II
>I8 ♦ LA M.mQUISE
— Pardon, mylord, et où avez- vous fait la connaissance de cette perle si longtemps cachée ?
— Dans mes rêves, répondit sir Francis avec enthousiasme.
— Dans vos rêves? répéta maester Jack grandement désappointé... puis il reprit d''un ton chagrin... mais mylord, cette honorable demoiselle n'existe donc pas?
— Elle sera, demain, près d'AUevard, je serai après demain devant elle... Ah! ça. Jack vous ne comprenez donc plus rien à rien ?
— Mille excuses, mylord, mais Votre Grâce m'a tellement troublé en m'annonçant cette grande nouvelle, que j'ai perdu ma lucidité. Voici deux points bien arrêtés. Nous arriverons demain à Allevard, pour n'en plus sortir, au moins de sitôt ; nous resterons en Europe, d'où nous enverrons nos adieux aux autres parties du monde.
— Vous déduisez comme Archimède, monsieur Jack.
— A Allevard, Votre Grâce rencontre défini-
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tivcment une jeune personne dont elle est éprise, et Votre Grâce reçoit le sacrement du mariage.
— Vous concluez comme un procureurgénéral... c'est bien cela ; libre à vous demander cette nouvelle à votre famille pour l'attirer près de nous.
— Hélas, mylord, je ne saurais trouver un courrier assez diligent pour porter ma lettre. . . Chère famille I
— Je ferai construire exprès pour vous, Jack, une ligne télégraphique.
— Rien nem'étonneraitdevotregénérosité, monsieur le baron.
Ici lord Brecknock entra, pour la première fois de sa vie, dans quelques détails confidentiels avec son vieux serviteur ; mais il ne lui dit pas un mot de sa singulière façon de s'amouracher, pas plus que de ses aventures avec M. Mathias et le Gaffre Mahiah. Il se borna à lui confier, tout haut, qu'il avait enfin rencontré, au moment oii il y songeait le moins, la femme qu'il poursuivait depuis si longtemps, et il se dit tout bas:
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« La douai l'ière de Caiideuil est, à ce que Ton raj)p()rle, une grande dame dans toute la portée du mot. La niiignificcnce est son clément; aussi ai'je le projet de déployer, an château d'Allevard,unluxe oriental. Quand je devrais me ruiner en un jour, il faut que je séduise cette marquise, car elle est tou(e-puissaute sur son entourage. »
La journée se passa en méditations et en causeries ; le baronnet qui n'avait jamais été si comniunicatif, versa des flots de baume dans les veines de sou fidèle compagnon de route qui, chose suri)renante, ferma son livre sai:s mai quer préalablement la page de sa lecture.
Le barbier fit une nouvelle visite, recommanda une nuit silencieuse, et, le lendemain vers midi, il permit à son malade de continuer son voyage.
La voiture de maester Jack étant attelée de quatre chevaux vigoureux ; le perroquet des îles Moluques, le singe du Congo, les poissons, le chien et les papillons du baronnet étant installés dans Farrière-caisse, sir Francis se fit conduire dans la maison où le malheureux
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poslilloii qui V'àYaii accroché la veille, subissait la peine de son excès de zèle, et il lui dit, en lui remettant deux billets de mille francs et sa carte :
— Voilà de quoi payer vos drogues; quand Tousserez rétabli, n'oubliez pas de me venir trouver, je vous garderai h mon service et vous prendrai pour cocher, vous êtes le postillon do France qui entendez le mieux votre métier.
Cela dit, le baronnet, aidé par son valetde-cbambre, se hissa dans le compartiment réservé de la voiture. Jack recommanda à son maître d'éviter les courants d'air, puis il s'apprêta à fermer sur lui la portière.
— Eh bien! vous ne montez pas?... En fînirons-nous?
— Milord peut partir...
— Qu'allez-vous faire ?
— Je vais me loger dans Tintérieur.
— Pourquoi pas avec moi dans le coupé, puisque coupé il y a ?
— Je sais trop ce que je dois à Votre Grâce pour me permettre...
— Et VOUS voulez faire route dans une ménagerie ?
— Ma place est plutôt avec les bêtes de mylord qu'avec mylord.
