine, mais en revanche un bon lit, une belle commode, deux fauteuils, de jolies chaises, une table à ouvrage, et, sur la cheminée, une assez belle . glace avec une pendule en porcelaine, entre deux grands chandeliers.
Félicité introduit sa marraine dans son futur local. La vieille tante est déjà installée dans sa loge en bas. Elle n'a pas entendu pousser la porte, parce qu'elle est sourde; mais, en revanche, comme elle y voit fort peu, elle fait un gracieux sourire à Hortense, en lui disant :
— Bonjour, mère Boulafour I Vous venez avec Tot' fille pour jeter un coup d'œil là-haut... Ohl TOUS verrez que tout est propre ; j'ai encore balayé ce matin.
La belle veuve part d'un éclat de rire, tandis que Félicité s'écrie :
— Mais, tante Nicoud, c'est pas ma mère qui est avec moi... c'est ma lâarraine... madame Dartinelle...
— Ah ! c^est une dame qui vend de la vaisselle. .. Bon, bon... faites vos affaires... moi, je me fais de la soupe.
*— Ma chère âlleule, dit Hortense, si tu comptes sur cette bonne femme jpour te dire quelles sont les pratiques qui viendront te demander, je crois que tu feras souvent des erreurs!...
— Oh! non, marraine, je n'y compterai pasi J'ai accepté la tante Nicoud parce que ça fait plaisir à Cadet que nous ayons une portière; mais je sais bien qu'elle ne verra jamais qui est-ce qui enlre, ni qui est-ce qui sort. Heureusement, je serai toujours là, moi !
Madame Dartinelle admire le futur local des nouveaux mariés ; puis elle quitte sa filleule, sans lui souffler mot du cadeau qu'elle compte lui faire. Mais, de retour chez elle, lorsqu'elle se trouve en téte-à-tête avec Contran, elle ne peut s'empê*cher de lui dire :
— Comment trouvez-vous la maison que ma filleule va habiter avec son mari?
Contran sourit, et sans paraître nullement embarrassé par cette question, répond :
— Comment savez-vous, madame, que je connais la future demeure de votre gentille filleule? -
— Je vous fais une question et vous ne me répondez que par une autre question! C'est fort adroit, monsieur, et c'est une manière de ne point répondre qui est employée avec succès.
— Madame, je vous assure que telle n'était pas mon intention en vous disant celai... Et la preuve, c'est que je m'empresse de vous dire que je trouve la future demeure des nouveaux mariés fort bien située... l'aspect en est agréable... Elle est trèsconvenable... du moins à Textérieur, car pour l'intérieur je ne le connais pas.
— Et c'est sans doute dans l'espoir de le connaître que vous vous promeniez hier dans le sentier qui est en face de cette maisonnette?
— Justement, madame, je me disais : Ha foi, si la piquante Félicité passe par ici, je la prierai de me faire voir son petit intérieur...
— Monsieur Contran, vous êtes un bien mauvais sujet!. ••
— Ah! madame... vous me flattez I...
— Vous cherchez à profiter de cette rencontre qui a eu lieu entre vous et ma filleule... de la sottise qu'elle a faite en vous donnant sa jarretière!...
' — Ah! vous appelez sottise une action méritoire... un trait charipant... qui m'a conservé ma casquette!... Madame, vous n'êtes pas charitable!...
— Tenez, monsieur, c'est très-mal ce que vous vous faites là... Certes... je ne vous aimais pas... mais maintenant je vous déteste I...
— C'est toujours un progrès que j'aurai fait dans vos sentiments...
— Mais vous ne réussirez pas dans vos tentatives criminelles... Je veillerai sur ma filleule... jusqu'au jour de son mariage !
— Vous feriez peut-être bien , madame , d* y veiller encore après!...
Uortense allait répondre, mais des visites arrivent. C'est madame Rocaille qui vient consulter sa voisine sur la coiffure qu'elle compte porter pour aller à la noce villageoise ; puis madame Brochenbriche vient aussi demander un conseil pour sa toi-
lette, car le mariage se fait le surlendemain, et ces dames n'ont pas de temps à perdre.
Gontran salue les trois dames et les laisse se livrer à leurs graves occupations. Mais en s'inclinant devant la belle veuve, il murmure à voix basse :
— Êtes-vous encore fâchée ?
Et on lui répond aussitôt :
— Je vous déteste.
Alors te jeune homme s'éloigne en se disant : — Très-bien... Ahl madame, vous ne voulez pas que l'on vous parle d'amour!... Tous les hommes vous sont désormais indifférents, disiez-vous, mais maintenant vous me détestez!;.. La haine est biw plus près de Tamour que Tindiflérence !
Contran est allé retrouver le gros Georges, qui s'écrie en le voyant :
— - Eh bien, cher ami, qu'avez -vous trouvé, qu'avez-vous imaginé pour empêcher cette grande asperge de Fouillaupot de passer la première nuit de ses noces avec sa femme?
— Ma foi, mon cher, rien encore; s'il faut vous l'avouer, même, je ne m'en suis pas occupé.
— Quoi ! vous, Gontran, vous renoncez à jouer un bon tour à un mari?
— Je n'y renonce nullement, mais je ne vois
138 U MARIÉE DE FOKTENâY-âUX-ROSES.
pas la nécessité d'y penser d'avance ; il sera temps le jour même ; alors les occasions ne manqueront point de se présenter.
— Je ne suis pas de votre avis. Je fais mon plan d'avance, et je crois que j'ai trouvé un moyen excellent pour que ce mari jaloux nous laisse faire danser sa Femme I
— Quel est ce moyen?
— Parbleu! c'est de griser ce monsieur! Au souper il n'y aura rien de si facile. Le gaillard mordait très-volontiers au Champagne.. • Je lui en verserai !
* — Hum I prenez garde I ces gens de la campagne boivent sec sans s'étourdir I . . .
— Mais ils ne boivent pas souvent du Champagne... et quand M. Fouillaupot sera complètement gris, je gage bien que sa petite femme ne voudra pas s'en aller avec lui. Os^ald est retourné à Paris, mais il sera ici après-demain, et il est probable qu'il aura imaginé quelque bon tour... Quanta Brochcnbiche, il ne faut pas le compter... à moins qu'il ne fasse prendre une médecine au marié... Reste donc Rocaille... Mais le voilà lui-même; il vient sans doute nous apprendre quels projets il a conçus.
Le voisin facétieux arrive d'un air radieux et va serrer la main aux deux amis :
— Bonjour, messieurs! . . . vous êtes seuls?. . • Bon, je suis enchanté de vous trouver ensemble. Nous allons causer d^ nos petits projets relativement à la charmante mariée... Car c'est après-demain; cela approche I
— Oui, nous savons que c'est après-demain.
Eh bien, voisin Rocaille, avez-vous trouvé quelque expédient pour empêcher le marié d'emmener sa femme avant le jour?
— Ohl certainement, j'ai trouvé!., pardieu je ne suis pas endormi!., et je crois mon idée lumineuse ! . .
— Voyons cette idée lumineuse.
— Au souper, je fais naître une querelle entre le marié et quelque rustre de la noce, auquel je dirai que monsieur Fouillaupot s'est moqué de lui. Les paysans ont excessivement d'amour-propre, ils ne veulent pas que l'on se moque d'eux ; le vin aidant, mes gaillards seront bientôt aux prises... ils se battent, je glisse une pièce de cinq francs à un gamin qui fait semblant d'avoir été blessé en voulant séparer les combattants, il crie, on va chercher la garde, les gendarmes arrivent, ils arrêtent les
tapageurs, les conduisent au po^te, et le marié y passe la nuit au lieu de la passer près de sa femme. Hein?... que dites-vous de cela?..
Les deux amis secouent la tête et ne paraissent pas enchantés du moyen trouvé par M, Rocaille.
— Gela me parait difficile dWécution! dit Georges.
— Je n'aime >>as que vous fassiez arrêter le marié, dit Gontran. H faudrait l'éloigner par un autre moyen... «
— Ma foi, je n'en vois pas d'autre. Celui-ci me semble tout simple, tout naturel. Une dispute entre des paysans, ce n'est pas chose rare! ks coups de poings volent, la garde vient mettre le holà, cela se voit tous les jours.
— C'est possible, mais je trouve votre expédient dangereux... Enfin, libre à vous de l'essayer : moi, je me contente dégriser le maii, Contran essayera probablement d'obtenir un rendez-vous de la petite fenlme... nous verrons ce que notre ami Oswald Lambert aura imaginé.
lî
Le grand jour est arrivé ; le grand jour est celui où Ton se marie, où Ton engage sa liberté, son cœur, sa personne, tout son avenir!.. Cela mérite bien que Ton y réfléchisse avant de s'engager ; Beaumarchais dit « que Ton devrait y réfléchir toute sa vie... » Beaumarchais n'avait probablement pas à se louer du mariage !.. ni Molière non plus, ni la Fontaine non plus, ni Jean-Jacques Rousseau non plus ; Voltaire a été plus adroit : il ne s'est jamais marié.
La noce a lieu chez un traiteur qui a une grande salle pour danser, un grand salon pour les repas,
et un grand jardin pour les personnes qui aiment à se promener. Dans ce jardin il y a des bosquets assez touifus pour les amateurs du téte-à-tête; il y a ensuite une escarpolette, un jeu de quilles, un jeu de siam, un jeu de boules. Mais c'est l'escarpolette qui a toujours la préférence, les jeunes filles se disputent pour s'y mettre ; en général, les femmes ont toujours aimé à se faire balancer.
L'endroit où se fait ia noce se trouve situé entre la demeure des futurs époux et celle de la maman Boulafour; c'est donc de cette dernière demeure que part la mariée, la piquante Félicité, qui est fort gentille, avec son costume blanc et son bouquet de fleurs d'oranger, costume qu'elle ne compte pas quitter de la journée, parce qu'au village, les mariées ne font pas deux toilettes, et ne craignent pas de chiffonner leur robe de noces en la gardant pour le bal ; bien souvent il y a une autre raison très-majeure : c'est qu'elles n'en auraient pas d'autre plus jolie à mettre pour le soir.
On s'est rendu à l'église. Madame Dartinelle y est, ainsi que son frère etGontran. Les Rocaille, les Broclienbiche assistent aussi à cette cérémonie, à laquelle n*a pu se rendre M. Poupard, le patron du marié, forcé d'aller le matin à Paris pour courir
après un débiteur. Mais il a bien promis d'être de retour pour le repas, et Ton doit se mettre à table à quatre heures précises, afin d*avoir bien le temps pour dîner avant le bal.
A l'église, tout le monde admire la jeune mariée, qui porte son bouquet avec une certaine aisance qui n'annonce pas précisément qu'elle en soit digne, mais il faut toujours voir les choses du bon côté, et chacun dit :
— Est-elle gentille!
— Comme elle porte bien sa toilette 1
— Ça n'a pas Tair de la gêner I . . .
— Elle ne tient pas les yeux baissés, cette ma* riée-là!...
— Elle a raison : quand ptf a de si jolis yeux, faut les faire voir.
En passant devant sa marraine et le beau monde du pays. Félicité a rougi de plaisir, car dans tous les regards elle lit les choses aimables que l'on dit d'elle. En apercevant Contran, un sourire malin effleure ses lèvres ; le jeune homme lui a lancé un coup d'oeil fort expressif; mais Cadet Fouillaupot est là, qui ne la perd pas de vue, suit ses moindres mouvements et regarde ensuite fièrement le monde,
comme pour dire à tous ceux qui lorgnent la mariée :
— C'est ma femme... c'est ma propriété! et faudrait pas s'aviser de vouloir y toucher... parce que je ne plaisanterais pasi.. et je taperais dur.
Après avoir reçu les compliments de tout le monde et de sa marraine, la promesse de se rendre au bal le soir^ la mariée est ramenée chez le traiteur. Avant le dîner on va' se livrer à différents jeux. C'est le moment où la nouvelle épousée peut encore faire la jeune fille et s'amuser avec ses compagnes. Fouillaupot aurait bien voulu, avant le repas, emmener un moment sa femme dans son nouveau domicile, mais Félicité n'a pas entendu de cette oreille-là, et d'ailleurs elle a prévenu les garçons d'honneur, qui ne lâchent pas un seul moment la mariée, et la maman Boulafour, qui dit à son gendre :
— Mon garçon, votre femme est à vous... c'est fini, elle ne vous échappera pas... mais laissez-la faire encore aujourd'hui la jeune fille... 11 ne s'agit pas de fondre sur elle, comme un loup sur un agneau!., vous la trouverez toujours!., modérez votre ardeur! et gardez-en un peu pour l'année prochaine.
Cadet Fouillaupot, voyant bien qu'il n obtiendra aucune avance sur ses droits d'époux, se résigne à prendre patience, et continue à jouer au billard, avec les hommes, tout en disant :
— Comme c'est désagréable que monsieur Poupard, mon cher patron, ait été obligé d'aller à Paris ce matin !... Enfin,il arrivera pour le repas, et il m'a bien promis de ne pas oublier de passer, avant de venir, chez la marraine de ma fenune pour y prendre le cadeau qu'elle fait à Félicité, et je lui ai dit de porter tout de suite cela dans mon nouveau logement. Ma femme ne se doute de rien, ça lui fera une fameuse surprise quand nous rentrerons cette nuit.
Félicité est allée jouer, folâtrer, rire avec ses amies dans le jardin de l'établissement. C'est à l'escarpolette que Ton s'empresse de rendre visite. Quelques jeunes gens sont restés avec les demoiselles pour les faire aller sur la balançoire. A chaque instant, on entend des éclats de rire comme en poussent les paysannes. C'est à faire peur à des bœufs. Au milieu de ces exclamations joyeuses, les villageois qui font aller la balançoire ont toujours les yeux en l'air pour tâchei d'apercevoir les mollets des jeunes filles qui sont
140 LA MARIEE i)E FONTENAY-AUX-ROSES.
sur Tescarpolelte. A chaque instant, on entend crier :
— Ah I j*ai vu les mollets de GeneTiêve ! ...
— C'est pas vrai... d'abord je n'en ai pasi...
— Ah! Toinette aun accroc à son bas!...
— Mets-y ton nez, ça le bouchera !
— Je ne demande pas mieux.
Quand c'est Félicité qui est sur Tescarpolette, elle s'y tient bravement debout. Un gargon d'honneur la fait aller très-fort, parce qu'elle a dit qu'elle n'avait pas peur. Ce garçon s'écrie bientôt :
— Ah ! j'ai vu!... j'ai vu quelque chosel..
— Qu'est-ce que tu as vu, Bouchard ?
— J'ai vu la jarreliôrc de la mariée !.. mais je n'en ai vu qu'une, par exemple !..
— Qui est-ce qui ose dire qu'il a vu lesjarrcticres de ma femme? s'écrie Cadet, qui vient de quitter le billard pour aller voir ce que fait Félicité.
— C'est moi, en la balançant, mais je n'ai pas dit que j'avais vu ses jarretières. . . je n'en ai aperçu qu'une...
— Bouchard, t'es ben heureux d'être aujourd'hui mon garçon d'honneur, sans quoi je te rosserais I...
— Tiens ! est-il bête !.. il se lâche t
— Je ne veux pas qu'on voie les jarretières de mon épouse. Félicité, puisque, sur cette balançoire, vous êtes susceptible de montrer ce que voire mari seul doit pouvoir contempler... je vous prie de quitter ce jeu indécent!...
— Ah ! le vilain jaloux I
— Ahl fil... il ne veut pas qu'on s'amuse...
Toutes les femmes grondent le marié, mais Félicité, qui ne semble pas du tout disposée à lui obéir, reste debout sur la planchette de Tescarpolettc, et s écrie :
— Pourquoi donc quilterais-je la balançoire, quand celam'amuse d'aller dessus?... Qu'est-ce qui vous prend donc, Cadet?... Laissez-nous faire ce qui nousplait... Bouchard, failes*moi aller...
— Bouchard, je te défends de faire aller ma conjointe...
— Cadet, je veux qu'on me balance. . . Toutes ces demoiselles se balancent...
— D'abord vous n'êtes plus demoiselle... vous êtes ma moitié... autrement dit : ma seconde partie...
— Eh bien, après?
— Ensuite vous ne vous balancez pas comme
ces demoiselles, elles y vont assises, et vous tous tenez debout sur Tescarpolette. . .
— Debout, assise!... qu'est-ce que ça fait?...
— Félicité, votre innocence va trop loin... je vous expliquerai plus tard le danger...
— D'ailleurs, Geneviève y a été, debout...
— Oui, mais je n'y suis pas restée, parce que j'avais trop peur de tomber...
— Eh bien, moi, je n'ai pas peur, et je trouve que c'est bien plus amusant. Bouchard, donnezmoi un peu d'élan et puis je me ferai aller toute seule...
— Bouchard, je te défends de donner de l'élan à ma femme...
— Bouchard, n'écoute pas lemariél..
— Renvoyons le marié...
— Va au billard et laisse-nous tranquilles.
Au lieu de s'en aller, Cadet Fouillaupot s'accroche à Pescarpolette et se dispose à en ôter sa femme, à qui toutes celles qui sont là crient : , — Ne cède pas, Félicité; ne lâche pas la corde. Ton mari est un tyran ! ... Et la jeune mariée, moitié riant, moitié en colère, résiste fort bien à son époux, lorsque la maman Boulafour arrive en s'écria nt :
— Qu'est-ce que c'est? on se dispute déjà ici?.. . et personne n'est là pour recevoir monsieur Poupard, le patron de Cadet qui vient d'arriver et qui a besoin de se rafraîchir!...
— Mon patron est arrivé! dit le marié, en laissant sa femme. Ah! bigret...je lui dois le respect... je vais le rafraîchir ! • . .
Quand son niari ne veut plus l'en arracher, Félicité quitte la balançoire en disant à sa mère :
— C'est égal ! monsieur mon mari ne commence pas bien son emploi !... il veut m'empêcher de m'amuser comme les autres... S'il croit que je ferai toutes ses volontés, il se trompe ; c'est les miennes que je veux faire d'abord!...
— Calme-toi, Félicité, calme-toi, ma fille. Tu seras la maîtresse, mais faut pas le brusquer, cet homme... faut avoir l'air de l'écouter... et puis on n'en fait tout de même qu'à sa tête.
— Oh ! non, ma mère, je n'ai pas cédé, parce que je veux mettre mon mari sur un bon pied! Estce que vous cédiez à mon père, vous ?
— Jamais!
— Eh bien, alors, j'ai donc raison.
Cadet trouve son patron, qui estdéjà assis devant une bouteille de vin.
— Bonjour, cher patron ! je suis bien content que voils soyez arrivé...
— Oh ! je me suis dépêché ; je ne voulais pas être en retard pour le repas !
— Nous vous aurions attendu, je n'aurais pas laissé servir une pomme de terre sans vous. Mais dites-moi, avez-vous été chez madame Dartinelle ?
— La marraine de ta femme? Parbleu I puisque c'était chose convenue I... Avec m'di, Cadet, ce qui est dit est dit I...
— C'est vrai ; et la marraine de Félicité vous a-t-elle remis le joli cadeau... le séchoir... non, je veux dire le peignoir qu'elle nous a montré?
— Certainement. Elle m'a remis cela bien enveloppé dans du papier et je viens de le déposer à ton nouveau domicile. .
— Oh ! bravo I bravo !.. la tante Nicoud vous a laissé entrer ?
— Parfaitement, elle m'a fait un sourire trèsagréable; elle était en train de se faire de la soupe...
