‹ La marquise de Clérol William De La RiveChapitre 4 sur 10 · SAMUEL BARK · texte numérisé non relu

SAMUEL BARK

• 219, Oxford Street. •

A monsieur Corbier. Montnvaux (Scinc-et-Marne).

( Corresp. et P. div. de 1831.)

Paris, ce 20 octobre.

Monsieur,

J’arrive de Varanne. La folie de monsieur votre frère à un nom : elle s’appelle la folie de la croix. C’est là un cas qui relève de la théologie, non de la médecine, et qui, par conséquent, n’est point de ma compétence. Toutefois, si j’avais à émettre une opinion, je dirais sans hésiter que M. le marquis de Varaune, n’étant pas malade , est incurable.

Agréez, monsieur, l’expression de mes sentiments distingués.

ÉTIENNE ARBAULT.

A madame Corbier. Montrevaux ( Seinc-et-Marne ).

( Même registre 1831.)

Varanne, ce 2 novembre.

Arbault l’avait dit, ma chère Henriette, Guy est incurable. Je viens d’avoir avec lui l’explication décisive à laquelle, depuis mon arrivée, je cherchais en vain à

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l’amener, et qu’il a, cette fois, provoquée lui-même. Bien que cette explication ait été par moment des plus pénibles, et que la conclusion n’en soit point celle que j’aurais désirée, je ne la regrette pas. Il me fallait absolument sortir de la cruelle incertitude où j’étais plongé. Je suis maintenant convaincu que mon pauvre frère a tout son bon sens; je suis également convaincu que rien de ce que nous pourrions dire et faire n’ébranlerait sa résolution. Je crois enfin qu’avec sa faiblesse de caractère et son imagination, malheureux comme il est, il prend, en quittant définitivement le monde, le seul parti raisonnable.

A mon retour, c’est-à-dire très-incessamment, je vous raconterai en détail notre conversation ; mais voici en gros comment les choses se sont passées :

Ce matin, de bonne heure, je suis descendu dans la chapelle, et, là, ainsi que je m’y attendais, j’ai trouvé mon frère agenouillé sur les dalles, les mains jointes, absorbé dans une méditation que je n’ai pas- osé interrompre. Après avoir passé une heure dans la chapelle, sans que Guy s’aperçût de ma présence, je suis monté dans la grande salle, où j’ai fait allumer un bon feu. Les matinées sont déjà très-froides, et la chapelle est très-humide. Je me chauffais donc, penché sur la flamme, selon cette habitude que vous me reprochez, mais à laquelle j’étais alors bien excusable de me livrer, car j’étais transi ; je me chauffais et je réfléchissais à une foule de choses toutes moins gaies les unes que les autres, lorsque j’ai senti une main se poser légèrement sur mon épaule. En me retournant j’ai vu mon frère. Je vous ai écrit à quel point il est changé; mais il m’a paru plus pâle, plus amaigri, plus défait encore

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que de coutume. Comme je me levais de mon fauteuil :

— Ne te dérange pas, m’a-t-il dit.

Et il s’est assis sur une chaise près de moi.

— Tu vas mieux aujourd’hui? lui ai-je demandé.

— Mieux, non, a-t-il répondu, mais bien.

Puis, me regardant avec -une grande douceur :

— Tu n’es pas comme l’abbé, n’est-ce pas, François? tu ne me crois pas fou?

Je n’ai rien répliqué.

— Écoute-moi donc, a-t-il ajouté.

Guy m’a alors ouvert son cœur et m’a conté qu’au moment où il avait été contraint par son père d’épouser Anastasie, il aimait une autre femme qu’il n’a, du reste, point nommée. Vous savez que le vieux marquis s’était, à l’époque de l’émigration, réfugié en Russie et que, là, il avait contracté de grandes obligations envers le comte Nashkine. Plus tard, lorsque celui-ci mourut, le mariage de Guy et d’Anastasie était à l’état de projet arrêté par les deux pères. Malheureusement, le comte Nashkine ne laissa aucune fortune, d’où il résulta que le marquis, qui était une barre d’honneur, imposa à son fils une alliance désastreuse en tous points. Il l’imposa avec d’autant plus de précipitation qu’il avait indirectement appris cette passion de Guy dont je viens de vous parler. Les prières, les menaces d’un père mourant l’emportèrent sur les serments du fils. Maintenant, mon frère se regarde comme étant l’assassin de celle qu’il aimait, qu’il n’a jamais cessé d’aimer et qui est morte de chagrin. Voilà, en deux mots, pourquoi Guy va revêtir le froc. Quand j’ai essayé de l’en dissuader :

— Aimerais-tu mieux...? m’a-t-il dit.

