PREMIERE PARTIE
La Marne, au cours do cette guerre, est entrée deux fois dans l'iiistoire. Et nous ne songeons point à l'en déloger. La première de nos victoires porte officiellement son nom ; elle continuera de le porter. Mais c'est un peu au détriment de la vérité, caria Marne était franchie, la Seine presque atteinte, sauf par l'armée de Langle, quand, à l'instigation de Galliéniet sous sa pression impérieuse, J offre fit le geste décisif qui mit fin à la retraite : les dés étaient jetés.
De fait, le nom de lu Marne n'apparaît pour la première fois dans les communiqués ofl]ciels que le 8 septembre (ils n'avaient parlé jusque-là que de rOurcq et du Grand-Morin) et nullement pour annoncer qu'on se bat sur cette rivière, mais seulement pour annoncer que l'ennemi, à l'aile gauche, se replie dans sa direction. Le '.), il est question
Ca, I.F GOMI.. 1
encore d'elle, en même temps que du Petit-Morin et de rOurcq, mais toujours par incidence, pour annoncer, à 0 h. 50, rjue les Anglais « poursuivent leur offensive dans la direction de la Marne », et, à 23 heures, qu'ils l'ont franchie. Rien le 10, qui fut la seule journée de la guerre où nous n'eûmes pas de communiqué. Et le dl enfin, à 17 h. 15, dans le long télégramme expédié de Bordeaux et qui résume les opérations en cours, le gouvernement saute le pas et écrit :
« Ainsi la première phase de la bataille de la Marne se dessine en faveur des armées alliées, puisque, à l'aile droite, la situation reste sans changement notable. »
Mais Joffre. lui, ne se départit pas de sa réserve. Qu'on relise l'ordre général n» 15, lancé le 12 septembre, sous sa signature : c'est le bulletin de la victoire, mais d'une victoire qui continue à rester anonyme : « La bataille qui se livre depuis cinq jours s'achève en victoire incontestable, etc. ' ». Qu'est-ce à dire et n'est-il pas à présumer que, si Joffre avait été consulté sur le nom que devait porter cette victoire, il lui en eût choisi un autre, plus conforme à la vérité historique et géographique, et le nom même peut-être dont il s'était servi, le 4. dans sa lettre au maréchal French? « Au cas où les ar-
1, Il y a bien sans doute le mot rapporté par M. Hanotaux ot par lequel JofTre aurait conclu la longue discussion de la nuit du 4 septembre : » Eh bien, Messieurs, on se battra sur la Marne ! » Mais il parait à peu près certain que, dans la pensée du général en chef, le mot ne s'appliquait qu'à l'armée Maunoury, car toute la discussion du \ entre lui et (ïalliéni, qui roule sur la Marue pour savoir si Maunoury attaquera sur cotte rivière, puis s'il attaquera sur la rive gauche ou sur la rive droite, a trait exclusivement au rôle de la (i« armée el à ses rapports avec l'armée anglaise.
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mées allemandes poursuivraient leur mouvement vers le sud-sud-est, s'éloignant ainsi de la Seine et de Pafis (éventualité qui allait justement se réaliser), peut-être estimerez-vous comme moi que votre action pourrait s'exercer plus efficacement sur la rive droite de ce fleuve, enlre Marne et Seine. »
La bataille d'entre Marne et Seine, oui, voilù qui, topographiquement, serait déjà très préférable au nom qu'a reçu notre victoire, mais qui ne s'appliquerait pourtant avec une complète exactitude qu'à la moitié au plus des opérations conduites le long de l'immense ligne de feu qui s'alluma, le o septembre, du camp retranché de Paris à la frontière des Vosges : car ce n'est pas seulement la Marne et la Seine, avec leurs affluents, mais la Meuse, la Moselle et la Meurthe qui, ce jour-là, prirent figure de nymphes guerrières.
