II. — La vie des matelots dans les ports anglais
Après de longs mois, Jack revoit enfin son pays natal. Les privations, souvent même les souffrances, l'ont rendu avide de plaisirs. Il est désireux de « passer quelques bons instants », et sa naïveté comme son incontinence le précipi-
i. Saunders, Légal Guide, p. 377.
tentdans la boue. — Marié, il rejoint sa femme et ses enfants, ivre-mort, les poches à moitié vides; célibataire, il ne met aucun frein à ses penchants pour l'alcool et la basse débauche.
Quelques capitaines ne payent pas leurs hommes dès l'arrivée ; ils attendent deux jours, deux éternels jours, durant lesquels le matelot achète des vêtements à un prix exorbitant afin d'obtenir d'un « tailleur » un peu d'argent comptant ^
Les autorités ont beau écarter les logeurstailleurs (les crimps, selon l'appellation populaire) des bateaux à peine amarrés et des bureaux de la marine; une foule fangeuse circule sur les quais et aux portes des édifices officiels. D'ailleurs, le capitaine se rend parfois complice des cvimps; il a bu trop pour voir encore très clair, il ouvre les oreilles aux offres des usuriers.
En quittant les bureaux de la marine, le premier soin de Jack est de traverser la rue et de gagner le bar [puh) le plus proche. Il s'y fait vite des « amis », compagnons qui ne tardent pas à abuser de sa naïveté et de son naturel enjoué.
Heureux ceux qui descendent, tout d'abord au moins, dans une « maison des marins » [Sailors' Home) ou dans quelque autre pension tenue par des gens respectables. Ceux-ci détournent d'eux trop souvent, hélas! par leur sévérité et leur aus-
1. Voir le tableau de Frank T. Bullen, With Christ in Sailors' Town^ Londres, 1901, p. 7 et suiv.
térité, les matelots honnêtes. Mille fois préférable serait de surveiller Jack d'une façon moins étroite, de lui laisser l'illusion d'une plus grande liberté et de considérer comme un progrès déjà sensible de l'écarter de milieux dangereux. Le champ d'activité serait plus large et les résultats plus notables.
Le Board of Trade a déclaré la guerre à l'usure, le grand mal des quartiers « maritimes » comme de tous les quartiers pauvres d'Angleterre. Les comtés et surtout les « autorités chargées de l'application des voies sanitaires » (.4 uthorities under the Public Health Act) ont pris des mesures contre les pensions mal famées, peu saines et dirigées par des usuriers sans scrupule. Une concession spéciale est nécessaire à celui qui veut établir un boarding-house ou un lodging pour matelots; et, une fois accordée, elle peut être retirée. Des règlements cherchent à mettre un terme aux abus les plus courants ; des inspecteurs ont pour mission de faire respecter les lois et ordonnances en vigueur. Dans plusieurs ports, ainsi à Londres et à Gardiff, ce régime a déjà donné des bons résultats.
Terminons ce tableau réaliste, et hélas ! trop vrai, en constatant que toujours plus nombreux sont les hommes qui regagnent leur foyer sitôt débarqués, et écoutent d'une oreille attentive les discours de tea-totalers . Ce courant est cependant trop lent; et, non sans raison, les sociologues anglais s'en plaignent vivement.