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Il n'a pas achevé; mais j’ai compris.

Je lui ai naturellement parlé de sa fille qu’il abandonne.

— Je ne l’abandonne pas, m’a-t-il répondu, je vous la confie, à toi et à ton excellente femme. Je sais que vous serez pour elle les parents les plus tendres; vous n’avez pas d’enfants, elle vous en tiendra lieu ; si Dieu vous en accorde, ce seront des frères, des sœurs qu’il donnera à Olga. Vous l’élèverez selon les inspirations de votre cœur et de votre conscience. Je ne vous demande qu’une chose, c’est, lorsqu’elle sera en âge de se marier, de la laisser libre d’aimer qui elle voudra, de ne regarder ni à la fortune, ni au rang, ni à la position de celui qu’elle choisira.

En disant cela, il m’avait pris les mains et les serrait dans les siennes comme dans un étau ; puis il a ajouté :

— Tu me le promets, François, n’est-ce pas, tu me le promets?

Il a répété ces derniers mots à plusieurs reprises. Ensuite il s’est levé et s’est mis à se promener dans la salle. Tout à coup je l’ai vu s’arrêter devant une des fenêtres. Il m’a appelé et m’a montré, dans le chemin, un petit garçon couvert d’un méchant sarrau de toile qui courait, pieds nus, dans la boue, poussant devant lui un troupeau de vaches.

— Tu vois cet enfant, m’a-t-il dit; s’il plaît à Dieu, il deviendra un homme. Eh bien, qu’alors Olga l’épouse si elle l’aime.

Nous avons ensuite causé plus tranquillement, lluy m’a fait part de ses dispositions, qui sont très-simples. Il se réserve vingt mille francs, somme suffisante, dit-il, pour qu’il ne risque pas d’être à charge à l'ordre dans lequel il entre. Quant à sa fortune, qui est considérable, je suis

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chargé de l’administrer à ma guise, et la moitié des revenus qui en dérivent me sont attribués jusqu’à la majorité ou jusqu’au mariage d’Olga. Sur ce point, mon frère a été intraitable, bien que je lui aie manifesté, en termes fort vifs, ma répugnance à hériter de lui et en quelque sorte à le dépouiller de son vivant.

Je pense quitter Varanne après-demain. J’emmènerai avec moi Olga et sa nourrice. Je présume que vous n’aurez pas d’objection à ce que j’offre l’hospitalité à l’abbé Cabonat. Le pauvre homme ne peut pas rester seul à Varanne, et où irait-il? A bientôt donc, ma chère Henriette ; je vous embrasse tendrement.

FRANÇOIS COR BIK R.

A madame la baronne de Bois-Gucant, rue Saint- Dominique, à Paris.

(Registre 14. Oorresp. et P. dir. de 1849.)

Mercredi matin.

Ma chère cousine,

Je n’ai pas pu dormir cette nuit. J’avais sans cesse devant les yeux ce pauvre jeune homme dont vous m’avez dit le désespoir. Çst-il vraiment possible qu’il m’aime à ce point de vouloir aller à la guerre, mourir, si je le repousse? Eh bien, figurez-vous que je sens que c’est possible, que c’est sûr. Gardez cela pour vous. On se moquerait de moi. Au fait, pourquoi se moquerait-on de moi? Est-ce que je sais seulement ce que c’est que d’être aimée? Mais ce que je sais bien, c’est que la tendresse est la chose nécessaire, le bon-

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heur, la vie, et que, lorsqu’on ne l’a pas, autant vaudrait mourir. Oui, au lieu de m’abandonner, mon père aurait dû avoir pitié de sa petite Olga, la prendre, elle et son berceau, et tout jeter dans quelque étang. Mon oncle a toujours été pour moi la bonté même; ma tante aussi, Henri également. Mais ma tante et mon oncle ont Henri, Henri les a. Moi, je n’ai personne pour m’aimer, ni à aimer, personne à moi seule. Je vous dis là non pas ce qui me passe par la tête, mais ce qui y loge. On a quelquefois besoin de laisser parler son cœur, et vous êtes si bonne, vous savez si bien compatir à ce que souffrent les autres! Enfin je ne veux pas que M. de Clérol aille à la guerre. Dites-lui que je ne le repousse pas et que, puisqu’il m’aime tant, j’arriverai peutêtre à l’aimer. J’ai prié Dieu pour cela. Votre affectionnée

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