‹ La marquise de Clérol William De La RiveChapitre 7 sur 10 · POUGET · texte numérisé non relu

POUGET

A madame la marquise de Clérol , chez monsieur Corbier. Montrevaux ( Seine-et-Marne ).

(Registre 15. Corresp. et P. div. de 1853.)

La Noire, ce 2 juillet.

Madame et très-chère sœur en saint Hubert,

Vous me demandez un dogue pour Varanne. Je vous en-

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voie un loup. Lu bête a bon pied, bon œil, bonne dent, et répond au nom de Denis Barlot. Elle est, d’ailleurs, faite à la muselière; mais il m’a fallu du temps pour l’y accoutumer. Je n’ai pas votre pouvoir d’enchainer les gens.

Quant à l’autre animal sauvage que vous excitez à sortir de sa tanière, je vous avertis qu’il a grande, envie de vous prendre au mot, et que vous risquez fort, chère Diana Vernon, de voir, un beau matin, arriver l’ours qui s’appelle

ALPHONSE DE LAÜTA.

A monsieur Marion, intendant , à Varanne, par Briancourt-sur-Aulne.

(Même registre 1853.)

Montrevaux, ce 7 juillet.

Mon cher monsieur Marion,

Le porteur de ce billet est le garde que je vous ai annoncé. Il s’appelle Denis Barlot. Je lui ai dit qu’il pourrait loger et prendre pension chez vous en attendant que l’ancienne maison du garde fût convenablement réparée. Je vous prie de le mettre au fait du pays.

MARQUISE DE CLÉROL.

A monsieur Corbier. Montrevaux ( Seine-el-Marne ).

(Même registre 1853.)

Dieppe, samedi matin, 15 juillet.

Mon cher père,

Vous avez un appartement. C’est Laitaqui l’a découvert, et je l’ai immédiatement arrêté; un phénix d’apparte-

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mont : six pièces sur la rue, des meubles à peu près neufs, de vrais rideaux aux fenêtres, et le tout au premier, cela va de soi. Quant au prix : quatre mille francs; ce qui, nous a fait observer le propriétaire, est pour rien, considérant que l’appartement est d’un seul mas. J’ai trouvé eu outre une excellente écurie. Arrivez donc. Nous vous attendons avec impatience. Laïta et moi, nous organisons une série de sleeple-chases et, tous les lundis et jeudis, Olga aura le plaisir de nous voir nous casser le col. Ainsi à bientôt. Mille choses à ma mère et à ma cou- " sine de la part de votre affectionné fils,

HENRI CORBIER.

A monsieur Henri Corbier, hôtel Royal, Dieppe.

(Registre 18. Corresp. et P. div. de 1853.)

Montrevaui, ce 20 juillet.

Mon cher Henri,

Tous nos plans sont changés. Au lieu d’aller à Dieppe, nous allons à Varanne ! à Varanne inhabité depuis vingt ans ! C’est Olga qui l’a ainsi arran >é, à mon insu. Elle a écrit, elle-même, à Marion, il y a quinze jours ou trois semaines, et l’a informé de son dessein de passer l’automne à Varanne. Naturellement, Marion en a parlé à Balaguier; si bien que j’ai reçu, ce matin, de Balaguier, une lettre à laquelle j’ai commencé par ne rien comprendre. Olga m’ayant expliqué l’énigme, je me suis d’abord fâché; mais tu sais que j’ignore l’art de gronder cette chère enfant, dont le désir est, d’ailleurs, dans le cas ac-

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tuel, trop légitime pour que je me sente le droit de le contre-carrer. Au reçu de ce billet, aie donc l’obligeance de résilier la location de l’appartement que tu m’as arrêté, ainsi, cela va sans dire, que la location de l’écurie.

Nous partons mercredi prochain, Olga et moi. Pour le moment, ta mère reste seule à Montrevaux ; elle nous rejoindra plus tard; tu nous l’amèneras. Olga me charge expressément de te mander qu’elle compte sur toi ; elle a de vastes projets de chasse qui roulent dans sa petite tète. En ce qui me concerne, je ne te dissimulerai pas que la perspective de ce séjour à Varanne m’agite et m’attriste. Je n’aime pas à remuer les souvenirs pénibles. C’est là une disposition de mon âge et de ma nature, disposition fâcheuse contre laquelle je n’ai peut-être point assez lutté. Il y a longtemps que j’aurais dû suggérer à Olga ce qu’aujourd’hui elle m’impose, et ce qu’elle a raison, elle d’ordinaire si déraisonnable, de m’imposer.

Quant à l’appartement de Dieppe, tâche de t’en débarrasser aux meilleures conditions possibles ; je présume qu’en cette saison tu le remettras facilement et sans trop grande perte. Enfin, agis pour le mieux et écris-moi ce que tu auras fait. Adieu et prends bien garde, je t’en conjure, avec ces atroces steeple-chases. Ta mère t’embrasse tendrement; elle va très-passablement.

Ton père affectionné,

FRANÇOIS CORBIER.

Mes compliments à M. de Lai ta.

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A monsieur le baron d’Arse. Baden, grand-duché de Baden. Poste restante.

(Registre iS. Corresp. et P. div. de 185 3 )

Dieppe, ce 31 juillet.

Je n’ai jamais, mon cher Maxime, tenu le propos que Lérac m’attribue. Je vous suis fort obligé d’avoir remouché ce petit drôle; quant à moi, je me réserve, à la première occasion, de le moucher. J’ai, sur le bonhomme Corbier, ma façon de penser que je garde pour moi, et, si je la voulais dire, ce n’est assurément pas Lérac que je prendrais pour mon confident. Je crois en un Corbier aussi intelligent et spirituel que désintéressé et loyal. Voilà, jusqu’à nouvel ordre, ma profession de foi à l’endroit de l’oncle opulent et corpulent de l’inflexihlp Olga.

Il est non moins faux et absurde de prétendre que j’aie pigeonné le Benjamin. Quelques centaines de louis qui me sont encore dus solderaient le bilan de ces piquets et de ces écartés que Lérac me reproche. Vous savez que je n’aurais pas eu à pousser Henri, et qu’il m’eût suffi de le laisser aller, pour l’amener aux cent mille. L’enfant, d’ailleurs , n’a cependant plus ses dents de lait.

J’irai vous rejoindre vers la fin du mois, et je suis, par conséquent, tout disposé à monter Black-Boy, au steeplechase du 2 septembre. J’accepte également volontiers d’être de moitié dans vos paris, et je me félicite de ce que ce vieux sacripant de Jones consent à tenir votre book.

Seulement, défiez-vous de notre ami Warton. On m’assure que le pauvre diable a été sinistré ce printemps aux

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courses d’Epsom, et qu’il a fait assez triste figure à la liquidation. Cela bien entre nous, je vous prie, et uniquement pour nous. Je serais désolé d’empêcher Warton de se refaire. Adieu ; je ne vous dis rien de Dieppe, puisque vous êtes tenu, par Ataia, au courant de ce qui se passe ici. Vous comprenez que je ne saurais avoir, pour vous divertir, ni l’esprit ni l’orthographe de votre chroniqueur. Je vous serre donc la main.

A vous de cœur.

GUSTAVE DE LAÏTA.

A monsieur Bousquet, rue de Lille, 137, Paris ( Même registre 1853.)

Dieppe, ce 31 juillet.

Mon cher Bousquet,

Je reçois lettre sur lettre de Desjeux. Faites-moi le plaisir de courir chez cette vieille canaille et de lui demander un renouvellement. Je payerai ce qu’il faudra; j’irai, au besoin, jusqu’à vingt-cinq pour cent ; mais une prolongation de six mois m’est indispensable. D’ici au 1 er janvier, j’aurai le temps de me retourner et de me mettre en mesure de rembourser Desjeux. L’infernale déveine qui me poursuit depuis un an ne peut pas toujours durer. J’attends beaucoup des courses d’automne, dans lesquelles je suis très-heureusement engagé; déjà, à l’heure qu’il est, je liquiderais ma situation avec un bénéfice considérable. Henri Corbier, qui me doit cin-

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quante-sept mille francs, sera majeur le 14 décembre prochain. Enfin vous n’ignorez pas que je couve l’idée de devenir un homme sérieux. Dites tout cela à Desjeux, dites-le-lui adroitement. Que le brigand m’accorde six mois, et je lui promets, pour le premier de l’an, ma carte, mon estime et son argent.

Soyez donc prompt et éloquent, mon cher Bousquet; en vous est l’espoir de votre très-affectionné.

GUSTAVE DE LAÏTA.

A monsieur Le vicomte de Laïla, hôtel Royal, Dieppe.

(Registre 15. Corresp. et P. div. de 1853.)

Ce 9 août.

Mon cher ami ,

J'entends que tu te fasses inviter à Varanne. Je te préviens que tu y trouveras Barlot, un cadeau que j’ai fait, à ton intention, à la marquise de C... Tu te rappelleras que nous tenons le drôle par sa petite affaire de l’automne dernier. Tu auras ainsi un homme à toi, sans qu’il t’en coûte un liard.

Ton père,

LAÏTA.

A monsieur le baron <TArse. Baden, grand-duché de Baden. Poste restante.

( Même registre 1 853.)

Dieppe, ce 16 août 1853.

Ne comptez plus sur moi, mon cher Maxime, pour Black-Boy. Mes rapports avec mon gouverneur se trou-

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vent , en ce moment, un peu tendus, et vous savez que je ne suis pas en situation de rompre. Or, on m’a donné à entendre que ma présence à Iladen serait fort mal vue. La roulette m’est interdite. Le seul jeu de hasard qui me soit encore permis est le mariage. Voilà bien les pères !

Mille excuses et autant de regrets. Faites mes amitiés à Julie. Dites-lui que, loin de lui en vouloir, je souhaite, sans toutefois oser l’espérer, que mes successeurs soient aussi bêtes que votre tout dévoué,

GUSTAVE DE LAÏTA.

LA

MA.RQUISE DE CLÉROL

Briancourt-sur-Aulne est le siège d’une des sous-préfectures les moins recherchées de France, non que le pays soit laid : au contraire, il est arrosé, boisé et agréablement accidenté ; ou qu’il soit insalubre : loin de là, on devient très-vieux à Briancourt-sur-Aulne; mais une petite ville où le couvre-feu sonné à dix heures réveillerait toute la population, y compris les cinq gendarmes qui la gardent, est une oubliette politique au fond de laquelle, si dénué d’ambition que soit un fonctionnaire, il ne se soucie pas d’être descendu. Briancourt-sur-Aulne et ses pareils, bourgs pourris de l’admiuistration, n’eu sont pas moins des éléments essentiels de ce que Balzac appelait l’organisme social. Il est bon que le pouvoir ait uu moyen honnête de récompenser les services douteux ; souvent aussi il lui convient d’exiler, pour quelques jours, un jeune homme dont on veut abréger les débuts et à qui l’on donne une sous-préfecture comme ou donne une sous-lieutenance à un prince du saug. Ne faut-il pas enfiu

que l’État puisse loger, nourrir, vêtir ces grands invalides de l’existence, qui ont laissé leurs dépouilles dans la mêlée ? A cinquante ans, avec la goutte, avec des dettes, avec un blason et avec un laquais, que deviendrait-on, sans la ressource suprême des consulats lointains et des sous-préfectures perdues ?

Au commencement du mois de juillet 1853, lorsque le baron de Bley (Anton in-Pierre) apprit sa nomination au poste vacant de sous-préfet à Briancourt-sur-Aulne, il demanda huit jours de réflexion.

— Il vous faut bien du temps pour réfléchir, lui dit en riant le ministre.

— Dame ! quand on en a si peu l’habitude, répondit gravement le nouveau titulaire.

— A vous parler net, reprit Son Excellence, je m’attendais à plus d’empressement de votre part ; savez-vous que votre nomination me fait onze ennemis ?

— Onze ! pas davantage ? interrompit le baron. Décidément, la place n’est guère bonne.

— Ma foi, poursuivit d’un ton piqué et en se levant le ministre, vous êtes libre de refuser, parfaitement libre ; seulement, je vous prierai d’informer madame de Bois- Guéant que c’est vous qui n’avez pas voulu.

— Mais, mon cher, répliqua M. de Bley, vous ne m’entendez pas; je vous suis positivement très-reconnaissant de votre offre et, puisque mon hésitation à l’accepter vous offusque, je m’en vais, sans plus tarder, répondre comme un enfant : >< Merci, oui. » Permottez-moi cependant de vous faire observer qu’il n’est pas surprenant que j’aie désiré répondre comme un homme et savoir à quoi je

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m’engageais, avant de m’y engager. Au prochain mois d’octobre, je compterai mon cinquante-huitième automne ; il y ajuste trente ans que j’avais une excellente santé, un excellent milliou et une intelligence dont je ne dirai point de mal, vu qu’elle a su faire durer jusqu’à ce jour votre serviteur. J’ai, pendant plusieurs saisons, tenu le haut du pavé, et j’ai connu à peu près toute la terre. Après avoir joué le whist du prince de Talleyraud, passé quinze cents soirées à l’Opéra et fait la cour, sans trop leur déplaire, à quelques-unes des plus jolies femmes de Paris, on ne part pas pour Briancourt-sur-Aulne sans penser qu’on aimerait mieux en revenir. Après quoi, j’ai de trop bonnes raisons d’y aller pour n’ôtre pas pénétré de gratitude envers qui m’y envoie, et, encore une fois, merci, oui ! Quand faut-il que je déménage ?

— Le plus tôt sera le mieux.

— Très-bieu. Un dernier mot. Je viens de vous avertir que j’ai l’honneur d’étre un élève de M. de Talleyrand.

— Par ma faible voix, baron, le gouvernement vous en félicite et s’en félicite lui-même.

— Alors, surtout pas de zèle, n’est-ce pas?

— Êtes-vous sûr que M. de Talleyrand ait réellement dit ce mot-là ?

— Je crois bien ! c’est moi qui le lui ai fait. Vous voyez que j’étais né pour être sous-préfet.

— A Briancourt-sur-Aulne, ajouta avec intention le ministre en saluant son subordonné qui se retirait, à Briancourt-sur-Aulne, mon cher monsieur!

Rentré chez lui, le baron de Bley se plongea dans une dormeuse et parcourut un journal du soir qu’il avait

acheté en passant sur le boulevard ; puis il se leva brusquement, alluma un cigare, lit quatre ou cinq fois le tour de son salon, épousseta délicatement, avec son mouchoir, un Watteau qui étincelait entre deux petites toiles flamandes comme un diamant entre deux perles, et, appelant son valet de chambre qui traversait d’un pas discret une pièce voisine, il lui tint à peu près ce discours :

— Vous allez vous rendre chez tous mes fournisseurs, chez tous, vous entendez ; vous leur direz qu’ils aient à m’envoyer demain, dans la matinée, entre dix heures et midi, leurs mémoires acquittés ; acquittés, vous entendez. Avant de sortir, vous préviendrez le portier qu’à dater de ce jour mon appartement est à louer, non meublé, cela va de soi. Si, par cette nouvelle qui, vu la hausse des loyers, lui vaut quinze cents francs de rente, notre propriétaire juge convenable de vous gratifier de quelques louis, je ne m’y oppose point... C’est votre affaire. Maintenant, sachez que nous quittons Paris, que nous nous fixons à la campagne. Nous nous faisons vieux l’un et l’autre, mon pauvre Firmin ; vous avez singulièrement grisonné en dernier lieu, le repos vous est aussi nécessaire qu’à moi. D’ailleurs, c’est tout bénéfice pour vous. Je double vos appointements, et à Briancourt, où nous allons, le vin ne coûte que cinq sols le litre, un vin excellent. Retenez immédiatement un emballeur. Nous ferons suivre mes meubles, mais nous prendrons avec nous mes livres, mes tableaux et mes hardes. Nous partons lundi. Je n’aurai pas besoin de vous ce soir; je dîne en ville et je rentrerai tard. Voilà tout. Ah ! dites à Untersax qu’il me faut, pour dimanche, un costume de sous-préfet.

— Monsieur le baron ne pense-t-il pas que je devrais me commander, moi aussi, une livrée neuve ?

— Vous aussi? reprit M. de Bley en souriant tristement. Eh bien, soit, vous aussi ! — Hélas ! poursuivit-il quand Firmin eut quitté le salon, la sagesse a parlé par la bouche de cet imbécile, et me voici désormais galonné comme lui. Heureusement qu’à Briancourt personne ne me verra. Bah! foin de ces idées noires! N’est-on pas toujours, en déiînive, le valet de quelqu’un ? Si j’étais libre, irai-je aujourd’hui chez madame de Bois-Guéant, dîner avec cette cousinaille de province que j’ai charge de divertir ? Ma foi, vive la livrée !

Et, ce disant, il ranima, par quelques aspirations précipitées, le feu de son cigare, qui était sur le point de s’éteindre.

Les préparatifs de départ furent promptement terminés. Bien qu’il se dit élève du prince de Talleyrand, Pierre de Bley était de l’école qui tranche plutôt que de celle qui dénoue. Depuis dix ans et plus qu’il voyait ses budgets se solder par des déficits, s’accroître, dans une progression naturelle autant que rapide, la différence entre ses dépenses stationnaires et ses revenus amoindris, depuis dix ans et plus que, pour employer son langage, il sentait sa barque s’enfoncer, il n’avait pas eu le courage de l’alléger, en jetant par-dessus le bord un goût ou une habitude.

— Ce sauvetage me déplaît, répondit-il un jour à son cousin Malfé, qui le prêchait d’exemple et de conseil; quand nous coulerons, je nagerai. C’est bien le diable si je ne trouve pas alors un îlot.

Et, comme Malfé insistait :

— Tu as mille fois raison, continua-t-il; mais je me connais, je ne saurais, sans y être tout à fait contraint, quitter mon genre de vie, et ce serait le quitter que d’y changer une virgule ; c’est se mal porter que d’avoir une écorchure au petit doigt. Il faut que ce soit mon genre de vie qui me quitte, Gela ne tardera guère. Maintenant, prends ton chapeau. J’ai acheté ce matin des alezans de Bergheim, et voilà vingt minutes qu’ils sont attelés; or, ils ressemblent au grand roi, ils n’aiment pas attendre.

Le baron avait exécuté fidèlement son programme. Il savait compter et était, à sa façon, un homme d’ordre. Il acceptait de se ruiner, mais était fermement résolu à toujours regarder ses créanciers en face, et il comprenait qu’afin de payer ses dettes le plus sûr est de n’en pas avoir. Il passait pour riche et, sans tendre outre mesure les ressorts de son crédit, il aurait pu, pendant nombre d’années encore, représenter les grandes traditions auprès des jeunes gens qui, bien que tenant sa redingote pour trop pincée, son pantalon pour trop tendu, ses sous-pieds pour trop larges, sa cravate de satin pour trop haute, respectaient en lui l’homme qui, selon son expression, avait connu à peu près toute la terre. Mais, quand il s’aperçut que l’heure des expédients allait bientôt sonner pour lui, il s’arrêta court, se gardant bien de faire un seul pas sur la pente au bas de laquelle il entrevoyait l’abime. Il n’ignorait point que, contrairement au proverbe, ce qui est différé est, la plupart du temps, perdu. Il chercha donc un emploi. Il avait annoncé qu’il nagerait; il nagea, et, grâce à madame de Bois-Guéant, il trouva son ilôt. En moins de huit jours, il eut réglé ses affaires, vendu ses chevaux,

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envoyé sa démission de deux des trois clubs dont il était membre, libéré ses gens à l’exception de Firmin qui lui était indispensable, reçu les instructions de son préfet qui se trouvait en séjour à Paris, expédié environ deux cents cartes de visite estampillées du fatal P. P. C. et pris lui-même congé du boulevard, dans un dîner que, la veille de son départ, il donna à Malfé et à Bergheim, retenus en ville, malgré la saison, l’un par sa bourse qui lui interdisait les voyages, l’autre par la Bourse qui lui interdisait les absences.

Ce dîner, qui eut lieu au café Anglais, ne fut point trop mélancolique. Les vins et les estomacs étaient bons. Bley s’excusa d’avoir convié ses amis au cabaret:

— Mais je n’ai plus de chez moi, dit-il.

Ce fut là le seul mot attristant prononcé, et encore celui à qui il avait échappé le corrigea-t-il aussitôt en ajoutant :

— Ne faut-il pas, au surplus, que j’apprenne mon métier de provincial?

— Qu’importe l’enseigne, repartit Bergheim, à de vieux routiers comme nous ? D’ailleurs, l’endroit me plait, il est peuplé de souvenirs ; vous rappelez-vous, Malfé ?

— D’abord, interrompit Malfé, j’ai une détestable mémoire.

— Tant mieux, poursuivit Bergheim, ce que je vais vous conter vous paraîtra nouveau.

Et, là-dessus, il entama une histoire dont Malfé était le héros. C’était une histoire de la vingt-cinquième année. Malfé, pour mauvaise qu’il donnât sa mémoire, ne s’en souvint pas moins d’un épisode de la vie de Bergheim. Bley tira, à son tour, de son sac fort bien garni, quelques

anecdotes du temps jadis. Ce fut un feu croisé de personnalités inoffensives, de gaies rectifications, de vieilles plaisanteries, de récits répétés pour la centième fois peutêtre. Les hommes ne se fatiguent jamais de reparler du passé qu’ils ont traversé ensemble. Us sont pareils à ces musiciens qui, prenant plaisir à jouer toujours la même symphonie, sourient d’avance aux passages qui vont charmer leurs oreilles. Les trois amis ne se contentaient pas de sourire, ils appartiennent à une génération qui rit volontiers et rit très-haut. Au dessert, cependant, on devint plus grave.

— Messieurs, dit Malfé d’un ton solennel, voici le moment des toasts.

— Çà, s’écria Bcrgheim, n’allons pas être lugubres. Briancourt n’est point une nasse, que diable ! On y entre, mais on en sort.

— Itassurez-vous, reprit le baron, j’ai vu mourir Werther sans le pleurer; je ne pleurerai pas ma fortune.

— Mais, sacrebleu ! demanda Bergheim, de quoi donc est-elle morte, votre fortune?

— De vieillesse. Et puisque nous avonsabordé ce sujet-là, continua Bley, pouvez-vous me rendre un service ? Malfé me pardonnera de parler finance devant lui. Vous faites partie du conseil d’administration de l’Étoile. Or, j’ai sauvé du naufrage quelques sous que je voudrais placer à fonds perdus.

— En rente viagère ? interrompit Bergheim ; vous, placer votre argent en rente viagère ? Cela n’a pas le sens commun. A la bonne heure si vous étiez gros comme moi et menace', par votre médecin, des foudres de l’apoplexie,

LA MAROIHSE de clérol 31

ou fluet comme Malfé, à qui l’on ne donnerait pas six mois de vie, quand même il serait au pair avec la rente ! Mais vous, mon bon, vous êtes bâti d’acier; vous avez le pied leste, l’œil clair, le teint frais, le visage sec, les cheveux blonds, toutes vos dents et un soupçon de goutte ! Nous ne vous donnerions pas six pour cent. Votre épave est de...?

— Soixante mille francs.

— Et vous prétendiez que votre fortune était morte ! Nous la ressusciterons. Laflitte a commencé avec une épingle.

— Oui, murmura Malfé, et Mandrin avec un crochet.

— Mon cher Bergheim, dit le baron, il s’agit pour moi non point de commencer, mais de finir; je n’ai pas d’héritiers, et...

— On a toujours des héritiers. Ainsi confiez-moi vos soixante mille francs, je les ferai travailler; nous avons, en ce moment, sur le tapis, deux ou trois affaires auxquelles je vous intéresserai. Il faut que vous redeveniez un capitaliste sérieux, et cela sera!

— Vous croyez ?

— Je ne crois pas, je vois .' Donc, c’est convenu.

— Eh bien, soit ! c’est convenu.

Sur quoi, Malfé se levant :

— Je bois à la santé de l’hôte généreux qui nous donne un dîner de trois couverts, à vingt mille francs le couvert.

Le surlendemain, dans la matinée, le train omnibus n° 2 de l’un des embranchements de la ligne de Paris à Orléans déposait le baron de Bley, ses quatorze colis et son valet de chambre, sur la plate-forme de la petite station isolée qui dessert Briancourt-sur- Aulne. Taudis que Firmin reconnaissait les bagages et qu’une vieille femme,

chargée d’un énorme panier, se désolait d’avoir manqué le train, provoquant, par ses lamentations criardes, les remarques caustiques d’un homme d’équipe bel esprit, le baron, immobile et pensif, contemplait le convoi s’enfuyant dans la plaine, de ce regard dont le naufragé contemple une voile disparaissant à l’horizon. 11 se sentait comme étranger à lui-méme. C’était lui en quelque sorte qu’il voyait s’éclipser, remorqué par cette locomotive dont le panache bleuâtre s’étalait en larges spirales, couronnait les cimes des arbres et s’évanouissait dans les airs.

— Ainsi, se disait-il, s’évanouit toute destinée humaine. C’en est fait. Jusqu’ici, j'ai vécu. Il ne me reste plus qu’à végéter. Seul, pauvre, vieux, exilé dans un pays où je ne connais personne et où il n’y a personne à connaître! cela n’est pas gai. Mais tu l’as voulu!... Il faut convenir que j’ai été un maitre sot de dissiper mon bien. Sous-préfet de Briancourt-sur- Aulne ! Helas! Propter vitam vivendi perdere causas.

Et, tout en scandant ce vers à demi-voix, il battait en mesure, de sa canne, les dalles du trottoir.

Il fut tiré de ses méditations par le chef de gare qui, jusque-là, s’était, d’un air assez rogue, tenu devant la porte de son bureau, le cigare à la bouche, les mains dans les poches, mais qui, sur un mot que lui glissa à l’oreille l’homme d’équipe, lequel venait de causer avec Firmin, jeta son cigare et, s’élançant casquette bas, offrit ses services à M. le sous-préfet.

— Excusez-moi, dit-il; j’avais cru que vous n’étiez qu’un voyageur.

— Vous me faisiez injure, répondit le baron en sou-

riant; au reste, je n’ai besoin de rien, sauf d’une voiture.

Le chef de gare s’affligea de n’avoir point été prévenu de l’arrivée de M. le sous-préfet, exposa les mesures qu’à la réception du moindre télégramme, il n’eût pas manqué de prendre, et expliqua que, malheureusement, l’omnibus de Briancourt, une entreprise fort mal menée, contre laquelle le gouvernement devrait sévir, se permettait de ne coïncider qu’avec les trains qui remontaient. Il remarqua, en manière de parenthèse, que l’administration était toujours beaucoup trop indulgente. Enfin il mit son fauteuil à la disposition de l’autorité départementale.

— Le train, dit-il en terminant, ne passe qu’à midi cinquante-neuf.

— Et il est à peine onze heures, soupira Firmin, qui, après avoir inutilement cherché un endroit où étancher sa soif, s’était rapproché de son maître.

— Y a-t-il loin d’ici à Briancourt ? demanda Bley.

— Cinq kilomètres six cents mètres.

— Diable ! N’importe, je marcherai.

— Et moi, monsieur le baron ? s’écria piteusement Firmin , qui , dans cette gare sans buvette, était près de se croire abandonné du ciel et des hommes. Quel pays! ajouta-t-il; mon Dieu, quel pays!

— Ne soyez pas ingrat, reprit le baron, que divertissait la consternation de son vieux domestique; l’autorité départementale serait en droit d’exiger que vous portiez ses colis à Briancourt. Mais non. Vous attendrez tranquillement l’omnibus qui vous conduira, vous et les bagages, à la sous-préfecture.

Ensuite, s’adressant au chef de gare qui prenait la liberté

d’ofirir « quelques rafraîchissements à M. le sous-préfet » :

— Je vous remercie infiniment, mais j’ai déjeuné tout à l’heure, répondit-il.

Et, s’étant fait indiquer la route, il partit de ce pied leste que Bergheim avait vanté.

Quand Bley se fut éloigné, le chef de gare rentra dans son bureau, et, sur le seuil, se retournant :

— Vous accepteriez peut-être un verre de cognac ? dit-il à Firmin.

— Ma foi, volontiers, très-volontiers. Mon déjeuner m’est resté sur l’estomac.

— Ce n’est pas à moi qu’il demanderait si mon déjeuner m’est resté sur l’estomac, le cancre ! grommela l’homme d’équipe en se laissant tomber sur un banc, à l’extrémité et au bord duquel s’était assise la vieille femme à demi cachée par le panier qu’elle tenait, des deux mains, sur ses genoux. — Voyez-vous, la mère, continua-t-il tout en bourrant sa pipe, il n’y a rien à faire avec ces aristocrates!

— Eh ! pauvre monsieur, c’est sûr, répliqua avec conviction la vieille. Dites un peu, ajouta-t-elle, lequel est-ce qui est notre sous-préfet ?

— Le meunier, pardi !

— Eh bien, l’autre ressemble mieux à notre ancien. Pourquoi celui-ci a-t-il des habits ainsi, en linge blanc?

— Pour que la farine qu’il volera ne s’y voie pas.

— C’est tout de même un joli homme.

— Comme vous ôtes une jolie femme, ricana l’homme d’équipe. C’est trop rance... Peuh! Pour Briancourt, c’est encore plus qu’assez bon ! A présent, la mère, suffisamment causé. Je veux dormir.

La station qui dessert Briancourt est située au milieu des champs, à deux kilomètres environ de la vieille route, à laquelle elle se relie par un chemin tiré au cordeau et qu’on appelle le chemin neuf. Au mois de juillet 1853, ce chemiu récemment ouvert justifiait son nom. Droit, large, correct et laid, revêtu d’une épaisse armure de gros gravier terreux, il s’allongeait entre deux fossés aux flancs jaunâtres et crevassés par la sécheresse. Çà et là, quelques herbes folles, filles égarées d’une prairie voisine, dressaient, au-dessus des cailloux, leurs têtes grêles et insolentes. En dehors de chaque fossé courait, en manière de palissade, un fil de fer soutenu par des pieux et déjà rompu en deux ou trois endroits. Les poteaux du télégraphe rayaient, de leurs ombres étroites, la route légèrement montante et dont la blanche et rugueuse surface semblait un lieu d’ébats pour le soleil. Aucun souffle, d’ailleurs, n’agitait ce jour-là l’air embrasé. Les épis qui jonchaient le sol n’étaient pas plus immobiles que ceux qui attendaient encore la faucille. Le feuillage argenté d’un peuplier solitaire au pied duquel dormaient des moissonneurs était silencieux.

— Gueux d’omnibus ! murmurait le baron mal protégé, par ses minces souliers vernis, contre les pierres aiguës qui lui mordaient les pieds.

En dépit du gravier et du soleil, il continua toutefois de marcher en avant, encouragé par la perspective d’atteindre bientôt la forêt sur la lisière de laquelle le chemin neuf rejoint la vieille route. Cette forêt couvre de ses futaies séculaires et de ses sombres fourrés une vaste étendue de pays, et, qu’elle ait dù ou donné son nom à la ville autour de laquelle elle forme un demi-cercle, s’appelle la forêt de Briancourt. Le bras qu’elle étend entre Briancourt et le ohemin de fer s’avance en un promontoire qui fait saillie de tous les côtés dans la plaine. En arrière de ce promontoire, elle se développe, aux regards du voyageur, en masses échelonnées et profondes qui, tantôt par un brusque retour, envahissent la campagne, tantôt, refoulées par delà les hameaux et les champs, semblent border l’horizon d’un étroit ruban bleuâtre tendu entre le ciel et le sol. La forêt de Briancourt servit d’asile aux Gaulois et à leurs dieux contre les légions et les divinités romaines; elle fut, à en croire la tradition, le théâtre des exploits cynégétiques de Charlemagne, et l’on parle encore, à Briancourt, des battues auxquelles, en l’an III, le citoyen Ardès, délégué de la Convention, forçait toute la population mâle à concourir. Après en avoir sorti une escadre, la République l’épargna, et aujourd’hui l’État, qui la possède en grande partie, s’y taille, sans qu’il y paraisse, deux ou trois navires par an. Avec ses larges clairières, scs dômes de verdure, ses roches moussues, ses petits ruisseaux qui vont, en serpentant et comme à regret, gagner l’Aulne, lequel, en dormant, la traverse; avec ses collines chenues et couronnées de cromlechs qui surgissent, pareils à des écueils, au-dessus de son océan de feuillage, elle s’étale aussi

Digitiz

paisible, aussi fière, aussi libre qu’au temps où les druides y venaient cueillir le gui sgcré.

Le chemin neuf entre dans la vieille route, perpendiculairement, en vainqueur, d’une allure méprisante. Les cartons de l’administration départementale renferment plusieurs études relatives à la rectiiication de cette vieille route que les ponts et chaussées ont condamnée, qui est sinueuse, étroite, ombragée, qui se jette dans la forêt, en ressort, s’y replonge, à l’aventure et sans méthode, et dont les côtés sont tapissés d’un gazon où les gardes champêtres se seraient dès longtemps fatigués d’empêcher les paysans de laisser paitrc leurs vaches, si les gardes champêtres se fatiguaient jamais de dresser des procès-verbaux. Jusqu’ici, en dépit des réclamations réitérées de M. de Balaguier, le représentant de Briancourt au conseil général, les études sont restées à l’état de projet.

— Voilà ce que c’est, dit le père Grappe, que de nommer un carliste !

Parvenu à la lisière de la forêt, le baron se retourna et salua le chemin neuf, d’un geste courtois, en adversaire bien né; puis il poursuivit sa marche, d’une main tenant son panama, de l’autre essuyant, avec son mouchoir, la sueur qui ruisselait sur son visage, foulant mollement et d’un pas ralenti l’herbe courte et touffue. Il se promenait ainsi, depuis quelques minutes, savourant l’ombre et la fraîcheur, lorsqu’il avisa une croix que les racines d’un chêne avaient à demi soulevée et qui penchait vers la route ses vieux bras noircis par les hivers; il s’assit au pied de cette croix, sur un petit tertre que formait le renflement d’une racine. Là, laissant errer ses regards

U A MARQUISE DE CLÉROI.

et ses pensées, contemplant le cliemin qui se glissait, gris et doux, entre ses deux ceintures vertes et que le soleil, tamisé par le feuillage, tachetait d’étoiles d’or, bercé par le gazouillement d’un filet d’eau bruissant dans la gaine étroite et profonde que les pluies d’automne lui avaient creusée, aspirant à pleins poumons la limpide et subtile haleine des grands bois, il se prit, lui, le vétéran bronzé par trente années de monde, à réver et à se souvenir. Il sentit comme un souille de jeunesse passer sur son front, et se rouvrir dans son cœur des cicatrices qu’il croyait à jamais fermées. La forêt déserte et muette se peuplait, à ses yeux, d’ombres chères, et il y entendait le concert oublié des voix aimées et dès longtemps éteintes. Il revoyait l’aube lointaine et confuse, écoutait les premiers jours pleurer leur divine chanson et, d’une âme attendrie, se redisait à lui-méme le récit de ce songe qui s’appelle l’enfance.

Une voiture qui s’avançait d’un grand train, avec le léger crépitement particulier aux équipages à deux roues, dissipa le rêve. Solide d’apparence, mais aux combinaisons de couleurs téméraires et fâcheuses d’enjolivures, cette voiture était attelée d’un vigoureux cheval noir, qui battait la route de son trot précipité. Le fouet au repos, les rubans cramoisis de son petit chapeau de paille claquant par la rapidité de la course, un jeune homme, en veste de toile grise, tenait, d’une main ferme, des rênes tendues comme les cordes d’une contre-basse. En passant devant M. de Bley, c’est-à-dire devant une tache blanche sur du vert, le cheval, effrayé, fit un brusque écart suivi de deux ou trois bonds, mais fut aussitôt ramené avec une hardiesse

et une sûreté qui arrachèrent au spectateur de ce court débat un énergique bravo. Le jeune homme, qui avait arrêté sa voiture, entendit l’exclamation approbative dont il était l’objet; il se retourna, et, louchant du manche de son fouet l’aile de son chapeau :

— Monsieur, cria-t-il, vous rendriez-vous par hasard à Briaueourt ?

Le baron s’approcha aussi vite que le lui permettaient ses jambes enroidies par la halte.

— Parbleu ! fit-il, non-seulement je m’v rends, mais je me rends. M’être reposé m’a fatigué et vous me voyez prêt à accepter la place que vous avez l’intention de m’offrir. C’est bien cela? ajouta-t-il en riant.

Le jeune homme s’inclina en manière d’assentiment.

— Seulement, prenez garde ! poursuivit-il tout en contenant de la voix son cheval, qui frémissait dans les brancards.

Avec une agilité qu’on n’eût pas attendue d’un homme de son âge et de sa démarche, le baron sauta dans le cabriolet.

— Trop tard, mod bon ; j’y suis, dit-il, en façon de réponse à un violent mouvement en avant du cheval poussé par la secousse imprimée à l’équipage, et qui, cette fois, n’étant plus retenu, partit comme un trait.

— Ma foi, monsieur, reprit le jeune homme, je vous fais mille excuses; mais Nègre est plus accoutumé à la selle qu’au harnais.

— Mille excuses ? interrompit M. de Bley. Comment donc ! c’est moi qui vous dois mille grâces. Sapristi ! coutiuua-t-il, la frété est bonne, si elle n’est pas commode; de

la branche, du bouquet, et quelle allure ! Recevez-en mon sincère compliment. Où cela a-t-il été élevé '/

— Chez mon père, à quatre pas d’ici.

— Et votre père s’appelle ?

— Le commandant Morgan.

— Et chez votre père?

— Un nom de fantaisie : Champ-d’Asile.

— Eh bien, si jamais l’empereur me fait l’honneur de s’adresser à moi pour lui procurer un cheval, je me rendrai à Champ-d’Asile, j’offrirai deux cents louis de Nègre et il ne dépendra que du commandant Morgan que l’empereur soit monté comme un gentleman. Chasse-t-il? Votre cheval, j’euteuds.

— Non. Nous n’avons malheureusement pas de chasse à courre.

— Tant pis ! Le pays doit être bon.

— Admirable ! le premier pays du monde ! Allez, il se tire plus d’un joli coup de fusil dans cette forêt. Autrefois, du temps des marquis de Varanne, nous avions un des plus beaux équipages de France. Je n’ai pas connu ce temps-là, continua le jeune homme avec uu soupir ; et aujourd’hui...

— Les Varanne, demanda le baron, avaient donc des propriétés dans le département ?

— Ils les ont encore. Vous ne le saviez pas ? Et moi qui vous prenais pour M. Corbier.

— Vraiment ! Ah ! vous connaissez M. Corbier?

— Vous voyez bien que non, repartit Morgan ; mais, à Varanne, ils attendent d’un jour à l’autre leur maitresse, qui a quitté son château à l’âge de six mois et n’y est ja-

mais revenue. Voilà pourquoi je me suis figuré que vous étiez l’oncle de la marquise Olga. Les étrangers sont si rares chez nous. Vous ne m’en voulez pas?

— Diable ! il n’y a pas de quoi. Mais attention ! s’écria vivement M. de Blev : Nègre me parait profiter de notre causerie pour regarder à droite, et ne s’aperçoit pas qu'à gauche nous avons un fossé. Au reste, il s’en apercevrait, que ce.serait probablement la même chose. — Décidément, poursuivit-il à demi-voix et tandis que Morgan appliquait une correction au cheval, le gars me plaît ; il a la main bonne, l’œil franc, le sourire honnête et des gants.

— Maintenant, fit paiement le jeune homme. Nègre comprend qu’il y a un fossé à notre gauche.

Et, après un moment de silence, reprenant la conversation au point où elle avait été interrompue :

— Mais vous, monsieur, fit-il, vous connaissez M. Corbier ?

— J’ai cet avantage.

— Et sa nièce ?

— J’ai cet honneur.

— Est-ce vrai, ce qu’on dit d’elle ?

— Si l’on dit qu’elle est charmante, c’est vrai.

— On assure qu’elle n’a pas de cœur.

— Mon cher monsieur Morgan, repartit sévèrement le baron, quand votre blé revient du moulin, il en revient son et farine, et, fût-il le meilleur blé du monde, si vous le semez alors, si vous l’arrosez et si, ne voyant pas verdir votre champ, vous dites : « Ce blé ne vaut rien, » vous me donnerez une mince opinion de vos connaissances

agronomiques. Eli bien, le cœur de mademoiselle deClérol a passé par les meules.

— Ou assure cependant, reprit Michel, qu’elle chasse du matin au soir.

— Farine. Et après?

— Qu’elle fume.

— Farine. Après ?

— Qu’elle tire au pistolet.

— Encore farine. Après, après ?

— C’est tout.

— Et, en tout cela, où est le crime, je vous prie?

— Le crime? En vérité, je ne le sais trop; seulement, chez une jeune dame, des manières d’homme...

— Dites de gentilhomme, interrompit le baron. Au demeurant, poursuivit-il, je suis charmé de voir qu’il passe dans votre pays plus d’étrangers que vous ne me l’aviez donné à entendre; car enfin les méchancetés ne voyagent pas toutes seules.

Le ton ironique du baron froissa Morgan, qui, avec une certaine hauteur :

— Mon Dieu, monsieur, répondit-il, je n’ai pas voulu vous offenser, et je ne vous contredirai point. Ce que je vous ai rapporté m’a été conté par le garde forestier de Varanne, Marion, qui le tenait de la sœur de M. de Balaguier. M. de Balaguier est fort lié avec M. Corbier. Quant à moi, la chose m’est indifférente. Je n’ai jamais vu et je ne verrai jamais la marquise Olga. Je ne suis qu’un paysan.

— Touché ! s’écria M. de Bley. — A présent, mon ami, ajouta-t-il d’une voix radoucie, nous sommes quittes.

LA MÀRQüISK DK CLÉROL

Toutefois, j’ai ma vengeance en poche. l'uisque madame de Clérol va venir habiter ce canton, vous la verrez, et, puisque vous la verrez, vous deviendrez son adorateur.

— Moi ? L’adorateur de la lune peut-être, riposta en riant le jeune homme; mais l’adorateur de mademoiselle de Varanne ou de mademoiselle n’importe qui? Ah ! pour le coup, monsieur, vous ne me connaissez pas.

Des deux yeux de mon amie Dieu sauve renards et loups!

Mais, moi, j'aime à la folie Son regard obscur et doux.

L’éclat de sa voix chérie.

Les lueurs de son courroux;

Oui, moi, j’aime à la folie Mon bon fusil à deux coups.

A fille blonde ou bien brune,

Vous qui, faisant les yeux doux,

Adorez le clair de lune,

Je l'adore autant que vous.

Seulement, jamais ma belle Ne manque le rendez-vous.

C’est ma maîtresse fidèle,

Mon bon fusil à doux coups.

Cette chanson, dont je vous épargne les autres couplets, a été composée pour votre serviteur.

— Et, si je ne me trompe, par lui, reprit M. de Bley. Dame, pour un Hippolyte, vous dénichez assez joliment la rime. Eh bien, je vous annonce qu’avant la chute des feuilles, vous versifierez des sonnets et des élégies; vous

savez, la profondeur des bois, le murmure des ruisseaux, l’azur du ciel, les étoiles, et cætera ! Vous avez beau rire; nous verrons qui rira le dernier.

En ce moment, la voiture franchissait l’endroit où, par un dernier détour, le chemin se jette dans la petite plaine au milieu de laquelle fument les trois ou quatre cents feux de Briancourt. Fertile et retirée, cette plaine forme une anse profonde dans les bois qui la bornent de trois côtés et qui, s’élevant légèrement en amphithéâtre autour d’elle, la protègent, de leurs dunes vertes, contre les vents du nord. L’Aulne y promène paresseusement son étroit sillon d’argent, où un pont en circonflexe reflète, depuis des siècles le croissant de son arche unique. La ville sommeille à quelques pas de la rivière, à qui elle tourne son dos décrépit et badigeonné de toutes les couleurs de l’arcen-ciel. Avec ses tons éclatants, ses excroissances tapissées de lierre, ses protubérances lézardées, ses arrière-escaliers en guenilles, ses balcons de bois branlants, ses toits lourds et pointus coiffés de cheminées difformes, elle se présente aux regards en un amas confus et pittoresque au-dessus duquel un vieux clocher de pierre allonge son col bizarrement échancré.

— C’est là Briancourt ? dit le baron.

— Oui, repartit Morgan, et, dans cinq minutes, nous y serons. Où faut-il vous conduire ?

— Je ne voudrais pas vous déranger de votre route ; mais c’est à la sous-préfecture que j’ai l’intention de descendre... Cela vous étonne ?

— Peut-être ignorez-vous que nous n’avons pas actuellement de sous-préfet?

ni iiîrîsnjyeoogl

— Bah !

— Ni de sous-préfecture ?

— Diable !

— On est en train de réparer la maison. Je le sais : nous avons fourni les bois.

— Voilà qui est fort désagréable. J’irai donc à l’hôtel. Y a-t-il ici une auberge passable ?

— Vous ne serez point trop mal chez le père Grappe, à VÉcu de France. C’est à VÉcu de France qu’a logé, pendant près d’une année, M. Baume, votre prédécesseur ; car je crois deviner que j’ai l’honneur de parler à M. le souspréfet.

— A lui-même, en personne, au successeur de M. Baume. Uno avulso...

— Non déficit aller , murmura Morgan.

M. de Bley jeta un regard de surprise sur son compagnon de route.

— Mon Dieu, oui, reprit le jeune homme, j’ai lu Virgile, grâce aux leçons de M. Cabouat.

— Cabonat ? Ce nom-là ne m’est pas inconnu. Qu’est-ce donc que M. Cabonat ?

— Le dernier chapelain des marquis de Varanne, actuellement et depuis vingt ans environ curé à Varanne-le- Bourg; le premier des hommes, quoique bien arriéré en politique. Il a été, ma foi, le seul, dans l’arrondissement, à pleurer M. Baume, qui lui avait pourtant fait plus d’avanies qu’à personne; mais il est la bonté incarnée. On le dit très-savant. Toujours est-il que le peu que je sais, je le lui dois, comme aussi le peu que je suis. Vous me per-

mettez, monsieur, de le signaler à votre estime, à votre respect, à la bienveillance du gouvernement?

- Je prends bonne note de cette recommandation. Mais vous-même, mon cher ami, tâchez de me procurer quelque occasion de vous servir. Voyons, en quoi puis-je vous être utile ? Je vous prie, pas d’hésitation !

— Eh bien, fit Morgan en tirant de la poche de sa veste un pli qu’il tendit au baron, voici un permis de chasse que je désire renouveler. Ma requête a l’apostille du maire; ainsi je suis en règle. Je vous remercie. En vous chargeant de ces papiers, vous m’obligez beaucoup. Je n’aurai pas à m’arrêter en ville, et justement je me trouve aujourd’hui

pressé de retourner chez moi.

