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La marquise de Candeuil

Le brîska du baronnet enlevé par six chevaux légers , volait sur cette route unie et ombragée qui borde la rive gauche de l'Isère. Les arbres, les maisons, les champs, la vallée entière, les blocs de granit suspendus aux flancs des montagnes disparaissaient, en tournoyant, aux yeux de Tintrépide voyageur, braqués surla route, à la recherche de Mahïah. Mais si notre Anglais allait à six chevaux, le

cheval du Caffre courait comme six , et son II. 1

cavalier ne perdv'^it ni un pouce clu terrain, ni une minute du temps. dont il avait l'avance. Ce fut un événement fantastique, digne des ballades allemandes , que ce voyage à franc étrier ou plutôt cette course au clocher entre un briska et des bidets de poste... Les riverains de l'Isère en garderont un divertissant souvenir.

En entrant dans le bourg de Goncelin, situé , comme nous l'avons dit, au coude que fait la route pour se jeter dans la montagne, les six chevaux de lord Brecknok, flairant Tavoine et la litière, ruisselant de sueur et sans cesse fouettés, crurent donner une belle preuve de zèle en prenant le mors aux dents, et Téquipage entier s'emporta, ruant, hennissant, cabriolant que c'était presque plaisir à voir. « Bravo! criait le baronnet au postillon épouvanté ; vous êtes le premier drôle qui me sachiez conduire. » En travers de la route, un roulier s'efforçait de gagner sa droite pour faire place h tout ce tintamarre : la roue de sa lourde charrette accrocha l'avant-train du briska, qui, bondissant sur le coup, retomba dans la pous-

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sière, complètement et littéralement écartelé. Les chevaux de volée coururent se jeter dans une prairie où ils se prélassèrent; les autres s'abattirent pour ne plus se relever; le postillon alla donner de la tête dans une porte vitrée et n'eut , par bonheur, qu'une épaule luxée , un pied démis et une demi-douzaine de trous à la tête. Quant à sir Francis, il fut relevé fort étourdi, fort contusionné et surtout de fort mauvaise humeur. On le conduisit clopin-clopant à l'hôtel de la poste, où il se fit donner deux grand verres d'eau fraîche , et demanda des nouvelles d'un nègre qui avait dû passer dans la matinée.

— Il a changé de cheval ici , mylord , et lorsque vous avez fait votre chute , il n'était guère qu'à un petit quart-d'heure de votre excellence.

— Ceci ne m'étonne pas, pensa le baronnet, j'ai couru pendant huit ans avec un succès pareil, après le comte Thomas, mon très cher frère... Puis il dit : — Avez-vous une voiture quelconque à me prêter?

— Hélas non, mylord, nous n'avons pas la moindre cariole.

— Il faut cependant que je parte, à l'instant même; faites-moi seller un cheval.

— Vous n'y pensez pas ?

— Il me semble que si je vous l'ordonne , c'est que j'y pense, apparemment.

— Mylord... je ne le souffrirai pas.

— Un cheval ou je vous brûle la cervelle , Monsieur, répondit sir Francis avec calme, en tirant un pistolet de sa poche.

— Bourgeois, dit un palfrenier au maîtrede poste à qui le baronnet s'adressait , nous avons bien l'omnibus du n*" 6 , si on pouvait l'acheter ou l'emprunter.

— Qu'est-ce que c'est? demanda sirBrecknock.

— Ce n'est rien de bon, mylord, mon valet me propose de vous offrir une grande voiture, mal commode, qui est sous la remise.

— Faites atteler, faites atteler !

— Mais elle est lourde comme une pièce de canon.

—Mettez- y trente chevaux, attelez-la comme

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tout une batterie... Est-ce qu'il y a quelque chose de lourd, en ce monde ?

— Mais, mylord, c'est une voiture de charlatan.

— Raison de plus..., je suis un charlatan , tous les hommes sont des charlatans... Montrezmoi cette voilure.

— Venez..., la voilà !

— Superbe! s'écria le baronnet, en contemplant une vieille guimbarde d'un jaune moisi, montée sur des roues de camion, ventrue comme un fiacre , presque aussi longue qu'un omnibus, et divisée en deux caisses? C'est magnifique.... Cela date d'Henri IV...; je vous l'achète. ^

— Mylord, je ne puis la vendre.