La section historique de l'État-Major a bien essayé de résoudre la difficulté en subdivisant la bataille de la Marne en batailles de Revigny, de Vilry. des Marais de Saint-Gond, des deux Morins et de rOurcq, et en reléguant dans les opérations de Lorraine les batailles de la Mortagne et du Grand- Couronné. 11 est vrai que l'ennemi donne un peu de relâche à l'armée Dubail à partir du 4 ; mais, par contre, c'est dans la nuit du 4 au a qu'il déclanche sa massive attaque de front sur l'armée Castelnau, attaque qui ne prendra fin que le 12. « En fait, observe avec infiniment de justesse M. Hanotaux, la bataille de la Marne a pour secteur oriental, à partir du 5, la bataille du Grand-Couronné. » Et telle est aussi l'impression du public qui ne sépare pas la manœuvre de conversion tentée du 5 au 12 septembre par les armées Maunoury, French, d'Es-
perey, Foch, de Langle, Sarrail, et le pivot de cette manœuvre, dont le rôle est rempli par la 2* et la i'* armée. Conversion et pivot, s'articuiant l'un à l'autre, se tiennent étroitement à ses yeux ; il n'y a là pour lui qu'une seuleet même opération. Et c'est cette opération gigantesque de plusieurs centaines de kilomètres qu'il appelle, faute de mieux, la bataille de la Marne.
Une telle amplitude de front ne s'était, à vrai dire, jamais rencontrée dans l'histoire. Pour la contenir dans une appellation congruente, il eût fallu recourir au langage des abstractions : la bataille de la Marne aurait pu s'appeler fort bien, par exemple, la bataille du Redressement. En lui préférant un nom plus concret, mais qui avait l'inconvénient de l'enfermer dans un canton trop étroit de la géographie, l'opinion publique ne s'est pourtant pas décidée au hasard et aura cédé peut-être, sans le savoir, à l'obscure suggestion qui émane de ces vastes plaines de la Champagne, dont la craie semble une poussière d'ossements et où, d'Aurélien à Napoléon, en passant par Attila, se sont joués presque à toutes les époques les destins de l'Occident latin aux prises avec la barbarie germaine.
Il se peut enfin qu'un dernier élément ait agi sur l'opinion et qu'elle ait été frappée par l'importance qu'occupaient dans l'ensemble des opérations les batailles livrées à leur centre par la o» et la 9« armée ; dans la poche largement ouverte dessinée par notre ligne, la section inférieure du département de la Marne où manœuvraient ces armées formait le fond de la poche ; c'est ce cul-de-sac que l'ennemi cherchait surtout à crever; c'est donc là aussi que notre résistance devait se faire la plus acharnée.
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Du succès OU de l'échec de cette résistance dépendait l'issue delà bataille générale. L'opinion gouvernomeîftale, reflet du sentiment public, en a pu être légitimement impressionnée. Et, comme la Marne tenaitle premier rang dans ses préoccupations, c'est le nom de la Marne qu'elle a imposé à notre victoire.
Symboliquement du moins il n'en était pas de plus heureux. La Marne est un vieux nom celtique (Matra, Matrona, gaulois Matr, irlandais Matliyr) qui veut dire la Mère'. Et l'on s'étonne un peu d'abord d'un nom si grave donné à la rivière aux eaux claires, lentes et flexibles, que Diderot appelait ironiquement sa « tortueuse compatriote » ; plus qu'à une matrone, elle ressemblerait à une jeune nymphe nonchalante du genre de celle que Bouchardon adossa au piédestal qui porte la Ville de Paris dans sa fontaine monumentale de la rue de Grenelle- Saint -Germain.
Ainsi la voit encore Charles Maurras sous sa premièrefiguredel914 ; une naïadeenfant, « auréolée de ces effroyables périls que firent alors l'impréparation et l'insouciance, mais décorée aussi du charme farouche de la volonté indomptée, d'un génie virginal de l'improvisation et d'on ne sait quel enthousiasme divin ». L'autre Marne, celle de 1918, lui montre un visage mieux composé, mais
1. Cf. Dotlin : la Langue rjauloise, et Auguste Longnon : Dictionnaire topoyraphique du département de la Marne : « Matrona, \" siècle av. J.-C. (Cœsar, de bello yallico). — Fluviiis Matern.T, v. 670 [Gall. christ, t. X, ch. i'^"'). — Martcrnse flumen, 1128 iSaint-Pierre-aux-Monts, cli. i"'). — Marna, 1141 (dioc. anc. de Cliùlons, t. I, \k 361). — Maderna (Sainl-Pierreaux-Monls, c. i"J. — Merna, coni. du xii° siùcle (Pcrtz, t. XVI, p. 3.35). — Marne, v. 1222 (livre des yass. de Champ) •.