Votre permis sera mon début, dit majestueusement

M. de Blev; avant que le soleil soit couché, je vous signe un bon sur tous les lièvres et les perdreaux de France et de Navarre. J’espère...

Ici, le roulement du cabriolet sur le pont couvrit la voix du baron, qui n’acheva pas la phrase commencée et se tint coi, les lèvres et les poings serrés, taudis que Nègre gravissait et redescendait à pleine course les escarpements do ce pont, dont l’ingénieur du département, personnage sérieux et facétieux, aimait à répéter que ce n’était point un pont aux chevaux, mais bien un pont aux ânes.

Au bas du pont, une patache, qui débouchait de la ville, tenant le milieu de la chaussée, obligea Morgan à ranger son équipage. Cette patache était traînée par deux haridelles efflanquées et résignées qui, au tintement monotone de leurs grelots, trottinaient dans des harnais rapiécés. Sur le siège se prélassait un garçon à la physionomie

épaisse, en bras de chemise, et dont les sabots bâillants laissaient voir les gros pieds osseux et paresseux.

— Eh! l'ami! cria Morgan, tirez-vous donc de côté! Vous allumerez votre pipe plus tard ! Le patron, continua-t-il, aura de vos nouvelles. C’est la seconde fois que je vous prends à avoir vos rênes attachées.

— Crainte que les bêtes ne s’emportent, répondit avec un gros rire le manant, qui profita de l’occasion pour détacher à ses coursiers un coup de fouet et un juron.

— Arrêtez ! fit une voix sortant des profondeurs de la patache, à la portière de laquelle parut une large bonne figure colorée et encadrée dans des favoris noirs.

— Ho ! grommela le cocher.

Les deux chevaux s’arrêtèrent court.

— Monsieur Michel ! reprit le voyageur aux favoris noirs ; monsieur Michel !

Morgan se retourna vers la patache, qui l’avait déjà dépassé.

— Comment! c’est vous, monsieur Jeaudiu ? dit-il. Vous partez quand j’arrive ? Et mon père qui vous attend !

— Désolé de fausser compagnie au commandant, monsieur Michel ! mais je n’ai jamais une minute à moi. Je vous ai écrit une lettre que vous trouverez à VÉcu. Je ferai prendre les bœufs après demain, sans faute. J’aurais bien mieux aimé les aller prendre moi-même et vider une de ces vieilles bouteilles du petit caveau à la santé du commandant et à la vôtre, monsieur Michel. La santé est bonne, monsieur Michel ? Allons, tant mieux ! Et le commandant se conserve ? Allons, tant mieux ! Et ce coquin de Jeau Gourme ? On n’a pas besoin de demander de ses

nouvelles, à celui-là ? Il nous enterrera tous. Allons, tant mieux !

— Si nous manquons le train, vous ne direz pas que c’est ma faute! interrompit le cocher.

— Pierrot a raison. Allons, monsieur Michel, bien le bonjour, et mes salutations au commandant ! A présent, en avant marche ! Si nous sommes à temps, il y ? vingt sous pour toi.

— Hue! vociféra Pierrot en secouant ses rênes. Iluedonc!

Et, comme les chevaux, après quelque hésitation, reprenaient leur trottinement :

— Fichues rosses! ajouta-t-il. Mais attendez seulement que j’aie astiqué la mèche de mon perpignan!

— A une autre fois! cria Morgan en lâchant Nègre, dont la queue commençait à frétiller d’une façon inquiétante et qui s’élança dans la rue, à l’effarouchement général d’un troupeau d’oies qu’une petite fille poussait devant elle.

— Il parait, dit gaiement le baron, que vous êtes comme moi. Nous avons l’un et l’autre fait une course en blanc.

— Monsieur, reprit sur le môme ton le jeune homme, parlez pour vos habits. Quant à moi, je me félicite d’avoir eu l’honneur de vous conduire et de vous conduire à bon port, puisquç nous voici arrivés. — Holà! quelqu'un! appela-t-il.

Le baron jeta un regard anxieux sur la haute maison noire devant la porte de laquelle le cheval s’était instinctivement arrêté. Au fond d’un corridor pavé où des poulets semblaient trouver une abondante nourriture, se dressait un obscur et froid escalier de pierre. Par cet escalier descendaient pèle-méle le cliquetis des verres, le brouhaha

des voix avinées, le sifflement des fritures et en chaudes bouffées les émanations des fourneaux.

— A bon port! soupira M. de Bley. Hélas! that is the question.

— Holà! quelqu’un! répéta Morgan.

Et, personne ne venant :

— Il y a fête là-haut, poursuivit-il ; le père Grappe est un malin qui se tient d’ordinaire devant sa porte, a l’œil au guet et ne se fait pas appeler deux fois; mais, quand par hasard il rentre dans sa vieille casaque de cuisinier, ce qui lui arrive deux ou trois fois l’an et seulement aux grandes occasions, il n’entendrait pas un coup de canon. Je m'en vais le chercher et vous l’amener.

Ce disant, le jeune homme remit ses guides au baron, sauta prestement à terre, en passant salua Nègre d’une caresse et d’un mot d’amitié, et s’enfonça d’un pas rapide dans l’allée ténébreuse de VÉcu impérial de France.

— Agile, svelte, prompt!... le drille a de la distinction, beaucoup de distinction, murmura M. de Bley ; il a même de la race. Allons un peu aux renseignements.

Et, dépliant le permis de' chasse que Morgan lui avait confié, il lut à demi-voix :

— « Morgan (Michel), propriétaire, vingt-sept ans, uu mètre quatre-vingts centimètres, cheveux noirs bouclés, yeux bleus, barbe noire, front haut, moyen... moyenne... ovale... » Pas de signe particulier. Ce portrait est d’un grand artiste, ajouta-t-il en serrant le papier dans son portefeuille ; mais pourquoi diable mon administré a-t-il des rubans rouges à son chapeau? fl trouve cela joli, apparemment. Ah! la province!

Et, ramené par cette dernière réflexion au sentiment de sa propre infortune, regardant la rue courte, silencieuse verdâtre, à l’extrémité de la laquelle, installée au beau milieu du pavé, une vieille femme épluchait des légumes, qu’un gendarme assis en face d’elle arrangeait dans un panier :

— 11 y a pourtant, dit-il avec amertume, une loi qui défend d’enterrer les gens avant qu’ils soient morts.

En ce moment, Morgan reparut, accompagné d’un gros homme à la face réjouie, poussif, haletant -et dont un vaste tablier blanc fort maculé enveloppait comme dans un sac les formes massives. Sans égard pour son obésité, ce gros homme s’inclina jusqu’à l'essieu du cabriolet, et, d’un e voix essoufflée :

— Monsieur le sous-préfet, balbutia-t-il, c’est bien de l’honneur, c’est un immense honneur! Malheureusement, la fatalité... Croyez que, s’il ne dépendait que de moi, j’enverrais à tous les diables cette noce de malheur. Je suis connu par mou dévouement au gouvernement. Jamais, à aucune époque, l’administration...

— Pardon de vous interrompre, fit Morgan.

Et, s’adressant au baron :

— Permettez-moi, continua-t-il, de vous expliquer la chose. M. (frappe se trouve dans la douloureuse impossibilité de vous recevoir, ayant à nourrir, à abreuver et à héberger une noce qui l’a arrêté, lui et son hôtel. Je ne crois pas quedans Briancourt vous puissiez, ailleurs qu’à VE eu de France , être convenablement logé. En conséquence, voici ce que je prends la liberté de vous proposer. Mon père attend un convive qui devait passer vingt-quatre

heures sous notre toit. Vouiez-vous nous faire l’honneur de le remplacer?

— Cet excellent M. Jeaudin ï Pourquoi pas? s’écria joyeusement M. de Bley. Par exemple, je ne m’engage point à emmener les bœufs. Mais, j’y songe, et mes fonctions?

Morgan sourit.

— Il y a tantôt deux mois, dit-il, que la ville est privée de son sous-préfet.

— Et qu’elle ne s’en porte pas plus mal pour cela, hein? Mon cher ami, je suis à vos ordres. Seulement, je désirerais prévenir mon valet de chambre, que j’ai laissé avec mes bagages, à la gare où il attend l’omnibus.

— Rattrapons donc l’omnibus, repartit Morgan en remontant dans le cabriolet; cela ne sera pas difficile.

— A propos, monsieur Michel, reprit l’aubergiste, voulez-vous dire au commandant que j’ai reçu sa lettre et que j’exécuterai sa commission?

— C’est bien, c’est bien, répondit le jeune homme, qu’absorbait le soin de retourner sa voiture sur le pavé bombé et glissant.

Puis un léger claquement de langue, et Nègre partit, faisant jaillir les étincelles sous ses fers, tandis qu’avant de regagner ses casseroles, le père Grappe se confondait une dernière fois en excuses, en regrets, en protestations et en courbettes.

A madame la baronne de Bois-Guèanl. Vichy.

Briancourl, ce 16 août 18S3.

Savez-vous, ma chère cousine, que je m’y fais ? J’ai déjà la majesté voulue; mon langage est prudent, mon sourire est profond. L’uniforme, à ce que prétend. Firmin, me rajeunit. Je suis le personnage important de la ville, et je n’en ignore. Voilà pour le moral. Quant à la partie matérielle de ma charge, j’ai un secrétaire qui fait tout et qui ne fait rien, attendu qu’il n’a rien à faire. Malheureusement, il ne peut pas aller dîner à ma place chez M. de Balaguier.

Le Balaguier, dont je ménage la vanité, qui est excessive, et les vins, qui sont exécrables, est un grand sec, flanqué de deux sœurs, qui ont dès longtemps doublé le cap des tempêtes, et d’un fils qui porte des gilets brodés. Tout cela se dit allié aux Varanne, est très-fier de l’auguste nez bourbonien du chef de la famille, joue au boston, — le père avec dignité, les demoiselles avec rage, le charmant Anatole avec mépris — et a fait au gouvernement l’honneur de se rallier à lui. Firmin trouve les Balaguier des gens très-bien, et ne comprend pas que je leur préféré les Morgan.

Vous et moi, ma cousine, nous avons rencontré cent fois le commandant Morgan, un petit homme, au parler

, bref, à la moustache blanche, aux cheveux taillés en brosse, maigre, droit, décoré, vieux soldat revenu de tout, sauf de ses illusions, et bon comme le pain que ses champs lui fournissent. lia posé l’épée en 1815; il l’aurait posée hier que ce serait absolument la môme chose ; il est toujours au lendemain de Waterloo. Vous voyez bien que vous connaissez cet homme-là. Mais qui vous ne connaissez pas à coup sûr, c’est le lils du commandant, un brun, vif comme la poudre, fort comme un Turc, naïf comme un enfant, joyeux comme un pinson, et dont l’unique bonheur est de courir les bois du matin au soir; d’ailleurs, très-bien de sa personne, dirait Malfé. Figurez-vous, si toutefois vous pouvez vous le figurer, un Gustave de Laïta candide. C’est par hasard que j’ai fait la connaissance de Michel Morgan ; mon héros a été baptisé Michel, en mémoire du « brave des braves. >• J’ai écrit mon héros. Soit. Par sa physionomie, il in’a tout d’abord pris et, ma foi, il m’a gardé.

Il faut vous dire que, le jour de mon entrée dans ma capitale, je risquais fort découcher à la belle étoile, si je n’avais dû à la mienne (d’étoile) de rencontrer Michel et d’ôtre par lui mené à Champ-d’Asile. Que pensez-vous, madame, de ce nom-là ? Voyons, cherchez. Ne vous rappelle-t-il rien ? Pour moi, il m’a d’un seul coup d’aile reporté dans le haut salon solennel de votre tante la chanoinesse, au milieu des grands-parents penchés en silence, les uns sur leurs cartes, les autres sur leurs métiers à broder, alors que, vous mettant sournoisement au piano, vous me forciez à entonner la dernière chanson de •Béranger: T'en souviens-lu? — Pardon. Vous en souvenez

vous ? Ah ! nos belles espiègleries et ces dîners de famille si redoutés, qui nous les rendra ? J’y prendrais un plaisir extrême; et vous? Hélas ! maintenant, les ennuyeux, c’est nous! Quel malheur, ma cousine, que vous n’entendiez pas le latin, et qu’une citation d’Horace arriverait ici à point, pour clore ce paragraphe relatif à des souvenirs qui me sont bien chers, puisqu’ils me rapprochent do vous.

Mais assez philosophé au sujet du nom gravé sur les piliers massifs qui font sentinelle à l’extrémité de l’avenue du commandant Morgan. Passons à Champ-d’ Asile luimême. Le champ est un pré, entouré d’une haie robuste, tapi entre un repli de l’Aulne et les grands chênes féodaux des Varanne. L’asile est une maison blanche, aux volets verts, au porche rustique, basse, longue, revêtue de chèvrefeuille, et qu’une façon de galerie couverte en hangar relie aux bâtiments de ferme. On y mange, on y boit, on y dort bien. On y est, à la vérité, réveillé de grand matin par les mugissements des bœufs, par les clochettes mutines des génisses, par les galops fantasques des poulains, par ces mille cris d’hommes, d’animaux et d’essieux qui, à la campagne, saluent l’aurore; mais on est rebercé dans un doux sommeil par la mélodie cadencée des fléaux. A qui secoue les séductions de la mollesse et ouvre sa fenêtre, les parfums des matinées d’été, les troupeaux traçant leur sillage dans la rosée, le ciel en feu, le soleil brisant ses premiers rayons sur les cimes des bois et, pareille à un clairon levé pour sonner la diane, la flèche aiguë de la chapelle de Varanne jetant dans l’espace ses volées de

sons joyeux et ses gerbes d’étincelles. Et maintenant que je vous ai raconté l’Arcadie, rassurez-vous : je pose mes pipeaux.

Dans l’Arcadie, ô Calypso ! on respecte autant que vous le baromètre, et beaucoup plus que vous le gouvernement. On y croit en Dieu et en la grande armée. Mes Arcadiens, au demeurant, sont de qualité. C’est à travers un aïeul fidèle aux Stuarts, qu’ils descendent d’ûn roi d’Irlande. Inclinez-vous, baronne ! Ils sont venus en France avec Jacques II, et avec lui ils y sont restés. L’Anglais confisqua le plus clair de leurs biens. Ce que l’Anglais avait commencé, un Écossais l’acheva, et Law compléta la ruine des Morgan, dont la fortune fut, en un matin emportée par le Mississipi. Aussi Rousseau n’eut-il pus de plus fervent disciple que le Morgan de la seconde moitié du xviii 8 siècle. Quant au Morgan actuel, après les Cent-Jours, pour employer son expression, il se dispersa et s’en alla, dans je ne sais quelle ville de la Suisse, ouvrir une salle d’escrime. Plus tard, il épousa la fille d’un ancien frère d’armes et, au bout d’un an de mariage, la perdit. Ce fut à cette époque que la mort d’un parent éloigné fit de lui un propriétaire foncier. Il boucla aussitôt sa valise et partit pour Champ-d’ Asile, d’où il n’a plus bougé, emmena rit avec lui son fils, alors figé de quelques mois, et Jean Gourme. — Pcrmettez-moi, madame, de vous présenter mon ami Jean Gourme.

Il est long, il est maigre, il est tanné, bistré, osseux, noueux et taciturne. Il ne possède qu’un bras, mais quel bras! Et, à l’extrémité de ce bras, quel poing! Il a, comme le commandant, la moustache blanche et touffue,

56 LA MAROUISE DE CLÉROL

les cheveux coupés à ras le cri! ne. Sa redingote des jours fériés est du même drap bleu que celle du commandant, moins usée toutefois, parce qu’elle est moins souvent endossée. Au moral, un de ces hommes nés pour être chiens. Dieu est Dieu et le commandant Morgan est son prophète. Le culte rendu au père se transforme, à l’égard du fils, en une tendre et maternelle adoration. Jean Gourme ne sait ni lire ni écrire; mais, pour mener les bœufs ou les ouvriers, pour dresser un cheval ou un valet de ferme, pour tenir une épée, pour regarder en face un ami ou un ennemi, pour aimer enfin qui il aime, je le soupçonne de n’avoir pas son pareil. C’est grâce aux leçons de Jean Gourme que, sans être jamais sorti de son trou, Michel est devenu passé maître dans l’art de franchir un fossé ou de dépécher un homme.

A Champ-d’ Asile, nous avons aussi le casuel. Les hôtes d’aventure, tels que certain sous-préfet de votre connaissance, madame, et de la mienne; les amis, les voisins qui arrivent à l’heure du diner; ainsi le curé, actuellement en voyage ; du reste, un vieillard qui a jadis appartenu aux Varanne et qui, depuis quelque vingt ans, appartient aux pauvres; encore M. Marion, un forestier fort entendu dont le grand mérite est d’être le père de mademoiselle Rose. Je suis tout uniment amoureux fou de mademoiselle. Rose ; malheureusement, elle ne me le rend pas, et, quand elle me regarde, c’est parce que je me trouve sur la ligne visuelle allant de ses yeux — Dieu, quels yeux ! — à Michel. Il y a là le texte d’une idylle, mais je ne crois pas que l’idylle y soit encore. Quant à moi, je me console de mes chagrins en m’en allant, avec Jean -Gourme, pêcher de petites

truites dont je ne vous parlerai pas, tant je me sens incapable de les louer selon leurs vertus.

Puis savez-vous quoi ? Ce matin, nous voyous entrer dans notre cabinet Corbier, Corbier en personne, Corbier en chair et en os, surtout en chair, selon sa coutume. Il nous embrasse sur les deux joues et nous le lui rendons. Puis nous causons. Dame, le pauvre homme n’est pas coûtent.

— J’ai su par Marion, nous a-t-il dit, que vous avez visité Varan ne, je n’ai donc pas à vous apprendre en quel état est le château. Eli bien, nous y sommes jusqu’au premier de Pan. Quand il pleut dans ma chambre, je me console en pensant qu’il y neigera. Ma nièce va essayer de tuer des loups, et, moi, je vais essayer de tuer le temps. Je ne sais qui de nous deux réussira le mieux dans son entreprise, mais je parierais pour Olga.

— Vous voilà bien à plaindre ! lui ai-je répondu ; vous avez un des plus beaux châteaux et, sans contredit, la plus charmante nièce de France, une santé de fer, une conscience d'or et un ami pour vous aider.

— A faire quoi?

— Parbleu ! à tuer le temps.

— C’est convenu, a repris Corbier, je suis un ingrat; mais ligurez-vous que je ne vous savais pas ici. C’est Balaguier qui, tout à l’heure... Etc.

Ainsi se fait que demain je dîne à Varanne.

J'ai dit. Soyez indulgente à mon bavardage. Le bien volé a un si grand charme! et songez que, pour causer avec vous, j’emploie le papier, la plume et le temps du gouvernement. Quant à vous, ma cousine, je ne vous

demanderai pas de tailler votre plume. (Jui oserait conseiller ù Roland d’aiguiser son épée? Mais écrivez-moi. Mieux encore : exécutez votre promesse et venez me voir. J’ai à vous offrir un boslon, des loups, des truites, un château, une chaumière et le cœur de

PIERRE DE BLEY.

Comme elle s’était levée de grand matin ; comme elie avait fait, dans les bois, une promenade de deux heures, suivie d’un rude et rapide retour au galop à travers champs ; comme un châle tendu eu guise de rideau, devant l’unique et étroite fenêtre, barrait le passage à la lumière dont seulement quelques filets furtifs sc faufilaient, par la profonde embrasure, jusque dans la chambre où ils répandaient une clarté grisâtre ; comme les épaisses murailles avaient gardé captif l’air frais de la nuit; comme, à cette heure de midi, aucun bruit, venant à elle du dehors, ne troublait le silence de sa retraite, elle s’endormit à la neuvième ' page de Vanity Fair. Échappant ù la petite main qui ne le retenait plus, le volume glissa lentement le long d’un des plis de la mousseline et s’en alla tomber sur le museau d’un lévrier d’Écosse dont le dos frisé servait de coussin à des pieds qui eussent chaussé les pantoufles de Cendrillon. Wallace repoussa d’un mouvement léger le chef-d’œuvre importun, tourna un instant vers sa mai-

tresse ses grands yeux doux et humides; puis, allongeant de nouveau sa tète edilée sur le plancher, reprit son sommeil interrompu. Félicie posa délicatement sur une table le chapeau qu’elle venait de brosser, et, à travers le chapeau, le cravache; elle releva une robe d’amazone qui gisait, toute crottée, dans un angle obscur de l’appartement; elle ajusta avec une épingle un pan rebelle et recoquillé du rideau improvisé, et, comme elle se retirait sur la pointe du pied, elle s’arrêta pour regarder, elle aussi, sa maitresse.

L’or cendré des beaux cheveux d’Olga se détachait sur le cuir noir du vieux fauteuil dont un écusson, sculpté dans le chêne, couronnait le haut dossier. Témoin muet des jours d’autrefois, glorieux emblème d'une race éteinte, cet écusson, sur lequel papillonnait un rayon de soleil, semblait protéger la petite tête blanche de la dernière descendante des Varan ne.

Ou’ils sortent donc de leurs cadres vermoulus, qu’ils viennent contempler leurenfant, tous ces ancêtres dout les portraits serrés assombrissent la grande salle du château. Elle est bien de leur sang, cette jeune femme au visage pâle, aux traits si lins rendus imposants par l’immobilité, aux lèvres minces entr’ouvertes par un frais sourire, au front pur et fier, aux longs cils baissés, projetant leurs ombres bleues sur des joues de marbre. Avec son peignoir blanc, par ce demi-jour, dans cette chambre aux lambris antiques et sévères, on eût dit d'Olga quelque dame blanche de Yaranne, quelque châtelaine attendant depuis des siècles, dans sa tour, le chevalier qui ne reviendra pas.

— Voilà, murmura Félicie, comment monsieur devrait faire peindre madame.

Bien que fort naturelle, la réflexion de la femme de chambre se rapportait à une circonstance qui mérite d’être citée. Des nombreux portraits qui existaient en 1853 et qui, sans doute, existent encore aujourd’hui, de madame de Clérol, deux sont des chefs-d’œuvre; mais aucun n’est ressemblant. Or, cela tient, paralt-il à la nuance et à l’éclat très-particulier des yeux d’Olga. Ce point, du reste, se trouve éclairci d’une façon assez pittoresque dans la page suivante, détachée du calepin de M. Corbier :

• Paris, 7 mars 1332.

*> Ce matin, Feld, devant qui, cédant à mes sollicitations, Olga avait déjà posé pendant dix jours consécutifs, Feld a balafré sa toile et jeté brutalement ses pinceaux.

*• — Ma foi, monsieur, m’a-t-il dit, j’y perds mon latin, et cependant, sans me vanter, j’en sais autant qu'un autre, de latin. Mais aussi, a-t-il continué en se croisant les bras et en regardant fixement son modèle, faites-moi le plaisir de considérer un peu ces deux yeux-là. Voyons! Sont-ils bleus? sont-ils gris? sont-ils verts? Le vert, le bleu, le gris dont ils sont faits est-il pâle? est-il doux? est-il brûlant? Réponse, s’il vous plaît. Bon! à présent que madame se met à rire, j’allumerais ma pipe avec sou regard. Eh bien, ce regard qui illumine tout l’atelier, tout à l’heure il coulait en pluie à travers les cils. Que voulezvous que j’y fasse? Je ne saurais peindre quinze personnes

en uue figure. Je n’ai pas donné une touche juste. Renoncez donc à ennuyer votre nièce et, pour l’avenir, épargneznous, à nous autres pauvres diables de barbouilleurs, l’humiliation d’avoir à confesser notre impuissance. Quant à vous, madame, a-t-il ajouté en s’adressant à Olga, recevez mes sincères excuses, aussi l’expression de mon admiration très-désintéressée. Phidias vous eût sculptée. Raphaël vous aurait peinte. Mais nous sommes au xix° siècle et nous ne savons plus croire aux déesses ni aux madones. Après cela, je n’ai pas d’objection à vous faire, comme Haydon a fait Napoléon, tournant le dos, un tableau qui s’est vendu trois cents guinées ! Vous avez cependant avec Napoléon cette différence, que même un Anglais aimerait mieux vous regarder en face.

» Ainsi s’est terminée notre onzième et dernière séance. Le discours de Feld a beaucoup diverti Olga ; moi, je l’ai trouvé un peu libre, mais il m’a donné à penser. Le caractère et le regard de ma nièce n’offrent-ils pas de grandes analogies? Dieu garde la pauvre enfant ! »

On comprend maintenant pourquoi, en voyant sa maitresse les yeux fermés, Félicie, à qui le propos avait été raconté, disait : ■< Voilà eoinmeut monsieur devrait faire peindre madame. »

Olga, du reste, ne dormit pas longtemps. Elle fut réveillée en sursaut par un bruit à la fois rauque et strideut qui se faisait au-dessus de sa tète. On eût dit quelque monstre aux dents d’acier, mâchant des barres de fer et en laissant tomber les morceaux sur le plancher. A ce fracas, Wallace, bondissant, joignit aussitôt ses aboiements précipités. Olga se dressa, paralysée par la surprise,

regardant le plafond qui lui semblait crier et fléchir. La toiture s’était-elle affaisée ? Un pan de mur s'étail-il effondré ? La tour elle-même allait-elle s’écrouler ? Sous l’empire d’une sensation violente et imprévue, la réflexion devient multiple. En une seconde, la jeune femme eut l’esprit traversé par mille conjectures effroyables ; remise de son premier trouble, elle courait vers la porte, lorsque le tumulte parut s’apaiser et que, traînante et lamentable, la note en fausset d’un timbre fêlé lui dévoila la cause du vacarme qui l’avait si fort émue. L’horloge du château sonnait, mais quelle heure sonnait-elle ? ülga compta un coup, deux coups, puis un troisième et jusqu’à douze.

— Je n’ai pourtant pas dormi vingt-quatre heures, pensa-t-elle ; treize !... quatorze !...

Et, le timbre persistant à pousser ses gémissements monotones :

— Mon pauvre Wallace, dit-elle en riant au chien qui semblait l’interroger, je ne sais pas plus que toi ce qui se passe... Mais on a frappé, je crois... — Entrez ! Comment, reprit-elle, c’est vous, mon oncle ! Vous avez entrepris l’ascension de ma chambre ! Reposez-vous donc bien vite.

Et, de ses deux petites mains, elle poussa dans le fauteuil qu’elle venait de quitter un gros homme, que ses vêtements de nankin faisaient paraître encore plus gros, et dont des cheveux d’une blancheur de neige encadraient la physionomie singulièrement douce et bienveillante.

— Ouf ! haleta Corbier, l’ascension est rude, j’en conviens. üù, tu loges sous l’horloge. .

— Eh oui ! je loge sous l’horloge, ce qui me vaut l’agrément d’ignorer l’heure qu’il est.

— Comment?... Mais, en effet, elle m’a tout l’air de déraisonner, cette machine.

— Oui. Seulement, on peut déraisonner et être gentil. Ah ! enfin, la voilà qui se tait.

— Je te dirai qu’elle n’allait plus depuis dix ou douze ans.

— Mettez-en quinze, et soyez convaincu qu’elle a rattrapé le temps perdu.

— Je l’ai donc, ce matin, fait retenir par un...

— Retenir ! Que serait-ce donc, mon Dieu, si vous l’aviez fait pousser ? Comprenez-vous que, Wallace et moi, nous avons eu une fameuse peur !

— Eh bien, je m’en console. Tu auras, au moins une fois dans ta vie, su ce que c’est que l’effroi, et tu ne te moqueras plus des terreurs de ce vieil oncle à qui, trois cent soixante-cinq jours dans l’année, tu donnes la chair de poule par tes folies.

— C’est vrai, répondit Olga, je suis une folle d’aimer encore un méchant qui me gronde sans cesse et me taquine, et me joue, des tours abominables, et se réjouit d’avoir failli me faire mourir de peur.

Et, s’inclinant contre le fauteuil :

— Monsieur le tyran, ajouta-t-elle, j’ai bonne envie de me mettre à vous détester.

— Essayez donc, madame, reprit le vieillard en posant un baiser sur le front charmant qui effleurait sou visage. — Pauvre enfant poursuivit-il, cette vilginc horloge t’a donc bien effrayée? Allons, nous verrons à la rendre à son repos et à son silence. ,

^ — Maintenant que notre querelle est vidée, fit Olga, qui

64 LA MARQUISE DE f.LÉROL

alluma une cigarette, nous fumerons le calumet de paix.

— Autre cas de guerre ! soupira Corbier. Mais, continua-t-il en regardant autour de lui, sais-tu que, pour être perché si haut, ton nid ne me parait guère moelleux, ni gai, ni beau.

La jeune femme s élança vers la fenêtre, et, d’une secousse, arracha le châle, qui tomba sur les dalles de pierre formant le parquet de l’embrasure.

— Arrivez, s’écria-t-elle, venez, voyez et soyez vaincu !

Corbier se rapprocha, et, de ses mains se faisant un

abat-jour, jeta un coup d’œil sur le paysage.

— Je reconnais dit-il, que la vue est agréable.

— Et voilà tout ce que vous reconnaissez ? Mais regardez, je vous prie, ce petit vallon qui forme la pelouse et, sous ce chêne, à gauche, ces moutons qui broutent si joliment, et, un peu en arrière, à demi caché par les buissons, ce vieux mur couvert de lierre ; et, plus près de nous, ces larges massifs de rosiers qui ont poussé à l’aventure, qui sont devenus de véritables bosquets et dont je sens le parfum monter jusqu’à moi. Où trouverez-vous un premier plan comparable à celui-ci ? Puis la forêt immense ! Ma feuêtre est presque au niveau des cimes des plus grands arbres. Vous voyez ce pin qui dépasse de la tête tous ses voisins. Eh bien, dans la direction de ce pin, cette pointe qui reluit, c’est le clocher de Hressy. Or, savez-vous à quelle distance nous sommes de Bressy ? A cinq lieues ! Maintenant, penchez-vous. Là-bas, à droite, dans cette immense prairie au milieu de laquelle brille la rivière, ce bâtiment au toit gris, c’est un moulin, le plus pittoresque des moulins. Ce matin, en revenant, je l’ai

traversé. Penchez-vous donc davantage. Regardez ma tour rougie et rongée par la bise et par la pluie, niais aussi droite qu’au premier jour. Il y a pourtant mille ans que Hugues de Varanne l’a fondée ; depuis qu’elle existe, le château a été défait et refait je ne sais combien de fois Et, tenez, d’ici, je domine le château lui-même; en m’avançant, je vois par-dessus les tuiles, les girouettes, les gouttières. C’est très-curieux, un toit ! J’aime ma vieille tour. J’y respire librement. Mon nid est une aire d’où je m'imagine planer sur le monde entier. Contemplez donc encore ce spectacle. Ne vous parle-t-il pas ? ne vous arrache-t-il rien ?

— D’abord, il m’arrache les yeux, reprit Corbier en se reculant.

— Eh bien, moi, j’adore le soleil, dit Olga.

Et elle s’accouda sur la tablette de la fenêtre, les doigts enfouis dans ses cheveux, qui, à l’ardente lumière, étincelaient d’un éclat fauve et splendide.

— Prends garde, supplia Corbier, je t’en conjure. C’est fort dangereux, ce que tu fais. Un coup de soleil est plus vite attrapé que tu ne penses. J’ai connu une demoiselle de Malfé qui, à ce jeu-là, a gagné une fièvre chaude. Mets au moins quelque chose sur ta tète; tiens, ce malheureux cachemire qui, après t’avoir servi de rideau, te sert maintenant de tapis. Tu peux bien en faire un chapeau. Tu ne veux pas ? Mais je t’assure que j’aime aussi beaucoup la nature et les antiquités. De mon cabinet, je les vois, sans avoir pourtant quatre-vingts marches à gravir. Je vois les arbres, les moutons, les vieux murs, je les regarde souvent et j’cn jouis infiniment. D’ailleurs, laissons

là les quatre-vingts marches, j’y consens ; tu es jeune. Mais ton appartement est des plus incommodes ; la distribution en est exécrable. Pour descendre de ta chambre à coucher à ton salon, il te faut passer par un palier qui sera très-froid, glacé. Si nous ne devions demeurer ici que quelques jours, je me tairais; mais tu verras en novembre.

— Mon oncle, interrompit Olga, il est des sujets sur lesquels nous ne nous entendrons jamais.

— Je le sais, je ne le sais que trop, murmura Corbier, qui, d’uu ton grave et après un instant de silence, rpprit : C’est pourquoi, parlons d’autre chose, de ce qui m’a fait monter chez toi. J’ai reçu une lettre de Henri.

Olga se retourna vivement.

— Il n’est rien arrivé? s’écria-t-elle. Non. Vous me l’auriez déjà dit.

— Henri va bien, Dieu soit loué; mais sa lettre renferme un paragraphe qui te concerne.

— Moi? Ah! quel air solennel! Mon tigre de Nubie serait-il mort?

— Ton cousin s’annonce pour les premiers jours du mois prochain.

— Eh bien, mon cousin est très-aimable et je n’attendais pas moins de lui.

— Il ne vient pas seul. Il compte amener un de ses amis que tu connais : M. de Laita.

Une légère rougeur, qui ne fit que passer et disparaitre, colora le visage d’Olga.

— Qu’en dis-tu ? continua Corbier.

— C’est fort simple. Je dirai de M. de Laïta ce que j’ai dit de Henri. Je le trouve très-aimable.

— Tu le trouves aimable ? vraiment?

— Et vous?

— Mon Dieu, je n’ai rien contre lui. Sans partager, à son endroit, l’engouement (le ta mère, je me trompe, de ta tante, je le tiens en somme pour aussi bien qu’un autre. Que dois-je répondre?

— Mais rien, Je ne vois pas qu’il y ait rien à répondre.

— Laisserai-je arriver ici M. de Laïta?

— Pourquoi pas?

— Tu n’as donc aucune objection à ce qu’il vienne?

— Aucune. Loin de là : vous savez bien qu’il nous faut des chasseurs, ajouta la jeune femme, qui, de nouveau penchée en dehors de sa fenêtre, suivait d’un regard distrait, dans leur chute lente et vagabonde, les pétales d’une rose qu’elle effeuillait.

Les mains dans les poches, la tête baissée, Corbier se mit à marcher en long et en large dans la chambre, et, après quelques minutes, toute» continuant sa promenade:

— Olga, dit-il, tu n’es plus une enfant, par conséquent je ne t’apprendrai pas que M. de Laïta t’a fait cet hiver une cour marquée et remarquée. Quant à moi, dès que je m’en suis aperçu, j’ai pris des informations sur l’ami de Henri. Je le savais de bonne condition, spirituel, agréable de manières; mais tu comprendras sans doute que cela ne me suffisait pas. Par l’intermédiaire d’un ecclésiastique qui est lié avec l’ancien précepteur de M. de Laïta, j’ai obtenu des renseignements précis et circonstanciés. Ces renseignements ont été favorables. J’ai donc gardé une neu-

tralité absolue, m’attendant, je l’avoue, d’un jour à l'autre, à quelque démarche de la part du jeune homme. Rien ne venant, j’en ai conclu que tu avais découragé ton soupirant. Je ne me suis, d’ailleurs, permis aucune question ni aucun conseil.

Olga tressaillit.

— C’est bien le moins, murmura-t-elle.

— Aucun conseil quelconque, répéta, en humant une prise de tabac, Corbier, sans entendre la réflexion de sa nièce, animé par ses propres paroles; donc, reprit-il, je me suis tu. Mais, si je n’ai pas à diriger tes affections, j’ai pourtant jusqu’à un certain point à veiller sur ta conduite. Que M. de Laïta te rencontre à Paris, dans le monde; qu’il te rencontre souvent, qu’on en cause : — assurément, je préférerais que cela ne fût pas, — cependant passe encore! Mais nous, l’accueillir ici, l’inviter, — car enfin l’accueillir, l’inviter, c’est tout un, — dame! l’affaire prend une tournure autrement sérieuse. Aussi ai-je d’abord écrit à Henri que Varanne n’était pas en état, que nous ne pouvions songer à y recevoir des hôtes, que, d’ailleurs, tu désirais te reposer, mener une vie de solitude et de tranquillité absolues. Puis j’ai pensé, continua Corbier, que peut-être tu regretterais ma réponse, et, avant de l’expédier, j’ai tenu à te la communiquer. Maintenant, prononce. Seulement, si Henri amène son ami, c’est tou époux qu’il amène.

Et un craquement de tabatière servit de conclusion au discours de Corbier.

Lançant dans l’espace les restes de la fleur que, depuis un instant, elle roulait et tordait eutre ses doigts, Olga se

dressa subitement, comme si un serpent l’eût mordue, et, s’avançant vers son oncle, les dents serrées, d’une voix saccadée :

— Où est cette lettre ? dit-elle. Je ne veux pas qu’elle parte ! Je vous défends de l’envoyer!

Corbier, qui s’apprêtait à humer une deuxième prise, resta la main en l’air et la tabatière béante.

— Çà, demanda-t-il, qu’est-ce qui te pique ? Quel est ce langage ?

— Ce langage est le langage que vous voudrez. C’est le mien. Donnez-moi la lettre !

— Mon Dieu ! la voilà.

Et, comme Olga la déchirait :

— Oh ! détruis-la tout à ton aise, poursuivit Corbier. Je ne m’y oppose point. Tu n’avais pas besoin pour cela de monter sur tes grands chevaux... Encore une fois, je suis venu te consulter, et, puisque M. de Laïta te convient, puisqu’il te plaît, puisque tu l’aimes...

D’un éclat de rire sauvage, la jeune femme coupa court aux paroles de son oncle, et, rejetant violemment la tète en arrière, les bras croisés et crispés sur sa poitrine, les narines gonflées, ses yeux pâles lançant des éclairs :

— Ah ! s’écria-t-elle, vous aussi ! Parce que je cause avec M. de Laïta, parce qu'il m’amuse, il faut qu’il me convienne. Convenir ! Encore les convenances ! toujours les convenances! Je vous admire de parler de ma liberté ! La belle liberté qui fait de moi une esclave de tous les préjugés, de tous les commérages, de toutes les mauvaises langues, de tous les sots ! Pourquoi donc aimerais-je M. de Laïta ou qui que ce soit de ces beaux messieurs qui

font la roue autour de moi ? Croyez-vous que je ne les devine pas ? Vous me tenez par trop niaise, en vérité. Je ne suis plus une enfant, vous l’avez dit ; mais je ne me rappelle pas l’avoir jamais été. Allez ! j’ai vite appris que j’étais un parti considérable! N’est-ce pas comme cela qu’il convient de dire ? Je suis née sous une méchante étoile. Mon père n’a-t-il pas reporté sur moi la tendresse que ma mère lui inspirait ? Eli oui ! je sais ces choses. Quand on est riche, n’a-t-on pas des gens pour vous raconter tout, même ce qui est vrai? Personne ne m’aime et je n’aime personne, et jamais je n’aimerai personne !... Pardonnezmoi. Vous m’aimez, vous. Vous avez fait l’impossible pour me rendre heureuse et bonne; mais je suis une ingrate. Je suis méchante comme mon étoile. Il y a des temps où je déteste le monde entier. Alors, voyez-vous, ce qui me révolte, c’est de me courber devant ce monde que je déteste. M. de Laïta daigne penser à moi. Il ne me reste plus qu’à le fuir, de peur qu’il ne me compromette ! Eh bien, non ; M. de Laïta monte à cheval, il danse, il a de l’esprit, il est moins ennuyeux que les autres. Je ne lui en demande pas davantage. Il viendra ici le jour qu’il voudra, et il s’en ira le jour que je voudrai.

— En ce moment, reprit Corbier, je ne discuterai pas avec toi. Mais, ajouta-t-il avec fermeté, je te préviens que je m’en vais écrire à Henri.

— Soit ! J’écrirai alors, moi, à M. de Laïta.

— Tu ne feras pas cela !

— Comme je le dis, je le ferai. Écrivez, j’écris ; n’écrivez pas, je n’écris pas.

— Cela aura bonne façon !

— Eh bien, composez mu lettre et je composerai la vôtre. Par exemple, nous nous engageons d’avance à transcrire fidèlement les textes. Ce sera très-divertissant. Allons ! pour vous montrer que je suis accommodante, voici l’arrangement que je vous propose. Puisque nous ne pouvons parvenir à nous entendre, que le pistolet décide entre nous.

— Comment , le pistolet ?

— Rassurez-vous, fit Olga en riant ; ce n’est pas à un duel que je vous provoque, c’est simplement à une lutte d’adresse. Tenez, ce petit fragment de votre lettre fera une mouche admirable. Je m’en vais coller cela contre la paroi ; nous nous placerons au fond de la chambre et nous tirerons à tour de rôle. Je suis généreuse. Vous tirerez le premier.

— Tu ne seras donc jamais raisonnable ?

— Quand on est raisonnable, on est si ennuyeux !

— Pas pour les oncles, je t’assure.

— D’ailleurs, ma proposition est tout ce qu’on saurait imaginer de plus sensé, aussi bien que de plus équitable, poursuivit Olga, qui sortait les pistolets de leur boite d’ébène et les disposait sur un guéridon. Voyons, continua-t-elle, ne quitterez-vous pas ce visage refrogné? Savez-vous que nous avons tout à fait Pair de jouer un vaudeville ! Je suis la nièce rebelle et vous êtes l’oncle revêche. Aussi, pour vous adoucir, voici le couplet :

My days hâve beeu so wond'rous free The little birds lhat fly With careless ease from tree to tree Wero but as bless’d as 1.

Ask gliding waters if a tear Of mine increas'd their stream?

Or ask tlie flying gales if e’cr 1 lent one sigli to them?

Gorbier regardait et écoutait sa nièce, qui les yeux brillant d’insouciante gaieté, chantait de sa voix pleine et pure les vieilles strophes joyeuses de Parnell.

— Dirait-on la même personne que tout à l’heure ? murmura-t-il.

— Ou demande madame, annonça Félicie, qui, entrant dans la chambre, interrompit Olga.

— Qu’on attende ! Qui est-ce qui me demande ?

— C’est M. Barlot, qui a pris un homme.

— Encore ! s’écria Gorbier.

Et, se tournant vers Olga :

— Ma foi, ce Barlot est une triste acquisition. Tu verras qu’il nous mettra tout le pays à dos. Je parierais que, dans l’affaire de cet homme qu’il vient d’arrêter, il n’y a pas de quoi fouetter un chat. Enfin je vais interroger le délinquant, et, si...

— îs’on pas, mon cher oncle, interrompit la marquise, non pas, c’est moi, s’il vous plait, que cela regarde. — Félicie, dites à Barlot que je descends et qu’il m’amène sou prisonnier dans la grande salle.

Et, quand la femme de chambre se fut retirée, s’adressant de nouveau à Gorbier, d’un ton sérieux :

— Si Barlot arrête les gens, reprit Olga, et il est ici pour cela, vous les relâchez aussi vite et aussi souvent qu’il les arrête. Hier au soir, je l’ai trouvé complètement découragé. J’ai dû lui promettre qu’à l’avenir, je recevrais

ses plaintes. Ainsi je vous quitte. J’ai liûte de remplir mes fonctions de juge. Je suis sûre que je m’en acquitterai à merveille et bien mieux que vous. Je mènerai le coupable de la bonne manière... Vous êtes beaucoup trop indulgent. — Ici! Wallace... Tranquille !— Ah! ajouta-t-elle, rappelez-vous que je vous ai défendu d’écrire à Henri ; sans quoi...

Et, ayant de son doigt levé en geste de menace complété sa phrase, elle sortit précédée du chien, qui faisait retentir la tour de ses aboiements sonores et joyeux.

— Trop indulgent ! soupira le vieillard tout en descendant, d’un pas lourd et lent, l’escalier en colimaçon dont Olga franchissait les dernières marches. Trop indulgent ! Le reproche est singulier dans sa bouche ! Quant à ce jeune Laïta, mon Dieu ! laissons-le venir. Il est évident qu’elle a du goût pour lui et qu’elle ne veut pas se l’avouer à elle-mèine, ou peut-être ne veut-elle pas me l’avouer. ■ Eh bien, un séjour ici du prétendant arrangera les choses. Pourtant, comme on se trompe ! Je croyais qu’elle serait furieuse à l’idée d’ôtre poursuivie à Varanne. Le fait est qu’elle pourrait plus mal choisir. Henriette va être enchantée, elle qui ne voit rien au-dessus de ce jeune homme.

Ces réflexions et d’autres analogues conduisirent Corbier au bas de l’escalier, puis le long d’un corridor tortueux, jusque dans son cabinet, où, à sa grande joie, il trouva, carillonnant sur une vitre l’air de Ah! vous diraije , maman , son vieil ami, le baron de Bley, arrivé depuis une grande demi-heure. Il est à présumer que le baron n’avait pas attendu plus de dix minutes, mais il déclara

une demi-heure, et les domestiques qu’il avait en vain envoyés à la recherche de leur maitre n’cureut garde de le contredire.

Pris d’assaut et détruit pendant les guerres de religion, Varanne avait été presque entièrement rebâti, vers la fin du xvi e siècle, 'par le vieil huguenot boudeur à qui il appartenait alors, et qui, ne rêvant que troubles et combats nouveaux, conforma son architecture à ses sentiments et lit solide. A faire solide, à entasser les uns sur les autres, et les uns à côté des autres, des moellons de quoi édifier une ville, à s’entourer d’un large fossé, et surtout à ame- -ner l’eau dans le fossé, Gaspard de Varanne vida si bien son escarcelle, qu’il dut dresser son pont-levis contre ses créanciers et laisser une aile de sa forteresse inachevée. Les travaux ne furent repris et terminés qu’environ cent ans plus tard, grâce à l’un des petits-fils de Gaspard, au cardinal de Varanne, qui releva sa famille et la sortit des embarras où son aïeul l’avait plongée. Le cardinal avait passé une grande partie de sa vie en Espagne. Aussi l’aile dont il dirigea la construction, ainsi que la chapelle contiguë à cette aile et qui date de la môme époque, se ressentait-elle de l’influence du goût espagnol du temps et était-elle d’un style fort différent de celui du reste du château. Ce défaut d’harmonie trouvait son pendant et son correctif, à l’autre extrémité de l’édifice, dans le contraste

que formait, avec i’aile gauche dans laquelle elle était enclavée et qu’elle dominait, la haute tour carrée de Hugues de Varannc. D’ailleurs, loin de nuire à l’effet d’ensemble, ces disparates, qui attestent la persistance d’une race, imprimaient au château un caractère grandiose et féodal que n’avaient pu entièrement détruire une restauration sacrilège à force d’étre maladroite.

