‹ La Marne en feuChapitre 32 sur 34 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

est de pousser les armées françaises l'épée dans les reins et. pour Kluck particulièretiicnt, de déborder et d'enrouler à marches forcées la gauche ennemie. Et Kluch va de l'avant. Il fonce devant lui comme un buffle. Quand on étudiera plus tard ces marches de Kluck. on sera stupéfait. Positivement, elles sont extraordinaires. Toujours obsédé par son idée d'enveloppement de la gauche française, il glisse devant Paris,, sans se méfier de Galliéni ; il continue dans le Sud cl toute vitesse...

— Il y était attiré peut-être par le trou que le repli, trop précipité, de l'armée anglaise avait ouvert entre elle et l'armée Franchet d'Esperey?

— Oui, on Va dit. Mais moi. ie n'en suis pas bien sûr. A la guerre on ne voit pas si loin, allez ! On ne fait pas tant de combinaisons : c'est beaucoup plus simple, c'est le fameux « plan incliné » de Joseph de Maistre, sur lequel on roule, on roule... jusqu'à la victoire finale... ou à la culbute. En l'espèce, dans des manœuvres d'une aussi grande envergure et conduites à celte allure vertigineuse, il est impossible qu'il ne résulte pas un certain décousu dans les mouvements. Ça s'est produit, surtout vers la fin, dans la manœuvre allemande en direction de Paris, puis de la Marne. Mais, dans la tète des grands stratèges de Berlin, il était entendu que tout devait se dérouler comme sur le papier, sans anicroche, sans à-coup. Et voilà qu'au plus beau de la manœuvre Kluck est mordu au flanc par Galliéni. Le décousu s'accuse. Il n'y avait qu'un moyen de s'en tirer pour le G. Q. G. allemand ; c'était de serrer la trame, de reprendre en main ces armées déjà flottantes, qui ne tenaient plus les unes aux autres que par des fils si légers... Et que fait le G.

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Q. G. allemand ? Le G. Q. G. allemand, qui est à Luxembourg et encore seulement depuis le 30 août, ne faitrien, ne dit rien. A Luxembourg ! Voyez-vous le G. Q. G. de JofTre installé à Lyon ou à Marseille ?

— En effet.

— Et puis voilà qu'en même temps que Galliéni tombe sur Kluck, toutes les autres armées françaises se redressent et se mettent à cogner à tour de bras sur Biilow, Hauscn, Wurtemberg, le kronprinz. Ah ! cette fois ce n'est plus du décousu, c'est le désarroi complet. L'un tire à hue, l'autre à dia. Moltke est impuissant à ressaisir les rênes qui lui ont échappé. 11 semble ignorer tout de la bataille, et l'aveuglement d'en haut descend sur le commandement subalterne et, de celui-ci, sur les troupes. Beaux fruits de l'orgueil allemand, de sa confiance imperturbable dans les plans « rigides » dont la première et si rude expérience de la Marne, dont l'Yser cl Verdun même ne le guériront pas. « Chassez le naturel, il revientau galop », comme ditlefabuliste. A preuve l'anecdote que voici et que je tiens du bourgmestre de Spa, M. de Kroweck, qui, pendant toute la guerre, demeura dans sa charge etme paraît donc un témoin de tout repos. Le S juillet 1918, à la veille de la suprême offensive boche, grand brouhaha dans toute la ville, où le kaiser, comme vous savez, avait son Quartier Général. On bâfre, on trinque, on hurle, c'est la gogaille classique qui précède là-bas tous les grands coups. Et celui-ci doit être de taille, car on déménage déjà les échelons et jusqu'aux guérites des factionnaires devant la villa du kaiser. Le bougmestre, inquiet, s'informe discrètement. « On part pour Versailles ! » lui répondent les factionnaires. Tout simplement... Je

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ne sais pas si les guérites rappliquèrent. Ce qui! y a de sur, c'est que le 20 ou le 22 — je n'ai plus la date bien présente h l'esprit — le bourgmestre voyait revenir à Spa le kaiser et sa suite, l'oreille basse. Il n'était plus question du voyage à Versailles : Gouraud et Mangin, sur lesquels on ne comptait pas, y avaient coupé court.

Le maréchal s'arrête pour débourrer sa pipe et je dépose la mienne par déférence.

— Revenons à la première Marne, continue mon illustre interlocuteur. Oui, nous avons passé là de rudes, mais aussi que de belles heures ! Je me rappelle surtout ce soir du 9, où la 42" division, que je voulais lancer dans le flanc de Hausen, se faisait tant attendre. Grossetli arrive enfin, un peu tard. Oh 1 ce n'était pas de sa faute : on ne « décolle » pas toujours comme on veut! Il est 5 h. 30 du soir. J ai donné l'ordre de reprendre l'offensive sur toute la ligne, mais on est si las ! Grossetti lui-même, la bravoure faite homme, n'ose pas trop s'aventurer en pays inconnu et s'arrête pour reprendre l'attaque au matin. Et, brusquement, vers minuit, un coup de téléphone : « Nous sommes dans la gare de Fère- Champenoise. » Je sursaute. « Qui, nous? — Le colonel Simon, de la division Moussy. » Et Moussy lui-même qui n'en savait rien, ni Dubois! Ce sont les surprises de la guerre. Je réponds : <: A la bonne heure ! Bravo ! Bourrez ! Bourrez ! » Et en même temps je crie à toutes mes divisions: «Grand branlebas ! En avant, Grossetti ! En avant, Humbert ! En avant, Baltosli ! Eu avant, Lefèvre ! Vous n'en pou-

vez plus, Radiguet? Ça m'est égal : à a h. 3t), tous vos éléments en action, allez ! Je ne veux rien savoir... » Parbleu, chacun avait de bonnes raisons pour se défiler. J'étais sourd à tout, parce qu'on se flche de tout, qu'on doit se ficher de tout, dans ces moments-là... J'arrive moi-même à Fère-Champenoise vers midi. Je n'ai jamais vu spectacle pareil. Littéralement, on ne pouvait avancer ni en auto, ni à cheval, ni à pied, tellement les rues étaient hérissées de tessons de bouteille. Ah! ils en avaient fait une noce, la veille, messieurs les Boches, une telle noce que des centaines d'entre eu.x cuvaient encore leur vin dans les caves. J'en ai vu sur les toits qui couraient comme des lapins de gouttière et qu'on tirait à la volée. Et je vois aussi le général Dubois, le commandant de mon 9» corps, dont un des éléments venait de réussir le joli coup de surprise sur Kérc, s'en venant à ma rencontre, son orteil endommagé sortant de la botte droite. Il était avec son chef d'étal-major Nourrisson. « Eh bien, vous voyez, Dubois, Nourrisson, ça ne va pas trop mal ! Allons^ à l'ouvrage ! Il y a encore à faire. » Je voulais pousser tout de suite sur Morains, mais le colonel Goffec s'interposa : « Vous n'y pensez pas, mon général. La route est prise d'enfilade derrière la crête par l'artillerie boche. C'est à peine si l'on est en sûreté dans la gare. — Va donc pour la gare ! » Le toit flambait au-dessus de nous pendant que nous piochions nos cartes. Des poutres craquaient. On n'y faisait pas attention... Les troupes, c'est comme des vibrions : ça ne demande qu'à valser, mais il faut leur donner le mouvement, l'impulsion, régler la danse. Gros travail. Je n'en pouvais plus à la fin de la journée. J'ai dormi, cette nuit-

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