— Pauvre tante! elle se fait sans cesse de la soupe. Je voulais qu'elle vint diner avec nous^ mais elle a dit : « Non, j'aime mieux rester pour garder la maison ; je me ferai unebonne soupe. » Et
dites donc, patron, où avez-vous placé le cadeau de la marraine? .
— Ma foi ! je l'ai mis sur le lit, je me suis dit : Ils ne pourront pas manquer de le voir au moment de se coucher...
— Oh ! très-bien. .. comme c'est spirituel I ... La surprise y sera!... Patron, trouvez- vous le vin bon?
— Pas mauvais ; il y en a de meilleur, mais i^ n'est pas mauvais...
— C'est celui du dîner... on nous donnera du même au dessert. Mais... je vas vous dire une chose... Ce soir, au souper... vous savez, le frère de la marraine nous a promis du Champagne ?..
— Cadet, il faudra te ménager, parce que., vois-tu, un jour de noces... Tu comprends?
— Ohl soyez tranquille, patron, je suis solide I... Je ne me grise pas facilement...
— Oiî est donc ta femme ?. . . Tu vas me conduire près d'elle... que je lui fasse mon compliment et que je Tembrasse...
— Tout de suite... Vous, je vous permets de l'embrasser tant que ça vous fera plaisir... mais pour les garçons d'honneur, je leur s'y ai dit : Je vous défends d'approcher votre mufle des joues
Teloutées de mon épouse... Mon Dieu, j'y pense I j*ai laissé Félicité à la balançoire!...
— Eh bienl... quel mal y a-l-il?
— Mais, patron, je vas tous dire une chose, c'est que ma femme se fait balancer debout...
— C'est qu'elle n'a pas peur !
— Oui, mais moi j'ai peur... en se balançant les jupes Toltigent.. . Bouchard a déjà tu ses jarretières... je ne yeux pas qu'il voie autre chose I... Allons vite... Ah ! je n'aurais pas fait ma noce ici «i j'avais su qu il y avait une balançoire I
Félicité n'était plus à la balançoire, ce qui remet le marié de bonne humeur. Mais tout le monde a faim, on est pressé de diner, les hommes pour manger et boire ; les femmes pour danser aussitôt après le repas. Aussi, lorsque le traiteur vient annoncer qu'il est prêt à servir, est-il accueilli par un hourra d'applaudissements.
Un grand couvert est dressé dans la plus vaste salle de rétablissement; le fricoteur a missursa porte : Salon de cent couverts, et la noce, qui se compose de quarante-deux personnes, a beaucoii|> de peine à y tenir.
— * Pourquoi ne nous ayez-vous pas mis dans votre salon de cent couverts? demande le marié au traiteur.
— Mais vous y étesl...
— Alors pourquoi sommes-nous serrés comme des harengs, les uns contre les autres... et nous ne sommes que quarante-deux, dont trois moutards?..
— C'est que vous êtes tous très-gros... ensuite il y a les toilettes de ces dames... les crinolines. Ça compte double.
— Bon ! bon ! c'est gentil d'être serré I dit Bouchard, le garçon d'honneur, qui se trouve justement placé à la gauche de la mariée.
M. Fouillaupot voulait absolument qu'on le mît à côté de sa femme ; mais on lui a répondu que cela ne se faisait jamais et qu'il devait se contenter d'être en face d'elle ; il a, à ses côtés, sa bellemère et une cousine de Félicité; et celle-ci a donc pour voisins le garçon d'honneur Bouchard et M. Poupard, le patron de son mari.
Bouchard, qui est un des loustics du village, tâche de faire rire la mariée par ses plaisanteries, qui ne sont pas toujours convenables; en revanche M. Poupard, tout en faisant honneur au festin, répèle à chaque instant à Félicité :
— Ma chère enfant, ce jour est le plus beau de YOtre vie I...
— Vous croyez , monsieur? répond la jeune femme, en souriant avec malice.
— C'est connu, ma chère, le jour de ses noces, on sait que c'est le plus beau joue de la vie.
— Alors les autres jours ne sont pas si beaux?
— Naturellement ! Par exemple : aujourd'hui vous avez un dîner excellent, superbe! vous ne pourrez pas avoir tous les jours un aussi bon dîner quand vous serez dans votre ménage.
— Oh ! monsieur, je ne me marie pas que pouç manger...
— La mariée se marie pour autre chose! s'écrie Bouchard en faisant éclater son gros rire bête. Les
jeunes filles, voyez-vous, papa Poupard, ça devine qu'il y a quelque chose de plus intéressant qu'un gigot dans les plaisirs du ménage... Ëhl ehl eh! Et la jolie mariée a des yeux qui annoncent... qu elle n'a pas peur de se tenir debout sur Tescarpoiette... Ohl oh! oh!
— Bouchard, je te défends de dire des bêtises à ma femme! dit Fouillaupot en lançant un regard de colère au garçon d'honneur.
— Tu me défends de dire des bêtises? Alors je
ne pourrai donc plus parler à présent !... Est-il mauvais, ce Cadet, depuis qu'il s'est enrôle dans le rég ient des maris !... En voilà un régiment dans lequel je ne suis pas pressé d'entrer!
— On n'y voudrait pas de vous, dit une grosse commère vous êtes trop coureur, Bouchard !
— On ne voudrait pas de moil... Âh I le plus souvent!... si je me mettais en loterie, toutes les demoiselles prendraient des numéros.
— Eh bien, moi, s'écrie un gros vigneron à la face avinée, et qui est déjà en train de se confectionner une pointe, je déclare que je suis marié depuis un an, et que j'en suis bien aise, et que je recommencerais volontiers si c'était à refaire...
— Oh! mais toi. Rustaud, tu as une femme modèle, une femme rare... elle bégaye, elle met cinq minutes pour dire : Idon mari ! alors elle ne peut pas te faire des querelles... et puis, si tu aimes tant ta femme, pourquoi donc ne Tas-tu pas amenée à la noce de Cadet?
M. Rustaud avale un grand verre de vin, puis répond :
— Elle n'en finissait pas pour s'habiller, pour mettre ses bas, ça m'a impatienté et ma foi i je suis parti sans elle.
— Ah ! il parait qu'elle bégaye aussi pour s'habiller... c'est commode.
— Messieurs, je bois à la santé de la mariée I s'écrie M. Poupard en levant son verre.
— Bravo ! à la santé de la mariée !...
— A ses futurs enfants ! dit le garçon d'honneur.
— Bouchard, on ne te demande pas ça, tu vas trop loin!...
— Est-ce que tu ne comptes pas avoir des enfants?
— C'est possible! ça me regarde, ce ne sont pas tes affaires, je nai pas besoin que tu t'occupes de mes enfants!.. Tu fais rougir la pudeur de mon épouse 1...
— En attendant, moi, je veux avoir ce qui me revient de la mariée...
— Il te revient quelque chose de ma femme ?...
— Oui, oui, la jarretière! Comme garçon d'honneur, j'ai droit à la jarretière de la mariée... je le demande plutôt à toute la société?
— Oui, oui, il a le droit d'aller prendre la jarretière...
— Eh ben, qu'il s'en avise!... Petit Justin, fourre-toi sous la table, et prends une jarretière à
158 LA MAniÉE DE FONTENAY-AUX-ROSES.
mon épuuse... tu n'as que sept ans; lu n'y verras que du feu !
— Non, non, ce n'est pas la peine, dit Félicité ; je n'aime pas cette ccrémonie-là...
— Ma fille, ça se fait toujours ! dit la blanchisseuse. C'est dans les usages matrimoniaux.
Cependant le petit Justin ne s'est pas fait répéter Tordre du marié ; il est bien vite sous la table, et la cousine de Félicité s'écrie tout à coup :
— Justin, tu te trompes de jambes ; je ne suis pas la mariée... va donc en face.
Le petit garçon exécute son évolution^ sous la table et bientôt il en sort tenant à la main une jarretière, toute semblable à celle que Félicité a mise à la casquette de Contran. Le facétieux Bouchard veut s'en emparer... mais déjà le mari.é s'en est saisi et il la passe à sa boutonnière, en disant à son garçon d'honneur :
^ — Viens donc l'y prendre, si tu Toses!... Je ne reconnais qu'à moi et à mon patron le droit de porter une jarretière qui a environné le genou de mon épouse.
— Cadet, c'est pas bien ce que tu fais-la, dit la blanchisseuse \ ce pauvre Bouchard avait droit
LES JARRETIËRES. i:'9
à la jarretière. Ça lui était dû! ... Attends, Bouchard ! je vais te dédommager...
En disant cela, madame Boulafour se penche à demi, relève sa robe sous la table et ôte une d^e ses jarretières, qu'elle passe à Bouchard, en lui disant :
— Voilà une des miennes ; mets-la à ta bouton- DJcre, ça te fera le même effet, mon petit I
Le garçon d'honneur reçoit ce présent en faisant une singulière figure qui n'annonce pas que ' cette dernière jarretière lui fasse le même effet que l'autre ; mais il n'ose pas faire autrement que de la placer à sa boutonnière, et toute la compagnie se meta rire, et les jeunes filles ont un air moqueur, eu disant à Bouchard :
— Vous Y là le cavalier de madame Boulafour I Au dessert, on chante, c'est encore l'usage dans
les noces villageoises; il y a toujours dans les invités un beau chanteur qui est bien aise de se faire entendre et des jeunes filles qui ne demandent qu a se faire prier. A la noce de Cadet Fouillaupot, c'est Rustaud qui est le beau chanteur ; ce monsieur, qui est si satisfait d'être marié et laisse sa femme à la maison, chante des gaudrioles dans lesquelles on se moque fort lestement des maris
100 U MAIUÉË DE FONTËNAY-AUI-ROSBS.
COCUS. Cela fait beaucoup rire les femmes, mais cela ue plaît pas à Cadet, qui s'écrie :
— Rustaud, tu choisis de drôles de chansons pour une noce I...
— N'est-ce pas qu'elles sont drôles ? faut ben rire un brin 1
— Mais j'aime pas qu'on tourne comme ça tous les maris en bourriques... Je demande qu^un autre chante... cl pas sur le même sujet !..
— Voyons, Bouchard, dit la cousine, vous savez des chansons, vous; dites-nous-en une?
Mais le garçon d'honneur refuse de chanter ; il est de mauvaise humeur depuis qu'il est obligé de porter à sa boutonnière la jarretière de madame Boulafour.
— Patron, vous qui savez tant de choses et qui êtes si galant, s'écrie Cadet, est-ce que vous ne savez pas quelques refrains... de l'antiquité. .. comme les vieux lapins en chantaient du temps des Grecs et des Romains?
— Mon cher ami, répond M. Poupard, je ne connais rien des Ronnains, et, en fait de chansons, je ne sais que la complainte du Juif errant en cinquante couplets; mais, par exemple, je la saiî^ (oui entière.
LES JàRBETIÈRES. i61
— Eh ben , chantez-nous-la, palron, ça doil être très-joli au dessert.
M. Poupard entonne la complainte, mais, au sixième couplet, presque toutes les femmes ont déjà quitté la table, pendant que les hommes répètent en chœur :
Jamais on n'avait m Un homme aussi barbn...
Les jeunes filles dansent entre elles, jusqu'à ce que le crin-crin du pays arrive, accompagné de sa basse et d'une clarinette ; alors Torchestre est complet et les hommes de la noce sont obligés de quitter la table pour faire danser les femmes ; quelques-uns, cependant, s'obstinent à rester à table, 011 ils se trouvent bien ; et d'autres, qui sont déjà très-échauffés par la boisson, vont danser en manches de chemise.
Cadet a ouvert le bal avec sa femme, qui danse fort gentiment, tandis que lui ne fait que sauter bêtement, aussi haut que possible, en donnant de grands coups de pied à tous ceux qui ont le malheur de se trouver près de lui; sa femme ellemême en a reçu un, et elle est obligée de se garer de son mari, auquel elle dit :
i&l U MARIÉE DE FONTEîfAY-AUX-KOSES.
— Cadet, modérez donc vos jambes... vous les jetez trop en l'air.
— Ma chère épouse, quand on danse à sa noce, on y va de tout cœur !
— Ce n'est pas une raison pour donner des coups de pied à tout le monde !
Mais, après le marié, c*està qui dansera avec sa femme ; et le jaloux Cadet est obligé de laisser les autres hommes lui servir de cavalier. Pour se consoler, il va trinquer avec son patron, auquel il dit tout bas :
— Le cadeau est sur le litf
— Oui, mon ami.
— Bien en vue?
— Tout au milieu.
-» Oh ! comme la surprise sera inattendue I ... Je voudrais déjà être à ce moment-là !
Le bal est dans toute son effervescence ; le soir, beaucoup de personnes qui n'étaient point du repas sont venues se joindre à la noce, lorsque, sur les neuf heures, arrivent madame Dartinelle et sa société. Car ses voisins et voisines se sont réunis chez elle pour se rendre ensemble au bal des nouveaux mariés.
M. Oswald Lambert fait partie 4e la compagnie.
Ce monsieur est arrivé dans i*après-dinée chez madame Dartinelle. Aussitôt les parieurs i*ont pris à part, pour savoir ce qu'il avait imaginé pour empêcher M. Fouillaupot d*emmener sa femme avant la fin du bal, et le beau monsieur s'est contenté de leur dire, d'un air suffisant :
— Messieurs, je ne vous demande pas ce que vous avez trouvé pour réussir dans cette entreprise; permettez-moi de garder le secret sur ce que je veux faire. Nous verrons plus tard quel a été le plus adroit.
— Diable ! dit le gros Georges, il paraît que c'est quelque chose de très-ingénieux! etOswald a peur qu'on ne lui vole son idée!... Allons, messieurs, que chacun agisse à sa guise. •• Le vain* queur nous régalera chez Brébant.
L'entrée de la belle Hortense et de son élégante société fait naturellement sensation parmi la noce villageoise. Quelques-uns de ceux qui dansent en manches de chemise courent remettre leur habit. Les femmes, dont les robes sont déjà chifTonnées, cherchent des glaces pour rajuster leur toilette ; mais, tandis que Félicité court recevoir samarraine, Georges crie aux danseurs :
— Messieurs,, restez donc comme vous êtes I., Nous ne venons pas ici en cérémonie pour y gêner vos plaisirs, nous venons pour les partager ; nous savons très-bien que l'étiquette est bannie de ce
bal ; on ne s'en amusera que mieux, et, pour commencer, je demande à boire à la santé de la mariée.
Du moment que Ton parle de boire à des paysans, on est certain d'avoir du succès. Un hourra de bravos accueille donc les paroles du irère d'Hortense. On s'empresse de trinquer avec lui ; quelques vieux lurons vont même jusqu'à lui taper sur le ventre, pour lui prouver Testime que leur inspire sa façon de s'annoncer.
La danse recommence. Georges danse avec la mariée. Cadet Fouillaupot a reçu de sa femme l'ordre d'aller inviter sa marraine et de ne point lui donner de coups de pied ; il obéit à Félicité, mais A espère que la belle dame ne voudra pas l'accepter pour cavalier. Il se trompe : Hortense veut l'aire honneur à sa filleule en dansant avec le marié. On forme un quadrille, qui se compose de la mariée avec Georges Varicourt, ayant pour visà-vis sa marraine et le grand Cadet. Sur les côtés, madame Rocaille danse avec M. Oswald, et Rosine Brochenbiche avec M. Rocaille. Gontran na invité personne; il se contente de regarder le beau quadrille et surtout la mariée, qui, de temps à autre, voudrait lui jeter aussi quelques regards
furtifs; mais Hortense ne perd pas de vue sa filleule, et celle-ci, se rappelant les conseils de sa marraine, n'ose pas trop regarder le jeune homme, qui se tient tout près d'elle, et rit en dessous lorsqu'il aperçoit la jarretière que le marié porte à sa boutonnière.
La belle veuve remarque aussi la singulière décoration que porte Cadet, jet lui dit :
— Qu'avez-vous donc mis à votre boutonnière, monsieur le marié ?
— Madame, ceci est une jarretière de mon épouse qu'on lui a enlevée pendant le diner.
— Mais je croyais que cette jarretière devait être pour le garçon d'honneur qui l'avait enlevée?
— Chère et honorable marraine, j'ai changé tout ça : d'abord je n'ai pas voulu que Bouchard, mon garçon d'honneur, aille farfouiller dans la jambe de ma femme. J'ai charge le petit Justin, un moutard de sept ans, d'aller prendre une jarretière à mon épouse ; ce n'a pas été long, et ensuite je me suis emparé de cet objet élastique, que Bouchard voulait me disputer. Je vas vous dire une chose : je n'entends pas qu'un farceur comme lui porte cet emblème du diamètre de la jambe de ma femme.
. — Vous êtes jaloux, monsieur Fouillaupot?
— Oui, madame, je ne m'en cache pas... Je suis féroce pour ce qui regarde la fidélité. .. Quant à l'autre jarretière qu'on enlèvera au souper... je la destine à mon patron, c'est un homme qui est incapahie d'en abuser I
— Comment ! vous voulez encore faire prendre une jarretière de la mariée ? Mais cette chose-là ne se fait qu'une fois, ordinairement...
— Oh ! nous la ferons encore au souper, parce ça fera plaisir à mon patron d'avoir l'autre jarretière I
— Vous croyez qu'il tient à cela?.. Ce n'est pas présumable .1
— Si, notre marraine, si, il y tient, je suis sûr qu'il la mettra sur le bocal avec sa pendule.
Madame Dartinelle n'ose pas insister, mais lorsque le quadrille est terminé, elle va prendre le bras de sa filleule, et lui dit à l'oreille :
— Ton mari veut qu'au souper on te prenne ton autre jarretière...
— Vraiment, marraine?
— Oui, en as-tu une autre?
— Mais non, vous savez bien que je l'ai donnée à ce monsieur?... Ah ! si je la lui redemandais?
— A quoi bon? Tu penses bien qu'il ne l'a pas
ici. M. Contran n'est pas venu à ton bal en casquette !
— C'est juste ; ma foi ! tant pis, on ne m'en trouvera pas d'autre, je dirai que je l'ai perdua.
— Est-ce que M. Contran t'a invitée à danser?
— Oui, marraine, je danse avec lui la prochaine... J'avais promis à Rustaud, mais pour danser avec un monsieur de votre société, vous concevez bien que j'ai dit à Rustaud : Ce sera pour une autre...
— Prends garde, Félicité ; le monsieur de ma société est un adroit séducteur. . . Ne cause pas trop avec lui... il est capable de te demander un rendez* vous.,.
— Oh! par exemple, je lui rirai au nez !...
— Songe que ton mari est très-jaloux, qu'il ne te perd pas de vue...
— Ah! oui... mais il ne faudra pas que Cadet m'ennuie trop avec sa jalousie !.. Il a déjà été trèsridicule à la balançoire... Je crois que j'ai eu tort de l'épouser...
— Tais -toi... Ton mari t'aime beaucoup ; maintenant il faut le lui pardonner... cela se passera assez vite !
L'orchestre donne le signal, les quadrilles se
170 LA MARIEE DE FONTKNAY-AIJX-ROSES.
reforment, et cette fois Gontran va prendre la main de la mariée et se met en place avec elle, j Devant eux est déjà Bouchard avec une jeune fille, neiais Hortense arrive bientôt avec Rocaille, et Cadet force le garçon d'honneur à céder sa place en lui disant :
— Bouchard, tu dois te sauver bien vite, quand la marraine de mon épouse désire ta place... elle a le droit de danser avant tout le monde et toute seule si ça lui fait plaisir.
