S LA MARQUISE
vilégiées de la ville d'Alger furent remplacées par le despotisme du corsaire Barberousse qui, ayant échoué dans ses tentatives sur le Pegnon espagnol, porta ses armes ambitieuses contre les peuplades de Cherchelt, et finit par renverser, à l'aide de la force et de la trahison, ce vieux royaume de ïlemsen, oii les dynasties arabes et berbères avaient, tour à tour, régné pendant plus de sept cents ans.
Aroudj s'introduisit dans Tlemsen comme il s'était introduit dans Alger; il fit étrangler la famille souveraine des Beni-Zian , ainsi qu'il avait fait de Selim-Eutemi ; et ce ne fut qu'après avoir excité la colère de la reine Jeanne, qu'il fut chassé par les Espagnols, venus d'Oran sous la conduite de Martin d'Argote, d'une ville où il avait établi, comme à Alger, la tyrannie de son pouvoir.
Aroudj ayant été tué dans sa fuite de Tlemsen, Kraïr-el-Dinn lui succéda ; et, plus heureux que son frère, il emporta d'assaut le Pegnon^ passa la garnison au fil de Pépée, et mit Alger la guerrière sous la protection de la Sublime Porte. Ce fut cet homme fameux qui
DE CANDELIL. 4 9
jeta les profondes racines de la régence algérienne, dont la farouche indépendance a tenu en échec la chrétienté pendant plus de deux siècles. Chose étrange !
Kraïr-el-Dinn, maître d'Alger et vainqueur des Espagnols du Pegnon, s'occupa sans relâche à étendre sa domination ; et sa politique habile, ses talents guerriers et son caractère énergique triomphèrent, en peu de temps, de tous les obstacles qu'ils rencontrèrent. Les Beni-Meregrena et les Arabes de la plaine tentèrent bien de renverser le pouvoir de l'usurpateur, mais l'usurpateur avait planté ses étendards sur les mosquées au nom du grandseigneur, et les firmans del'empereur avaient réglé les redevances du nouveau pachalick. Toutle pays conquis par Aroudj etsoumispar son frère, fut érigé en régence, et celte régencepritbientôtuneattitudeassezmenaçante pour intimider le sultan lui-même.
Ces événements, qui émurent l'Europe eniière au moment où elle se reposait à peine des conquêtes fabuleuses de l'islamisme, sem- ^ blèrent menacer de nouveau le monde chré-
20 I,V MAÎ.QriSE
lien. Ce monde clait d'ailleurs agité par les querelles de Charles-Qiiint et de François V\ l'Italie était soulevée par ses luttes intestines et les partis étraiîgers ; tous les peuples étaient en armes, et la guerre était le métier de tous les hommes.
Les deux Barberousses apparurent au milieu de ces désordres qui favorisèrent leur ambition, et, abandonnant la terre ferme où ils eussent été arrêtés dès leurs premiers pas, ils révèrent la souveraineté des mers.
Il ne faut donc pas s'étonner de voir surgir tout-à coup, dès le commencement du seizième siècle, ce fameux royaume d'Alger, qui tint le commerce en tutelle pendant si longtemps, et imposa des tributs aux monarques les plus puissants. Lorsque l'Europe envisagea sérieusement le colosse barbare qui étendait ses bras sur toute la côte africaine; elle se trouva surprise, comme l'émir des Beni-Meregrena l'avait été par Aroudj Barbeiousse. Kraïr-el- Dinn avait appelé à lui tous les volontaires hardis de l'empire ottoman, tous les pirates de l'archipel, tous les renégats en renom ; il
Dt CANDEUIL. 21
avait organisé militairement, et avec une impitoyable discipline , ces bandes avides de combats et de butin*. Il avait épouvanté les tribus qui, à l'exception des Kabyles, lui payaient de rudes impôts et fournissaient ses magasins; il avait, avec les piastres portugaises, les guinées d'Angleterre » les écus français, les doublons espagnols et les ducats de Gènes, attiré les ingénieurs les plus vantés, et leur avait commandé des bastions, des casemates, des batteries, des citadelles qui , en peu de temps, donnèrent une physionomie martiale et imposante à la guerrière Alger. Ses nombreuses galères portaient insolemment leurs pavillons noirs ou rouges dans tous les parages, amassant des trésors et des esclaves, qui firent du corsaire un riche potentat, et de sa ville une opulente capitale. L'Europe alors s'arma contre Alger, et l'on
* La milice algérienne était organisée d'après plusieurs règles disciplinaires de l'ordre de Rhodes. On prétend que c'est pendant sa captivité chez les chevaliers , que Rraïr-el- Dinn mit à profit ses observations tactiques. Voudjac (régiment) d'Alger tenait à la fois du corps des janissaires et de la constitution chevaleresque de nos ordres militaires.
22 LA 3IAnQl31SE
vit Kraïr-el-Dinn joindre ses forces marilimcs à la flotte ottomane, sortir du Bosphore à la tête de la plus puissante armée navale qu'ait mi.se en mer la Turquie, neutraliser les opérations du célèbre Génois André Doria, ravager les côtes d'Italie, faire trembler Rome, traiter avec François I^"", s'emparer de Tunis et de la Goulette, laissant Alger dans des conditions de défense tellement énergiques, que cette ville put défier et confondre l'orgueil du superbe Charles-Quint.
Chargé d'ans et de gloire, Kraïr-el-Dinn pensa qu'il était temps de racheter par la retraite les crimes du pirate et les violences de l'usurpateur. Il se retira dans un faubourg de Conslautinople (Péra), et ses derniers jours, voués à la prière, furent à la fois lem pli s par le souvenir de sa vie étrange et par la pensée de l'avenir qu'il avait préparé à la régence algérienne.
Les successeurs des Barberousse, quoique tumultueusement élus par la milice, suivirent avec une scrupuleuse fidélité les lois de leurs premiers législateurs ; et quand les quatre
DE CANDElilL. 2)
provinces d'Alger, d'Oran, de Titery et de Constantine furent administrées ensemble et par l'unité de pouvoir, tout se fît avec ordre et régularité, et les Turcs jouirent paisiblement d'une conquête qui ne leur avait coûté ni de grands sacrifices, ni de longues années.
Dire la profusion de richesses que la piraterie avait répandue dans Alger au moyen-âge, et jusqu'en 1682, époque du fameux bombardement de Duquesne, c'est tenter le récit de l'un de ces contes orientaux où l'hyperbole se glisse à chaque phrase. Les matelots et les soldats avaient peu le goût des monuments et de l'architecture ; mais leurs rues étroites et sombres étaient bordées de maisons oii le marbre, la porcelaine, l'or et les merveilles de la Renaissance étaient presque entassés. Les cachemires, les pierreries, les étoffes précieuses couvraient les chefs et les rendaient élincelants. Le costume et le divan d'une favorite auraient fait la fortune de plusieurs familles européennes. Ce qu'un riche Algérien dépensait en femmes, en chevaux, en armes, en esclaves, en parfums, en opium, en lé-