‹ La Marne en feuChapitre 3 sur 34 · I.X MAU.NE EX KEU · texte numérisé non relu

I.X MAU.NE EX KEU

son Rapport .lur la bataille de la Marne, si diligemment traduit par le capitaine Jacques Netter, ne firent aucune difficulté pour confesser l'échec allemand. Cependant, à en croire chacun d'eux, cet échec n'eut pas un caractère personnel et, battus en fîénéral, ils veulent avoir été vainqueurs en particulier ; c'est ainsi que Biilow consent que Kluck, à qui l'Elat-Major avait prescrit de le suivre en échelons, ait manœuvré pitoyablement « en faisant de l'échelonnement en avant au lieu d'en faire en arriére » et, s'il a prêté le flanc à l'attaque foudroyante de Franchet d'Espôrey, c'est que le brusque raccourcissement des lignes de son voisin, obligé de faire face à Maunoury, le découvrait complètement sur sa droite. A quoi le dit voisin riposte : « La situation de la I" armée, vers midi, le 'J septembre, était entièrement favorable, même eu égard au recul de la II» armée (Biilow) vers le Nord-Est. En effet, à l'aile décisive, l'aile de l'attaque, le succès était certain : l'aile gauche n'était pas refoulée ; le flanc, par le groupe Marwitz. était suffisamment assuré ». Kluck ne comprend pas que, dans CCS conditions, on lui ait enjoint, l'après-midi du 9, de battre en retraite comme l'armée liûlow. 11 en fut, dit-il, « désolé », De surcroît et sans que rien expliquât cette défaveur, il était placé le lendemain « sous la subordination du commandant de la 11* armée », entre lequel et lui s'étaient déjà élevées « de graves divergences pour le règlement des principales questions stratégiques ». Tout le plan de Kluck s'écroulait.

Il est certain que l'État-Major allemand, à la première Marne — la seule dont nous ayons à nous occuper ici — manqua essentiellement de coup d'œil

et de fermeté. On est vraiment bien inspiré chez nous de repjpcher à Joffre d'avoir transporté son Q. G. à Cliàtillon-sur-Seine, quand Moltlte, jusqu'au 30 août, avait le sien à Cologne et, pendant la Marne, à Luxembourg ! Mais, dès le 8 septembre, Mollke ne croyait plus à la victoire, ce qui explique que bien avant le 11, où il vint à Reims signer l'ordre de repli général, il ait fait procéder aux replis partiels de la H» et de la I" armée. Le Kronprinz, si dur pour les généraux de son père, dont il a dit qu'ils n'eussent pas perdu la bataille s'ils « avaient eu plus de sang-froid », aurait pu réserver une partie de sa sévérité pour le grand État-Major siégeant à Luxembourg qui ne parait pas avoir été beaucoup plus maître de ses nerfs. Mais tout le monde en Bochie avait perdu la tète. Kluck lui-même avoue qu'il ne laissa pas d'être vivement impressionné par le raid audacieux qu'exécuta sur ses derrières, dans l'après-midi du 8 et les jours suivants ', la 5« division de cavalerie commandée à titre provisoire par le général de Cornulier-Lucinière. L'armée Jlaunoury — Kluck pourtant a raison sur ce point — ne s'en trouvait pas moins en assez fâcheuse posture le soir du 9 : chefs et hommes, ignorant que le mouvement de retraite de la I^* armée avait commencé dans l'après-midi, croyaient qu'ils n'a-

1, C'est par erreur que Galliéni, dans ses Mémoires, dit le 9 : <i Le corps de cavalerie, passé le jour même ['J septembre] sous les ordres du général Bridoux, tentera enfin la manœuvre qui s'impose et que l'on attend vainement de lui depuis deux jours, de prolonger l'action de la 0' armée en rcclierchaul les lianes et les derrières de l'ennemi ». En réalité, c'est le 8 (|ue Bridoux succéda au général Sordct à la tète du corps de cavalerie, passant lui-même la 5* L). C. à. Coniulier-Lucmiérc qui se nietlait tout de suite en mouvement sur les derrières de l'ennemi par les forêts de Villcrs-Cottcrets et de Compiègne,

valent plus qu'à mourir sur leurs positions, et ce fut un éberluement sans égal quand ils apprirent, le lendemain, que l'ennemi avait disparu.