C’est en 1816 qu’à son retour de l’émigration le grandpère d’Olga consacra, à remettre à neuf Varannc le plus net de sa part du milliard d’indemnité. Le marquis, chez qui tout était matière à principes, croyait en une architecture monarchique dont Versailles lui apparaissait comme le. type unique et qu’il avait admirée en Allemagne dans les palais des ducs, grands-ducs et électeurs palatins ou autres. En conséquence, il conduisit ses réparations avec un mauvais goût qui était, du reste, le goût du jour. Jadis, les ailes du château étaient reliées entre elles par un rempart épais, bas, crénelé, flanqué de poivrières et au milieu duquel une porte cintrée donnait accès dans la cour. Le marquis rasa ce que la Révolution avait laissé subsister de ce rempart démantelé en 1793 et le remplaça par un gigantesque arc de triomphe à colonnes de stuc, à bas-reliefs en plâtre, surmonté d’une inscription ridicule et que rattachèrent au château deux immenses murs jaunes sur lesquels on peignit des créneaux, des poivrières, des canons et des statues. La château fut également enduit d’un badigeon dans la composition duquel l’ocre n’était pas épargnée. La face extérieure de la tour demeura seule intacte, par respect pour la tradition qui portait que saint Claude, patron de Varanne, l’avait éle-

LA MARQUISE i)E CLÉROL

vée de ses mains célestes, tandis que les cent vassaux de Iiuguee bâtissaient les trois autres. N’ayant pas les mêmes droits à persister dans sa laideur, la face intérieure fut confiée aux matons, qui eurent bien du mal à la gratter, à la niveler, à la vernir. Les vieilles pierres étaient capricieuses eu diable, tantôt plus dures que le granit, tantôt friables et comme pourries. Sur les unes le ciseau se brisait, la couleur ne prenait pas sur les autres. L’œuvre enfin vint à bien. On la coiffa d’un toit pointu et on lui incrusta en façon d’œil une horloge, pièce antique, informe et ingénieuse, fruit du long labeur de la vie entière d’un moine allemand, et que le marquis fit venir à grands frais du fond de la Bavière, où il l’avait achetée d'un couvent (le bernardins.

Ainsi rhabillé et paré, le château n’avait pas impunément traversé quarante hivers. Au demeurant, les étés lui étaient aussi incléments que les hivers. A Varanne, juillet et août sont fort souvent pluvieux. D'ailleurs, si les plâtres pouvaient parler, ils se plaindraient du soleil qui les fendille autant qu’ils accuseraient l’eau qui les délite.

En 1853, les bas-reliefs de l’arc de triomphe se trouvaient réduits à une ligure unique dont on eût été embarrassé de dire si c'était la figure d'un cheval ou celle d’uu guerrier. Les colonnes avaient mieux résisté; sur toutes cependant, le stuc boursouflé laissait voir çà et là, par ses cicatrices béantes, le bois nu et spongieux. Jetée bas dans une nuit d’orage, la planche qui portait l’inscription commémorative du retour des seigneurs de Varanne avait été réinstallée par les soins de Marion et fixée au moyen de longues broches de fer. Clouée de la sorte au fronton d’un

monument décrépit, celte inscription semblait une épitaphe*. Quant aux statues, aux canons et aux créneaux, ils déploraient, en longues larmes noirâtres, les terribles mutilations dont ils avaient été les victimes. La robe jaune du château était ainsi en une pitoyable condition, rayée, tachée, salie; et, par larges places, entièrement déchirée, les \ieux cailloux rugueux réapparaissant au jour. Eh bien, môme sous son travestissement frippé, Varanne avait grand air, et, de loin, on ne pouvait, sans être saisi de respect, en contempler les lourdes et hautes masses profilant sur le ciel leurs toits inégaux, leur flèches, leurs cheminées massives et leurs girouettes plaintives. Qu’on s’approchât et que, traversant le terre-plein qui dès longtemps remplaçait le pont-levis, on pénétrât dans la vaste cour silencieuse, aux angles tout verdoyants d’orties, on s’inclinait, par la pensée, devant les puissantes générations qui s’étaient construit un tel abri et l’avaient fait retentir de leurs pas fermes et joyeux, et le plus hardi ne se défendait pas de se sentir petit au souvenir de ceux qui savaient laisser de leur passage un si fier monument.

L’intérieur du château avait été l’objet d’une restauration analogue, pour le goût qui y présida, à celle que l’extérieur avait subie. Les murs furent peints â la chaux, les boiseries de chêne vernies en blanc, les tapisseries et les cuirs remplacés par des papiers à sujets. Les gypiers tendirent leurs lattes à travers les poutres et les caissons des plafonds. Après les gypiers, vint un artiste italien, fort versé dans la mythologie, qui peignit, assis parmi des nuages, Jupiter, Junon, leur cour et leurs alentours. Tout

cela subsistait encore, plus ou moins fané, en 1853, sauf dans la grand’salle, que la mère d’ülga avait, durant un de ses rares et courts séjours à Varanne, fait rétablir en l’état primitif. Avec ses cinq croisées dont les embrasures formaient autant de chambres, avec ses deux hautes chemiuées surmontées de glaces de Venise et se faisant face, avec ses lambris sévères, moins sévères que les portraits qui les couvraient, avec son parquet et son plafond de vieux chêne, cette salle était d’un aspect imposant et avait d’emblée, aussi bien que la tour, et par des motifs semblables, conquis les alfections d'Olga.

— Voilà, dit-elle, qui sera le salon.

Corhier objecta en vain que, pour deux personnes, la pièce était bien spacieuse et un peu froide.

En apprenant la prochaine arrivée de la marquise Olga, Marion, qui cumulait les fonctions d’inspecteur des forêts et celles d’intendant des immeubles, avait lancé un escadron de manœuvres sur les pavés de la cour, sur les allées du paie, sur les toiles d’araignée et la poussière du château. Il se lit une grande consommation de balais, de brossés, d’éponges, de savon.

— Deux châteaux de Varanne à nettoyer, et tu pourrais fermer boutique et vivre de tes rentes, dit le père Grappe à l’épicier Iluire, qui avait fourni à cette consommation. — Gredin, continua amicalement l’aubergiste, tu ris !

— Mon Dieu, non, reprit l’autre, il n’y a pas de quoi tant crier. La semaine a été bonne, voilà tout. Mais si tu avais vu comme c’était fait là-bas ! Rien qu’avec l’herbe de la cour, ils ont nourri leurs vaches pendant huit jours.

LA MA RQDISE DE CLÉROL

Quant aux autres saletés qu’ils ont sorties, ils les ont mises en un tas. On dirait une montagne. Tu connais bien le champ que le commandant a acheté, l’an passé, de Cloux, et qui a dix hectares et demi. Eh bien, Cloux prétend qu’il aurait demandé de son champ cinq mille francs en sus, s’il avait eu ce tas pour le fumer. Dans les chambres, il y a de la poussière plus que sur la grande route. J’en ai encore des picotements au gosier.

— A ta maladie il y a le remède, repartit Grappe.

— Oui, fit l’épicier, et la pharmacie n’est pas loin; mais tu u’es pas comme le médecin de Bressy, tu ne vends pas tes drogues gratis, gros pansu ! Allons, je paye bouteille.

— Et nous boirons à la santé des nobles, ajouta l’hôtelier en manière de lardon à l’adresse de Buire, qui passait pour républicain.

A l’intérieur comme à l’extérieur, Varanne présentait donc un aspect d’ordre et de propreté qui, depuis longtemps, lui était inconnu, quand Barlot et son prisonnier, celui-ci marchant le premier et ayant bien plutôt l’air do conduire l’autre en laisse que d’être conduit par lui; quand Barlot, précédé de son prisonnier, traversa la cour, gravit les cinq marches du perron, tira une cloche suspendue au-dessus de la porte et fut introduit dans le vestibule, où il trouva Félicie qui turlupinait un dadais de valet de pied. Ce vestibule était vaste, froid, sombre, dallé, voûté, aux lourds arceaux surbaissés, soutenus par d’énormes piliers qui masquaient aux trois quarts, à gauche, un second vestibule plus petit, servant d'antichambre aux cuisines; à droite, le grand escalier et, à côté de l’escalier, l’embouchure d’un long corridor obscur. Ce fut

80 I.A MARQUISE DE CEÉROL

dans co corridor que disparut Félicie, envoyée en quête de sa maîtresse par le garde qui lui paria à voix basse. A son retour, la femme de chambre se dirigea au fond du vestibule, et, ouvrant un des battants d’une porte de chêne, lit entrer dans la grande salle Barlot et « l'homme qu’il avait pris ».

Comme elle refermait la porte :

— Je me suis trompée, dit-elle au valet de pied, ce n’est pas un homme, c’est un monsieur. Mais, dame ! ici, à midi aussi bien qu’à minuit, on jouerait à colinmaillard sans bandeau. — Savez-vous, continua-t-elle, que ce Barlot est un rude compagnon ?

— Rude compagnon tant que vous voudrez, riposta le laquais; quand on a un pareil cou de taureau, ce n’est pas malin d’être fort; mais, ma foi, il ne me revient guère.

— Pourquoi ? demanda la soubrette d’un ton aigre.

— Parce qu’il a un vilain collier roux, un nez aplati, de grosses lèvres retroussées, de petits yeux jaunes méchants, enfin une tête de brigand.

— Oui, comme il fait son service, vous êtes tous contre lui !

— Avec cela qu’il est pénible, son service ! Se promener dans les bois, un fusil sous le bras, en rentier. Courir après des gens qui vous lâchent des napoléons pour qu’on soit bon enfant. Arrêter des messieurs... Cela doit être tout de même bien agréable d’arrêter un monsieur !

Et, sur cette réflexion, le valet de pied s’achemina, à la suite de Félicie, du côté des cuisines.

Une fois dans la salle, Barlot se tint coutrc la porte,

LA MARQUISE DE CLÉROL 8i

immobile, en faction, comme pour prévenir toute tentative d’évasion de la part de son prisonnier. Celui-ci cependant ne paraissait guère songer à fuir. Il avait jeté sur un meuble son chapeau de feutre gris et se promenait lentement, s’arrêtant tantôt devant les portraits, tantôt devant quelqu’une des fenêtres; de ses gants qu’il secouait, fouettant l’air avec un geste d’impatience, ou, pensif, caressant sa courte barbe brune d’une main qui n’était assurément pas celle d’un malfaiteur vulgaire. — Tout à coup, il s’arrêta et écouta. Une voix claire, qui se rapprochait rapidement, fredonnait une ariette de la Fille du régiment. Otant aussitôt sa casquette qu’il avait jusque-là gardée sur sa tête, Barlot ouvrit avec empressement la porte, et Olga, sa robe blanche retenue par une ceinture bleue, dans sa main un parasol en guise de sceptre, parut sur le seuil, tandis que Wallace flairait déjà, avec un mouvement de queue bienveillant, les hautes guêtres de cuir de l’étranger. Celui-ci salua en silence la jeune fille, tout eu flattant le chien qui se frôlait amicalement contre lui.

Olga fut très-étonnée de voir en face d’elle un jeune homme bien mis et non point le malotru, sabotté, crotté, déchiré, qu’elle s’attendait à trouver et qu’elle s’était réjouie de foudroyer de son éloquence. Elle se sentit interloquée, et sans s’arrêter à entendre le discours du garde, faisant quelques pas en avant :

— Monsieur, dit-elle, ne voulez- vous pas vous asseoir? — Madame la marquise, reprit le jeune homme, car vous êtes sans doute la marquise de Glérol, votre salon

est occupé par un intrus; seulement, ajouta-t-il en sou-

riant, par un intrus qui n’en peut mais. J’attends ici M. Corbier, que je viens déranger tout à fait contre mon gré.

— Je crois deviner, je sais quelle est l’affaire qui vous amène. Elle m’intéresse moi-même, et, si cela ne vous ennuyait pas de me la raconter...

— Ah ! madame, si vous consentiez à être mon avocat !

— Votre avocat, non. Mais que diriez-vous, monsieur, si j’étais votre juge?

— Je dirais : « Merci ! » dussiez-vous me condamner à perdre la tête.

— Je ne réponds de rien, lit gaiement Olga, qui, revenue de sa première surprise, trouvait l’aventure piquante.

Et, comme elle s’asseyait elle-même, désignant un fauteuil voisin du sien :

— Accusé, poursuivit-elle, voici votre sellette. Maintenant, je déclare les assises ouvertes. — Barlot, arrivez. Faites votre... votre...

— Votre rapport, souffla le jeune homme.

— Faites votre rapport, reprit Olga ; je vous écoute.

Barlot était resté au fond de la salle, debout, son gros

poing velu appuyé sur le canon de son long fusil et le menton enfoncé dans le poing, le regard sinistre, le front plissé, indigné de l’accueil cérémonieux fait à son prisonnier.

Appelé, il s’avança brusquement et vint se planter devant sa maîtresse, en frappant violemment le parquet de la crosse de sou arme.

La marquise le pria d’être moins bruyant.

Le garde marmotta entre ses dents une phrase dont le sens était que, lorsqu’on a rempli fidèlement son devoir et qu’au risque de sa vie on a mis la main sur le plus grand braconnier du pays, on peut bien trouver dur de voir ce braconnier installé dans un fauteuil comme un préfet et de ne recevoir, soi, pour récompense, que de mauvais compliments.

Et, en terminant, d’une voix plus distincte :

— Cet homme, dit-il, a voulu me noyer.

— Dans trois pieds d’eau, madame, interrompit l’accusé.

— Ce n’est pas vrai ! s’écria Barlot.

Le jeune homme tressaillit, mais, se contenant :

— On mesurera, répondit-il.

— D’ailleurs, continua le garde, la rivière aurait eu cent mille mètres de profondeur, que vous ne vous seriez pas géné de m’y pousser. Est-ce votre faute, si je sais nager ? L’affaire est que vous m’avez résisté, après que je vous ai eu montré ma plaque. Vous êtes coupable de rébellion envers un agent de l’autorité. Je connais mon code, moi; je vous le ferai bien connaître, à vous et à toute cette racaille qui nous pille ! — Voyez, madame la marquise, poursuivit-il en se tournant vers Olga, ces gens d’ici ne respectent rien. Il faut absolument qu’ils comprennent que nous ne badinons pas. Enfin il faut un exemple, ajouta-t-il eu posant sa large main sur l’épaule du jeune homme.

Celui-ci se dressa, et, tout frémissant :

— Misérable ! murmura-t-il.

Barlot se recula et éleva froidement son fusil.

— Barlot, posez immédiatement cette arme! — Monsieur, je vous en prie ! s’écria Olga.

— Pardon, madame, fit l’étranger en se rasseyant, mais je n’ai pas l’habitude d’étre traité en... criminel, et je me suis oublié. Encore une fois, veuillez. .

— C’est, au contraire, moi, interrompit madame de Clérol, qui vous prie de m’excuser, comme aussi d’être indulgent à l’égard de cet homme, qui lient d’un pays dont les habitants sont très-rudes. Je le savais d’un caractère difficile et emporté. C’est môme à cause de cela qu’il m’a convenu. Je me reconnais donc responsable de sa conduite, et je vous serai bien reconnaissante de ne point trop lui en vouloir.

Lejeune homme s’inclina, et, avec un sourire un peu forcé :

— Lui en vouloir! dit-il. Je le voudrais que je ne le pourrais, puisque je lui dois d’être ici.

— Voilà, repartit Olga, à quoi je ne songeais point et qui me réconcilie tout à fait avec moi-même. Je m’accusais d’avoir, peut-être légèrement, donné à Barlot des instructions un peu rigoureuses et d’être ainsi la cause de votre désagrément. Mais ce désagrément est pour moi un si graud agrément, qu’il faut bien que j’en prenne mon parti. A présent que nous nous sommes tous tout pardonné, racontez-moi donc, je vous en prie, ce qui s’est passé.

— Je suis le prévenu. Permettez que j’attende le réquisitoire.

— Voyons, Barlot, dites ce que vous avez à dire.

— A quoi bon? murmura le garde.

r.A MARQUISE DE CLÉROL 85

— A quoi bon ? répéta lentement Olga en battant de son parasol le bas de sa robe.

— Enfin, reprit Barlot, aujourd’hui, entre midi et demi et une heure, j’ai pris en contravention un nommé Jean Gourme qui péchait dans notre rivière. Madame la marquise ne sait peut-être pas que la rivière est à nous pendant qu’elle traverse le bois de Moutiers. Ce Jean Gourme ne faisait pas de difficultés, et je dressais tranquillement mon procès-verbal, quand ce monsieur-ci est arrivé et m’a demandé, d’un ton insolent, ce que je voulais. Naturellement, je lui ai répondu de se mêler de ce qui le regardait, d’autant mieux que je l’ai d’abord reconnu pour un braconnier qui m’a été particulièrement signalé. Làdessus, il s’est fâché et a engagé son ami à se... moquer de moi, prétendant que je n’avais pas le droit d’interdire la pêche en cet endroit, qu’il y avait prescription et en même temps excitant son chien à me mordre. C’est alors que je lui ai montré ma plaque et que je l’ai menacé de l’empoigner s’il continuait à m’insulter. Comme il persistait, je lui ai ordonné de me suivre. Il s’est mis à rire et m’a poussé dans la rivière, en traître, car madame comprend que je n’en craindrais pas dix comme lui. Ensuite il a pourtant vu que l’alTaire devenait mauvaise et il n’a plus opposé de résistance. Voilà ce qui s’est passé. Sans les ordres de madame la marquise, ce n’est pas ici que j’aurais conduit cet homme. Depuis une bonne heure, les gendarmes auraient soin de lui ! A présent, il y a une justice ou il n’y en a point. S’il n’y en a point, eh bien, une autre fois...

Et, sans achever sa phrase, Barlot, en manière de péro-

raison, frappa de la paume de sa main la batterie de son fusil.

— M. de Laïta ne se trompait pas, pensa Olga, c’est un loup qu’il m’a envoyé.

Puis, après un court silence :

— A votre tour, monsieur, dit-elle au prisonnier.

Et, celui-ci paraissant hésiter :

— Mais je vous préviens, s’empressa-t-elle d’ajouter, que d’avance je vous acquitte.

— Aussi bien, répliqua le jeune homme, suis-je moins aioir que votre garde n’a voulu me faire. D’abord, j’avais quatre ou cinq ans que je prenais déjà des poissons dans la rivière, à l’ombre des arbres de. votre bois de Moutiers. A la vérité, j’en prenais fort peu; mais, en péchant, je ne pensais point pécher, et votre père, madame, qui alors habitait le château, eut un jour la bonté de m’aider luimême à dégager ma ligne, qui s’élait entortillée dans les branches d’un chêne. Voilà pourquoi j’ai cru que votre garde outre-passait ses droits ; je le crois encore, je crois surtout qu’il a outre-passé vos intentions, et qu’en tout cas un avertissement préalable était de rigueur. Je ne parle pas du ton sur lequel M. Barlot s’adressait à mon ami. Pardonnez-moi cet ennuyeux plaidoyer. Maintenant, j’ai eu tort de me fâcher, j’en conviens ; mais permettezmoi de vous poser une question : Que feriez-vous à quelqu’un qui frapperait votre chien ?

— Il voulait me mordre, grommela Barlot.

— Non, reprit le jeune homme en regardant fixement son adversaire. — Madame, continua-t-il, je répète ma

question : Que feriez-vous à quelqu’un qui frapperait votre chien ?

— Je serais capable de le tuer, s’écria Olga.

— Eh bien, moi, je 11e tue personne. Seulement, au cri poussé par mon pauvre vieux Mars, je n’ai pas été maître de ma colère, et je ne sais vraiment comment la chose s’est faite, mais votre garde se relevait dans le ruisseau, que je croyais à peine l’avoir touché. Il m’avait, du reste, si bien vu. venir, qu’il est très-heureux pour moi et pour lui que son fusil ne fût pas armé.

— C’est-à-dire, interrompit Barlot, que mon fusil m’a gêné. Sans cela, c’est vous qui alliez au fond de l’eau ! ' Vous prétendez donc m’avoir battu ï

L’accusé haussa légèrement les épaules.

— Mon Dieu, non, dit-il, puisque ce sont les battus qui payent l’amende, et que je vous prie d’accepter ces vingt francs.

Le garde hésita, tendit lu main, puis, la retirant :

— Je ne veux pas de votre napoléon, murmura-t-il d’une voix sourde.

Et il quitta la salle. Dans le vestibule, il rencontra Félicie, a qui il versa sa fureur toute chaude.

— Le gueux, vociférait-il, se vantera de m’avoir brossé ! I’arcc qu’il m’a surpris, il se croit mon maître ! Mais je le retrouverai, comme il y a un Dieu, je le retrouverai, et je lui réglerai tous ses petits comptes eu une fois!

Pourquoi lui en voulez-vous tant? demanda Félicie.

— Pourquoi je lui en veux ? Je le sais, moi, et cela me suflit, répliqua le garde, qui, de son gros poing, meuaçait la porte du salon.

Félicie essayait de le calmer, lorsque, entendant les voix de MM. de Bley et Corbier qui causaient entre eux et riaient sur le perron, elle poussa Barlot du côté de l'office et lui administra des consolations plus efficaces que, si alanguée fût-elle, ne pouvaient l’étre scs paroles.

En entrant dans le vestibule, Corbier vit une porte se refermer sur un dos massif, et, reconnaissant ce dos pour appartenir au garde :

— Il parait, dit-il, que la séance est levée. Voulez-vous que nous allions rejoindre Olga ?

— La belle question ! reprit Bley tout en lissant alternativement, par un geste qui lui était familier, sa cravate et ses cheveux. Vous êtes charmant! je grille de présenter mes hommages à votre nièce. Vous savez qu’elle n’a pas un plus fervent adorateur que moi.

— Passez donc, fit Corbier en poussant Bley dans le salon.

— Ah! personnel reprit le baron; hélas! le rossignol

s’est envolé ! ,

Olga sortit de l’embrasure d’une fenêtre, et, se croisant les bras :

— Avant-hier, dit-elle, vous m’avez qualifiée de lion ; aujourd’hui, je ne suis plus qu’un oiseau; que serai-je donc demain ?

— Ce que vous serez toujours, repartit Bley, absolument ce qu’il vous plaira d’être : les perfections de la création réuuies en une...

— Prenez garde ! murmura la jeune femme en secouant son parasol d’un air mutin.

agitiz-eet-by-Coogfe

Le baron s’inclina, et, posant un baiser sur le petit poing levé contre lui :

— J’attendais, poursuivil-il, que celle main me fit signe de me taire.

— Çà! demanda Gorbior, et ton prisonnier?

— Dans quelle oubliette, ajouta Bley, Votre Majesté le Lion l’a-t-elle plongée?

— Figurez-vous, répliqua Oiga, que mon prisonnier était un malfaiteur des plus dangereux. Aussi me suis-jo bien prdée de le libérer. Il est ici.

— Dans la cave ! interrompit Gorbier. Et toi qui m’accusais d’indulgence!

Et le baron majestueusement :

— Je verrai le scélérat ?

— Monsieur le sous-préfet, le scélérat a bien l’honneur de vous saluer, dit l’étranger, qui s’était approché sans être aperçu des deux hommes, placés de façon à lui tourner le dos.

— Comment ! s’écria Blcv, mon cher ami, c’est vous ! Par quel hasard ?... Vous voulez que je vous présente?... Avec le plus grand plaisir. Mais votre juge vous a sans doute fait décliner vos nom, prénoms et qualités?... Non ? Ah ! que voilà un interrogatoire boiteux! — Il faudra, madame, que je vous donne quelques leçons. En attendant, je m’en vais venir en aide à votre inexpérience, Permettez-moi de vous présenter, ainsi qu'à votre oncle, permettez-moi, mon cher Gorbier, de vous présenter M. Michel Morgan, gentleman!

— Je n’ai pas demandé, dit sèchement Olga, à M. Morgan commeut il s’appelait, ni quelle profession il exerçait.

simplement parce que la chose ne m’intéressait point.

Celui de qui elle parlait, la regardant d’un air étonné :

— Wallace, continua-t-elle en caressant le chien, u’a pas eu, non plus, besoin qu’on lui expliquât que votre ami était un gentleman. Entendez-vous, baron ?

— Pour moi, reprit Corbier en serrant la main de Michel, je suis charmé de faire votre connaissance; nous vous connaissions déjà par M. de Bley, qui, l’autre jour, nous a entretenus de vous, de votre accueil si cordial, de votre hospitalité. Je me félicite de ce qu’une circonstance, dont je suis d’ailleurs ignorant...

— A propos, demanda le baron, quel est donc votre crime ? Car, enfin, vous êtes arrivé ici sous les auspices de la force publique. Au fait, c’est une introduction qui en vaut bien une autre. On entre par la petite porte, c’est vrai ; en revanche, on est sûr d’être reçu. Voyons, racontez-nous...

Mais Olga :

— Un mot de plus au sujet de cette sotte affaire, et je remonte dans ma tour.

Sur quoi Corbier, à demi-voix, et en se frottant les mains :

— Il parait que tous les torts ne sont pas du côté de uotre jeune ami !

Di§ifeed ëfGeogle

LA MARQUISE DK CLÉROL

Que ferait-on en attendant le diner ? Olga opina pour une promenade ; Kiev, pour une promenade dans le salon ; Corbier, pour le salon sans promenade. Ce fut l’avis d’Olga qui l’emporta. La jeune femme ouvrit une fenêtre, au-dessous de laquelle un monceau de terre, et de débris, amoncelés jadis et oubliés par quelque jardinier paresseux, formait un tertre gazonné que Marion tenait pour un reste des fortifications.

— C’est là dedans, disait-il aux rares visiteurs du château que passait autrefois le grand souterrain.

— Qui m’aime me suive! s’écria madame de Clérol.

Et elle sauta légèrement sur le tertre. Puis, en riant à Morgan, qui l’avait rejointe :

— Aidez donc le baron, dit-elle.

Debout sur la tablette de la fenêtre, M. de Blev, après avoir inutilement cherché une saillie à laquelle se retenir, demandait une échelle. Michel le saisit à bras tendus, comme il eût fait d’un enfant, et le déposa délicatement auprès de la marquise. Quant à Corbier, il refusa obstinément de tenter l’aventure, déclarant que l’abîme ne l’attirait nullement.

Et, à la remarque de sa nièce, qu’un abime de cinq pieds à peine ne devait pas arrêter un partisan du prince de Polignac :

— Eh bien, répondit-il, le partisan du prince de Poli-

gnac n’cn a que deux, de pieds, niais ii y tient. Je ne me soucie pas de me casser les jambes, non plus que d’écraser M. Morgan. C’est bon pour Bley, qui, toute sa vie, a été un homme léger, d’être enlevé. D’ailleurs, j’ai une lettre à terminer. Ainsi, bon voyage! aujouta-t-il en refermant la fenêtre.

De ce côlé-là du château, une dépression du sol marquait l’ancien emplacement du fossé comblé, durant les premières années du règne de Louis XVI, par un marquis de Varanne atteiut d’anglomanie. Dessiné du reste, et planté avec goût, assez vaste pour mériter son titre de parc, le jardin s’étendait, en pente douce, jusqu’à la forêt, dont le séparait un mur en mauvais état.

Escortée de ses deux chevaliers, Olga traversa rapidement le jardin et longea le mur, y cherchant une brèche praticable.

— Voici, dit-elle, où, avec le secours de M. Morgan, nous passerons.

— Si nous cherchions une porte ? hasarda le baron.

— Je n’ai pas la clef, reprit Olga.

Michel, d’ailleurs, était déjà à l’œuvre, construisant une façon d’escalier avec les pierres écroulées et qui gisaient dans l’herbe.

— Ah ! soupira Ble'y en s’asseyant sur un gros moellon, votre oncle a agi en sage; et, dites-moi, quand nous aurons franchi ce rempart, le fleuve que nous traverserons est-il profond? les monstres que nous combattrons vomissent-ils des flammes ? les géants qui nous attendent se nourrissent-ils de chair humaine? ou bien me réservez-vous une quenouille et un rouet? J’avoue qu’én ce

moment, de tous les travaux d’Hercule, c’est encore la quenouille que je préférerais. — Sapristi ' poursuivit-il en s’adressant au jeune homme, qui s'efforcait de déchausser et de rejeter du côté opposé de b muraille un énorme fragment de maçonnerie. Sapristi 1 je commence à croire que le garde de mon ami Corbier avait raison de vous appféhender, vous me paraissez rompu aux effractions.

Le fragment tomba avec fracas.

Morgan se retourna :

— Madame, dit il, la rampe est terminée, et voici une balustrade, ajouta-t-il en coupant un arbrisseau.

— Si jamais je commande une armée, lit Olga, vous serez mou général du génie. — Mais que cherchez-vous donc, baron ? Avez-vous perdu votre bourse? Alors, je ne vous donne pas le choix. C’est votre vie qu’il me faut.

— Moi, répliqua piteusement M. de Bley, je cherche un morceau de craie.

— Et pourquoi ?

Pour me numéroter les os.

— Monsieur le sous-préfet, je réponds de vous, riposta Morgan, qui, animé par le labeur, excité par la pensée que, dans cette petite scène, il jouait le premier rôle, monta sur le mur, brandissant sa perche aussi fièrement qui si cette perche eût été la plus glorieuse des bannières.

En un clin d’œil, Olga fut auprès de lui.

11 sauta aussitôt dans le chemin qui court entre le mur du parc de Varanne et la lisière de la forêt.

— Une seconde, dit-il, que j’arrange un peu ces pierres.

Tout à coup, la jeune femme poussa un cri. Wallace

avait voulu suivre sa maitresse, et, en s’élançant, l’avait

heurtée, Morgan n’eut que le temps de se redresser pour recevoir dans ses bras madame de Clérol. 11 faillit iuiméme perdre l’équilibre et plia sous le choc, ses pieds glissant parmi les décombres; mais par un violent ell'ort, il se roidit et parvint à préserver Olga, qui, blanche d’émotion :

— Vous ne vous êtes pas fait mal ? *

— Non, répondit-il, bien qu’il sentit à la poitrine une douleur aiguë.

En ce moment, M. de Blo.y parut au sommet du mur, le visage décomposé par l’effroi. Olga le rassura, et, s'efforçant de rire :

— Je suis descendue un peu vite, voilà tout, s’écriat-elle; il n’y a de cassé que mon parasol. Maintenant, à votre tour.

— A mon tour ? reprit le baron, qui s’était accroupi sur le mur. Voilà qui est commode à dire; mais vous m’avez fait une telle peur, que la tête m’en tourne complètement. Pour un rien, je me laisserais choir. Je me sens une cervelle de plomb et des jambes de coton.

Et à Morgan :

— Mon cher ami, il faut encore que vous trouviez le moyen de m’enlever d’ici.

— Dans un instant, répondit Morgan ; moi aussi, j’ai eu peur. Je suis, comme vous, tout étourdi. C'est fort ridicule. Mais une goutte d’eau me remettra.

— Allons ! le rossignol seul est brave, dit Olga, tandis que le jeune homme se dirigeait vers une source qu’il connaissait pour y avoir souvent, étanché sa soif, et qui, dans l’intérieur du bois, à une cinquantaine de pas de la

I,A MARQUISE DE CLÉROL 03

lisière, filtrait à travers la mousse. — J’aurais cru votre ami moins poltron, continua-t-elle en froissant nerveusement entre ses doigts la soie crevée et les baleines brisées de son parasol. Pour un chasseur, je le* trouve bien timide !

— Dame! reprit le baron, tout le monde n'a pas votre cou râpe.

Olga jeta les débris qu'elle tenait à la main. L’étofTe resta accrochée aux branches d’un arbre, le manche tomba dans une broussaille. Au chien, qui bondissait pour rapporter :

— Ici, Wallace ! fit-elle d'un accent si irrité, que l’animal se retourna aussitôt en rampant, se demandant sans doute quel forfait il avait commis.

M. de Bley, répétant que tout le monde n’avait pas le courage de madame de Qlérol :

— Votre compliment est parfaitement plat, interrompit celle-ci; afin de vous en punir, je médite d’emmener M. Morgan et de vous laisser là, étendu sur votre mur, comme un sphinx sur son socle. Que diraient vos administrés, ajouta-t-elle d’une voix radoucie, s’ils vous contemplaient en cette posture ?

— La posture n’est rien, murmura le sous-préfet, c’est la situation qui est affreuse ! Et Michel qui ne revient pas !

— Mais redescendez... Vous regagnerez le château. D’ailleurs, en cherchant bien, je trouverai peut-être la clef de la petite porte.

— Je ne peux pas redescendre ! Je suis monté je ne sais comment, et c’est un beau miracle que je ne me sois pas rompu le cou. La bâtisse de Morgan s’est éboulée sous

moi. Çà, ce garçon ne reviendra jamais ! Décidément, je partage votre opinion à son sujet. 11 est beaucoup trop timide. A son âge. avoii besoin d’un verre d’eau ! Prendre mal!... Ah ! le voici! Je l’entends... Mais non, ce n’est pas lui... Sapiisti! une femme! La lillede votre forestier; elle me connaît! Voyez donc à quoi vous m’exposez! Je serai la risée de l’arrondissement. Je donnerais cent louis... Ali ! mais, par exemple, une fois qu’elle m’a reconnu, j’aime mieux lui parler.

Et, appelant la jeune fille, qui s’était arrêtée à l’angle du chemin :

— Mademoiselle Rose, cria l’infortuné baron, arrivez; vous aurez le spectacle d’un magistrat pris à escalader une clôture, ni plus ni moius qu’un larron.

Mademoiselle Rose, une brune dont Olga trouva les brodequins à talons trop étroits, la robe en percale bleue trop voyante et trop courte, la coiffure (uu foulard rouge jeté négligemment sur des cheveux noirs dont il rehaussait l’éclat) prétentieuse de simplicité, la démarche, enfin, et le regard hardis, s’avança lestement. Autant que la recherche de sa mise, l’aisance extraordinaire, chez une personne de sa condition, avec laquelle elle salua, frappa désagréablement madame de Clérol, qui, d’un ton hautain :

— Vous êtes la fille de Marion ? Comment se fait-il que je 11 e vous aie pas eucore aperçue?

Sans se déconcerter et de peur de rire, n’osant point regarder M. de Bley, la Marionne expliqua que, vu les occupations de son père, elle avait à garder la maison, mais que, précisément, en ce moment, elle se rendait au château.

— Eli bien, allez ! repartit Olga. Je présume que vous avez quelque chose à demander; vous trouverez ma femme de chambre.

— C’est M. Gorbier que je désire.

— M. Corbier est fort occupé aujourd’hui, je ne pense pas qu’il puisse vous recevoir.

— Je m’en vais toujours essayer de le demander, reprit la jeune fille.

Et, avec une révérence, prenant congé :

— Madame..., dit-elle. Monsieur le sous-préfet...

Mais, en prononçant ces derniers mots, elle se tourna vers le baron, et, à l’aspect piteux de celui à qui elle s’adressait, l’accès d’hilarité qu’elle avait à grand’peine comprimé éclata, irrésistible, ingouvernable, le rire d’un enfant qui voit une mouche se poser sur le nez de son pédagogue.

— Laissez rire mademoiselle Rose, üt M. de Bley à Olga, qui, les sourcils froncés, se mordant les lèvres et, de l’un de ses pieds, battant le sol, regardait avec colère la jeune fille. Laissez donc rire mademoiselle Rose, répéta-t-il. Elle et moi, nous sommes d’anciens amis. C’est bien naturel qu’elle se moque un peu de la figure que je dois foire sur ce mur, où je risque de finir mes jours. Mais je suis sûr qu’aprôs s’étre égayée à mes dépens, elle me plaindra. Elle ne voudrait pas me couvrir de ridicule. Elle a trop bon cœur pour livrer son sous-préfet en pâture à toutes les méchantes langues du département.

— Pardon, balbutia la jeune fille en essuyant ses yeux, excusez-moi. Je vous fâche. C’est que... vous ôtes si drôle!

Et, le rire reprenant de plus belle :

— Divertissez-vous seulement, poursuivit le baron, vous

ue m'offensez pas le moins du monde ; je suis charmé de vous amuser. Mais n’est -ce pas que je puis compter sur vous? et que vous serez discrète? et que... ! Ah ! le voici!

Morgan sortit de la forêt et traversa le chemin. Il était pèle et semblait marcher avec difficulté. Il dit un bonjour amical à Itose, devenue, en le voyant, sérieuse et qui le regardait d’un air étonné. Il s’approcha du mur dont, hissé sur les décombres, il pouvait, du bout des doigts v toucher la crête. 11 leva les bras vers M. de Bley, mais les baissa aussitôt, murmurant que cela n’irait pas. Il ramassa alors la perche étendue à ses pieds, et, la dressant:

— Saisissez ce bâton, iit-il, et tâchez de tomber sur moi. ‘

— Tomber est fort aisé, tomber sur vous est une tout autre affaire, répliqua le baron, qui ne savait de quelle main lâcher la pierre en saillie à laquelle il s’était cramponné. — Inclinez un peu plus votre bâton, continua-t-il. La!... Sapristi! Tenez ferme! Ouf!... Je n’aurais jamais pensé qu’un acte aussi simple que celui de s’asseoir pût être d’une exécution à ce point périlleuse. Un instant ! Attendez donc un instant que je respire!... Ma foi, madame, vous auriez dû vous tuer cent fois. Maintenant, mon cher ami, vous pouvez écarter la perche. Doucement, sapristi ! doucement. Dites-moi : cette branche est terriblement mince. Vous la croyez solide? Vous la garantissez? Allons !...

Et, d’une voix retentissante :

— Victoire ! cria-t-il comme Morgan l’emportait sur ses épaules et suspendu à son col, dans le chemin, où il prit pied avec une satisfaction dont le récit lit la joie de Corbier

et qu’en ce premier moment il ne dissimula pas, bien qu’il en ait, plus tard, contesté les effusions.

Tandis que Bley réparait le désordre de sa toilette, chantait ses dangers, déclarait que, vue d’en bas, la muraille paraissait beaucoup moins haute qu’elle ne l’était réellement, et faisait un doigt de cour à Rose, dont il voulait capter le silence, Morgan, après avoir déposé son fardeau, s’était adossé contre un arbre, les bras ballants, le regard incertain, la tête penchée sur la poitrine et, en apparence, exténué d’émotion autant que de fatigue.

Olga, très-dépitée de sa chute, et à qui le malaise dont Michel venait de faire parade avait singulièrement déplu, se sentit froissée par la persistance du jeune homme à afficher un trouble offensant pour elle. L’attitude abattue de Morgan lui parut une impertinente affectation. Elle y vit une flatterie de mauvais goût, un grossier étalage de sentiments qu’elle n’entendait point deviner et qu’elle ne se pardonnait pas d’avoir provoqués.

— Monsieur, dit-elle, puisque vous êtes si souffrant, je vous libère de votre promesse de dîner avec nous.

Le baron, qui, tout en rajustant sa cravate, causait avec Rose, et Rose, qui n’écoutait que d’une oreille distraite les propos du baron, se retournèrent l’un et l’autre. Une exclamation de surprise échappa à la paysanne. Quant à Bley :

— Par exemple ! s’écria-t-il. Mais pour nos maladies, a Michel et à moi, rien ne vaut uu bon coup de bourgogne ! Apprenez...

— Mon cher baron, interrompit sèchement la marquise, quelle que soit la vertu du vin de Bourgogne, et, sur ce point, je me lie entièrement à votre compétence, per-

mettez-moi cependant de la croire impuissante à guérir M. Morgan, qui n’est déjà que trop ému.

Bley voulut s’interposer de nouveau; mais il lut dans les yeux d’Olga, qui, au premier mot qu’il prononça, le regarda fixement, une injonction de se taire si péremptoire, que la parole expira sur ses lèvres.

— A qui diable en a-t-elle? pensa-t-il. Positivement, pour être agréé des femmes, méchant moyen que de les sauver !

— Madame, repartit Morgan, vous avez raison. J’allais précisément vous demander l’autorisation de retourner chez moi. Je vous remercie de m’avoir prévenu.

Il dit cela doucement, sans amertume, d’un ton dans lequel le baron ne. sul pas démêler la moindre intention ironique.

— Michel, demanda Rose, est-ce vrai que vous deviez dîner au château ?

Et. sur la réponse affirmative du jeune homme :

— Eh bien, poursuivit-elle, voyez comment les histoires s’inventent ! A Champ-d’ Asile, ils vous croient en prison. Voilà pourquoi je voulais parler à M. Corbier. C’est Jean Gourme qui m’a envoyée. Vous auriez dit le voir arriver chez nous, avec ses enjambées d’une lieue. Il m’attend. Vous le trouverez.

— Puisque mon père se tourmente à cause de moi, fit Morgan, c’est mieux que je prenne à travers les Lois. Cela abrège ma route d’un bon quart d'heure. Je vous quitte donc ici. — Merci, Pose. Mes compliments à Marion.

Puis il salua Olga, serra la main à Bley et s’enfonça dans la forêt, où il ne tarda pas à disparaître.

A peine était-il parti, qu’Olga s'en voulut de l'avoir congédié. Elle fut sur le point de le rappeler. Le baron comprit qu’une escarmouche se livrait, dans l’esprit de madame de Clérol, entre l’amour-propre et la sensibilité.

— Faut-il que je lui coure après? hasarda-t-il.

A se. voir lue à livre ouvert, Olga tressaillit.

— Courir après M. Morgan? reprit-elle; le retarder encore, lui qui a si grande hâte de rassurer son père ? Mais non, à aucun prix. En vérité, baron, vous avez des idées de l’autre monde, ajouta-t-elle en se mettant en marche pour remonter au château.

Rley haussa légèrement les épaules, et, brusquement :

— Soit! gagnons le diner. Au fait, nous l’avons bien gagné ! Mademoiselle Rose, vous ne venez pas avec nous? Ah ! j’oubliais que vous arriviez en détachement de secours et que la place étant dégagée...

— Monsieur le sous-préfet, interrompit Rose, qu’est-ce qu’il a?

— Qui ? Michel ?

— Oui. Je suis sûre qu’il a quelque chose. Vous savez ce que c’est. Dites-le-moi donc.

— Ce qu’il a ?... ce qu’il a ?... Il a qu’il a franchi le mur et qu’il est fatigué. Voilà ce qu’il a.

— Lui, fatigué ? Vous vous moquez de moi. Pourquoi ne voulez-vous pas me raconter ce qui s’est passé ?

— Encore une fois, il s’est passé qu’il a passé le mur. Voilà tout. Peut-être a-t-il eu chaud, ensuite froid. Vous m’entendez.

Et, comme Rose hochait dédaigneusement la tête :

— Dame! continua le baron, je vous fournis des rensei-

L A. MARODISE DE CLÉR0L

gnements, ils ne vous satisfont pas; je vous donne des suppositions ! elles vous contrarient ! Sapristi, ma chère enfant, vous être trop difficile à contenter! Bou!... voilà que là-bas on s’impatiente. Adieu! Rappelez-vous que vous m’avez promis une visite, et, quand vous viendrez me voir, mettez cette robe bleue, qui vous sied à ravir. Vraiment, à vous rencontrer, on jurerait une Parisienne!

Ayant, d’une main sûre et exercée, décoché cette dernière flèche, Bley courut rejoindre Olga. Rose le regarda qui cheminait de son pas d’automate, avançant par secousses précises et régulières, comme si ses jambes eussent été deux pistons d’une machine. Elle se dit qu’il avait terriblement peur qu’on ne jasât sur lui, ce pauvre vieux, pour adresser de si beaux compliments à une fille de village. Elle se dit qu’il ne fallait pourtant pas calomnier un homme vénérable, ni attribuer à la crainte seule une façon galante d'exprimer son opinion. Elle se dit enfin que M. le sous-préfet avait fort bon goût, qu’il était très-poli, et qu’après tout, s’il prenait son plaisir à grimper par-dessus des murs, la chose ne concernait personne. Cependant, c’était bien mal à lui de s’étre refusé à expliquer la tristesse de Michel. Mais il n’avait point osé parler à cause de la marquise, cela se voyait ! Que pouvait-elle donc avoir fait à Michel, celte marquise pâle et maigre ?

En ce moment, le baron était arrivé auprès d’Olga. Rose considéra longuement madame de Clérol, qui s’éloignait, remplissant de sa robe blanche l’étroit chemin.

— Penser, murmura-t-elle, qu’il y a des gens assez bêtes pour la trouver jolie !

LA MARQUISE »E CLÉROL

iü3

Et, sur cette réflexion, qu’elle compléta d’un coup d’œil jeté en imagination à son miroir, elle tourna sur ses talons, et, d’une main relevant sa jupe, de l’autre retenant les coius de son foulard, elle partit afin d’éviter Barlot, qu’elle voyait venir de son côté.

Olga et le baron marchaient en silence et l’un devant l’autre, à cause des ornières, des cailloux, des ronces qui étranglaient le chemin ; le baron le premier, fouettant les buissons d’une branche morte qu’il avait ramassée; à quelques pas en arrière, Olga, s’arrêtant de temps à autre pour cueillir une fleur ou pour dégager sa robe accrochée à une épine. Ilscontinuèrentainsi,jusqu’àceque la jeune femme appelât son compagnon déroute et, d’un doigt un peu meurtri, désignât une grappe d’églantines qu’elle ne pouvait parvenir à détacher de leur tige. Bley confia son stick d’aventure à la gueule de Wallace, et-, tirant de son gousset un petit couteau, attaqua vigoureusement le bois déjà tordu et maillé. Mais, fort ébranlées par les efforts d’Olga, les églanlines ne résistèrent pas à une nouvelle secousse; leurs légers flocons s’éparpillèrent sur le sol, et le baron ne présenta à madame de Clérol, qu’un rameau dépouillé, et, tristement :

— A mon âge, on ne sait plus cueillir les fleurs ! Mais, repril-il, voici une autre branche avec laquelle je serai peut-être moins maladroit.

— Vous ôtes donc incorrigible? dit Olga. Dès que nous nous trouvons ensemble, il faut que vous fassiez des compliments : à moi des bons ; sinon des mauvais à vousmôme.

Hissé sur la pointe des pieds, Bley avait saisi la touffe,

qu’il s’efforcait d’attirer doucement à lui. Sans se retourner et, d’un accent de suprême indifférence :

— Oui, c’est bien cela, répliqua-t-il ; seulement, vous ne me laissez pas toujours le choix.

— Ah ! fit madame de Clérol, une déclaration de guerre ? Vous ne répondez rien. La guerre alors, sans déclaration ?

Le baron garda le silence. Il enlevait délicatement les épines dont était garnie la branche qu’il venait de couper, et semblait entièrement absorbé par cette occupation.

— Pourquoi ce paysan vous tient-il tant à cœur ? demanda brusquement Olga.

— Quel paysan ? repartit Bley d’un air naïf.

— Vous savez très-bien que je parle de ce Morgan.

