J0 LA MARQUISE
Caffre, au sein de ma famille, est un tigre dans une bergerie.
Ces réflexions avaient été faites avec la rapidité de l'éclair. L'imagination fertile de la marquise analysait, en quelques secondes, toutes les probabilités d'un problême; elle étudiait sur toutes leurs faces, les solutions les plus ardues, et ne les abandonnait que quand on n'en pouvait rien conclure.
S'approchant de son secrétaire, la marquise écrivit:
a Monsieur le baronnet,
« Le château de la Rochette est comme un
« couvent sur la route des Alpes ; il doitl'hos-
« pitalité à tous les voyageurs. Ses portes
« vous sont donc ouvertes, et ses habitants
« seront heureux d'avoir la visite de votre
« seigneurie, dont le nom m'est personnelle-
« ment et agréablement connu.
a J'ai l'honneur d'être, etc., etc.,
« Marquise douairière de candelil. »
— Devez-vous retrouver mylord à Greno-
ble ? demanda la douairière au messager, pou - ' daut qu'elle fermait sa réponse, et la scellait de ses armes.
— Non...
— Ah ! et où vous attend-il ?
— Dans la ville d'Allevard, près d'ici.
— Aurait-il par hasard acheté le château d'Allevard?
— Je ne sais pas ce que c'est qu'un château.
— C'est une maison comme la mienne.
— Celui que je sers m'a dit de venir le retrouver dans la plus grande maison de la ville que je t'ai nommée... je ne la connais pas.
— Très bien, répondit la marquise qui écrivit sur l'enveloppe de sa lettre :
M y lord Brecknock, au château d'Allevard. Puis se tournant vers le Caffre, elle lui tendit la missive, et lui dit:
— Vous pouvez partir , voilà ma réponse.
Le nègre jeta encore les yeux sur le portrait du baron d'Ulm, et sortit du cabinet. La douairière sonna, et dit à son valet de chambre qui se montra aussitôt :
— Joseph, courez dire à Jean de seller son
292 LA MAUQtlSE
meilleui' cheval et de se tenir prêta partir dans cinq minutes... Que personne ne connaisse cet ordre... Allez, et relournez vite.
— Oui, Madame.
La marquise revenant à son bureau, écrivit en toute hâte.
« Monsieur le juge de paix, un assassin se cache dans votre ville, et y attend le moment de commettre un crime abominable. Je connais ses odieux projets, et en fournirai toutes les preuves. Cet homme qui m'a été dénoncé, et que la Providence m'a fait reconnaître, est un nègre nommé Mahïah , actuellement au service de lord Brecknock qui habite ou doit habiter prochainement le château d'AlIevard. Je suis d'autant mieux instruite sur le compte de ce nègre, qu'il est venu d'Afrique, à la suite de son maître, pour jeter le deuil dans ma famille, et attenter aux jours de mes enfants. Veuillez faire arrêter ce meurtrier; chaque minute de sa liberté expose ma propre vie et ma famille entière.
« Je me mets à votre disposition pour
tout renseignement dont vous aurez besoid.
« J'ai l'honneur de vous saluer, etc., etc. « Marquise-douairière DE candeuil. »
Comme cette lettre tombait pliée et cachetée, des mains de madame de Candeuil sur su table, le valet de chambre entra.
— Jean est prêt à monter à cheval, Madame... il passera par lejardin-, et ne sera vu de personne.
— Remettez-lui ceci, et qu'il parte, ventre à terre... Que fait le nègre ?
— Il a causé, pendant quelque temps, avec M. Mathieu le régisseur; maintenant il est à l'écurie... Tenez, le voilà qui enfile la grande allée .. il va, ma foi, bon train.
— Mes chevaux courent-ils plus vite que le sien?
— Oui, Madame, sans comparaison, il monte un bidet de poste.
— Un louis pour Jean, si ma lettre arrive à Allevard avant ce négrillon, et par un autre chemin que lui.
