‹ La marine des anciensChapitre 28 sur 37 · ANARCHIE SICILIENNE. - A6ATH0CLE · texte numérisé non relu

ANARCHIE SICILIENNE. - A6ATH0CLE

Le guerrier philosophe tomba sous leurs coups, et, durant huit années encore , les factions ennemies se disputèrent , avec un acharnement sans exemple , les lambeaux de la tunique de pourpre, que personne en Sicile n'était plus de taille à porter. Les Syracusains, dans leur désespoir, tournèrent nn regard éperdu vers Tétranger; ils envoyèrent demander un chef à Corinthe. Le sénat corinthien se trouvait lui-même, en ce moment, dans un singulier embarras. Timoléon, le fils de Timenète, venait de poignarder, sur la place publique, son frère Timophane. Timoléon outrageait ainsi la nature, mais il sauvait, parait -il, la patrie, si la patrie se devait confondre avec Tautorité dévolue au sénat. Timophane, en effet, a flattait notoirement la classe indigente , rassemblait des armes , s'entourait des gens les plus mal famés». Ce sont là les préludes habituels de la tyrannie; car la tyrannie ne saurait avoir la naïveté de vouloir séduire les classes mêmes dont son avènement ne peut que ruiner les privilèges. Cependant, comme il est difficile de laisser le soin de sauver l'Etat par un meurtre à toutes les consciences que quelque soupçon plus ou moins justifié enflamme , le sénat hésitait beaucoup sur le parti à prendre. Condamner un ami lui semblait bien dur ; l'absoudre pouvait être d'un fâcheux exemple. La demande des Syra-

cusains arrivait à point pour épargner aux juges de Corinthe l'obligation de prononcer dans cette délicate situation leur sentence. Ils décidèrent que le meurtrier serait envoyé en Sicile. Ne fallait -il pas avoir quelque crime à expier pour oser descendre dans ce gouffre ?

Quand Etienne Bathori entreprit de ramener la fortune sous les drapeaux de la Pologne , il n'eut qu'à faire sonner le boute -selle pour voir la plus vaillante noblesse de l'Europe oublier ses divisions et accourir en armes au champ du conseil. Timoléon acceptait une tâche plus di£Bcile. On lui donnait à sauver un peuple qui n'avait plus d'armée, et dont le sol se montrait plus propre à enfanter des moissons que des soldais. H y eut un moment où Denys le Jeune , entouré de ses affidés y régnait dans la citadelle de Syracuse, où Hicétas était maître des faubourgs , les Carthaginois en possession du grand port, Timoléon souverain dans la campagne. Celtes , Ibères , Liguriens, Grecs, partagés entre tous les camps, s'abattaient en troupes, comme des nuées d'oiseaux voyageurs, sur la pauvre Sicile. L'ile féconde nourrissait et dévorait tout, Carthagé, à court d'argent, se lassa la première* Dans une dernière bataille, livrée sur les bords du Crimèse, elle avait perdu dix mille hommes , laissé quarante-cinq mille prisonniers et

ANARCHIE SICILIENNE. — ACATHOGLE. 229

deux cents chars aux mains du Corinthien; en Tannée 339 , elle traita. Timoléon venait d'achever sa tâche , — la tâche d'un guerrier. — Gomment se fût-il acquitté de la mission bien autrement épineuse qui allait lui être dévolue? Par quel artifice fùt-il parvenu à faire vivre en paix toutes ces cités rivales, toutes ces factions contraires, auxquelles le départ des armées de Carthage allait rendre le loisir de se déchirer? Je ne me chargerai pas de le pressentir, car le ciel épargna au héros triomphant la délicate épreuve : Timoléon mourut en l'an 337. Moissonné à temps, il descendit au tombeau avec toute sa gloire , et les historiens s'accordèrent pour lui décerner le titre usurpé de pacificateur de la Sicile.

Celui qui pacifia réellement le malheureux royaume de Denys, ce fut un potier. Dépeuplée par la guerre et par les proscriptions, Syracuse plus d'une fois eût manqué d'habitants , si l'on n'eût pris soin de lui refaire , par des appels réitérés du dehors, une population. Timoléon, entre autres, y fit entrer jusqu'à cinq mille colons venus de Corinthe; il accorda également le droit de cité à tous les Siciliens qui consentiraient à s'y établir. Le père d'Agathocle, Carcinus, originaire de Rhegium , avait été admis par les Carthaginois dans la ville qui fut bâtie non loin de l'emplacement et

probablement à l'aide des ruines d'Himère. Cet Italien nomade profita de l'occasion pour transporter ses pénates et son indnstrie à Syracuse. Agathocle, son fils y était né avec toutes les qualités qui font les aventuriers heureux, et les temps étaient alors singulièrement propices aux aventures. Dès qu'il eut l'âge d'homme , il laissa là l'argile et la roue paternelles, pour courir après la fortune.

Dans quelles luttes obscures , par quelle succession d'intrigues et d'exploits arriva- t-il à se faire peu à peu sa place au sein d'une société troublée ? L'histoire ne nous le dit pas bien clairement. C'était l'heure où la Grèce s'ébranlait tout entière, prête à se jeter sur l'Asie : le monde, pendant treize ans, n'eut d'oreilles et d'yeux que pour Alexandre; ce qui se passait en Sicile avait perdu le don de l'intéresser. Nous savons cependant que, doué d'une force peu commune, Agathocle, à une époque où la force corporelle jouait un si grand rôle, étonna ses contemporains par le poids insolite des armes avec lesquelles il se présenta dans le rang. Ce bras, qui jusqu'alors n'avait pétri que de la terre glaise , eût bandé sans peine l'arc d'Ulysse et brandi sans efibrt la lance de Diomède ou d'Ajax. Agathocle fut nommé chiliarque. Dès qu'on est colonel, on peut arriver à tout, pour peu que les révolutions y aident; l'essentiel est de ne pas se tromper de

Page 1