— Il me plaît de déroger aujourd'hui, monsieur Jack... venez vous asseoir à mes côtés, et dépêchons un peu, si cela ne vous fait rien. Toutefois, si vous tenez à ce que nous nous séparions, envoyez-moi mon singe, il me faut absolument quelque société.
La guimbarde de ma ester Jack partit au grand trot de ses chevaux, en rendant un bruit de ferraille comme si elle eût porté un approvisionnement d'arsenal. Le voyage fut égayé par le pittoresque des sites, aussi bien que par les dissertations du valet et la verve originale du maître; et, comme nos Anglais débouchaient sur le vert et riant plateau d'Allevard, ils rencontrèrent une cavalcade qui enfilait un chemin de traverse ombragé de pommiers en fleurs et d'accacias. Cette cavalcade était composée de deux amazones, d'un jeune cavalier, et d'un groom qui suivait ses maîtres à distance respectueuse. Le baronnet et sou
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valet de cham'nre mirent la tête à la portière pour mieux voir.ces élégants promeneurs. Les deux amazones étaient en tête et marchaient côte à côte, le cavalier quj ne pouvait avoir place dans ce rang, vu le peu de largeur du chemin, était à quelques pas en arrière, et les dames, pour lui parler, tournaient souvent la tête de son côté, en lui adressant chaque fois un doux sourire. Sir Francis commanda au postillon d'aller au petit pas, et d'arrêter de temps en temps. Puis il s'écria :
— Je parierais le château de Brecknock contre un château de cartes, que ces deux femmes sont aimables et jolies.
L'étrangeté de cette exclamation amena une grimace sur les traits paisibles de maestor Jack qui répliqua :
— J'ai lu quelque part, monsieur le baron, que lorsqu'on a la pensée du mariage en tête, on ne peut, sans préjudicier à l'objet de sa flamme, s'inquiéter de trouver l'esprit et la beauté...
— Ailleurs que chez sa future, acheva sir
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Francis, en venant au secours de son serviteur empêtré clans une phrase colossale.
— C'est cela, mylord.
— Je ne saurais trop répéter que vous avez, à coup sûr, du sang de Lycurgue dans les veines, Jack, mon ami... Voici, néanmoins, deux femmes qui se tiennent bien en selle et un cavalier qui a bonne mine. Parlez-moi de ces costumes d'amazone... ils sont aussi coquets que riches... Jack, je devine que ces dames ne sont ni européennes, ni américaines, ni asiatiques...
— Que sont-elles donc? mylord.
— Je n'en sais rien... Leur costume a un cachet tout original et un vêtement de tqus les pays: je voudrais bien voir de près ce beau couple... Ah! le cavalier met pied à terre et ressangle son cheval.
— Vous n'avez qu'à faire un souhait pour être exaucé, mylord, dit le valet de chambre en allongeant le bras hors de la portière.
Pendant que le cavalier sanglait sa monture, les dames se courbèrent sur l'encolure de leurs chevaux qui partirent à fond de train,
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et ari'ivèrenf, avec la rapidité de la flèche, sur la route où stationnait l'équipage grotesque du baronnet. Au bruit du galop, trois cris s'échappèrent à la fois de la guimbarde : un aboiement majestueux jeté par le chien de Terre-Neuve, un clapissement par le singe du Congo, et un sifflement par le perroquet des Moluques ; puis, le chien passa son long museau à une fenêtre, le singe s'accrocha à l'un des barreaux pour jouir du même spectacle, et le cacatoès vint leur tenir compagnie. Les amazones, entraînées par l'impétuosité de leurs chevaux, dépassèrent un peu la voituie de sir Francis, tout en poussant un éclat de rire qui faisait deviner la fraîcheur et la pureté de leur voix ; et, s'arrêtant, elles tournèrent brides, montrèrent au baronnet deux visages enchanteurs et se mirent au pas des chevaux de poste, regardant alternativement les deux voyageurs et leurs singuliers compagnons de route.
— Que vous avais-je dit, Jack, sont-ce là de douces physionomies?
— Je n'ose les regarder, monsieur le baron ;
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n'oubliez pas que nous allons au paradis, et que dans tout paradis Dieu fait mûrir un fruit défendu.., La femme est, à mon sens...