Joseph descendit les marches de l'escalier
quatre à quatre. La marquise ouvrit une petite fenêtre donnant sur le jardin, et vit son valet de pied enfourcher un magnifique étalon pur sang. Bientôt le cavalier disparut avec sa monture dans les sentiers, ombragés de lilas et d'acacias, qui débouchent dans la vallée d'Allevard.
Alors, la douairière revint à son bureau, et relut posément les lettres de ses correspondants.
— Oui, dit-elle à voix basse, je suis complètement ruinée , et au-delà ; car la fortune de mon fils, celle de sa femme et lu mienne ne suffiront pas à combler l'énorme déficit de ma caisse. Ce château même ne m'appartient plus... et encore cette ruine est foudroyante, il n'y a pas moyen de transiger, pas de procès à faire, pas de temps à gagner, pas d'espoir !.. il faut payer ! payer sur-le-champ ! demain, après-demain... ou faire banqueroute... banqueroute, moi! la marquise de Candeuil!... c'est bon pour un commerçant , moi je paie et je double mes trésors... Ah ! sir Brecknock ! sir Brecknock... vous êtes ma branche de
solut!... Et, tombant encore une fois îi genoux , mais prosternée celte fois devant le portrait du marquis, son second mari, celte femme torturée par sa conscience , et subjuguée par la crainte delà misère et d'une mort violente, s'écria ; Toi, mon bon ange, merci ! merci, car c'est de toi que me vienl tout secours... du ciel que tu habites, tu veilles sur ta veuV:e et sur tes enfants, et tu combats le mauvais génie de ma race et do la tienne, merci! en achevant cette action de grâces, la marquise tourna lentement la tête vers le portrait du baron d'Ulm; et, rencontrant les yeux sévères du vieux guerrier, elle crut y lire un arrêt sanglant, elle crut voir rougir ce front qu'elle avait outragé, la cicatrice qui le partageait sembla s'ouvrir et saigner... madame de Candeuii tressaillit , chancela et tomba évanouie sur le tapis. Ses femmes, en venant prendre ses ordres pour sa toilette, la ranimèrent; et son premier soin fut de demander la lettre de M. Mathias qu'elle relui, en disant:
— Je n'avais pas achevé ce chef-d'œuvre littéraire.
Cette lettre se terminait ainsi :
« J.e criminel que j'ai l'honneur de vous sici gnaler, il s'appelle Brénot ou Bréqueloque. « C'est un jeune Anglais qui se dit baronnet « et qui voyage sans bagages, même sans « porte-manteau. 'Jl est riche à ce que je pré- « sume, et vous le reconnaîtrez à sa char- 4 mante figure, il a les cheveux blonds, de « grands yeux bleus, la parole avenante, et a deux magnifiques pistolets dans ses po- « ches. »
Mais c'est un rêve, se dit la douairière... c'est un rêve!... Quoi! l'assassin dont parle le Marseillais, serait ce jeune lord !... Ce n'est pas Mahïah ! Cet Anglais n'aurait-il que la manie de tuer... et ne voudrait-il pénétrer dans ma famille que pour y accomplir les actes de sa furieuse folie... je m'y perds ! et elle continua la lecture de l'épître de M. Mathias : « L'homme que j''ai attaché à la poursuite « de ce mauvais sujet, m'est dévoué, et vous « porte le plus grand intérêt ; c'est un brave
DE c\:n{)!.lil. 207
« nègre, nommé Mahïuh, qui mérilc tous vos « bienfaits. Dieu vous garde, monsieur le « marquis, etc., etc.»
Madame de Candeuil plia froidement la lettre et pensa : ces deux hommes me sont suspects : le nègre en ce qu'il trompe tout le monde, excepté moi ; l'Anglais, en ce que je n'ai pas bien compris la dénonciation de ce lourdaud de Provençal.
Je suis avertie, on verra si je sais faire la guerre! L'un de nos ennemis sera bientôt entre les mains de la gendarmerie, l'autre va tomber dans les miennes... Je les plains tous les deux.