Le garçon d^honneur fait la moue, mais va se placer ailleurs^. Gontran sourit en voyant que la belle veuve a voulu danser à son quadrille, pour surveiller sa conduite avec la mariée, et il n'en montre que plus de plaisir à être le cavalier de Félicité, à laquelle il dit à demi-voix toutes les folies qui lui passent par la tête. La nouvelle mariée est rouge comme une cerise, car les compliments de son danseur la flattent, mais les regards de sa marraine la troublent ; elle n'ose pas rire, elle est très-embarrassée. Cependant elle dit tout bas à Gontran :
— Qu'avez-vous fait de ma jarretière?
—Je Tai toujours... je la porte sur mon cœur. ••
— le menteur !...
— Il M tient qu'à vous de vous en assurer...
— Eh beh^ ce serait joli !... Voulez-vous mêla rendre?...
— Oui, contre un baiser... que vous me devez, du reste, car vous me Tavez promis...
— Quand je vous Tai promis, je n'étais pas mariée... il fallait le prendre...
— Âh I vous avez raison, j'ai été un niais, mais je me rattraperai.
— Tenez, monsieur, soyez gentil : je vais vous donner un moyen de me rendre • ma jarretière sans que personne sache que vous l'aviez...
— Voyons votre moyen.
— Vous connaissez la maisonnette que je vais habiter avec mon mari...
— Oui. Eh bien?
— Ce n'est pas bien loin d'ici, on passe devant pour retourner chez ma marraine. ..
— Après ?
— Tout à l'heure... quand vous vous en irez... entrez un instant chez nous... la porte n'est fermée qu'au loquet... la tante Nicoud ne vous dira rien... elle ne vous verra peul^-être pas... vous jetterez ma jarretière dans l'escalier... où vousvou-
drez, puis vous vous sauverez, etmoi je serai censée ravoir perdue là.
— Eh 1 eh ! tout ceci est fort bien imaginé !...
— Vous riez ; ça vous va?
— Non; d'abord je n'ai nulle envie de m'en aller; ensuite je ne rendrai la jarretière que contre un baiser... C'est mon dernier mot !
— Âh I que vous êtes méchant !«.. Et où voulezvous que je vous le donne, ce baiser?... Tout le monde nous regarde...
— Oh ! ce n'est pas ici, à coup sûr I mais venez une minute où vous vouliez que j'aille déposer votre jarretière... vous avez bien le droit d'aller un moment chez vous...
— Taisez-vous, monsieur ; c*est très-mal ce que vous me proposez là!... J'irai clieznous avec mon mari...
— Alors je garde la jarretière...
— Ma marraine a raison, vous êtes un enjôleux!...
— Ah ! votre marraine vous a dit cela !... Vous êtes ravissante, vous ; cette coiffure vous donne un air mutin...
— Ne me parlez pas tant... ma marraine nous regarde.
— Qu'est-ce que cela me fait?... elle doit voir que je vous trouve' charmante...
— Je ne veux pas qu'elle croie cela... et si Cadet le voit aussi?
— )}on!.«. il faut le mettre sur un bon pied...
— Je ne danserai plus avec vous I...
— Nous valserons alors.
— Valser I... Ah ! le plus souvent que Cadet me laisserait valser t.. . D'ailleurs je ne peux pas... ça m'étourdit tout de suite.
Le quadrille est fini. Cadet, qui n'a pas perdu sa femme de vue pendant toute cette contredanse, va prendre le bras de Félicité et lui dit a l'oreille :
— Tu ne danseras plus avec ce beau monsieurlà, entendez- vous, mon épouse?
— Pourquoi donc cela, s'il m'invite encore?
— Parce qu'il te parle trop et de trop près, en dansant avec toi ; parce qu'il te regardait sans cesse I... Qu'est-ce qu'il te disait?... Tu étais rouge comme une écrevisse en Técoutant !
— n me disait des choses aimables comme tous ces messieurs de Paris savent en dire... Si j'étais rouge, c'est que j'avais chaud. •• je danse assez pour avoir chaud I
— Mon épouse, vous aviez chaud aussi en dansant avec moi, et vous n*étiezpas si écrevissel..
— Ah ! que vous êtes embêtant I...
— Merci I .. le compliment est gracieux pour un jour de noces I...
— Dame! pourquoi êtes-vous jaloux de tout le monde?... ne croyez-vous pas que ce monsieur élégant est amoureux de moi?...
— Félicité, il peut te trouver jolie... je le lui permets... je suis du même avis... mais je ne veux plus qu'il te fasse danser.
La danse dure encore quelque temps, mais Georges Varicourt a donné ses ordres au traiteur, et bientôt on annonce qu*un souper est servi et que toute la société est invitée à y prendre part. Cette nouvelle est accueillie avec des cris de joie, car la dansB a fait la digestion de ceux qui ont bien dîné, et les personnes qui n'étaient point du repas de noces ont un très-grand appétit.
On court donc se mettre à table. Cadet faisait déjà mine de vouloir emmener sa femme; mais celle-ci va bien vite se placer à côté de samarraine, tandis que le gros Georges s'empare du marié, ea lui disant :
— Venez vous mettre à côté de moi, je veux
voir si vous êtes en état de me faire raison et si vous êtes un gaillard solide. Vous aimez le vin de Champagne, nous n'en boirons pas d'autre. Cest un vin qui ne grise jamais.
— Ne t'y fie pas , Fouillaupot ! crie Rustaud ; c'est un vin qui tape, au contraire !
— C'est bon ! c'est mon affaire ; tiens-toi tranquille!...
— Qu'est-ce qu'il m'a répondu? demande le paysan à Rocaille, qui est assis près de lui ; et celui-ci s'empresse de lui dire :
— Il a répondu que vous étiez un imbécile I Rustaud fronce les sourcils et pince sa bouche,
mais il ne dit rien.
Madame Dartinelle a placé sa filleule entre elle et madame Brochenbiche, puis elle regarde Contran d'un air railleur comme pour lui dire :
— Venez donc l'attaquer maintenant... elle est bien gardée.
M. Osv^ald Lambert, qui a peu dansé, et qui est sorti souvent pendant le bal, revient lorsqu'on est à table et y prend pli. .e en disant :
— Mesdames et messieurs, vous êtes ici bien tranquilles, mais vous ne savez donc pas qu'il y a des voleurs dans votre pays?
— Des voleurs I s'écrie-t-on en chœur.
— Qui est-ce qui a vu des voleurs par ici ? demande Cadet.
— Je ne les ai pas vus, mais, tout à l'heure. .. j'étais allé prendre un peu Tair dans le jardin, et, sur la route, j'ai fort bien entendu crier : a Au voleur!... au voleur! x>
— Ah ! ben, en v'ià une bonne I dit Bouchard, moi, je n'ai pas peur qu'on me vole... je n'ai pas un FOU chez moi...
— Moi, je n'ai que ma femme, dit Rustaud, mais on ne me la volera pas I ..;
— Il n'y a jamais eu de voleurs dans le village, dit la maman Boulafour.
Félicité n'est pas tranquille, elle dit : . — Notre porte n'est, fermée qu'au loquet.. • la tante Nicoud est à peu près sourde... si on allait entrer chez nous ! . . • j'ai envie d'aller fermer avec ma mère...
Mais madame Dartinelle rassure sa filleule, en lui disant :
— Ne crains rien... Tu ne devines donc pas que ces prétendus voleurs sont de l'invention de ce monsieur, et po.ur jouer quelque niche à ton mari ? . . Par quelques motséchappés à mon frère, j'ai appris
que lui et ses amis ont comploté de te retenir ici fort tard et de tâcher de faire promener ce pauvre Cadet. . .
— Vraiment, ma marraine?... Oh ! ben, alors je n'ai plus peur et ça m'amuse au contraire.
Cependant le marié a quitté la table et va se mettre à une fenêtre en disant :
— Voyons donc si on crie encore au voleur.,.
car enfin, si on attaquait quelqu'un, faudrait aller à son secours... n'est-ce pas, les autres?
— Oui, oui, nous irions tous !
— Mais j'ai beau prêter Toreille, je n'entends
rien... je ne vois rien.
M. Osv^ald avait ramené de Paris deux gamnis qu'il avait payés et qui devaient crier au voleur . dans le village, lorsqu'il aurait jugé le moment propice pour mettre le désordre dans la noce. Les deux gamins avaient crié un peu avant qu'on se mît à table, mais, au milieu du brouhaha général, du bruit des assiettes, des verres, des éclats de rire de la compagnie... et Ton sait que les gens de la campagne rient fort... leurs cris n'avaient pas été entendus. C'est pourquoi l'inventeur de cette niche avait cru devoir annoncer des voleurs à la société. Mais assez mécontent du peu d'effet que produit sa ruse
i78 U MARIÉE DE FONTENÂY-AUI-ROSES.
et très-irritc contre les polissons qu'il a payés et qui ne crient plus, lorsque Cadet est à la fenêtre pour écouter, le jeune homme disparaît de la pièce où Ton soupe et sort de chez le traiteur pour aller tancer les gamins et leur ordonner de mieux gagner leur argent.
Lorsqu'il est dans la campagne, Oswald Lambert regarde de tous côtés, il n'aperçoit pas son monde, il prend un sentier adroite où il a cru voir quelqu'un... il avance. .. il entend marcher... il appelle, il entend fort loin crier : « Au voleur ! » il court de ce côté en se disant :
— Où diable vont-ils crier?... les imbéciles!. ..ils s'éloignent de la noce au lieu de s'en rapprocher ! . . . Ohél... ohél... arrêtez donc !...
Mais les cris de ce monsieur ne sont pas entendus, et ceux : a Au voleur 1 » continuent dans Téloi* gnement. Tout à coup deux gendarmes débouchent ' d'un sentier et se placent devant Oswald en lui disant :
— Où courez-vous comme ça, au milieu de la nuit?
— Je cours... mais je ne courais pas... c'est-àdire si...
— C'est-à-dire que vous ne savez que répondre. . . ,
et on criait : « Au voleur! là-bas... C'est voua qui êtes le voleur, car vous vous sauviez...
— Un voleur, moi!... vous plaisantez, sans doute!...
«— La preuve que je ne plaisante pas, c'est que vous allez venir au poste avec nous...
— Qu'est-ce à dire? vous voulez m'arrêter?...
— Tout de même... c'est notre devoir...
— Mais je suis de la noce de monsieur Fouillaupot qui se fait là-bas chez un traitenr...
— Si vous étiez de la noce, vous ne seriez pas ici dans les champs au milieu de la nuit... Et on vient . de crier : « Au voleur !... » C'est après vous qu'on criait, c'est clair comme deux et deux font quatre. .• Marchons !
^ — Mais, gendarme, conduisez-moi à la noce de FQuillaupot... vous verrez qu'on me reconnaîtra...
— Oui, oui, pour vous sauver en route à la faveur de la nuit! pas si béte !... vous allez passer la nuit au poste, demain matin on saura si vous êtes innocent...
— Mais c'est affreux ! c'est abominable !... vous m'en rendrez raison I...
— Connu I... connu!.. • il fera jour demain.
Et malgré ses récriminations et protestations, le beau monsieur est emmené au poste par les gendarmes et enfermé au violon.
Pendant que ceci se passait, Cadet FouiUaupot, las de regarder inutilement dans la campagne, est retourné prendre sa place à table près de son amphitryon, qui emplit son verre de Champagne en lui disant :
— Eh bien, les voleurs ?
— Je n'ai pas entendu le plus petit cri.
— C'était une plaisanterie de notre ami Lambert.
— Je crois ben que vous avez raison I... maïs elle est mauvaise, sa plaisanterie... Ah! il n'est plus là, ce monsieur... où donc qu'il en voulait venir?..
— Ne vous inquiétez plus de cela et buvons.
— Oui, buvons... il est fameux, votre Champagne.
— Il ne faut pas le ménager.
— Ahl mais... faut bientôt que j'emmène ma femme...
— Qui vous presse? n'avez- vous pas tout le temps d'être avec elle?...
— Oh! oui... mais cette nuit I... c'est le grand jour.
— Buvez donc... ramour est de tous les temps... mais ce yin-là... on n'en a pas toujours.
Plusieurs convives, qui ne sont pas au Champagne comme le marié, se lèvent et vont présenter leur verre au frère d'Hortense en lui disant :
— Monsieur, une petite goutte de celui-là, s'il y a moyen, pour avoir Thonneur de boire et de trinquer avec vous.
Georges ne refuse personne ; il verse du Champagne, et à chaque instant on lui demande à trinquer ; il se trouve alors boire beaucoup plus que Cadet, et au bout de .quelque temps c'est lui qui est gris, tandis que le marié conserve toute sa raison.
M. Rustaud a été fort souvent présenter son verre pour avoir du Champagne; le laboureur ne tarde pas à se sentir étourdi ; ce vin, dont il n'avait jamais bu, lui casse la tète, et ce monsieur a le vin méchant. Rocaille lui a dit que le marié Tavait traité d'imbécile ; il ne peut pas oublier cela, et tout à coup crie à Cadet :
— Tu es ben content qu'on te régale de Champagne... mais, vois-tu, c* est pas une rnison jour traiter les autres d'imbéciles !... et si tu ne te mariais pas aujourd'hui, je te flanquerais une rameuse tripotée! ..
Cadet ouvre de grands yeux, regarde Rustaud et dit :
— Qu'est-ce qu'il a donc celui-là!... Qu'est-ce qui te prend, Rustaud? à qui en as- tu 7
— A toi, qui m'as appelé imbécile !
— Moi, jamais ! je ne sais pas ce que tu veux dire...
— Comment!... tout à l'heure... quand je te disais : ((Prends-garde à ce vin-là... il tape... » tu ne m'as pas répondu que j'étais un imbécile?
— Je te répète que cela n'est pas vrai, et ceux qui (t'ont dit cela ont voulu se moquer de toi.
Le paysan se tourne alors vers Rocaille, qui est à sa gauche, et le regarde sous le nez, en lui disant :
— Dites donc! c'est vous qui m'avez assuré ça... Vous avez donc voulu vous gausser de moi? C'est donc vous qui me traitez d'imbécile ?
— Moi?... mais j'ai dit... j'ai cru entendre... pu me tromper...
— J'ai cru !.. j'ai cru ! Tout ça, ce n'est pas des disons... De quel droit m'avez-vous appelé imbécile?
— Âh! vous m'ennuyez à la fin; paysan; j'ai dit
cela comme j'aurais dit autre chose... laissez-moi donc en repos!...
— Vraiment I... vous croyez parce que vous avez un habit noir et des bijoux à votre chemise, que vous pourrez vous moquer de moi impunément?... Je vaux autant que vous avec ma veste... et un homme est un homme. . . et vous me ferez des excuses tout de suite pour m'avoir insulté...
— Allons, mon cher ami, vous êtes soûl, vous ne savez plus ce que vous dites...
— Ah ! je suis soûl !... ah ! je ne sais plus ce que je dis !... eh ben I tiens, je sais ce que je fais, toujours!...
En disant cela, Rustaud se précipite sur M. Rocaille et lui donne un vigoureux. coup de poing sur la figure. Aux cris du battu, on se lève, on sUnterpose entre les deux hommes, mais on a beaucoup de peine à retenir le paysan, qui continue à frapper en disant à son adversaire :
— Mais riposte donc, lâche ! mais défends-toi donc, faignant ! Yoyez-vous, ce traître , qui ne veut pas même se battre!...
Enfin on s'est emparé de M. Rustaud, qui, dans son ivresse» veut battre ,tout le monde ; on l'enferme dans un cabinet. Quant au pauvre Rocaille,
184 LA MARIÉE DE FONTKNAY-AIX-HOSES.
il a un œil horriblement poché et le nez endommagé. Il quitte la table, furieux, porte son mouchoir tur sa figure et crie à sa femme :
— Léocadie, partons 1... j'en ai assez de ces noces de villageois... on ne m'y prendra plus.
Mais Léocadie, qui s'amuse, parce que Bouchard, le garçon d'honneur, lui fait la cour, répond à son mari :
— Monsieur, je suis encore invitée pour la contredanse... partez si vous voulez, je m'en irai avec madame Brocbenbiche, dont le luari est allé se coucher... Ah ! quels pauvres hommes que ces map'.s-là !
Rocaille hésite, mais comme on a parlé de voleurs, il ne se soucie pas de s*en aller seul. Il va s'asseoir dans un coin et se met à bassiner son œil.
Lorsque le calme est rétabli, après que Ton a mis M. Rustaud dehors, Georges dit dune voix pâteuse au marié :
— Mon cher Fouillaupot, nous oublions une chose à laquelle je tiens beaucoup...
— Quoi donc que ça pourrait ben être, monsieur?
— Pardieu ! la jarretière de la mariée que Ton
n'a pas enlevée et que je désire porter à ma boutonnière.
<x Vous en avez déjà une , mais c'est bien le moins que j'aie i^autre I
— Vous, monsieur?
— Sans doute.
— Ah! c'est que l'autre... je Vax déjà promise à M. Poupard, mon patron que Yoilà... N'est-il pas vrai, patron, que je vous ai promis la seconde jarretière de mon épouse ?
— Oui, mon ami, mais certainement je me ferai un plaisir et un honneur de la céder à monsieur, qui nous offre de si bon Champagne I .. .
Cadet n'ose rien répondre, mais il se mord les lèvres avec colère.
— Eh bien, qui est-ce qui va s'emparer de la jarretière? dit Georges; si j'étais moins gros, je serais déjà sous la table...
— Oh ! ce ne serait pas la peine, monsieur, dit Félicité en rougissant, car vous ne trouveriez rien... j'ai perdu mon autre jarretière...
— Perdu!... Âhl voilà qui est fâcheux pour moi.
Cadet, qui croit que sa femme dit cela pour qu'on
180 LA MAUIÈE DK FONTEiNAY-AUX-ROSES.
la laisse tranquille, sourit et se frotte les mains, en s'écriant :
— Après tout, c'est un petit malheur... A votre santé, monsieur Georges !... Félicité, je t'achèterai une autre paire d'élastiques.
CE (jDI MARQUAIT CHEZ LES VAISIËS. 1.S7
Gontran a souri, pendant que Félicité annonçait qu elle avait perdu sa jarretière ; il se dit en luimême :
— Les expédients de ces messieurs n'ont pas eu de succès. M. Oswald n'a pas fait merveille avec ses voleurs... je ne sais pas ce qu'il est devenu... mais il parait qu'il a abandonné la partie ; ce pauvre Rocaille, qui voulait faire battre les autres, a été battu lui-même; enfin, Georges comptait griser le marié, qui a conservé toute sa raison, tandis que le frère d'Hortense va bientôt s'endormir sur la table. Je reste donc seul, maître d'agir
188 U MARIÉE DE FONTENAY-ÂUIL-ROSËS.
comme bon me semble... La belle veuve ne roc perd pas des yeux, je le vois bien ; elle attend ce que je veux faire à mon tour, pour éloigner ce farouche marié... Ah! madame, vous ne voulez pas lo'aimer, vous ne voulez pas accepter mes hommages, vous avez juré que je vous serais toujours indifférent?... mais alors pourquoi donc surveillezvous mes moindres actions, pourquoi craignez- 'vous tant que jene conte fleurette à votre filleule?... que je ne cause, avec elle, entête-à-téte?... Félicité n'est-elle pas assez grande, assez espiègle, assez femme enfin, pour se défendre seule ! . . . Sapristi ! ... sa marraine a donc bien peur pour sa vertu !...