— Regardez cette élégante toilette!... et ne songez pas tant au fruit défendu; JaCk, vous devenez très licencieux.
La guimbarde marchait au pas de tortue, les deux belles dames la suivaient, en maintenant l'ardeur de leurs chevaux qui tachaient d'écume leurs poitrails.
— Quelle trouvaille pour un peintre de genre ! murmura sir Francis à l'oreille de son domestique.
Nulle toile, en effet, n'a produit un tableau plus gracieux ; nos souvenirs renoncent à nous rappeler un plus délicieux paysage, animé par des personnages aussi élégants de formes et de costumes. II régnait entre ces deux amazones, légères, habiles, souples, iiitrépides; charmantes et le site où elles se trouvaient, et leur opulent équipage, une harmonie de tons et de lumière qui faisait éclater, dans son idéale magnificence, le génie du créateur de l'homme et de la terre, et des ci eux.
Le soleil, en disparaissant derrière les montagnes de la rive droite de l'Isère , jetait des reflets de pourpre sur le front du Mont-Blanc, des Mauriennes et des Sept-Lacs. Cette pourpre s'étalait sur la nappe des neiges, et nuançait le ciel d'un rose tendre qui se foudait dans l'azur de la voûte infinie. Au premier plan, les collines fleuries, les vallons gracieux étaient éclairés par les molles lueurs du crépuscule ; les chevriers regagnaient, appuyés sur leurs longs bâtons épineux , les sentiers du village ou des fermes. Le son mélancolique des grelots rompait le silence de cette nature au repos, et jetait la vie dans ce tableau champêtre. Sur la route sablée qui enveloppe le plateau d'Allevard, la voiture grossière et bizarre de sir Francis semblait être immobile. Près de là, les deux dames, montées sur de magnifiques chevaux; l'un anglais et d'un noir de jais, l'autre arabe et d'une robe ardoisée, poursuivaient de leur maligne curiosité et de leur sourire l'équipage plaisant du baronnet. Ces dames avaient à peu près le même type de physionomie, quoique l'ovale du visage fût
plus allongé chez Tune que chez raiitro. Elles avaient les yeux également noirs, également grands et doux, quoique hautains; leurs tailles étaient celles de deux jumelles et aussi flexibles qu'un jeune roseau; leurs fronts étaient cachés à demi par un chapeau calabrais, orné sur Tun des bords fièrement relevé, d'une plume grise, soyeuse et flottnnte. Leurs longues jupes étaient en pluche et à reflets, et leurs corsages en velours gris perlé, boutonné de manière à laisser pointer deux jabots de valencienne ; les manéhes du justeau-corps étaient fendues, agraffées et soutachées à la turque ; deux camélias rouges étaient attachés à la plus haute boutonnière de l'habit ; leurs petites mains, gantées comme pour le bal, maniaient d'un air de charmante fanfaronnade, une cravache en baleine et à pomme d'or; les chevaux étaient irréprochablement harnachés, depuis la rose du frontal jusqu'au tapis blanc galonné.
Le baronnet ne se lassait pas d'admirer les jolies indiscrètes qui jetaient elles-mêmes , nous l'avons dit, des regards malicieux, tan-
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loi dans la cnisse aux bêtes, laiitôt aux deux voyageurs, lanlôtsurlechemin où elles avaient laissé leur cavalier. M. Jack, pour échapper sans doute à la tentation, avait ouvert la Vie des Philosophes, et braqué de rechef ses besicles sur son nez.
— Mon cœur, en approcliant de celle qu'il adore, deviendrait-il moins exigeant? se demandait sir Brecknock... Si l'objet de mon culte et de ma passion n'est pas l'idéal de mes rêves, si mon imagination m'a trompé!... voilà, certes, l'occasion d'en remontrer au Werther de M. Goethe.
— Ton mari va nous gronder, dit l'une des dames à sa compagne.
— Pourquoi donc? Horace ne gronde jamais, tu le sais trop galant...
— Bon! pensa le baronnet, cetle belle jeune femme m'a tout l'air d'être éprise de son mari... Après tout c'est un cas prévu.