Quelles que soient les causes de l'échec allemand et qu'il provienne de la carence du grand État- Major, de la mésintelligence et de la présomption des chefs ou de l'amplitude démesurée donnée au mouvement de conversion des troupes, amplitude qui obligeait leur dispositif de marche à revêtir une forme presque linéaire et absorbait d'avance la totalité des réserves, c'est un fait indéniable que cet échec, et c'est un fait aussi, et non moins indéniable, que l'Allemagne, tant qu'elle put, le contesta. Non que le grand État-Major allemand ou, comme il aime à s'appeler, le Directoire supérieur des Armées [Obersle Ueeres Leitunçi et, par abréviation, rO. H. L.) ignorât la vérité. Il la connaissait d'autant mieux que la bataille de la Marne fut essentiellement une bataille d'États-Majors. Et les conséquences mêmes de notre victoire lui échappaient si peu qu'un Moltke, suivant les uns, un Ludendorff, suivant les autres, déclarait sans ambages au Kaiser, le 1" octobre 1914, que « l'Allemagne, vaincue sur la Marne, avait perdu la guerre ». Mais ce sont là de ces aveux qu'on ne fait qu'entre soi et toutes portes closes. « Au commencement était le mensonge », dit le deuxième Faust de Goethe. Parole digne de fournir une devise à l'Etat-Major allemand. Les fumées de ce mensonge purent obscurcir pendant quelque temps notre victoire : elles ne l'en firent paraître que plus brillante quand elles se furent dissipées.

A 4 heures de l'après-midi, le 29 août 1914, un ordre du généralissime faisait connaître qu'il était constitué, entre l'armée Lanrezac et l'armée de Langle, un détachement d'armée, comprenant le 9" corps (général Dubois), dont faisaient partie la division marocaine et la 9" division de cavalerie, le H» corps (général Eydoux) et la 52° division de réserve (général Coquet;.

Le chef pour qui venait d'être constitué ce détachement d'armée, bientôt transformé en armée et destiné à permettre l'extension de l'armée Lanrezac vers la droite, arrivait de Lorraine où il commandait le 20» corps. Il s'appelait Foch. 11 n'était guère connu que des initiés par ses cours de l'Ecole de guerre et les deux livres puissants et rapides qui en étaient sortis : De la conduite de la guerre et La manœuvre pour la bataille. « C'est une très belle partie à un capitaine que de bien dire », opine quelque part Montluc, qui observe par ailleurs « qu'un homme qui a lu et retenu est plus capable d'exécuter de belles entreprises qu'un autre ». On peut être cependant un très bon soldat et un exé-

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crable écrivain, comme il appert de Turenne. Et la réciproque aussi est vraie, comme nous le montre le pauvre Trochu. Le cas est plus rare d'un Foch qui. pour faire apprécier des connaisseurs ses mérites d'écrivain, n'a pas attendu que ses victoires des Marais de Saint-Gond, de l'Yser, de la Somme et de la seconde Marne, prélude de la débâcle allemande, lui ouvrissent à deux battants les portes du palais Mazarin. Le théoricien, chez lui, a précédé l'homme d'action et l'a préparé. Si, à première vue, par suite de l'arrivée tardive de Grossetti surses positions d'attaque et quand la retraite allemande était déjà commencée, la manœuvre de la ii" division, tant prônée, fait un peu l'effet d'un coup de poing dans le vide, il est bien remarquable cependant qu'on puisse trouver dans telles pages des Priiicipes de la Guerre le dessin ou tout au moins l'idée maîtresse de cette manœuvre fameuse qui fonda la réputation militaire de son auteur et qui, à l'heure où elle fut conçue (le 8 au soir) et où Bûlow, loin de vouloir se dérober, s'apprêtait à donner le plein de son effort dans la matinée du jour suivant, était bien la plus propre à conjurer le désastre dont nous menaçait l'effondrement d'Eydoux.

Pour le moment, sauf pour Castelnau et pour Joffre qui l'ont vu en Lorraine à la tête du:20» corps, Foch est stratégiquement un inconnu. Lui-même, quand il débarque avec son chef d'état-major, le colonel Weygand, au Q. G. de Joffre, ne sait rien ou presque rien de la situation générale. Nos troupes vivent en vase clos; ce qui se passe h l'aile gauche 'est ignoré de l'aile droite. Le coup de tonnerre de Gharleroi semble à peine avoir été perçu dans les Vosges. Et l'on imagine assez bien

La ]\rARxiî EN Feu.

Pu. II.