Disant cela, la marquise posa son pied sur un genou de l'une de ses femmes, qui noua le cothurne de ses petits souliers sur un bas de jambe qu'eût envié plus d'une jeune et jolie demoiselle. ♦
Maluah, en quittant la douairière, rencontra M. Mathieu dans le vestibule du rez-de-chaussée. L'intendant qui, depuis vingt jours, nourrissait contre la châtelaine de la Rochette une
colère basse et jalouse comme celle des subalternes surpris en flagrant délit d'infidélilé par leurs maîtres, avait laissé déborder tout le fiel et le venin de cette colère, à la suite des affronts qu'il avait subis dans la matinée, et de l'allernative qu'on lui avait faite, ou d'entrer aux galères pour vol et abus de confiance, ou de rendre gorge. Se trouvant près du messager de sir Francis, lorsqu'on était venu lui demander comment il s'appelait, il avait entendu le nom de Mahïah avec un tressaillement nerveux, et il avait étouffé, en luimême, un ricanement satanique. Ce régisseur, petit homme à l'œil de vipère, au nez pointu, aux lèvres pincées, à la parole mielleuse et obséquieuse, avait sur-le champ bâti un échafaudage de boue et de sang pour arriver au cœur de sa maîtresse, et frapper ce cœur au nom de sa vengeance et de sa fortune menacée. Il connaissait Thistoire romanesque du capitaine Horace de Candeuil, et do tous les personnages qui avaient joué quelque rôle dans les aventures de Mcdine et d'Aïcha. Il avait lu et entendu raconter la vie exlraordi-
DE CANDEUIL. 29'j
naire de ce nègre que le hasard conduisait à sa rencontre ; il se doutait des projets qui fei'mentaient dans son cœur, et il basa, sur les crimes prémédités du Caffre, le salut de son orgueil et de ses richesses extorquées.
Voyant donc revenir le nègre de son lêteà-lêle avec la^châtelaiue, il l'aborda, et cherchant bien ou mal les formes emph;;tiques de son discours, il lui dit :
— Eh bien ! Mahïah, le grand Esprit est sage et savant, n'est-ce pas? Le Djelep est saint.
Mahïah reculant de quelques pas, et regardant fixement le régisseur, lui demanda :
— Qui es-tu, toi? qui t'a parlé du grand Esprit et du Djelep?
— Je suis un serviteur de cette maison, et je connais ton histoire... Je t'aime, car je sais que tu es un enfant généreux de la pauvre Zaka.
— Tais-toi... tais-toi.
— Et que tu tiens fidèlement tes serments. . . Cependant je te loue d'avoir épargné notre jeune maîlresse, Médine, qui a épousé le ca-
500 LA MAr.QL'lSE
pilainede Candeuil. C'est une douce créature.
— Oui... oui... •
— Elle vaut mieux que la mère du capitaine... C'est un serpent, sa langue est envenimée.
— Tu parles mal de tes maîti'es, tu es un mauvais serviteur.
— Toi-même, n'as-tu pas tué (on maître? L'Arbi n'est-il pas mort sous ton couteau?
— Qui t'a dit cela? murmura Mahiah d'une voix étouffée.
— Je suis aussi un enfant du démon... répliqua tout bas le régisseur, exploitant les superstitions du Caffre qui ouvrit ses grands yeux, et fit battre coup sur coup leurs paupières, comme s'ils eussent essayé de braver le soleil. Le malheureux était ébloui et comme frappé par la foudre.
— Ma maîtresse, que tu viens de quitter, est méchante; son âme est damnée; elle se joue du serment et de la fiJélité. Je la hais autant que toi.
— Je ne la hais pas; elle est la mère de mon ami...
— Tu ne la hais pas... tu ne hais pas la rivale de la pauvre Zaka, celle qui lui a ravi le cœur d'Ibrahim ! tu n'as pas horreur do la femme de ce guerrier dont tu as vu l'image dans la chambre, là-haut?
— Quel guerrier?
— Celui qui a un habit [de fer et une cicatrice au front.
— Ta maîtresse a été la femme de cet homme! hurla sourdement Mahïah... Elle m'a dit qu'elle ne l'avait jamais aimé...