— Comment l’aurais-je su ? D’abord, M. Morgan n’est point un paysan. Il a les manières, l’éducation et les sentiments d’un gentilhomme. Ensuite, fùt-il le dernier des rustres, qu’il n’en aurait pas moins droit à ma reconnaissance éternelle.

— Voilà un bien grand mot pour...

— Pour une chose encore plus grande, interrompit le baron, pour vous avoir sauvée. Il se peut que cela ne soit rien à vos yeux ; mais, aux miens, c’est beaucoup, quand même je n’en retirerais d’autre avantage que de vous offrir ce bouquet.

Sans prendre le rameau qu’on lui tendait :

— Croyez-vous, dit lentement Olga, que cent louis soient une récompense suffisante ?

Bley, faisant un geste d’indignation :

— Mon Dieu, je vous consulte, poursuivit-elle ; je suis

toute disposée à donner cinq cents louis, à en donner mille. Fixez la somme, je vous prie.

— Il s’agit bien de récompense! s’écria le baron. Prcnez- Yous Michel pour un portefaix? Vous en enverriez cent mille, de vos louis, que je ne me chargerais pas du message! Eu vérité, madame, je ne puis vous comprendre!

Il y avait vingt ans peut-être que le vieux bon n’avait secoué sa crinière pacifique. Bien qu’il eût le jugement immédiat, tranchant et sans .appel, le verbe haut et proclamatoire, l’habitude de pérorer devant une cheminée, comme d’une chaire; i' était cependant tout nénétré et, en quelque sorte, saturé de cette tolérance dans laquelle le monde trempe les âmes, et qui serait la charité, si elle n’était la complicité. En homme qui ne doute de rien, il était prêt à douter à peu près de tout. Aucune petitesse ne Bétonnait, ni, ajoutons-lc, aucun héroïsme. Il ne creusait pas les choses ni les gens, mais tenait l’humanité pour une antithèse, les qualités ayant leurs envers qui s’appellent des défauts, et la plupart des défauts, leurs doublures, qui sont des qualités. Ses antipathies,, souvent fort vives, et ses admirations, parfois très-chaudes, étaient retenues et tempérées par l’indulgence philosophique que l’expérience lui avait inculquée. Sa politesse n’était pas une situation de l’esprit. Il paraissait donc et se croyait cuirassé contre la surprise de la colère. Toutefois, il n’est armure si épaisse qui n’ait son défaut. Le baron s’était senti personnellement froissé de la façon cavalière dont avait été remercié son protégé, et ce futainsi qu’atteint à l’improviste, par l’injurieuse proposition de madame de Clérol, il s’exprima avec une vivacité qui n’était point dans ses mœurs.

iOC LA MARQUISE DE CLÉROL

Olga frémit; mais, se contenant et d’une voix mesurée et profonde :

— Tout le monde, baron, n’a pas votre courage. Vous voyez que je vous rends vos compliments. Il y a des sentiments qui m’épouvantent. Je me déclare incapable de reconnaissance éternelle; je n’entends y être condamnée envers qui que ce soit. Le hasard m’a imposé uni* dette ! Je m’acquitte le plus vite possible et de la seule façon possible. Si ce monsieur juge au-dessous de sa dignité d’accepter mou argent, libre à lui de le jeter à la rivière ou dans le tablier de celte fille que vous avez accablée de vos prévenances ! J’en rougissais pour vous ! Je sais pourquoi vous la flattiez : pour qu’elle se tût. Toujours cette terreur du qu’en dira-t-on ! Cela me donnerait envie de crier sur les toits, de raconter aux quatre vents des cieux votre aventure de tout à l’heure !

Bley avait recouvré sa sérénité habituelle, et, sans répondre autrement que par un sourire à l’agression dont il était l’objet :

— Çà, remarqua-t-il, il y a dans cette affaire un point mystérieux, un contour qui échappe à ma perspicacité. Au début de notre malencontreuse promenade, vous paraissiez goûter l’humeur facile et gaie de Morgan, et mémo...

— Je me suis trompée, j’en conviens, interrompit la jeune femme, je n’ai aucune prétention à l'infaillibilité.

— Mais que reprochez-vous à mon jeune homme ? Ce n’est pourtant pas de vous avoir sauvée ?

— C’est précisément cela.

— Allons, vous n’étes pas généreuse.

— Et lui donc, l’a-t-il été, avec ses airs penchés et

son attitude langoureuse ? II a abusé de l’avantage que sa force lui a donné sur moi. Eli Lieu, moi, j’abuserai de l’avantage que ma fortune me donne sur lui. Ainsi, nous serons quittes ! Mais assez là-dessus. Le sujet m’est on ue saurait plus désagréable. Causons de votre bouquet, qui est ravissant et qui se fane à nous écouter.

Blcy regarda les églantines, que, dans la chaleur du débat, il avait oubliées et secouées.

— Ce n’est plus, dit-il, la grappe éclatante et parfumée que j’avais cueillie; quelques fleurs cependant ont tenu bon. Enfin, puisque vous daignez appeler cela un bouquet...

Comme, tout en parlant, il présentait la branche d’églantines avec la grâce emphatique d’un courtisan qui relève le gant de sa souveraine, Olga vit, sur la fine manchette glacée du baron, une large tache rouge et humide.

— Ali ! fit-elle vivement, vous vous êtes blessé !

— Moi! Où? Comment? s’écria Bley, qui, d’émotion, laissa tomber l’infortuné rameau. Ma foi, oui. Du sang ! Mais non, mais non, poursuivit-il en tournant et retournant sa main et en l’examinant, des ongles au poignet; mais non, voyez : pas la moindre écorchure ! C’est pourtant bien du sang, beaucoup de sang ! Je n’y comprends rien. Ne croyez-vous pas que, si j’étais blessé, je le sentirais? C’est vraiment bizarre!... Parbleu ! reprit-il en se frappant le front, j’y suis, j’y suis : ce sang est le sang de Michel !

— De M. Morgan ? demanda Olga avec stupeur.

— Eh ! sans doute, répliqua tristement le baron. Quand Morgan m’a emporté, comme on emporte un sac, du haut

de votre abominable mur, sa cravate et son gilet étaient mouillés. Il venait, disait-il, de se rafraîchir. Naturellement j’ai cru qu’il avait trempé ses vêtements dans l’eau. Je ne m’en suis pas inquiété autrement. Je n’y ai plus même pensé. Mais maintenant je me rappelle parfaitement la chose. Et ce pauvre garçon que vous accusiez ! En tombant, vous l’aurez probablement heurté. C’est peutêtre votre parasol qui, en se brisant...

Olga était blême.

— Oui, murmura-t-elle, cela doit être mon parasol.

— Au reste, continua Bley, je vous fais des reproches et je suis bien plus coupable que vous... Moi qui connais le jeune homme, j’ai été un sot de ne pas me préoccuper de sou attitude, que vous aviez mille fois raison de trouver singulière. Mais j’étais si ahuri, que l’ahurissement des autres ne m’alarmait pas.

— Venez-vous ? dit Olga.

— Où voulez-vous aller?

— Rejoindre M. Morgan, celui qui m’a sauvée et que... Ah ! je ne me pardonnerai jamais !

— Ne vous désolez donc pas. Je suis convaincu qu’à cette heure notre ami est chez lui. Sa blessure est évidemment des plus légères. Dame, il m’a fort lestement porté, et, quand votre oncle prétend que je suis léger, j’ai connu des chevaux qui n’étaient pas de cet avis !

Madame de Clérol voulant partir seule à la recherche de Morgan, le baron la retint et poursuivit le cours de ses exhortations et de ses raisonnements; rappelant que le jeune homme marchait lentement, il est vrai, mais qu’enfin il marchait, expliquant que la plaie était une simple

contusion, citant, à l'appui de sou opinion, les chirurgiens les plus éminents, affirmant que Chainp-d'Asiie était tout près de Varanne, à un quart de lieue, à peiue à deux ou trois portées de fusil ; diminuant les distances, augmentant les preuves de vigueur données par le blessé et répétant à satiété les mêmes arguments.

Bley avait grand faim et était très-fatigué.

Olga insistait en silence, humble et attendrie. Elle s’accusait d’ingratitude, de cruauté, et s’en voulait à ellemême, de ce qu’elle avait pensé, bien plus que de ce qu’elle avait lait. Loin de chercher des excuses à son offense, elle se l’exagérait jusqu’à y voir un crime, et, daus le secret de son cœur, elle insultait à sa üerté vaincue. Par un retour naturel, elle faisait au jeune homme, un mérite de tout ce qu’elle lui avait reproché. Ce qu’elle prenait pour une émotion déplacée était donc la douleur, une douleur intense assurément, puisque, malgré son courage, celui qui la supportait si vaillamment n’avait pu entièrement la dissimuler. Morgan avait mieux aimé paraître ridicule, car il devait se sentir ridicule, que de rehausser le prix du service qu’il venait de rendre. C’était par excès de modestie et de délicatesse qu’il avait feint d’être troublé. Et elle n’avait pas su le deviner, et lui, si énergique, si discret, lui qui ne visait qu’à s’amoindrir, alors que, d’un mot, il se fût imposé à elle, elle l’avait traité d’importun et de fat !

— Il faut convenir, se disait-elle avec amertume, qu’il a réussi à me rassurer ! Je lui ai montré que la reconnaissance n’était point, pour moi, un fardeau trop lourd !

Et, se détournant afin de cacher au baron, dont elle

interrompit le discours, les larmes qui remplissaient ses yeux :

— Allons ! fit-elle, je n’ai plus le droit de repousser vos conseils.

Ayant dépêché l’œuf à la coque et les deux pommes de terre bouillies dont se composait invariablement son souper, le curé de Varannc-le-Bourg, Gabonat, débarrassa des restes de son frugal repas la table qu’il épousseta soigneusement; puis, d’une main rendue par l’âge un peu tremblante, il dénoua les attaches en cuir qui servaient de fermoir à un épais cahier dont la couverture attestait les fatigues et les services. Il feuilleta lentement ce cahier en tête duquel étaient inscrits ces mots : Journal de mon voyage à Rome. Il contemplait son œuvre avec un respect naïf, s’arrêtant de temps à autre, retenu par quelque réflexion soudaiue ou par quelque passage qu’il s’attardait à relire. Et, comme il aspirait le parfum sacré qui lui semblait s’élever de son récit, un doux sourire brillait dans ses yeux candides et éclairait sa physionomie vénérable. Arrivé à la page où finissait le manuscrit, il posa sur la table le cabier ouvert à cette page, il alla fermer la fenêtre, à cause du serein; il revint s’asseoir, il plaça près de lui, à portée facile, à droite son écritoire, à gauche son mouchoir et sa tabatière, il essaya sur son pouce le bec de sa plume il savoura une large prise de porto-rico, il se re-

LA MARQUISE DK CLÉROL

cueillit un instant et, ainsi convenablement installé et préparé, de sa grosse écriture très-lisible, il traça ce qui suit :

i . Le presbytère. — Ce 23 août 1853, jour de Saint»PhiIippe.

» Ce mutin, dit la messe dans mon église, pour la première fois, après trente-deux jours d’absence. L’autel couvert de Heurs, en l’honneur de mon retour annoncé pur Madeleine. <Jue les mains pieuses qui ont cueilli ces Heurs soient bénies ! qu’ils soient bénis, les cœurs doux et lidèles qui sont lu consolation, la force, la joie de ma vieillesse et qui me rendent avec usure l’amour que je leur porte !

» ü sainte Vierge, vous dont, en partant, j’ai imploré le divin secours, vous m’avez conduit et ramené, comme si vous m’eussiez tenu par la main. Pendant ce long voyage, vous avez daigné entendre mes prières et vous les avez portées à la source éternelle des miséricordes intimes. Vous avez protégé le pasteur dans son indigne personne, et dans sou troupeau. J’ai eu l'ineffable félicité d’adorer le Seigneur dans sa ville sainte. Me voici revenu. Je fais le compte de mes brebis, et aucune ne manque. Tout cela m’a été donné par vous, ô suinte Mère de Dieu ! Je n’aurais pas murmuré si vous aviez voulu que je fusse frappé. Mais vous m’avez comblé de vos grâces et mon ûme se consume de reconnaissance. Demain, j’allumerai les cierges que je vous dois. Ils brûleront et s’éteindront. Mais la flamme dont mon cœur brûle pour vous ne s’éteindra point. Amm I

» Ici se termine le récit de mou voyage. Toutefois, cette

première journée du retour a été marquée pour moi par un événement dont je tiens à fixer le souvenir. La vie n’est-elle pas d’ailleurs un voyage ? Pourquoi ne garderais-je point l’habitude que j’ai prise d’écrire, chaque soir, les joies ou les épreuves de chaque jour ? Ainsi ferai-je, avec l’aide de Dieu.

» Ce matin, c’est le petit Cloux qui m’a servi d’enfant de chœur. Après la messe, comme il mettait en ordre la sacristie, je lui ai demandé des nouvelles des uns et des autres. Il m’a dit que Michel s’était, la veille, eu courant les bois, donné un mauvais coup. La chasse n’étant pas encore ouverte, cela m’a étonné et j’ai pensé que le petit Cloux était mal informé; mais il m’a expliqué tous les détails de l’accident : que Michel se promenait, qu’il avait voulu sauter par-dessus une haie, qu’il était tombé, qu’en tombant il avait rencontré une branche fraîchement coupée qui lui avait fait un trou à la poitrine, qu’heureusement le trou était peu profond, que la branche avait glissé sur l’os et que Brun, qui soignait Michel, ne témoignait aucune inquiétude. L’enfant a ajouté qu’il tenait ce récit de Jean Gourme lui-mème, ayant été, hier, dans la soirée, envoyé à Champ-d’ Asile par la marquise. J’ai alors appris ce que j’ignorais : c’est que le château, fermé depuis si longtemps, était de nouveau habité par la noble famille au sein de laquelle j’ai passé des jours si heureux et d’autres, hélas ! si troublés.

» Chargé le petit Cloux de prévenir Madeleine que je ne déjeunerais pas et parti immédiatement pour Champ-d’Asile. En traversant le village, accosté par chacun. Qu’il est doux d’avoir tant d’amis ! Eu passant devant la maison de

Marion, vu Rose sur le seuil de la porte. Elle était habillée comme une dame. (J’irai demain lui parler sérieusement.) Et elle causait avec un homme que je ne connais pas et dont la physionomie m’a déplu. Que Dieu me garde des jugements téméraires. J’ai demandé à Rose des nouvelles de Michel. Elle a regardé l’étranger d’un air que je n’ai pas aimé et l’étranger a, très-malhonnétement, haussé les épaules. Elle a ensuite répondu qu’elle n’avait pas ouï dire qu’il fût rien arrivé de fâcheux à Michel. J’ai continué ma route. Regardé de tous côtés. Entendu les alouettes. Au fond des champs, vu un homme qui labourait et que je n’ai point d’abord reconnu. Mais il m’a reconnu. Il a arrêté ses bœufs, et, comme en se redressant il agitait son chapeau, j’ai distingué les longs cheveux gris et la haute taille de Bernard. J’aurais été à lui, n’eût été la rosée qui était très-forte et que je redoute, à cause de mes rhumatismes. Plus loin, rencontré Marion. Je l’ai croisé en face de la grande vigne" du commandant. Il y a des grappes dont les grains ont déjà tourné. La vendange s’annonce bien.

» Ma promenade a été des plus agréables, et, lorsqu’en arrivant à Champ-d’ Asile, j’ai tiré ma montre, je ne pouvais croire qu’il fût huit heures. Gomme toujours, la porte était ouverte et l’allée fraîchement ratisséc. Je n’aurais pas su Michel malade, que je l’eusse dit, en remarquant les volets de sa chambre hermétiquement fermés. Le premier que j’ai vu est Jean Gourme, huché, sur une échelle et cueillant des figues. Le premier dont j’ai été vu est Mars, qui s’est précipité vers uioi, et m’a sauté contre. Je ne sais d’où il sortait, pour m’avoir étoilé de taches que Ma-

deleine déclare impossibles à enlever. Heureusement, j’avais mis ma vieille soutane, car j’aurais eu la neuve, que je n’eusse pas repoussé ce vieux chien, si bon et dont l’affection m’a touché. Madeleine me reproche d’aimer trop les bêtes. Mais de quel droit affligerais-je une créature de Dieu? Au bruit qu’en nous reconnaissant l’un l’autre, Mars et moi, nous faisions, Jean Gourme s’est retourné, et, tout en descendant de son échelle :

» — Bonjour, monsieur le curé! m’a-t-il crié. Nous étions bien sûrs que vous viendriez ici ce matin, puisqu’on vous attendait à Varanne hier au soir. Ma foi, vous êtes arrivé, comme vous l’aviez dit. l’our venir de si loin, vous avez été joliment de parole... A présent, a-t-il ajouté, vous savez que le petit est toinl)é sur un accident; mais il a passé une bonne nuit.

» J’ai demandé des détails sur l’accident. Le récit du petit Cloux était exact. Notre conversation nous a amenés sous le porche, où nous avons rencontré le maître du logis qui sortait. Il m’a serré la main à me la broyer, et, d’une voix qui retentissait comme un tambour, il exprimait sa joie de me revoir, disant que la journée commençait bien, lorsque Jean Gourme lui a rappelé que le petit dormait.

» — C’est parbleu vrai ! a repris le commandant, parlant cette fois si bas qu’à peine je l’entendais, c’est parbleu " vrai ! Il dort, le fainéant !

» — Oui, a murmuré Jean Gourme, donnez-m’en seulement trois de fainéants pareils, et je renvoie nos huit domestiques.

» Nous nous sommes établis sur un banc, à quelque

distance de la maison, afin de causer à notre aise et sans risquer de réveiller Michel.

>» Après avoir rallumé sa pipe qu’il avait laissée s’éteindre, le commandant m’a complimenté sur ma mine, bien qu’il m’ait trouvé un peu maigri, et, à ce sujet, il m’a adressé quelques réflexions fort sensées sur les inconvénients qu’il y a, passé soixante ans, à voyager. Mais, naturellement, il m’a surtout entretenu de l’accident arrivé à son fils. Il avait été et il était encore plus ému qu’il n’en voulait convenir. MichePâvait perdu tant de sang, qu’en arrivant chez lui, il s’était arrête dans le vestibule sans pouvoir aller plus loin. Trouvé là, pâle comme un mort et à demi évanoui, il n’avait pas consenti à ce qu’on le portât et s’était rendu dans sa chambre appuyé sur le bras du docteur, employant le peu de forces qui lui restaient à rassurer les autres et à plaisanter sur son aventure. Comme le commandant me racontait ces choses, il mordait sa moustache, il s’interrompait pour tirer d’énormes bouffées de sa pipe, qui, affirmait-il, allait de nouveau s’éteindre ; il s’essuyait les yeux qu’il disait aveuglés par la fumée, il toussait afin de me cacher l’altération de sa voix. Il a pourtant remarqué que je n’étais point la dupe de ses petites manœuvres, et, renonçant à feindre davantage :

» — Sac-à-papier ! s’est-il écrié, qu’on a donc bien raison de dire : « Vieux soldat, vieille béte ! »

» Causé ensuite de choses et d’autres. Questionné par le commandant, qui a été autrefois en garnison à Rome. Rapporté quelques épisodes de mon voyage. Inutile de les reproduire ici, puisqu’ils se trouveut déjà consignés dans le présent journal.

H6 LA MARQDISE DE CLÉROL

>> Il faut toujours que Jean Gourme occupe ses cinq doigts.

» — N’ayant qu’une main, prétend-il, j’ai à la faire travailler pour deux.

>■ Aussi, tout en se mèlaut à la conversation, qui l’intéressait vivement, au lieu de s’asseoir à côté de nous, il émondait un pommier nain. C’est pourquoi, étant debout, il a été le premier à voir une dame qui s’avançait, à cheval, dans l’avenue. Il l’a immédiatement reconnue et nous a dit :

» — Voici la marquise !

» On la lui avait, parait-il, montrée à Briancourt.

» Nous nous sommes aussitôt levés; mais, en ce moment, une grosse charmille nous masquait madame de Clérol, et nous avons seulement entendu le pas du cheval sur le gravier. Quant à moi, je me sentais fort troublé, à la pensée de revoir la fille de mes anciens et chers seigneurs et bienfaiteurs. L’émotion que j’éprouvais m’a transporté au jour où, pour la première fois, je traversai le vestibule du marquis de Varanne. Je suis naturellement embarrassé de ma personne, et, bien que je vécusse au sein d une société polie, il m’en coûtait toujours d’entrer dans un salon ou de donner un ordre à un domestique. Mais l’existence retirée que je mène depuis vingt ans m’a rendu plus timide encore et plus gauche que je ne l’étais autrefois. Loin d’avoir fait aucun progrès, j’ai reculé, et, moi qui, chaque dimanche, enjoins aux pauvres gens qui m’écoutent de lutter contre leurs inclinations, j’ai fui le combat, je n’ai même pas essayé de vaincre cette fausse

LA MARQUISE DK CLÉROL 117

honte nuisible à l’efficacité non moins qu’à la dignité de mon ministère.

» Quand donc la marquise, en arrivant en face de nous, a arrêté son cheval, tandis que le commandant, sa petite casquette militaire à la main, s’approchait d’elle, je suis resté en arrière, planté comme un pieu, à la contempler. Il est vrai de dire que je redoutais la proximité du cheval, que je trouve bien grand pour être monté par une jeune dame et qui m’a semblé d’un mauvais caractère. Il dressait son long col, puis baissait brusquement la tête, soufflant, agitant son mors, secouant ses rênes comme s'il eût voulu les rompre; il ne pouvait demeurer en place et trépignait désagréablement. Cela n’empêchait pas madame de Clérol de paraître, sur cet animal rétif, aussi tranquille et à l’aise que si elle eût été assise dans un fauteuil. Elle est évidemment experte dans l’art de l’équitation, en quoi elle tient de son grand-père, qui, à soixante et dix ans, passait encore pour le plus hardi cavalier de la province.

» Au demeurant, ce n’est pas là le seul point de ressemblance qu’elle ait avec son aïeul. J’ai retrouvé en elle la fierté de maintien du vieux marquis et cette façon de vous regarder si hautaine, mais si naturelle, qu’elle n’était point offensante ni même déplaisante. Par moment toutefois, et sans doute quand une pensée mélancolique la traverse, ses yeux se voilent, s’adoucissent, s’attristent, et elle m’a alors rappelé d’une manière frappante sou pauvre père. Elle a d’ailleurs les traits fins, le teint pâle, les cheveux blonds, la grâce et surtout la voix mélodieuse de sa mère.

>• Quand elle parle, a remarqué Jean Gourme, il semble qu’elle se retienne de chanter. A son accent, le passé a surgi, pour moi, de la tombe. Ce qu’elle a dit était peu de chose.

» Elle a demandé, je crois, si elle avait, devant elle M. Morgan.

» Mais ces paroles si insignifiantes m’ont remué jusqu’au fond du cœur.

» Envahi par mes souvenirs, j’ai deviné plutôt que je n’ai entendu les questions de madame de Clérol et les réponses du commandant au sujet de Michel.

» Il est singulier, quand j’y songe, qu’une sollicitude si vive pour un inconnu ne m’ait pas surpris.

» La jeune et noble dame a ensuite appelé son domestique, un petit garçon perché sur un cheval aussi impétueux et plus grand encore que celui de sa maltresse.

» En même temps, posant sa main sur le bras du commandant, elle a sauté ou plutôt glissé à terre, avec une agilité merveilleuse. Après quoi, elle a remis sa bride à l’enfant et lui a dit quelques mots en anglais.

» Moi, je pensais que c’était bien assez d’un cheval, sans qu’on lui en donnât deux à tenir, à ce pauvre petit dont la mine résolue ne me rassurait point, et, en le voyant s’éloigner, avec ces deux bêtes violentes qui se cabraient àl’envi, j’ai éprouvé un sentiment d’angoisse que je n’ai pas dissimulé.

» La marquise a souri et a prétendu que Tom serait très-chagrin, s’il savait les inquiétudes dont il était l’objet. Puis elle m’a regardé en face pendant un instant, et, en me nommant, elle m’a tendu ses deux mains.

» J’ai manifesté mon étonnement d'être reconnu.

*> — Je ne vous reconnais pas, a-t-elle repris, je vous connais et c’est bien mal à vous, monsieur le curé, de ne m’avoir pas avertie de votre retour, moi qui étais si impatiente de vous voir.

» J’ai sottement ’ répondu que mes premières visites étaient dues à mes amis.

» Voilà tout ce qu’en ce premier moment, j’ai su dire à celle sur la tête de qui je n’ai pas manqué un seul jour d’appeler les bénédictions divines.

» Pourquoi donc, étant brave quand j’écris, suis-je si poltron quand je parle ?

» Pourquoi madame de Clérol m’a-t-elle imposé au point de paralyser mon esprit et ma langue? Elle était vêtue d’une façon modeste, ne portant ni broderies ni joyaux. Sa robe m’a paru faite d’une étoffe semblable au drap de ma soutane.

•• A l’ouïe de mou stupide propos, elle s’est mise à ressembler à son grand-père et m’a considéré d’un air qui a augmenté mon trouble. Heureusement, en cette conjoncture, le commandant m’a secouru, et, avec si bonté accoutumée :

» — Les meilleurs amis de M. le curé, a-t-il dit, sont toujours ceux qu’il croit dans le malheur.

>* Gela a ramené sur le tapis l’accident de Michel et amené force remerciements pour les marques d’intérêt dont mademoiselle de Varanne daignait honorer ses voisins.

» — Vous ignorez donc, a interrompu la jeune dame, ce qui s’est passé ? Monsieur votre fils m’a sauvée d’un danger auquel je m’étais exposée par mon imprudence. C’est en me protégeant qu’il s’est lui-même blessé. Puisqu’il ne

vous l’a pas raconté, je vous le raconte. Vous voyez que-je lui dois bien quelque reconnaissance.

» Après ces deux ou trois phrases prononcées rapidement et d’une voix agitée, la marquise s’est tue et j’ai observé que, tout en resserrant un gant qu’elle avait, parait-il, oublié de boutonner, elle rougissait. Son embarras m'a rendu quelque courage et j’ai demandé un récit plus circonstancié de l’aventure. Mais le commandant, qui, selon son habitude, quand il est content, caressait sa moustache, m’a aussitôt arrêté.

» — Gardons-nous, a-t-il dit, d’enlever à Michel le mérite de sa belle action. C’est l’indiscrétion, monsieur le curé, qui a perdu Eve. Sommes-nous donc des femmes, que diantre! pour être si curieux? — Pardon, madame, mais, si mon fils a bien fait d’affronter un péril que vous exagérez, j’en suis certain, il a encore mieux fait de ne pas se vanter de son exploit. Je l’approuve, et, du reste, il n’y a personne qui ne lui enviât son égratignure.

» Voilà à peu près en quels termes le commandant s’est exprimé.

» — Une égratignure ! a grommelé Jean Gourme. J’en ai connu qui ont eu la croix à meilleur marché. Franchement, quand Michel est arrivé, je l’ai cru flambé. Il y avait longtemps que je n’avais pas senti mou sang donner le tour, mais hier je l’ai senti ! Et vous, mon commandant, vous n’étiez pas fier non plus. Un garçon aussi solide, battre de l’aile comme un poulet, pour une égratignure ? Ah bien, oui !

» Madame de Clérol n’avait pas goûté la péroraison galante du commandant; elle s’était en quelque sorte redres-

séo et refroidie; mais les paroles de Jeau Gourme l’ont vivement affectée et j’ai discerné sur son visage l’expression d’une vraie douleur.

>* — Je suis désolée, a-t-elle murmuré, d’apprendre en quel état M. Morgan est revenu.

» — Ma foi, madame la marquise, a repris Gourme, une rougeole que Michel a eue étant petit, et le coup qu’il a reçu pour vous, voilà les deux seuls chagrins qu’il nous ait causés dans sa vie !

» Le commandant a grondé son vieux serviteur, et j’ai trouvé qu’il le traitait un peu durement. Il a déclaré que, quant à lui, il n’avait jamais eu la moindre crainte, et a recommencé à rassurer la marquise.

» Tout en causant, nous nous promenions dans l’avenue, laquelle est fort étroite, de façon que j’ai dû marcher dans l’herbe et me mouiller les pieds, ce qui in’a beaucoup contrarié.

» Nous nous sommes arrêtés longtemps devant le gros figuier, que le commandant ne sc lassait pas de faire admirer à madame de Clérol. Moi qui connaissais le figuier, je regardais de côté et d’autre. J’ai ainsi observé que les volets de la chambre de Michel s’ouvraient. J’en ai fait la remarque au commandant et à Jean Gourme, qui m’ont alors laissé seul avec la marquise. Elle a exigé qu’on ne se gênât point pour elle et a ajouté qu’elle serait bien aise de me parler en particulier.

» Nous nous sommes assis, à l’ombre, dans le pavillon qui est à l’angle du jardin.

>* — Voilà, s’est écriée madame de Clérol, un confessionnal admirable !

» Et, ce ton irrévérencieux m’affligeant :

» — Ne croyez pas, a-t-elle poursuivi, que je plaisante, car c’est de moi que j’ai à vous entretenir. Mais d’abord une question. Quoiqu’un vous a-t-il jamais parlé d’Olga? Oui. Eh bien, comment l’a-t-on décrite? Vous ne répondez pas. Allons ! je répondrai pour vous. Ceux qui ne me veulent pas de mal vous ont dit que j’étais capricieuse, frivole et sèche. Quant à l’opinion des autres, si j’en tenais compte, ce ne serait que pour la braver !

» J’ai repris la marquise. Je lui ai rappelé que l’orgueil est un sentiment condamnable, qu’il faut plaindre les méchants, mais se garder de mépriser personne.

» Elle m’a fait, sur ma phrase, qu’elle trouvait bien tournée, un compliment que j’ai cru d’abord être sincère et qui n’était qu’une ironie, car elle a aussitôt ajouté qu’elle u’aiinait pas les sermons. Ensuite, à brûle-pourpoint :

» — Vous avez connu mon père, a-t-elle dit. Quel homme était-il?

» Je me suis senti froissé par la légèreté irrespectueuse avec laquelle madame de Clérol parlait de son père et prononçait ce doux nom qui est la foi de l’enfant et la joie du chrétien.

» — Feu M. le marquis de Varan ne, ai-je répondu sévèrement, était un saint !

» — Tant mieux pour lui, a répliqué la marquise, et tant pis pour moi !

» Je n’ai pu contenir mon indignation.

» — Ah! madame, ai-je crié, voilà un propos...

» — Bien impie, n’est-ce pas? a dit madame de Clérol

en m’interrompant. Je l’admets. Mais, que voulez-vous ! j’ai l’habitude de dire ce que je pense. Si mon père n’avait pas été un saint, m’aurait-il abandonnée? Oui, il m’eût sans doute grondée, peut-être battue, enfin maltraitée et tyrannisée de toutes les façons; mais j’aurais eu un père!

» La marquise s’est couvert Je visage de ses deux mains, et je crois qu’elle a pleuré ; car, lorsqu’elle m’a regardé de nouveau, ses yeux brillaient d’un éclat étrange.

» — Au reste, a-t-elle repris en relevant la tête et d’une voix raffermie, mon père a eu raison d’agir à sa guise. Chacun pour soi dans ce monde... et dans l’autre! Hors de là, tout est vanité ! tout est comédie ! tout est mensonge ! •.

» Et, comme, de douleur, je me taisais :

» — Au fond, a-t-elle ajouté, vous êtes de mon avis!

» Je n’ai pas voulu que mon silence fût aussi mal interprété.

» — Non, ai-je répondu, mais je crains de froisser le roseau brisé.

*> Elle m’a considéré en face avec la hauteur qui m’avait d’abord frappé chez elle, et, sèchement :

» — Ai-je donc l’air, a-t-elle dit, d’un roseau brisé ?

*> Je n’ai rien répliqué ; mais elle a sans doute lu, sur ma physionomie, la pitié qu’elle m’inspirait, car elle a demandé d’un ton ironique si, par hasard, je la plaignais.

” Devais-je réprimer ou relever? La compassion dont j’étais saisi l’a emporté sur tout autre sentiment, et voici à peu près ce que j’ai dit :

» — Comment, chère dame, ne vous plaindrai-je pas ? Dieu ne vous a pas épargné les épreuves ; mais ces épreuves n’ont porté en votre âme, que des fruits amers et semblent

vous avoir détachée, non pas des choses terrestres, mais des choses divines. Oui, je sais qu’un époux tendrement aimé vous a été ôté, à peine vous avait-il été donné. Cependant, s’il est naturel, s’il est bon que vous pleuriez toujours...

» — M. de Clérol? a repris la marquise, je n’oublierai jamais avec quel accent frivole. Non, non. Je ne suis point de ces veuves lamentables, ennuyant sans cesse les autres de l’étalage de leur désolation, et, qui pis est, s’en ennuyant elles-mêmes. Je ne sais pas mentir. Je laisse cela aux hommes! M. de Clérol m’a adorée, et, parce que je ne l’adorais pas, il voulait se tuer. Eh ! mon Dieu, oui, se tuer ! C’eût été un grand péché, assurément. Enfin il ne l’a pas commis, ce péché-là, grâce à moi et aussi un peu grâce à lui. Il est mort tout à fait contre son gré, vous pouvez en être certain. Ensuite j’ai trouvé des lettres qu’il écrivait à quelqu'un, précisément dans le temps où, à cause de moi, il voulait se tuer. Quand j’ai du noir, je lis ces lettres. Alors, tous mes chagrins se dissipent et je suis très-heureuse! oui, très-heureuse! D’ailleurs, le seul bien que j’apprécie est la liberté. Je me sens libre, libre comme l’air, libre de mes actions et de mes pensées. Vous voyez donc qu’il ne faut pas me plaindre, et que vraiment je suis très-heureuse !

» En somme, ce que disait madame de Clérol était touchant en ce qui concernait son mari, et raisonnable en ce qui la concernait elle-même; mais le ton dont elle le disait était sec et comme chargé de reproches, et me semblait révéler une angoisse secrète. Je n’ai jamais autant envié,

LA MARQÜISïf DE CLÉROL 125

moi chétif, la science des docteurs de l’Église qu’en face de cette angoisse dont je cherchais en vain à sonder les mystères.

» Nous avons longtemps gardé le silence. C’est la marquise qui l’a rompu, et, oubliant ce qu’elle venait de dire :

» — Que faut-il faire pour être heureuse ? s’est-elle écriée.

» Et, comme je ne répondais pas immédiatement ù cette réponse qui me prenait par surprise :

» — Vous n’avez donc rien à me dire ? a-t-elle ajouté.

» J’ai répliqué que j’aurais, au contraire, beaucoup à dire et que, sans doute, l’Église donnait la solution de l’énigme qui m’était posée, mais qu’un prêtre obscur, tel que moi, avait besoin de se recueillir et de prier Dieu de l’éclairer lui-même, avant d’entreprendre d’éclairer les autres. Puis une idée m’est subitement venue :

•> — Mon enfant, ai-je demandé, ne seriez-vous point travaillée par quelque remords ?

» — Un remords! s’est écriée madame de Clérol. Mais je bénirais un remords! Il serait mon occupation, ma joie ! Si j’en avais un, je ne le confierais à personne, entendez-vous !

*> Il m’est quelquefois arrivé, dans mes sermons, de parler du vide et du dégoût que laissent après eux le monde et ses pompes. Mais je parlais de choses que j’ignorais, et, pour la première fois, je voyais, je touchais la désolation de ces vies futiles que les hommes envient et que l’Église condamne. J’ai dit cela à la marquise. Mais elle, secouant la tête, m’a reproché de faire des phrases !

» Cette remarque m’a rempli de tristesse, mais ne m’a

point découragé. Plus profond est le mal, plus la tâche qui m’est si inopinément imposée se trouve lourde, moins je dois y faillir.

» — Oui, ai-je continué avec fermeté, la vie que vous menez est futile, et il dépend de vous de la transformer en une existence utile, bénie, digne de votre rang. Il ne manque pas de pauvres ni de malades, ni d’établissements charitables à soutenir, ni d’institutions pieuses à relever.

» J’ai ensuite rappelé que l’humanité n’était qu’orgueil et poussière, et qu’à cause de cela, il importait de dompter l’àme et d’humilier le corps par l’emploi des pénitences ; j’ai expliqué que les couvres menaient à la foi ; qu’il fallait dégager le cœur des affections terrestres, des liens charnels, de ce qui est passager, pour le donner tout entier à Dieu. J’ai enfin interprété, selon mes lumières et mes forces, les saintes prescriptions de l’Église, hors de laquelle tout n’est que misère et vanité !

» Madame de Clérol, qui m’avait d’abord attentivement écouté, était devenue distraite et me paraissait occupée de sujets étrangers à notre entretien. Je ne suis, hélas! point éloquent, et l’on m’a souvent reproché d’être prolixe. Cependant, j’allais bien vite voir germer les semences de pîiix et de bonheur que je m’étais efforcé de faire pénétrer dans l’âme désespérée qui venait à moi. Mais j’ai été d’abord profondément navré, quand, au lieu de répondre à mes exhortations, la marquise, comme je finissais de parler, m’a dit :

» — M. Morgan n’est-il pas votre élève ?

» Je pencherais à croire que le commandant a entendu ces derniers mots, car, n’étant point enrhumé, c’est évi-

dement afin de nous avertir de son approche qu’il a toussé bruyamment. Il a dit m’avoir cherché partout et que Michel voulait me serrer la main. Il s’est ensuite excusé de nous déranger.

» — Mais, a répondu avec politesse madame de Clérol, vous ne sauriez nous déranger.

» — Non pas vous, mademoiselle, a repris le commandant, mais notre bon curé... On le dérange toujours, moi surtout qui, en ma qualité de conseiller municipal, ai à lui faire observer la loi qu’il ne cesse de violer. — La mendicité, monsieur Cabonat, est interdite dans le département.

» — Je suis un criminel endurci, j’en conviens, ai-je répliqué; seulement, nous sommes ici à deux de jeu. Si je ne me lasse pas de commettre le délit, qui donc se lasse encore moins de le favoriser, sinon mon vieil ami Morgan '!

» Celui-ci m’a interrompu, et, en riant :

» — Je n’entends pas être ainsi calomnié ! Qu’on m’arrache de temps à autre quelques sous, je ne dis pas non. J’ai fait la sottise d’appeler ma propriété Champ-d’Asile. Il faut bien que je paye la patente de mon enseigne. Mais je ne me laisse pourtant pas manger la laine sur le dos. Parce qu’on ne refuse pas de donner, à l’occasion, un coup d’épaulé, ce n’est pas une raison pour qu’on soit, comme vous, monsieur le curé, attelé à la charité. Qui donc a déterminé le vote du conseil municipal au sujet des réparations de l’église, sinon votre vieil ennemi Morgan ? Croyez-vous que je ne sache pas de quoi vous causiez avec madame ? de votre autel pour lequel vous nous buvez le sang depuis trois ans ! Je parie que vous avez rapporté

• 1 r C,oogIe

128 La MARQUISE DE CLÉRÜL

de Rome des plans. Hein ! j’espère que je vous dévoile, mendiant !

» Depuis un instant, je voyais où le traître en voulait venir, mais je n’avais pas le courage de l’arrêter.

» — Vous me montrerez ces plans, m’a dit la marquise ; nous en choisirons un, et, quand nous l’aurons choisi, nous commanderons les maçons... Oui, et nous narguerons le conseil municipal, a-t-elle ajouté en s’adressant au commandant, qui caressait furieusement sa moustache.

J’ai voulu exprimer ma reconnaissance, mais vox faucibus hæxit. J’ai senti que la joie me montait au cerveau, et, après avoir balbutié je ne sais quelle phrase décousue, j’ai fondu en larmes. Le rêve qui me hantait nuit et jour 60 réalise. Je puis mourir en paix.

>• Songer qu’on laissera un monument de son passage est bien doux ; mais que les saints écartent de mon cœur toute pensée vaniteuse. Si, dans ce siècle déréglé, il y a encore des âmes fidèles, est-ce à moi qu’en appartient la gloire? N’a-t-il pas fallu, d’ailleurs, qu’un autre ouvrit la porte à laquelle je n’osais point heurter ? Le commandant a sans doute oublié que, s’il m’est permis de soulager les misères qui m’entourent et d’entretenir, dans ma pauvre paroisse, un enseignement chrétien, je le dois à la munificence avec laquelle m’a rémunéré la noble famille que j’ai eu l’honneur de servir. Connaissant ce que je reçois, j’aurais craint, en demandant de nouveaux secours, d’être ingrat. Pourtant elle était là, cette consolation qu’on implorait et que je ne savais pas donner. L’autel relevé, on pourra restaurer l’église, qu’on dit d’un bon style, mais qui est bien délabrée. Ou ne conviendrait-il pas de commencer plutôt par ce der-

nier travail ? En tout cas, il y aura beaucoup à faire, et pour longtemps. La voilà donc trouvée, l’occupation pieuse qui rendra la paix à une âme tourmentée.

» Malgré mon émotion, j’ai discerné combien madame

de Clérol goûtait notre projet. De si triste quelle était, son expression est devenue souriante, et c’est avec un accent de gaieté qu’en prenant congé de nous elle m’a rappelé de lui apporter mes plans. Comme nous sortions du pavillon, nous avons rencontré Jean Gourme.

» — M. Michel, a-t-il dit, m’envoie demander à madame la marquise si elle ne veut pas entrer à la maison et s’y rafraîchir l

» — Nous allons déjeuner, a ajouté le commandant, et j’étais sur lepoint de vous prier...

» — Un autre jour, demain, très-volontiers, a interrompu la noble dame; mais, en ce moment, je ne puis m’attarder davantage, je suis sûre que mon oncle s’inquiète déjà de mou absence.

» Ensuite, tandis que Tom avalait un grand verre de vin, elle est remontée sur sou cheval, qu’elle a lancé à travers le pré et qui, d’un bond terrible, a franchi la haie.

» — Voilà qui fait plaisir ! s’est écrié Jean Gourme.

» Moi, je ne trouvais pas que cela fit plaisir; je tiens l’effroi pour un sentiment très-désagréable, et j’ai été fort soulagé en voyant qu’au moins le petit domestique suivait tranquillement l’avenue.

» Le commandant a hoché la tête et a remarqué qu’il comprenait bien les inquiétudes de ce pauvre M. Corbier ; il n’a pu, toutefois, s’empêcher de rire. Ces gens de guerre

sont bizarres ! En nous retournant, nous avons aperçu Michel qui, son pâle visage collé contre une vitre, nous regardait.

» — Mon drôle s’est levé ! a murmuré le père en faisant le poing.

» J’ai deviné que Michel m’attendait avec impatience et qu’il craignait que je ne fusse parti. Je me suis donc aussitôt rendu auprès de lui, pressé moi-même de lui raconter le grand événement qui comble, d’une façon si inespérée, mes vœux les plus ardents. »

Ici, M. Cabonat, un peu fatigué, s’arrêta d’écrire. Il tira sa montre, et, voyant qu’il était plus de minuit, il poussa une exclamation de surprise.

— Décidément, pensa-t-il, il faut que je m’applique à être moins diffus.

Et il se hâta d’essuyer sa plume, il boucha son écritoire, et, tout en serrant son manuscrit :

— Le ferons-nous, se disait-il, polychrome, à la mode du jour, ou simplement en marbre blanc de Carrare, avec des anges aux coins ? L’égiise, étant sombre, serait égayée par la peinture; mais elle-est aussi un peu humide et les couleurs risqueraient de passer. Des sculptures soignées, dans le genre de celles qui décorent certains autels à Home, n’iraient point mal. D’autre part...

A son retour de Champ-d’ Asile, pendant le déjeuner, Olga apprit une nouvelle qui la contraria.

— Je te préviens, lui dit son oncle, que Balaguier dine avec nous aujourd’hui; je l’ai rencontré à Briancourt, d’où je te ramène un horloger; il m’a demandé de tes nouvelles et je n’ai pu faire autrement que de l’inviter. Il sera ici à six heures.

— Seul ?

— Je présume que sou fils.l’accompagnera. Ils ne sont pas très-ennuyeux, je t’assure; d’ailleurs, de si braves gens, nos cousins ! Nous ne les avons déjà que trop négligés.

— Et les demoiselles ? j’espère que vous ne les avez pas priées?

— D’abord, répondit Corbier, Suzanne ne sort jamais. Quant à Adrienne, elle a, ce matin, la migraine.

— Elle ne l'aura plus ce soir, fit tristement Olga ; pourtant, après le mal qu’elle a dit de moi, elle aura sans doute le bon esprit de rester chez elle. N’étes-vous pas de cet avis, mon oncle ?

— Mon Dieu, reprit Corbier, tu as. tort d’attacher de l’importance à des propos en l’air. Marion, qui est un imbécile de te les avoir rapportés, les a-t-il compris ? Puis, vois-tu, tout le monde , en somme, dit du mal de tout le monde. Toi-méine, tiendrais-tu à être entendue des gens sur le compte desquels tu t’exprimes ? Enfin nous sommes forcés d’avoir les Balaguier. Tu as absolument voulu venir

faire la châtelaine à Varanne; c’est bien le moins que tu acceptes les devoirs de ta profession. — Sur quoi, auraistu l’obligeance de me verser une tasse de thé ?

— Si nous retournions à Montrevaux ? murmura la jeune femme.

— Ah ! s’écria Corbier, je ne demanderais pas mieux. Malheureusement, c’est impossible. Je me suis embarqué dans des échanges de terrains, dans un tas d’affaires plus ou moins urgentes, j’en conviens, mais que je ne saurais maintenant planter là. Il nous faut un bon mois pour terminer ce que nous avons entamé. Dame, ma chère enfant, le vin est tiré. D’ailleurs, partir au bout de huit jours ! qu’elle façon cela aurait-il ? je te le demande. Nous n’y pouvons songer. Ce qui m’étonne, c’est que tu en aies abordé l’idée. Hier encore, tu étais enthousiaste de ce pays, qui est bien; mais enfin un pays comme un autre. Je devrais tomber des nues ; seulement, tu m’en as fait tomber si souvent, que j’ai renoncé à jamais y remonter. Allons ! mets donc un peu la bride à ton imagination. On s’accoutume aux situations. Moi qui redoutais notre séjour ici, eh bien, je ne m’en trouve point trop mal. Je t’assure que les Italaguier ne sont pas trôs-ennuyeux.

— Mon oncle, dit Olga, avez-vous jamais étudié l’électricité ?

— Jamais.

— Alors, vous ne savez pas ce que c’est qu’un paratonnerre ?

— Ah ! si... Et tiens 1 tu me fais penser que les nôtres ont besoin d’être restaurés.

— Définissez, je vous prie, un paratonnerre.

