ONÉSIME GROS
A monsieur Michel Morgan, propriétaire ,
Champ-d' Asile, etc.
Paris, ce 24 septembre 1853.
Monsieur,
Conformément aux instructions et aux mesures que nous a apportées, de voire part, M. Firmin Doux, valet de chambre de M. le baron de Bley, nous vous avons, en date de ce jour, expédié par les Messageries impériales :
Un habit . . satin noir.
Un gilet . . id.
Un pantalon id.
Mous pensons que vous serez satisfait de ces divers articles, à l’exécution desquels nous avons mis tous nos soins, et, dans l’espérance des ordres futurs dont vous voudrez bien honorer notre maison, nous "vous présentons nos empressées salutations.
U NT ER SA X ET C e ,
Paris, boulevard des Italiens.
A monsieur le baron de Bley , au château.
Trcs-pressée.
Il faut que je vous communique immédiatement une lettre que je viens de recevoir et dont la lecture m’a bouleversé. Elle me donne sur quelqu’un des renseignements si inattendus et si déplorables, que je n’y puis croire. Cependant, l’abbé Bousquet — la lettre est de lui — se dit
prêt à fournir les preuves de tous les faits qu’il avance. N’ai-je donc pas un devoir pressant à remplir vis-à-vis de madame la marquise de Glérol ? J’ai absolument besoin d’un bon conseil. Venez me voir, je vous en prie, le plus tôt que cela vous sera possible.
CABONAT, curé.
Ce 26 septembre au matin.
TÉLÉGRAMME No 87.
BUREAU DES TÉLÉGRAPHES DE BRIANCOUnT.
De Charville, vers Paris.
Consigné le 26 septembre 1853, à 7 heures du matin.
Arrivé le id. à 9 heures 1 1 minutes du matin.
fjiïta, château Vaianne. Briancmrl-sur- Aulne. Exprès.
Reçu lettre inintelligible. Erreur évidente dans adresse. Attends explications.
XIX v
Quand le filet de l’oiseleur s’abat sur l’alouette, l’alouette veut d’abord s’envoler, et, d’un rapide coup d’aile, elle s’élance contre les mailles qui la repoussent. Elle tombe étonnée et rebondit aussitôt pour retomber plus lourdement. Alors, épouvantée, elle agite ses ailes meurtries; elle se heurte aux issues trop étroites, elle soulève en ses vains efforts le filet implacable, jusqu’à ce que, comprenant enfin son destin, elle s’affaisse sur le sol immobile, vaincue et désespérée.
Assis sur une chaise de paille adossée à la muraille et mâchant convulsivement un bout de cigare éteint, Jean Gourme contemplait tristement Michel. Sa bonne et honnête physionomie avait revêtu une expression dure, impitoyable, presque féroce. Sa balafre se creusait, comme sillonnée par une pensée de haine et de vengeance. Parfois, une exclamation profonde, rauque, hachée, lui entr’ouvrait la bouche de force et s’exhalait par un juron qui ne se perdait pas tout entier dans la moustache. Enfin il se leva brusquement, cloua d’un coup de poing sa chaise contre la muraille, et il sortit du salon. Le commandant, qui arpentait la chambre d’un pas fiévreux et en silence, suivit aussitôt Jean Gourme. L’aspect d’une douleur morale épouvantait ce vieux soldat.
Cabonat fut bien aise qu’on le laissât seul avec Michel.
Il toussa, se moucha, toussa de nouveau, et, tout en tournant et retournant sa tabatière entre ses doigts :
— Ainsi, dit-il, tu veux partir ?
Depuis une heure et plus que Michel était assis devant le feu, le front appuyé au chambranle, les mains jointes et crispées, il n'avait ni prononcé une parole, ni fait un geste.
Le curé répéta sa question à laquelle, cette fois, Morgan répondit par un signe de tête affirmatif.
— Et pourquoi ? demanda Gabonat.
Sans changer d’attitude et d’une voix sourde :
— Parce que, reprit Michel, la vie que je mène n’est pas supportable.
— Cependant, la justice...
— La justice? Elle a déclaré que les preuves contre moi étaient insuffisantes. Me voilà joliment réhabilité! Et puis, après tout, il s’agit bien de la justice!
— Tu as pour toi ta conscience.