Tout à coup, la nouvelle mariée, comme frappée d*unc idée subite, se lève et fait signe à sa mère de quitter la table pour venir lui parler. La blanchisseuse se hâte d'aller trouver sa fille, en lui disant:
— Tu veux me dire queuque chose, mon enfant?
QuVst-ce que c'est?
Mais, avant de répondre à sa mère. Félicité l'emmène dans un coin, où personne ne peut les entendre.
— Mon Dieu ! c'est donc du mystérieux? murmure madame Boulafour, que ces précautions commencent à inquiéter.
— Ma mère, dit la mariée à Toix basse, c'est quelque chose que les autres n'ont pas besoin d'entendre...
— Parle donc, tu m'effrayes I
— C'est pas effrayant du tout, mais c'est trèsnécessaire... Tout à l'heure mon mari va m*emmener coucher dans notre nouveau logis...
— Sans doute, c'est son droit, ma fille ; on se marie pour ça !
— C'est pas là-dessus que j'en suis ! mais c'est nous qui avons meublé mon futur logement, qui nous sommes chargées d'y mettre tout ce qu'il faut dans un ménage...
— Certainement ! et nous y avons mis tout ce qu'il fallait...
— Eh ben, non, ma mère, il y a quelque chose que nous avons oublié I . . .
— Tu crois? pas possible l c'est que ce n'est pas bien utile alors !
— Au contraire! c'est très-utile. .. c'est même indispensable...
— Ah! bah !... et quoi donc que c'est?...
— Comment, vous ne devinez pas ?...
— Ma foi non !...
— Eh bien» ma mère... dame, c'est un pot de chambre, car il faut bien lâcher le mot !...
— Un pot de nuit!... «il serait possible! Tu crois que nous n'en ayons pas mis un 7
— Oh ! j'en suis même sûre... nous Tavons entièrement oublié!...
— Ah ! bigre ! mais c'est embarrassant, cela !...
— Comment donc allons-nous faire, ma mèrp?
car enfin... cette nuit... on ne peut guère s'en passer... et, s'il n'en trouve pas, Fouillaupotsera... bien mal nommé!...
— Oh ! il vous en faut un !... C'est une chose de première nécessité ! Ëh bien, ma petite, rassure-toi, l'épicier qui est ici tout près en vend ; je vais aller lui en acheter un.
— Mais Tépicier dort... la boutique est fermée dans la nuit...
— Oh ! ça m'est égal, je cognerai si fort qu'il faudra bien qu'il s'éveille et m'ouvre... L'épicier me connaît, je me nommerai, je lui conterai ce qui nous arrive ; le père Mathieu est bon enfant, il me donnera tout de suite ce qu'il nous faut, et je porterai aussitôt l'objet chez toi.
— Ah! ma pauvre mère, vous aurez celte peine !•••
— Pardi ! v'ià grand'chose ; ne dis rien, va te rasseoir près delà marraine, et, quand je reviendrai, le malheur sera réparé.
Félicité obéit à sa mère , et Contran, qui l'a suivie des yeux, se demande ce qu'elle a pu avoir ' de si important à dire à madame Boulafour.
La blanchisseuse s'empresse de quitter la salle, elle sort de chez le traiteur et se rend chez FépicierMathieu, qui ne demeure pas loin ; d'ailleurs la mère de la mariée est une femme solide, et qui n a pas plus peur au milieu de la nuit qu'en plein jour. Tout "était clos chez l'épicier, mais madame Boulafour cogne aux volets, elle frappe à coups redoublés, en criant :
— C'est moi, monsieur Mathieu ; ouvrez-moi, s'il vous plait... j'ai besoin de quelque chose que vous vendez... et ga presse...
Au bout de quelque temps, une fenêtre s'entr'ouvre au premier étage, une tête coiffée de nuit se montre un pep et dit :
— Qu'est-ce qu'il y a donc?... est-ce que le feu est dans le village?. .. Mais je ne suis pas pempier. . . vous vous trompez...
— Mon, monsieur Mathieu, ce n'est pas le feu... c'est moi, marne Boulafour...
— Comment! c'est vous, chère dame, au miliea . de la nuit !... est-ce que votre fille est malade?...
Vous voulez de la graine de lin... du miel... de l'eau de fleur d'oranger?...
— Non> non, c'est pas tout ça !... c^estun pot de chambre qu'il me faut, et je sais que vous en tenez...
— Un pot de chambre !... quoi ! c'est pour un pot de chambre que vous venez me réveiller au milieu delà nuit, que vous faites tout ce tapage I Que le bon Dieu vous bénisse !...
— Mais, monsieur Mathieu, vous ne comprenez pas que ce pot est pour les mariés, qui entrent en ménage cette nuit... et un ménage sans pot de chambre, voyez-vous, c'est un sapeur sans sou n'ache... ça n'a plus qu'à se croiser les bras !... Je vous en prie, monsieur l'épicier, choisissez-m'en un beau, je m'en rapporte à vous, et descendezle-moi tout de suite. . . •
— Ah 1 vous m'en direz tant, ma4^me Boulafour ! du moment que c'est pour les mariés... pour les mettre dans leurs meubles... je vas vous en chercher un beau et vous le porter.. • ce ne sera pas long.
— Allez vite... moi, je vais attendre ici.
L'épicier s*est dépéché ; il a passé une robe de
CE QUI MANQUAIT CHEZ LES HARIl^S. 193
chambre, va choisir l'objet qu'on lui demande, l'enveloppe avec beaucoup de soin dans du papier gris, puis va le porter à la blanchisseuse.
— Tenez, madame Boulafour, voilà ce que vous désirez... c'est beau et c'est solide; je vous ai choisi cela dans les premières qualités..,
— Merci, monsieur Mathieu, ohl je m'en rapporte à vous !
— Je l'ai enveloppé avec soin dans du papier à chandelle, de manière qu'on ne peut pas deviner ce que c'est... dans le cas où vous retourneriez à lancée avec...
— Oh ! je vais d'abord porter cela chez nos jeunes maries... vous me direz demain ce que je vous dois...
— Bon ! boni cela ne presse pas!.. Maintenant je vais me recoucher...
— Allez , monsieur Mathieu , bien pardon de vous avôircausé ce dérangement, mais, voyez-vous, il le fallait I...
— Oh! je comprends... c'était un cas urgent... Bonsoir, madame Boulafour.
L'épicier est rentré chez lui. La maman de Félicité se met sur-le-champ en route pour la demeure des jeunes époux, tenant avec soin dans ses
bras le yase nocturne dont elle vient Je faire Tacquisition.
Elle n*a pas fait trente pas quY'Ue se sent arrêtée par le bras, et une voix bien connue lui dit :
— Eh I où donc allez-vous par là, madame Boulafour, ce n'est pas le chemin qui mène chez le traiteur ou se fait la noce?
— Tiens ! c'est monsieur Poupard, le patron de mon gendre... Mais vous-même, monsieur Poupard, comment!... vous avez déjà quitté la noce ! Je vous avais laissé à table...
— Oui , chère dame, mais j'y suis resté assez longtemps... on boit toujours... Ce monsieur Taricourt verse sans cesse du Champagne... on se laisse aller. Tel que vous me voyez, je me suis trop laissé aller... j'ai la tête tout étourdie...
— Mais non... vous êtes encore solide sur vos jambes !
— Hom!... j'ai une pointe... et j*ai senti qu'il était temps de m'arréter et d'aller me reposer, d'autant plus qu'il faut encore que j'aille demain à Paris pour poursuivre mon maudit créancier.
Voilà pourquoi j'ai quitté la table et filé sans rien
CE QUI MA?iQUAlT CHEZ LES MARIÉS. iOT
dire à personne. Mais, vous, pourquoi avez-vous quitté la noce?... où allez-vous ainsi?... que tenezvous de si bien enveloppé dans du papier !
— Monsieur Poupard, c'est un objet que j'avais oublié de mettre chez nos jeunes époux... C'est... c'est une soupière... dont ils auront besoin... Je m'en suis souvenue... J'ai voulu réparer mon oubliet jevai&porter çaà leur demeure avant qu'ils s'y rendent...
— Ah! c'est une soupière... dans laquelle demain matin on leur servira la rôtie au sucre... coinme c'est l'usage, n'est-ce pas?...
— Ah ! dame !... je ne sais pas s'ils la prendront là dedans... mais ça leur sera tout de même nécessaire...
— Et vous allez porter cela chez eux?...
— Sans doute...
— Donnez-moi donc cet objet; c'est encore loin d'ici, leur rnaisonnelte, je passe devant pour rentrer chez moi. Je mettrai cette soupière chez nos mariés...
— Vous, monsieur le patron, ah ! par exemple, je ne voudrais pas vous donner cette peine...
— Ce ne sera pas une peine, puisque je passe
Itô U MARIÉE DE FONTENAY-AUX- ROSES.
devant chez eux... Voyons, donnez- n)oi Tobjel...
— Mais non, mais non... cela vous dérangerait, vous retarderait...
— Pas du tout, je passe, j'ouvre la porte... la mère Nicoud me connaît... d'ailleurs elle dort toujours; je pose Ja soupière et je m'en retourne ; tandis que vous, marne Boulafour, cette course vous licndrait trop longtemps éloignée de^vos enfants... ' Retournez bien vite à la noce... Voyons, ne faisons pas tant de façons...
Et M. Poupard prend l'objet enveloppé dans le papier gris, que la blanchisseuse cède enfin, de crainte que, dans le débat, il ne vienne à se briser; mais, tout en Pabandonnant au patron de son gendre, la mère Boulafour lui dit :
— Monsieur Poupard, je vous confie ce... petit meuble, puisque vous le voulez absolument, mais c'est à une condition... c'est que vous ne lui ôlerei pas son enveloppe... je tiens à ce qu'il garde son papier...
— Soyez tranquille, chère dame, je vous promets que je ne l'ôterai pas... que je respecterai cette enveloppe!... Ah ! je vous devine... il y a quelque aimable surprise là-dedans... quelque bouquet pour surprendre agréablement Cadet...
CE QUI MANQUAIT CHEZ LES MARIÉS. l.)7
— Non, non, il n'y a pas de fleurs, on n'a pas l'habitude d'en mettre là dedans...
— Quelque chose que ce soit. . . ce papier sera respecté I... Bonne nuit, madame Boulafour! retournez à la noce... moi, je dépose ceci chez nos mariés, puis je vais me coucher...
— Bonne nuit, monsieur Poupard, et mille pardons delà peij^el..
Le patroiv s'éloigne en tenant précieusement contre sa poitrine le pot de chambre qui est enveloppé dans du papier, tandis que la blanchisseuse retourne à la noce, où beaucoup de personnes recommencent à danser, tandis que d'autres sont encore à table. Mais, aussitôt qu'elle voit rentrer sa mère. Félicité court à elle et lui dit tout bas :
— Eh bien, maman?
— C'est fait, mon enfant, j'ai réveillé l'épicier, qui m'en a donné un tout de suite...
— Et vous l'avez déjà porté chez nous?... Vous n'avez pas eu le temps I
— J'y allais, ma chère, lorsqu'en quittant la boutique de monsieur Mathieu, j'ai rencontré le patron de ton mari, qui s'en retournait chez lui. Alors, comme il a su que j'allais chez toi porter mon emplette, il a absolument voulu s'en charger, en rao
198 LA MAlilHt: DE FOMENAY AUX UOSES.
disant qu'il passait devant ta nouvelle demeure et que cela ne le dérangeait pas du tout... Je ne voulais pas, moi, qu'il prît cette peine, mais il a tant insisté...
— Ah 1 ma mère !... quoi! vous a(vez chargé le patron de mon mari de porter chez nous on pot de chambre?...
— Mais il ne sait pas ce que c^est! Monsieur Mathieu Pavait si bien enveloppé, dans du gros papier^ qu'il était impossible de deviner ce qu'il y avait dedans. Je lui ai dit que c'était une soupière... Sois tranquille, monsieur Poupard est un homme raisonnable ; l'objet arrivera à bon port sans qu'il se doute de ce que c'est...
— Ah ! c'est cual... c'est drôle tout de même !..
U PREMIÈRE lOJIT. 199
LA PREMIÈRE NUIT
• M. Poupard s'acquitte très-fidclement de la coramission dont il s'est chargé : il entre dans la maisonnette que Tont habiter les nouveaux mariés, trouve la tante Nicoud endormie dans un grand fauteuil et ne voit pas la nécessité de réveiller la bonne femme pour lui remettre ce qu'il apporte. S'emparant de la lampe qui brûle la, il entre dans le vestibule qui conduit à Tescalier. Il cherche un petit recoin, une planche ou une table sur laquelle il puisse mettre ce qu'il apporte. Ne trouvant rien, il se décide à le monter au premier ; mais là, il chaQge d'idée, redescend, place ce qu'il tient à
9W LA MARIÉE DE FONTENAY-AÎIX-ROSBS.
terre dans le corridor, bien en vue, pour qu'on le trouve en passant, puis veut remettre la lampe dans la chambre où sommeille la tante Nicoud, /mais, comme il tient fort mal la lampe, la lumière s'éteint avant qu'il lait remise en place. 11 la pose à terre dans un coin, en se disant :
— Tant pis I ... la bonne femme n'a pas besoin de lumière pour dormir... et les mariés sauront bien s'en procurer... Ils ont leur soupière... Allons nous coucher... je suis tout étourdi et j'ai mal à la tête... J'ai trop bu de Champagne ! . . .
M.Poupard s'est remis en route ; mais quelqu'un est là, qui Ta vu entrer dans la maisonnette et attendait avec impatience qu'il en fût sorti ; ce quelqu'un est Gontran, qui avait quitté la noce presque en môme temps que M. Poupard et s'était dirigé vers la demeure des nouveaux mariés, sans avoir encore un projet bien arrêté, mais en se disant :
— La gentille Félicité m'a prié de reporter chez elle sa jarretière... Elle veut donc bien que je pénètre dans son domicile. . . Peut-être va-t-elle y venir d'abord sans son mari, et conduite seulement par les jounes (iilosdcsa noce, qu'elle renverra I... Diable!... si cola s'arrangeait ainsi, le moment serait
LA PREMIÈRE îiUIT. 20!
alors favorable pour obtenir ce baiser... qu'on me doit et qu'on ne veut pas me payer.
Et Gontran,qui est arrivé devant la demeure des jeunes époux presque en même temps que M. Poupard, a vu celui-ci y entrer avec un paquet assez volumineux qu'il tenait avec soin dans ses bras, et en ressortir sans ce paquet, puis continuer son chemin. Alors le jeune homme se dit :
— Le patron vient de porter quelque chose chez les mariés... Qu'est-ce que cela peut bien cire?... Probablement un pâté dont il veut qu'ils se régalent demain. Si j'allais prendre ce pâté?... Hum 1... cela ne les inquiéterait pas, si c'est une surprise qu'on leur ménage; il vaudrait mieux m'emparer de quelque objet qui leur fit faute pour cette nuit... Je n'aperçois plus dé lumière dans la- maison... Ma foi I... au petit bonheur ! entrons toujours, le hasard me servira peut-être... Il faut absolument faire une niche à monsieur Fouillaupot, sans quoi je suis perdu de réputation... Tous ces messieurs ont échoué dans ce qu'ils ont entrepris; tâchons d'être plus adroit ou plus heureux. Hortense ne m'a pas perdu de vue pendant le souper... Il n'y avait pas moyen d'approcher de sa filleule... mais ici, il faudra bien qu'elle la quitte.
202 L\ MARIÉB DE FONTBNAY-AUX-ROSES.
Contran s'approche de la maisonnette ; il tire le loquet, ouvre la porte, fait deux pas en avant, écoute et n'entend que le ronflement très-fort delà tante Nicoud. Il avance alors dans le vestibule, en lisant :
— Voilà une maison bien gardée !... Probablement il n'y a encore rien à voler ici et on n'emportera pas les gros meubles. Ah !... je sens an escalier... montons.
Il monte en tâtonnant, arrive au premier, où Ton voit un peu plus clair, parce que la lune se montre et que la fenêtre est ouverte.
— Me voici dans la chambre des mariés! se dit Contran. Oui, voilà l'alcôve... le lit nuptial... Que diable pourrais-je emporter d'ici qui ferait faute aux jeunes époux?... Si je pouvais emporter le lit... ce serait le meilleur tour à leur jouer, mais il n y a pas moyen...
Et Contran examinait la couchette. Il aperçoit un objet enveloppé avec soin dans du papiet, et posé dessus ; c'est le cadeau de la marraine, le beau peignoir apporté et placé là par le patron de Cadet.
— Qu'est-ce que ceci? se dit Contran en s'emparant du paquet ; à coup sûr ce n'est pas cela que
u preuiëhë Nuit, 203 .
M. Poupard tenait tout à l'heure dans sgs bras... Approchons de la fenêtre... tâchons devoir ce<}u'il y a là-dedaDS.
Le jeune homme, arrivé contre la fenfitre, déchire un peu le papier qui enveloppe le peignoir, aperçoit de la iine batiste, de la dentelle, et s'écrie :
— Oh I c'est la chemise de la mariée I . . Bonne trouvaille !.. un cadeau de son mari, sans doute I... Je m'en empare... la disparition de cet objet amènera nécessairement quelque scène dans le ménage... Ah I mon Dieu I... il me semble que j'entends du bruit dans l'éloignement... Ësl-ce que nos mariés reviendraient déjà?... Hâtons-nous de partir avec ce que j'emporte.
Gontran descend vivement l'escalier, mais, dans le couloir en bas, on était dans la plus profonde obscurité ; le jeune homme attrape avec son pied ta lampe que M. Poupard a placée )à, " ' " '' 1er à (erre, lui-même trébuche, et, er au mur pour ne point glisser, il lai l'objet qu'il a pris sur le lit des mariés tombe dans l'huile que la lampe a ré[ renversant, Goniran se baisse et cberc qu'il a perdu ; il met ses mains dans
comme un possédé, mais enfin parvient à ressaisir (6 qu'il cherchait ; seulement Tobjet est aussi tout huileux. Il le remet malgré cela sous son bras et va pour gagner la porte, mais ses pieds rencontrent un autre objet qu'il fait rouler devant lui. Cette fois, c'est la soi-disant soupière que le patron de Cadet avait posée là.
— Saprelotte ! s'écrie Contran, est-ce que c'est encore une lampe ou une burette pleine d'huileJ... mais, cette fois, celle-ci ne me salira pas !...
Et, donnant un grand coup de pied dans le papier à chandelle qui enveloppe le vase nocturne, Contran l'envoie rouler dehors, où il se brise en éclats contre une grosse pierre.
— Il parait que c'était fragile et que j'ai cassé quelque chose ! se dit le jeune homme, en sortant, de la demeure des nouveaux mariés.
Il était temps qu il partit, la noce arrivait ; Cadet en tête, tenant sa petite femme sous son bras, puis les garçons, les jeunes filles qui avaient été au bal. Toutcemondç-là chantait, riait, criait; parmi les hommes, c'était à qui ferait des plaisanteries au marié, auquel on reprochait d'emmener sa femme beaucoup trop tôt.
— Trop tôt! répondait Cadet « et il est trois
LA première' NUIT. 205
heures du matin I Moi, je trouve que c'est beaucoup trop tard.
— Cadet! s'écrie Bouchard, le garçon d'honneur, tu me dois toujours une jarretière de ta femme ; il faudra bien qu'elle me la donne.
— Oh! jfnia pas de danger {...Félicité ne donnera de ses jarretières qu'à son mari... Avise-toi de lui en demander une!... N'est-ce pas, Félicité, que tu lui donneras une gifflc?