— Volontiers : une barre de fer, pointue et dorée à l’extrémité avec un fil de fer pour emmener la foudre dans le jardin.

— A merveille ! mais théoriquement ?

— Théoriquement? Une invention d'un savant d’Amérique qui s’appelait Franklin. Ma grand-mère l’avait beaucoup connu. J’ai quelque part, dans un tiroir, des lettres de lui. Au reste, un assez triste personnage. Eh bien, c’est ce Franklin qui a inventé le paratonnerre. Voilà la théorie. Es-tu contente ? Ah ! ajouta Corbier en riant, madame s’imaginait me prendre en flagrant délit d’ànerie !

— Vous croyez donc m’avoir répondu ?

— Dame ! à moins pourtant que la langue ne m’ait fourché et que je n’aie prononcé paravent ou parapluie, il me semble...

— J’en suis fichée, interrompit Olga ; mais, à moi, il ne me semble pas. Mettons, s’il vous plait, les points sur les i.

— Mettons-les, répondit Corbier, qui, en ce moment, mettait du sucre dans son thé, comptant les morceaux, les pesant avec soin, les mesurant de l’œil et pensant que c’était là une opération autrement importante que de mettre des points sur les i.

— Comment se fait-il, continua madame de Clérol, qu’une barre de fer pointue et dorée au bout attire la foudre et l’envoie, le long d’un fil de fer, dans le jardin ? En un mot, pourquoi un paratonnerre est-il un paratonnerre ?

— Pourquoi un chat est-il un chat? risposta Corbier.

— Je vais vous le dire. Vous vous figurez peut-être que la foudre est une substance, un élément ?

— Ah I non, reprit Corbier entre deux gorgées de thé,

ali ! uon. Je sais qu’il n’y a dans la nature que quatre éléments dont la foudre n’en est pas un; au moins, elle n’eu était pas un de mou temps, ajouta-t-il d’un ton ironique; je me trompe, le feu est parfaitement un élément. Tu m’emiirouilles avec tes questions !

— La foudre, mou oncle, est une dualité. Comprenezvous

— Non.

— Il existe deux électricités qui ne font que se détester et se rechercher. L’éclair est l’union de ces deux électricités contraires.

— A préseut, j’y suis. C’est comme un mariage.

— Comme un mariage, soit ! poursuivit Olga en souriant, je n’y ai aucune objection. Je continue...

— Continue! interrompit le vieillard, je n’y ai non plus aucune objection, pourvu que cela ne t’empêche pas de me donner une seconde tasse de thé.

Tout eu versant le thé :

— Nous sommes en août, dit la marquise; il est quatre heures.

— Comment ! midi n’a pas encore sonné !

— Je suppose qu’il soit quatre heures, liés le matin, la chaleur a été accablante et l’on a pu pressentir l’orage, qui a grandi à l’horizon et qui, lentement, a envahi la moitié du ciel. Le soleil défend avec acharnement son domaine, qui se rétrécit à vue d’œil ; mais c’est en vain qu’il lance ses rayons les plus ardents contre l'innombrable armée des nuages. Ou dirait un général lançant ses dernières troupes sur l’ennemi qui les enveloppe de toutes parts. Maintenant, regardez au sommet du toit votre

lance dorée et étincelante, se détachant sur un fond bleuâtre et sinistre; regardez ensuite, plus haut, ce nuage blond qui s’avance en éclaireur. Vous les voyez ?

— Oui, certainement, et même je suis charmé de voir un nuage blond. C’est la première fois que cela m’arrive.

— Vos railleries, reprit Olga, ne me troublent point, et je poursuis. Mon nuage blond ne demandait qu’à courir, et votre barre dorée au bout qu’à demeurer paisible. Mais, soudain, ils se joignent par un zigzag flamboyant, l’épée de l’archange a sillonné l’espace, la foudre s’enfouit dans le sol et n i ni, mon conte est fini.

— Tant pis, fit Corbier, tant pis ! Tu décris fort agréablement. Mais la moralité de ce petit récit ?

— La moralité, mon oncle, c’est qu’il faut se garder de rapprocher les électricités contraires, et voilà pourquoi un chat est un chat, et voilà pourquoi les Balaguier que vous trouvez charmants, qui le sont peut-être, m’ennuient. Leur électricité n’est pas la mienne. Seulement, je ne sais aucun moyen pour me débarrasser du spleen dont, rien qu’à les sentir sur la route de Varanne, je me trouve accablée. Ah! que Franklin eût été un bien plus grand homme s’il avait inventé un fil de fer qui emmenât l’ennui dans le jardin !

— Ces pauvres Balaguier ! tu les as vus une fois, pendant cinq minutes ! D’ailleurs, je te répète qu’Adrienne a la migraine.

— Je vous répète, moi, que, ce soir, elle ne l’aura plus. Ensuite, si méchante qu’elle soit, je l’aime autant que son pompeux de frère ou que son neveu, avec ses cheveux et son parler lissés et pommadés.

Et, en soupirant :

— Si nous retournions à Montrevaux ? demanda Olga. Qu’en dites-vous, mon oncle ?

— Ce que j’en ai déjà dit, repartit celui-ci en se levant. Eh! eh ! poursuivit-il. tu conviens donc que Montrevaux a du bon ? Va ! nous y retournerons, et le plus tôt possible. Mais, pour cela, il est essentiel que je ne fasse pas attendre Marion. Par conséquent, malgré tout le plaisir que j’éprouve à causer avec une nièce aussi savante que lettrée, je te quitte.

Et, tout en s’acheminant vers la porte :

— Tâche de te préparer, hein ? ajouta Corbier, et d’étre prête. Balaguier est pointilleux en diable. N’oublie pas que c’est à six heures précises qu’aura lieu la catastrophe.

La catastrophe n’eut lieu qu’à six heures et demie. Bien que la maison des Balaguier soit très-vaste et qu’un appartement entier en soit inhabité du côté du jardin, mademoiselle Adrienne occupe une chambre qui donne sur la rue. Briancourt étant une ville tranquille, cela n’a pas grand inconvénient, sauf pour les buveurs honteux, pour les jeunes gens attardés, pour les servantes coquettes, pour ceux enfin qui parlent ou qui passent sous les fenêtres de la vieille fille. Celle-ci, de son lit, où elle couvait sa migraine, entendit donc le cabriolet s’arrêter devant la maison et le cocher faire claquer son fouet. Elle se leva aussitôt et, entr’ouvrant la porte, elle cria à son frère, qui traversait Je corridor, qu’elle allait s’habiller et qu’on eût à l’attendre. Comme elle avait pour principe, ou plutôt pour un de la multitude de ses principes, de se hâter lentement, elle fut trois quarts d’heure à se chausser de ses

souliers de satin blanc, à se vêtir de sa robe vert-pomme et à nouer sous son menton pointu les rubans roses du chapeau qu’elle avait rapporté de Lyon en 18i5. Ainsi attifée, elle descendit majestueusement dans le vestibule humide et carrelé de briques rouges, où elle trouva son neveu assis sur une banquette et mordillant le pommeau dort 1 , d’une badine eu gutta-perclia, tandis que le conseiller général se promenait, la tête haute, les mains derrière le dos, marchant du talon et faisant, à chaque pas, crier ses bottes frais vernies.

— Eh bien, demanda Adrienne d’un ton de reproche, partons-nous ? Voyons, Anatole, bouge-toi ! Qu’attendezvous donc ?

— La voiture, ma tante, répondit Anatole.

— Oui, reprit M. de lîalaguier, j’ai envoyé Jacques changer le cabriolet contre la calèche; comme tu m’avais positivement dit que tu te sentais trop souffrante...

— Tu as immédiatement pris tes mesures, interrompit la vieille fille, pour qu’il me fût impossible d’accepter l’invitation de notre cousine. C’est très-aimable de ta part. Il fallait me prévenir que tu préférais courir là-bas sans moi. Tu sais qu’il n’est point dans mon caractère de m’imposer aux gens. Mon Dieu, je ne tiens en aucune façon à ce diner. Au contraire, je suis si brisée, que je commets une grande imprudence en vous accompagnant. C’est uniquement par devoir que je ne retourne pas me coucher. Je ferais beaucoup mieux de ne pas aller à Varanne. Je crois que je n’irai pas. D’ailleurs, nous arriverons ridiculement tard. Ah ! je me repens bien de

m’être tant pressée, faible comme je l’étais. Au reste, je

savais d’avance de quelle manière cela se passerait. J’aurais juré que vous vous arrangeriez pour me faire attendre et que tu ne serais pas revenu de la campagne, ou qu’ Anatole aurait lambiné dans son bête de cercle, ou qu’au dernier moment un des chevaux se trouverait déferré, ou que Jacques avait négligé de graisser les roues de la calèche. C’est toujours la même histoire ! Mais où est Suzanne ? Elle devrait être ici. J’ai une foule de choses à lui expliquer.

Balaguier répliqua que Suzanne était en visite chez une amie malade, madame Daunès.

— Et je ne suis donc pas malade, moi? s’écria Adrienne. Au reste, je reconnais bien là ma sœur, constamment en l’air, incapable de rester une minute en place, choisissant, pour déguerpir, le moment où l'on a besoin d’elle. Assurément, il n’est pas dans mon caractère de retenir les gens de force ; mais ne pouvoir être souffrante sans la certitude d’ôtre abandonnée, je trouve cela un peu dur. Il y a des sentiments qu’on doit avoir, et, quand on a le malheur de ne pas les éprouver, on les feint, ne fût-ce que par convenance. Je reconnais qu’il est plus commode de ne jamais se gêner pour personne, de faire uniquement ce qui vous plait, de laisser tranquillement mourir les siens. Cette doctrine est prêchée par l’école moderne ; seulement, je ne m’attendais pas, je l’avoue, ù la voir pratiquée par des Balaguier! Un tel égoïsme me révolte. Que voulez-vous! il n’est pas dans mon caractère.

— Ce qui, à coup sur, n’y est pas, dans son caractère, c’est, une fois lancée, de s’arrêter, pensa le conseiller général, qui n’essaya point d’interrompre sa sœur, et qui,

sans lui répondre autrement que par un léger mouvement d’épaules, continua à se promener dans le vestibule, tandis qu’Anatole écoutait, avec une mélancolique indifférence, un discours qu’il eût pu réciter, tout en fouillant, de sa badine, les interstices des briques ou en étirant les crins de la banquette usée sur laquelle il se prélassait.

Enfin l’arrivée de la calèche mit un terme aux récriminations de la vieille fille, qui, cependant, ne monta dans la voiture qu’après avoir adressé à Jacques une mercuriale énergique et, cette fois, très-méritée. Jacques goûtait peu les impromptus. La nature ne l’avait pas créé pour être un ouvrier de la onzième heure. En toute circonstance, il fallait être* hardi pour lui donner un ordre qui dérangeât ses plans ou qui risquât de troubler la combinaison de ses repas. Mais, quand il avait ciré ses grosses bottes, brossé et rabattu ses pantalons, endossé sa redingote bleu de ciel, lustré son chapeau chargé d’un galon d’argent large comme un crêpe de demi-deuil, et caché ses épaisses mains dans des gants de Moselle; avoir à atteler son second cheval, que naturellement il n’avait pas eu le temps de panser, à sortir avec la calèche qui lui donnait plus de mal à nettoyer que le cabriolet, voilà qui passait les limites de la tyrannie et qui ne se renouvellerait pas. Le pire était qu’en se rendant de l’écurie à la maison, il avait dû traverser une petite place transformée en mare par des ouvriers qui y lavaient les tonneaux du père Grappe. Le fait d'avoir sali pour rien un équipage avait porté au comble l’indignation du cocher, qui mit à éxéeuter les ordres intempestifs de son maître la lenteur dont il était richement doué. Il subit d’un air maussade la remontrance de mademoiselle de Balaguier, et,

tout en fouettant ses chevaux, il s’adressa à Anatole, qui, afin de fumer à son aise, s’était huché sur le siège.

— Ordinairement, grommela-t-il, quand l’ouvrage est fait, on est assuré. Mais, avec mademoiselle, c’est tout le contraire. La toilette d’une bète est pourtant bien aussi conséquente que la toilette d’une femme!

— Jacques, un cigare ? fit Anatole d’un ton insinuant.

— Merci, répliqua Jacques, qui fourra dans sa poche le cigare offert ; ce sera pour ce soir. A présent, elle n'aurait encore qu’à me voir pipant, comme elle dit. Elle crie déjà assez après monsieur. Franchement, quand le bon Dieu l’a pétrie, il n’v a pas épargné le vinaigre! C’est moi, monsieur Anatole, si j’étais vous, qui la laisserais chanter!

— C’est précisément ce que je fais, reprit Anatole avec dignité.

Olga commençait donc à espérer que la migraine d’Adrienne était d’espèce contagieuse, quand elle entendit le roulement d’une voiture dans la cour.

— Voici la nuée, dit-elle par une allusion à sa conversation du matin.

— Oui, mais voici le fil de fer, répondit Corbieren désignant Blev, qui, après une visite aux Morgan, avait poussé jusqu’à Varanne, où l’on s’était empressé de le retenir à dîner.

— Ah! j’étais sûre qu’elle viendrait! soupira Olga, qui distinguait la voix flûtée de mademoiselle de Balaguier — Çà, baron, continua-t-elle, soyez gentil! soyez gai!

— Et, ajouta Corbier, faites la cour à notre cousine.

— Dame! s’écria Blev, arrangez-vous pour ne pas me donner des ordres contradictoires.

Alexandre le Grand n’entra pas dans Babylonc plus majestueusement qu’Adriennc dans le salon de Varanne. Tandis que le conseiller général se pliait en deux et Anatole en quatre, la vieille lille s’approcha lentement d’Olga, qu’elle embrassa par surprise sur les deux joues; puis, avec sa volubilité ordinaire :

— Ma cousine, dit-elle, vous ne sauriez vous figurer l’émotion que j’éprouve à me retrouver ici. Votre excellent père et inoi, nous étions si étroitement liés ! Je regardais Guy comme un frère. Il me confiait toutes ses tribulations. Il en avait beaucoup, de tribulations, surtout vers la fin. Je ne devrais pas vous parler de lui. Hélas !... A propos, nous arrivons bien tard, grâce à mes messieurs. — René, je vous prie de me laisser parler. — Ma cousine, apprenez donc...

— Ma cousine, pardon, interrompit Corbier en arrondissant le bras, mais tout va bien qui finit bien, et, puisque vous voici, allons dîner ! — Balaguier, voulez-vous conduire ma nièce ?

M. de Balaguier répondit qu’il se tenait pour infiniment honoré et qu’il conduirait madame la marquise de Clérol jusqu’au bout du monde.

Il dit cela de sa manière solennelle, accompagnant chaque syllabe d’un roulement emphatique, scandant les mots et les retournant dans sa bouche avant de les décocher.

Anatole poussa Bley du coude.

— Mon père, fit-il, n’est pas dégoûté; seulement, ma cousine est la cinq centième personne à qui il propose de la conduire au bout du monde. Tenez, dix louis, que je

vous cite textuellement la phrase qu’il débite en ce moment?

— Mon cher monsieur, répliqua froidement le baron, cela ne vaut pas dix louis.

Et il passa dans la salle à manger.

En sa qualité de femme à prétentions, Adriennc mangeait peu et seulement du bout des dents, qu’elle avait, du reste, fort longues. Naturellement, ce fut elle qui tint le dé de ? a conversation. Elle arrêta son frère, qui, par trois fois, essaya d’exposer ses vues politiques au sous-préfet. Elle employait pour lui imposer silence un procédé que la façon magnifique de parler du conseiller général rendait d’exécution facile. Elle attendait la première pause et elle n’attendait pas longtemps; elle s’élancait alors sur la phrase commencée, l’achevait et prenait la suite du discours. Quant à Anatole, elle le faisait taire tout uniment. Elle dit du mal de toutes choses et de toutes gens : de la province où l’on végétait, de Paris où l’on se pervertissait; de madame Daunès, qui, cinq ans auparavant, avait fait causer; du jeune Eoirol, qui dévorait les hectares paternels ; de la femme du substitut, qui affichait un luxe scandaleux ; du receveur, dont l’avarice sordide faisait un tort infini au gouvernement. Il va de soi qu’à l’entendre, elle portait le plus vif intérêt à ceux de qui elle parlait et se sentait animée, à leur égard, d’une affection sincère. Chez elle, l’amour de la vérité dominait seul l’amour du prochain. C’était d’un mot, en passant, qu’elle déchirait les autres, sans paraître y toucher. Ses parenthèses surtout étaient envenimées. Elle possédait d’ailleurs la fausse monnaie de l’esprit, le clinquant, et ne laissait

pas île décrire d’une façon assez piquante. Aussi amusaitelle royalement Corbicr, qui, à plusieurs reprises, interrompit, de son rire plein et bruyant, les narrations de mademoiselle de Balaguier.

Loin de partager l’iiilarité de son oncle, Olga se rembrunissait et s’assombrissait. Un courroux dédaigneux se lisait dans ses regards et dans son attitude. Elle ne répondait que par des monosyllabes et môme ne répondait point aux interrogations les plus directes. Cette méchanceté niaise, coulant à longs filets emmiellés, lui inspirait autant de mépris que de répulsion et lui faisait éprouver une sensation intolérable, analogue au malaise que causerait à un dilettante une série de sons criards et de notes fausses.

Quant au baron, tout en regardant Olga du coin de l’œil, il opinait lâchement du bonnet, trop heureux d’étre débarrassé des interminables théories du conseiller général.

Cj fut sur lui cependant que la vieille lille dirigea tout à coup sa petite fusillade.

U’ordiuaire, non-seulement mademoiselle de Balaguier ménageait, mais encore elle comblait de ses prévenances le célibataire sous-préfet etbarou; volontiers elle se disait comprise de lui seul, et, dans la discussion, elle prenait invariablement le parti de Bley. Mais, à Varaune, Bley n’était plus le personnage considérable qu’il était à Briancourt. Olga le traitait avec une légèreté qui, pour amicale qu’elle fût, n’eu lit pas moins descendre le baron de deu x ou trois crans dans l’estime d’Adrienue, laquelle, malgré sa finesse, n’avait pas l’instinct des nuances. Les allures familières de madame de Clérol à l’égard du sous-préfet

piquèrent au jeu mademoiselle Balaguier, qui n’entendait point paraître retenue par un respect qu'une autre n’éprouvait pas. Elle était, d’ailleurs, sans qu’elle se l’avouât, embarrassée par la contenance froidement hostile d’Olga, eu qui elle devinait l’ennemie, et détest ât la grande dame. Accepter une supériorité quelconque n’était pas dans le caractère d’Adrieune, qui voulut, en conséquence, faire acte d'indépendance et de suprématie. Elle se tourna vers Bley, qui, en ce moment, lorgnait un plat de petits pois, et, brusquement :

— Baron, dit-elle de sa voix la plus agressive, que faites- vous de vos jacobins ?

Bley ne parut pas s’émouvoir de l’attaque dont il était l’objet. Il salua sa voisiue, à qui il répondit fort trauquillement :

— Ce que je fais de mes jacobins, mademoiselle ? Mais exactement ce que fait d’eux tout le monde : beaucoup tic cas.

Corbier flaira une histoire, et, se frottant les maius :

— Voyons, ma cousine, s’écria-t-il, eontez-nous ça.

ülga jeta sur sou onde uu regard iudigué.

— Baron ! lit Adrienne, me permettez-vous, ou me défendez-vous ?

— Vous défendre ! interrompit le sous-préfet, Dieu m’en garde t

— Je vous remercie, reprit d’un ton piqué la vieille fille, de lever mes scrupules. Mon cousin, continua-t-elle, vous connaissez la fable intitulée le Meunier , son Fils et l'Ane f Eh bien, cette fable est précisément l’histoire de notre ami.

— Votre ami, c’est moi ? demauda le baron.

— Assurément, poursuivit mademoiselle de Balaguier, et voilà pourquoi, par intérêt pour vous, je déplore une relation qui est de nature à vous compromettre auprès de ceux qui jugent sur l’apparence. Vous avez raison, sans doute, dans votre situation, de chercher la popularité. Cependant, pour y parvenir, tous les moyens ne sont pas également bons, et ce que vous gagnez d’un côté, vous le perdez de l’autre, et au delà. Franchement, vous devriez être plus circonspect, et ne pas vous lier ainsi avec des gens que personne ne voit. Le père a fait tous les métiers, le fils est un braconnier qui, par parenthèse, à ce que j’ai appris, a eu maille à partir avec le garde de ma cousine. Les Morgan ont, en outre, pour leur factotum, un coquin du plus bas étage, et aussi insolent qu’ignorant. Mon frère vous dira ce qui s’est passé aux dernières élections.

M. de Balaguier toussa, et il se préparait à dire ce qui s’était passé aux dernières élections, mais il fut prévenu par Olga, qui, s’adressant à son oncle :

— Vous savez, fit-elle, que nous allons demain déjeuner à Champ-d’ Asile.

Bley, qui, tout en écoutant, un sourire narquois sur les lèvres, la tirade dirigée contre lui, avait facilement discerné, chez la marquise, les signes d’une irritation croissante, ne se trompa point au calme apparent avec lequel elle parla à Gorbier. Mais Adrienne, moins perspicace :

— Ah ! murmura-t-elle d’un accent de suprême étonnement, les Morgan ont ouvert un cabaret ?

Olga pâlit, et, d’un geste impératif, étendant sa main vers la vieille fille :

— Mademoiselle, dit-elle, libre à vous de calomnier vos amis; mais, de grâce, ne parlez pas des miens !

— Attrape ! pensa Anatole.

L’apostrophe était vive. Adrienne en fut comme aveuglée. Elle allait toutefois riposter, mais l’expression d’Olga révélait un frémissement intérieur qui l’elfraya et la retint. Elle sentit que le dernier mot n’avait point été dit et qu’elle ne gagnerait rien à le faire dire. Elle s’enveloppa donc dans sa dignité outragée et se tut. Gorbier suait à grosses gouttes et cherchait en vain une ouverture par laquelle sortit la conversation de l'impasse où elle se trouvait acculée. M. de Balaguier contemplait sou assiette. Anatole dégustait lentement un verre de bordeaux, tout en s’efforçant d’éviter le regard de sa tante et de rencontrer celui de Bley. Le silence se filt prolongé indéfiniment sans l’héroïsme du baron, qui, se dévouant pour le salut commun, interpella le conseiller général, au sujet d’une œuvre philanthropique dont les directeurs réclamaient l’appui de l’administration.

Le diner, du reste, tirait à sa fin. Gorbier en brusqua le dénoûment. M. de Balaguier, qui prenait tout au sérieux, même le dessert, se leva de table en soupirant, pour suivre le maître du logis dans le jardin, où l’on apporta le café. Olga ne sut pas se refuser le plaisir de scandaliser mademoiselle de Balaguier : elle alluma une cigarette, à la grande joie d’Anatole, qui se hâta d’en faire autant, et au divertissement de Bley. Adrienne se plaignit d’un retour de migraine et demanda sa voiture. Elle n’essaya point de renouveler l’embrassade de l’arrivée, et prit congé d'Olga par une révérence profonde, qui lui fut

consciencieusement rendue. Les adieux ne furent tendres que de la part de Gorbier, qui aurait bien voulu raccommoder les choses. Mais le bonhomme s’opposa sans succès au départ précipité de sa cousine, que même la perspective d’un boston ne put retenir. Ce fut donc avec force serrements de mains, au revoir, à bientôt, et autres formules par lesquelles un hôte salue la minute de sa délivrance, qu’il accompagna ses convives jusqu’à leur calèche, dont il ferma lui-mème la portière. En rentrant dans le salon, où il trouva Bley tout seul et qui riait :

— Ma foi, dit-il, je ne ris pas. Voilà un dîner réussi. Gela vous égaye, que nous nous soyons fait une ennemie mortelle ?

— Fort heureusement qu’elle est mortelle, repartit le baron.

Gorbier haussa les épaules, et, d’un ton maussade :

— Mademoiselle de Ilalaguier, reprit Bley, m’a appelé son ami, et vous l’avez pour ennemie. Eh bien, je troquerais ma situation contre la vôtre. Après quoi, je conviens que le meilleur n’en vaut rien. Voyons, mon cher Gorbier, déridez-vous et reconnaissez que votre cousine méritait de passer un peu par les armes. Dame, c’est qu’elle y a passé. J’en suis encore ému. Savez-vous que, depuis les journées de juin, je n’avais plus entendu siffler les balles.

— Comprenez-vous, interrompit Corbier, à quel propos ma nièce a pris feu pour les Morgan ? Au reste, ajouta-t-il d’un accent découragé, si je trouvais le pourquoi de toutes les idées qui traversent la tête d’Olga!

— Olga, poursuivit une voix limpide et rieuse, vous en serait très-obligée.

— Ali ! tu es là, lit Corbier; je ne t’avais pas aperçue. Tu ressembles bien à tes idées, toi ! Tu arrives toujours, sans qu’on sache comment, ni par où, ni pourquoi.

— Ici, s’écria la jeune tille, je vous arrête. Je sais et vous allez savoir pourquoi je viens.

Et, tout en comptant sur ses doigts :

— Je viens, continua-t-elle, d’abord pour vous gronder, en second lieu pour vous pardonner, enfin pour vous rappeler que je vous mène demain matin déjeuner à Cliampd’ Asile. Cela ne vous va pas? Soit. Renversons les rôles. Je viens donc d’abord pour me faire gronder, en sècond lieu pour me faire pardonner, enfin pour que vous me rappeliez'...

— Que je te mène demain déjeuner à Cliamp-d’ Asile dit Corbier.

— C’est précisément cela.

— Eh bien, c’est cela qui ne sera pas Va-t-on s’installe? chez des gens qu’on ne connaît ni d’Ève ni d’Adam ?

— Ni d’Ève ni d’Adam, je l’avoue ; mais ce qui vaut beaucoup mieux, de M. de Bley.

— Et, ajouta Corbier, de mademoiselle de Balaguier.

Sur cette observation, le baron intervint et engagea son

ami à n’accorder aucune créance aux coûtes bleus d’une vieille fille acariâtre.

— Vous prêchez, dit Olga, un converti. Mon oncle ne croit pas un mot des calomnies de mon aimable cousine ; mais c’est exactement comme s’il y croyait. A ses yeux, ce que fait quelqu’un n’est rien, ce qu’on dit de ce quel-

îogle

qu’un est tout. Pour lui, l’accusé est invariablement coupable, ne fût-ce que d’être accusé. Il redoute tellement l’opinion, qu’il ne peut se décider à mépriser nettement ceux qui la fabriquent. Aussi des fables débitées par la première venue, par une personne qu’il jugera comme nous la jugerons, vous et moi, ont-elles, sur sa conduite, d’autant plus d’influence, qu’elles sont plus dénuées de fondement. Il n’y a pas de fumée sans feu, pense-t-il, et, quand il ne voit pas le feu, il se figure un incendie ! En vérité, ajouta tristement madame de Clérol, je crains que tous les honnêtes gens ne soient en cela pareils à mon oncle, à commencer, baron, par vous.

— Mon Dieu, répondit Bley, nous sommes des hommes du monde.

— N’est-il donc pas naturel, reprit Olga avec force, que les commérages qui vous amusent m’inspirent une répugnance que je ne peux pas surmonter ? Ces méchancetés, sans qu’on y croie, laissent toujours quelques traces, même dans les esprits les plus libres et dans les cœurs les plus généreux. Des plaisanteries ! direz- vous. Le serpent n’a pas besoin de mordre; pour déposer son poison, une égratignure lui suffit. Tout à l’heure j’ai confessé que j’ignorais souvent le pourquoi de mes idées. Eh bien, en voici un de pourquoi : je déteste mademoiselle de Balaguier parce qu’elle me rend méchante. Que voulez-vous ! le fiel est une maladie qui se gagne. Maintenant, messieurs, bonne nuit ! je vous laisse à votre piquet et à vos remords. Pardonnez-moi ce long sermon, mais vous vous l’êtes un peu attiré. — Baron, tâchez de ne pas vous endormir et de voir le revenant, car vous savez qu’à Varannc nous avons un

revenant, mais je n’ai pas encore pu le rencontrer. Ensuite, soyez prêt à l’aube. J’ai des desseins sur vous; je médite une promenade.

— A travers murs ? s’écria Bley avec un geste d’effroi.

— Pire que cela, répliqua Olga, ù travers votre conscience.

Et, après une pause :

— Votre conscience de sous-préfet, reprit-elle. Ainsi, rassurez-vous. Nous ne nous fatiguerons pas. La vérité est que j’ai des projets de bâtisse sur lesquels je désire vous consulter. Puis vous serez de la partie à Cliampd’ Asile ; car, entre nous, je crois que mon oncle a l’intention de me mener demain déjeuner chez M. Morgan.

Quand sa nièce fut sortie du salon :

— Elle croit, soupira Corbier en s’asseyant devant la table de jeu dressée dans un angle de l’appartement.

— Eh ! mon bon, fit le baron qui mêlait les cartes, la marquise a la foi qui transporte les montagnes. Elle croit. Coupez.

Corbier coupa et se prit à rire. Lepiquetle mettait en joie. Si ce n’eût été le piquet, c’aurait été autre chose. La belle humeur était l’état normal et naturel du vieillard. Tout en relevant son jeu, tandis que Bley allumait un cigare :

— Ah ! je suis une montagne ! dit-il gaiement. Voilà, monsieur le sous-préfet, une épigramme qui va vous coûter cher. — Et d’abord, cinquante-neuf qui sont excellents, en pique.

L’action était engagée; elle se poursuivit avec des péripéties dont témoignaient les exclamations des belligérants. 11 était plus de minuit que ces exclamations

réveillaient encore les échos assoupis de la salle et dominaient le grincement du crayon, le frôlement des cartes, le choc des chiffres, comme la voix du canon domine le murmure confus de la bataille.

Tandis que se livrait ce furieux combat, les Balaguier regagnaient Briancourt au trot modeste de leurs chevaux poussifs.

Leur retour eut deux phases. D’abord une phase orageuse. Adrienne s’emporta contre les diuers tardifs, contre le moftde qui la fatiguait; elle regretta amèrement d’avoir cédé aux instances de René; elle gourmanda Anatole, qui sentait le tabac. Varanne était, d’ailleurs, bien délabré, Corbier bien épais, le baron bien éteint. Elle ne fit pas la moindre allusion à sa passe d’armes avec madame de Clérol, et, sou frère essayant de lui adresser quelques paroles de sympathie, elle l’interrompit, et, d’un ton sec, déclara que sa cousine était mal de figure, mais fort aimable et d’une originalité piquante. Puis elle se plaignit tour à tour d’étouffer et d’étre gelée; elle leva et baissa plus de vingt fois les glaces de la voiture. Vint ensuite la phase silencieuse, pendant laquelle la vieille fille se prêta à elle-même, à l’égard d’Olga, le serment d’Annibal à Ilamilcar, à l’endroit de Rome. Le conseiller général profita de cette phase pour s’endormir. Réveillé à demi par les cahots du pavé, et tout à fait par sa sœur qui le poussa hors de la calèche, il gagna aussitôt son lit. Adrienne monta rapidement dans la chambre de Suzanne, sur qui elle avait hûte de déverser le trop-plein de sa colère. Après une fausse entrée, Anatole sortit à pas de loup de la maison, et s’en alla rejoindre ses amis dans

1 ’arrièrc-salle, que le propriétaire du café Impérial loue à la jeunesse élégante de la ville, à raison de deux napoléons par an, et du privilège de fournir la consommation. Cette pièce, assez vaste, mais basse et enfumée, a, pour les débutants timides, l’avantage d’étre pourvue de deux issues distinctes ; elle s’appelle le Cercle , et est naturellement en sainte tristesse aux bonnes gens de Briancourt, qui prétendent qu’on y joue un jeu d’enfer, qu’on y boit des vins fins et qu’il y règne un luxe d’ameublement effréné. Il existe une tradition qui veut que M. Baume, l’ancien sous-préfet, y ait, un soir, à l’écarté, perdu cent cinquante francs. A la Saint-IIubert de 1849, un repas y eut lieu qui revint, dit-on, à plus d’un louis par tête, et à la suite duquel l’acquisition d’un tapis fut votée par les convives privés de leur raison. Il paraît que l’affaire avait été préparée de longue main par les meneurs de la bande. On espère, du reste, généralement, que l’institution périra par ses finances lourdement grevées, grâce à la dette dite du tapis.

Ce fut donc au Cercle qu’à son retour de Varanne Anatole se rendit. Là, nonchalamment étendu sur un divan dur et graisseux, un cigare d’un sou entre les dents, jouant tantôt avec les franges de sa cravate de soie blanche, tantôt avec les boutons en chrysocale de son gile chamois, il entretint l’assemblée de sa cousine, dont il vanta le chic. Négligemment, et par habitude, il disait Olga tout court, donnant ainsi à ses auditeurs une juste idée de la familiarité de ses rapports avec une personne qui ne lui avait pas adressé quatre paroles. Mais à peine le nom d’Olga.lui était-il échappé, qu’il se reprenait et le

remplaçait par un emphatique « la marquise de Clérol ! » Pour avoir commis un lapsus linguæ involontaire, il n’entendait pas humilier ceux qui l’écoutaient, en étalant une intimité qui établissait sa propre supériorité, et qui, d’ailleurs, était peut-être de nature à ne pouvoir, sans indiscrétion, être révélée.

Après avoir levé les compresses posées sur la blessure de Michel, le docteur Brun eut un sourire de satisfaction.

— Votre père avait raison, dit-il, vous avez la peau bonne. Maintenant, je vous laisse. Je vais vous envoyer Jean Gourme. Vous vous lèverez. Ayez soin de vous appliquer sur la poitrine ce mouchoir plié en 'quatre et trempé dans l’eau fraîche. Ensuite, descendez déjeuner avec nous. Voilà ma prescription.

Le jeune homme sauta à bas de son lit.

— Ilip ! hip ! hourra ! Vous voyez que je parle l’anglais, s’écria-t-il. Mon fusil fera donc sa partie dans l’ouverture! Mais ne m’envoyez personne. Je m’habillerai bien tout seul. Regardez, mon bras tourne comme l'aile d’un moulin à vent. Il ne demande qu’à se déraidir. Eh! docteur, je ferai honneur au déjeuner ! Savez-vous que vous auriez bon marché de moi, si j’étais une truite et si vous aviez une côtelette au bout de votre ligne?

— Doucement, doucement ! fit Brun en se retirant, et, croyez-moi, attendez Jean Gourme.

De gaieté, Michel continua à se parler haut à luimême, admirant de sa fenêtre la verdure, les fleurs, le soleil, tenant à Mars de joyeux discours, auquels le vieux chien répondait en branlant la queue, en jappant, en se tordant, en se coulant sous les meubles.

— Que cherches-tu donc là ? Un dictionnaire ? Va ! tu n’en as pas besoin pour que ton maitre te comprenne. M’aimes-tu, Mars?... Ali! prends garde. Tu m’as heurté. Hein ! j’ai le bras gauche encore un peu lourd. Heureusement que c’est le gauche, poursuivit le jeune homme en épaulant son fusil et en ajustant un moineau qui sautillait dans la cour. Allons! reprit-il, comme il replaçait l’arme au râtelier, la crosse est encore bonne. A présent, voyons commeut se comporte la poitrine.

Et, saisissant un cor suspendu à la muraille, entre deux fouets, il l’emboucha et sonna un hallali avec une vigueur et une justesse qu’eût admirées Tiberge.

Tout à coup, il ôta l’instrument de ses lèvres. Débouchant de derrière la charmille, un phaéton apparaissait, emporté plutôt que traîné par deux chevaux que conduisait madame de Clérol, ayant à côté d’elle le souspréfet. Corbier remplissait de sa large personne le second banc de la voiture, après laquelle galopait un piqueur. Michel se recula; il jeta avec dépit, sur son lit, le cor de chasse, et il se laissa tomber tristement dans le fauteuil que le commandant avait fait transférer du salon à la chambre du malade.

En ce moment, Jean Gourme entra, toussant, clignant des yeux et ses joues de parchemin balafrées par deux rides qui les sillonnaient de haut en bas. C’était ainsi que

le vieux soldat souriait, quand il se trouvait condamné à sourire. Mais, à l’aspect de Michel, la grimace qui éclairait sa rude physionomie disparut instantanément.

— Eh donc ! demanda-t-il d’un ton inquiet, cela ne marche pas ?

Et, sans attendre la réponse, se retournant vers la porte encore ouverte :

— Docteur ! appela-t-il. Par ici !

Le jeune homme somma Jean Gourme de se taire.

— Que se passe-t-il ? fit Ilrun, qui arrivait à pas précipités.

— Il ne se passe absolument rien, reprit Michel. Jean a pris peur, je ne sais pourquoi. — Jean, tu n’es qu’une vieille nourrice.

— Pour être vieux, murmura Jean Gourme, je le suis. Pour être une nourrice, eh bien, mon Dieu, je ne dis pas non.

— Aidez votre nourrisson à s’habiller, reprit en riant le docteur; nous l’attendons, et, ce qui est pire, le déjeuner fait comme nous, il attend aussi.

— Descendez, je vous prie, dit Michel, et, qu'on se mette à table. Je reste ici. Vous voyez en moi, continuat-il, l’homme du monde le plus contrarié. Il n’y a pas encore quarante-huit heures que ma réclusion a commencé, et il me semble déjà avoir été enfermé pendant six mois. Le détenu qu’on libère après des années de captivité n’est pas plus joyeux que je ne l’étais tout à l’heure. Mais, que voulez-vous ! je ne me sens pas la force d’affronter cette brillante société, qui daigne nous faire l’honneur de s'installer chez nous.

— C’est M. le baron de Bit y qui vous effraye?

Michel haussa les épaules.

— Alors, M. Corbier ? Il n’a pourtant pas l’air méchant.

— Un excellent homme l

— Ainsi, c’est madame la marquise qui vous ennuie ?

— Oui.

— Et pourquoi ?

— Parce que je ne l’aime pas. Est-ce clair ?

— Voilà une drôle d’idée ! s’écria Jean Gourme. Une dame qui vous mènerait un escadron, et dont on dit qu’elle tire au pistolet comme si elle mettait avec la main les balles dans le blanc !

— Eh bien, dit à son tour le docteur, je crois que vous avez raison de ne pas aimer cette marquise. Entre nous, il parait que c’est peu de chose !

— Je vous prie de me laisser, interrompit Michel d’un ton agité. J’ai besoin de me reposer. Puis ce que vous dites là me fait de la peine et est très-faux. Tous ceux qui connaissent la marquise ont pour elle un profond respect.

— Oh! mon Dieu! reprit Brun, ne vous échauffez pas. Que madame de Clérol soit ce qu’elle voudra, cela m’est bien égal. Je répète seulement ce que j’ai entendu raconter.

Jean Gourme hochait la tète d’un air mécontent.

— En vouloir, grommelait-il, à une personne pareille! lui qui aime tout le monde !

• Jean Gourme disait vrai. Michel aimait tout le monde. Sa nature ouverte et franche ne semblait accessible qu’aux sentiments bienveillants. Il ne comprenait pas l’envie et n’admettait pas la haine. Modeste, insouciant, satisfait de son sort médiocre et facile, il ignorait les passions mesqui-

nés qui fermentent dans les cœurs aigris ou dans les esprits ambitieux. Il avait toujours vécu à l’écart de ces luttes au milieu desquelles se développent la susceptibilité, le mécontentement de soi et la triste, connaissance des hommes. Son optimisme expansif était celui que donne un caractère heureux et loyal, préservé, dans son intégrité par une existence monotone et abritée. Cette existence lu 1 paraissait la plus belle qui se pût concevoir; il ne franchissait point par la pensée l’horizon qui bornait ses regards.

L’inconnu n’attirait pas son âme, rebelle aux vagues désirs et aux aspirations mélancoliques? A vingt ans toutefois, il avait résolu, avec l’autorisation du commandant, de s’engager et de suivre son ami Biaise, qui venait de tirer un mauvais numéro; mais, Jean Gourme lui ayant dit : « Tu veux tuer le père ? •> il s’était aussitôt, et sans qu’il lui en coûtât trop, décidé à rester au pays. Dès lors, renonçant à courir le monde, il courut les bois. Ce fut à partir de celte époque que son goût inné pour la chasse prit peu à peu les allures excessives de la passion. Il se levait bien avant l’aube, il marchait tout le jour, s’arrêtait une heure à peine pour laisser souffler son chien, avec qui il partageait ses provisions chétives ou abondantes, et, lorsqu’il se trouvait attardé dans un canton distant du s ien, il demandait un asile, pour la nuit, à quelque cabaret borgne, à la hutte enfumée d’un charbonnier, ou simplement à l’ombre protectrice d’un chêne. Il lui arrivait par' fois de passer ainsi une semaine entière sans rentrer au logis. Cela déplaisait au commandant, qui accusait le petit de ne rien savoir faire avec modération.

— Aimeriez-vous mieux, disait alors Jean Gourme, qu’il

reviQt d’Afrique, comme Biaise, avec une jambe de bois, ou que, comme tant d’autres, il n’en revînt pas ?

De son côté, l’abbé Cabonat, à qui le commandant confiait sa peine, répondait :

— Sans doute, mon cherami, sans doute l’intempérance est une chose regrettable, et, si votre fils ne chassait que de deux jours l’un, je crois qu’il s’en trouverait bien; mais, d’autre part, soyons indulgents à l’endroit d’une distraction salutaire et, j’ose dire, nécessaire. Notre enfant, voyez-vous, ne trouve point à son activité un aliment suffisant dans les travaux des champs.

— Oui, interrompait le commandant, grâce au latin, au grec, à cette littérature dont on l’a farci.

— Non, répondait avec fermeté le curé, grâce à son naturel et à son âge. Michel est impétueux, très-impétueux, voire même violent. Or, vous savez qu’à tout volcan il faut un cratère.

Sur ce mot, le digne abbé aspirait une prise de tabac, et, d’un ton solennel, ajoutait invariablement en manière de péroraison :

— Gardons-nous, mon bon ami, gardons-nous de boucher le cratère !

Il y a des volcans éteints et qui n’ont, du volcan, que la forme. Il y a des jeunes gens qui n’ont, de la jeunesse, que le chiffre d’années. Équilibrés autant qu’une équation sans inconnue, n’ayant guère pour qualités que des défauts absents, ne voyant dans la vie que la grande route entretenue à leur usage par la civilisation, narguant les niais qui perdent du temps à cueillir les fleurs, à entendre chanter les oiseaux ou à gravir les cimes, ajustés

sur leur médiocrité comme un mannequin sur des roulettes, ils semblent les produits de quelque fabrique. (1 hommes exploitée par un économiste. Ils ne sont pas jeunes, ils sont neufs.

Michel était jeune. Il avait l’ardeur, l’élan, ce ressort divin qu on appelle le feu sacré, cette fougue à laquelle il faut une issue par où se répandre au dehors et se faire action. Voilà pourquoi, d’instinct, il chassait avec frénésie.

La chasse, c’est l’effort, l’aventure, en un mot l’action. Il n’avait d’ailleurs, du routier de guérets, ni la rude écorce, ni l’humeur sauvage; il était, au contraire, par tempérament et par culture, fort sociable et de mœurs liantes; goûtant les entretiens délicats et, dans l’occasion, joyeux compagnon, écoutant Grappe parler politique ou Jeandin parler bétail, prenant plaisir à la conversation un peu substantielle de Cabonat, et captivé par la causerie animée de M. de Bley, ne lisant guère, mais lisant bien ; au demeurant, donnant la main à qui lui tendait le doigt, un sourire à qui le saluait, un gai bonjour à qui passait; se détournant de son chemin afin d’aider un enfant à retrouver sa chèvre égarée ; posant son fusil pour appuyer sa robuste épaule au flanc d’une charrette embourbée; vidant une querelle comme il vidait un verre de vin, du coup et n’y pensant plus; montrant, rien qu’à sa façon de rire, qu’il avait toutes ses illusions, aussi bien que toutes ses dents; flânant dans la vie d’un pas léger et d’un cœur libre, voyant les choses et les gens à travers le prisme de son heureuse inexpérience, aimant enfin tout le monde.

Pourquoi donc n’aimait-il pas madame de Clérol ?

A vrai dire, il n’en savait rien. Seulement, depuis deux jours, une image l’obsédait. Dans son sommeil fiévreux, il avait vu un visage pâle qu’attristait un sourire énigmatique et qu’illuminaient deux yeux indéchiffrables. Le sourire lui mordait la poitrine, et, de ces yeux constamment attachés sur lui, partaient, en longues aiguilles acérées, des regards qui labouraient sa blessure. Il se réveillait, l’âme tremblante sous l’étreinte du cauchemar qu’il entendait se dissiper avec un rire moqueur. Il restait ému, impuissant à se soustraire à l'influence de la vision douloureuse qu’il sentait tapie dans quelque embuscade et prête à fondre de nouveau sur lui. Aussitôt en effet qu’il était assoupi, donnant à demi, il apercevait, de son lit, une femme vêtue de blanc qui, la tête haute, ses blonds cheveux épars, montée sur un cheval surnaturel, parcourait la plaine, frappant sans relâche, de sa cravache d’acier, des hommes qui se pressaient en foule sur son chemin, et laissant, après elle, le sol jonché de cadavres. Au matin, le jeune homme s’efforçait de rire des rêves absudes qui le hantaient et de l’angoisse plus absurde encore qu’il sentait fermenter dans son cœur comme un levain du songe évanoui. Puis il semblait qu’on se fût conjuré pour lui parler d’Olga, de qui le curé N’avait d’abord longuement entretenu et dont la visite était devenue à pou près l’unique sujet de conversation du commandant et surtout de Jean Gourme. Michel s’irritait d’être poursuivi de la sorte et s’étonnait d’être irrité. Il essayait d’échapper à l’image importune qui le persécutait et ne comprenait pas que cette image fût importune. Il s’appliquait à ne plus penser à la marquise; mais ses efforts étaient vains,

attendu que s’appliquer à ne pas penser à quelqu’un ou à quelque chose est le bon moyen d’y penser. L’idée qu’il chassait revenait, aussi acharnée qu’une mouche à bourdonner autour du front de sa victime, en dépit de la main qui l’écarte. L’influence maligne qu’il subissait le rendait inquiet et incertain. Il cherchait la raison du trouble et de l’impatience que lui causait, de loin et après coup, une personne dont, à première vue, il avait cru goûter l’esprit et la figure. Il se demandait pourquoi il n’aimait pas Olga, et il ne trouvait pas, à la question qu’il s’adressait, de réponse plausible. Afin de s’expliquer une aversion inexplicable, il avait donc recours à la théorie des antipathies instinctives, théorie dont pour la première fois il reconnaissait la justesse. Peut-être aussi devait-il voir, dans l’impression singulière qui l’agitait, un simple phénomène maladif, une erreur de l’esprit, laquelle ne survivrait pas aux heures oisives et solitaires qui l’avaient enfantée.