— Je conçois que vous y teniez... Je vous la loue.

— Je le voudrais de tout mon cœur, mais...

— Mais ?

- — Le carrosse n'est pas à moi.,.; il appartient à un de vos compatriotes qui est descendu à mon hôtel, et qui occupe la chambre n° 6. Je ne mets pas en doute que ce Monsieur

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ne se fasse fête d'obliger votre seigneurie en vous prêtant sa voiture , ou même en vous conduisant, car il va comme vous, je présume, à Allevard.

— Conduisez-moi à votre n® 6 , répondit le baronnet avec un grand sang-froid; et il se dit chemin faisant : « On bavarde plus en France que dans le reste du globe, et les voyageurs qui traversent ce royaume devraient se munir d'oreilles de rechange.

La porte n^ 6 était fermée en dedans, l'hôte frappa vertement de ses deux poings.

. — Qui est là, cria une voix de perroquet.

— Peut-on entrer, demanda l'aubergiste ?

— EntrrreZj riposta en grasseyant, la même voix.

Au même instant, un homme grand, sec, vêtu d'une houpelande vert-pomme, d'une culotte noire bouclée aux genoux sur de longs bas blancs , donna un tour de clé , ouvrit la porte et se présenta un livre à la main , et des besicles sur le nez, en disant :

— Qu'ai-je à faire pour votre service ?...

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— Jack, cria sir Francis...., mon brave Jack-t

— Monsieur le baron 1 quoi ! Votre Grâce ici... et dans'quel état!

— Dans un état piteux, vous le voyez... Une chaise, s'il vous plaît? je ne me sens pas bien du tout.

— Ah ! mon Dieu ! courez vite chercher un médecin, cria le vieux serviteur du baronnet à raubergiste... Que s'est-il donc passé?....

Ce disant, maester Jack étendait son maître sur son lit avec toutes sortes de précautions...

— J'ai fait une effroyable chute , Jack. Ma voiture s'est brisée dans ce bourg , et je viens vous demander la vôtre pour continuer ma route sans retard... Parbleu!... voilà que je tombe en syncope !

Jack, en dégageant les vêtements du baronnet, posa la main sur ses pistolets, enleva les capsules qui garnissaient leurs cheminées , et les replaça dans la poche qui leur était réservée. Puis, il jeta une carafe d'eau fioide au visage de sir Francis, précaution qui permit d'attendre sans danger la venue d'un

médecin. Ce ruédecin , qui était un barbier arriva , et pratiqua au malade une abondante saignée. La pâmoison fut vaincue, et le baronnet, en reprenant ses sens, se' trouva saisi d'une fièvre violente. Lebarbierordonna, sous peine de mort; un repos complet; mais aussitôt qu'il eut tourné les talons, sir Francis dit à son valet de chambre :

— Jack , vous avez fait emplette d'une excellente voiture, et vous avez sans doute donné des ordres pour qu'on y attelât tous les chevaux de ce relai de poste ?

— Non pas s'il vous plaît, monsieur le baron , je suis désolé de vous faire un refus , mais ma voilure ne vous conduira pas d'aujourd'hui.

— Plait-il?... Est-ce que je ne suis pas en parfaite santé?

— Je ne le nie pas, monsieur le baron, mais les ressorts de ma voiture sont très fatigués.

— Et que vous importe, je vous prie ?

— Je serais désespéré de vous irriter, mais ma voituie m'appartient.

— Et VOUS, monsieur Jack, a qui appartenez-vous ?

— A Votre Honneur, corps et âme, mylord.

— Faites donc atteler, si vous avez quelque logique.

— Je n'en ferai rien, malgré tout mon chagrin de vous déplaire

— Jack, écoutez-moi, je parle très sérieusement, il faut que j'arrive au château de la Rochette au plus vite , pour éviter une épouvantable catastrophe... Si vous ne me mettez pas en route sur-le-champ , je ferai quelque malheur.

— Faites, mon cher maître.

Le baronnet fouilla dans sa poche, prit un pistolet de chaque main, les arma précipitamment, et les appliquant sur chacune de ses tempes, il ajouta froidement :

— Faites-vous atteler.

