‹ La marine royale en 1789Chapitre 1 sur 92 · ANCIEN MINISTRE DE I.A SIAIUNK ET DES COLONIES · texte numérisé non relu

ANCIEN MINISTRE DE I.A SIAIUNK ET DES COLONIES

L'écrivain à l'esprit si disting^ué, Tliomme au cœur si noble, qui fut Albert Duruy, a écrit, sous le titre V Armée Royale en 1789, un livre — son dernier livre — qui a servi de modèle à celui-ci. Dans cet ouvrage sur la Marine Royale en 1789, je ne me suis pas proposé d'écrire l'histoire de la marine de Louis XVI, je n'ai voulu qu'étudier son fonctionnement, à la veille de la Révolution qui devait l'anéantir.

De même qu'Albert Duruy avait fait son stage dans l'armée du roi pour mieux la connaître, j'ai fait, moi aussi, mon stage dans la marine royale, embarquant un jour avec d'Estaing ou Lamotte- Piquet, le lendemain avec d'Orvilliers ou Guichen. Pendant deux ans j'ai maudit le sort qui me conduisait à Quiberon avec le marquis de Conflans ou aux Saintes avec le comte de Grasse; mais j'ai, par contre, tressailli de fierté, quand je combattais sous le bailli de Suffren dans la mer des Indes.

Je n'y ai pas seulement gagné de connaître la vie des marins de l'ancien régime; j'y ai goûté encore une satisfaction patriotique, celle de voir mon pays se relever, en quelques années, de l'abaissement qu'il avait subi à la paix fatale de 1763 et reconquérir vaillamment sa place en Europe.

Juin 1892.

INïRODUCïIOxN

Après les désastres maritimes des guerres de la succession d'Autriche et de Sept ans, l'opinion publique était faite à l'idée que la France devait rester uniquement puissance continentale et renoncer à entretenir une marine.

Il s'était même trouvé un ministre de la marine, l'ex-lieulenant de police Berryer, pour prendre, en pleine guerre, la surprenante décision de vendre tous les approvisionnements contenus dans les ports, de disperser toutes les ressources maritimes. Il mit tout à l'encan. Aussitôt les arsenaux furent vides et le silence du néant régna dans tous les ports. Une pareille politique de découragement, si indigne qu'elle fût, pouvait alors s'étaler en plein jour. Les caractères étaient affaiblis, les résolutions viriles presque inconnues. Quand, en 1760, le Canada fut irrévocablement perdu, un ministre s'en consola, en disant que c'était une charge de moins pour le Trésor. L'exemple d'ailleurs venait de haut : le roi de France et M""^ du Barry n'avaient-ils pas, un jour, poussé ce cri : « Après nous le déluge ! »

Heureusement pour la France et pour la marine, Berryer avait cédé, en 1761, son portefeuille à Choiseul, déjà titulaire des affaires étrangères. Sitôt que la paix fut signée, cette paix qui, au dire de Voltaire, nous était aussi nécessaire que

X IXTRODUCTION

le l)oire ol le nianizer. la France vit rétablir sa marine. L'activité reparut dans les arsenaux. Une période de régénération s'ouvrit 1.

Se préoccupant beaucoup de l'organisation intérieure de son départernent, Choiseul ne craignit pas de toucher aux ordonnances de Colbert et de Seignelay qui, depuis un siècle et malgré des changements de toutes sortes, avaient été religieusement respectées. Il multiplia les bâtiments en chantiers, tâche difficile depuis l'administration de Berryer, qui avait vidé les arsenaux de toute pièce de mâture et de tout bois de construction ; il acquit Lorient à la Compagnie des Indes, tombée en faillite, et en fit un quatrième port de guerre. Malouet a dit de lui dans ses Mémoires : « qu'avec beaucoup d'esprit et une sorte de grandeur dans le caractère, il eut un ministère éclatant d'audace et de puissance. »

Son cousin, le duc de Praslin, qui lui succéda en 1766, fut son fidèle continuateur. Administrateur distingué, il acheva l'œuvre commencée avant lui, agrandit le port de Brest et envoya dans les mers du Sud le navigateur Bougainville, pour donner une preuve de la vitalité de notre marine et faire connaître le nom français aux peuplades océaniennes. Quand il quitta les affaires, en 1771 , il laissa à la France 64 vaisseaux, indépendamment des navires qui étaient sur cale, toutes les matières nécessaires pour en construire dix ou douze de plus et environ 50 grosses frégates ou corvettes. C'est-à-dire que la marine était reconstituée. Telle est donc la facilité de relèvement de notre pays qu'il lui suffit d'un ministre habile, d'une direction ferme et éclairée pour réaliser de surpre-

1. Déjà pendant les deux dernières années de la guerre, sous l'habile impulsion (le Choiseul. plusieurs provinces et les principaux corps de l'Etat avaient offert au roi la valeur de 17 vaisseaux de ligne : « Mon premier objet en prenant ce ministère, dit Choiseul dans un mémoire au roi. de 1765, fut de rétablir le créilit... La finance ne pouvait rien fournir. J'imaginai le don gratuit des vaisseaux. Je risquai ce moyen vis-à-vis des Etats du Languedoc qui se tenaient. 11 réussit et de la tous les corps de l'Etat qui deux ans auparavant avaient porté leur vaisselle à la monnaie d'assez mauvaise grâce, s'émurent au point, par mes iusinualions, que j'eus librement quatorze millions dans l'année pour la marine de Votre .Majesté. »

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