‹ La Marne en feuChapitre 33 sur 34 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

là, d'un sommeil de plomb. Et pourtant c'était à la mairie de Fère. pleine d'allées, de venues, au milieu d'un bruit infernal, sur un vieux matelas qu'on avait étendu pour Weygand et pour moi dans unepiôce sonore comme une cloche. A minuit, on me réveille pour m'annoncer que le G. Q. G. venait de me faire grand-oflicier de la Légion d'honneur. « Bien! Bien ! » dis-je. Et je repique du nez sur ma paillasse. Une demi-heure après, nouveau réveil en fanfare : « Mon général, le Grand Quartier vous envoie des cigares et des couvertures. » Ça, par exemple, ça valait mieux qu'un grognement. On grelottait par ces nuits de septembre et, depuis huit jours, nous n'avions pas « touché «une miette de tabac !...

Ce disant, le maréchal, avant de bourrer une nouvelle pipe, me tend sa blague, — « du caporal tout ce qu'il y a de plus ordinaire », me prévient-il, mais que, fervent de la pipe comme lui, j'ai le mauvais goût aussi, comme lui, de préférer à tous les tabacs prétendument supérieurs. Quelques bouffées jumelles vers le plafond, pour évoquer ces cruelles minutes où, contre le cafard et les obus boches, on n'avait même pas la ressource d'une simple cigarette, et le monologue du grand soldat reprend :

— J'ai eu de bons aides, des lieutenants d'une ardeur et d'une intelligence admirables dans ces journées de la première Marne, mais j'en ai eu aussi que, volontiers, j'enverrais encore à tous les diables. Passons ! Il ne faut pas assombrir par des récriminations personnelles, si légitimes soient-elles, des commémorations comme celle que nous allons célé-

Ch. Le Gûffic. '.)

brer. Malgré les erreurs des uns, les défaillances des autres, on a été vainqueur sur toute la ligne. Et c'est l'essentiel, n'est-ce pas? Ah ! elle n'était pas désaccordée chez nous, la musique ! Joffre tenait solidement son bâton de chef d'orchestre et on y allait tous, à son commandement, du même rythme, du même cœur. Les Boches ont beau ergoter, chicaner notre victoire, traiter de légendes des faits à la vérité quelquefois grossis ou défigurés par l'imagination populaire...

— Gomme lenlisement de la Garde aux Marais deSaint-Gond, par exemple, monsieur le maréchal?

— Précisément. On a dit que cette histoire de l'enlisement de la Garde à Saint-Gond, c'était, à cent ans de distance, l'histoire des marais d'Austerlitz, sur la glace desquels l'artillerie de Napoléon avait démoli et noyé, au rapport des témoins et de tous les historiens subséquents, je ne sais combien de milliers de Russes, et il n'y avait qu'un malheur à l'histoire, c'est que les étangs n'étaient pas gelés. Cependant, je vais vous étonner : la légende de l'enlisement de la Garde à Saint-Gond n'est pas tout à fait une légende. La Garde prussienne, le 6, avait traversé les Marais et s'était emparée de Bannes, qui est à l'une de leurs extrémités. Mais, quand elle en voulut déboucher et pousser sur Fère, elle fut prise par l'artillerie du colonel Besse dans une telle trombe de feu qu'il y avait de quoi dégoûter à tout jamais les survivants, s'il en restait, de l'envie de recommencer. Eh bien ! ils recommencèrent... Oh ! cette armée allemande de 1914, il n'y a pas à dire, c'était un outil magnifique. Jamais l'Allemagne n"a retrouvé par la suite d'armée de cette trempe. Quatre fois la Garde, avec un courage, un entête-

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ment auxquels il faut rendre hommage, essaya de déboucher de Bannes; quatre fois ses colonnes oscillèrent, tourbillonnèrent. La Garde, ou du moins la fraction do ce corps qui s'était glissée dans Bannes, eut vraiment là son tombeau. Et, comme Bannes, je vous le répète, est au bord des Marais de Saint-Gond, c'est sans doute ce qui a donné naissance à la légende de l'enlisement de la Garde dans ces mêmes marais...

Il y avait une heure que le maréchal feuilletait devant moi sa mémoire. Sous le charme de cette parole si alerte et si prodigieusement vivante, je me seraisJDien gardé de l'interrompre, quand elle eût continué toute l'après-midi. Mais on annonça une visite : le général Prax, en tournée d'inspection à Morlaix, et, après m'ètre confondu en remerciements près de mon hôte, pour son extrême condescendance et l'intérêt passionnant des souvenirs qu'il avait bien voulu évoquer à l'intention de mes lecteurs, je quittai Tréfeunteuniou, dont un rayon de soleil, perçant le maussade plafond des nuées, dorait maintenant le perron où jouait un des petitsfils du grand soldat.

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