Jnrien. Souv/^nirs d'un amiral
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geaient avec terreur à ces avalanches humaines qui s'abattaient sur le pont de leurs navires pour terminer un engagement.
Les canonniers étaient réputés fort habiles et, quand on les contenait, ils réussissaient à faire merveille avec de jolis coups bien ajustés. Il était en effet nécessaire de les mettre en garde contre la tendance instinctive de leur race d'être impétueux dans l'attaque et par suite de manquer de sang-froid. C'est naturellement dans l'offensive que nos matelots trouvaient le meilleur emploi de leurs qualités et l'on répétait communément déjà que la guerre défensive ne devait pas être celle des Français : « Elle humilie la nation, disaiton, elle glace le courage, elle détruit l'énergie, elle est incompatible avec l'impatience et l'ardeur de nos marins», s Guidiez à la faveur de si solides mérites les quelques écarts de conduite et de tenue dont les matelots étaient coupables. S'ils n'avaient ni les allures raffinées ni l'agréable prestance d'un garde du corps ou d'un chevau-léger, s'ils étaient un peu « frères de la côte », ne leur en voulez pas trop : ils rachetaient ce travers par beaucoup de respect envers leurs officiers. Si vous estimez, ce qui est vrai, qu'ils avaient un penchant déplorable pour la désertion, songez qu'au service du roi les pauvres gens étaient fort mal payés et que même cette petite solde, acquise au prix de rudes fatigues, leur était versée très irrégulièrement; représentez-vous enfin que ces retards excessifs risquaient
1. Rapport au roi, dalc de mai 1778, et rédigé par Flcurieu, sur un plan de campagne pour la guerre qui venait de s'ouvrir.
souvent de jeter dans la misère la femme et les enfants demeurés au pays.
Les inspecteurs des classes signalaient, en effet, dans leurs rapports de tournées, le profond dénùment où ils trouvaient les familles des matelots appelés au service. Pendant leur absence, le fisc et les créanciers vendaient leurs biens et leurs meubles, sans se préoccuper de savoir si leur impossibilité de régler leurs dettes provenait des retards dans le paiement de la solde. Bien plus ! quand ils étaient retenus dans le port, après ou avant l'embarquement, loin de pouvoir subvenir aux dépenses de leur famille, ils se trouvaient contraints de lui demander des moyens d'existence, le prêt journalier étant insuffisant pour couvrir les frais de logement et de nourriture. De là venait l'appréhension qui s'emparait des habitants de nos côtes quand la levée les appelait à monter sur les vaisseaux du roi. Ils savaient tous par leur propre expérience, ou par celle de leurs aînés, ce que le service rapportait et l'idée leur venait de rompre au plus tôt, par la désertion, les liens qui les rivaient à ce dur servage.
Dieu merci ! les derniers ministres de Louis XV et ceux de son successeur ont eu à cœur d'améliorer le régime des marins, de leur faire une vie meilleure. Si la détresse du Trésor a presque toujours empêché les derniers chefs de raneienne marine d'arriver à l'exact versement de la solde, il est au moins à leur honneur d'avoir eu souci du bien-être du matelot. Grâce à eux « l'ordinaire » fut plus soigné, les vivres mieux choisis, la tenue des navires meilleure, les précautions hygié-
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niques mieux prises, les escadres mieux préservées des épidémies.
Dans les services spéciaux, on peut louer sans réserve : des constructions navales supérieures à celles des autre pays, une artillerie en progrès constant, des ports bien approvisionnés et suffisamment outillés, une rade factice en création devant Cherbourg, tout contribuait à assurer et à accroître la valeur de nos forces navales. Joignez-y une tactique savante, exposée par des maîtres et consacrée par l'expérience des belles journées d'Ouessant et de la Grenade, des trois rencontres de M. de Guichen avec Rodney, des opérations du comte de Grasse en Amérique et de l'immortelle campagne de Suffren dans les mers de l'Inde. Ceux des officiers qui professaient naguère le mépris de la tactique étaient revenus de leur erreur. Ils reconnaissaient dans les événements de mer la part qui peut revenir à l'audace ou au génie du chef, mais ils savaient qu'on doit « tout attendre d'une flotte manœuvrière dans laquelle tous les mouvements commandés s'exécuteront sans trouble, que l'ennemi ne surprendra jamais en défaut et qui, soit qu'elle avance ou qu'elle se retire, présentera toujours à ses adversaires une force compacte et un front imposant* ».