— Ne me parlez pas de ma conscience. Je n’en ai plus, de conscience. Enfin, qui a tué Rose, si ce n’est moi? Répondez donc ! Vous voyez que vous ne pouvez nommer personne. Je vous dis qu’ils ont raison de me mépriser tous! Ce matin, cette canaille de Tripaud s’est approché de moi en riant et a voulu me toucher la main. Ensuite Jean Gourme fera uu malheur. Non, non, monsieur le curé, je ne peux plus rester dans le pays ; vraiment, je 11e le peux plus !
Cabonat se leva, et, appuyant sa main sur l’épaule du jeune homme:
— Mon enfant, dit-il, je ne sais pas ce que tu peux,
LA MARQDISE DE CLÉROL
mais je sais ce que tu dois. Il y a quinze jours, je te voyais malade, et tu te souviens que je t’ai moi-même pressé de partir. Maintenant, ton devoir est de rester. Pars, et tu donnes raison à la calomnie, et tu laisses après toi un nom déshonoré. Ce nom, Michel, n’est pas seulement le tien ; il est celui de ton père. Aie confiance en Dieu, il ne t’abandonnera pas, mais à la condition que tu ne t’abandonnes pas toi-méme. La vérité finira par se faire jour. D’ailleurs, sois convaincu que l’opinion qui te condamne n’est point si unanime qu’il te le semble. Tu as des amis...
Michel interrompit le prêtre par un mauvais rire ironique.
— Des amis ! Si j’en avais un seulement, il me logerait une balle dans la tête, puisque le courage me manque pour en finir moi-même !
Le visage enflammé d’une douloureuse indignation :
— Malheureux! s’écria Cabonat. N’as-tu plus de religion, plus de cœur ? Es-tu un lâche ? Le fils du commandant Morgan est-il un lâche?
— Oui.
Ce oui fut dit sans emphase, sans colère, sans plainte, presque avec gaieté. Le désespoir à ses joies déchirantes. G’est par lui que l’homme arrive parfois a pénétrer dans l’infini. L’enfer ne pleure pas, il n’invoque pas la pitié, il rit. L’accent de Michel retentit dans le cœur du vieillard, lugubre, navrant, comme le coup de marteau qui rive le couvercle d’une bière. Il se fit un silence. Le curé se promenait dans la chambre, et de ses lèvres agitées une prière muette et fervente montait vers le ciel.
De nouveau il s’approcha de Morgan, il s’arrêta, et, après quelques instants d’hésitation:
— Ce matin, dit-il, j’ai causé de toi avec madame la marquise.
Michel se sentit agité comme par un grand coup de vent; mais il contint son émotion, et, d’un ton sardonique :
— Ah! vraiment, reprit-il, elle daigne s’occuper de ma personne ? Elle est cependant, dit-on, uniquement absorbée par les préparatifs de son bal. C’est ce soir qu’il a lieu ce bal. J’ai, parbleu! envie d’y aller. Je suis d’un entrain fou aujourd’hui. Ainsi madame de Clérol sait encore que j’existe?
Et, après une pause, ne recevant pas de réponse à la question qu’il ne faisait pas :
— Que vous a-t-elle dit? demanda-t-il.
Cabonat rougit.
— Hum! répliqua-t-il avec embarras, rien de bien particulier. Mais elle trouve, je crois... j’ai cru comprendre... il me semble que, si tu quittais le pays, cela lui paraîtrait regrettable.
— Elle vous a chargé, dit froidement Michel, de me transmettre ce message?
— Non, 'pas tout à fait. Cependant...
— Cependant, interrompit Morgan, ne suis-je pas déjà assez malheureux, que vous veniez encore vous moquer de moi? Au reste, je sais à quoi m’en tenir sur l’intérêt qu’on me porte. On me rencontre. On ne me regarde même pas. On regarderait pourtant un chien. C’est vrai que je suis moins qu’un chien!
— Je t’assure que le baron qui était avec elle... -
Michel frémit.
— Il faut que je parte, siffla-t-il, il le faut. Sans quoi, votre baron... C’est lui qui a machiné la machination con. tre Rose et contre moi! Ah! qu’il ne se trouve pas sur mon chemin, s’il veut pouvoir marcher jusqu’à l’église le jour où il l’épousera !
— Tu es complètement fou, dit le curé d’un ton de stupéfaction. Et de qui tiens-tu, je te prie, que le baron de Blcy doive épouser madame la marquise?
— De quelqu’un, répondit sèchement Michel, qui est mon -ami.