La guérison amènerait l’oubli, et elle parut en effet l’amener. Mais l’arrivée inopinée de madame de Clérol raviva le sentiment dont Michel avait été, pour un instant, entièrement délivré.

Le jeune homme en voulut plus que jamais à celle qui, à force de lui déplaire, avait le pouvoir étrange de le fasciner. Néanmoins, et sans doute par pur esprit de contradiction, il fut froissé, outré, d’entendre mal parler de la marquise. Aussi, dès qu’il eut vu les talons du docteur, il interpella Jean Gourme, qui, de ses doigts durs comme des baguettes, tambourinait lentement la générale sur un guéridon.

— Allons, dit-il du ton d’un homme qui a pris une résolution héroïque, allons, parce qu’on n’aime pas les gens, ce n’est pourtant point un motif pour se comporter en manant ! Aide-moi à passer ma veste !

Il n’était cependant pas au bout de ses hésitations. Au moment d’entrer dans la salle à manger, il s’arrêta. Il entendit Olga qui racontait sa visite du matin au curé et dont le petit rire 6cc de satisfaction du commandant interrompait le récit. Puis une discussion s’éleva au sujet de l’autel projeté que le sous-préfet déclarait beaucoup trop grand et trop somptueux pour une église de village. Comme le jeune homme écoutait, la main sur le bouton de la porte, il faillit renverser la vieille Madeleine qui accourait, apportant le café. Il vit que le déjeuner approchait de sa conclusion ; il se dit que mieux valait ne pas déranger l’ordonnance du repas et qu’il attendrait, avant de se présenter, qu’on fût sorti de table. Il se dirigea vers l’écurie, où le domestique de madame de Clérol distribuait à ses chevaux l’avoine que Jean Gourme puisait à pleines mesures dans un coffre, tout en expliquant la recette du breuvage souverain jadis usité au régiment.

— Vous avez là trois fameuses bêtes, observa Michel.

— C’est dommage, ajouta le groom, que madame la marquise les malmène trop. Du château à Briancourt, nous allons en vingt-sept minutes.

— En vingt-sept minutes ! s’écria Jean Gourme. — Oh ! les brigands

Un grognement à deux voix se lit entendre en dehors de l’écurie. C’était Mars qui liait connaissance avec

Wallace. Michel sortit et, d’une bourrade, rétablit la paix entre les chiens, qui, les oreilles et les queues basses, se retirèrent chacun de son côté. Mais il regretta aussitôt d’avoir brusqué Wallace, qu’il rappela, qu’il flatta et avec lequel il acheva de se réconcilier par l’entremise d’une assiettée de soupe, qu’il alla lui-méme chercher à la cuisine. Quant à Mars, il emboîtait le pas derrière son maître, humble, contrit, regardant d’un œil morne et jaloux cet étranger, à qui l’on prodiguait les caresses et les bons morceaux.

Au cliquetis des tasses que Madeleine lavait, Michel comprit que la séance du déjeuner était levée et qu’il pouvait rejoindre les hôtes de son père. Mais sa blessure l’avait évidemment fort affaibli ; car il fut saisi d’une sensation subite d’embarras et d’émotion, qu’il dut attribuer à la défaillance de ses forces. Pensant qu’une bouchée de pain et un doigt de vin le remonteraient, il passa par la salle à manger, d’où les restes du repas n’avaient pas encore été entièrement enlevés. Du premier coup d’œil qu’il jeta sur la table, il aperçut un gant à demi caché sous une assiette, et à côté de cette assiette un verre qui lui parut net, et qu’il remplit et vida deux fois. Ensuite il prît le gant, un petit gant en peau de chamois, à deux boutons, très-simple, et dans lequel le léger parfum qui en émanait semblait révéler une sorte de vie mystérieuse et charmante. Après avoir examiné cet objet assurément fort curieux, avec l’attention d’un numismate qui étudie l’empreinte effacée d’une médaille, Michel le plia délicatement, et, l’avant mis dans sa poche atin de le rendre à qui de droit, il s’achemina du côté d’un bou-

quet de gros arbres, situé au bas de la pelouse, à une centaine de pas de la maison et d’où montait, pareille à un chant d’alouette, une voix fraiche et rieuse.

Olga riait du compliment qu’elle venait de recevoir. En acceptant de Bley une cigarette, elle avait provoqué l’enthousiasme du commandant, qui s’était écrié que madame de Clérol le rajeunissait de quarante ans, qu’elle lui rappelait Berthe la vivandière, et qu’elle était une véritable femme de guerre. Cela fut suivi de l’énumération des mérites de Berthe, une luronne, franche et gaillarde comme son eau-de-vie, qui savait plus d’histoires qu’un almanach, à qui l’Empereur disait : « Bonjour Berthe, » la connaissant par son nom, et qui cassa un jour sa pipe sur le nez d’un capitaine oublieux du respect dû aux dames.

— Eh bien, madame la marquise, répéta le bonhomme, vous me la rappelez comme un A rappelle un A ; seulement, vous n’étes pas aussi forte; mais, pour une ressemblance, c’en est une, et une fameuse encore. Par exemple, ajouta-t-il avec un soupir, il faut finir autrement que Berthe.

Bley demanda comment avait fini madame Berthe.

— Elle s’est mariée, reprit d’une voix saccadée le commandant qui allumait sa bouffarde, avec un hussard qui lui en a fait de toutes les couleurs. Malheureusement, elle avait sous la main la consolation à ses peines, son petit tonneau. Bref, la pauvre fille a mal fini. Mais aussi, cette idée d’épouser un hussard !

Et, sortant sa pipe de sa bouche pour s’adresser à Olga :

— Ali ! madame, poursuivit-il avec conviction, n’épousez jamais un hussard !

Jjley était grave et mâchait son cigare; il se sentait responsable de la naïveté de son ami. Corbier toussait et changeait de place, se trouvant toujours, où qu’il s’installât, sous le vent de la fumée ;}malgré cela, il paraissait fort content ; le langage du commandant ne lui déplaisait

point.

— Tq entends ! dit-il à sa nièce d’un accent enroué et joyeux.

La tète renversée sur le dossier d un banc rustique, Olga contemplait la vapeur bleuâtre qui se dissipait audessus d’elle en spirales capricieuses.

— J’ai entendu, répondit-elle en riant, et je suis fière de ressembler à Berthe; mais rassurez-vous, je prends bonne note de l’avis de M. Morgan.

• Et, se tournant vers celui-ci :

— Vous ne vous doutez pas, continua-t-elle, du service que vous venez de me rendre. Figurez-vous que mon oncle ne cesse de m’accuser d être trop timide.

— Ah! s’écria le commandant, monsieur votre oncle est difficile. J’ai eu l’avantage de vous voir à cheval et à pied. Eh bien, je ne sais pas ce qu’on pourrait désirer de mieux. Que diantre, pourtant, je m’y connais ! — Franchement, monsieur Corbier, vous n’êtes pas juste, et, tenez, je n’aurais jamais cru cela de vous, au contraire.

Tout le monde, et Olga la première, de rire. En ce moment arriva Michel.

Madame de Clérol se leva vivement et s’avança à la

rencontre du jeune homme, dont elle considéra avec un intérêt ému le visage pâle et fatigué.

— Ah ! dit-elle tristement, vous avez été très-souffrant, qu’en si peu de temps vous soyez changé à ce point. Votre père, le baron, M. Cabonat, tout le monde s’est donc entendu pour me tromper ? G’est mal à ces messieurs, et je leur en veux beaucoup. J’avais pourtant le droit d’ôtre instruite, moi qui ai failli vous tuer. Ne vous récriez pas. J’ai failli vous tuer, je le sais, je ne le sais que trop. Mais je vous tiens là debout. Asseyez-vous bien vite ! sans quoi, ajouta-t-elle en souriant doucement, je croirai que vous ne m’avez pas pardonné. Je vous assure que j’ai été cependant assez punie. Vous avez été un remords qui m’a poursuivie.

Michel s’était approché avec la contenance embarrassée

d’un écolier qui vient recevoir une réprimande. Mais, tandis

qu’Olga parlait, il se sentait délivré de la timidité qui le

rendait gaucbe et qui était pour lui un supplice d’autant plus pénible qu’il ne l’avait jusque-là jamais subi. G’est une puissance suprême que la voix, quand elle est harmonieuse et vraie, quand, à l’entendre, on pense entendre l’âme elle-même résonner sous l’impression qui l’agite. Ce que disait Olga, personne assurément qui ne l’eût dit, mais c’était elle qui le disait. Voilà pourquoi elle s’était tue, que Micbel écoutait encore, ne songeant point à répondre, regardant avec gratitude les yeux compatissants qui le regardaient, et comme suspendu aux accents mélodieux dont il retenait dans son cœur attendri les dernières vibrations.

Bley se mit à rire.

— Mieux vaut être, dit-il, un remords qu’un mort !

Olga fit un geste dédaigneux, mais elle céda à la contagion de l’hilarité bruyante que la plaisanterie du baron excitait chez le commandant.

— Il gagne à tous les jeux, au jeu de mots comme au jeu de piquet, observa Corbier, qui se tourna ensuite vers Michel, à qui il adressa quelques compliments de circonstance.

— Hélas ! il y a un dicton : •< Heureux au jeu..., » murmura Bley.

— A quoi pensez-vous? demanda madame de Clérol.

Le baron salua.

— Quand une charmante femme, répliqua-t-il, fait à un vieux barbon la grâce de lui poser une question pareille, elle devrait avoir la charité de dire non pas à quoi, mais à qui pensez-vous ? Eh bien, continua-t-il à demi-voix, je pense d’abord à vous qui avez un cœur d’or, puis à notre jeune héros qui a tant perdu de sang, qu’il pourrait en avoir perdu le sens. Il n’a pas trouvé une syllabe à vous rendre. Muet ! une vraie souche !

— Voilà un reproche..., dit Olga, qui compléta sa phrase par un regard malicieux jeté sur son interlocuteur.

— Un reproche, reprit celui-ci, auquel je ne m’expose pas. Eh ! sans moi, qui eût, je vous prie, baissé le rideau sur la scène tragique à laquelle nous assistions ? Il n’y a pas, que je sache, de trappe dans ce gazon. Or, il ne restait plus à Michel qu’à s’abîmer dans une trappe. •

— Je vous croyais son ami ?

— Et vous croyiez bien.

— 11 n’y parait guère, au moins à présent ; car, l’autre jour...

— L’autre jour, repartit Bley, était l’autre jour. Mon Dieu ! que vous preniez au sérieux le danger couru par mou Hippolyte, c’est dans l’ordre, c'est bien, c’est même très-bien ; mais qu’il le prenne, lui !...

En cet instant, Michel répondait au baron.

— Monsieur, disait-il à Corbier, il y a une pièce qui se nomme Beaucoup de bruit pour rien.

— Ah ! vous la connaissez? demanda Olga.

— Je la joue! fit modestement Michel.

— C’est égal, soignez-vous, reprit d’un accent pénétré Corbier; croyez-m’en, mon cher monsieur, soigDez-vous !

Corbier tenait qu’à n’ètre pas traité en chose grave, tout rhume devient pleurésie.

— Qu’il mange ! s’écria le commandant, qui chargeait sa pipe.

Et, s’adressant à son fils :

— Si tu avais déjeuné avec nous, poursuivit-il, tu n’aurais pas cette mine de quatre sous. Mais j’ai recommandé qu’on te gardât de ces boudins que tu aimes tant. Ils sont aux pommes, va ! et tu nous en rapporteras des nouvelles.

— Des nouvelles qui me tienuent fort à cœur, dit Bley.

Et Corbier déclara qu’il n’avait, de sa vie, vu des boudins si bien accommodés; dès le lendemain, il enverrait son chef prendre une leçon de Madeleine.

Quant à Michel, il affirma qu’il n’avait aucune prédilection particulière pour ce mets, pas plus que pour aucun autre.

Le commandant se croisa les bras.

— Tu n’aimes par les boudins ? fit-il d’une voix indignée. 11 n’aime pas les boudins, madame! Il n’était pas plus haut que ma caune, qu’il pleurait pour en avoir !

Michel était furieux, et, quel que pût être son goût pour les boudins, assurément, en ce moment, il les détestait plus qu’il ne les avait jamais aimés. Il marmotta quelques paroles, protestant de nouveau contre la passion qu’on lui attribuait, et il se fût sans doute attiré une réplique du commandant, qui, une fois ayant mordu à une idée, n’en démordait guère, si Corbier n’eût regardé d’abord sa montre, puis Olga, et dit :

— N’oublions pas que nous avons promis au baron de le ramener pour deux heures précises à Brianeourt.

Le commandaut poussa un cri de propriétaire.

— Ah ! vous ne partez pas encore ! Je ne vous ai rien montré.

Michel remarqua que la chaleur était excessive. D’ailleurs, il mettait son cabriolet à la disposition du sous-préfet. Il ne pourrait malheureusement reconduire lui-même le baron; mais Jean Gourme ou un autre se chargerait de ce soin. Vraiment, on lui rendrait service en acceptant son offre. Nègre avait besoin d’exercice, n’étant pas sorti depuis trois jours. Mais, sur ce renseignement, Bley déclara qu’il irait plutôt à pied. De son côté, Corbier était attendu à Brianeourt. Un rendez-vous important.

— Mais nous reviendrons, fit-il, nous reviendrons.

C’était une des faiblesses de Corbier de ne jamais quitter

les gens sans leur annoncer qu’il reviendrait. Cela adoucissait l’adieu et ne tirait pas autrement à conséquence.

D’un ton qui indiquait l’intention très-arrètéc de tenir

sa promesse, Olga s’engagea aussi à revenir. Elle désirait Voir les chevaux et les chiens de M. Morgan, Nègre et Mars surtout.

— Je connais leurs noms, dit-elle, et je veux connaître leurs personnes. J’adore les animaux, ils ont tant d’esprit; ils pensent et ne parlent pas, eux !

Et elle poursuivit en exposant son opinion sur l’àme des bétes, qu’elle tenait pour douées d’autant d’intelligence et de beaucoup plus de cœur que les humains.

Gorbier s’agitait, et, tirant de nouveau sa montre, il rappela que le phaéton devait être attelé depuis vingt minutes au moins. Sur quoi, Bley observa que les chevaux de madame de Clérol n’attendaient pas, ce qui les faisait ressembler...

— Au grand roi l murmura Gorbier, qui savait le faible de son ami pour ce rapprochement-là.

— Eli bien, oui, ajouta le baron, et, en même temps, ce qui établit clairement leur supériorité sur nous autres du commun.

Olga n’entendit pas cette remarque; elle traversait déjà la pelouse avec Michel, qui s’était enhardi à lui offrir le bras.

— Allons ! soupira le commandant, qui essaya encore d’insinuer qu’il y avait un petit chemin délicieux par lequel, afin de changer, on pourrait regagner la maison. Enfin, reprit-il, ce sera pour une autre fois.

Ge petit chemin délicieux, par lequel le commandant regrettait qu’on ne regagnât pas la maison, était long, pierreux, en plein soleil, mais il côtoyait une vigne !

Michel aurait voulu attendre les autres. Se trouver seul

avec la marquise l’embarrassait et il était redevenu silencieux. Mais, dès qu elle fut hors de portée des oreilles du baron :

— Monsieur, dit rapidement Olga, j’ai des excuses à vous faire. J’ai dû vous paraître bien capricieuse, bien ingrate !

— Capricieuse ! ingrate ! balbutia le jeune homme, dont la figure revêtit une expression d’étonnement à laquelle il n’y avait pas à se tromper.

— Comment ! reprit Olga, vous ne vous êtes aperçu de rien ? Alors, j’ai commis une erreur, et c’est vous, fit-elle en riant, qui me devez des excuses. Savez- vous pourquoi? Parce qu’avant-hier j’ai été très-fâchée contre vous.

— Vraiment! Et à quel sujet? demanda Michel d’une voix consternée.

— Oh ! n’importe le sujet. Seulement, je vous le répété, j’ai été très-fâchée contre vous.

— Je ne m’en suis pas douté.

— Eh bien, voilà précisément pourquoi vous me devez des excuses. Donc, vous me les adressez ; je les accepte. J’ai eu tort, vous aussi. La paix est faite, u’est-ce pas ?

Et madame de Clérol, qui venait, en entrant dans le salon, de quitter le bras de Michel, se retourna et tendit sa main, que pressa d’une étreinte timide et frissonnante la main nerveuse du jeune homme.

Le baron, qui arrivait, rappela à Olga qu’elle avait laissé son châle dans la voiture et non pas dans le salon.

— Elle va ensorceler ce malheureux, pensa-t-il. Je l’ai pourtant prévenue, et le proverbe dit qu’un homme averti en vaut deux ; mais il ne parle pas des femmes, ce diable de proverbe !

Au moment de saisir les rênes, Olga s’aperçut qu elle avait perdu un gant; elle était pressée de partir et défendit qu’on le cherchât; d’ailleurs, elle l’avait sans doute laissé tomber dans la rivière. Elle prit un des gants de son onde; sa main y disparut comme dans un canon de fusil un grain de grenaille, et elle le serra par une épingle autour de son poignet. Au fait, le plus simple était que le baron eût l’obligeance de s’emparer du fouet. Il entendait

le fouet à merveille, M. de Bley !

— A présent, ail right! cria-t-elle à Michel, qui se tenait devant les chevaux, tout en caressant avec distraction la

tête rugueuse de Wallace.

Michel s’écarta, et, comme les roues du phaéton le ra-

saient, il vit rayonner un sourire en réponse à l’adieu qu’il murmurait. Il suivit des yeux la voiture qui s’éloignait et écouta le trot rapide retentir sur la route sèche et dure.

Jean Gourme lui toucha l’épaule :

— Maintenant, fit-il, te voilà débarrassé. Tu es content !

— Moi? répliqua le jeune homme, qui sembla sortir d’un rêve, moi? Je suis très-content. Et toi?

— Il ne s’agit pas de moi, reprit Jean Gourme, puisque j’aime cette marquise, cet équipage astiqué au vif, ce bon papa de M. Corbier, ces yeux qui vous lancent des fusées. J’aime ça, c’est franc. - Et comment vas-tu? Un peu caduc, hein?

— Au contraire, beaucoup mieux. Je ferai un petit tour

pour me dégourdir.

Et Michel se dirigea du côté de la forêt.

Quand, au bout de trois heures, il revint de faire son

petit tour, il rencontra son père et Rose qui cheminaient ensemble. Le commandant s’en allait, sa hachette au poing, marquer des arbres et il n’avait accepté qu’à regret la compagnie de Rose, qui marchait moins vite que lui. Aussi, en voyant Michel :

— Puisque le voilà enfin, dit-il à la jeune fille, je vous salue. 11 est juste que mon pauvre garçon ait sa ration de votre visite; moi, j’ai eu la mienne, et, de cela, grand merci. — A propos, continua-t-il, s’adressant à son fils et tout en allumant sa pipe, elle avait raison.

— Qui? demanda Michel.

— Madame de Clérol, parbleu ! Oui, c’est bien dans la rivière qu’elle aura laissé tomber son gant. Nous l’avons cherché partout. J’avais pour m’aider les yeux de Rose. Hein, que dis-tu de ces lunettes-là? Mais bernique! C’est fâcheux. De cette affaire, l’autre, qui n’en peut mais, est flambé. Des gants tout battant neufs. Enfin je pense qu’elle a le moyen de s’en racheter une paire.

Et le commandant s’éloigna en riant.

Les jeunes gens se dirigèrent ensemble vers la maison. Rose était ou voulait paraître irritée ; elle avait appris de sa tante, qui était demoiselle de magasin quelque part, à fermer à demi les yeux, à se pincer les lèvres, à relever le menton et à ne répondre aux questions qu’on lui adressait que par monosyllabes bien secs.

Michel la plaisanta sur son humeur maussade qui lui allait fort mal.

— Si vous m’en croyez, dit-il, vous laisserez ces airs-là...

— Aux marquises, sans doute ! interrompit Rose.

— J’ignorais que mademoiselle Pécolier fût marquise.

— Ma tante est au moins une personne bien élevée. Il serait à souhaiter que tout le monde eût d’aussi bonnes manières qu’elle.

— A chacun son goût.

— Oui, certainement, à chacun son goût. Aussi, moi, j’aime beaucoup M. Barlot.

Cela dit, Rose releva la tête et regarda Michel comme, le coup parti, uu artilleur regarde si le boulet a porté.

— Je ne vous empêche pas, reprit tranquillement le jeune homme, d’aimer M. Barlot.

— Je vous crois, fit Rose d’un ton ironique. I’rétendriezvous, par hasard, me dicter mes sympathies et mes affections ?

— Peste! la belle phrase!

— On n’est pas marquise, mais on s’exprime !

— De mieux en mieux !

— Moquez-vous autant qu’il vous plaira : cela m’est bien égal. M. Barlot...

— Encore!

— Oui, encore, et encore, et puis encore ! Si je le trouve à mon gré, qu’avez-vous à dire? S’il n’est pas ce qu’il parait ?

— Ah ! tant mieux pour lui, car il parait fort désagréable.

Avec un petit ricanement :

— Eh bien, riposta Rose, il me parait, à moi, fort agréable. Au reste, poursuivit-elle, il ne s’agit point de caractère, mais d’une chose qui vous étonnera quand vous la saurez et qui vous vexera, allez!

' Et la jeune fille prit un air mystérieux et important.

Si elle espérait réveiller la jalousie endormie dans le cœur de Michel, elle se trompait : la jalousie ne se réveille pas. Michel n’avait nul souci de Barlot, ni de savoir quelle était cette chose qui l’étonnerait et le vexerait. Il répondit par une plaisanterie à Rose, dont la colère l’amusait plutôt qu’elle ne l’émouvait. Il ne cherchait pas, d’ailleurs, à pénétrer les motifs de cette colère, qu’il attribuait à quelqu’une des contrariétés quotidiennes dont Rose aimait à se dire abreuvée. La fille de Marion avait de nature les vertus physiques et morales de sa condition : la gaieté, la santé, un esprit à l’épreuve des coups de l’imagination. Mais, à entendre les récits des infortunes de sa tante, surtout à vivre, à raison de vingt sous par mois qu’elle payait à la loueuse de romans de Briancourt, avec les victimes de la passion et de la société, elle était arrivée à se croire une héroïne. Elle s’efforcait de dompter ses instincts et de ressembler, par sa toilette et ses manières, à ce qu’elle croyait être. A une héroïne il faut un héros, et, faute de mieux, le héros de Rose était Michel. En cela, le sang de paysan qui coulait dans les veines de la jeune fille ne mentait pas. L'héritier du commandant Morgan était un fort bon parti. Aussi ne négligeait-elle aucune occasion de compromettre Michel. Elle parvint facilement à se compromettre elle-même. Marion fermait les yeux. Il passait à sa fille le romanesque des moyens en faveur de la sagesse du but.

Ce but toutefois ne devait pas être atteint. Rose finit par s’en convaincre. Michel , dansait volontiers avec elle; il semblait très-aise de la voir, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, arriver à Champ-d’ Asile ; il ne se faisait

pas prier pour l’escorter où qu’elle voulût aller; il se comportait à son égard en bon camarade ; mais elle comprit qu’elle ne s’appellerait jamais madame Morgan. Elle en conçut un vif dépit, non pas précisément d’amour, mais d’amour-propre. Ce dépit s’accrut des circonstances qui accompagnèrent l’arrivée de madame de Clérol. Rose souffrit cruellement de voir ceux que son père appelait « nos maîtres >• traiter Michel en égal. Puis elle devinait que le miracle qu’elle n’avait pu, en des années, opérer sur le cœur de Michel, une autre l’avait accompli on un jour.» Le commandant venait de lui infliger un narré détaillé de la visite si aimable de la marquise. En somme, sa mauvaise humeur était donc fort excusable.

Les jeunes gens se promenaient devant la maison et la conversation continuait sur ce pied d’aigreur d’une part, et de raillerie inoffensive de l’autre, quand, du bout de l’avenue, une voix forte, avec accompagnement de claquements de fouet, héla Rose. Cette voix était celle de Marion, qui revenait de Briancourt et, en passant, ramassait sa fille.

— Enfin, dit-elle tout en se dirigeant vers son père, je m’en vais très-rassurée. On vous croyait mort, pour le moins. Hélas ! on est toujours dupe de sa sensibilité.

Et, comme le fouet faisait entendre de nouveau son appel impatient :

— On y va ! cria-t-elle, on y va !

— Rose, reprit Michel, je vous remercie de l’intérêt que vous me portez; vous êtes une bonne fille, mais...

— Mais quoi, je vous prie ?

— Mais voilà ce qui vous gâte.

Et, du doigt, le jeune homme montra l’angle éraillé

d’un volume qui faisait saillie hors de la poche de Rose.

Rose repoussa et recouvrit d’un pli de sa robe le volume, écorné; puis, la tête haute, elle marcha d’un pas précipité vers le cabriolet, dans lequel elle monta sans vouloir accepter l’aide de Michel. Elle n’avait, il est vrai, aucun besoin de cette aide, car elle était fort leste et le bidet de Marion ne l’était guère.

En voyant Michel :

— Eh bien, fit le forestier, te voilà sur tes quilles. Qu’est-ce qu’ils chantaient donc, que tu en avais pour l’automne! Je pensais bien que tu ne te laisserais pas jeter à bas comme un sapin pourri. Et puisque tu es des bons, viens manger notre soupe mercredi. 11 y aura, continua-t-il en clignant de l’œil, une riche goutte au bout de cette soupe-là, sans compter que Grappe a promis d’arriver de bonne heure et de donner un coup de main pour le civet.

— Laissez donc, mon père, interrompit Rose, nous sommes à présent de trop petites gens pour M. Morgan.

Marion ouvrit de grands yeux; mais, avant qu’il pût ajouter un mot ou que Michel eût répondu, le bidet partit, arraché aux douceurs de la halte par un coup de fouet qui, pour provenir d’un poignet féminin, n’en était pas moins cinglé de main de maître.

Michel s’en retourna, ravi d’avoir été empêché d’accepter l’invitation du forestier. Celui-ci, pendant ce temps, adressait à sa fille quelques questions qui demeurèrent sans réponse.

— Bah ! se dit-it en riant dans sa barbe, querelle d’amoureux ! . ..

Et il prit le parti de se taire.

Quant à Rose, elle garda, durant la course, un silence absolu. Aussitôt arrivée chez elle, elle monta rapidement dans sa chambre. Au bout d’une demi-heure, elle redescendit et s’en alla jeter un pli dans la boite aux lettres scellée à la muraille de l’église, à l’autre extrémité du village. Ce pli portait pour suscription : « Monsieur le vicomte Gustave de Laita, rue de Lille, Paris, département de la Seine, France. » Il ne pouvait guère manquer de parvenir à son adresse.

Pendant toute une semaine, la dernière semaine d’août de l’an de grâce 1853, les prairies furent plus vertes que de coutume, les fleurs plus parfumées, les chênes plus hauts, les bois plus mystérieux, l’eau plus limpide, l’air plus léger, la brise plus caressante, le gazouillement des oiseaux plus gai, le soleil plus radieux, la pluie plus douce, les animaux plus dociles, les hommes meilleurs. Ce phénomène eut pour témoin Michel Morgan.

Un soir, Olga était, selon son habitude, assise dans l’embrasure d’une fenêtre, penchée sur une de ces inutilités qui portent, en langue féminine, le nom de « mon ouvrage », et qui occupent les doigts agiles des jeunes femmes. Vis-à-vis d’elle, à la clarté douteuse du crépuscule, le baron lisait péniblement un journal. La fenêtre était grande ouverte. Corbier craignait les courants d’air

et, réfugié dans son cabinet de travail, il y faisait sa sieste.

Bley ne tarda pas à jeter son journal.

— Pour ce qu’on y apprend, dit-il, ce n’est pas la peine de s’arracher les yeux.

Il considéra l’apparence du ciel et se frotta les mains.

— Qu’est-ce qui vous réjouit ? demanda Olga.

— Le beau temps que j’aurai demain. Autrefois, ajpula le baron en soupirant, cela m’eût été bien égal; mais, à mon âge, on ne chasse plus par la pluie.

Madame de Clérol posa son ouvrage, et, après un instant de silence :

— Décidément, fit-elle, votre protégé me plait beaucoup.

— Je m'en suis aperçu, répliqua Bley sans paraître étonné d’une réflexion que rien n’avait amenée.

Bley était accoutumé aux zigzags de la pensée d’Olga.

— Dans ce cas, reprit celle-ci, vous êtes plus perspicace que lui. Et savez-vous pourquoi? S’il s’apercevait qu’il me plait, il ne me plairait plus. Comprenez-vous ce sentiment-là?

— Parfaitement.

— Expliqucz-le-moi.

— Vous m’en voudrez 1

— Mais non, puisque je vous interroge.

Et, le baron secouant la tète :

— Je vous promets, continua la marquise, de ne pas vous en vouloir.

— Gil Blas ne parla non plus que sur l’ordre de son archevêque... N’importe! j’obéis. Vous n’entendez pas, pour

suivit Blev, franchir les colonnes d’Hercule de l'amitié. En ce qui vous concerne, vous ne courez assurément point ce risque-là. Mais, si mon protégé les dépasse, s’il arrive en plein Océan..,

— Eh bien ?

— Eh bien, vous le laisserez se noyer.

— C’est tout ?

— C’est tout.

— Alors, je vous demanderai d’expliquer votre explication. Mais, je vous en prie, ne faites pas de l’esprit. Rappelez vous que je suis très-bête.

Le baron sourit.

— Madame, fit-il, rappelez-vous, de votre côté, d’abord que j’ai tantôt soixante ans, ensuite que vous daignez me consulter. Permettez-moi donc de vous adresser quelques questions.

— J’attends.

— Voyons. C’est aujourd’hui lundi. Pourquoi êtes-vous allée mardi à Champ-d’ Asile ?

— Pour donner une marque d’intérêt à ce pauvre jeune homme qui, la veille...

— C’est juste. Et mercredi ?

— Mercredi? Nous avons déjeuné là-bas ensemble.

— C'est encore juste. Et jeudi?

— Je voulais voiries chevaux de M. Morgan. Vous n’avez cessé de m’en rebattre les oreilles, de ces chevaux.

— C’est également juste. Et vendredi ?

— Ne savez-vous pas qu’eu revenant de Bressy, j’ai été surprise par un orage ?

— C’est juste. Et samedi?

— J’ai reporté le manteau que le commandant m’avait prêté : un vieux manteau de cavalerie qui pesait bien quarante livres !

— Et, comme il était si lourd, il eût fatigué un de vos gens?

Olga se redressa.

— Ali ! baron, dit-elle, il faut en vérité que je vous aie promis de ne pas vous en vouloir!

— Oui, reprit Bley, vous m’avez fait là une promesse terriblement téméraire et dont je n’ai point fini d'user. Je compte même en abuser, non pas pour continuer un interrogatoire qui vous chagrine, mais pour vous débiter un petit sermou. L’obscurité est très-favorable aux sermons. Le mien sera sur le texte suivant : « Il ne faut pas jouer avec le feu ; » un texte fort ancien et d’une application universelle, sauf cependant, ajouta-t-il en s’inclinant, pour les salamandres.

Olga lui dit que le texte lui suffisait et qu’elle dispensait le prédicateur du commentaire. Elle était certaine que le baron se trompait entièrement. Elle convenait volontiers de son amitié pour M. Morgan, qui n’avait rien de transcendant, mais qui était aimable et surtout d’un naturel parfait. Fallait-il le fuir, parce que sa conversation était agréable et sympathique? Les gens bons à rencontrer n’étaient pas, dans ce pays désert, si nombreux qu’on s’attachât à les éviter Elle avouait, d’ailleurs, que la société était pour elle un besoin. Elle avait, à tort, pensé que la solitude la charmerait. A peine installée à Yaranne, elle avait reconnu son erreur et s'était sentie en proie à l’ennui. Il n’avait tenu

qu’à un fil qu’elle repartit. Son oncle était absorbé par ses

affaires, le curé par son autel. Enfin elle serait morte de spleen, sans le baron et M. Morgan. Quant à celui-ci, ah ! comme il rirait à la seule idée des dangers qu’il courait, dans l’imagination de M. de Bley. Il était à mille lieues de ce que redoutait ou plutôt de ce que feignait de redouter le baron.

— Il en est si loin, ajouta madame de Clérol, que, — vous me garderez le secret, — eh bien, je l’ennuie!

— J’ai peine, repartit tranquillement Bley, à lui croire si mauvais goût.

— Il vous faut des preuves? Vous les aurez. Elles abondent; et, pour commencer, en voici une toute fraîche : ce matin, j’ai confessé à M. Morgan n’avoir de ma vie chassé à tir. D’abord, il s’est écrié : « Vraiment ! » comme s’il eût appris la plus étrange des nouvelles. Évidemment il ne prêtait aucune attention à ce que je disais, car il n’est point si extraordinaire, n’est-ce pas, qu’une femme n’ait jamais chassé à tir? Il est pourtant revenu de son étonnement, et je lui ai alors parlé de mon vif désir d’essayer d’un divertissement ui me tente depuis longtemps. Je me suis dite retenue par la difficulté de trouver un guide autre que Barlot; vous savez que je ne peux souffrir Barlot; j’ai ajouté que j’étais en quête d’un chasseur connaissant le pays. — Je n’ai pas à vous rappeler que c’est demain le 1 er septembre, puisque nous devons à cette circonstance le plaisir de vous garder ce soir sous notre toit. M. Morgan n’eût donc été que simplement poli en me répondant ce que vous m’auriez répondu, ce que le premier venu m’eût répondu, qu’il serait trop heureux...

— Et il n’a pas répondu cela?

LA MAROUISE DE CLEROL 183

— Ali ! ni cela, reprit Olga, ni rien de pareil. Il a bonnement cherché un homme sûr à m'indiquer. Il s’est adressé à son père et à Jean Gourme. Nous avons tenu un conseil de guerre et passé en revue tous les braconniers du département. Par exemple, il y en a une armée. Mais, à moins qu’ils ne soient grossiers, ceux qui ne sont pas ivrognes sont voleurs. Pas un qui pût me convenir, et M. Morgan m’a très-aimablement engagée, devinez à quoi! à renoncer, pour le moment, à mon projet. Il a fallu que ce fût le Jean Gourme qui lui suggérât de m’offrir ses services. Je les ai immédiatement acceptés, et c’est alors seulement qu’il s’est exécuté. Il m’a dit : « S’il vous plaît ï >■ après que j’avais déjà dit : « Merci. » Enfin la partie est arrangée. Vous en serez. J’y compte. Mais que dites- vous de ma preuve?

— Les preuves! s’écria le baron. Eh! bonté divine! qu’est-ce que cela prouve ?

— Vous ôtes tenace ! fit Olga. Tant mieux ! Je n’en aurai que plus de mérite à vous convaincre. Au lieu de démontrer, je montre : Jean Gourme, — vous connaissez M. Jean Gourme, le maltre-valet de Champ-d’Asile, ainsi très-bien nommé, puisqu’il est'à la fois maitre et valet; — donc, Jean Gourme, avec qui j’ai eu l’autre jour l’honneur de causer en particulier, m’a, parlant à ma personne, expliqué, en français médiocre mais clair, que M. Michel ne m’aimait pas. Êtes- vous content?

En réponse, Bley demanda si la promesse de tout à l’heure tenait toujours, et, la jeune femme ayant répliqué affirmativement :

— Madame, reprit-il gravement et d’une voix légèrement émue, vous êtes la sincérité môme ; par conséquent.

vous me pardonnerez d’être sincère : vous aimez, au reste, vous venezd’cn convenir, vousaimez le inonde; c’est naturel, le monde est à vos pieds... Ali! je dis exactement ce que je sais et ce que vous savez. A Paris, quand vous entrez dans un salon, et vous entrez chaque soir dans plusieurs salons, vous attirez tous les regards et tous les hommages. A la campagne, .Montrevaux ne désemplit pas de voisins, d’amis, d’invités, que votre présence y amène, et Montrevaux est vaste. Où que vous soyez, vous y régnez. Votre excellent oncle n’a qu’une volonté, la volonté de sa nièce. Madame Gorbier ne s’en plaint pas. Son lils est pour elle un dieu, et Henri ne voit rien au-dessus de vous. Il a mille fois raison; mais je constate que, si, par hasard, vous avez des caprices, vous êtes entourée de gens qui décerneraient à votre cheval les honneurs du cousulat. Lu jour, vous avez ressenti quelque fatigue. Gela n'est pas étonnant. J’admire les sots qui tiennent la vie du monde pour oisive et futile. Je la tiens, moi, pour la plus rude des carrières, comme aussi pour la moins décevante. Elle est, dans notre époque elTarée et rabaissée, la seule qui aiguise les intelligences, en même temps qu elle trempe les caractères. Gardons-nous d’en médire. Si nous sommes las, reposons-nous ; mais, à moins d’un Waterloo, n’abdiquons pas. Je vous en parle, hélas ! savamment. Si j’étais un philosophe, je dirais : le monde ressemble à ces poisons auxquels on s’habitue et qui ne tuent que lorsqu’on cesse d’en user. N’étant pas un philosophe, je vous dirai simplement, d’accord avec vous, qu’ici vous vous enuuyez mortellement. Ah ! sur ce point, je n'ai pas i’outrecui-

dance de vous contredire. Le vieux manteau de cavalerie du commandant est de plume auprès de celui qui me pèse sur les épaules. Ce manteau de plomb, je ne le pose que chez vous; mais je le retrouve dans le vestibule; Firmin me le tend, j’y fourre les deux bras, j’en rabats le capuchon et... Bah! il ne s’agit pas de moi, mais de vous qui êtes une grande dame, tandis que M. Morgan n’est pas un grand homme, ni un grand seigneur, mais un brave et bon garçon qui vous plaît actuellement, parce que vous le comparez aux Balaguicr et que, dans le royaume des aveugles, les borgnes sont rois. Dans votre vie à vous, il ne sera pas même un épisode, et lui?... Dame ! je suis des borgnes, moi. Aussi j’ai encore un œil. Eh bien, avec cet œil, j’ai vu ce que vos deux yeux ne savent pas distinguer. Madame, si j’étais de vous, j’aurais demain la migraine!

— Que je voudrais, murmura Olga, avoir cinquante ans!

— Ma foi, je vous assure qu’il est bien triste de vous faire envie, repartit le baron, qui, encouragé par le ton et la réflexion de madame de Clérol, voulut frapper les derniers coups, et ajouta : — D’ailleurs, laissons là mon protégé, qui, en somme, est assez grand pour se protéger luimême. Mais, que demain on vous rencontrât avec lui, que dirait-on ?

... — Voilà! fit sardoniquement Olga.

A l’ironie de ce « Voilà! » Bley comprit qu’il avait, d’un mot, détruit l’effet de sa laborieuse argumentation. Il se disposa aussitôt à reprendre en sous-œuvre ses raisonnements. La sottise elle-même n’a pas l’opiniâtreté du

bon sens qu’assaisonne un grain de jalousie. Bley, d’ailleurs, discourait volontiers ; il était, en conversation, de l’ancienne école, précise et précieuse. Il épuisait les sujets et finissait les phrases. Avoir un auditeur, il appelait cela causer. Mais, comme il préparait une nouvelle attaque, les domestiques arrivèrent, apportant les lampes.

Certains entretiens meurent à la lumière. Olga reprit son ouvrage et le baron son journal. Corbier ne tarda pas à reparaître, suivi de près par le thé. Au thé succéda le piquet.

En se retirant, la marquise recommanda à Bley de ne pas veiller trop tard, attendu qu’il aurait à se lever de bon matin.

— M. Morgan, ajouta-elle, sera ici à sept heures.

Si, pour un homme aussi bien que pour une montre, l’exactitude consiste à n’étre ni en retard ni en avance, Michel ne fut pas exact. Il eut beau marcher lentement et s’arrêter à battre une luzerne qui se trouvait sur son chemin et où il savait des cailles, il arriva dans la cour de Varanne trois grands quarts d’heure trop tôt. Le château, les volets fermés, dormait encore. Seule debout de tous les habitants, une fille de cuisine venait d’allumer le feu et s’en allait à la ferme chercher du beurre frais. Par la porte entr’ou verte, Michel vit briller la flamme et entendit chanter l’eau. Sur le seuil. Wallace bâillait et s’étirait, en chien très-fainéant qu’il était. Dans un angle de la cour, des palefreniers en bras de chemise et en pantalons collants sortaient les chevaux de l’écurie, installée à l’extrémité d’une des ailes du château. Chaque animal était arrêté au passage devant un gros homme à favoris rouges et à vi-

sape pourpre, qui l’examinait des pieds à la tête, lui ouvrait la bouche, lui tâtait les jambes et lui passait longuement sur les flancs sa main velue et carrée. L’inspection se terminait par un jurou, dit tendrement en anglais, si M. Jones était content; mais, si M. Jones n’était pas content, baragouiné dans un affreux français que les grooms terrifiés comprenaient de reste. Sept chevaux défilèrent ainsi en succession.

Au lieu d’être immédiatement réintégrés dans l’écurie comme il avait été fait des premiers, les trois derniers chevaux furent attachés à des boucles fixées dans la muraille; trois palefreniers, sifflant à la manière des grillons, les attaquèrent vigoureusement de la brosse et de l’éponge. Après s’être lavé les mains à la fontaine, le gros homme alluma une petit pipe de bois, et, tout en surveillant le pansage, se promena en long et en large.

Michel s’approcha et salua M. Jones. M. Jones regarda Michel et continua sa promenade. Mais il vit Mars et il le reconnut pour être de race. Il se retourna et dit :

— Ce braque est à vous? d’un ton qui signifiait : « Cet animal ne m’importe guère et son possesseur ne m’importe point. »

Michel ne prenait pas facilement la mouche. Cependant, il éprouva d’abord une certaine humiliation à être traité en inférieur par un cocher ; et que ce cocher appartint à madame de Clérol rendait l’humiliation plus amère. Il ne répondit pas à l’espèce de question qui lui était faite ; il appela Mars et s’éloigna. Cela n’offusqua aucunement l’Anglais qui se souciait d’un gra irrite poussière sur le panneau d’une de ses voitures, d’un seul poil lui restant aux doigts quand

il caressait un de ses chevaux, ou encore, sur la botte d’un de ses grooms, de la moindre tache de crotte de la veille, autrement que de tous les chiens et de tous les maîtres de chiens de l’univers. M. Jones était convaincu que les hommes ont été créés pour les chevaux, comme pour les hommes le cognac. Hors le cognac et les chevaux, il n’admettait donc pas que rien au monde méritùt la considération de quiconque se respecte soi-méme.

Gomme Michel se retirait, liarlot entra dans la cour avec un superbe épagneul qui le suivait d’un air craintif. En passant devant le jeune homme, le garde jeta un regard de travers et souleva sa casquette, puis il se dirigea vers l'écurie. M. Jones lui fit exactement le même accueil dont il avait honoré Michel. Mais, sans se déconcerter, Barlot frappa d’un coup de poing amical l’Anglais et entama un récit qui devait être fort drôle, puisqu’il s’interrompait pour rire lui-même de ce qu’il racontait. M. Jones haussa les épaules. Un des palefreniers se redressa et dit :

— Cela n’empêche pas qu’ils ont un vieux qui connaît joliment le bétail et qu’ils ne pleurent pas l’avoine et que, pour de l’avoine, c’est de la crâne avoine, leur avoine, allez!

Michel crut deviner aux dépens de qui le garde s’égayait. Il eut grande envie d’aller se mêler à la conversation. Toutefois, il se contint et s’accouda tranquillement au rebord de la fontaine pour regarder couler l’eau. Le château, du reste, commençait â s’agiter. D’une extrémité à l’autre du vaste édilice, courait, pareil au crépitement d’une fusillade, un bruit de fenêtres qui criaient, de barres de fer qui tintaient, de contrevents qui claquaient. Un homme de

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peine balayait le pavé, devant le perron sur lequel deux valets, en petite tenue et les mains dans les poches, humaient l'air frais du matin. La cuisine retentissait des éclats de voix du chef qui gourmandait ses aides et dont I'irmin venait, en accommodant le chocolat du baron, d’éclabousser la veste blanche. Au second étage, sa face grave contre un vitre, un personnage considérable et mûr, le valet de chambre de M. Corbier, se rasait. D'une autre croisée, Félicie hélait Barlot et lui souhaitait bonne chasse.

Le docteur Brun arriva, au petit pas de son bidet fleurde-péche. Il avait un mot à dire à M. le sous-préfet. Il descendit de cheval, et, s’approchant de Michel :

— Eh bien, fit-il, Malbrouk s’en va-t’en guerre. Et même, ajouta-t-il en clignant de l’œil, Dieu sait quand reviendra!

— Je ne vais point à la guerre et je sais quand je reviendrai, répliqua d'un ton très-froid le jeune homme.

Brun haussa les épaules.

— Il n’y a pires sourds..., dit-il.

Morgan l’interrompit.

— Je vous entends très-bien. Depuis huit jours, vous n'ètcs pas venu chez nous une seule fois sans pérorer sur l’inégalité des conditions, sur la distance qui doit séparer des classes.

— Oui, s’écria le docteur, et sans faire damner le commandant, qui efface du dictionnaire le substantif féminin classe , attendu qu'il a traversé et retraversé l’Europe en l’honneur des immortels principes de quatre-vingt-neuf!

Eh! eh! ces bons principes de quatre-vingt-neuf, nous les

conserverons longtemps, car nous les soignons, comme Anselme son habit de noces, en ne nous en servant jamais. El-' eh!

Et le vieux praticien se mit à rire.

— Les principes de quatre-vingt-neuf ne me font rien au monde, reprit Michel avec fermeté ; mais ce qui me fait et ce qui fait à mon père, c’est votre acharnement à insinuer une foule de choses désagréables contre une personne pour laquelle le commandant, je vous en préviens une fois pour toutes, a beaucoup de respect et beaucoup d’affection !

Sous une enveloppe fruste, Brun cachait de l’observation et de la finesse, le matin surtout, car, dans l’aprèsmidi, il laissait volontiers finesse et,observation, en compagnie de son bidet, à la porte des cabarets.

— Le docteur, disait-on à Briancourt, et ses petits yeux sont trois gris dont il faut se méfier.

Il regarda Michel d’un air narquois, et, appuyant son large index sur la poitrine du jeune homme :

— Comment va ceci? demanda-t-il.

A la rude pression qui froissait la plaie «à peine fermée, Michel tressaillit.

— Boi ' reprit le docteur. Je vous défends d aller à la chasse aujourd’hui.

