‹ La marine des anciensChapitre 10 sur 37 · DE MITYLÈNE · texte numérisé non relu

DE MITYLÈNE

Trop de danger accompagne la délégation absolue du pouvoir : le peuple d'Athènes ne veut plus de généralissime ; il lui faut, comme par le passé y ses dix généraux y ses généraux exerçant tous le commandement au même titre et commandant en chef, ainsi que le fit Miltiade à Marathon, par quartier. Conon, Diomédon, Lysias, Périclès, Erasinidès, Aristocrates, Archestrate, Protomachus , Thrasylle, Aristogène, remplaceront donc le fils de Clinias. Alcibiade est remplacé; il n'est pas banni : en homme prudent, pour le moment, il se bannit luimême. Son château de Rodosto, — de Bisanthe, si nous employons le nom antique, — l'attend sur les bords de la Propontide. Il s'y réfugie , ou plutôt s'y retranche, prend à sa solde des troupes étrangères, et va guerroyer, pour son propre compte, contre

les Thraces, Singulier ciloyen I Quelle est la république , quelle est la monarchie qui résisterait à de pareils exemples? Athènes était perdue le jour où, dans son sein, l'existence, non pas de deux Alcibiade, mais d'un seul, devenait possible.

L'an 407 avant Jésus-Christ, au moment où cette année, lai/ingt-cinquième de la guerre , allait finir, Conon, devançant ses neuf collègues , venait à Samos prendre le commandement de l'armée navale. Il trouvait la (lotte découragée, réduite à soixantedix trières , et se bornait à faire quelques descentes sur le territoire ennemi. Presque à la même époque, dès le début de l'année 406, Gallicratidas succédait à Lysandre. Le remplacement de Lysandre n'était pas une disgrâce; il résultait de l'application régulière de la loi. Le vainqueur de Notium arrivait , suivant l'expression consacrée par nos règlements, «au terme de son exercice». Ces dépossessions sont inévitables; elles ont la fatalité du destin, et pourtant nul ne les accepte sans murmure. L'armée que nous quittons nous paraît une armée ingrate, dès qu'elle ne porte pas le deuil de notre départ. Il faut une bien grande âme pour souhaiter un joyeux accueil à son successeur; Lysandre prend sur-le-champ ses mesures pour s'épargner la mélancolie d'un pareil spectacle. Il

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renvoie à Sardes ce qui lui restait de l'argent avancé par Gyrus. a Que Gallicratidas aille lui-même en demander an prince I n Les délégués des villes ioniennes se lamentent en apprenant la retraite de rhomme qui les a comblés d'honneurs et de richesses, qui leur a laissé espérer l'anéantissement prochain de la démocratie. Lysandre n'a garde de décourager ces adieux éplorés. Emu luimême, il se montre touché de l'émotion que son remplacement provoque. Pendant ce temps, ses amis s'agitent. Non-seulement ils apportent peu de zèle au service, mais on les entend répéter partout que les Lacédémoniens commettent une grande faute en changeant ainsi, à des époques périodiques et arrêtées d'avance, le commandement. Qu'arrive- 1- il? A l'instant le moins favorable, à l'heure la plus critique, des gens sans talent, des généraux ignorants du métier de la mer, peu familiarisés avec les coutumes du pays allié, viennent se substituer à des chefs investis de la confiance du soldat et de la faveur du roi de Perse. Sparte a le culte de ces pratiques surannées; Dieu veuille qu'elle ne se prépare pas ainsi de grands malheurs !

Toutes ces plaintes finissent par arriver aux oreilles de Gallicratidas. Ce jeune général était ce le meilleur et le plus juste des hommes», un