— Non, elle ne l'a pas aimé, mais elle l'a épousé.. . Cet homme qui a causé les malheurs de ta mère et les tiens, s'appelait Ibrahim en Egypte, baron d'Ulm en France, m'entends-tu bien, et l'Abib-Bou-l'Arbi en Afrique.
Mahïah était anéanti , sa bouche aspirait l'air dont manquaient ses larges poumons; il regardait l'intendant d'un œil stupide et égaré.
— Tu vois bien que toute celte race des Candeuil est ton ennemie, et que ta mère n'est vengée qu'à moitié. .. Médine, son mari et cette vieille femme sont condamnés par le Djelep ; souviens-toi !
302 LA iMAUQUlSE
— Oh! malheur! malheur! avait crié Ma hïah.
Et il s'était enfui vers Técurie, avait bridé son cheval, et s'était précipité dans la campagne en murmurant, frajjpé d'un effrayant vertige :
— J'obéirai, ma mère, j'obéirai! tous! tous! j'obéirai !
Le régisseur s'était promené pendant quelque temps sous les sombres marronniers de la grande allée, et était rentré chez lui en se répétant, au moins pour la quatrième fois depuis le départ du nègre :
— Orgueilleuse noblesse ! tu veux me faire rendre gorge, et tu me menaces des galères ! . . A nous deux la partie. ..
Comment s'explique la séparation de sir Brecltnock et de Haliïali.
Nous respectons infiniment les unités classiques, même dans le roman. Nous admirons les récits serrés, qui conservent leurs personnages en places, et ne passent pas d'un siècle à un autre sans scrupule. Mais avec un vagabond tel que sir Francis Brecknock, comment ne pas brûler les grandes routes ? soumis aux caprices d'une imagination aussi romanesque que la sienne, son historien peut-il avoir quel-
que l'elâche, et renfermer ses pas et ses actes dans un cercle donné ? Hélas ! non, tantôt au Chili, tantôt en Allemagne, tantôt en Asie, un peu plus tard en Afrique, ce baronnet dépasse tous les voyageurs connus; et nous, forcé de monter en croupe de sa monture, nous prions le lecteur de vouloir bien ne s'en plaindre qu'à lui, si nous sommes quelquefois en pays qui lui déplaise, et y agissons autrement qu'à sa guise.
Nous avons laissé, il faut s'en souvenir, M. le baron de Brecknock et son nouvel ami intime Mahïah, dans une confortable berline, en compagnie du commissaire de police de Marseille, et se faisant mener chez M. le procureur du roi, prévenu, comme on le pense bien, par la lettre du capitaine Malhias.
hiterrogé par l'imposant magistrat,. letranché dans son cabinet, sir Francis avait haussé les épaules et ri du meilleur cœur des désordres qu'il avait innocemment causés dans le système cérébral du malheureux capitaine de VEnfer. Accusé de vouloir attenter à la vie de mademoiselle Aïcha, il affirma que ses seuls
desseins, à l'endroil de cetle charmante personne, étaient de captiver son cœur, de l'épouser et de partager avec elle une immense fortune dont il élaitplus qu'embarrassé. Il ajouta que le crime dont la morale de M. Mathias avait été si honorablement offensée, n'avait rien de condamnable, quanta la loi, attendu qu'il était purement et simplement décidé à se tueraprèsavoirconnu les délices d'une passion quelconque. La lucidité des explications données par lord Brecknock, le calme tout britannique de ses déterminations et l'angélique noblesse de son visage avaient convaincu le procureur du roi, qui s'était efforcé de ramener le jeune étranger à des sentiments plus chrétiens et moins désespérés, A quoi le baronnet avait répondu :
— Monsieur le magistrat, vous êtes un excellent père de famille, n est-ce pas?
— Oui, Monsieur, au moinsje le crois.
— Vous avez trouvé tout ce qu'il vous fallait dans ce monde ?
— Oui, Monsieur.
— Eh bien 1 tout ce dont j'ai besoin me
506 LA MAUQUISE
manque à moi... N'est-ii pas simple qu'ayant visité le globe entiei-, en pure perte, à la recherche de ce qu'il me faut, je passe dans un monde meilleur ? Je suis l'homme le plus conséquent de l'univers... Veuillez faire agréer à M. Mathias mes félicitations sur son honorable susceptibilité.
