II PREFACE
que tente Mahïah pour obéir aux volontés farouches de la négresse Zaka.
Quoique liée aux événements du roman de Médine, l'intrigue de la Marquise de CandeuU n'en est pas tellement dépendante, qu'on ne puisse lire ce dernier ouvrage sans connaître celui qui l'a précédé. L'auteur a voulu, tout en conservant quelques-uns de ses anciens personnages, faire un livre nouveau de forme et de fond, et dessiner des portraits originaux.
Il ambitionne pour Médine, devenue marquise deCandeuil, l'indulgente faveur dont on a récemment entouré la jeune Africaine.
Alg^er.
A cent trente-cinq lieues de Toulon, sur les bords africains de la Méditerranée, la France possède une ville charmante, capitale d'une colonie enviée par les nations jalouses de sa prospérité. Cette ville, fameuse au moyenâge par le rôle bizarre qu'elle a joué dans le monde chrétien, doit autant de célébrité à sa chute qu'à son orgueilleuse puissance. Car, si les pirates avaient rendu Alger redoutable, et fait de son nom un nom terrible, les FrançHi,^
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en ont fait une cilé délicieuse qu'ils pourraient appeler \q petit Paris ^ imitant les Espagnols qui, autrefois, appelaient Oran la petite Cour *.
Avant d'enlamer le récit qui doit compléter le drame dont le roman de Médiiie n'est que la première partie, nos lecteurs nous sauront gré, sans doute, de leur donner quelques détails historiques et descriptifs sur une ville dont il n'est plus permis d'ignorer l'origine.
Tout le pays connu sous le nom de régence algérienne a fait partie, jusqu'en ^515, du royaume de Tlemsen, dont les provinces d'Oran et d'Alger étaient les plus beaux apanages. Cependant, les deux villes principales de ces provinces étaient soustraites au gouvernement dusouveraindeTlemsen; car Oian appartenait
* Les Espagnols ont cxéenLc de grands travaux à Or.m. Le fort Mers-el-Kébir^ le Chdtcau-Acuf , demeures des beys et des gouverneurs, les batteries de la place, de magnifiques magasins, de superbes voies souterraines, et la ci'.adelle, aujourd'hui démantelée, de Santa- Cr nx , sont au'ant de monuments qui font honneur à la domination chrétienne. Oran était une ville de plaisance et de guerre, où les grands seigneurs d'Espagne venaient chercher la gloire et le plaisir, d'où le nom charmant de Corte Chica, la petite Cour.
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aux Espagnols, et Alger, ville h peu près libre, élisait son émir qui, toutefois, se reconnaissait vassal et tributaire du royaume.
Les Espagnols, possesseurs d'Oran et séduits par les richesses de la plaine, ne tardèrent pas h vouloir étendre leurs conquêtes, et méditèrent d'envahir cette vaste zone territoriale que limitent les pentes de l'Atlas et la Méditerranée. Pour réussir dans cette entreprise, beaucoup plus hardie au xvi* siècle que de nos jours, vu l'immense progrès de l'art militaire en Europe et son immobilité en Afrique, les Espagnols résolurent de s'emparer des points principaux de la côte, pour y établir des garnisons permanentes.
Vers^5i0, sous don Pèdre de Navarre, une petite escadre vint croiser devant Alger qui n'était , à cette époque , qu'un grand village mauresque envahi par les sables et par la mer, et plus protégé par ses défenses naturelles que par ses chétives murailles. Les habitants de ce village s'appelaient Beni-Meregrena; c'étaient desMaures chassés d'Espagne, et alliés à des familles de la Mi^idja, plaine
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immense qui s'étend depuis l'Oued Boiidouiaà l'est d'Alger, jusqu'au mont Zimala à l'ouest, sur une étendue d'environ vingt-cinq lieues, et sur une largeur constante de cinq à six lieues*.
Forts de leur nombre, et favorisés par une plage dangereuse en même temps que par la mauvaise mer, les Béni-Mer égrena repoussèjcent leurs ennemis, mais sans pouvoir, cependant, les empêcher de prendre pied sur leur terrain; car avant de se retirer, les Espagnols s'emparèrent d'un îlot escarpé, et y établirent un poste qui commandait tous les mouvements du port.