Dorien des anciens temps , simple et droit y peu fait pour se mouvoir au milieu de pareilles intrigues. Il passe brutalement la téie à travers la toile d'arai* gnée. ce Je n'ai pas sollicité, dit-il, le commandement de la (lotte; il m'eut certes été beaucoup plus agréable de demeurer chez moi. Sparte m'a nommé, et j'ai dû exécuter ses ordres. Vous pré* tendez que je n'entends rien en marine, que Lysandre, au contraire, est un homme de mer consommé. Et quand cela seraiti que voudriez-vous en conclure? vous plaît-il que je me démette des fonctions qui m'ont été imposées? dois-je retourner à Sparte et aller annoncer à ceux qui m'ont envoyé l'accueil que me réservaient les amis de Lysandre?» Marchez sur le fantôme, il s'évanouit. Au bout de quelques jours, la soumission est complète. Lysandre le premier en a compris la nécessité; son orgueil indompté n'en rêve pas moins une satisfaction dernière. Il veut qu'on sache bien qu^au moment où il retourne à Sparte, tout ce qu'on pouvait combattre est vaincu , tout ce qu'on pouvait soumettre est conquis, a Je te remets, dit-il à Caliicratidas, le commandement de cette flotte que j'ai rendue maîtresse de la mer. C'est à un vainqueur, ne l'oublie pas , que tu succèdes. J'ai acquis devant Notium le droit de prendre le titre de thalassocrate. » Voilà bien du bruit pour vingt- deux vaisseaux

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coulés ! Tromp y en pareil cas , se contentait d'arborer à la tête de son grand mât un balai, a Si tu es réellement le roi de la mer, répond Callicratidas à Lysandre , montre-le en allant défiler devant Samos. Ne me remets pas la flotte à Ephèse; viens me la remettre à Milet. Je te reconnaîtrai alors comme thalassocrate. j> La plaisanterie ne parait pas avoir été du goût de Lysandre. a Ce n'est plus à lui) dit-il, c'est à Callicratidas de défier les Athéniens, puisque c'est Callicratidas qui commande. » Il dit et s'embarque pour le Péloponèse, désolé de quitter sa flotte, mais heureux de laisser du moins le chef qui le remplace dans l'embarras.

Le successeur de Lysandre n'avait plus, en efiet, le moyen de solder ses équipages, et, sans solde, les équipages ne pouvaient se nourrir. Callicratidas se décide à prendre le chemin de Sardes. Le rappel de Lysandre avait indisposé Cyrus : allez donc parler de règlements à des gens qui n'ont jamais connu de loi que leur caprice I Callicratidas est mal accueilli; ses propos ne tardent pas à trahir l'humeur qu'il en ressent « Si jamais , s'écrie-t-il , les dieux permettent que je rentre dans ma patrie , je n'aurai qu'un objet : réconcilier les Grecs de l'Attique et ceux du Péloponèse. Je les préserverai ainsi de l'humiliation d'avoir à mendier les secours

des Barbares I » Les Milésiens n'étaient ni des Barbares y ni des Grecs ; colons de la Grèce , anciens sujets des Perses, ils éprouvaient surtout la crainte de retomber sous le joug impérieux des Athéniens. C'est à eux que Gallicratidas s'adresse pour obtenir l'argent que lui a refusé Cyrus. a Je n'ai pu me résoudre, leur dit-il, à rester plus longtemps à la porte des Barbares. Montrons*leur que nous n'avons pas besoin de nous prosterner devant eux pour tirer vengeance de nos ennemis I?) On comprend que Cyrus ait mis peu d'empressement à obliger un allié aussi fier. Quand on veut tendre la main, il faut se résigner à ployer les genoux. Callicratidas était jeune; il avait l'enthousiasme et les nobles passions de son âge; pour aller quêter des subsides, Sparte eût dû faire choix d'un autre général. Les Milésiens sont touchés du mâle langage qui a offensé Cyrus. Ils apportent de l'or, Chio en fournit aussi; Callicratidas se trouve en mesure de distribuer un à-compte de 4 francs 50 centimes à chaque homme. Les beaux jours où Lysandre payait régulièrement solde entière à ses équipages sont passés. Callicratidas a bien envoyé des trières chercher de nouveaux fonds en Laconie, maison sait que Sparte ne peut guère offrir à ses enfants que sa monnaie de fer, et ce n'est pas avec « des ligatures de sapeks» qu'on pourra désormais satisfaire l'hoplite du Pélo-

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ponèse et le rameur de Corinthe. Le fifre et le tambour de la 32* demi- brigade appartiennent aux temps héroïques. Quand on contemple, du haut des Alpes , les riches plaines de la Lombardie , on peut faire crédit à la république ; quand on revient de ces fertiles et opulentes campagnes, on ne bouche plus les brèches de sa culotte avec des assignats. Heureusement pour Callicratidas il est toujours y aux yeux des cités ioniennes , aux yeux des insulaires qui redoutent les vengeances intestines, le champion armé de l'oligarchie; de toutes parts on est venu à son aide. Conon ne possède que soixante-dix trières, le navarque de Sparte en a rassemblé cent quarante.