Ir'uulu Alduuel.

foch à la Marne

l'entrevue des deux hommes : Joffre, avec ce flegme supérieur dont il ne se départit en aucune circonstance, conduit Foch devant une grande carie du nord-est de la France toute rayée de lignes concentriques qui descendent comme des ondes vers les bassins de l'Oise et de l'Aisne. Si maître de lui qu'il soit, Foch ne peut réprimer un sursaut : « Nous en sommes là ! » Oui, nous en sommes là, et le ton calme de Joffre, ses yeu.v droits, tranquilles, ce je ne sais quoi de solide, de puissamment équilibré, de magnifiquement inébranlable, qui se dégage du grand chef, a déjà remis Foch d'aplomb. Ses instructions reçues, il demande où il doit rejoindre ses troupes. Joffre fait un geste vague : « C'est votre affaire. » Fort bien ! Et il est vrai que les flux elles reflux de la bataille ne se prêtent pas à une démarcation précise : nos troupes sont en pleine action de repli, mais d'un repli stratégique, coupé de continuels retours offensifs comme celui que la division marocaine vient d'exécuter à Dommery pour briser la dangereuse manœuvre d'enveloppement que Hausen et ses Saxons tentaient contre la gauche de la 4" armée. Que cette manœuvre réussit, au moment où la D« armée était obligée de battre en retraite sur Vervins, et la route de Paris s'ouvrait toute grande aux hordes du « Couteau de pierre » soudainement insinuées entre l'armée Bûlow et l'armée du duc de "Wurtemberg. L'ordre général du commandant de la 4» armée (Langle de Cary) constatant les heureux effets de la contre-attaque du 9» corps sur Dommery et du reste de l'armée sur la Meuse portait pour les journées des 29 et 30 août :

« Le Chesne, 28 aoùl 1914. — L'armée a infligé hier et aujourd'hui à l'ennemi des pertes énormes.

Elle se porte sur la ligne de l'Aisne en exécution d'ordres re(,us, pour se préparer à loffensive dans de nouvelles directions... ».

Ces directions étaient, pour le 'J' corps, la région Hethel-Chàtcau-Porcien-Vançon, par Poix-Terron cl Launois ; pour le 11» corps et la 60» division de réserve, la région Attigny-Ambly, par Omont et Tourleron; pour la 52° division de réserve, la région Tugny-Perthes, par Bouvelleraont-Ecordal et Amagne.

L'entêtement d'ilausen ci vouloir nous déborder obligeait bientôt de modifier ce dispositif : notamment le maintien du D» corps dans la région Poix- Terron-Launois risquait de découvrir à nouveau le liane gauche de l'armée, considération qui induisit son chef, avec l'assentiment du général de Langle, à essayer de devancer l'ennemi dans la vallée de l'Aisne. La chose d'ailleurs ne s'exécutait pas sans à-coup : un ciel torride, une marche épuisante et confuse dans un pays sans masque, sur une « roule de crête très "dangereuse », précise Moussy', et que l'encombrement des colonnes (« on est — à certains endroits — sur seize files ») rendait encore plus critique. Mais Dubois avait joué sous jambes son adversaire : tout finissait par se tasser et, ft midi, le 29, quand Foch prenait possession de son commandement, le front Sorcy-Lucquy-Bertoncourt-Azincourt était à peu près organisé, l'accès de Rethel provisoirement interdit aux bandes saxonnes. Le chef du nouveau détachement d'armée occupait l'après-midi à étudier la situation avec le colonel Weygand. Bien

1. Cornet de route. Le g(''iiéral Moussy commandait une des brigades de la 17" division ou division Duiuas (qu'il remplaça pendant la Marne par désignation du général Dubois).

loin, comme on l'a dit, que ces deux hommes qui ne devaient plus se quitter de toute la guerre eussent déjà partie liée, c'est le hasard d'une désignation d'ordre supérieur qui les avait rapprochés : Foch n'avait pas choisi son adjoint qui lui avait été imposé par le Grand Quartier Général et qui, d'ailleurs, présentait cette particularité de n'être pas breveté d'Etat-Major, bien qu'il eût été admis, l'année précédente, à suivre les cours du Centre des Hautes- Etudes militaires.