— Je ne sais pas si je lui donnerai une tape, répond la mariée en riant, mais, à coup sûr, je ne lui donnerai pas de jarretière...
— Ah! tu as entendu, Bouchard? mon épouse te recevra mal.
— Alors, nous donnerons tout à Thêure un fameux charivari aux mariés... n'est-ce pas, les autres ?
— Oui! oui!
— Avisez-vous de nous donner un charivari, et vous sentirez avec quoi je vous arroserai... yiens, mon épouse, rentrons chez nous; il est bien temps que je jouisse enfin de mes droits conjugaux.
Cadet ouvre sa porte, pousse sa femme devant
lui,, puis entre et met avec soin le verrou afin que personne ne puisse plus pénétrer chez lui.
— Tiens I on ne voit pas clair du tout, dit Félicité, la tante Nicoud a donc éteint sa lampe ? Je lui avais recommandé de conserver de la lumière...
— Elle se sera endormie en mangeant sa soupe.. . Obéi tante Nicoud? Vois-tu, elle dort... elle ronfle... Heureusement, j'ai toujours sur moi mes chimiques pour allumer et avoir du feu quand je veux fumer... Je n'ai pas envie de me marier sans voir clair ! Quand on a une petite femme gentille, on est bien aise de... enfin... n'est-ce pas, Félicité?
— Taisez-vous, et allumez votre chimique.
— C'est égal, vois-tu, mon épouse, tu as eu une bonne idée de dire au souper que tu avais perdu ton autre jarretière. Alors le frère de ta marraine nous a laissés tranquilles.
— Je l'ai dit parce que c'est la vérité... je n'ai pas menti.
— Comment! tu as perdu ton autre jarretière?
— Mais, oui.
— Et où donc cela?
LA PREMIÈRE NUIT. 207
— Qu'il est bêle! si je savais oii, je l'aurais retrouvée !
— C'est juste... Tu as beaucoup d'esprit!...
Dès qu'ils ont de la lumière, la femme s'écrie :
— Ah ! la lampe est à terre... renversée...
— La tante Nicoud est donc devenue somnambule?...
— Mais il doit y avoir là, dans sa chambre, deux chandeliers avec de la chandelle...
— Oui, les voilà... allumons bien vite...
— La tante dort comme un sabot dans son fauteuil ; elle aurait aussi bien fait de se coucher, la
pauvre femme!...
— Tant pis! laissons-la dormir... Venez, mon épouse, ne nous amusons pas à flâner ici ; montons dans notre chambre. . . il me tarde de t'y voir. . . et d'y jouir de ta surprise.. •
— Quelle surprise?
— Chut ! Tu verras.
On monte au premier, on entre dans la chambre à coucher. Félicité regardait de côté et d'autre ; elle s'étonnait de ne point apercevoir ce que 9a mère avait chargé M. Poupard de porter chez eux. Quant à Cadet, il a été sur-le-cha.mp au lit ; il tire
les rideaux, regarde et demeure consterné en n'apercevant pas le cadeau de la marraine ; il murmure :
— Tiens! c'est drôle... il n'y est pas...
— Que cherches-tu, mon ami?
— Quelque chose que mon patron a dû apporter ici...
— Ah! tu sais donc cela?... il te Ta dit... Il n'est donc pas rentré tout de suite chez lui ?. .
— Tout cela ne fait rienl... je le sais...
Toilà I... Mais toi?., tu le savais donc aussi?
— Pardi I... est-ce que cela ne regarde pas une femnie de ménage!... Mais où donc Ta-t-il fourré?
— Il m'a dit qu'il l'avait mis sur le lit.. >
— Sur le lit? c'est sans doute dessous que tu veux dire...
— Non, non, c'est bien dessus...
— Ordinairement cela se met plutôt sous le lit que dessus !...
— Enfin, dessous ou dessus... je ne le vois pas... Quel ennui ! moi qui me faisais une fêle de le voir t'en servir!...
— M'en servir! ... devant toi? ah ! par exemple ce serait joli. •• •
LA PREMIÈRE NUIT
— Pourquoi donc pas?... entre mari etf est-ce qu'on est en cérémonie?. . . on est sam et puis cela t'aurait été si bien !...
— Pour le coup, Cadet, si tous ne fini de me dire de ces bètises-là, je vais me fâc
— Ah! çà, es-tu hargneuse, ce soir !...
diable est-il?.. . où donc te patron l'a-t-il c
— Je n'y comprends rien... il était ei dans du papier...
— Oui, oui, monsieur Poupard me l'a i
— Après tout... si on ne le trouve pa:
un pelit malheur... est-ce que vous en avie loul de suite?.,.
— Ce n'est pas pour moi, c'est pour i voudrais le trouver...
— Mais moi, je n'en ai pas besoin du to
— C'est possible, mais, moi, je tiens tonte la noce te Toie demain avec !■■■
Félicité se met à trépigner des pieds, criant :
— Ah! quelle horreur!...' mais vous Cadet! vous voulez que toute la noce me sus?...
— Non pas dessus. ,, mais dedans'..
savez donc pas qu^il est magniBque. .. et d'une belle grandeur?...
— Qu'il soit aussi beau, aussi grand que tous voudrez, on ne se sert pas de ces choses-là devant le monde!... Si c est pour me dire de telles stupidités qu« vous m'avez épousée, il ne fallait pas vous déranger...
— Des stupidités I... madame, ménagez vos expressions !... Je vous ai épousée pour que vous fassiez mes volontés... c*est vous qui êtes stupide... D'abord, vous perdez votre jarretière... ça me semble louche... une femme honnête ne perd passa jarretière sans la retrouver...' ensuite vous refusez de vous servir devant le monde de quelque chose que vous devez considérer avec amour,., mais moi je le veux...
— Le plus souvent!... J'enaiassez de vos sottises, monsieur Cadet. Adieu, je retourne chez, ma mère et je ne la quitterai plus que vous ne m'ayez demandé parJon pour toutes les balourdises que vous m'avez débitées ici...
— Madame, je vous défends devons en aller...
— Tenez ! voilà pour votre défense I...
En disant cela, Félicite applique un vigoureux soufflet sur la joue de son mari ; puis elle descend
LA PREMIERE NUIT. 'M
rapidement rescalier, ouvre la porte de la rue et se met à courir vers le logis de sa mère, où elle arrive avant que Fouillaupot soit remis de Témotion que lui a causée le soufflet qu'il a reçu.
LE LEMtBllÀIH DE HOCBS.
XIY
LE LEH0EMA1H DE NOGEB
là lendemain, dès huit heures dn m.nlin, Fêli- • cité, quiales yeux roiigps, parce ,iirclli(alieiiic(>u|) pleuré... esl-ce de chayriii d'avoir passii L) première nuit de ses noces loin Je son mLiri, ou de regret d'avoir épousé Cadel Fouillaupot?.. il csl probable que c'était pour ces deux motifs... enliu la jeune femme, accompagnée de sa mère, à U(|ueUë ' elle a conté tout ce qui s'est passé entre elle et son . mari, se met en route pour la demei"-'" "i» wnartamft Dartinelle; il lui tarde de faire cour marraine la conduite de M. Fouillau Hortense dormais lorsque sa lem
vient U réveiller pour lui dire que la jeune iiinriée et sa mère demandent avec instance à lui parler.
— Comment! de si grand matin... et après s'être couchée si tard, ma filleule est déjà levée ! s'écrie la belle veuve en entr'ouvrant les yeux. Cela n'est pas naturel... il est donc arrivé quelque chose d'extraordinaire chez les nouveaux époux?... Eh bien, faites entrer ces dames... je les recevrai au lit, puisqu'elles sont si pressées.
Félicité et sa mère se précipitent dans la chambre et courent s'incliner devant le lit de la marraine. Elles sont si pressées de parler, de conter ce qui les amène, que toutes deux parlent -en même temps et sans s'arrêter.
— Ah ! ma marraine !
— Ah ! madame !
— Si vous saviez I
— Quel gueux que mon gendre I...
— Qui est-ce qui aurait jamais cru cela de Cadet I...
— Si feu Boulafour m'avait proposé de ces choses-là... je lui aurais cassé le pot sur la télé...
— Et devant le monde... devant toute la noce^ il veut que je me mette dessus 1 ...
— Moi, j'ai dit à ma fille : <c N'y consens jamnis î tout le pays se moquerait de toi !... »
— Y consentir!... j'aimerais mieux me séparer tout de suite d'avec Cadet !
Madame Dartinelle, qui n'a pas compris un mot à ce qu'on lui a crié aux oreilles, fait signe aux deux femmes de se taire, se soulève à demi sur son lit et leur dit :
— D'abord... faites-moi un plaisir... c'est de ne pas parler toutes les deux à la fois... je n'ai rien compris à ce que vous avez voulu m'apprendre, si ce n'est que ma filleule a, du moins j'ai cru le deviner/ à se plaindre de son mari. Eh bien, voyons. Félicité, parle, mais explique-toi mieux, je t'en prie.
— Ma marraine , voilà ce que c'est : d'abord nous sommes entrés chez nous. Cadet et moi... il n'y avait pas de lumière... la tante Nicoud avait renversé la lampe dans le corridor... mais ça ne fait rien... nous avons allumé.. « Ah ! il faut vous dire que le patron de Cadet, monsieur Poupard, s'était chargé de porter chez nous... quelque chose... de très-nécessaire...
Hortense sourit, en répondant :
— Je le sais bien, puisque c'est moi qui le lui avais remis.
216 LA MAUiÉi: DL 1 UMENA\-AtX-ROS£S.
La mère et la fille se regardent, ouvrent de grands yeux étonnés; enfin, madame Boulafour s'énie :
— Ohl madame fait erreur assurément... c'est moi qui i'ai acheté chez Tépicier, que j*ai fait relever daps la nuit pour en avoir un... c'était un oubli de not' part... une inadvertance, quoi!., mais ensuite, ayant rencontré monsieur Poupard, qui s'en retournait chez lui et passait devant la demeura des enfants, il a absolument voulu se charger de porter l'objet chez eux.. • Vous voyez ben, madame la marraine, que c'est pas vous qui le lui avez remis.
— Permettez, maman Boulafour, de quel objet mcî parlez-vous, d'abord?
— Mon Dieu, madame, c'est... je ne savons trop comment vous dire ça... c'est un meuble de première nécessité... c'est...
Félicité, impatiQntée de voir sa mère tergiverser, s'écrie :
— Pourquoi donc ne pas oser le dire?, . . c'est pas un crime de s'en servir...
« Mon Dieu ! marraine, c est un pot de chambre ! ... »
llorlense rit beaucoup, en murmurant :
LE LEÎS'DEMAIK DE NOCES. 217
— Oh I non, ce n'est pas cela que j'ai remis à monsieur Poupard... mais avant de se rendre à ta noce, ma chère amie, il a passé ici, c^était convenu avec ton mari... je voulais te faire une surprise, ma filleule, et je vois que ces messieurs avaient bien gardé le secret... enfin c'est un fort joli peignoir, tout brodé, tout garni de dentelles que j'ai confié au patron de ton mari et qu'il devait déposer sur ton lit... est-ce qu'il ne s'y est pas trouvé ?. . .
— Un peignoir! s'écrie Félicité, un beau peignoir... un cadeau de ma marraine... et Cadet le savait et monsieur Poupard devait le placer sur le lit ! • . • Ah I mon Dieu, ma mère ! ... est ce que ce serait de ça que mon mari voulait, me parer?... il voulait me voir dedans... me montrer avec à toute lanoce!... Âh ! ce pauvre Cadet !••• et je lui ai donné un soufflet pour ça!...
— Ma fille, ma fille, je commence à croire que tu as été trop vive...
— Quoi ! Félicité, tu as souffleté ton mari parce qu'il voulait te voir parée de ce peignoir?...
— Mais, ma marraine, je ne pouvais pas deviner... j'ai cru autre chose... C'est aussi monsieur Poupard que nous avions chargé de porter le vase. . i
218 LA MVr.IÉE DE FONTExNAY-AUX-ROSES.
moi, j'ai cru que Cadet me parlait de ça, nous ne nous sommes compris ni Tun ni Tautre... nous avons fait un quiproquo.
— Voilà ce que c'est, ma fille, que de ne pas nommer les choses par leur nom... au moins on sait à qui l'on a aflaire...
— Oui, ma marraine... et après avoir donné un soufflet à mon mari, je m'en suis retournée chez ma mère, où j'ai passé la nuit...
— C'est grave cela, Félicité ; ton mari doit être furieux..'.
— Vous nous raccommoderez, n'est-ce pas.
marraine? car je gage que Cadet va venir vous trouver ce matin, vous conter tout...
— Mais enfin, ce peignoir, qu'en avez-vous fait?
— Nous ne l'avons pas trouvé, marraine ; sans cela le quiproquo se serait tout de suite expliqué.
— Vous ne l'avez pas trouvé?...
— Non, madame, ni peignoir, ni pot de chambre ! s'écrie la blanchisseuse ; on lui en donnera des commissions à faire au patron de Cadet, pour qu'il s'en acquitte ainsi !...
— Mais il fallait aller chez lui, et lui demander ce qu'il a fait de ce qu'on lui a confié.
— Eh ! madame, nous y avons été chez monsieur Poupard, mais il était déjà parti pour Paris.
— Je n'y comprends rien, dit Félicité, il y a donc eu réellement des voleurs cette nuit dans le village !...
En ce moment, un bruit de voix qui se fait entendre dans la cour attire Tattention de madame Dartinelle ; elle sonne sa femme de chambre :
— Que sepasse-t-il donc en bas?... est-ce qu'il y a des étrangers dans la cour ?
— Madame, c'est le brigadier de la gendarmerie, voilà déjà trois fois qu'il vient ce matin ; il veut parler à monsieur Varicourt, parce qu'il a arrêté un homme cette nuit. . .
— C'est notre voleur ! s'écrie la blanchisseuse.
— Cet homme se réclame de monsieur Varicourt... et le prie de venir le faire relâcher..,
— Allez prévenir mon frère.
— On y a été, madame; monsieur nousa envoyés faire... je n'ose pas dire à. madame... Puis il a déclaré qu'il ne se lèverait pas avant le dîner et ordonné qu'on le laisse dormir ! . .
— Je le reconnais bien là!... mais cet homme arrêté a-t-il dit son nom ?. . .
— Voilà sa carte, madame...
220 LA MARIÊB DE FONTËNAY-AUÎ-ROSES.
— Comment! c'est monsieur Oswald Lambert qui a passé la nuit au violon!... Ah! ah! je le croyais retourné à Paris, celui-là. Maman Boulafour, allez vite délivrer ce pauvre monsieur... il étnit hier à la noce, vous le reconnaîtrez... d ailleurs on vous croira, vous êtes connue dans le pays... Moi, je vais encore causer avec Félicité... vous la retrouverez ici.
— Je vas chez les gendarmes, madame ; mais faudra raccommoder ces enfants.
— Soyez tranquille, nous en viendrons bien à bout!... je veux aussi que le peignoir se retrouve...
— Oh! oui, marraine, votre beau cadeau, que je serai si contente de porter!....
Quand madame Boulafour est partie, Hortense fait asseoir sa filleule près de son lit et lui dit :
— A présent, causons un peu : qui soupçonnestu d'avoir pris ce peignoir chez toi?... car enfin il est impossible que monsieur Poupard ne l'y ait pas mis; ce brave homme est incapable d'avoir voulu vous faire une mauvaise plaisanterie... il a beaucoup d'amitié pour Cadet, et il s'était chargé avec joie défaire cette commission...
— Et le pot de chambre aussi, ma marraine;
c'est lui qui Ta pris des mains de ma mère et a Toulu le porter chez nous...
— Oh! pour cet objet-là!., c'est moins intéressant !...
— Enfin, marraine, nous ne l'avons pas trouvé non plus!... c'est la même personne qui aura emporté les deux choses. . .
— Je ne puis pas croire cela! . . . Le peignoir, trèsbien, on aura cru jouer un tour à la mariée... mais le... l'autre objet?..
— Ça nous jouait un tour aussi !...
— Voyons, Félicité, réponds-moi bien franchement : tu as dansé avec monsieur Contran, il te parlait beaucoup tout en dansant avec toi... Tu rougissais... tu riais aussi...
— Vous avez vu tout cela, marraine?
— Oh ! rien ne m'échappe à moi ; d'ailleurs je ne vous perdais pas de vue, et à la rigueur j'aurais deviné ce que ce monsieur te disait... il te faisait la cour... te demandait un rendez-vous...
— marraine!...
— Ne mens pas, dis-moi toute la vérité, ou je ne me charge pas de te raccommoder avec ton mari!...
— Eh bien I . . . voilà . , . d'abord monsieur Gonlran
!2i2 LA HÂRIÉË DE FOISTËNAY-AUX-ROSËS.
nie (lisait que j'étais gentille... que j'avais des yeux... bien noirs...
— Âpres, après?
— Moi, je le priais de me rendre ma jarretière. . . il refusait. . . ensuite il y mit une condition.. .
— Laquelle?
— C'est que je le laisserais m'embrasser...
— J'en étais sûre !
— Moi, comme vous le pensez bien, j'ai refusé. Alors il médit : « Je garderai votre jarretière. » Ça me taquinait et je lui dis : « Si vous vouliez la mettre chez nous, en passant devant la maisonnette que nous allons habiter, cela vous serait ben facile... Cadet croira que je l'avais perdue là... »
— Ah! tu lui disais d'entrer chez toi... C'était bien imprudent !
— Avant que j'y sois, marraine! il m'a répondu : a Je veux bien y aller, mais à condition que vous viendrez m'y rejoindre un moment toute seule. . . x>
— Ah! le monstre!... c'est indigne, cela!
— Vous pensez bien, marraine, que j'ai refusé. '
— C'est bien heureux! ... il n'aurait plus manqué que cela... accepter un rendez-vous d'un galant, le jour même de ses noces !..»
-—Oh ! il n'y a pas de danger que je lui en donne jamais... J'aime bien à rire un brin... mais il ne faut pas que cela aille trop loin !
— Ma chère amie, quand une femme aime à rire, cela la mène toujours beaucoup plus loin qu'elle ne croit, et quand elle voudrait s'arrêter, il n'y a plus moyen. Enfin, ce qui m'est prouvé, c'est que lu as dit à monsieur Gontran que l'on pouvait facilement pénétrer dans ta demeure ; tu vois qu'il en a profité : je suis persuadée que c'est lui qui a pris le peignoir.
— Et le pot de chambre aussi?
— Ah! que tu m'ennuies avec ton pot!... C'est du peignoir qu'il s'agit ; je l'avais brodé moi-même, et il vaut bien la peine qu'on cherche à le retrouver...
— Puisque vous êles sûre que c'est ce monsieur qui l'a pris, il n'y a qu'à le lui redemander... car enfin, il ne peut pas vouloir le garder : qu'en feraitil? un homme ne met pas un peignoir...
— Non, sans doute; mais il ne va pas avouer que c'est lui qui vous a fait cette méchanceté... il faudrait trouver un moyen...
— Que faut-il faire, marraine?
224 LÀ MARIÉE DE F0!9TENAT-AUI-R0SES.
— Attends donc... je cherche... Âhl... si on pouYait...!
— Quoi donc?...
— Écoute, Félicité ; la première fois que tu reyerras roonsieur.Gontran... et cela ne tardera pas... il passe encore quelques jours ici...
— Eh bien, marraine, j'aurai bien soin de l'éviter. . .