Marmol et Sandaval nous apprennent que ce poste, établi à l'endroit où s'élève aujour. d'hui le phare d'Alger, était protégé par une tour appelée le Pegnon , et cette tour , après avoir longtemps bravé les assauts des Maures et des Turcs, fut prise par Kraïr-el-Dinn, frère et successeur d'Aroudj-Barberousse.
Pendant cinq ans les Espagnols et les Maures se livrèrent d'inutiles combats, tantôt aux
* Oued, rivière.
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pieds du Pegnon, tantôt sur les sables d'Alger. Pendant cinq ans les chrétiens s'obstinèrent à garder ce rocher à fleur d'eau qui gênait la piraterie des musulmans, et les musulmans s'acharnèrent à vouloir enlever le poste insolent d'où quelques soldats narguaient leur puissance et ruinaient leur estimable industrie. On ferait un gros livre des entreprises des pirates et des Arabes contre la tour maudite dont les ruines se voient encore aujourd'hui, et des merveilleux coups d'épée qui s'échangèrent sur ses créneaux. Histoire d'amour et prouesses, rien n'y manquerait; l'auteur serait inspiré par le grand souvenir des vieilles guerres de la Croix et du Turban, et par celte bizarre aventure de quelques rancuniers Castillans assiégés, à portée d'arquebuse, par des peuplades qu'ils assiégeaient eux-mêmes.
Ce livre pour être gros n'en serait probablement pas plus mauvais, et si nul n'y songe avant que nous vieillissions, nous nous aventurerons à y mettre la main.
Les mosquées retentissaient trois fois par jour, on le comprend, de prières de délivrance,
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et tout bon mahométan demandait au Dieu clément de faire tomber sa foudre sur le uid de ces vautours qui barraient l'entrée et la sortie d'Alger lasainte^ aux humbles felouques chargées de demander la bourse et la vie en pleine mer et sur les côles.
Aussi, lorsque vers la fin de 45i5,Selim- Eulemi, chef de la Mitidja, nouvellement élu prince d'Alger, voulut marquer son avènement au pouvoir par une action d'éclat, ce fut sur les Espagnols et leur citadelle qu'il porta ses regards et son ambition.
Une première attaque eût lieu, attaque terrible d'oii les Arabes ne rapportèrent que des cadavres , des éclopés et une grande confusion.
Les Espagnols voulurent poursuivre leurs succès, et descendirent sur la plage; mais les Beni-Meregrena prirent une sanglante revanche ; d'oii chrétiens et mahométans comprirent que le plus sage était de rester chacun chez soi.
Pour l'intelligence de ce fidèle récit, il n'est pas inutile de faire observer à ceux de nos
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Jecteurs qui aiment à raisonner les choses , qu'en ce temps-là, comme de nos jours, les Arabes n'avaient pas d'artillerie, tandis que les Espagnols avaient le bon esprit de posséder quelques longues couleuvrines, dont ils faisaient un très honorable usage.
Selim-Eutemi ayant annoncé la défaite de ses ennemis , et promis monts et merveilles à son commerce appauvri , cherchait un moyen de se tirer d'embarras et de tenir parole; ce moyen, il le chercha si bien, qu'il le trouva comme nous Talions voir.
Il était fortement question, alors, sur toute la côte barbaresque, de deux corsaires qui semaient Tépouvante dans l'archipel et toute la Méditerranée, de Gibraltar aux Dardanelles, et de Djigelli à Marseille. Ces deux corsaires étaient fils d'un renégat turc, pirate du plus rare mérite qui, voyant les dispositions de sa liguée à illustrer son estimable profession, en avait fait deux loups de mer bien dignes de lui succéder.
Aroudj surnommé Barberousse^ et Kraïr-el- Dinn (tels sont les noms de ces marins fameux,
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nés à Médicci, ancienne Lesbos, disons-le en passant, pour achever de préciser une origine diversement rapportée), après avoir éprouvé de grandes vicissitudes, avaient attiré autour de leur galère bon nombre de ces flibustiers hardis qui échappaient aux vaisseaux de Malte pour fondre sur les gallions d'Espagne, les marchands génois et les rivages mal gardés. Les frères Barberousse se firent, dans ces expéditions audacieuses une telle réputation de bravoure et d'habileté, que la piraterie de la Méditenanée se rallia entièrement sous leur obéissance et patronage , et qu'Aroudj, l'aîné des deux, fut proclamé roi des corsaires.