toujours jeune, que la cruelle expérience a ihûiI, mais sans le flétrir d'aucune ride.
Image plus conforme peut-être à l'idée que se faisaient nos aïeux de cette rivière aux lignes graciles et au grand cœur, de cette sorte de Vierge-Mère des rivières françaises ! Ni l'Aisne, sur les bords de laquelle la bataille allait ensuite se transporter et se fixer pendant plus de trois années; ni la Meuse aux heures rouges de Verdun, ni la Somme lors de l'offensive de 1916 ne connurent le môme honneur, ne furent l'objet d'une dévotion aussi fervente.
La Marne a repris sur nos autels figure de divinité indigète et, comme le disait son vieux nom celtique, de matrone, de mère : deux fois en cette guerre elle a réengendré la patrie. Vainement lennemi, quand elle le força de reculer, essaya-t-il de contester sa valeur symbolique. « Après tout, qu'est-ce que la Marne ? écrivait la Gazette de Voss au lendemain de l'offensive victorieuse de Gouraud. La Marne n'est pas autre chose qu'une certaine quantité d'eau qui coule entre des collines boisées ou non boisées, à travers de larges marécages. Elle n'a aucune signification en un temps où il s'agit de victoires militaires et non d'expressions géographiques. » Avec un mépris plus souverain encore de la vérité, l'Allemagne, après la première Marne, avait supprimé le nom de ce fleuve de ses comptes rendus. Il semblait, à entendre l'agence Wolff, que la Marne n'eût jamais existé. Et telle est la puissance du mensonge que celui-ci finit par surprendre la religion des neutres eux-mêmes. On raconte que Benoît XV, recevant pendant la guerre un des plus éminents catholiques de notre pays, lui demanda en fin d'audience :
— Sincèrement, monsieur X..., est-il vraî que les Français aient remporté la victoire sur la Marne ?...
C'esi le 12 septembre 1915 seulement que la Posf, de Berlin, se résigna pour la première fois à reconnaître qu'un an auparavant les armées allemandes n'avaient pas été « favorisées » sur la Marne. « Il est certain, écrivait la Post, que la fortune des armes, ce jour-là, sourit à l'ennemi... ». Mais il fallut une autre année avant qu'un personnage officiel, le lieutenant-général baron von Freytag- Loringhoven, qui faisait partie à la Marne de l'Etat- Major allemand, contresignât cet aveu. Encore le fit-il avec toutes sortes de circonlocutions et en nous prêtant une supériorité numérique qui n'exista jamais que dans son imagination :
« Nous étions trop faibles pour nous frayer un chemin sur la Marne. Des troupes avaient dû être détachées pour être dirigées sur le front oriental menacé ; d'autres étaient retenues par Anvers et Maubeuge. De plus l'ennemi disposait d'une supériorité numérique d'environ 750.000 hommes (!!!) 11 nous fallait protéger notre frontière orientale, tandis que les Français recevaient des renforts des Anglais et des Belges (!) Mais l'armée allemande avait obtenu des résultats considérables avant de commencer sa retraite et ce fait ne doit jamais être oublié. »
Stegeman et les autres historiens inspirés par l'Etat-Major allemand tenaient un langage analogue. L'aveu complet, dépouillé d'arlifîce, nous ne l'obtînmes de nos ennemis qu'à la fin de la guerre. N'ayant plus de réserve à garder, Kluck, d'abord, au cours de diverses interviews', puis Biilow,dans
1. El, tout récemment, dans ses Mémoires publi(5s par la Revue de Genève.