— C’est sans doute le vicomte de Laïta que tu appelles ton ami ?
— Pourquoi pas?
Derechef, Cabonat toussa deux ou trois « hum », sa réponse de prédilection aux questions épineuses. Il était très-perplexe, le bon Cabonat ; chaque oscillation de sa conscience singulièrement délicate gmenant aussitôt une oscillation contraire. Dans la détresse que lui causait le désespoir de Michel, il avait appelé à son aide un sentiment qu’il tenait pour un péché. D’ailleurs, le baron se trompait sans doute quand, dans son langage frivole, il prétendait que la marquise était de moitié dans le péché. Parle-t-on avec tant de dédain de ceux qu’on aime? Non, assurément. C’était donc tromper le jeune homme que de lui nommer seulement madame de Clérol. C’était le pousser vers une espérance à la fois fallacieuse et coupable. C’était commettre une double faute, manquer deux fois aux devoirs d’un ministère de vérité et de piété. Ensuite
que dire du vicomte de Laïta? Fallait-il le dévoiler à Michel, se faire peut-être par là l’écho d’une basse calomnie? Car enlin se pouvait-il vraiment que ce jeune homme dans lequel, la veille encore, le curé se réjouissait de voir l’époux futur d'Olga, se pouvait-il que ce jeune homme ne fût qu’un misérable sans foi ni loi, et Bousquet, mû par la rage de vengeance que respirait chaque ligne de sa lettre, n’avait-il point meuti? Avertir Olga avait été remplir un devoir ; mais n’était-ce point, au contraire, manquer à un devoir que d’avertir Morgan, pour qui l’amitié du vicomte ne saurait avoir les mêmes conséquences funestes que pour madame de Clérol ?
Assailli par tant d’impressions subites, violentes, pénibles, contradictoires, Cabonat se sentait forcément jeté hors de la grande route unie du devoir et se perdait dans ce dédale odieux de complications auquel il ne pouvait • trouver une issue qui ne fût barré par quelque scrupule de conscience. 11 ne fit donc point au « pourquoi pas » de Michel la réponse qui d’abord lui avait brûlé les lèvres. Il se borna à essayer de calmer le jeune homme et de le convaincre de l’injustice et encore plus de l’absurdité de sa haine contre le baron. En premier lieu, le mot de Rose : « On m’a tourmentée, » n’avait aucune portée, ne signifiait absolument rien. Il n’y avait pas eu le moindre complot. De cela Michel pouvait et devait être certain. Quant à M. de Bley, il était universellement connu pour sa parfaite loyauté. Le supposer capable d’une méchante action était une méchante action. Qu’il épousât ou non madame de Clérol ne regardait que, lui et elle. Il convenait d’ailleurs, de remarquer qu’elle pourrait assurément choisir
plus mal. Mais l’âge et le caractère du baron ne suffisaientils pas à expliquer une intimité sur laquelle la maliguité s’exercait pour la première fois par la bouche de Michel ? C’était indigne à Michel, à lui qui en ce moment môme souffrait si cruellement et se plaignait si amèrement des erreurs de l’opinion.
— L’idée, dit le curé en terminant, l’idée du mariage de la marquise de Clérol et du baron de Bley ne peut avoir germé que dans un cerveau fêlé, et le tien, hélas ! n’est guère en bon état. Voilà pourquoi je voulais te faire déguerpir. La passion sans espoir qui te ronge, — ne m’interromps pas, — je l’ai devinée, cette passion, depuis longtemps.
Cabon'at aurait pu ajouter :
— Depuis le jour où le baron me l’a révélée.
Il n’ajouta pas cela, et, continuant : «
— Une autre fois, dit-il, quand tu voudras cacher ce qui se passe en toi, emprunte le masque de tou ami. Eh bien, oui, un amour insensé tel que le tien est une terrible épreuve, et pour, cela, tu as toute ma compassion. Mais maintenant partir serait une lâcheté. Et, entre une souffrance et une lâcheté, un homme de cœur, un chrétien n’hésite pas.
Prêcher est de toutes les occupations celle qui caresse le plus agréablement la fibre vaniteuse. Celui qui prêche établit à ses propres yeux’ sa clairvoyance, son dégagement des passions qu’il combat, sa supériorité sur son patient. Aussi la révolte gronde-t-elle souvent dans le cœur du patient, et il arrive que les plus sages conseils ne sont pas
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