— Je vous suis trop dévoué pour vous obéir, monsieur le baron.

— Vous êtes un fier original... pour m'épargner une maladie vous allez laisser commettre un crime abominable.

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— Si je vous mettais sur la grande route, ce serait moi qui vous tuerais... il est juste que je vous laisse la charge de votre mort... Si vous êtes criminel, mon âme sera blanche comme une colombe.

— Vous êtes un sage renouvelé des Grecs , maester Jack , répliqua le baronnet en souriant ; et il appuya vivement sur les détentes de ses pistolets.

Les deux chiens s'abattirent à la fois , les chemines rendirent un son mat et la tête de sir Francis resta immobile entre les deux armes menaçantes; son visage n'exprimait ni frayeur, ni colère ; il posa les pistolets sur son lit en disant ;

— J'aurais dû m'en douter... Jack, si vous continuez à me servir avec tant d'intelligence et si peu de dévoûment, je vous donnerai votre retraite. Voici la quarante-el-unième fois que vous me sauvez la vie contre mon gré... C'est abuser de ma patience. Vous devriez être un peu moins charitable et un pou plus à mon service — Après tout, vous êtes un

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excellent homme... Comment avez- vous déchargé mes pistolets ?

Le valet de chambre de sir Brecknock comprit que la bourasque était passée, et il répondit avec un sourire plein de bonhomie :

— J'ai profité de l'absence de vos esprits...

— Pour avoir une présence d'esprit, je vous comprends, vous êtes en règle... Ah! ça, je suis donc bien malade, à vous entendre?

— Vous avez la fièvre chaude.... demain vous serez tout guilleret.

~ A la bonne heure... Ma foi! la Providence protégera sans doute la famille de Candeuil, j'ai fait pour elle ce que j'ai pu... Jack, racontez-moi l'emploi de votre temps depuis que nous nous sommes quittés; et avant tout, veuillez me dire comment il se ftiit que vous ayez acheté une voiture aussi burlesque?...

— Monsieur le baron n'a qu'à se rappeler qu'il me laissa, seul, à la tête de ses affaires et de ses bagages , à Alger, le 22 avril de la présente année.

■— Oui, mais votre voiture, Jack, votre voiture?

i2 LA MAUQUiSE

— Je l'ai achetée à Toulon, d'un baladin qui revenait d'une foire ; et je m'estimai très heureux de cette occasion, car je me trouvais en peine de eonserver votre ménagerie.

— C'est pardieu vrai... j'avais oublié mes bêtes I... où est mon perroquet des îles Moluques?

— Ne le voyez-vous pas tout triste sur son perchoir.

— Mademoiselle Aïcha aime ces oiseaux a la folie, je me ferai un plaisir de lui offrir ce type des cacatoès... et mon singe du Congo?

— 11 vous fait là-bas mille grimaces , et s'est trouvé mal plusieurs fois depuis votre syncope.

— Très bien, et mon vautour fauve ?

— Il déguste en ce moment un quartier d'agneau sur le balcon, c'est une bête charmante dont je n'ai que des éloges à vous faire; on ne vit jamais un plus doux caractère...

— Ah ! ça, Jack, je ne vois pas ma petite panthère des Philippines ?

— Hélas! mylord, elle est morte après une

douloureuse agonie, d'un épanchement au cerveau... Je lui ai fait faire des obsèques dignes de Votre Grâce !

— Dans quelle ville?

— En pleine Méditerranée... Nous Tavons jetée à Teau en grande pompe... Les poissons ..

— Auront sans doute pris son corps pour celui d'un amiral, n'est-ce pas.?

— Il faut tout l'esprit de monsieur le baron pour rencontrer de pareilles saillies,.. Aussi n'est-ce pas là ce que je voulais dire précisément. Je voulais dire que les poissons de mylord se portent à merveille, ainsi que ses papillons et son chien de Terre-Neuve. — Mylord comprendra que la voiture du baladin n'était pas trop spacieuse pour sa ménageiie.... et puis, il faut bien que les valets fassent des économies quand les maîtres font deladépense. Pendant que mes bêtes voyageaient de compagnie, criaient, grimaçaient et caquetaient à rarrière-train de la voiture, moi je méditais sur le devant, ou bien je lisais pour orner ma mémoire.