Le siège de cette royauté fut d'abord une galère à triple rang, élancée comme un goéland, rapide comme une hirondelle, montée par des matelots turcs pour les trois quarts, renégats pour le reste et braves comme des lions.
Avec le bruit de ses descentes, de ses abordages, de ses prises, la puissance d'Aroudj s'étendit, et bientôt sa petite escadre, s'accroissant démesurément, devint une flotille,
puis une vraie flotte dont tous les hameaux chrétiens et les commerçants européens eurent une panique effroyable.
Or, comme l'armée navale des corsaires regorgeait de richesses, elle en fut littéralement embarrassée, et son chef songea sérieusement à occuper l'un des ports de la côte africaine qui pût lui servir à la fois d'entrepôt pour son négoce et d'abri dans la tempête.
Possédé de ce juste esprit de prévoyance qui avait toujours distingué son honnête famille, Aroudj jeta les yeux sur la ville des Beni-Meregrena ; mais il jugea qu'une entreprise dans laquelle il fallait lutter contre des chrétiens et contre des Arabes, était encore au-dessus de ses forces, et il remit à desjours meilleurs ses projets d'établissement.
Toutefois, les corsaires entrèrent sans coup férir dans une petite crique nommé Djigell ou Djigelli, située aux environs du golfe de Bougiç, et s'y installèrent, tant bien que mal, en gens qui ne comptent pas périr d'ennui en garnison.
Ces événements se passaient en ^514, avant
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l'élection de l'émir Selim-Eutemi au gouvernement d'Alger (El Zeir , qui signifie la guerrière).
On prévoit facilement que l'émir Eutemi étant à la recherche du moyen qui devait chasser les Espagnols du Pegnon , s'avisa de songer au fameux roi des pirates, et de lui demander un service de confrère.
La chose était trop simple pour que le prince ne se la mit en têle, et sitôt qu'il l'eut conçue, il fit partir un cavalier qui, ventre à terre, porta son message au sublime Aroudj. Par ce message , E/ilcmi priait le corsaire de lui venir en aide en attaquant le Pegnon par mer, tandis queles^^m-M^rf^r^MW livreraient, par terre, un assaut formidable.
Aroudj n'était pas seulement brave, il était rusé; ce n'était pas seulement un capitaine, c'était un diplomate. Aussi, rit-il de tout son cœur, dans la longue barbe à laquelle il a dû son célèbre sobriquet, en lisant la supplique d'Eutemi.
Et, comme cette supplique était accompagnée des offres les plus généreuses pour payer
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Je secours attendu, le pii'ale répondit qu'il se chargeait de Textermination des chrétiens , sans en rien retirer que la gloire d'avoir servi le dieu de Mohammed, dieu de clémence et de miséricorde. Seulement , il prétexta que les équinoxes d'automne menaçant de gâter la mer, il confierait ses vaisseaux h son frère Kraïr-el-Dinn , et viendrait , de sa personne, avec quelques centaines de marins , faisant route par terre, prêter main-forte aux Béni- Mercgrena, et avancer le siège du Pegnon, jusqu'à ce que ses galères pussent faire voile sans crainte d'avaries.
Le messager repartit comme il était venu, et le roi des flibustiers attendit, non sans quelque inquiétude, la décision de l'émir.
ÎNéanmoins, et dans la prévision d'une rude besogne, Aroudj, Kraïr-el-Dinn et leur troupe s'exercèrent au noble métier des armes, simulèrent des abordages, des luttes corps à corps, et s'adonnèrent surtout au maniement du mousquet et de l'arme blanche. De façon que c'était tout plaisir de voir ces nombreux équipages conduits, chacun par son reïs ou capi-
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taine, s'escrimer sur la plage ou dans la racle de Djigell, à de vaillants et magnifiques exercices, sous la présidence des deux terribles patrons qu'ils s'étaient donnés.