Ayant retrouvé Mahïah dans l'anti-ehambre, le baronnet l'avait pris parle bras et l'avait entraîné jusqu'à la berline en disant : J'aurais peut-être dû livrer mon oncle à cet homme de loi... Mais non, mieux vaut limer l'ongle du lion... D'ailleurs Aïcha ne m'eût jamais pardonné cette sauvagerie. Ces réflexions faites, sir Francis avait crié au postillon : touche : et nos voyageurs n'avaient pas tardé à soulever la fine et blanche poussière qui couvre les avenues de Marseille.
M. le procureur du roi avait fait quérir, de tous côtés le capitaine de VEnfer. Peine inutile, le brave marin s'était caché, sans laisser trace, pour échapper à la colère probable du baronnet. Payant mieux qu'un prince, sir Francis essoufflait les relais, faisant plus de
DE CANDiiDiL. 507
quatre lieues ii l'heure, et courant à briseï* sa voiture. 3Iahïah pour qui cette manière de voyager était tout à fait neuve, avait éprouvé pendant les dix premières postes, une vive satisfaction. Son compagnon respectant l'espèce de béatitude dans laquelle il était plongé, ne lui avait pas adressé la parole, et avait ouvert et fermé sa bourse pour solder les postillons, mais sans desserrer les dents, de manière que la berline semblait être une voiture funèbre, transportant le sarcophage de quelque potentat.
En franchissant la onzième poste, le Caffre se sentit assez mal à l'aise dans son coin ; ses longues jambes, faites pour s'étendre librement, éprouvèrent des impatiences, et ses grands bras se lassèrent de la gêne que leur imposait les dimensions du carrosse. Retrouvant alors sa langue, le nègre demanda au baronnet :
— N'arriverons-nous pas bientôt ?
— Où?
— Oii tu vas.
— Ma foi, Monsieur, je n'en sais trop rien.
508 LA MAIIQUISE
Si nous avons !e bonheur de faire bonne route, nous serons à Paris après demain vers le soir. Mah'iah coujprit qu'il allait gngiiei' à ce voyage une effroyable courbature, et il schâla de répondre.
— Sortons de cette cage, et montons à cheval.
— Hélas ! je ne demanderais pas mieux, mon cher ami, mais depuis quelque temps, on ne trouve plus de chevaux de selle aux relais, et nous perdrions un temps précieux. Etesvous donc incommodé 1
— Non, répondit le nègre, qui ne voulait pas avouer sa fatigue, je suis ennuyé !
— Pardienne ! je vous en offre autant... Voilà tantôt vingt-quatre ans -que j'ai cette maladie, car je soupçonne qu'au maillot, je ne me réjouissais pas plus qu'aujourd'hui; prenez patience, si ce mal est incurable, on n'en meurt cependant pas... La fin du monde serait trop prochaine.
— Quand nous serons à Paris, n'y resteronsnous pas? *
— Cela dépend. Si nous trouvons ce que
iiouscherchons, j'y resterai pour mon compte, corlainement. Le baîounct pronotiçi ces jiiots d'un ton mélancolique el presque sombre. Le Caffî'e darda sur lui ses regards méfiants et dit :
— Je te comprends.
— Vous êtes rempli d'intelligence... Ne séjournerez-vous pas à Paris, vous .
— Cela dépend.
— Je crois aussi vous comprendre... d'ailleurs uous avons les mêmes projets... jamais voyageurs ne furent mieux accouplés. Si madame Médine et mademoiselle Aïcha ne sont plus à Paris, on saura nous dire la route qu'elles auront prises, et nous repartirons.
— Tu n'as donc pas renoncé h tes projets?
— Pas plus que vous aux vôtres, mon excellent ami.
— L'odeur du sang ne te tourmente donc pas?