— Quelle plaisanterie!

— Je vous dis que votre blessure est d’une mauvaise sorte. Elle se cicatrise à la surface ; mais, par-dessous, le mal s’amasse, là, au fond, à l’entour du cœur, et, si vous n’y prenez garde, je ne vous donne pas une semaine pour être un homme flambé!

— Laissez-moi tranquille, répliqua brusquement Morgan, qui cependant ne put se défendre de rougir.

— Allons 1 reprit Brun, allons! demi-tour à gauche et en route pour le bercail ! Diable m’emporte si cela ne fait pas pitié de vous voir toujours pendu au cotillon de cette marquise, qui se fiche bien de vous !

Brun ne manquait pas de perspicacité ; mais la délicatesse n’était pas son fort.

Pour cette fois, Michel se fâcha tout rouge.

— Ah! docteur, s’écria-t-il, pas un mot de plus, ou j’oublierai les égards que je dois à votre âge et à l’état où vous êtes sans doute !

Le praticien fit un geste comme pour secouer l’apostrophe qu’il venait de recevoir.

— Vous savez bien, lui dit-il d’un ton de reproche, que je ne touche jamais un verre avant diner.

Michel excusa et commenta sa colère. Il trouvait madame de Clérol aimable et il lui croyait un excellent cœur, quoiqu’elle fût peut-être un peu étourdie en apparence. Il avait, au début, partagé l'impression défavorable de M. Brun sur la marquise; mais il en était revenu, comme M. Brun en reviendrait certainement. Il n’estimait pas que les petites gens fussent tenues à plus de morgue que les grands seigneurs. Il était convaincu de la sincérité de l’amitié dont on l’honorait, et il éprouvait, en retour, une respectueuse sympathie dont il ne se cachait pas. Il ne pouvait de sang-froid entendre calomnier une dame pour qui il avait de l’amitié, beaucoup d’amitié, rien de plus, rien de moins.

— Aussi votre main, docteur, et ne me taquiuez plus!

Hi2 LA MARQUISE DE CLÉROL

— Rien de moins, murmura Brun en quittant Michel, de cela j’en suis sûr; mais rien de plus?

Morgan ne se trompait-il pas, en effet, sur la nature du sentiment que lui inspirait Olga ; Bley prétendait ceci : il n’y a pas plus de passions subites qu’il n’y a d’hommes subits. L’homme est précédé d’un enfant. La passion obéit à la loi commune; elle naît, elle grandit et elle meurt; hélas ! oui, elle meurt! Seulement, on peut empêcher les enfants de devenir des hommes. En Chine, on les noie. La passion est autrement difficile à tuer, parce qu’elle ne fait pas le vacarme que font les enfants et qu’elle existe sans qu’on s’en doute. Passons à une seconde comparaison très-appropriée, d’ailleurs, à notre sujet : vous êtes égratigné par un tout petit chien, le plus peigné, le plus mignon, le plus doux des petits chiens. Vous ne vous apercevez que ce ravissant petit animal était enragé que lorsque vous ôtes enragé vous-même.

— D’où je conclus — le baron ne manquait jamais de conclure — que, de toutes les illusions de la vingtième année, la plus dangereuse est de croire à l’amitié, entendons-nous: à l’amitié entre un homme et une femme; car on peut, sans inconvénient, croire à l’autre, à l’amitié des hommes entre eux. J’y ai cru et, mon Dieu! j’y crois encore, et cette foi-là ne m'a jamais ni coûté ni rapporté un liard. C’est la vraie foi, monsieur le curé, la foi sans les œuvres !

— Vous devriez peut-être, hasarda Cabonat, donner quelques conseils à Michel.

— Je ne conseille jamais, reprit Bley, je prédis. Quand on aura découvert un procédé pour faire changer d’avis à la

LA MARQUISE RK OCKROL H)3

pluie lorsqu’elle a envie de tomber, alors je conseillerai, et encore !

Michel croyait donc à l’amitié. Voilà pourquoi il trouvait à la nature des aspects nouveaux, et à son âme à lui des horizons inconnus. Voilà pourquoi, appuyé au retord de la fontaine, de Varanne, il considérait, sans tristesse comme sans ennui, ces chevaux nombreux, ces laquais, tout ce train extérieur d’une existence opulente qu’il ne songeait pas à comparer à la sienne. Il savait Pabime profond entre Olga et lui, et il aimait à le savoir profond. Il ressemblait aux valets qui s’enorgueillissent des titres de leur maîtres. Asservi lui-méme, heureux de l’être, il se sentait fier de ce qui le séparait de celle dont il était l’esclave.

La journée fut chaude, pour les chasseurs surtout. Quant au gibier, la présence d’Olga le protégeait. Michel ne se permettait pas de tirer un lièvre, un perdreau, voire même un modeste lapin, que lièvre ou perdreau n’eût été dûment manqué par madame de Clérol. Or, si madame de Clérol perdait invariablement, pour se trop presser, son premier coup de fusil, qu’elle jetait au hasard, elle perdait non moins invariablement le second dont elle saluait le fugitif, que celui-ci était déjà hors de portée. Barlot, qui escarmouchait à l’aile gauche qu’on lui avait assignée, riait dans sa barbe.

— Entre les deux détonations, murmurait-il, un prêtre logerait une messe.

Bley, qui n’osait se montrer moins courtois que Michel, et à qui d’ailleurs, sur un coup de fusil qui lui était parti, malheureusement pour lui et plus malheureusement encore pour le lièvre roulé, Olga avait dit :

— Vous tirez toujours avant moi !

Bley enrageait. Quanta Michel, il se désespérait de linsuccès de la jeune femme, dont le dépit allait croissant, et il prétendait n’avoir de sa vie vu des lapins si sauvages, des perdreaux si fuyards, des lièvres qui courussent si vite.

L’instinct du chasseur finit cependant par l’emporter sur la galanterie chez le baron, qui obliqua insensiblement, de façon à sc détacher du corps d’armée dont il n’avait plus la constance de partager la mauvaise fortune, et à rejoindre l’aile gauche, vers laquelle un feu nourri l’attirait depuis longtemps.

Sans trop s’apercevoir du départ de Bley, Olga, Michel et Mars poursuivirent leur promenade inoffensive; Mars ne se lassant pas de tomber en arrêt ; Michel expliquant, à voix basse et rapide, comment il fallait s’y prendre ; Olga saisissant à merveille et s’y prenant mal. Tout en rechargeant l’arme, le jeune homme accusait le calibre trop petit, la détente trop dure ou peut-être au contraire trop douce, le gibier qui partait de travers, le soleil dont en ce moment l’inclinaison était fâcheuse. Le fusil chargé, l’on se remettait en route et l’on recommençait : Mars à tomber en arrêt, le gibier à partir de travers, Olga à tirer de même, Michel à conseiller et à consoler. De cette façon

l’on gagna le haut du champ do trèfle, au bas duquel avait eu lieu la défection du baron ; de ce champ, l’on passa dans un autre, de trèfle également, puis de là dans un pré qui était marécageux et qu’il fallait contourner. On arriva ainsi à une vaste broussaille dans laquelle, ne tenant compte des avertissements de Michel, madame de Clérol s’engagea. Cette broussaille, qui paraissait d’abord basse et clairsemée, devint bientôt si haute et si touffue, qu’Olga regretta d’v être entrée. Mais le dépit qui l’avait rendue sourde aux avis du jeune homme surexcita son amour-propre et la poussa en avant, contre les branches qui fouettaient ses mains et accrochaient sa robe. De toutes les luttes, la lutte contre les choses est la plus irritante. De l’humeur dont elle était, Olga éprouvait une sorte de satisfaction amère à être irritée. Chaque coup qu’elle recevait, chaque cri de l’étoffe qui se déchirait, autant de griefs à la charge d’un divertissement stupide et des sots qui le prônaient. D’ailleurs, elle en voulait naturellement à Michel de ce qu’elle n’avait pas suivi son conseil.

Bien que le jeune homme, les deux fusils sur l’épaule, suivit la marquise, il ne cessait de diriger la marche par des « A droite ! — A gauche ! — Droit devant vous ! » Il connaissait la broussaille et annonçait qu’on ne tarderait pas à rencontrer un sentier. Il parait du reste, de son mieux, les branches, qui, en se relevant, le cinglaient et se vengaient sur lui d’avoir été dérangées par Olga.

Celle-ci atteignit enfin le sentier promis, un sentier fort étroit, fort obstrué, originairement tracé par le fauve, actuellement entretenu par les sabots des bûcherons qui y cheminaient dans l’arrière-automne, mais, en somme,

un sentier. Elle s’arrêta pour reprendre haleine. Les violents efforts qu’elle venait de faire l’avaient fatiguée, et, rendus plus pénibles par la chaleur, avaient augmenté sa pâleur naturelle. Le bas de sa jupe de drap était en lambeaux.

— Eh bien, dit-elle à Michel, vous pouvez vous vanter d’être un guide accompli !

Le pauvre garçon ne récrimina point. Il s’empressa de reconnaître sa très-grand faute. Il aurait dû insister sur les difficultés de cette malheureuse broussaille. La vérité était qu’il ne l’avait pas traversée récemment et qu’il ne la croyait pas si mauvaise. Elle avait beaucoup poussé depuis deux ans, cette broussaille. Il n’osa pas ajouter que, pour détourner de la petite main qu’elle avait meurtrie l’épine que madame de Clérol arrachait de son gant, il eût donné joyeusement sa vie. Cependant, il le pensait, mais c’est sans doute parce qu’il le pensait qu’il n’osa pas le dire.

Olga fut désarmée par la naïveté avec laquelle le jeune homme s’excusait d’un crime qu’il n’avait pas commis.

— Allons, reprit-elle, je vous fais là une méchante chicane, puisqu’on cette affaire le coupable, c’est moi. Mais savez-vous que nous ne sommes pas très-heureux dans nos expéditions ? Gare à la troisième ! En attendant, montrez-moi le chemin, car je vous déclare que je n’ai aucune envie de m’égarer de nouveau. Jusqu’ici, au moins, vous ne m’avez guère aidée.

— Mon Dieu, madame, c’est qu’à vous aider je vous aurais empêchée.

— Pourtant, vous auriez pu me frayer la route.

— Et le proverbe ?

A travers l’eau, quand on passe,

Il faut passer le dernier;

Mais, au bois, la bonne place Est de marcher le premier.

Olga- pria Michel de lui répéter ce quatrain, qu’elle voulait rapporter au barou, graud collectionneur de maximes.

— Et, parlant du baron, lit-elle, ne regrettez-vous pas qu’il nous ait abandonnés ? Vous le figurez-vous dans le fourré? Quels hélas! il eût poussés! Je les entends d’ici. Il est si amusant, M. de Bley, quand il se fâche; c’est qu’il se fâche mal. Sa colère procède par petites secousses, une colère à cloche-pied. Vous n’êtes jamais en colère, vous ?

Le jeune homme répliqua qu’il l’était terriblement tout à l’heure contre de lui-même.

— Alors, remarqua madame de Clérol, vous m’en avez beaucoup voulu ?

— Mais non.

— Eli bien, moi, quand je suis en colère eontre moimême, je ne le suis pas, parce que cela retombe toujours sur un autre.

Michel répondit, en riant, qu’il essayerait de ce procédé-là. La conversation continua gaiement sur ce ton, souvent du reste interrompue par quelque obstacle qui barrait le sentier, par un fossé difficile à franchir, par un arbuste indiscret et qu’il fallait relever, par un buisson que Michel, sans souci de s’y écorcher les mains, refou-

lait et retenait. Olga était heureuse. De quoi ? De quoi la fleur qui s’épanouit au matin est-elle heureuse? de quoi, dans un jour d’été, l’insecte qui bourdonne, le papillon qui voltige, l’oiseau qui chante, sont-ils heureux ? Eh bien, Olga était heureuse de vivre.

Une fois passée, la petite aventure dont elle avait triomphé la remplissait d’une joie enfantine. Elle se sentait fière des déchirures de sa robe comme de glorieuses cicatrices, et à son chapeau la plume noire qui pendait brisée lui semblait le trophée d’un combat. Elle éprouvait l’influence doucement enivrante qu’exercent sur la pensée l’ombre et le calme des bois. A mesure qu’elle s’avançait, les arbustes qui avaient succédé à la broussaille devenaient plus hauts et ils entre-eroisaient au-dessus d’elle leurs légers rameaux. Après la rude bataille livrée aux- ronces, en plein soleil, en pleine poussière des herbes sèches, elle naissait à une existence nouvelle, en pénétrant sous la voûte du feuillage qui, imprégné de la lumière dont les feux s’y amortissaient, s’étalait pareil à une onde verte suspendue dans les airs. Elle oublia son dépit. Elle ne songea plus aux lièvres, aux lapins, aux perdreaux, ou, si elle y songea, ce fut pour se dire qu’ils avaient bien raison de vivre, ces pauvres êtres si gentils ! Envahie par les sensations qui la rassérénaient et l’exaltaient à la fois, elle parut ne plus se souvenir qu’elle n’était pas seule, car elle ne chantait jamais que pour elle-même, et elle se mit à chanter une ballade de Hugo, sans penser qu’on l’écoutait.

Enfants, voici des bœufs qui passent.

Cachez vos rouges tabliers!

On l’écoutait pourtant et d’une oreille attentive et charmée. Elle ne connaissait point les artifices du métier. Pour la musique pas plus que pour le reste, elle ne s’était pliée aux sévérités du travail et à la discipline de l’étude. Mais elle chantait avec le naturel et la passion qu’elle mettait à toutes choses. Elle trouvait d’instinct des accents auxquels les plus blasés des diplomates eussent applaudi et que même les plus jeunes gens des avant-scènes n’auraient pas dédaigné d’approuver. C’est qu’elle aimait cet art, le seul par lequel, affranchie des entraves de la raison et des limites de la forme, la pensée s’élance à la vision de l’invisible et à l’intelligence de l’infini; langue universelle que chacun entend, depuis le maître qu’elle inspire jusqu’à l’artisan, dont quelque mélodie lointaine vient bercer le labeur; langue divine que parla la Malibran, transportant dans un monde idéal une foule hatelante et ravie, que parle aussi la fille de carrefour, qui de ses doigts flétris jette à la rue solitaire les accords mélancolique de sa harpe fatiguée, que parlait Olga de sa voix pure et profonde, dont les modulations agitaient en passant le cœur ému qu’elles caressaient, comme dans leur vol rapide des oiseaux de mer, touchent de leurs ailes blanches le flot qui se soulève.

Enfants, voici des bœufs qui passent.

Cachez vos rouges tabliers!

Il semblait à Michel qu’une âme nouvelle, venait en quelque sorte se poser en lui et que, pour la première fois, il avait véritablement une âme. Il entrevoyait des régions lumineuses auprès desquelles son passé ne lui

paraissait que ténèbres. Il éprouvait en même temps cette tristesse qui s’élève de toute impression profonde, la tristesse de l’ablme. Un sentiment unique, immense, prenait violemment possession de lui : le sentiment de l’adoration.

11 croyait et il adorait. L’objet de sa foi, de son culte, était cette Gère jeune femme, à la voix céleste, à la taille ondoyante, qui marquait à peine, sur le sol humide, l’empreiute de ses pas légers, et dont des longues et lourdes tresses chatoyantes dardaient leurs flammes blondes à travers les mailles de la résille qu’elles gonflaient. En ce moment, l’idée ne l’aborda pas que ce qu’il ressentait pût s’appeler l’amour. Il eût seulement voulu se prosterner devant Olga. Qu’il lui fût un jour donné de souffrir pour elle, par elle d’être brisé, il ne demandait rien au delà, et le soupir suprême qui voltige aux lèvres des mourants est moins fervent que ne l’était l’inconsciente prière qui montait au cœur du jeune homme.

Enfants, voici des bœufs qui passent,

Cachez vos rouges tabliers!

La dernière strophe de la ballade s’envola plus sonore vers les dômes de la gigantesque cathédrale que formaient les chênes centenaires. Olga s’aperçut alors qu’elle avait quitté le sentier. En réalité, c’était le sentier qui l’avait quittée. En se jetant dans la forêt, il s’y ramifiait et s’y perdait, comme dans une prairie basse un ruisseau. La jeune femme s’arrêta et demanda où l’on était. Elle dut répéter sa question avant que Michel répondit :

— Nous sommes dans la forêt.

— Et même, reprit gravement Olga, dans une forêt pleine d’arbres.

Le jeune homme s’excusa d’avoir été distrait.

— Je le suis souvent, dit-il, surtout dans ces grands bois qui parlent à l’imagination. (Il croyait, de la meilleure foi du monde, que les grands arbres avaient toujours parlé à son imagination.) Au reste, poursuivit-il, la lisière est à ciuq ceuts pas d’ici. Veuillez me suivre, et je vous mène droit dans la plaine de lîriancourt, où nous lèverons pour sûr deux ou trois compagnies.

Madame de Llérol s’écria qu'elle suspendait le cours de ses exploits, qu’il faisait trop chaud et qu’elle aurait honte de déranger même des oiseaux.

— Il est vrai, continua-t-elle en riant, que je les dérange on ne peut moins; mais, s’ils sont trop verts, les champs qu’ils habitent ne le sont pas assez. Oh ! les horribles champs, secs, blancs, durs, brûlés, poudreux ! Je suffoque, rien qu’à la pensée de me plonger de nouveau dans le brouillard et le feu qui en émane. D’ailleurs, ajouta-t-elle en regardant le chien qui s’était couché pantelant au pied d’un chêne, Mars est de mon avis. Voyez-le tirer la langue. Ayez pitié de lui, si vous n’avez pas compassion de moi !

— Ah ! madame, murmura Michel d’un ton qui signifiait : « Le monstre qui n’aurait pas compassion de vous n’existe point. »

Le moyen, en effet, de se défendre d'une commisération profonde pour une jeune femme qui agitait son mouchoir avec une nonchalance si gracieuse; qui, d’un mouvement si prompt et si léger, se penchait vers le

chien qu’elle caressait; qui, tout en se relevant, refoulait de sa petite main dégantée, sur ses tempes veinées de bleu, de si beaux cheveux blonds et dont le visage mutin souriait à travers une moue transparente comme l’ondée d’été à travers laquelle sourit l’azur.

Après un moment de silence :

— Eh bien ? lit Olga.

— Vous êtes très-fatiguée ? demanda Michel.

— Moi ? Je ferais le tour du monde. Seulement, j’aimerais mieux le faire à l’ombre.

Lejeune homme répliqua qu’il suffirait de tirer à gauche et que trois quarts d’heure au plus de marche tranquille, en forêt, ramèneraient madame de Clérol chez elle.

— Andiamo! s’écria Olga.

Sur ce mot, Mars, qui pourtant n’entendait pas l’italien, se leva brusquement et prit en trottinant les devants. Il devinait sans doute qu 'andiamo voulait dire : « Regagnons la marmite. »

Michel et la marquise suivirent le chien, qui de temps à autre s’arrêtait, tantôt pour se retourner et s’assurer qu’il était dans la bonne voie, tantôt pour happer les pousses les plus tendres d’une touffe d’herbes claires, ou bien pour se dresser et aboyer avec une angoisse impuissante contre le tronc d’un arbre des branches duquel le narguait un écureuil aux yeux étincelants et malins, ou encore à demi épouvanté par le coup d’aile tumultueux et le cri strident de quelque merle s’élançant subitement des flancs du buisson où il était tapi. Au demeurant, Mars, en sa qualité de chien, préférait à toutes choses sa soupe et son maître. Il se dirigeait vers l’une et il se

trouvait avec l’autre. Voilà pourquoi il était coûtent. Peut-être aussi subissait-il, à sa façon, le charme du paysage doux et restreint qui s'offrait à ses regards ; peutêtre comparait-il à l’éclat implacable et superbe du soleil cette lumière qui, sous la voûte verte, se coulait à travers l’air qu’elle semblait alléger, sereine et compatissante, comme un sourire tombé des lèvres de Dieu. Peut-être lorsque, par quelque soudain caprice, rebroussant chemin, il contemplait son maître à la rencontre de qui il courait, peut-être se disait-il que le bonheur n’est pas un vain mot.

— Quant à moi, fit Olga, décidément je crois à l’àme des chiens.

— J’y crois également, reprit aussitôt Michel.

— Et sur quoi, je vous prie, fondez-vous votre opinion?

— Sur la vôtre.

Cela fut répondu comme cela était pensé, très-simplement, la chose du monde la plus naturelle, la plus évidente. Qui eût prétendu que madame de Clérol n’était pas infaillible eût été mal venu à le prétendre en présence de Michel.

Depuis le temps où Hercule filait, combien de génération de fileurs se sont succédé, l’un oubliant son jugement, l’autre sacrifiant ses amitiés, celui-ci faisant litière de son honneur, chacun filant à sa façon, plus heureux et plus fier de débrouiller la quenouille d’Omphale que d’avoir vaincu le lion de Némée. C’est ainsi que Michel trouvait une joie inconnue et ineffable dans l’abdication de sa raison et de sa volonté. Se raconter, c’est se donner, et,

tout en cheminant à travers lu futaie, il se racontait à Olga comme à un juge souverain et à l’arbitre de ses pensées. La vie intérieure qu’il se plaisait à dévoiler était un livre que personne n’avait jamais ouvert, et dans lequel, à vrai dire, il lisait si couramment pour la première fois. Jusque-là, il n’avait jamais comparé, pour la préférer, l’existence obscure qu’il menait aux brillantes carrières qui l’eussent éloigné du pays ; jamais il n’avait compris le langage mélodieux que parle la nature à qui l’interprète d’un cœur ému et joyeux; les rudes propos et les grands éclats de rire de ses compagnons de chasse ne lui avaient jamais paru autant de notes discordantes, et il n’avait jamais éprouvé pour la solitude la passion dont il se sentait saisi. Il ne se demandait point, d’ailleurs, d’où venait que, parlant à Ülga, il sortit de sa réserve habituelle. Le voyageur altéré qui boit à longs traits à une source pure et fraîche ne se demande pas d’où vient qu’il a soif. L’amour s’ignore encore que déjà il a besoin de s’allirmer autant que la soif de s’étancher. La confession est le premier des actes par lesquels il s’affirme, et c’est pourquoi l’Eglise a fait de cet acte un dogme sacré. Aimer, croire, se sentir vivre. Entre la mort et la vie, l’abime n’est guère plus profond qu’entre la vie et le sentiment de la vie. D'où qu’il naisse et où qu’il mène, qu’il conduise un saint au martyre, ou qu’il jette Desgrieux aux pieds de Manon Lescaut, ce sentiment-là remplit l’àme qu’il envahit d’une joie expansive et nouvelle. Michel ne faisait point d’ailleurs tant de raisonnements. Seulement, s’il avait rencontré dans la forêt de Briancourt un des penseurs qui depuis quatre mille ans cherchent eu

vain la définition du bonheur, il lui eût dit : « Votre pierre philosophale existe, je l’ai trouvée : le bonheur, c’est moi ! »

Toute une demi-heure il fut donc heureux. Aussi laissat-il échapper un « Déjà ! » en arrivant au bord de la grande route qui coupe la forêt, et sur laquelle roulait jadis chaque matin la diligence de Paris.

— Déjà ! reprit Olga d’un ton de reproche et en s’asseyant sur le revers gazonné du fossé. En avons-nous encore pour longtemps ?

— Pour vingt minutes à peine; ce bois qui s’étend de l’autre côté du chemin n’est qu’un rideau, et derrière ce rideau est Varanne.

— Vingt minutes, c’est beaucoup ! soupira la jeune femme, et j’ai bonne envie d’attendre que quelque charrette passe d’aventure et me rapporte à mon oncle. Mars ne voudrait pas me rapporter ? — Voyons, Mars, poursuivitelle en caressant le chien, qui piétinait, remuait la queue et s’agitait comme s’il eût voulu parler; voyons, Mars, un peu de courage. Si tu étais du Saint-Bernard, mon ami, il faudrait bien que tu me rapportes.

Madame de Glérol continuait à causer avec le chien, quand Michel l’interrompit et lui désigna, à quelque distance sur la route, un tourbillon de poussière d'où sortait uu bruit de grelots et au milieu duquel s’agitaient confusément des chevaux.

— Voici, dit-il, le coche de Bressy, qui, sans être du Saint-Bernard, vous rapportera.

U ne idée folle traversa la tête d’Olga.

206 • I.A MARQUISE DJS CLÈROL

— Si nous arrêtions le coche de vive force ? s’écria la jeune femme.

Michel trouva cette idée assez naturelle et très-sensée ; mais il objecta qu’étant connu du conducteur, il serait difficilement pris pour un malfaiteur. v

— Au reste, ajouta-t-il, je me trompais; ce qui s’avance vers nous est une chaise de poste.

— Alors, fit Olga, arrêtons la chaise de poste. L’aventure n’en sera que plus piquante.

Et, comme la voiture n’était plus qu’à une trentaine de pas, elle prit son fusil des mains de Michel, et, s’élançant sur la chaussée :

— Halte! cria-t-elle d’une voix qu’elle s’efforcait de rendre redoutable. Halte-là ! La bourse ou la vie !

Elle en fut pour ses frais de grosse voix. Personne n’entendit son exclamation, excepté les chevaux, grasses bêtes de charrue, qui trouvaient le métier rude et qui, d’un accord unanime, s’arrêtèrent. Gela réveilla le postillon, un bouvier joufflu qui, sans apercevoir madame de Clérol, mit tranquillement et lentement pied à terre. Là, il ramena d’une secousse, sur ses sabots, son pantalon retroussé par le mouvement du cheval, puis il se disposa à rajuster, nouer et dénouer les cordages dont se composait le harnachement de ses coursiers.

La voiture était une construction de l’ordre composite, tenant du briska et de la calèche, d’ailleurs une fort belle construction, noblement assise sur huit ressorts. Par devant, elle était entièrement découverte. En arrière, la casquette cirée d’un valet et le voile vert d’une femme de chambre dépassaient le sommet de la capote, aux trois

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quarts relevée. Quatre personnes, dont un chien, occupaient l’intérieur. Le chien, un king-charles, rendu luisant par l’âge et par la bonne chère, ronflait sur les genoux d’une femme qui portait langoureusement un demi-siècle de prétentions, à physionomie dite intéressante et dont l’observateur superficiel disait : « Elle a dû être fort bien; » à quoi le baron de Bley reprenait : «Elle l’aurait dû. » Visà-vis de cette femme et dormant comme elle, un jeune homme était renversé sur les coussins de la voiture, dans une attitude qui, à force d’être sans gène, ne pouvait laisser d’être gênante. Arc-bouté d’une jambe contre le panneau capitonné, qu’il meurtrissait des clous d’un soulier ferré et compliqué à l’extrême, il allongeait l’autre par delà la portière. Entre ses lèvres entr’ouvertes oscillait un massif cigare éteint. Une lourde cravate, traversée par une épingle pareille à une arme de guerre, serrait contre ses microscopiques favoris blonds et ses joues roses un col de chemise écarlate. Il rêvait peut-être qu’il était au comble de ses vœux, qu’on lui donnait vingt-cinq ans et qu’il les acceptait.

Le quatrième voyageur, et le seul qui n’eût pas cédé aux influences assoupissantes de la chaleur et du balancement de la voiture, était un homme encore jeune, mais dont un teint bistré et une figure naturellement maigre rendaient l’àge impossible à définir d’une façon précise. Il pouvait avoir quarante ans, comme il pouvait n’en avoir que trente. A le considérer, on comprenait d’ailleurs qu’il ne se fût pas lâchement endormi. Ses yeux violents ne semblaient pas faits pour se fermer. Ses traits fins, bien qu’énergiquement accusés, sa bouche mince, à lu-

quelle les crocs effilés et relevés d’une moustache noire prêtaient une apparence de contraction ; son regard perçant, un de ces regards qui prennent tout et ne rendent rien; son front bombé, dans lequel se perdaient deux rides remontant des sourcils, indiquaient une nature rebelle à la fatigue, à la crainte et au scrupule. Cet homme était évidemment de ceux pour qui une vie d’homme, fût-ce la leur, n’est pus un obstacle. Son regard, ce regard d’aigle aiguisé pour braver le soleil, avait dû plus d’une fois se fixer sur des scènes que le soleil n’éclaire point.

La voiture cheminait si lentement, qu’elle s’arrêta sans que le sommeil d’aucun des endormis en fût troublé. Ce n’était pas, du reste, la première halte qui signalât la courte mais laborieuse carrière fournie par l’équipage depuis le dernier relais. Le bouvier élevé aux fonctions de postillon avait tour à tour laissé tomber son fouet, perdu son chapeau, découvert qu’uue corde mal ajustée blessait un des chevaux, longuement cherché, parmi la poussière, un fer détaché du sabot large et plat auquel, dès longtemps, il ne tenait plus que par habitude. Tant d’arrêts successifs avaient causé au seul des voyageurs qui fût en situation de les remarquer, une irritation croissante, et dont un homme, plus patient que ce voyageur ne semblait l'être, se serait difficilement défendu. Aussi, à la cinquième halte :

— C’est trop fort ! murmura-t-il.

Et, sans réveiller ses compagnons de route, il sauta lestement par-dessus la portière avec le dessein, très-brutal mais très-excusable, d’infliger une correction au drôle qui le menait de la sorte.

LA MARQUISE I) E CLÉROL

— M. de Laïta ! s’érria Olga, qui, rentrant aussitôt dans son rôle de brigand, se hâta de répéter : La bourse ou la vie !

— L’une et l’autre, répondit Laita, qui toucha légère ment son chapeau et lit quelques pas à la rencontre de madame de Clérol, dont il serra cordialement la main.

Le réveil fut tumultueux dans la voiture. Le jeune homme à la chemise écarlate se releva si brusquement, que, de son pied, il déchira le drap d’un des coussins et, de sa main égarée, il saisit l’une des oreilles de l’épagneul. Celui-ci hurla un cri lamentable. A ce cri, la maîtresse de l’animal frémit, comme frémirent les murailles de Jéricho au son des trompettes de Josué. Etonnements, apitoiements et reproches.

— Qu’arrive-t-il ? Ma pauvre petit Miss ! Henri, prends donc garde !

Puis, à la vue d’Olga, les exclamations réciproques, d’usage en pareille circonstances :

— Ma cousine

— Ma tante !

— Henri !

— Olga!

— Est-ce ici qu’il faut descendre ?

— Sommes-nous encore loin de Varanne ?

— Par quelle route venez- vous donc de Paris ?

— Par la plus longue, naturellement; tu sais que ma mère se ferait piler plutôt que de prendre le chemin de fer. Aussi se fait-elle piler et j’y aide, poursuivit Henri, qu’un mouvement imprévu de la voiture jetait sur les genoux de la vieille daineA— Quel butor, ajouta-t-il, que

ce postillon ! il ne sait pas plus arrêter ses chevaux que les faire marcher.

Laïta se tourna vers Michel, qui était debout au bord de la route :

— Allez donc, lui commanda-t-il, vous mettre devant le timon !

Michel regarda en face Laïta, mais avec plus d’étonnement que d’irritation. Ensuite il alla tranquillement se mettre devant le timon, tandis qu’Olga montait dans la voiture, où elle prit place à côté de sa tante.

Laïta monta après elle, et, comme il refermait la portière :

— En route ! cria Henri.

Michel s’écarta.

— Maintenant, vous pouvez partir, dit-il au postillon, dont les chevgux reprirent leur modeste allure.

— N’avez-vous pas d’ordres à donner à cet homme ? demanda Laïta.

— Ah ! fit Olga en se penchant en dehors de la calèche. Adieu, monsieur Morgan. Merci et au revoir ! Mes amitiés à votre père.

Et, s’adressant à Laïta :

— Cet homme est de mes amis et j’espère, pour vous, qu’il sera des vôtres.

Laïta sourit et s’inclina.

— Quels comédiens que ces chevaux, interrompit Henri; ils feignaient de trotter et ils ne vont même pas au pas.

— Attendez ! reprit Olga, je vais les éperonner. — Ma tante, n’ayez pas peur !

Et, avant qu’on eût songé à la retenir, elle tira en l’air un coup de fusil.

Madame Corbier poussa un cri d’effroi, Miss se blottit au fond de la voiture, Henri battit des mains, Laita fut impassible, le postillon se cramponna aux crins de sa monture, et les chevaux, perdant pour une fois leur flegme habituel, partirent au galop.

Michel entendit le plomb grésiller dans le feuillage du chêne sous lequel il s’était assis. Une petite branche coupée tomba près de lui. 11 la prit, il la considéra longuement ; puis, tout à coup, il la porta à ses lèvres et deux grosses larmes tombèrent sur le rameau meurtri.

XïII

Vers deux heures, Bley revint au château, fatigué, mais de très-belle humeur et suivi d’un paysan dont la hotte pliait sous le poids des lièvres et des perdreaux. Tandis que Firmin le déchaussait :

— Le pays est bon, dit-il d’un ton de triomphe, le pays est bon et l’œil n’est pas mauvais.

— Franchement, observa Firmin, personne ne donnerait soixante ans à M. le baron.

— Maraud ! s’écria Bley, ce serait un fort vilain cadeau qu’on me ferait.

— Pardon, mais, avec ces guêtres à patente, je ne sais plus où j’en suis, je voulais dire quarante ans.

— A la bonne heure; je vous reconnais, flatteur !

Détestables, flatteurs, présent le plus funeste Qu’ait fait aux sous-préfets la vengeance céleste!

Maintenant, mes pantoufles et tirez mes volets. Je ne serais pas fâché de me reposer un peu.

— M. le baron ne veut-il pas déjeuner?

— Non, j’ai mangé, en plein champ, un morceau sur le pouce, cela me suffit ; un excellent morceau, ma foi! Ce ISarlot est un garçon à précautions.

Tout en refermant la croisée, après avoir tiré les volets, Firmin remarqua que l’appartement était bien mauvais pour s’y reposer. La chambre assignée au baron donnait sur la cour et était située au rez-de-chaussée, lequel constituait la tranche la mieux' préservée et la plus habitable du château.

— Monsieur Firmin, soupira le baron, vous avez donc la mémoire singulièrement courte, que vous ayez déjà oublié lh HriNj t^ilçvard. Je n’aime pas le silence, moi! Je suis comme les meuniers, qui donnent mal, s’ils n’entendent pas le tic tac de leur moulin. A propos, ajoutat-il en forme d’interrogation, je présume que madame de Glérol est revenue?

Firmin laissa tomber ses bras d’étonnement.

— M. le baron ne sait donc pas? Ils sont tous revenus.

— Qui, tous?

— Madame de Corbier, M. Henri, mademoiselle Justine, Fritz, le nouveau valet de chambre de madame de Corbier, M. le baron le connaît, il a été longtemps chez M. de llergheim. — et puis encore M. le vicomte de Laita.

Bley sc releva des profondeurs du fauteuil où il s’était plongé. Une cascade de sons inarticulés, autant de jurons étouffés sortirent de son gosier.

— Vient-il ici pour longtemps?

Firmin eut un sourire niais.

— Félicie et les autres, reprit-il, disent qu’il vient pour leur dame. A quelle heure M. le baron désire-t-il que je l’habille?

— À cinq heures. Et ne dites pas que je suis rentré. Je veux dormir.

Vouloir et pouvoir sont deux. Le baron se tourna et se retourna en vain dans son fauteuil, il ne dormit pas. Pareil à un bœuf qui rumine son trèfle, il ruminait les impressions désagréables que lui causait l’arrivée de Laita. En premier lieu, il n’avait pas été prévenu de cette arrivée, et il se sentait, par là lésé, dans ses prérogatives d’ami et dans ses droits d’habitué du château. Ensuite, la personne de celui que Firmin appelait l’ami de M. le baron lui était parfaitement odieuse. Laita avait le don de lui inspirer, au plus haut degré, la défiance et la jalousie, deux sentiments dont la combinaison produit l’antipathie, aussi sûrement que l’hydrogène et l’oxygène produisent l’eau. C’était à une époque déjà reculée, à une dizaine d’années de là, que remontait l’aversion du baron pour Gustave de Laita. Celui-ci possédait pourtant alors tout ce qui brille aux yeux de la foule, tout ce qui plaît aux esprits délicats, tout ce qui attire les regards des femmes, tout ce qui charme les cœurs, et il désarmait l’envie par l’excès même des dons qui la provoquent. Bley n’eût pas mieux demandé que d’accueillir avec faveur le nouveau débutant sur la scène du monde et que

de se faire le parrain de cette jeune gloire qui eût retrempé la sienne. Il était, d’ailleurs, en dépit deses théories, homme d’impulsion et il subissait l’empire qu’exerce une nature féconde et séduisante. Mais ses avances furent repoussées avec une froideur méprisante, par le jeune homme qui, au club, . se posa d’emblée en rival du baron, dont il sembla s’attacher à saper l’autorité et à détruire le prestige. Ce fut une. guerre sans trêve, la plus acharnée des guerres de succession, quotidienne, sourde, à coups d’épingle. Par ses mœurs encore plus que par son âge, Bley appartenait à la vieille école. Il tirait son chapeau aux hommes, il baisait la main aux femmes, il préférait le boulevard des Italiens aux Champs-Ëlysées, il ne parlait pas l’anglais, il n’avait jamais eu cent mille livres de rente, et il fumait des cigares de trois sols. Laïta n’eut donc pas de peine à démontrer que le baron n’était qu’une vieille ganache. Ensuite il devint plus habile et il ne chercha pas gratuitement à se faire des ennemis ; mais, quoique moins acerbes, les rapports restèrent toujours tendus entre lui et Bley.

Celui-ci, de son côté, avait, d’un œil vigilant, suivi pas à pas la carrière de Laïta. A Paris, on sait tout, parce qu’on ne s’étonne de rien et qu’on devine ce qu’on ne voit pas. Les oisifs y forment la première police du monde et il n’y a guère de secrets qui n’arrivent à être dits sous le manteau peu discret de la cheminée du club. Le petit cercle dont le baron était le centre, qui, par Malfé, connaissait le monde et ses détours, et, par Bergheim, la finance et ses tours, cette escouade grisonnante et gaillarde déclara bientôt que Gustave tournait mal. D’abord on pouvait prédire, à coup sûr, la ruine du jeune homme, qui ne s’arrê-

tait, de temps à autre, sur la voie où il était lancé, que pour emprunter de l’arpent, comme, dans un train de grande vitesse, la locomotive ne s’arrête que pour prendre de l’eau et du charbon. Se ruiner est un péché des plus véniels; mais que l’héritier présomptif de la Noire démembrât par avance une des dernières grandes terres de France, constituait un crime de lèse-société, un des crimes pour lesquels l’opinion se montre le plus impitoyable et dont les auteurs doivent de n’ètre pas guillotinés au seul fait qu’il n’y a aucun article du Code qui les amène devant le jury. Si c’était là toutefois la principale faute, c’était le moindre délit de Gustave de Laita, à qui des bruits vagues attribuaient quelques-unes de ces témérités qui ne se pardonnent pas, qui ne s’excusent môme pas. On le trouvait bien lié avec certaines gens dont il avait commencé par être la victime. On regardait comme dangereux de parier pour les chevaux de son écurie. A qui perd gagne est, en matière de courses, un jeu très-sûr qu’on le tenait pour capable, sinon pour coupable de jouer. 11 traitait cette rumeur de calomnie, et, en payant d’un soufflet et d’un coup d’épée mortel le major Start, qui s’en était fait l’écho, il avait imposé silence aux calomniateurs, sauf à Lumpleg, un jockey de bas étage dont il eut le bon goût de mépriser les propos. On prétendait encore qu’il avait transformé des lettres d’amour en lettres de change. Enlin, excepté leur argent, ses bons amis du club luijprêtaient à peu près tout. Ils n’en subissaient pas moins son ascendant, lui serrant cordialement la main, le consultant volontiers dans les cas délicats. En dernier lieu, du reste, il s’était rangé. Il avait liquidé son écurie, rompu avec Julie, remboursé Desjeux et

fait sa rentrée dans le monde des hommes à principes et des femmes à préjugés. Ce monde-là a des miséricordes infinies comme il a des cruautés d’Iroquois. Ce n’est pas qu’il soit capricieux; mais, s’il cultive la vertu, qui est un arbre fruitier, il estime le succès, qui est un fruit. Une mauvaise réputation est souvent une force, car elle est une conquête sur l’opinion, et l’opinion est indulgente pour qui peut se passer d’elle.

— J’admire, dit Bley à madame de Bois-Guéant, j’admire à quel point la civilisation a fait de vous tous des courtisans. Ainsi vous voilà, vous, ma cousine, occupée à combiner un diner pour Gustave de Laïta! Il y a pourtant un mois à peine que vous avez interdit votre salon à cette pauvre petite comtesse de Vauguy, dont le crime est de s’être oubliée jusqu’à pleurer quand Alfred est parti pour l’Afrique. Verser de vraies larmes, se compromettre, horrible! Vive le loup, mais haro sur le mouton qui s’écarte du troupeau!

— Convenez au moins, répondit madame de Bois- Guéant, que Gustave est un loup qui s’amende.

— Eh morbleu! reprit le baron, sachez, madame, qu’un loup ne met ses dents de sagesse qu’afin de mieux mordre.

Laïta rit beaucoup de la boutade de Bley.

— Un loup, fit-il, qui met ses dents vaut un lion qui a perdu les siennes.

Le marquis de la Brèche rapporta ce mot de Laïta au baron, qui en fut outré.

M. de la Brèche est un être bienfaisant et encore plus malfaisant, le patilo de madame de Bois-Guéant, dont il visite les pauvres et égratigne les riches.

Il n’y avait donc pas d’amour perdu entre les deux personnages que le hasard réunissait sous le toit hospitalier de\aranne, et qu’à l’exemple de Firmin, beaucoup de gens tenaient pour être les meilleurs amis du monde. Le hasard qui les réunissait ne devait d’ailleurs pas les rapprocher.

Eu apprenant l’arrivée de Laïta, le baron se sentit relégué au second plan. D’autre part, Laïta éprouva un vif déplaisir à trouver un ennemi dans la place. Mais, le premier moment de dépit passé, il se dit qu’il roulerait le baron. Il avait le goût et l’habitude des complications, ainsi que la plupart de ceux qui croient à l’infaillibilité de l’esprit et à la toute-puissance de l’habileté. Il entra immédiatement en campagne, et, pendant le déjeuner, il fit du baron un éloge où aucun « mais » ne se glissa : Bley était spirituel, il était bienveillant, il était généreux, il était discret, il était sûr, une pierre de touche, un caractère antique, le plus gentleman des gentilshommes.

Olga, qui aimait le baron, trouva singulier qu’on lui démontrât qu’elle dût l’aimer.

— Vous vous donnez bien du mal, dit-elle, pour enfoncer une porte ouverte.

Gustave craignit d’avoir été trop loin, et, gaiement :

— Mon Dieu, marquise, reprit-il, laissez-moi penser comme vous sur un point, quand il y en a tant d’autres sur lesquels nous sommes en guerre.

Et, d’un ton pénétré :

— Oui, je le sais, ajouta -t-il, vous connaissez M. de B»e ' beaucoup plus que je n’ai l’honneur de le connaître. Mais M. de Bley est un ancien ami de mon père, et il a eu pour moi des bontés que je n’oublierai jamais.

Ce petit discours ne laissa pas que de produire sur madame de Clérol et sur son oncle une impression favorable à Laïta. Madame Corbier fut moins contente; elle goûtait peu le baron, qui manquait de poésie. Quant à Henri, qui avait entendu cent fois son ami traiter Blcv de ganache, il ouvrait de grands yeux; mais il ne souffla mot: pour lui, toute opinion émise par le vicomte devenant aussitôt article de foi.

Le déjeuner fini, Laïta se rendit dans sa chambre, où il avait mandé Barlot, et, sans autre préambule :

— Vous êtes donc toujours la même canaille? dit-il froidement au garde.

Celui-ci leva des yeux étonnés et inquiets sur le vicomte, qui, sa phrase de bienvenue détachée, allumait un cigare. Son cigare allumé, Laïta sortit de sa poche une lettre qu’il déplia et parcourut rapidement ; puis, s'adressant de nouveau à Barlot :

— Ainsi, lit-il d’un ton ironique, Barlot n’est point notre véritable nom ? Nous sommes de naissance mystérieuse et illustre? Nous avons de puissants protecteurs? Lu jour, nous serons riche? Peste ! nous ne manquons pas d’imagination, d’invention ! Je vous savais un coquin, monsieur Denis ; mais je ne vous croyais pas un coquin dangereux; sauf pourtant à la nuit tombante, dans le bois... comment donc appelle-t-on ce bois ? vous le connaissez bien, celui où l’on a trouvé, l’an passé, le vieil Haus avec deux balles dans la poitrine. Était-ce deux balles ou trois? Enfin c’est dans ce bois-là qu’il ne fait pas trop bon vous rencontrer.

Laïta parlait lentement, alternant les bouffées et les périodes. Le garde l'écoutait, pile, la tête baissée.

— M. le vicomte, murmura-t-il, sait combien je lui suis attaché.

— Oui, attaché par la corde que je tiens autour de votre cou. Notez ce détail, maitre Barlot ! fil Laïta tout en secouant la cendre de son cigare.

Puis, regardant au bas de la lettre qu’il tenait toujours à la main :

— Qu’est-ce que c’est que ltose Marion ?

— C’est, balbutia le garde, une demoiselle qui a du bien.

— Et qui vous eu veut, du bien, hein ?

Comme un dogue fouaillé qui se secoue joyeusement à la première caresse de son maitre, Barlot, à l’oul'e du jeu de mots de Laïta, se redressa, et, d’une voix raffermie, raconta ses amours, qui, jusqu'ici, n’étaient pas heureuses. Rose était la fille du forestier chez qui il avait vécu pendant six semaines. Il aimait la jeune fille. Pour se faire aimer d’elle, il avait fabriqué une histoire. En cela, il s’était peut-être mal comporté ; mais Rose l’avait d’abord truité si durement, qu’elle l’avait obligé de la tromper. La faute en était donc, non pas à lui, mais à elle et au tas de livres, pleins de mensonges, qu’elle lisait.

— D’ailleurs, soupira le garde, je n’ai pas de chance, et il y a un gueux après lequel elle s’entête à courir.

— Ah ! ali ! railla le vicomte, nous avons un rival ?

— Ma foi, reprit Barlot, qui s’était enhardi au bruit de ses propres paroles, ma foi, M. le vicomte fait bien de

dire : « Nous avons, » car le coup de poing qui assommera mon rival débarrassera M. le vicomte du sien.

— Que signifie?

— Cela signifie que du diable si je sais de quelle herbe il a mangé, ce Morgan, pour que toutes les filles du pays n’aient idée que de lui, depuis la vieille demoiselle de Balaguier jusqu’à madame la marquise, pardieu !

