ACTE PREMIER
Oh! vous m’enteudrez, monsieur, vous m’entendrez... Il y a quinze ans...
CHEVREAU, tranquillement, et s’asseyant sur une chaise.
C’est le prologue, ça.
Léonie Boudinier en avait trois... C’était une blonde en* fant au doux sourire... au front chaste et pur... je la vois encore, jouant sur le boulevard avec sa bonne... Un jour, l’enfant tomba dans le bassin du Château-d’Eau... Je me précipite, je plonge à trois reprises, je la saisis, je l’étreins de mes bras nerveux... Sauvée! sauvée!...
CHEVREAU, se levant.
Merci, mon Dieu, merci! (n se rassied.}
PEAU-DE-SATIN, sévèrement.
J’allais le dire, monsieur.
CHEVREAU
Oh ! je le sais bien... je vous guettais... Allez votre train,., allez î
L’enfant grandit et devint la jeune fille... au doux sourire... au front...
CHEVREAU
Chaste et pur!... Ça y est !
Alors, je m’aperçus que je l’aimais... comme on aime en Espagne.
CHEVREAU, se levant.
Ma fiancée?.,. Vous aimez ma fiancée? Et vous venez de me dire ça, à moi?...
PEAU-DE-SATIN, naïvement. m
A qui voulez-vous que je le dise?
CHEVREAU
Mais à personnel
Je pouvais vous proposer un duel.
CHEVREAU
Un duel?
La crainte d’être blessé m’a seule retenu... Oh ! je vous liais!.. Tenez! vous vous casseriez une jambe... rien qu’une...
CHEVREAU
Merci !
Je rirais à gorge déployée... oui, je déploierais ma gorge pour en rire... Tenez, comme ça... (il ouvre la bouche.)
CHEVREAU, à part.
Il est gentil ! (Haut.) Mais si vous aimiez Léonie, il fallait demander sa maiu avant moi.
LA MARIÉE DO MARDI-GRAS
Je l'ai demandée, monsieur; mais je n’avais pas d’or, moi, et l’on me repoussa; je n’avais pas d’or, moi, et vous en aviez, vous... Vos parents sont cossus, à ce qu’on m’a dit. A moi la mansarde, à vous le bruit des fêtes!... A moi l’obscurité, à VOUS l’opulence! (Chevreau regarde autour de lui. — — Peaude-Satin imite ce mouvement pour chercher ce que regarde Chevreau.)
CHEVREAU
Si c’est à cause de ma table de nuit que vous me dites ça, je vous l’offre ; du reste, elle n’est pas à moi... je suis en garni.
Le pauvre artiste s’effaça devant l’homme du monde, et alors, adieu ses rêves de gloire !... Et, cependant, qui lui eût dit il y a vingt ans...
CHEVREAU
Non, non, en voilà assez! Je sais le reste. Écoutez, mon bon Peau-de- Lapin...
Peau-de-Satin... à cause que j'ai la peau douce, (il tend «es mains.)
CHEVREAU
Ça m’est égal. Je suis enchanté de faire vôtre-connaissance ; mais il faut que j’achève ma barbe, que je m’habille... Une bonne fois, qu’est-ce que vous venez faire ici?
Je viens vous dire : Rendez-la heureuse!
CHEVREAU
Eh bien, c’est une affaire arrangée; allez-vous-en!
Junez-le-moi, monsieur, et alors...
CHEVREAU
Ah! il vous faut du drame? Attendez, j’ai votre affaire... (Se posant en Méliuguc, et imitant cet artiste.) <?0h ! éCOUte-ttlOi, frère,
i ’e te le jure sur la tète des trois frères Salviali !... Elle sera teureuse!... Oh! oui, bien heureuse, ma belle iiancée !. . et la veuve Boudinier aussi... et si je manque à mon serment... oh! alors, frappe-moi au cœur... frappe-moi au cœur!.. Non... si... mais... car... » (Reprenant sa voix naturelle.) Na ! vous êtes content maintenant?
Comme ci, comme ça.
CHEVREAU, le poussant.
Allez-vous-en, hein? (Avec colère.) Nom d’un chien ! faut pourtant que je m’habille!
Adieu donc, monsieur. (Fausse sortie.)
Ah! ça Il’est pas malheureux! (il recommence à se raser. — Peau-