A cette question, une pensée subite frappa sir Francis. Mahïab aurait-il conçu les ridicules soupçons de M. Mathias. L'adorateur d'Aïcba , poussé au suicide par une irrésis-
tible fatalité, ne serait-il aux yeux du Caffre qu'un vil assassin. Cette réflexion provoqua sur-le-champ une explication qui resserra les liens d'amitié des deux voyageurs.
— Vous aimez tendrement la belle Aïcha, votre nièce; n'est-il pas vrai ?
Maliïahleva sur le baronnet des yeux mouillés de pleurs et répondit :
— Aïcha est la dernière goutte du sang de Zaka... Son nom seul fait trembler mon cœur.
— Je connais quelqu'un qui l'aime plus que vous, peut-être...
— Toi? interrompit vivement le nègre.
— Vous l'avez dit. Mais qui vous a si bien instruit ?
— Le Djelep.
— Oh ! oh ! le capitaine de YEnfer n'est guère ensorcelé, que je sache ? et c'est cependant de sa bouche que vous tenez tous mes secrets.
— Oui, mais c'est le Djelep qui m'a mis sur le chemin du capitaine.
— A la bonne heure, tout s'explique bien ou mal en ce monde. Et le capitaine vous a-t-il
DE CANDEUIL. ^i]
dit que je l'airne, comme les fleurs aiment le soleil, comme la terre aime la rosée '/
• — Oui... Et aussi comme le bourreau aime le sang.
« Nous y voila ! pensa le baronnet , puis il reprit : »
— Savez-vous pourquoi on m'a arrêté à Marseille au moment de quitter cette ville?
— Non.
— On m'accusait de vouloir assassiner cette belle jeune fille, que j'aime si éperdùment.
— On a eu raison... Le Dieu des chrétiens a l'œil ouvert.
— Oui, mais le vôtre est fermé, mon cher ami.
— Je ne te comprends pas ?
— Pouvez-vous croire que, fou d'amour, j'aille massacrer celle qui m'est chère.
— Si elle t'aime, non ; si elle te repousse, oui.
— Ni oui, ni non, permettez-moi de vous contredire, et puisque vous êtes si mal au courant de mes déterminations, je vais si
Oî L LA MAilQL'lSE
VOUS le voulez bien, vous exposer mes projets.
— Parle. *
— D'abord, vous êtes homme de parole, et je vais vous faire un serment auquel vous croirez. Je vous jure donc, sur la tombe de ma mère! (Mnhïah tressaillit) et sur la tête de votre nièce, que : je m'empresse d'aller me jeter aux pieds de la petite fdie de votre auguste mère, de cette belle et douce Aïcha, dont les charmes m'ont séduit. Que là, je la supplierai d'écouter mon amour, et de devenir ma compagne...
— Mais le crime que tu dois commettre, interrompit encore le Caffre..., ce crime que tu as avoué devoir et vouloir...
— Patience, je le commettrai, n'ayez pas peur... Mettons chaque chose à son temps, mon cher ami.
— Non, tu n'en feras rien, je te tuerai avant.
— Vous me rendrez service, car ce crime abominable qui vous épouvante, m'épouvante
aussi,.. Notre religion maudit ceux qui se tuent, notre vie n'appartient qu'à Dieu.
— Je ne te comprends plus.
— C'est que je m'explique mal sans doute... J'ai voulu dire, en d'autres termes, que la vie m'est à charge depuis longtemps, et que si mademoiselle Aïcha ne me retient pas parmi les vivants, je m'en irai chez les morts..., est-ce clair? Je ne veux tuer que moi. Voilà le crime... Il est assez laid pour qu'on respecte sa laideur, et ne lenlaidisse pas davan-
tage.
— Tu as juré, ditMahïah...
— J'ai juré.
— Donne-moi ta main.
Le Nègre prit la main blanchette de sir Francis, la posa sur ses lèvres et sur son cœur et dit :
— Mahïah est ton ami... Mahïah est bon... tu seras son frère.
— Vrai, vous me donnez votre consentement. ?
— Que veux-tu dire ?
514 LA MAHQUlSt:
— Vons consentez ù ce que votre nièce soit ma femme ?