— Au contraire, tu le laisseras venir te parler à toi seule un moment... j'aurai soin de t'en fournir l'occasion. Dans cet entretien il ne manquera pas de te demander encore un rendez-vous pour te rendre ta j arr etièr e ...
— Je l'enverrai à l'ours I . . .
— Mais pas du tout ! tu te feras un peu prier... puis tu céderas... tu lui donneras un rendez-vous...
— Ahl marraine... vous voulez que je me risque?...
— Oui, mais tu imposeras une condition... Tu d'ras à monsieur Gontran : « Rapportez-moi mon peignoir et je vous laisserai m'embrasser, sinon je ne vous accorderai rien du tout ! i»
— Oh ! très-bien, je comprends!
— Tu lui indiqueras pour lieu du rendez-vous
cette petite grotte qui est à gauche... en entrant dans le jardin...
— Oh! je la connais bien... mais c'est chez vous, cela, marraine !
— Justement; cela semblera naturel, qu'en venant me voir... tu entres un moment dans la grotte, lorsque lu auras eu l'air de partir...
— Certainement, c'est pas difficile !... mais...
— Il faudra indiquer ce rendez-vous pour le soir... à la nuit close...
— Ahl par exemple, marraine !... La nuit...
dans la grotte... avec ce monsieur qui est si enjôleur... savez-vous que vous m'exposez beaucoup I . . .
— N'aie donc pas peur!... ce n'est pas toi qui iras à ce rendez-vous ! . . .
— Ce n'est pas moi? Bah! et qui donc?...
— Quelqu'un qui saura bien forcer ce monsieur à convenir de toutes ses folies... et à lui faire rendre ton peignoir...
; — Bahl... est-ce que...?
f — Chut ! ne dis rien de tout ceci ; voilà ta mère ! La blanchisseuse revient en disant :
— Oui, madame, c'était un des beaux messieurs de votre connaissance qui a passé la nuit au poste,
parce qu'on Ta pris pour un voleur... mais j ons ben vite dit que je l'avions vu ici, que c'était un de vos amis, et on Ta relâché.
— Est-ce qu'il n'est pas revenu ici avec vous?
— Oh I non, vraiment, il était par trop en colère contre monsieur votre frère, qu'il a envoyé chercher trois fois et qui n'a pas voulu se déranger pour aller le réclamer. Il a dit : « Je m'en vais, je retourne bien vite à Paris; j*en ai assez de votre village de Fontenay-aux-Roses et de vos noces champêtres. Vous direz à madame Dartinelle que je lui présente mes hommages, mais que son frère ne doit plus me compter au nombre de ses amis. »
— Pauvre monsieur Osvirald!... cela lui apprendra à dire qu'il y a des voleurs dans le pays...
— J'ai rencontré enrevenant monsieur Rocaille... Ce cher homme a Tœil tout abimé par le coup de poing qu'il a reçu de cet imbécile de Rustaud, qui était gris comme feu Boulafour quand it s'y mettait... J'ai dit à monsieur Rocaille que j'étais bien fâchée qu'il ait reçu cet atout-là à la noce de ma fille.
— N'ayez pas de remords, chère dame; tous ces messieurs ont été punis des méchancetés qu'ils voulaient faire... Vous voyez que mon frère, qui vou-
LE LENDEMAIN DE KOCES. m
lait griser tout le raonde, s'est mis lui-même hors d'état de se lever aujourd'hui. . . Maintenant, retournez chez vous avec votre fille, et attendez-y de mes nouvelles... Je suis persuadée que ce pauvre Fouillaupot ne tardera pas à venir me conter ses chagrins.
— Oh ! oui, marraine, et vou3 nous raccommoderez ! ... car enfin ... je crois bien que j'ai eu tort. . .
— Un peu, mais nous tâcherons qu'il croie que c'est lui I
— Et le peignoir, madame, et le pot de nuit, sauf votre respect, est-ce que monsieur Poupard ne va pas rendre tout ça?...
— Mais ce ne peut pas être lui qui en soit détenteur!...
— C'est égal, on m'a dit qu'il serait de retour de Paris ce soir ; je retournerai chez lui.
— Marraine, faut-il à présent que je rentre dans mon logement de mariée, ou que je retourne chez ma mère ?. . . j'aimerais mieux aller avec Cadet. ••
— Ma chère amie, il faut cependant que tu retournes avec ta mère ; tuas donné un soufflejt à ton mari; tu ne dois pas retourner près de lui sans qu'il aille te chercher. . . Mais, sois tranquille, je suis per*
buadée qu'il a hâte aussi de se réconcilier avec toil... Allez I... Toi, Félicité, reviens me voir tantôt, savoir si j'ai des nouvelles du peignoir...
— Oui, marraine, oui... je comprends... je reviendrai.
La maman Boulafour est partie avec sa fille.
Hortense ne se sent plus envie de dormir ; elle regarde sa pendule, qui marque dix heures, et sonne sa femme de chambre , tout en se disant :
— Ah ! monsieur Contran, vous vouliez me faire la cour, vous faire aimer de moi... et vous cherchez à séduire ma filleule... à lui faire oublier ses devoirs !... Ah I c'est indigne I... Mais je veux vous confondre, vous prouver que je sais le cas que Ton doit faire de vos serments...
La femme de chambre arrive :
— Madame veut quelque chose ?
— Sans doute, je veux m'habiller.
— Un lendemain del)al... madame se lève déjà... elle n'a pas eu le temps de dormir...
— Je n'ai plus sommeil... Est-ce que monsieur Gontran fait comme mon frère?... est-ce qu'il dort toujours?...
— Oh! non, madame, car il est sorti de sa chambre de très-bonne heure. ••
LE LENDEMAÎiN DE NOCES. 229
— De très-bonne heure!... après une nuit passée au bal!... Il n'a donc pas dormi, ce monsieur!.. . c'est bien singulier. ,
« Voyons... habilIe:&-moi... coiffez- moi...
— Madame ne veut sans doute pas faire beaucoup de toilette... un lendemain de bal?...
— Qu'est-ce cela fait?... est-ce qu'on ne doit pas toujours soigner sa mise?...
— Voilà la robe de madame...
— C'est celle que j'avais hier dans la journée. •• je n'en veux pas...
— Alors madame veut-elle la grise?...
— Elle m'est trop large...
— Ou bien la noire?...
— Elle me va mal...
— Je ne vois plus là que la rose... mais elle est trop élégante si madame ne sort pas... Et un lendemain de bal on n'est guère en train de...
— Ah! que vous m'ennuyez, avec votre lendemain de bal!... Donnez-moi ma robe rose, et coiffez-moi mieux qu'hier... j'étais affaire peur...
— Ah ! madame, par exemple 1... i
— Je vous dis que je n'étais pas du tout coiffée à l'air de ma figure... je m'y connais mieux que vous... d'ailleurs toutes ces dames m'ont dit que
jV'tais charmante... Et (juand, entre femmes, on vous (lit cela, vous pouvez être certaine que vous otes mal coiffée, car lorsque vous êtes très-bien, elles en sont si vexées qu'elles n'ouvrent pas la bouche.
La femme de chambre fait son possible pour conteotar sa maîtresse, qui se montre beaucoup plus difficile pour sa toilette qu'elle ne l'est habituelle^ ment.Lorsque, enfin, la belle veuve a mis la dernière main à sa parure, on vient lui dire qu'un jeune paysan, monsieur Fouillaupot, sollicite l'honneur de lui parler.
— Oui, oui, q|u'il vienne, dit Hortense, ce pauvre marié!... Ah I il a bien mérité qu'on le console... mais j'espère parvenir à faire sa paix avec sa femme.
LA CASOUEITE. 251
Nous avons laissé Cadet Fouillaupot sous le coup de l'émotion qu'il a ressentie en recevant un soufflet de sa femme : il y avait de quoi ! La première nuit de ses noces, quand on se trouve enfin en tête-à-téte avec la jeune fille que l'on a choisie pour en faire la' compagne de toute sa vie, recevoir d'elle un soufflet, donné avec colère, au lieu d'un baiser, rendu avec amour, il y a bien là de quoi vous démoraliser.
Cependant, lorsque sa stupéfaction se dissipe. Cadet éprouve Tenvie de courir après sa femme
pour la ramener dans leur domicile; il descend, fait quelques pas dans le vestibule, puis s'arrête, car le grand Cadet a beaucoup d'amour-propre ; sa vanité est cruellement blessée par la conduite de félicité , et il se dit :
— Non... je ne courrai pas après elle... je n'irai pas supplier de revenir avec moi une femme qui m'a souffleté!... Je sais bien que, si je voulais, je la forcerais à rentrer chez nous... car je suis son mari, et une femme doit suivre son mari partout où il loge... Je le sais... c'est dans la loi, dans le code... Je Tai lu moi* même avec attention avant de me marier... parce qu'un mari doit connaître son code pour rappeler sa femme à l'ordre quand elle fait des sottises... Ça ne m'a pas beaucoup servi tout à l'heure... mais c'est égal... ça me servira plus tard... Enfin ce peignoir a disparu... il est donc venu ici des voleurs?... Interrogeons la tante Nicoud.
Cadet parvient, non sans peine, à réveiller la vieille femme. Il lui crie aux oreilles :
— Tante Nicoud, pourquoi aviez-vous renversé votre lampe dans le corridor en bas... etêtes-vous restée ici, sans lumière?
— J'ai mangé toute ma soupière I... répond la
tante en souriant. Ma foi, oui, mon garçon, ma soupe était bonne... j'ai tout avalé!...
. — Je vous parle de votre lampe... que j'ai ramassée et que voilà... tenez!... ce n*est pas une soupière,, ça!
— Ah ! oui... c'est ma lampe... tiens, elle n'a plus d'huile !
— Je crois bien! puisqu'elle était renversée. Mais ne voyant plus de lumière, des voleurs sont entrés ici!...
— Qui est-ce qui est venu ici ?... ton patron !.. ce bon monsieur Poupard... Oh! je l'ai bien reconnu I... il est monté... il avait un petit paquet sous le bras qu*il a été porter là-haut.
— Et ensuite ?
— CVst une truite!... Comment! c'est un poisson qu'il vous a apporté?...
— Ah ! quelle patience il faul avoir !... Voyons, tante Nicoud, ouvrez vos oreilles... Hest entré des voleurs ici... lesavez-vousvus?... les reconnaî triezvous?...
— Tu veux pour demain une soupe aux choux?... Ça se peut, mon garçon... je t'en ferai une... dont
I lu te licheras los doigts !..•
'^54 LA MARIÉE DK FOMEN A\-AUX-11USES.
Cadet voit qu'il n'y a pas moyen de rien savoir par la vieille tante ; il se décide à aller se coucher... ou plutôt à se jeter tout habillé sur son lit, car la nuit est bien avancée. Il compte se lever au point du jour, et ne se sent pas le courage de se fourrer tout seul dans un lit qu'il croyait bien étrenner avec Félicité.
Cependant la fatigue ne perd pas ses droits : fiadet dort quelques heures. Mais le jour est venu; il se lève, se dispose à sortir pour se rendre chez son patron, lorsqu'il entend rire, parler, causer sous ses fenêtres. Il se hâte d'aller ouvrir sa croisée; il est accueilli par les hovrras^ les éclats de rire de tous les garçons du village, et Bouchard est à la tête, qui lui crie :
— Salut au marié qui n'a pas couché avec sa femme!... Ah! le pauvre mari!... Mes amis, faut l'appeler Choublanc!... Salut à Cadet Choublanc I...
— Et comment sàvez-vous que je n'ai pas couché avec ma femme? dit Fouillaupot avec colère. Qui est-ce qui vous a conté cela?...
— Pardi ! la belle malice ! . . . Quand ta femme est retournée cette nuit chez sa mère, il a fallu qu'elle cognât longtemps à la porte de madame Boulafour
Là casquette. 235
pour se faire ouvrir. En réveillant la blanchisseuse, elle réveillait aussi les voisins ; ceux-ci ont entendu la mère de ta femme qui disait à sa fille :
c< — Qu'est-ce que tu viens faire ici?... ta place est auprès de ton^nari !...
«Et là-dessus, la petite femme a répondu :
a — Mon mari veut que je fasse des choses. •• qu'on ne fait pas devant le monde... Ouvrez-moi, ma mère, et je vous conterai tout ça.
a Là-dessus , la maman a ouvert ^ mais, dès le point du jour, les voisines ont conté cela à leurs connaissances, qui Vont redit à d'autres, c'qui fait que maintenant tout le village le saitl... Mais qu'est-ce que tu voulais donc faire à ta femme. Cadet, pour qu'elle se soit sauvée de toi comme d'un loup-garou? »
Cadet, au lieu de répondre, referme la croisée avec violence ; puis, lorsqu'il n'entend plus personne devant sa demeure, il sort et se rend bien vite chez son patron. Mais M. Poupard était déjà parti pour Paris. Alors, désolé, ne sachant quel parti prendre, le pauvre marié va s'asseoir quelque temps sous un arbre. Il songe bien à aller conter ses malheurs à la marraine de sa femme, mais il n'osait pas aller chez elle de si bon matin ; enfin
23d LA HAUIËB DE FONTËNâY-AUX-ROSES.
^ la matinée s'avance et Cadet s'est présenté chez madame Dartinelle, au moment où celle-ci achevait sa toilette.
/ On introduit le jeune villageois dans la chambre de madame. Il est fort embarrassé et ose à peine entrer. Hortense se hâte de le rassurer :
— Venez... venez, monsieur Fouillaupot ; votre visite ne me surprendpas, je l'attendais...
-^ Vous l'attendiez, madame?... pourquoi donc cela?
— Mais parce que j*ai déjà reçu celle de votre femme et de sa mère...
• — Elles sont venues!... se plaindre de moi peutêtre?... tandis que Félicité m'a rendu le jouet, la risée de tout le village, car je vais vous dire une chose... On sait que je n'ai pas couché avec ma femme... je suis un homme perdu ! déshonoré!... Tout le monde va me montrer au doigt... J'en mourrai de vexation ! . . . c'est sûr ! . . .
— Allons ! monsieur Fouillaupot, calmez-vous I les choses ne sont pas aussi, graves que vous les faites!... D'abord, on n'est pas déshonoré pour n'avoir pas, la première nuit de ses noces, usé près de sa femme des droHs d'un époux... bien au con-
traire, c'est une preuve de délicatesse fort en usage et très-Iouée dans le grand monde.
— Oh ! ben, madame , dans le petit , nous ne nous marions pas pour montrer de la dclica-
— Ensuite, toute votre querelle avec votre femme vient d'un quiproquo ; si vous vous étiez expliqués clairement l'un et Tautre, tout cela n'aurait pas eu lieu !
— D'un quiproquo?... ça veut dire prendre une chose pour une autre, n'est-ce pas, madame?
— C'est cela même.
— Et quand Félicité m'a baillé un soufflet, vous croyez qu'elle me prenait pour un autre?...
— Elle croyait que vous exigiez d'elle des choses ridicules... impossibles!... Voyons , écoutez-moi bien.
— Oh ! je ne demande pas mieux , madame.
— J'ai fait faire pour ma filleule un peignoir, que votre patron, monsieur Poupard, a porté chez vous... Mais votre femme ignorait cette circonstance... Le secret de mon présent avait été bien gardé, trop bien gardé même, puisque voilà la cause de votre brouille...
— Mais non, madame, il parait que Félicité savait tout, puisqu'elle a cherché le peignoir dès que nous sommes entrés chez nous... et qu'elle a dit : « Tiens, je ne le vois pas... où donc que monsieur Poupard^Ta mis?... »
— Voilà où vous faites erreur : ce n'est pas le peignoir que cherchait ma filleule ; je vous répète qu'elle ne se doutait pas que je lui en avais envoyé un.
— Alors, que cherchait-elle donc?
• — Eh ! mon Dieu ! . . . nu objet de première nécesh site... un vase de nuit, puisqu'il faut vous le dirç... Pendant le souper, à votre noce, elle se souvint de ce qui manquait chez vous, le dit à sa mère, qui sortit aussitôt pour s'en procurer un... En allant le portera votre nouvelle demeure, madame Boulafour rencontra votre patron, qui voulut absolument se cl^arger de remettre à votre domicile l'objet, bien enveloppé dans du papier , que tenait votre bellemère, et celle-ci consentit à le lui confier...
— Ah I mon Dieu ! il serait possible... il s'agissait d'un pot de... !
— Votre femme a cru que vous saviez cela, quand vous avez dit : « Où donc mon patron a-t-il placé ce qu'il s'est chargé d'apporter iciî... »
LA CASUl ETTE. 239
— C'est vrai... oui... j'ai dit ça...
— Puis, vous avez dit à Félicité que vous vouliez qu'elle s'en servît devant vous... devant votre noce... Comprenez-vous à présent pourquoi elle s'est fâchée? D'abord elle a cru que vous ne vouliez que plaisanter, mais lorsqu'elle a vu que vous parliez sérieusement...
— Elle m'a souffleté!... elle a eu raison... elle a bien fait!... Croire que je voulais..,! ah! ma pauvre petite fennne !... moi, qui ne voulais pas que Ton vit ses mollets sur la balançoire... Âh! qu'on est bête de ne pas s'expliquer !...
— J'espère que vous n'êtes plus fâché contre elle, que vous allez vous raccommoder ?...
— Ohl oui, madame... je vais lui demander pardon... lui dire que... c était du peignoir que je parlais...
— Tenez, monsieur Cadet, vous êtes trop disposé à la jalousie... Si vous voulez être heureux en ménage, il faut avoir conBance dans la vertu de votre femme...
— J'en aurai, madame, mais j'étais taquiné hier au bal. . . parce que. . . , je vais vous dire une chose. . . ce jeune beau monsieur... de votre connaissance. ••
parlait tout bas à l'oreille de Félicité en la faisant danser... \
— Monsieur Contran?...
— Oui, je crois qu'il s'appelle comme ça...
— Monsieur Contran est fort gai... il rit avec toutes les femmes... Il aura voulu faire rire la vôtre... c'est tout naturel...
— Il faisait trop rire ma femme...
— N'allez-vous pas croire que ce jeune homme pense à Félicité?... il a bien autre chose en tête !...
— Oh ! je ne dis pas qu'il pense à ma femme... mais il la faisait trop. rire... Ah! faut vous dire aussi, madame, que Félicité a perdu une de ses jarretières... Je croyais d'abord, au souper, quelle avait dit cela pour qu'on laissât ses jambes tranquilles, mais c'était la vérité... elle l'a perdue !..
— Eh bien, monsieur Cadet, qu'y a-t-il là qui doive vous inquiéter? Tous les jours une femme peut perdre une de ses jarretières.
— Ah I vous croyez que les dames en perdent tous les jours?...
— N'attachez donc aucune importance à cela.
— C'est juste... Voilà l'autre. .. que je porte à ma boutonnière... Cette nuit, quand Félicité m'a
quitté, j'ayais envie de la jeter au diable... J'ai bien fait de la garder... Ma pauvre femme qui a cru que...! Ah ! je' vas tout de suite aller me raccommo- Jer avec elle... Quant au peignoir et à... l'autre objet, il faudra bien que le patron nous dise ce qu'il en a fait...
— Il faut Tespérerau moins...
— Madame, je suis bien votre serviteur...
— Bonjour, monsieur Cadet ; allez vite trouver votre femme...
— J'y vole, madame.
Et le nouveau marié descend l'escalier et va traverser la cour pour sortir, lorsque Contran, qui sortait du jardin, se trouve justement devant lui. Le jeune homme aborde d'un air aimable le grand Fouillaupot.