Il y a malheureusement une ombre au tableau, elle est due aux procédés administratifs en usage. Non pas que ces procédés fussent suspects! Au contraire, tout se passait honnêtement dans la marine et les médisants
J. Julien de la Gr^vièr^.. Souvenirs d'un aniiral,
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en étaient pour leurs calomnies, mais les règles d'administration manquaient : « J'ai examiné en différents pays, a dit Malouet, les diverses formes d'administration et je n'en ai pas trouvé de plus pure, ni de moins avide que la nôtre, quoiqu'elle soit la plus désordonnée. » Par une conséquence naturelle, ce désordre engendrait l'exagération des dépenses, les frais inutiles se multipliaient, tandis que la détresse du Trésor ajoutait encore au désarroi des administrateurs qui, pour excuse, avaient le droit d'invoquer le malheur des temps !
a Au total et pour conclure, plus de bon que de mauvais, quelques vices et de grandes vertus. » C'est l'opinion d'Albert Duruy sur l'armée royale en 1789, c'est le jugement que je porte à mon tour sur la marine royale. « Ah! si, cette année-là, la guerre eût éclaté, disait mélancoliquement un vieux marin en songeant plus tard à ce passé disparu, nous possédions alors tous les éléments propres à nous assurer la suprématie sur les mers, des alliances nous étaient garanties, la neutralité armée des puissances du nord secondait nos vues... Qui peut dire si la lutte n'aurait pas procuré le moyen de combler le funeste déficit? » La guerre pouvait en effet surgir, la flotte de Louis XVI était assez forte pour accepter l'événement sans crainte et envisager ses conséquences avec une tranquille sérénité...
Mais il ne s'agissait point alors de guerre avec l'étranger. En attendant de gronder à nos frontières l'orage s'amoncelait au milieu de nous et bientôt il allait éclater. Ilélas ! les tempêtes ne respectent rien,
elles brisent, elles arrachent, elles dévastent ne laissant après leur passage qu'un monceau de ruines et de décombres. La tourmente politique qui se préparait allait, elle aussi, tout renverser devant elle, sans faire la part du mal, sans épargner ce qui était bien. Dans le naufrage de l'ancien régime disparaîtra donc la marine, cette belle marine relevée par Choiseul et par Sartine, cette glorieuse marine qui avait fait la guerre de l'Indépendance américaine et que le maréchal de Castries venait de consolider par dos ordonnances qui demeurent des modèles.
Fixez bien votre attention sur cette année 1789, où l'ancienne marine a atteint son apogée, puis considérez le chemin parcouru deux ans après cette date, vous serez frappé de surprise et d'effroi : rien ne subsistera plus de ce qui faisait l'honneur et la force de nos flottes. En vain dans l'Assemblée nationale, en 1791, des marins comme de Galbert, La Galissonnière, La Coudraye essayeront-ils de résister à Kersaintet à ceux qu'il entraîne vers l'abolition des institutions maritimes, en vain la voix honnête de Malouet s'écriera-t-elle : « il n'y a ni générosité, ni justice à exciter les préventions du peuple et des représentants contre un corps militaire, uniquement parce qu'il est noble » ; on passera outre à cet appel à la sagesse et, confondant tous les services, toutes les fonctions, on estimera qu'une seule marine nationale peut suffire sans distinction de marine de guerre ou de marine de commerce. Il n'y aura plus d'état-major naval, partant plus de traditions, plus de savoir transmis; dans la rage de destruction qui sévira,
l'ancienne organisation des ports sera supprimée, tout souvenir du passé disparaîtra; les plus sages officiers, ceux-là mêmes qui, plus Français que royalistes, n'auront point suivi le courant de l'émigration, jugeront alors qu'il n'est plus de place pour eux et, écœurés, ils abandonneront la partie. Afin de combler les vides laissés par leur départ, les grades seront donnés à l'élection, sans condition d'âge, de temps de service ou de capacité ; un certificat de civisme, délivré par un club quelconque, aura plus de poids qu'un bon examen ou
une expérience incontestée
Ce sera l'anarchie complète et comme ici-bas toutes les fautes se paient, ce sera pour les flottes de la France la défaite certaine dans les luttes à venir.