L'inaction ne s'expliquerait plus; Callicratidas quitte Éphèse et conduit sa flotte devant Méthymne. Cette ville s'est montrée de tout temps la rivale et l'ennemie invétérée de Mitylène; elle n'a jamais abandonné le parti athénien. Athènes y a mis récemment garnison; cette garnison toutefois est trop faible pour pouvoir défendre bien longtemps les murs sous lesquels Callicratidas est venu dresser ses machines. Il n'y a que la flotte de Conon , mouillée à Samos, qui pourrait essayer de sauver Méthymne. Conon met à la voile; il arrivera trop tard. La flotte athénienne a un long trajet à faire : il lui faut traverser le golfe d'Ëphèse, remonter le canal de Chio,

doubler la presqu'île de Clazomène , s'engager enfin dans le détroit qui sépare la côte orientale de File Lesbos du continent; car si Mitylène occupe au sud Textréniité de cette côte , Mélhymne en garde l'accès au nord -ouest, du côté qui fait face à la mer Egée. Les soldats de Callicratidas ont si vivement pressé la ville assiégée que Méthymne est en leur pouvoir avant que les vaisseaux de Conon soient mis en mesure d'intervenir. Méthymne regorgeait de richesses; Callicratidas la livre au pillage; les esclaves sont vendus sur la place publique. Ces esclaves sont toujours la meilleure partie du butin. Les Turcs, en 1821, mettront à sac, dans les mêmes parages, la ville de Cydonia; ils n'oublieront pas de tirer parti des habitants ; les marchés de l'Asie seront soudain inondés de captifs. Callicratidas, lui, ne veut mettre en vente que les Barbares; les citoyens de Méthymne ne seraient certes pas de défaite moins facile , mais ce sont des Grecs , et les Grecs , pour Callicratidas , sont sacrés, a La servitude, dit-il, n'est pas faite pour eux. 3)

buon tempo degli cavalieri antichi !

Oh! le beau temps qae celai de ces fables!

s'écriait, à la fin du dix-huitième siècle, le scep-

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tique Arouet lui-même. Quand les Juifs se croyaient le peuple de Dieu , quand les Grecs s'imaginaient qu'un sang privilégié coulait dans leurs veines, quand nous nous appelions nous-mêmes a la grande nation » y la philosophie y pouvait trouver à redire; le patriotisme n'était pas alors un vain mot. Nos regards incertains se promènent trop aujourd'hui autour de nous. Je ne sais si les Grecs, dans les courses de chars des jeux Olympiques , mettaient des œillères à leurs chevaux ; je n'ai pas remarqué cet appendice du harnais moderne sur les basreliefs du Musée assyrien , mais je crois que les chevaux courent mieux et sont moins sujets à se dérober quand on les oblige à ne regarder que la piste. En toutô nikè. In hoc signo vinces.

Callicratidas n'était pas seulement, à mon sens, un vainqueur généreux; il était aussi un politique habile. Le lendemain même du jour où Métbymne s'est rendue, il remet aux habitants le gouvernement de leur ville. C'était leur en conGer, par le fait, la défense , et transformer ces vaincus en alliés. Conon apprend la chute de Métbymne au mouillage des Cent-Iles. Tel était le nom que portait , dans l'antiquité, ce groupe des Mosco-Nisi, derrière lequel s'abrita, en 1849, l'escadre de l'amiral Parseval, battue des longues tempêtes d'un rigoureux hiver. Ce mouillage a cessé d'être sûr pour