— Tiens I c'est monsieur le marié !... Quoi I déjà levé... déjà sans votre femme !... J'espère au moins que la nuit a été bonne ?. . •
Cadet ne savait pas comment prendre la question que lui adressait Contran d'un air presque railleur; mais tout en cherchant ce qu'il va dire, il porte ses regards sur la casquette que porte le jeune homme, et, après cette casquette, il voit pendre une jarretière, qu'il reconnaît aussitôt pour celle que sa
2i2 LA MAUIEt DE FO.NTENAY-Ali\-KOSES.
femme lui a dit avoir perdue. Alors le rouge lui monte au visage, et il reste sans parler devant celui qui porte à sa casquette la jarretière de sa femme.
Hortense avait mis les yeux à la fenêtre ; en entendant la voix de Gontran, elle aperçoit le paysan immobile devant lui et ayant une figure toute bouleversée ; la jeune femme examine alors Gontran ; elle voit sa casquette, à laquelle est toujours attachée la malheureuse jarretière ; aussitôt elle comprend pourquoi Cadet Fouillaupot est resté là sans bouger et fait une si singulière figure. Elle se hâte de descendre et d'aborder les deux hommes.
Gontran fait un profond salut à la belle veuye, en ôtant sa casquette; Hortense lui lance un regard '^ourroucé, tout en disant à Cadet :
— Quoi ! vous êtes encore là, monsieur Fouillaupot ? mais je vous croyais plus empressé de retourner près de votre femme I . . .
— J'y allais, madame, j'y allais, répond Cadet avec embarras. Mais c'est que je viens de voir queuque chose qui m'a tout à fait interloqué...
— Mon Dieu!... qu'avez-vous donc vu qui vous arrête encore?... Il me semble que vous ne savez jamais bien ce que vous voulez faire. ..
LA CA^(iUETTE. 'I. 3
— Madame... écoutez donc... je peux ben être surpris de voir que monsieur porte à sa casquette la jarretière pareille à celle que je porte, moi, à ma boutonnière...
— Bah I vraiment ! . . vous croyez ?. . .
— Oh ! c'est sa sœur jumelle ; je les connaissons beri, c'est moi qui les ai achetées et qui en ai fait présent à Félicité, peu de temps avant de nous marier. . .
— Comment! monsieur Fouillaupot, il serait possible ? s'écrie Gontran , qui comprend alors pourquoi Hortense lui lance des regards courroucés, cette jarretière viendrait de votre petite femme?...
— Oui, monsieur, elle vient de la jambe de ma femme... qui m'a dit l'avoir perdue... mais...
— Mais, oui, s'écrie Hortense, je me souviens à présent, quand Félicité est venue me voir l'autre jour, avec sa mère ; elle a dit en partant... c( Âh! j'ai perdu une de mes jarretièresl ...» Monsieur Gontran, vous avez dû trouver celle-ci dans la maison, n'est-ce pas?
-^ Oui, madame, oui... en effet... je Vdx ramassée... dans votre escalier... et ma foi, je m'en
étais servi pour remplacer la bride de ma casquette...
— Eh bien, hâtez-vous de la rendre à notre nouveau marié... cet objet vient de sa femme et il a le droit de le porter, lui !
— C'est juste, madame, c'est juste... rendons à César. . . ce qui appartient à monsieur Cadet. . .
En disant cela Contran se décide à ôler la jarretière de sa casquette, mais il a de la peine à y parvenir, parce que, pour attacher l'élastique. Félicité s'était servie d'une de ces grosses épingles jaunes à Tusage des blanchisseurs, mais tout à fait inconnues dans le beau monde.
Cadet, qui a écouté d'un air peu crédule ce qu'on lui a dit sur la jarretière perdue, regarde le jeune homme se piquer les doigts pour ôter l'épingle et lui dit d'un ton narquois :
— Vous avez donc trouvé aussi Tépingle qui est après?...
- — Pourquoi cela, monsieur Fouillaupot?
— Dame ! c'est que c'est de celles dont se servent les blanchisseuses... Oh! je les connaissons ben!... elles valent des clous!...
— Mon Dieu ! dit Hortense, vous êtes dans Ter-
reur, monsieur Cadet, si vous croyez que les blanchisseuses seules possèdent de ces épingles ; moi, j'en ai de toutes sortes ; à la campagne, on emploie mille choses dont on ne se servirait pas à Paris... et monsieur a pu facilement trouver de ces épingleslà chez moi. Bonjour, monsieur Cadet, votre femme TOUS attend.
Ces mots étaient un congé ; le grand marié le sent bien. Il prend la jarretière en murmurant :
— Merci, madame !
Et s'en va en disant à Gontran :
— Faut espérer que vous ne la retrouverez plus.
Lorsque Cadet est loin, Gontran donne carrière à son envie de rire. Mais Hortense, qui ne semble pas approuver sa gaieté, s'écrie :
— Il faut avouer, monsieur, que vous aimez bien à faire le mal !
— Moi, madame? et qui vous fait penser cela?
— Comment ! vous voyez ici ce jeune marié, et vous venez le narguer avec votre casquette sur laquelle est attachée la jarretière de sa femme !...
— Ah ! madame, je vous jure que j'avais totaleiQent oublié cette circonstance quand je suis venu
246 LA MARIÉE DE FONTENAY-AUl-AoSES.
dire bonjour à monsieur Cadet 1 Si j'avais pensé à celte malheureuse jarretière^ je ne me serais pas approché... ou j'aurais caché ma casquette...
— Ne dites pas cela, monsieur ; vous êtes bien aise de rendre ce pauvre mari jaloux... vous voulez brouiller ce jeune ménage... espérant probablement que cela vous fera plus facilement triompher de la vertu de ma filleule...
— Ah! madame... quelle idée me supposezvous là !.. .
— Quand vous avez dansé avec elle cette nuit, croyez-vous donc, monsieur, que tout le monde n'ait pas remarqué que vous lui faisiez la cour?...
— Vraiment! tout le monde a vu cela?.. Ah I vous m'étonnezl... je croyais avoir si bien pris mes précautions. . .
— Vous avouez donc, à présent, que vous êtes amoureux de Félicité, que vous voulez la séduire?...
— Que voulez-vous, madame? il faut bien que je porte mon cœur quelque part... vous l'avez repoussé quand j'ai cherché à vous plaire... vous n'avez pas eu pitié de moi I... je veux me créer des distraclions, c'est assez naturel!...
— Mais c'est affreux , c'est indigne ce que vous
dites là!... Vous prétendiez m^aimer, elle sentiment que je vous inspirais cède à la vue d'un minois chiiTonné que le vent... vous découvre...
— Ohl je vous assure, madame, que ce n'était pas chiffonné du tout I...
— Vous êtes un monstre I... Vouloir tourner la tête à une mariée... mettre tout de suite le trou- Lie dans son ménage !...
— Telle n'a jamais été mon intention, madame ; vous me supposez des projets que je n'ai pas.
— Et ce matin , monsieur, vous êtes sorti au point du jour, à ce qu'on m*a dit... Pourriez-vous me dire ce que vous aviez a fuire dehors, quand vous deviez avoir besoin de vous reposer ?
— Non, madame, non, j'avoue que je ne peux pas vous dire pourquoi je suis sorti de bon matin.
— Parce que vous espériez neut- être rencontrer ma Glleule!... Oh! vous ssayez en vain de me tromper... Vous n'avez pa-? demî^ndé un rende vous à Félicité?
— C'était pour lui rendre sa jarretière...
— Alors, maintenant vous ne lui en demanderez plus... puisque la jarretière est rendue...
— Il est certain que le prétexte n'existe plus...
— Et vous n'en avez pas un autre à lui donner?...
— Comment ! . . . lequel î. . .
— Ne faites donc pas l'ignorant. . . et le peignoir, monsieur, le peignoir qui a disparu de chez les mariés... ce cadeau, cette surprise que j'avais envoyée à ma filleule, ce n'est pas vous qui Tavez pris?...
— Le peignoir!... quoi... c'était un peignoir?
— Ah! voyez-vous!... vous en convenez?...
Contran s'aperçoit qu'il a dit une bêtise, il essaye de la réparer :
— Mais, madame... j'ai dit : C'était un peignoir?., parce que je ne savais pas ce dont vous vouliez me parler... Où voulez-vous en venir?..
— Monsieur Contran, ne mentez donc pas...
avec moi cela ne vous réussit pas. C'est vous qui avez pris le peignoir dont j'ai fait cadeau à ma filleule... Rendez-le-lui, monsieur et cessez enfin de vous occuper de Félicité... alors... je verrai si je puis vous pardonner...
— Que je rende le peignoir à la mariée?...
— Oui, monsieur, donnez-le-moi, je le lui ren-
LA CASQUETTE. 2i9
drai, je dirai que je Tavais repris pour y ajouter quelque chose... Le marié me croira... tout sera réparé...
— Mais, madame, je ne peux pas vous rendre ce peignoir... je ne l'ai point.
— Vous ne Tavez point? ce n'est pas vous qui l'avez pris?...
— J'avoue que c'est moi qui l'ai pris... oui, madame... j'ignorais ce que c'était... je croyais à un futile objet de ménage...
— Enfin, vousavouezl c'est heureux !... Rendezle-moi.
— Mais je ne peux pas vous le rendre... je ne Tai plus,., j'ignore comment cela s'est fait... il aura glissé de dessous mon bras, je l'ai perdu en route.
— Cela n'est pas... vous me trompez, vous avez ce peignoir, mais vous ne voulez le rendre qu'à Félicité ; vous comptez vous en servir pour obtenir d'elle un rendez-vous...
— Madame, je vous jure !...
— Oh! je vous connais, monsieur, mais vous ne réussirez pas... je déjouerai vos projets... je veillerai sur ma filleule. • .
250 U MARIÉE DE FONTENAY-ÂUl-ROSES.
— Vous ferez bien, madame ; mais tenez, entre nous, une vertu qu'il faut toujours surveiller ne vaut guère les frais d'une sentinelle.
Hortense s'éloigne en portant un mouchoir sur son visage... Est-ce des larmes de colère qu'elle veut cacher}
LA QROTTC
Et pourtant Contran n'a pas menti en disant qu'il n'a plus le peignoir!...
Après s'être emparé de cet objet dans la chambre nuptiale, on doit se rappeler qu'un bruit de voix annonçant l'arrivée des nouveaux mariés était venu frapper les oreilles de Contran ; alors il s'était hâté de fuir de la demeure de M. Fouillaupot; dans sa précipitation, il avait placé sous son bras le peignoir toujours enveloppé dans du papier; mais, dans le couloir où Ton ne voyait pas clair, il avait renversé la lampe, donné un coup de pied dans le
pot de chambre, qu il avait envoyé rouler dehors, lui-même avait trébuché et manqué de perdre là ce qu'il emportait squs son bras; puis, enfin, ayant ramassé le peignoir, il avait promptement gagné la villa de madame Dartinelle. Mais, arrivé là, en entrant dans sa chambre, il s'aperçoit qu'il n'a plus sous son bras que le papier qui enveloppait l'objet précieux ; celui-ci, t\)ut imbibé d'huile, a glissé de dessous son bras.
Contran est désolé, furieux contre lui-même, il a envie de sortir, de refaire là même route pour tâcher de retrouver ce qu'il a perdu ; mais en ce moment tout le monde revenait de la noce et reU' trait dans la maison. Il entend la voix d'IIortense, qui recommande à son concierge de bien fermer h grille, et, s'il ressortait maintenant, quel motif pourrait-il donner pour aller courir la nuit dans le village? Contran a donc dû se résigner, prendre son parti, attendre; mais, de grand matin, il s'est mis en route, il a été explorer le chemin qu'il a suivi la vfcille en sortant de chez Cadet, il a fouillé chaque buisson, chaque fossé, et n'a pas retrouvé l'objet qu'il a pris chez les nouveaux mariés.
A présent, il sait que c'est un peignoir que renfermait le iuplav placé sur le lit; un peignoir, ca-
deau de madame Dartinelle à sa filleule. Il se repent de ce qu'il a fait, et si ce vêtement ne se retrouve pas, il est bien décidé à courir à Paris en acheter un autre. Mais un homme est assez embarrassé pour acheter un vêtement de femme et surtout du genre de celui-ci. Contran, cependant, ne peut se confier à une de ces dames pour remplacer l'objet qu'il a perdu. Un instant il a été sur le point de tout avouer à madame Dartinelle, mais les regards d'Hortense brillaient alors de dépit, de courroux, il en a été frappé, et ces regards-là n'ont fait que lencourager à continuer le plan de conduite qu'il s'est tracé pour triompher de indifférence de la belle veuve. •
Cadet Fouillaupot, en quittant madame Dartinelle, se dirige vers la demeure de madame Boula-^ four, mais il s'y rend tout pensif, tout rempli de méfiance; depuis qu'il a vu la maudite jarretière sur la casquette du beau monsieur qui faisait si bien danser sa femme, le marié a senti toutes ses idées de jalousie lui remonter au cerveau. Il voudrait se réccmcilier avec Félicité, mais il voudrait, auparavant, être bien sûr qu'il n'y a pas eu quelque inirigue entre sa femme et Contran.
C'est dans ces dispositions qu'il arrive chez sa
belle-mère. Celle-ci était seule. Elle reçoit son gendre d'un air sévère, en lui disant '
— Ah ! vous voilà, monsieur ! venez-vous pour que je vous complimente sur votre belle conduite de cette nuit?... Forcer votre femme à venirse réfugier chez sa mère, fi ! c'est indigne!...
— Ahl belle maman, je ne Ty ai pas forcée du tout... C'est elle qui s'en est allée fie soi-même,.. après m'avoir baillé un fameux soufflet!...
— Vous le méritiez... vous lui proposiez des choses...
— C'était un quiproquo, belle-maman ; est-ce que la marraine ne vous a pas expliqué ça?
— Si, si, je sais très-bien qu'il y a eu quiproquo... mais quand on a une petite femme gentille,
soi, est-ce qu'on doit se quereller pour des bêtises!
— C'est juste 1 belle-maman, j'ai eu tort... j'en conviens. . . Mais où donc est-elle. Félicité ?
— Elle est sortie. Vous pensez ben que cette pauvre petite a besoin de distractions, pour un lendemain de noces si triste I
— Et où donc va-t-elle les chercher, ses distractions ?
— Ah! dame! chez l'une, chez l'autre... et puis elle a dû retourner chez sa marraine...
— J'en viens I
— C'est qu'elle aura pris un autre chemin que vous... Et votre patron, est-il revenu de Paris?
— Non, pas encore.
— Ah! il me tarde de le voir, celui-là !... Vous savez que nous avons trouvé les morceaux du pot de chambre devant votre maison? .
— Non, je ne le savais pas!
— Oui, mon cher ami, les débris de ce superhe vase nocturne, que monsieur Mathieu avait si bien enveloppé dans du papier, sont* encore épars devant votre porte; monsieur Poupard Taura laissé tomber avant d'entrer. . .
— C'est probable I
— Le cher homme avait un peu trop bu de chattipagne... il vacillait... C'est ma faute; je n'aurais pas dû lui confier le pot... mais il me l'a presque pris de force... arraché des mains.
— Monsieur Poupard a cassé le pot, très-bien ! mais le peignoir, ça n'est pas casuel, ça ! Qu'est-ce qu'il en a fait
— C'est justement pour le savoir queje suis impatiente de revoir ton patron !...
— Moi, je voudrais bien savoiroù est mafemme... si nous allons passer notre temps à courir les uns
après les autres, ce n'était pas la peine de nous marier.
— Quand vous teniez votre femme hier chez vous, dans votre chambre, il ne fallait pas la laisser échapper...
— Maudit patron!... s'il n'avait pas cassé le pot... tout cela ne serait pas arrivé. Où donc pourrais-je aller chercher ma femme?...
— Attendez-la, ça vaudra mieux.
— Ah ! elle est peut-être retournée dans notre logement que nous n'avons pas encore habité ensemble?
— Non, elle m*a dit qu'elle allait revenir ici... attendez-la.
Cadet pousse un gros soupir tout en s'asseyant sur un paquet de linge ; il n'ose plus rien dire. Mais il regarde constamment vers la porte. Enfin Félicité revient : elle semble émue, agitée ; elle tient à la main une branche de laurier, et pousse un petit cri en apercevant son mari ; celui-ci se lève, court audevant d'elle et l'embrasse plusieurs fois de suite, avant de la laisser parler. Mais la jeune femme ne s'est pas trop défendue, elle se contente de dire à sa mère:
— Maman, voyez-vous? il ne me demande pas même la permission ! . . .
— Pardi I il a une revanche à prendre, dit la blanchisseuse, et Use donne un à-compte I...
— Ma petite femme, j'ai eu tort, dit Cadet, jeté demande pardon I
— Mais non, c'est moi qui ai été trop... vive ! répond Félicité... mais nous ne nous entendions pas... Tiens, c^est ton patron qui est cause ^de tout!...
— C'est ce que je disais tout à l'heure à ta mère...
— Que peut-il avoir fait du cadeau de ma marraine?... Ah I je voudrais bien qu'il fût revenu de Paris... et on ne l'attend que pour ce soir...
— D'où viens-tu, à présent?
— De chez madame Dartinelle.
— Encore ! tu y avais été ce matin...
— Cela ne fait rien, elle avait quelque chose à me dire...
— Quoi donc ?
— Tu es trop curieux.
— Tu t'amuses donc à casser des branches à ses lauriers ? Qu'est-ce que tu fais de celle-là?... on ne doit rien casser ni cueillir chez les autres.
— Si j'ai pris cette branche dé laurier, c'est que madame m'y a autorisée.
— Pourquoi faire ?
— Ah I Cadet, tu es trop questionneur !.. . Tu en sauras davantage ce soir...
— Ce soir?...
— Oui, je retournerai encore chez ma marraine. ..
— Ah ! par exemple, en voilà trop de marraine! ... on rencontre là des messieurs avec lesquels je ne veux plus que tu causes...
— Est-ce que ça va te reprendre, vilain jaloux? Allons, calme-toi, ce soir tu y viendras avec mot...
— Ah I comme ça, à la bonne heure !... Salpto que j'ai retrouvé ta jarretière perdue?. .. *
— Oui, ma marraine vient de me le dire.
— Et je l'ai trouvée sur la casquette de ce moi> sieur Contran, qui se pavanait avec!... Pourquoi avait-il attaché ta jarretière à sa casquette?
— Dame !... je ue sais pas, moi... pour s^amuser, sans doute.
— Félicité, on ne s'amuse pas avec des objets de cette importance... Mais je devine bien pourquoi il la portait... c'est qu'il est amoureux de toi !•••
— Amoureux de moi... ce beau monsieur de Parîsl... tu es fou !
— Oh! que non... il te chuchotait trop dans Toreille en te faisant danser...
— Mon pauvre Cadet i... si tu y voyais plus clair, tu ne penserais pas ce que tu viens de me dire.
— J'y vois clair!
— Non, car tu soupçonnes ce qui n'est pas, et tu ne vois pas ce qui est!...
— Qu'est-ce qui est ?
— Tu ne vois pas que c'est de ma marraine que monsieur Gontran est amoureux... que c'est dans l'espoir de lui plaire qu'il reste si longtemps dans ce village... et que ma marraine, qui affecte pour lui la plus parfaite indifférence, n'en est pas moins sensible à son amour.
— Ah! bah ! il serait possible!... ce monsieur est amoureux de ta marraine, et c'est pour cela qu'il fait tant l'aimable avec toi, qu'il porte ta jar retière comme un plumet?...