— Vous êtes donc toujours passionué pour les livres ?

— Toujours ! c'est une merveilleuse invenque la prose, monsieur le baron !

— Et la poésie, maître Jack ?

— Je m'y perds trop aisément, mylord ; en d'autres termes, je suis fait pour l'antichambre et non pas pour l'Olympe !

— Vous croyez donc que la poésie est le langage des dieux?

— Au moins Fai-je lu dans un feuilleton.

— C'était ainsi autrefois , il y a cent cinquante ans, mais aujourd'hui....

— Pardonnez-moi, je me suis avisé de lire les poètes français du siècle dernier, et je les ai quelque peu compris... Encouragé, j'ai lu les modernes.

— Eh bien ?

— Je me suis dit que j'étais un âne, et j'ai repris ma vieille prose.

— Vous avez plus d'esprit qu'il n'y paraît , Jack. Vous êtes au moins plein de sens... Et quel livre tenez-vous à la main dans ce moment ?

— La vie des philosophes , mylord; c'est la Icetuve la plus nourrissante que je connaisse. Lorsque vous êtes arrivé, j'en étais à cette maxime de Périandre : « Rien n'est estimable autant que le repos ! » C'était un grand sage que ce tyran de Corinthe.

— Je crois que vous jetez une pierre dans mon jardin, maître Jack.

— Hélas! monsieur le baron... quand serons-nous donc au terme de nos longs voyages! » — Demain.

— Demain 1 s'écria le valet de chambre... ^^ Est-ce possible?

— C'est la pure vérité.

— Le problème du mouvement perpétuel demeurera donc insoluble ! Je croyais que l'illustre famille des comtes de Brecknock avait fait vœu de le résoudre, et que mylord était sur le point d'en venir à bout... Monsieur le baron, je me sens ragaillardi... Pensez donc que, parti d'Alger deux jours après vous, dans un méchant état de santé, j'ai débarqué à Toulon après trois jours de traversée; que, de Toulon, j'ai couru à Marseille sahs faire pose;

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qu'à Marseille j'ai pris la route de Paris par Lyon, qu'à Lyon j'ai appris votre intention d'aller à Grenoble, qu'à Grenoble j'ai su que vous deviez êtreà Allevardle cinq mai, et que, prenant les devants, je suis venu m'installer ici où depuis trois jours je me délasse, avec volupté, de vingt-cinq ans de marches forcées par le chaud, par le froid, par les quatre saisons, la nuit, le jour, tant au service de monsieur votre père qu'à celui de lord Thomas, votre frère et qu'au vôtre... Nous en sommes à votredernierrelai!... Sainte Vierge !... Mais c'est donc au Paradis terrestre que nous allons coucher demain soir ?

— Vous avez trouvé le mot... nous sommes sur la route du Paradis, encore un relai et je serai arrivé au terme de mes vagabondes explorations. L'objet que j'ai cherché, avec tant de persistance , ne me fuira plus. . . Jack , j'ai réalisé mon rêve.

— Ah I monsieur le baron, que je s::is aise de cette trouvaille... Cet objet doit être d'une bien rare espèce et d'un bien charmant aspect.

— Pourquoi?

— Parce que j'ai, pour ma part, contemplé tant de merveilleuses choses, en courant l'univers h votre suite , que l'embarras du choix m'eût été fort pénible,

— Comment Jack, vous n'avez jamais deviué quelles étaient mes deux idées fixes?

— Je vous sais une rage de charger vos pistolets pour en finir avec ce monde ; si cette manie est une de vos idées, je n'aurai plus qu'à chercher l'autre.

— Jack, vous ne m'avez jamais sou[içonné d'être amoureux ?

— Monsieur le baron est l'homme le plus rangé du globe.

— Je suisamoureux ! amoureux passionné!

— Hélasîmon pauvre maître, dois-je continuer de décharger vos pistolets... Une paire déballes dans le crâne, n'est-elle pas plus profitable qu'une grosse passion dans le cœur... J'aime à croire que mylord aura dignement placé ses affections.

— C'est un ange que j'aime... un ange du Paradis, car vous l'avez dit, nous ni'riverons au jardin céleste demain soir.

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