— Oui, tu es jeune, tu es beau, tu es brave... Aïcha, sera heureuse avec toi. Pauvre Aïcha, elle ne sait pas que je suis son oncle ! Je n'ai aucun pouvoir sur elle.
Ici le baronnet raconta au nègre comment il avait appris Thistoire de Médine, et comment il s^était subitement épris d'Âïcha; il assura que sa nièce devait avoir reçu les confidences du capitaine qui avait été témoin de la mortdel'Arbi, et que la fille de Ben- Allal ne pouvait pas ignorer sou degré de parenté avec l'ancien et vaillant esclave de l'Arbi.
— Mahïab bondissait de joie en écoutant parler sir Francis; il avait oublié ses fatigues et les meurtrissures de ses épaules, et les impatiences de ses jambes. La pensée de retrouver sa nièce l'enivrait de joie, et dans l'épanchement de son bon cœur, il fit l'aveu complet de ses projets de meurtre. Le baron net s'efforça de vaincre cette farouche tendance à un crime dont il hii représenta le s
DE CAiN DEUIL. 5I5
odieuses lâchetés. Il se garda bien de dire au fils de Zaka que la mère du capitaine de Caudeuil avait épousé, en premières noces, le père de Médine, et l'amaut de l'esclave égyptienne, car il savait que cette confidence pourrait avoir des conséquences terribles pour la famille deCandeuil. 11 s'en remit à la Providence et à la sagesse du capitaine pour détourner le coup qui menaçait sans cesse Médine.., il employa toutes les ressources de l'éloquence à persuader 31ahïah, à ladoucir, à le ramener à la clémence; désirant gagner du temps avant toutes choses, et comptant sur les mœurs européennes, sur Aïcha pour dompter cette nature rebelle, prête aux plus nobles élans et aux plus féroces penchants.
Le baronnet eût peu de succès, dans son entreprise, pendant la première journée de voyage; la seconde fut marquée par quelques concessions, la troisième laissa un peu d'espoir. Et lorsque nos voyageurs apprirent à Paris, que M. le marquis de Gandeuil, madame la marquise et mademoiselle Aïciia étaient partis pour le château de la Rochette,
510 LA MAUQL'lSIi
en passant par la Siiise et par la Savoie, Mahïah fut tellement bouleversé par le choc de ses émotions qu'it promit à son compagnon de route, non par serment, mais avec effusion, qu'il ne pourrait jamais frapper celle qu'il avait appelée Taiige de son esclavage.
Le suisse de l'hôtel de Candeuil avait dit à lord Brecliiiock que M. le marquis devait être rendu le cinq mai, au chàleau de la Rochelle, oij l'attendait madame la douairière, sa mère; et, îiprès Quarante-huit heures do repos, si»' Francis et le Caffre roulai(Mit dans un excellent briska, sur la route de Lyon; puis de Lyon à Grenoble, où ils arrivèrent le 30 avril, cinq jours avant la date fixée pour l;i complète réunion des habitauts de la Rochelte.
Nous avons omis de rapporter que sir FVaucis avait employé le temps de son séjour à Paris à jeter l'argent par les fenêtres, comme on dit, en voiturant son ami Mahïah à travers toutes les merveilles de cette riche capitale, en lui donnant des festins dignes d'Héliogabale, et en faisant une telle raffle
chez les joailliers, les marchands de chnlcs et autres industriels, qu'on l'eut volontiers pris pour un entrepreneur de pacotilles prêt à passer les tropiques. Mahïah, troublé p;ir la pensée de revoir Aïcha, était, au sein des splendeurs dont l'entourait son ami, comme un homme absolument blasé. L'insouciance avec laquelle il regardait et touchait à toutes choses, et son obstination à vouloir garder son vieux kaban d'Afrique et sa cdolte ronde râpée, et ses jambes nues et ses vénérables babouches jaunes, qui faisaient une burlesque opposition avec l'élégance raffinée du baronnet, cette insouciance, disons-nous, et ce dédain pour la toilette démontrèrent à sir Francis que rien ne ressemble plus à un homme blasé, qu'un sauvage pour qui tout
est 11: Uf.