S'ils n'eussent été coiffés du turban, on les eût pris pour les valeureux enfants de quelque glorieuse colonie thébaine, tant les héros de tous les âges ont une incontestable ressemblance.
Selim-Eutemi reconnut, dans les dispositions d'Aroudj , la supériorité du génie, et il appela son libérateur à grands cris, proclamant, par la ville et la campagne, sa magnanime et généreuse intervention dégagée de tout intérêt, de tout salaire, et uniquement motivée par Tambition de servir le Très- Haut.
Cette nouvelle fut accueillie avec d'autant plus d'enthousiasme que les Arabes sont d'une sordide avarice, et qu ils se passionnent pour tout ce qui ne leur coûte rien.
Aroudj communiqua ses dernières instructions à son frère, prit huit cents Turcs et renégats d'élite, les arma jusqu'aux dents, et
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se mit en route, priant plutôt le diable que son bon ange, attendu qu'il n'en devait point avoir.
Sur leur chemin, les corsaires furent visités par de nombreuses tribus qui leur donnèrent, sans compter, des vivres et des bénédictions, leur montrant les sentiers qu'il fallait suivre pour arriver aux gîtes, et le ciel oii ils devaient tous monter infailliblement.
Ce fut une marche triomphale pendant laquelle Aroudj et sa troupe firent bon nombre d'observations statistiques , topogiaphiques , stratégiques et morales dont quelque secret pressentiment leur disait de se munir; non pas, que nous sachions, dans le simple but d'orner leur esprit , mais bien dans les vi:>ées d'une haute et profonde politique.
Enfin, les mauvaises portes d'Alger s'ouvrirent devant Aroudj, sans qu'il eût perdu en route un seul de ses compagnons; de sorte que huit cents mines bronzées et farouches entrèrent, le même jour et d'un seul coup, dans ce grand village mauresque si réjoui de les posséder.
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A peine introduit dans la ville, Arondj travailla à rehausser sa réputation d'homme de guerre et de religion. Ainsi le vit-on , moitié militaire, moitié prophète, remplir le double rôle que lui dictait son ambition, et ne pas négliger, toutefois, de faire des libéralités aux Maures influents, de se populariser en flattant la soldatesque, et de s'emparer, peu à peu, des postes les plus importants qu'il confia à ses plus dévouées créatures.
Les huit cen(s pirates de Barberousse secondèrent à merveille l'astuce audacieuse de leur chef, en empruntant, on ne sait où, des airs patelins et honnêtes, qui s'alliaient assez misérablement à leurs formes robustes et à leurs allures de brigands.
Cependant, ne perdant pas une heure de ses précieuses journées , Aroudj fit creuser un fossé profond qui servit de ceinture à la place; puis il éleva quelques bastions, retrancha quelques corps-de-garde, et prit un beau jour, en se promenant par la vieille cité des Beni- Meregrena^ des façons de conquérant; si bien que les Maures se demandèrent les uns
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aux autres si, par hasard, le renégat n'avait pas enlevé leur ville d'assaut.
A cette question, les plus sages répondaient qu'ils eussent préféré voir le Pegnon tout armé de couleuvrines et d'Espagnols se camper fièrement sur leurs terrasses, plulôt que de rencontrer par les rues l'hôte terrilile qu'ils avaient sollicité.
Les sages disaient vrai, mais il était trop tard, et le corsaire avait jeté son grapin d'abordage. Bientôt, épouvanté de l'ascendant que prenait son auxiliaire, Selim-Eutemi craignit pour sa vie et prit la fuite.
Aroudj, sachant que sa puissance serait contestée tant que vivrait l'émir, lui dépêcha des émissaires chargés de calmer ses frayeurs et de le ramener à plus de confiance dans la loyauté d'un humble soldat de l'islamisme. Eutemi , rassuré par les faux serments de Bai'berousse, revint sur ses pas; à peine arrivé aux guichets de la porte BabJzoïin, le malheureux émir fut saisi, garrotté et étranglé avec la toile de son turban.
Dès ce jour, les institutions libres et pri-