— Oui, oui, c'est une malice, une rubrique... pour taquiner madame Dartinelk.
— Ah ! c'est une rubrique !... je n'aurais jamais deviné celle-là. . . Tu es fièrement maligne^ toi ! pou
avoir deviné tout ça... Mais pour que je croie que ce bel enjôleux ne cherche pas à te séduire... il faudra que je sois sûr qu'il est amoureux de ta marraine...
— Tu en seras certain ce soir...
— Vraiment?. . . Alors, ma petite femme. . . viensnous-en... allons nous installer chez nous...
— Non, pas encore; ce soir..'.
— Pourquoi attendre à ce soir? pourquoi pas tout de suite?
— Parce que, avant de nous raccommoder tout à (ait, je veux que tu sois guéri de tes soupçons jaloux... que tu ne croies plus que ce monsieur Contran me fait la cour !... Enfin, ma marraine ellemême me l'a dit: a Ne retourne chez ton mari que lorsqu'il sera bien convaincu que monsieur Contran ne pensait pas à toi... x>
— Allons, je vois bien que décidément c'est ma seconde nuit de noces qui sera ma première I
Félicité avait exactement suivi les ordres de sa marraine ; lorsqu'elle était retournée dans la journée chez madame Dartinelle, celle-ci lui avait dit :
— Va te promener dans le jardin, M. Contran y est ; à coup sûr, il viendra te parler ; il te demandera un rendez-vous ; fais ce que je t'ai dit : pro-
mets-lui de te trouver ce soir, vers huit heures et demie, dans la grotte qui est à l'entrée à gauche. Je n'ai pas besoin de te dire que c'est moi qui m'y rendrai à ta place... Ah! ma chère amie, je m'expose beaucoup pour toi !
— Bah I marraine ! vous êtes veuve, vous, vous savez comment il faut se défendre.
— Tu diras à M. Contran qu'il faut qu'il te rapporte ton peignoir...
— C'est donc lui qui l'a pris ?
— Eh! qui donc?... Enfin, ce soir, tu reviendras ici sur les neuf heures avec ton mari...
— Et j'aurai mon peignoir?
— Je l'espère, du moins. Vas au jardin... tu diras que j'ai la migraine, que je t'ai priée de revenir ce soir... En sortant, je serai là, contre cette fenêtre. Si tu as donné ton rendez -vous, tu tiendras une branche d'arbuste dans ta main gauche... tu entends ?
— Oui, marraine, oh I je n'oublierai rien.
Et Félicité court au jardin. Elle y rencontre Contran, et fait parfaitement ce que lui a dit sa marraine ; car, en sortait, elle tient dans sa main une branche de laurier, qu'elle agite en l'air, en passant devant les fenêtres de la belle veuve.
II est huit heures et demie du soir. On est au mois de septembre ; il fait nuit depuis longtemps, mais le temps est beau et doux, on peut encore se donner le plaisir de la promenade. Cependant, après le dîner qui s'est terminé un peu avant huit heures, Hortense est rentrée dans sa chambre, en prétextant une forte migraine ; le gros Georges, encore fatigué de ses excès de la veille, ne veut pas quitter le divan sur lequel il est en train de fumer. Contran est donc entièrement libre de faire ce qui lui plait, ^et, après avoir été écrire un petit billet dans sa chambre, il descend au jardin et entre dans la grotte, lieu de son rendez-vous avec Félicité.
Cette grotte était une espèce de petit labyrinthe, pas bien profond, mais assez cependant pour que Ton pût s'y cacher. L'entrée était presque masquée par des lilas, des seringats et des rosiers du Bengale. Tout au fond, il y avait un banc de gazon, et, dans la journée, c'est à peine si quelques rayons du jour y pénétraient ; d'après cela, vous devez bien penser que le soir, au mois de septembre, on n'y voyait pas du tout.
Contran a pénétré dans cette jolie retraite, qui semble faite exprès pour des rendez-vous d'amoureux. Il fait quelques pas vers le fond, écoute, et
Li GROTTE. 263
entend une légère respiration. Aussitôt il se dirige de ce côté, en murmurant :
— Quoi ! vous êtes là, charmante Félicité? Ah I je croyais bien me trouver le premier au rendezvous.., je craignais que vous ne vinssiez pas I
— Pourquoi cela? répond une voix émue et qui se fait à peine entendre.
Avant de répondre, Contran est arrivé au banc sur lequel est assise la personne qui lui parle. Il s'empresse de se placer près d'elle, tout près d'elle, il passe un bras autour d'une taille souple, mignonne, qu'il presse doucement ; on cherche à se dégager, en murmurant :
-^ Pourquoi me serrez-vous ainsi ?
— Ah! je suis si heureux de vous tenir là..« contre mon cœur I . . .
— Et mon peignoir ! . . .
— Nous en parlerons plus tard.
— Je le yeux tout de suite...
— Et moi, je veux d'abord un baiser que vous me devez depuis longtemps...
— Pourquoi voulez- vous m'embrasser ?
— Ahl la question est ravissante!... Pourquoi veut-on embrasser une jolie femme?... Parce que cela cause un vif plaisir. ••
— Oui, quand on l'aime... mais vous ne m'aimez pas. . .
— Que dites-vous là? quel blasphème ! Moi, ne pas vous aimer I mais je vous adore au contraire, et la preuve, c'est qu'en attendant l'heure de notre rendez-vous, moi, qui ne fais jamais de vers, je viens d'écrire une chanson que vous m'avez inspirée...
— Vous avez fait une chanson pour moi?
— Oui, elle est là... sur ce papier...
— Ah I donnez-moi cela... je suis bien curieuse de lire cette chanson... faite pour une mariée d'un jour. . . je veux dire pour moi ... 4
— Tenez... la voilà... Ne perdez pas ce papier... car, si on le trouvait, cela pourrait me compromettre aux yeux de votre marraine. . .
— Ah ! oui... ma marraine I... Est-ce que vous n'en êtes pas un peu amoureux aussi, de ma marraine?
— La belle Hortense? Pas du tout... c'est une femme trop froide, trop indifférente, une statue, qu'il n'y a pas moyen d'animer !... Taudis que vous... vos yeux sont pleins de feu...
— Laissez-moi !..•
— Non, il me faut mon baiser...
— Laissez-moi... je ne veux pas...
— Je l'aurai malgré vous...
— Je vous déteste ! . . .
— Cela ne m'empêchera pas de vous embrasser. . •
— Vous vous en repentirez bien tout à l'heure...
— Je ne croîs pas.
Contran triomphe de la résistance ^qu'on lui oppose ; il a pris un baiser, il veut en prendre un autre... mais Hortense, car on sait bien que c'est elle qui était dans la grotte, se lève brusquement et le repousse en s'écriant :
— Vous êtes un monstre !... et vous n'essayerez plus* de me tromper maintenant, car ce n'est pas Félicité... c'est sa marraine que vous venez d*embrasser, cette froide statue que Ton ne saurait animer. . . Ah ! vous êtes confondu ! . . . Qu'entends-je ? U rit, je crois.
En effet, Gontran riait aux éclats. Hortense est furieuse : elle sort de la grotte, rentre dans la iii.âson, va se jeter sur une causeuse du salon, toujours suivie de Gontran, qui, lorsqu'elle est assise, va se mettre à ses genoux, d'un air moitié riant, moitié piteux, et la regarde'en joignant les mains.
'— NoD| monsieur, je ne vous pardonnerai ja-
maisl s* écrie Hortense irritée. Oh! vous me supplierez en vain.
— Mais je ne ^vous demande pas pardon, madame, et ce n'est pas comme coupable que je me suis mis à vos genoui...
— Ce n'est pas pour implorer votre pardon que vous êtes là?...
— Non, madame I
— Oh! c'est trop fort!.. Et pourquoi donc alors?...
— C'est pour vous prier de lire ce petit papier que je vous ai donné...
— Votre chanson que vous avez faite pour Félicité ! ... Ne voudriez-vous pas aussi me la faire chanter, par hasard ?. . . Vraiment, monsieur, vous poussez bien loin Taudace... Il est permis... peut-être, de chercher à séduire une femme en feignant d'avoir pour elle des sentiments que Ton n'éprouve pas, mais joindre la raillerie au mensonge, ah!., je n'aurais jamais cru que vous iriez jusque4à !
— Madame, voulez-vous avoir la bonté de lire mon billet?...
— Pour que je voie les jolies choses que vous dites à ma filleule ! . . . Oh ! je vous ai assez entendu dans la grotte ! ... Ah ! je suis une statue. . . mais Fé-
licite VOUS a tourné la tête... c'est elle que tous pensiez tenir dans vos bras... que vous avez embrassée, et d'une façon... l
— J'avoue que je n'ai jamais éprouvé tant de plaisir...
— Oh ! c'est infâme!... Éloignez-vous, monsieur.. . je ne veux plus vous voir . . . je ne veux plus vous parler...
— Oui, madame, je m'en irai, si vous l'ordonnez toujours, mais quand vous aurez lu ce billet... pas avant.
— Vous voulez donc me faire subir toutes les tortures?... Allons, monsieur, puisqu'il faut que je fasse vos volontés... voyons votre chanson.;, vous me direz l'air, au moins ?
— Il suffit de la lire, madame.
Hortense, qui froissait le billet dans ses mains, se décide cependant à l'ouvrir et lit :
« Me pardonnerez-vous, madame, d'avoir tourné « à mon profit le piège que vous aviez voulu me c( tendre?... et, ayant deviné que c'était vous qui « viendriez dans la grotte, d'avoir profité de l'ob- « scurité pour feindre d'éprouver pour votre filce leule des sentiments que je n'ai jamais ressentis « que pour vous?... Ah! je vous ai tenue dans
« mes bras, je vous ai embrassée, et dussé-je main- « tenant être encore repoussé par vous, je garderai « toute ma vie le souvenir de ce baiser ! »
A mesure qu'elle lisait, la voix d'Hortense changeait d'intonation. D'abord sèche, dure, elle était bientôt devenue tendre, douce, émue; à peine avaitelle eu la force d'achever la lecture, et le billet s'était échappé de sa main, et cette main avait été saisie et couverte de baisers par Contran, sans que l'on cherchât à la lui retirer ; mais des regards qui n'exprimaient plus le moindre courroux s'arrêtaient sur lui, tandis que Ton murmurait :
— Il savait que c'était moi !... Mon Dieu ! il y a donc des hommes qui ont autant de malice que les femmes!...
— C'est rare I dit Contran, mais cela peut arriver quelquefois... Chère Hortense, vous laisserezvous aimer enfin 7
— Il le faut bien , car je ne veux pas que l'on me compare encore à une statue I...
Cette scène se passait dans un salon du rez-dechaussée, dont les fenêtres donnaient sur la cour ; une de ces fenêtres était entr^ouverte, si bien que Félicité et son mari, qui venaient d'entrer dans la cour, s'étaient arrêtés en entendant la voix de
madame Dartinelle ; puis la jeune mariée, curieuse con^me toutes les femmes, s'était approchée de la fenêtre entr'ouverte, avait regardé, puis y avait poussé son mari, en lui disant :
— Tiens, Cadet, regarde ce qui se passe dans ce salon ; nous verrons si tu crois encore que c'est de moi que monsieur Contran est amoureux.
Cadet regarde; il voit le beau monsieur de Paris
^ aux genoux de la belle veuve et couvrant sa main
de baisers. Alors le marié, enchanté, se tourne vers
sa petite ^mme et Fembrasse aussi, en s'écriant :
— Tu as raison... mais je vas te dire une chose,. • j'étais un imbécile t
— Est-ce que nous allons entrer là dedans pour les déranger? demande Cadet à sa femme.
— Oui, oui, tant pis ! Ma marraine m'a dit de venir ce soir. . . je veux qu'elle voie que je me rends à ses ordres...
— Au fait, t'as raison. Et puis, moi, je serais ben aise d'être aimable avec ce monsieur auquel je faisais des yeux féroces quand j'étais jaloux de lui.
Le jeune couple est entré au rez-de^haussée. Félicité s'arrête avant de pénétrer dans le salon, en criant :
— C'est moi, ma marraine, moi, qui vous amène mon mari; est-ce que nous pouvons entrer?
-^ Oui, sans doute, répond Hortense, viens avec ton mari; je veux être certaine que la paix est bien faite entre vous.
Cadet salue jusqu'à terre et sourit à Gontran,en disant :
— Oh ! oui, madame, la paix est faite ! ... Je suis bien convaincu maintenant que j'étais jaloux sans raison. .. mais je ne le serai plus... Il ne nous reste plus qu'à savoir ce que mon patron, monsieur Poupard, a fait du joli cadeau que vous lui aviez remis pour Félicité, car enfin il ne Ta pas cassé... comme l'autre objet I
Félicité regarde sa marraine, Hortense regarde Contran, et celui-ci regarde en l'air comme pour y chercher une idée. En ce moment, la bonne vient annoncer que monsieur Poupard demande s'il peut avoir l'honneur de parler à madame.
— Ah ! c'est mon patron qui est revenu de Paris, s'écrie Cadet; comme il fait bien d'arriver, il va nous avouer ce qu'il a fait de ce qu'on lui a confié.
— Faites entrer ce monsieur, dit Hortense. Et vous, monsieur Fouillaupot, faites-moi le plaisir de
me laisser interroger votre patron ; je m'y prendrai mieux que vous !...
— Tu entends, Cadet? dit Félicité. Tu vas laisser parler madame, elle va savoir le fin mot de tout cela... toi, tu embrouillerais tout.
M. Poupard est introduit; le vieux blanchisseur commence par s'excuser parce qu'il est en blouse, en tenue de voyage; puis, en apercevant Cadet et sa femme, il s'écrie :
— Tiens, vous voilà ici ! Pardi , ça se trouve bien, car vous devez être inquiets de quelque chose que je vous rapporte...
— Ah ! il Ta ! il Ta I s'écrie Cadet, voyez-vous, le farceur, c'est un tour qu'il nous avait joué !
— CommentI ... un tour? Qu'est-ce que tu chantes là. Cadet?
— Monsieur Fouillaupot, dit Hortense, je vous avais prié de me laisser interroger monsieur... faites-moi le plaisir de vous taire ! Monsieur Poupard, on vous avait chargé de remettre deux objets chez les nouveaux mariés ; on les a cherchés en vain. Veuillez nous dire ce que vous en avez fait.
— Madame, je me suis acquitté fidèlement des deux commissions. J'ai porté le peignoir le matin, puis la soupière le soir, en revenant de souper... à
la noce... même que j'étais un peu étourdi par le Champagne que monsieur votre frère versait d*une façon si engageante...
— ^ Ah! vous étiez un peu gris... vous en convenez?...
— Ma foi, oui... damel on ne va pas tous les jours à la noce... et on n'y boit pas toutes les fois du Champagne... mais c'est égal... j'ai porté la soupière^..
— Ce n'était pas une soupière ! murmure Cadet, auquel sa femme s'empresse d'imposer silence.
— Seulement, reprend M. Poupard, jene savais oùposer cet objet... je suis monté... puis redescendu. .. je me rappelle que la lampe s'est éteinte... Je crois même qu'elle m'est échappée des mains. Âlorsj'ai placé la soupière..., je ne sais pas au juste où je Tai placée... mais je suis rentré chez moi me coucher. Cematin, je me lève au point du jour J'avais affaire à Paris de très-bonne heure, je me mets en route... mais dans le village, dans le chemin que j'avais suivi la veille, qu'est-ce que je trouve à mes pieds? le peignoir que j'avais porté hier chez nos jeunes mariési... Je le ramasse... il est tout taché d'huile... c'est égal, si je n'avais pas été si pressé je l'aurais rapporté sur-le-champ chez Cadet, mais
je n'avais pas le temps. En arrivant de Paris, passant devant chez vous, madame, je me suis dit : « Je « vas tout de suite reporter ma trouvaille , » et le vlà, madame... Et comment se trouvait-il là sur la route... et tout taché d*huile?... dame! voilà ce que je n'ai pas deviné.
— Ah! oui, s'écrie Cadet, comment se trouvaitil là... quand vous l'aviez porté chez nous?... c'est ça qui est extraordinaire!... Qu'en dis-tu, Félicité?
Celle-ci s'empresse de répondre :
— Mon Dieu, ça n'est pas extraordinaire du tout ! Monsieur Poupard était gris quand il est retourné chez nous la seconde fois ; il a renversé la lampe, cassé... le vase qu'il portait... sans même s'en apercevoir... il aura remis le peignoir dans sa poche, en croyant y meitre son mouchoir...
— C'est cela même I dit Hortense en lançant un regard admirateur sur sa filleule.
— Et une fois dehors, monsieur Poupard, en fouillant à sa poche, aura fait tomber ce qu'il avait par mégarde mis dedans... N'est-ce pas aussi votre avis, monsieur Contran?
— Pour moi, madame, Texplication me parait lumineuse... cela va tout seul.
— 1^ Eh beat patron, vous entendez? dit Cadet^
c'est Yous qui a^ez été cause de tout... la chose est lumineuse, comme vient de le dire monsieur !
— Ma foi, mon garçon, je t'avoue que je n'en reviens pas !... "Comment ! j'avais remis le peignoir dans ma poche?...
— Et la preuve, dit Félicité^ c'est qu'il est tout taché d'huile, vous l'aurez fourré contre la lampe...
— Comment diable ai-je pu faire tout cela sans en avoir aucun souvenit ? . . .
— C'est le Champagne, monsieur.
• — C'est le Champagne, patron...
— Et j'ai aussi cassé la soupière ?.. .
— Oh I en miettes devant la porte !
— Et je ne l'ai pas entendue tomber ! ...
— C'est le Champagne, monsieur.
— Allons, décidément je n'en boirai plus!
— ^Sifait,patron,buvez-én encore, seulement alors ne vous chargez plus d'aucune commission. Félicité , nous allons rentrer enfin dans notre logis... Tu as ton peignoir, tu es contente?...
— Oh I oui!... Merci, ma marraine... à présent, je suis bien heureuse.
— J'espère que madame nous conservera sa pratique, dit Cadet ; et si monsieur Contran se ma-
rie, je serai flatté que mon épouse soit sa blanchisseuse...
— Je ne demande pas mieux I mais cela dépend de madame! répond Contran, en prenant la main d'Hortense ; elle peut faire de moi le mari le plus soumis...
— Il faut toujours finir par faire ce que vous voulez I dit Hortense en abandonnant sa main à Contran. Seulement, quand nous serons mariés, ce n'est pas vous qui vous occuperez de la blan* chisseuse.
Un sourire malin brille sur les traits de Félicité, mais elle fait une gracieuse révérence, et s'éloigne avec son mari.
Le patron les suit, en se disant :
— Je n'aurais jamais cru que le vin pouvait nous faire commettre tant de bévues!
— Mauvais sujet ! dit Hortense à Contran, voilà vos fautes réparées... Et pour me forcer a convenir que je l'aimais, il a fait la cour à une autre femme! . . .
— Que voulez-vous? c'est un moyen qui réussit toujours.
Mais, à propos, vous désirez peat>être avoir des nouvelles des autres personnages qui ont 6guré dans ce récit véridique?
Soit!
Je vous dirai que le gros Georges engraisse d'une façon inquiétante; que M. Rocaille acheta encore le gibier qu'il dit avoir tué à la chasse ; que sa femme est toujours coquette, et que M. Brochenbiche continue à se tâter tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, pour savoir & quel endroit il a mal.
TABI.B. 27»