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Conon , depuis que Callicratidas a recouvré la libre disposition de ses forces; Coaon se hâte de le quitter. Ce n'est plus d'ailleurs Méthymne^ c'est Mitylène qu'il s'agit maintenant de défendre. La flotte athénienne redescend le canal qu'elle a remonté la veille; elle a commencé son mouvement dès le point du jour. Par malheur, ce mouvement n'a pas échappé. aux Péloponésiens ; Callicratidas poursuit son adversaire avec une flolte de cent soixante-dix. navires. Conon reconnaît que la retraite va' lui être coupée, son parti est pris à l'instant : il ira audevant du combat qu'il lui serait difficile d'éviter. Suivons avec attention les manœuvres des deux flottes; des vaisseaux cuirassés, pour se joindre et pour accomplir leurs passés, ne s'y prendraient pas autrement. Le pavillon de pourpre, ce pavillon, emblème du sang qu'on s'apprête à verser; ce pavillon rouge qui, de siècle en siècle, eist demeuré le signal du combat, se déploie tout à coup sur la trière que monte le navarque d'Athènes. Conon Y^ient de le faire arborer en tête de mât. Quand les n»âts étaient abattus , ou quand il faisait calme , ce n'était plus un pavillon qu'on déployait; au bout d'une pique on élevait en l'air un bouclier. A peine l'étamine a-t-elle livré ses derniers plis à la brise , que toute la flotte athénienne tourne brusquement , tourne à la fois sur elle-même; les ti^iipes enton-

COMBAT DE BUTYLÈNE.

ml le péan , les trompettes sonnent la charge. Les loponésiens n'ont pas en le temps de se ranger itaille y leur armée est encore partagée en deux ins^ les meilleurs marcheurs en avant, le [e la flotte derrière. Tel est l'inconvénient, le [ï* même , de toute chasse à outrance ; il faut *e sa ligne pour gagner l'ennemi:, et l'ennemi »ois peut se retourner. Conon , avec toutes irces, tombe au milieu de vaisseaux épars; il |e les rames des uns , perce le flanc des autres , te partout l'effroi et , dans cette armée déjà si ffuse, augmente la confusion. Les navires surfs , heureusement pour eux , n'ont pas eu la faiisse de virer de bord-: ils reculent , mais la proue avant; ce sont leurs poupes maintenant qui mdent l'onde. Bientôt leurs rangs se mêlent à ceux les navires arriérés qui accourent; le front de bataille est rétablr. Ainsi furent reçus, au champ de bataille de l'Aima, dans les intervalles de la ligne anglaise, les soldats du général faut sous l'impression d'une panique passagé^^Gonon voit les deux longs bras de cette flotte iixi^nse s'étendre autour de lui, déborder ses ailes, vidé velopper en cercle pour enserrer ses soixante-dix trières ; il donne le premier l'exemple de la retraite. Habituées à le suivre , promptes à imit^ la manœuvre de leur chef, parce que ce chef

ne les tient pas constaroment en lisière sous ses signaux , les trières athéniennes se dégagent rapidement de l'étreinte qui les presse. Quarante vaisseaux parviennent à gagner, sous les ordres de Conon, le port de Mitylène; l'aile gauche seule, composée de trente trières, trouve l'accès de ce port fermé. Elle incline immédiatement sa route vers le nord et va s'échouer au point de la côte le plus rapproché. Callicratidas s'empare de ces vaisseaux vides. A l'exemple de Lysandre et à meilleur titre , le jeune navarque pourrait se parer du titre de thalassocrate ; il se contente de poursuivre son triomphe. Quarante vaisseaux lui ont échappé, il les aura en même temps que Mitylène. Celte malheureuse cité ne compte plus ses sièges ; reine de Lesbos, elle a reçu le fatal don d'attirer, par sa beauté suprême, tous les envahisseurs. Thorax, un des lieutenants de Callicratidas, amène de Méthymne, à travers les montagnes, l'infanlerie Spartiate et les troupes auxiliaires. Callicratidas lui-même met à terre les hoplites embarqués sur la flotte. Qui disait donc que Sparte avait besoin pour vaincre d'attendre le bon plaisir et l'or du roi des Perses ? Sparte tient sous sa serre les derniers vaisseaux de son ennemie , et Cyrus ne lui a pas fait l'aumône d'un talent. Du moment qu'il apprend que Callicratidas est en voie de se suffire à lui-

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