— Pour deux raisons, répondit Tamazone qui montait le cheval arabe; d'abord nous l'avons follement iibandonné, puis nous sommes indiscrètes.
— Prendre le galop pour venir voir une charretée de singes, voilà certes une grande faute.
— Hé ! pensa sir Francis, cette façon de s'exprimer me semble un peu cavalière.
— Ne parle pas si haut, ce jeune homme t'écoute, notre curiosité Ta sans doute offensé.
— Les charlatans ne s'offensent de rien, mon amie.
— Es-tu sûre que ce soit un charlatan ?
— C'est peut-être un marchand d'animaux, à coup sûr c'est un pauvre diable... Ah! voici Horace.
Le vrai se trouve toujours dans le faux, se dit le baronnet ; cette charmante créature me prend pour un baladin, et, dans cette fausse opinion qu'elle a de moi, elle juge que je suis un pauvre diable... C'est on ne peut plus vrai... Décidément je donne la préférence à la femme au cheval arabe, l'autre me fait l'effet d'une délicieuse coquette.
Le cavalier qui était resté en arrière, re-
IsH
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joignit ses deux clames en caracolant, et leur dit d'une voix boudeuse :
— Vous êtes une étourdie, Médine, vous êtes une folle Aïcha, de courir ainsi au risque de vous rompre le cou; quelle mouche vous a donc piqué?
— Nous avons voulu vous faire niche , mon cher capitaine, répondit Aïcha en rougissant.
Sir Francis Brecknock, entendant ces noms qui remplissaient sa tête et son cœur, et se trouvant en face de ses idoles, crut continuer ses rêves tout éveillé; il se rejeta dans son coin, saisit le bras de son valet, et s'y cramponna convulsivement.
— Qu'avez-vous, qu'avez-vous , Mylord?
s'écria Thonnête Jack ; vous êtes pâle et défait.
— Ce que j'ai?
— Qu'avez-vous? que se passe-t-il?
— • Jack !
— Mylord...
— Regardez bien ces deux dames et ce cavalier ?
52 ^ LA MAUQUISE
— Je lés regarde... hâlez-vons, de grAce, mon cher maître.
— N'avancez pas tant la tê(e, je ne veux pas qu'on nous examine de troj) près.
— Mais, hélas! qu'est-ce donc?
— Voyez-vous bien cette ravissante et belle amazone qui monte un cheval noir?
— Oui, Myloid.
— C'est mademoiselle Médine devenue marquise de Candeuil, l'héioïne de ce feuilleton que vous m'avez lu si couramment à Ten- Boktou, chez le paysan hollandais.
— Est-ce possible... monsieur le baron?,., est-ce possible ?
— Silence!.. ,Voyez-vous ce jeune cavalier à minefière et distinguée, voyez-vous cet élégant dandy qui monte un cheval bai?
— Oui, Mylord. Après?
— C'est le capitaine de Candeuil, c'est ce brave et loyal prisonnier des Arabes dont l'histoire est si touchante.
— Dans le feuilleton de la Quotidienne?
— Précisément.
— Ah ! monsieur le baron, que je suis aise
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de le revoir... Ses aventures m'ont fait pleurer à chaudes larmes.
— Jack?
— Mylord.
— Voyez-vous celte charmante demoiselle qui se tourne en ce moment de noire côté? voyez-vous sa taille de guêpe, sa pose gracieuse, son divin sourire, son front superbe, et ses yeux éclairant son visage comme les étoiles illuminent le firmament? Elle ujonte un cheval arabe gris-ardoisé... Jack, la voyez-vous? regardez~la bien.
— Monsieur le baron, je vais remettre mes besicles.
— C'est la malheureuse Aicha, la fille du vieux gueri'ier Ben-Allal, c'est l'intéressante fiancée de l'Arbi, la rivale de Kadidja ! C'est l'ange du désert, la vierge sacrée que vénère le peuple arabe, c'est Aïcha , Jack , c'est Aïe ha.
— Mais, Mylord, je tombe des nues
les feuilletons ne sont donc pas des romans?
— Ils sont ce qu'ils peuvent être , et vivent de tout ce qu'ils trouvent; mais il ne