Lieutenant-colonel de hussards, Maxime Weygand avait la tète froide et l'énergie concentrée de cette race strasbourgeoise à laquelle il se rattache par ses racines les plus profondes : chez Foch, tout de premier mouvement, qui saisit du premier coup d'œil le point faible de l'adversaire, qui ne tâtonne pas et sait l'heure et l'endroit où son attaque, poussée à fond, a le plus de chance de l'ébranler, il semble au contraire que tout se passe comme chez les inspirés, par illuminations soudaines, et nul homme de guerre en effet, pour avoir longtemps médité sur la partie matérielle de son art, n'en a peut-être possédé à ce degré la « partie divine ». Ainsi bâtis l'un et l'autre et aussi dissemblables de caractère que de physique, l'espèce de sympathie élective qui s'établit dès le premier jour entre le général et son chef d'état-major et qui finit par une communion si parfaite ne peut ôtre comparée qu'à celle de certaines couleurs pour leurs complémentaires. A 10 heures du soir, ayant rassemblé tous ses éléments d'information, Foch dictait à "Weygand son premier ordre d'opérations : l'histoire, la psychologie et la logique seraient en déroute, si ce premier ordre du futur vainqueur des Marais de Saint-Gond

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n'avait été un ordre d'offensive. C'en était bien un et aussi net, aussi tranchant, qu'on le pouvait souliaiter :

La division du Maroc, disait-il en substance, i)artant du front Novv-Bcrtoncourt, prendra pied sur la crête 103 « de manière que l'artillerie, faisant alors un bond en avant, puisse venir s'établir sur cette crête pour appuyer une attaque ultérieure sur Corny », par toutes les troupes disponibles de la division Dumas et la 9" division de cavalerie. A droite, en soutien, le dl« corps portera pour 7 heures ses têtes de colonne sur le front Chesnois-Auboncourt-Sorcy ; la o2« division de réserve sétablira défensivement pour 5 heures sur la ligne Puiseuxcôte214-cùte 236, etc.

La fatigue des hommes, le manque de cohésion de certains éléments hachés sur la Semoy et qui n'avaient pu encore se regrouper, des erreurs d'interprétation dues à l'heure tardive où fut expédié cet ordre ne lui permirent pas de recevoir sa pleine exécution : l'artillerie de la 17« division, à peine en batterie vers la cote 115, est contrebattue par une artillerie plus nombreuse et mieux nourrie; les canons lourds de l'ennemi fouillent nos fonds. La division marocaine gagne pourtant vers Bertoncourt qu'elle croit tenu par la 9" division de cavalerie. Mais cette division qui, la veille encore, avait ses avant-postes sur les berges marécageuses de l'Urfosse, s'est cherché d'autres cantonnements pour la nuit et, au moment où les coloniaux d'Humberl débouchent en vue de Bertoncourt, les lisières du village s'allument et couchent à terre leurs premiers rangs. Humbert doit aviser sur-le-champ et, pour commencer, faire appel à l'artillerie qui préparera

les voies à la brigade Blondlat chargée de l'attaque: puis, après avoir détaché le capitaine d'état-major Jumelle près du général do l'Espée, pour lui demander « d'intervenir le plus rapidement possible dans le sens des ordres qu'il a reçus », il porte en couverture le régiment Gros à la gauche de la brigade Blondlat. Dispositions excellentes et dont les effets n'auraient pas tarde à se faire sentir, si la brigade Moussy, de la division Dumas, qui avait atteint sans trop de difficulté la grande route Rethel-Novy, d'où elle devait progresser en direction de la lisière sud-ouest de Bertoncourt. n'avait été mise, elle aussi, dans l'obligation de marquer le pas et de se terrer provisoirement, tant par suite de la carence de la division de l'Espée que de l'impuissance de sa propre artillerie à museler l'artillerie adverse « étonnante d'à-propos et de justesse' ». Quand la 9« division, vers 9 heures — trop tard — entama enfin son mouvement en direction de Rethel, l'ennemi avait déjà pris pied sur tout le plateau. L'Espée cherche le passage par Château-Porcien : sans succès. Il recommence : nouvel échec. Mais Humbert, ni Dumas ne renoncent. D'Auboncourt à Lucquy, tout l'horizon flambe : des rafales d'obus balaient le terrain crayeux et nu : les brigades Blondlat et Moussy, accrochées à l'accore du plateau, n'en poursuivent pas moins, avec une admirable ténacité, sous « une chaleur écrasante » *, l'investissement de la position. Si la division de l'Espée ne leur prêle qu'une aide lointaine et peu efficace en apparence, elles trouvent un appui plus sérieux dans

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