Nous avons encore oublié de dire (que n'oublieiait-on pas avec sir Brecknocr) que dès son arrivée à Paris, le baronnet avait écrit deux lettres, l'une à son banquier de Marseille, pour lui dire qu'il se préparait à partii- pour Grenoble et qu'il comptait se fixer
518 LA MAHQUISE
quelques jours sur la frontière savoyarde du Dauphiné, qu'en conséquence, il eût h renseigner, au besoin, son vieux serviteur, Maester Jack, demeuré à Alger pour cause de santé. L'autre lettre était adressée à un correspondant de Grenoble pour le prier de s'enquérir de l'achat ou de la location d'un château aux environs de la Rochette recommandant de ne rien marchander et de s'ariêterà ce qu'il y aurait de mieux.
A Grenoble, le baronnet avait appris avec joie que le château pittoiesque d'AUcvard n'ayant pas de maîlre attitié, on le lui avait retenu. A la vérité, il payait un prix fou, mais vu la circonstance, ce marché était une bonne aubaine. Ce que sir Francis avait fait dans, les magasins de Paris, il le fit à Grenoble, c'est-à-dire que rien ne resta chez les tapissiers de cette charmante ville, et qu'en un taur de main, la délicieuse habitation d'Allevard, voisine de la Rochette fut meublée de la cave aux greniers, comme si vingt familles de grands seigneurs eussent dû y passer la belle saison.
Ses fourgons, ses architectes, ses décorateurs partis, le baronnet avait écrit un billet qui sentait l'homme comme il faut à travers sa blanche et modeste enveloppe; puis, remettant ce billet à iMahïah qui trépignait d'impatience il lui avait dit :
— Montez à cheval, mon cher oncle, puisque vous avez les voitures en horreur et gagnez ventre à terre le village de la Rochette par la route que voici. Vous y demanderez la marquise de Candeuil et vous lui offrirez mes respectueux hommages en lui donnant à lire ma missive... Je vous suivrai de quelques heures qui me sont encore nécessaires ici, et vous me reviendrez joindre dans la ville d'Allevard, dont voilà le nom par écrit. Vous me trouverez ou m'atteiadrez dans la plus grande maison de ce charmant séjour. Ayez soin de changer de cheval à chaque relais.
Cette phrase n'était pas achevée, que Mahïah avait tourné les talons; et bientôt les badauds de Grenoble s'émerveillèrent de voir un grand nègre à demi vêtu, suivi d'un postillon, se précipiter à fond de train dans leurs
520 LA MARQrîSE
rues, écorchant le pavé, faisant crier les femmes, aboyer les chiens, et jurer les factionnaires, sans respect aucun pour les règlements de la police citadine.
« J'ai peut-être agi étourdiment, pensa le baronnet aussitôt après le départ de Mahïah ; si, par hasard, la jeune marquise de Candeuil était arrivée à la Rochelle, contrairement à mon calcul, ce brave Caffre est homme à ou-. blier ma morale, et à lui détacher un coup de couteau par forme préalable... Non, non! !c tigre est muselé... c'est une affaire faite, la charmante Médine ne couit plus aucun danger ! Toutefois,^ le marquis de Candeuil fera bien de garder sa femme à vue, et d'entreprendre des voyages d'agrément à mille lieues démon oncle... Décidément ce Caffre est parti avec une joie qui m'inquiète... Faut-il ie suivre, oui, ounon? oui... non... j'ai mille choses à faire ici... Hé! cria tout à coup sir Francis, à un valet d'écurie, qui passait soussa fenêtre, vite six chevaux de poste... courez comme si vous aviez le feu aux talons... six chevaux et attelez.
Dix minutes après cet ordre, le briska de lord Brecknock faisait trembler les vitres des maisons de Grenoble, et on disait sur son passage :
— C'est le prince de Carignan.
— Vous croyez ?
— Je l'ai vu, je ne connais que lui.
— Poussez vos chevaux, criait le haiomiet au postillon ; dix francs de^uide ! ... mansez le terrain !