Laita jeta un regard de dompteur de bétes sur Barlot, qui s’arrêta court et expliqua timidement qu’il n’avait pas voulu offenser M. le vicomte.

— Çà ! dit celui-ci, vous imaginez-vous qu’un drôle de votre sorte puisse m’offenser ? Tout ce qu’il peut, c’est se faire chasser et conduire au bagne. Cela, il le peut et trèsfacilement. Il n’a qu’à causer avec n’importe qui, avec mademoiselle Rose, par exemple, de n’importe quoi qui ne le regarde pas, du mariage de madame de Clérol, par exemple. Comprenez- vous?

Qui ne dit mot consent. Si le proverbe ne ment pas, Barlot avait évidemment compris. Il se tut et sc livra derechef à la contemplation exclusive du plancher.

Laïta réfléchissait. Il se promenait dans la chambre et tordait entre ses doigts les crocs de sa moustache. Il arrivait à Varanne, décidé à vaincre. La victoire était pour lui une question d’existence. Les dettes connues de son père et récemment payées ne constituaient qu’une faible partie de son passif. Au commencement de l’hiver, il avait subi une perte de jeu formidable et il s'était mis dans la nécessité de reculer le payement des innombrables billets souscrits dans une heure de déveine sans pareille. Au baron d’Arse seulement, il devait plus de cent mille francs.

Il était donc sérieusement épris de madame de Clérol. Au reste, il la trouvait vraiment bien et, par le caractère presque autant que par la dot, tout à fait la femme qu’il lui fallait, puisque absolument il lui en fallait une. Il tenait le mariage pour un naufrage ; mais au navire désemparé il ne reste d’autre alternative que de s’échouer à la côte ou de sombrer. D’ailleurs, il ne se dissimulait point les difficultés de l’entreprise qu’il tentait. La passion, chez lui, n’obscurcissait pas le jugement et il était préservé par son esprit de la fatuité qui aveugle les conquérants vulgaires. Loin de l’éblouir, la promptitude avec laquelle il avait obtenu d’étre invité à Varanne lui paraissait un symptôme fâcheux des dispositions d’Olga.

Évidemment, on le goûtait, mais sans le redouter. Il eût mieux aimé l’inverse. Au pied de familiarité sur lequel il était avec la jeune héritière, il eût préféré un bon pied de guerre. Il croyait que l’amour est à l’amitié ce qu’est une bataille à une parade. Il connaissait, pour l’avoir répandu en le démentant, le bruit qui avait couru de son mariage avec madame de Clérol ; mais le moyen de compromettre une femme qui n’admettait pas qu’on la pût compromettre ! Aussi n’avait-il ressenti aucune inquiétude en lisant la lettre de Rose, qui lui écrivait tout crûment : •* Arrivez, si vous ne voulez pas être supplanté par Michel Morgan. » Il éprouva cependant un violent dépit en remarquant le sourire d’intelligence par lequel Olga prit congé de Michel; mais ce qui lui causa le déplaisir le plus vif fut l’aspect de Michel lui-môme. Il vit immédiatement que le jeune homme était amoureux fou de madame de Clérol; or, il savait que, pour arriver

à être aimé d’une femme, un des moins mauvais procédés est encore de l’aimer. D’ailleurs, Olga était si fantasque, / qu’on devait la tenir pour parfaitement capable d’épouser un paysan. Puis, après tout, ce Morgan était très-décrottable. Un tailleur et quinze jours de'pavé de Paris feraient de lui un gentilhomme. Laita le traita donc en subalterne, cherchant, par sa méprise volontaire, à le faire descendre de quelques crans dans l’estime de la marquise. Mais celle-ci, tout aux premières agitations de sa rencontre imprévue avec sa tante, ne s’aperçut pas de l’humiliation infligée à Michel. Laita ne retira donc de son ton insolent d’autre bénéfice que la satisfaction d’avoir été insolent. Seulement, l’humble attitude du jeune homme confirma ses soupçons et lui parut ce qu’elle était en effet, cette abdication de la volonté qui naît de l’amour.

Ainsi, tout en se promenant dans sa chambre, le vicomte, qui, lui, n’avait point abdiqué, étudiait la situation avec un sang-froid parfait. Il avait en face de lui trois ennemis : d’abord M. Corbier, toujours très-poli, mais trop poli, et se tenant, contre son habitude, sur la défensive; ensuite le baron, un adversaire déclaré, armé de pied en cap, ayant dans son Girquois plus d’une flèche à décocher, impitoyable, un vieux routier, à qui l’honneur tient lieu de vertu; enfin le plus innocent et en même temps le plus dangereux des trois, ce jeune obstacle, ce champignon qui avait un une semaine poussé sous bois. D’autre part, Laïta faisait le dénombrement de ses alliés : Barlot, un instrument; Henri, un séide; madame Corbier, une bonne femme, ne sachant rien du monde qui avait absorbé sa vie, n’ayant connu d’autre passion que celle

LA MARQDISE DE CLÉR0L

(le la valse, crédule, enthousiaste à faux, et reportant sur l’ami de Henri son adoration pour celui-ci. Laita espérait également le concours de Cabonat, à qui il apportait une lettre obtenue, par l’intermédiaire de Bousquet, d’un prêtre renommé pour sa piété. Ensuite...

— Vous m’avez parlé, dit-il au garde, d’une demoiselle de Balaguicr ?

— Il parait, fit Ballot, qu’elle s’ennuyait d’être fille et qu’elle aurait voulu le jeune homme. Mais bernique! Voilà pourquoi, si elle le tenait, elle lui tordrait le cou comme à un poulet.

— Quel âge a-t-elle ?

Le garde haussa les épaules.

— Ma foi, reprit-il, ce n’est pas un conscrit.

Le vicomte allait adresser une nouvelle question à Barlot, quand Henri Gorbier entra avec fracas, bourrant la porte à la détacher de ses ais, renversant une chaise, se heurtant à une malle, faisant rouler le fauteuil sur lequel il tomba à la façon d’un marteau sur une euclume. Henri, au demeurant le plus inoffensif des petits garçons, entrait toujours comme un coup de vent. Aussi madame de Bois-Guéant ne pouvait-elle le souffrir, ce dont, naturellement, il se souciait comme d’un zeste.

Il avait hâte d’exhiber à Gustave le costume neuf qu’il venait de revêtir, un costume entièrement beurre frais, depuis les souliers et les bas, jusqu’à la chemise et au chapeau. L’enfant était ù l’âge heureux des illusions, des extravagances et de la réaction contre les manches déchirées, contre les bottines éculées, les cheveux mal peignés, les doigts crasseux chers à l’écolier. Cette réaction-là

se produit entre quinze et vingt-cinq ans, tantôt plus tôt, tantôt plus tard, dès qu’un autre sourire que celui d’une mère a transformé la chenille en papillon. Que les gens qui se croient sérieux en rient; c’est leur droit. Mais ceux chez qui elle ne se fait pas seront peut-être des hommes distingués, il ne seront jamais des hommes. Il ne faut pas d’ailleurs demander à la réaction d’être modérée ; et au papillon qui se rappelle encore avoir été chenille, il est permis d’être un peu vain de ses ailes.

— Eh bien, dit-il, que pensez-vous de ce tout-du-même ? llntersax s’est distingué, ce me semble. Par exemple, j’ai eu du mal à trouver des bas qui assortissent. Quant au paletot, il est de mon invention : douze poches, mon bon, ni plus ni moins. C’est légèrement hardi, mais c’est si commode !

— Vous avez tout à fait l’air..., reprit Laïta, qui termina sa phrase par un sourire.

— L’air de quoi ?

— De votre chanson, parbleu !

— Et quelle est ma chanson ?

— La chanson du printemps, des primevères, des coquelicots, d’une saison qui ne doute de rien.

— Vous n’approuvez pas ? fit Henri avec inquiétude.

— Moi, ne pas approuver ! répliqua le vicomte. Vous savez que j’approuve toujours tout.

— C’est nouveau, mais c’est vrai, à preuve cet éloge que vous nous avez fait avaler tout à l’heure du bon papa de Bley.

— Ne vous plaignez pas, ingrat. Je ne vous ai fait avaler

que l’éloge, tandis que j’ai passé ma vie à avaler le papa.

— Vous voulez dire à le mâcher, reprit le petit Corbicr en éclatant de rire. Ali ! l’avez-vous démoli, ce pauvre baron! Aussi quand, à déjeuner, je vous ai entendu...

Gustave interrompit le jeune homme, et, s’adressant au garde :

— C’est trop tard aujourd’hui, dit-il ; mais demain j’irai volontiers faire un tour dans les champs, à moins que... — 11 faut, Henri, que nous conférions de cela. — Écoutez, Barlot. le plus simple est que vous reveniez ce soir, vers onze heures. Je vous instruirai de ce que j’ai décidé. Ainsi, à ce soir, c’est entendu, là, dans la cour, sous ma fenêtre.

Quand Barlot se fut retiré :

— Diable ! s’écria Henri, je n’avais pas pris garde à cet homme. J’ai eu tort de me moquer devant lui du baron.

— Peuh ! fit Laita, cet homme est une bête, incapable, sauf eu ce qui concerne son métier, de lier deux idées. Il n’aura pas même soupçonné de qui nous parlions. Seulement, je l’ai renvoyé parce qu’il m’ennuyait. Vous savez qu’il vient de la Noire. Non, vous ne le saviez pas ? Eh bien, oui, il vient de la Noire. C’est moi qui ai forcé mon père à le renvoyer. Un garde hors ligne que ce Barlot, et un brave garçon, mais qui avait des difficultés avec un piqueur auquel je tiens. Alors, me sachant ici, il est accouru pour m’expliquer qu’on m'avait trompé et que c’était l’autre. Enfin, vous comprenez, avec ces genslà les explications n’ont pas de terme. — A propos, à quelle heure dine-t-on ?

— A six heures, et ditcs-moi, en attendant le diner, si nous essayions d’un bézigue, demanda Henri, qui sortit un paquet de cartes d’une des douze poches de son paletot jaune.

Tandis que les deux jeunes gens essayaient d’un bézigue, le baron de Blcy, dans la chambre contiguG essayait en vain de recomposer la conversation de Laita et de Barlot, d’après les lambeaux de phrases, parvenus à ses oreilles à travers la cloison. Quant aux paroles de Henri, qui criait comme un sourd, il n’en avait pas perdu une syllabe.

— Ah ! soupira-t-il, on a enguirlandé le bonhomme Bley, on pare la victime pour le sacrifice. Décidément, j’ai vingt ans de trop ou de trop peu !

Gomme Michel retournait chez lui, il rencontra l’équipage de chasse deMontrevaux : quarante chiens normands que menaient deux valets montés sur de solides bidets râblés. Suivaient quelques chevaux dont trois portant aux angles de leur couverture le chiffre couronné du vicomte de Laïta; les autres appartenaient à Olga ou à son cousin. Tous ces animaux étaient eu tenue de voyage, sauf un splendide bai brun, récemment acheté à Melton et que montait un petit vieux à la casquette enfoncée jusqu’aux sourcils, à l’œil gris, sec, ratatiné, arqué, nerveux, mé-

tallique, ayant l’air d’avoir été passé au feu. Ce petit vieux était le célèbre Simon, le premier piqueur de Montrevaux et, à l’en croire, de France. Bétes et gens venaient de la station du chemin de fer, où le train les avait déposés et où Simon avait fait manger les chiens, panser les chevaux, brosser les couvertures, cirer les bottes, laver et peigner les hommes, tout cela en plein vent.

Un valet novice ayant insinué que, si près d’arriver au château, ce n’était peut-être pas la peine de s’arrêter dans un lieu n’olfrant ni abri ni ressource d’aucune sorte :

— Qui donc, s’est écrié Simon, m’a fabriqué des révolutionnaires de ton espèce ! Sommes-nous des libéraux pour arriver comme des va-nu-pieds et des meurtde-faim ? Est-ce que je sais mon métier, oui on non ? Estce que je suis le maître ici, oui ou non ? Ainsi pas d’insurrection, et qu’on débouche les bidons et qu’on serve les chiens! Marche!

Ce n’était pas souvent que le piqueur tenait de si longs discours; mais, s’il parlait peu, il parlait bien.

Michel regarda défiler l’équipage avec l’admiration dont un connaisseur ne pouvait se défendre, mais aussi avec la tristesse qu’éprouve un général à l’aspect du corps d’armée qui va renforcer l’ennemi. Quelques jours plus tôt, il eût été tout entier à la joie de contempler un spectacle si nouveau et si plein d’attrait pour lui. Même quelques heures auparavant, quand il cheminait avec Olga, il aurait considéré sans amertume ces chiens, ces chevaux, ces piqueurs, instruments et promesses de fêtes auxquelles

il eût été le premier convié. Qu’était-il maintenant, auprès de cet étranger que madame de Clérol avait paru si heureuse de revoir? Un étranger lui-méme, un intrus, un misérable paysan, une connaissance de hasard faite pour rentrer au plus vite dans l’obscurité et dans l’oubli. Il souffrait cruellement, lâchement, en homme que la douleur étonne. Il continua sa route et il arrivait à Champ-d’ Asile, quand il entendit qu’on causait gaiement dans le jardin. Il regarda par-dessus la haie et vit son père et Jeandin le marchand de bœufs, qui, assis sous la tonnelle, devisaient en prenant un verre. Ne se sentant pas la force de subir les graves histoires et les vastes éclats de rire de Jeandin, il rebroussa chemin et se dirigea instinctivement du côté de la rivière, que longeait un sentier où il avait l’habitude de se promener. Il suivait ce sentier ordinairement désert, lorsqu’à une cinquantaine de pas devant lui, il aperçut mademoiselle de Balaguier qui revenait de toucher le fermage de son moulin et qui, son cabas au bras, regagnait la route où Jacques et le cabriolet l’attendaient; Michel, par un mouvement irréfléchi, se jeta dans le bois, afin d’éviter la rencontre de la vieille fille.

— Eh ! eh ! se dit celle-ci, je comprends pourquoi cette petite pécore de Rose s’amuse là-bas à regarder couler l’eau.

Puis elle regarda à sa montre l’heure qu’il était, poussa un soupir et continua son chemin.

Si Adrienne n’eût pas, ce jour-là, attendu à diner madame Damnés, ave/ qui elle avait été longtemps en délicatesse, elle serait retournée furtivement sur ses pas pour surveiller l’entretien de Rose et de Michel. La moralité du

pays lui tenait fort à cœur. Mais elle n’aurait pas revu Michel, qui s’était enfoncé dans la forêt, et elle aurait bien retrouvé l’ose ; seulement, au lieu de regarder couler l’eau, la jeune fille causait avecBarlot.

Le garde s’était approché avec une timidité qui n’était point dans ses allures ordinaires. Il paraissait embarrassé. Il remercia Rose d’être venue au rendez-vous qu’il lui avait assigné. Mais, depuis qu’il ne logeait plus chez le forestier, il ne la voyait jamais.

— Et, ajouta-t-il, quand la chance veut que je vous rencontre, vous disparaissez à droite ou à gauche, comme si vous ne m’aperceviez pas.

— Ou comme si je vous apercevais, rétorqua Rose avec un petit rire sec. Mais, poursuivit-elle, je ne suis pas ici pour écouter vos plaintes. Ainsi laissez-moi tranquille sur ce point. Je viens à un rendez-vous pour la première et la dernière fois, et uniquement parce que je veux que vous me racontiez comment les choses se sont passées ce matin, durant cette chasse dont on n’a fait d’avance que me corner les oreilles.

Barlot fit un long récit des exploits de la journée; il dit la maladresse de madame de Clérol, son dépit, le chagrin que Michel avait ressenti de ce dépit, puis la façon dont la bande s’était divisée. Il vanta ses propres succès. A l’entendre, pas Un de ses coups de fusil qui ne fût un épisode remarquable. Il énumérait, en s’arrêtant à chacune, les victimes dont il avait gonflé son carnier ; mais Rose l’interrompit :

— Vous ne dites pas, fit-elle, que votre marquise vous a planté là pour suivre Michel ?

— Non, non, C’est lui, au contraire, qui l’a suivie.

— Vous êtes bien trop bête ! reprit la jeune fille, qui avait besoin de quelqu’un sur qui exhaler sa colère.

Jlarlot baissa humblement la tête.

— Peut-être! murmura-t-il; mais je crois qu’on est toujours bête quand on aime !

— Tiens ! c’est assez joli, ce que vous dites là ! répliqua Rose d’une voix moins sévère.

Barlot se rengorgea, et, n’ayant apparemment plus rien de joli à dire, il se tut. Tous deux restèrent ainsi longtemps, Rose à regarder couler l’eau, Barlot à regarder Rose.

— Vous ne m’aimez pas ! soupira enfin la jeune fille.

— Oh ! mademoiselle Rose !

— Non. Si vous m’aimiez, vous auriez accompagné votre dame et vous ne l’auriez pas laissée se promener seule avec Michel.

— Une autre fois, dit le garde d’un ton soumis, une autre fois, je ne laisserai pas madame se promener seule avec Michel, puisque, ajouta-t-il avec effort, cela vous chagrine!

L’entrevue redevint silencieuse, Rose retournant regarder couler l’eau, et Barlot n’ayant pas cessé de regarder Rose. De nouveau, ce fut la jeune fille qui renoua l’entretien.

— Pourquoi, demanda-t-elle, votre cousin n’arrive-t-il pas ?

— Mon cousin ?

— Eh ! oui, le vicomte de Laïta.

— Ah! c’est juste, c’est juste. J’oubliais, parce que mon cousin... Eh bien, il est arrivé.

— Quand cela ?

LA MA RQDISE DE CLÉROL

— Ce matin.

— Et vous lui avez raconté ce qui se passait ici ?

— Oui.

— Et ce que vous lui avez raconté lui a fait plaisir ?

— Non.

— « Oui ! non ! » Enfin, ne vous a-t-il pas chargé d’un message pour moi ?

— Oui! reprit le garde avec embarras; c’est-à-dire non. Vous lui avez écrit ?

— Sans doute, répliqua Rose en se redressant, et j’attends sa réponse.

— Je vous la remettrai.

— Donnez.

— Vous l’aurez quand je l’aurai, et demain.

— Alors, à demain ! interrompit la jeune fille en s’en allant.

Et, comme Barlot marchait après elle :

— Ne me suivez donc pas, fit-elle ; on n’aurait qu’à nous voir ensemble !

— Demain ! observa le garde. Mais à quelle heure ? en quel endroit ?

— Ici, vers le soir. Vous vous cacherez dans les broussailles en m’attendant. Et écoutez, ajouta Rose, si, vous et votre cousin, vous n’empêchez pas votre marquise d’épouser Michel, je ne vous revois jamais !

La jeune fille fut en un instant masquée par les arbres aux yeux de Barlot, qui reprit tristement son fusil appuyé au tronc d’un chêne. Puis une idée lui vint qui le fit sourire. Il déboucha sa gourde d’eau-de-vie, une gourde aux larges flancs, qu’il porta longuement à ses lèvres, et, tout

en reprenant haleine entre ce qu’il appelait deux gorgées, c’était d’un accent presque tendre qu’il grommelait :

— Chien de Morgan !

Madame Corbier avait, à la voir et surtout à l’entendre, la plus mauvaise santé du monde; elle ne tenait qu’à un fil, et cependant, à Montrcvaux comme à Paris, du 1 er janvier au 31 décembre, elle supportait ou plutôt, en se plaignant, elle recherchait des fatigues que peu de grenadiers eussent été capables d’endurer. Ce n’était pas, à coup sûr, en hiver que son cocher mangeait le pain de l’oisiveté. Les jours où elle ne recevait pas, on la voyait, chaque soir, promener de salon en salon sa voix phthisique, son sourire bienveillant, sa personne stéréotypée, un fourreau que la lame n’avait point usé. Tant qu’il est vivant, l’écureuil s’acharne à tourner dans sa cage. Pour madame Corbier, le mouvement était une seconde nature, ou peut-être était-il son unique nature. Elle aimait d’ailleurs la représentation, nécessaire aux exigences de son inofTensive vanité. Elle avait eu jadis l’habitude d’étre entourée d’hommages, habitude que les femmes d’esprit ont beaucoup de peine à perdre, mais que les sottes ne perdent jamais. Au reste, elle possédait l’usage et le jargon ; elle entendait mieux que personne l’ordonnance d’un bal ; elle donnait des dîners dont on parlait au club et qui faisaient infiniment d’honneur à son mari ; en été, son médecin ne manquait pas de l’envoyer aux eaux ; en automne, elle adorait la campagne; la chasse était pour elle, non pas la saison du gibier, mais la saison des chasseurs ; elle prenait au sérieux le monde, de qui, dans son inuo •

ccnce, elle ne comprenait pas qu’on pût médire, et elle était, en somme, ce qu’on appelle une maîtresse de maison accomplie.

Quoique très-souffrante, elle avait donc bravé les fatigues d’un long voyage, parce qu’il était de toute nécessité qu’on fit à la province les honneurs de Varanne. Une Varanne, résidant à Varanne, devait à la société de tenir les états. Olga s’empressa de remettre les rênes du gouvernement entre les mains de sa tante. Celle-ci manda aussitôt auprès d’elle mademoiselle de Balaguier, qui lui fournirait une liste des hobereaux du pays, des fonctionnaires bien pensants, des militaires présentables, en un mot, des gens à inviter. Adrienne se hâta, toutes affaires cessantes, d’accourir à l’appel, lequel était rédigé en termes éminemment affectueux : « Ma chère cousine » par-ci, «ma chère cousine» par-là; vive impatience de connaître un jeune et aimable cousin (autrement dit Anatole) ; puis les excuses d’usage : empêchement absolu de se rendre à Briancourt, vu le délabrement d’une santé tout à fait détruite. Naturellement, mademoiselle de Balaguier plut beaucoup à sa chère cousine, qui ne l’avait vue qu’une seule fois, quelque trente ans auparavant. Madame Corbier exposa avec une gravité ministérielle ses projets. C’était réellement, par certains côtés, une grande dame que madame Corbier. Bien que le contraste fût saisissant entre Montrcvaux, un modèle de luxe confortable, et Varanne, un exemple du contraire, elle ne voyait aucun inconvénient à donner des fêtes dans un château délabré où, selon la remarque de Bley, il eût été difficile de ne pas tenir maison ouverte, puisqu’elle l’était. Donc,

on débuterait par un bal; ensuite, on arrangerait une matinée champêtre; en môme temps, on préparerait une comédie : M. de Laïta jouait en perfection, presque à l’égal de Henri ; après quoi, l’on verrait. Mademoiselle de Balaguier trouva ces dispositions fort bien entendues, et les deux femmes passèrent au travail délicat de la confection des listes.

Ce travail était loin d’étre terminé que la cloche du diner l’interrompit. Il fut décidé, après une résistance convenable de la part d’Adrienne, que celle-ci resterait à coucher au château et qu’on préviendrait son frère par un messager. Être en pied installée à Varanne, avait été l’un des rêves de mademoiselle de Balaguier, qui, de la joie qu’elle éprouva, devint presque gracieuse ; elle reçut, d’ailleurs, un bon accueil d’Olga, qui se reprochait d’avoir été un peu acerbe. Le diner était excellent, ce qui le fit trouver gai au baron, et il fut véritablement gai, ce qui le fit trouver excellent à Corbier. Les convives n’étaient point fatigués les uns des autres ; ils s’étaient à peine entrevus pendant la journée, qui avait été pluvieuse et dont Olga avait passé la plus grande partie renfermée chez elle, avec le curé, à dessiner le plan définitif de l’autel ;• le souspréfet revenait de Briancourt, où, par extraordinaire, sa présence s’était trouvée nécessaire; après une matinée consacrée à courir le pays, Gustave avait expédié d’abord quelques lettres, puis plusieurs bézigues avec Henri, qui, de son côté, s’était efforcé de tuer le temps, en flânant dans les écuries et les chenils. Quant à Corbier, jusqu’à l’heure du diner, il ne comptait pas, sauf pour les maçons, les terrassiers, les charpentiers, les gens de tout métier»

qui, du matin au soir, affluaient dans son cabinet. Enfin Cabonat, retenu de vive force, ne savait pas faire deux choses à la fois; et, la serviette agrafée sous le menton, il était paralysé par la crainte de renverser son verre.

Le premier service n’était pas dépêché, que Laïta avait conquis le cœur de la vieille fille, auprès de laquelle il se trouvait placé. Il parla de la province en homme qui regrette de n’v point vivre davantage, qui a la ferme intention de s’y fixer, et la mit fort au-dessus de Paris. Il admira le pittoresque de la contrée; il s’extasia sur le grand air de Briancourt, d’où s’exhalait un parfum de mœurs antiques et de féodalité. Incidemment, et s’adressant à Corbier, il rappela que les Balaguier avaient joué un rôle considérable sous Louis XIII ; il n’expliqua pas que ce rôle considérable consistait dans les fonctions d’officier de bouche du duc d’Orléans remplies par Raoul de Balaguier. Il le savait pourtant, malgré le silence absolu que les mémoires du temps gardent au sujet de ce Raoul; mais ce qu’on cherche, on le trouve, fût-ce ailleurs que dans les livres. Gustave avait bien employé sa journée, et le père Grappe se gaussait volontiers des prétentions ridicules du conseiller général et de sa famille. Toutes ces choses, du reste, furent dites adroitement, peut-être un peu trop adroitement, car, à diverses reprises, un sourire significatif plissa les lèvres de Bley.

Adrienne n’y regardait pas de si près, et, en sortant de table, elle se pencha vers madame Corbier et lui dit à l’oreille :

— Le vicomte de Laïta est charmant ; il cause si bien ! puis il est si comme il faut !

Avec sa perspicacité habituelle :

— Et surtout, ajouta madame Gorbier, il a tant de sensibilité !

Après le dîner, Laïta s’approcha d’Olga, qui, à un angle de la cheminée, renversée dans une dormeuse, rôtissait les semelles de ses bottines à la flamme haute et claire d’un de ces grands feux de sarments, premiers sourires de l’automne. Il s’adossa contre le chambranle, et, se penchant vers la jeune femme :

— Il faut, dit-il à demi-voix, que je. vous rende compte de l’emploi de ma journée.

— Volontiers, si cela vous intéresse, répliqua madame de Clérol, qui se mit à rire de l’impertinence de sa réponse.

— Mon Dieu, reprit Gustave, j’ai cette faiblesse que ce qui touche les gens que j’aime m’intéresse, et la fatuité ou, si vous l’aimez mieux, la sottise de vous compter parmi ces gens-là... Ne m’interrompez pas. Vous allez, pour sûr, me dire quelque chose de, désagréable, et, pour plus sûr encore, vous vous en repentiriez. Ce matin, Simon et moi, nous avons fait le bois.

— Et vous avez détourné un dix cors. Je le sais. Ah ! Simon a mis plus d’empressement que vous à venir au rapport.

— J’ai été retenu ou plutôt j’ai été éloigné, poursuivit Laïta.

Et, comme on ne lui demandait pas par qui il avait été retenu ou éloigné, il ajouta, avec une emphase affectée :

— Service de Votre Majesté !

Sur le môme ton :

— Vraiment ! fit la marquise.

— Sans doute; car, sur votre ordre, je me suis rendu à Champ-d’ Asile. La chose y vaut mieux que le nom !

Si le jeune homme doué de « tant de sensibilité », craignait de discerner la trace de quelque émotion sur la physionomie de celle à qui il jetait brusquement ce mot de « Champ-d’ Asile », il dut être rassuré. A la vérité, un écran lui masquait, en ce moment-là, le visage d’Olga. Mais ce fut d’un accent très-naturel et très-indifférent qu’on lui répondit :

— Vous avez bien fait. Seulement, je ne comprends pas ce que vous entendez par des ordres de moi. Je n’ai point le droit de vous donner des ordres, et je vais vous paraître singulière, mais figurez-vous que je n’en ai pas l’envie.

Le défaut de cette petite déclaration n’était pas précisément d’être aimable. D’ailleurs, Olga, tandis que son interlocuteur baissait de plus en plus la voix, parlait de façon à être entendue des assistants, si ceux-ci avaient pu ou voulu écouter. Mais Corbier et le curé dormaient au coin du feu. Henri s’en était allé fumer un cigare, en faisant signe à son ami de le suivre. Assises à quelque distance de la cheminée, devant une table chargée d’écritures, Adriennc et madame Corbier avaient accaparé le baron, avec qui elles se livraient à une discussion animée.

Laita, du reste, n’était pas homme à se déconcerter, et, tout en jouant avec sa chaîne de montre, d’un ton léger :

— Que vous êtes donc, fit-il, devenue naïve à la campagne ! Dans le monde, ce qu’on appelle vos ordres, ce

sont vos désirs. Or, hier, vous avez désiré que M. Morgan fût mon ami. Par conséquent, aujourd'hui il l’est.

— Vous allez vite en amitié.

— Afin d’aller loin. Cela empêche de revenir. Quant à M. Morgan, je l’ai demandé; il m’a reçu, je lui ai offert un cigare, il l’a accepté ; je lui ai parlé de vous, il m’a répondu, et nous nous sommes quittés enchantés l’uu de l’autre. Ce n’a pas été plus difficile que cela. — Savezvous, ajouta sérieusement Gustave, que, pour un paysan, ce jeune homme a beaucoup d’éducation?

Et, sans laisser à Olga le temps de répondre :

— Ah ! poursuivit-il en élevant la voix, vous avez ici un bon pays, un pays que les théories révolutionnaires n’ont pas encore perverti. Ici, les chaumières ne sont pas, comme ailleurs, des nids où la médiocrité couve l’envie, la haine, toutes les basses passions démagogiques. Dans la ferme que j’ai vue ce malin, l’affection que vous inspirez aux braves gens qui l’habitent est tout à fait l’attachement de vassaux pour leur seigneur. Rien de plus rare chez nous, croyez-m’en, que ce sentiment-là. Tenez : le père Morgan, qui n’est pas fort, mais enfin qui pourrait se hucher sur son vieux sabre et sur son amourpropre de petit propriétaire, eh bien, il vous adore, à la lettre, il vous adore. Quant au fils, voilà un garçon bien découplé, solide de jarrets, avec cela pas sot, frotté même, m’a-t-on dit, d’un peu de latin, ne faisant sans doute pas trop de fautes d’orthographe ; en un mot, pourvu de tout ce qu’il faut pour être un monsieur manqué; au lieu de quoi, je trouve un excellent jeune homme, un peu fruste, un peu gauche, dont les manières ne sont assurément point

irréprochables, mais très-modeste, mais poli sans obséquiosité exagérée, mais sachant sa place et s’y tenant, ne visant pas à se déclasser, plein de reconnaissance des bontés qu’on a pour lui, ayant pas mal de conversation et avec qui je vous assure qu’on passerait mieux son temps qu’avec beaucoup de mes amis. Dame ! les choses iraient autrement en France, si tous les gens du peuple y ressemblaient à vos paysans !

— Oui. Et aussi tous les gentilshommes, murmura le baron, que la tirade de Laïta avait ramené près de la cheminée.

Laïta parlait très-haut; si haut, que le curé s’était réveillé. Quant à Gorbier, lorsqu’il dormait, il faisait tant de bruit en ronflant, qu’il n’entendait pas le bruit des autres. *

A peine Gustave avait-il fini, que le candide Cabonat se leva, et, s’avançant vers le jeune homme, d’une voix agitée par l’émotion :

— Monsieur le vicomte, dit-il, permettez-moi de vous serrer la main. J’ai besoin de vous remercier. — Oui, j’ose le croire, vous avez bien jugé. Dieu me garde d’attribuer à mes faibles efforts le bon esprit qui anime mes ouailles; mais mes prières n’y ont, je le sens, pas été étrangères.

Le curé s’essuya les yeux.

— Ce qui m’a surtout louché, continua-t-il, c’est l’impression qu’a produite sur vous Michel, un enfant qui m’est très-cher, à cause de son père et à cause de luiméme. Vous venez de dissiper des craintes qui m’avaient parfois singulièrement troublé. Je me demandais si, par

excès d’affection et de sollicitude, je ne risquais pas d’avoir inculqué à Michel des idées disproportionnées à sa condition. Je vois, avec bonheur, qu’il n’en est rien. Au reste, j’aurais dû être dés longtemps rassuré. L’enfant est si droit, si honnête, il a si constamment marché dans le bon chemin.

— Hum ! hum ! toussa mademoiselle de Balaguier.

Cabonat se tut.

— Quoi? cria Corbier, que le silence réveilla.

— Pardon, reprit Adrienne, qui n’avait aucune envie, pour le moment, de recommencer à se quereller avec Olga; pardon, mais j’ai avalé de travers. — Monsieur le curé, de grâce, que je ne vous interrompe pas. Le fait est que j’ai avalé de travers.

— Une idée ? demanda Bley, anxieux de couper court définitivement à l’homélie de Cabonat.

— Peut-être, répliqua la vieille fille.

— Ah ! poursuivit le baron, vous avez eu grand tort. Avaler une idée, mais c’est très-malsain.

— Et surtout, mademoiselle, ajouta le vicomte, c’est très-mal.

Adrienne, qui avait repris son travail, s’arrêta un instant pour envoyer un sourire à Laita. Ce sourire signifiait clairement : « Je vous dirai ce qui m’a étranglée. »

Olga était demeurée impassible, absorbée dans la contemplation des petits bonshommes peints sur l’écran qu’elle tenait à la main. Elle ne comprenait pas pourquoi l’éloge si senti que Gustave venait de faire de Michel ne lui plaisait qu’à moitié, c’est-à-dire, en bon français, lui déplaisait souverainement. Le vicomte s’était pourtant

exprimé trop chaleureusement pour n’être pas sincère. Les femmes croient facilement à l’enthousiasme des hommes. Les hommes savent cela, et c’est pour ceux qui, le sachant, se griment en conséquence, qu’a été inventé le verbe poser, lequel n’a pas de synonyme dans la langue. Madame Corbicr avait raison : Laita devait être un comédien consommé. Il s’était dit : « De deux choses l’une : ou ce Morgan est indifférent à madame de Clérol, ou il ne l’est pas. Dans le premier cas, je n’ai rien ù craindre ; dans le second, ce que j’ai à redouter par-dessus tout est une ligue entre elle et lui. En me mettant de cette ligue, je la dissous d’avance. Ensuite, j’ai ma façon de faire valoir les gens, et je parierais gros que, protégé par moi, le Morgan ne fera pas grande figure auprès de sa belle. »

Se constituer l’ami de Michel était donc l’opération par laquelle Laita avait résolu d’ouvrir la campagne. Ensuite, il aviserait. Il avait, pour agir selon ce qu’il aurait avisé, cet avantage que, n’étant point amoureux, il ne se laisserait pas égarer par la jalousie, ni détourner par la première émotion venue, des combinaisons d’un plan froidement mûri. Aussi, son discours débité, laissa-t-il Olga aux impressions désagréables qu’il ne pouvait manquer d’avoir produites sur elle, et il s’empressa de répondre aux avances du curé. A Varanne, s’attirer le bon vouloir du plus de gens possible rentrait dans ses vues, et sa figure, ses manières, son esprit lui rendaient facile l’exécution de cette partie de son programme. Après quelques phases banales, il demandait à Cabonat de lui raconter son voyage à Rome, lorsqu’un domestique annonça :

— M. Michel Morgan !

Olga tressaillit.

— Ah ! fit-elle, je crois que mes bottines brûlent !

— Vous vous trompez, dit Jiley, ce sont vos pieds qui

brûlent; quant à vos bottines, il y a longtemps qu’elles sont brûlées. *

Laïta ue dit rien, mais il observa qu’Olga ne s’était aperçue de la combustion de sa chaussure qu’en entendant annoncer M. Morgan.

Celui-ci entra dans le salon, où il n’était pas revenu depuis le jour où Barlot l’y avait amené. Il lui semblait qu’il y avait bien longtemps de ce jour-là, tant il se sentait un autre homme que l’être joyeux, insouciant, n’attendaut ni ne craignant rien de personne, qui comparaissait, rempli d'assurance en dépit de son crime, devant madame de Clérol. Cette fois-ci, il arrivait de son plein gré, sans avoir à se défendre d’aucune accusation, à s’excuser du moindre délit; il ne se présentait pas devant un juge inconnu, il ne doutait point de la bienveillance des personnes qu’il voyait, à l’extrémité de la salle, groupées devant la cheminée, et cependant ces personnes lui paraissaient former le plus redoutable des tribunaux, et il était timide, et il était embarrassé, et il se frayait gauchement son chemin à travers les meubles, et il s’avancait avec hésitation, regardant de tous côtés, troublé comme un prévenu novice qui ne sait vers qui se tourner, du jury, de la cour, des témoins ou des gendarmes.

Il portait son costume des grandes cérémonies, l’habit vert-bouteille, à la taille étriquée, aux manches boulfant sur les épaules et serrant les poignets, le pantalon noir

aux plis en côtes de melon, le gilet blanc à arabesques, œuvre de prédilection du tailleur de Briancourt. Ainsi affublé et mal à l’aise, il avait pourtant encore si bonne mine, que madame Corbier le salua de son salut le plus prévenant, et murmura à l’oreille d’Adrienne

— Savez-vous que ce jeune homme me rappelle tout à fait M. le prince de Léan, dans son beau temps?

Toutefois, Olga, qui n’avait pas connu M. le prince de Léan dans son beau temps, mais qui connaissait Michel en simple et large tenue de campagne ou de chasse, trouva parfaitement prétentieuse et ridicule la mise de son ami. Le terme de « monsieur manqué », jeté dans la conversation par Laïta, lui revint à la mémoire.

— On dirait, pensa-t-elle, qu’il s’applique à mériter cette qualification.

Elle était cependant, moins que la plupart des femmes, sensible à ce mérite particulier que les hommes doivent au génie de leurs tailleurs. En d’autres circonstances, elle aurait à peine pris garde à la toilette de Morgan ou peutêtre en eût-elle fait, en passant, l’objet d’une plaisanterie familière; mais, en présence de Gustave, elle se sentit, sans trop savoir pourquoi, humiliée par le vêtement absurde dans lequel l’élève de Cabonat avait cru qu’il était de rigueur de se présenter à Varanne. Aussi fût-ce avec cette distraction affectée par laquelle les femmes témoignent volontiers de leur mécontentement, qu’elle reçut le pauvre garçon, qu’un accueil si froid acheva de déconcerter.

— On n’a plus besoin de toi, mon ami. On a. maintenant d’autres ressources contre l’ennui, pensa Bley, qui tradui-

sit sa pensée en marmottant : « Adieu, paniers ! vendanges sont faites. »

Laita arriva à une conclusion différente.

— Elle lui en veut, se dit-il, c’est très-mauvais.

Cette réflexion fit qu’il ne broncha pas; il ne se permit pas le plus léger sourire, et ce fut avec l'empressement le plus affable et le plus cordial qu’il vint au secours de Michel, dans le moment où celui-ci, après avoir demandé à Olga comment elle se portait et reçu la réponse à sa question, cherchait en vain quelque nouveau thème de conversation et où il recevait le coup de grâce, en entendant son nom prononcé par mademoiselle de Balaguier et en se voyant ainsi le sujet du récit que son ennemie intime chuchotait à madame Corbier.

Gustave lui frappa amicalement l’épaule.

— Çà, dit-il, vous ne voulez pas reconnaître vos amis. Vous ne pouvez donc me pardonner de vous avoir retenu quand vous partiez pour la chasse? Eh bien, je confesse que j’en ai eu un remords excessif ; mais, en revanche, je n’ai pas éprouvé l’ombre d’un regret. Or, vous le savez, un remords, cela passe, taudis qu’avec un regret, on en a pour la vie. Je racontais, du reste, tout a l’heure à madame de Clérol, quel plaisir j’avais eu à visiter votre joli établissement, à faire votre connaissance, celle de monsieur votre père. Et, dites-moi, la chasse a-t-elle donné cette après-midi?

Morgan répliqua qu’il avait tiré une demi-douzaine de perdreaux, et que, les ayant levés sur les terres de la marquise, il se permettait de les rendre à qui de droit.

— Comme je n’avais sous la main, fit-il, personne par qui les envoyer, je suis venu les apporter moi-même.

Il n’ajouta pas que c’était afin de les apporter qu’il les avait tirés.

— Merci, dit rapidement Olga, qui avait à peine écouté le jeune homme.

L’attention d’Olga était ailleurs, à quelques pas en arrière de son fauteuil, vers l’iiistoirc que racontait, à voix basse, mademoiselle de Balaguier.

Cabonat, que le vin de Bourgogne avait égayé, traita Michel de Ncmrod.

— Aussi bien, poursuivit-il, je me demandais quel bon vent t’amenait.

Là-dessus, Corbier déclara que c’était toujours un bon vent, celui qui amenait à Varanne des voisins et des hôtes. Le baron d’observer alors qu’entre des hôtes et des voisins, la différence ne laissait pas que d’être importante, les uns servant à vider et les autres à remplir le gardemanger. On parla chasse, chacun décochant son anecdote; chacun, à vrai dire, c’était surtout le baron. Henri, qui venait de rentrer, proclama, en très-jeune homme, qu’il fallait absolument retourner au temps où l’on pendait les braconniers haut et court. Sur ce mot, la conversation sauta le fossé et passa, du terrain neutre de la chasse, au sol brûlant de la politique.

Le curé regrettait l’ancien régime.

— Celui, remarqua ironiquement Blcy, qui aurait brûlé votre ami, M. Jeandin, un hérétique.

— Monsieur le sous-préfet, répliqua Cabonat, qui, pénétré de respect pour les autorités, ne manquait jamais de

donner leurs titres aux fonctionnaires ; monsieur le souspréfet, il m’est arrivé souvent de souiller ma chandelle pour sauver quelque papillon attiré par la flamme. Gela empêche-t-il la lumière d’étrc lumière ?

Cabonat était un homme simple, plein de contradictions, qu’il n’avait pas la moindre peine à concilier. Il ne sacrifiait point à la logique, ù ce plus impitoyable des dieux devant lesquels l’humanité se soit jamais prosternée. Voilà pourquoi, en dépit des sarcasmes du baron, lui qui n’aurait pas brûlé un insecte, il tenait pour l’ancien régime. Quant à Corbier, il tenait pour le régime sous lequel on vivait tranquille, et Henri pour celui qui faisait la guerre. Olga avait l’opinion qui sied aux femmes, le dédain du possible, la haine de cet argument vulgaire et suprême qui s’appelle le succès, l’instinct du dévouement aux causes désespérées, le culte de l’infortune, de l’héroïsme, de la poésie, de Marie-Antoinette, de la Vendée. Elle était purement et simplement royaliste. Michel n’avait pas d’opinion; seulement, si, ce soir-là, madame la duchesse de Berri eût débarqué en France, il y a toute apparence qu’elle aurait difficilement rassemblée une armée, mais il se fût, à coup sûr, trouvé un soldat prêt à .mourir pour elle, et ce soldat eût été Michel Morgan. Peut-être Laïta se serait-il arrangé pour se faire blesser. En attendant, il voulait une constitution à l’anglaise, la pairie héréditaire, le peuple religieux , les grands seigneurs respectés.

— Qu’ils commencent par être respectables, repartit Bley, aux yeux de. qui la liberté résidait un peu dans le gallicanisme, beaucoup dans le Code civil et surtout dans l’omnipotence de l’État.

— Vous (‘tes crfévre, mon cher sous-préfet, fit en riant Laita.

Bley répliqua qu’il n’avait pas attendu, pour être libéral, de servir le gouvernement, et qu’il était actuellement ee qu’il avait toujours été : de son temps et de son pays; sur quoi, il passa à la démonstration de sa thèse. Ce fut ainsi que, d’une mêlée générale, la discussion se régularisa en un duel oratoire entre le vicomte et le baron.

Les adversaires se valaient, Bley plus ardent et portant mieux les coups droits, Laita ayant plus de finesse dans son jeu et plus prompt à la riposte. Michel assistait au combat, silencieux et dans une sorte de contemplation douloureuse. S’il était captivé, il se sentait encore plus écrasé par l’éclat d’une joûte dans laquelle il ne savait qu’admirer davantage, de la facilité et de l’élégance de langage, de la prodigalité d’arguments, de la justesse et de la rapidité des reparties ou de l’instruction prodigieuse de deux hommes dont le moindre souci semblait avoir été de s’instruire. Il était surtout confondu d’entendre Laita citer les historiens, les politiques; jeter, dans la conversation, les dates des événements les plus insignifiants, les opinions des métaphysiciens les plus obscurs, ou de le voir même traverser, en s’v arrêtant comme en un pays de connaissance, le domaine de la science pure dont les procédés et les découvertes lui servaient de raisons ou de comparaisons. Il ignorait qu’aujourd’hui le monde inculque l’instruction à ceux qui sont pourvus de quelque mémoire et à qui l’observation ne fait pas entièrement défaut, et il ne s’était jamais représenté un bénédictin en bottes vernies, à la cravate fraîche et artistement nouée, portant des tur-

quoises à ses manchettes et, à la boutonnière, un œillet. Aussi comparant, avec une humilité amère, sa toilette grossière, son esprit rustique, sa science imcomplète, à l’esprit, à la science, à la toilette du brillant cavalier, qui déjà avait pour lui la naissance, la fortune, des droits anciens à l’amitié de madame de Clérol, se trouvait-il bien infime et bien malheureux. Et d’elle, la veille encore si gaie, si affable, si gracieuse, un accueil à peine courtois, ensuite plus rien, ni une parole de bienvenue, ni un sourire, ni même l’aumône d’un de ces regards qu’un chien eût obtenus. Loin de s’ètre adoucie, elle était là comme si elle ne le voyait point, lui qui ne voyait qu’elle, plus froide qu’au début, plus hautaine, repliée sur elle-même, après quelques mots tombés de ses lèvres dédaigneuses dans le débat qu’elle écoutait, immobile, muette, les yeux obstinément fixés sur cet éternel écran dont elle devait savoir par cœur, les fades enjolivures.

Michel s’en alla donc moins ému, mais plus triste encore qu’il n’était venu.

Jusque-là, Michel avait pu appeler sa. raison au secours de son cœur, s’acharner à combattre les angoisses qui le rongeaient, traiter de chimères scs craintes et ses pressentiments, se promettre encore quelques jours heureux pareils à ceux qu’il se rappelait à peine avoir vécus. Mais c’était maintenant son cœur qui protestait contre l’inexorable arrêt de sa raison. Que n’eût-il donné pour retrouver ses illusions, le plus chétif de ces débris auxquels il se cramponnait, avant la fatale visite où il venait de sonder la plaie dont il mourrait! Il en mourrait, la chose était certaine, car lui qui n’avait pu supporter

L A MARQUISE DE CLÉROL 240

trente-six heures sans la voir, comment supporterait-il de ne la plus voir? Et il ne la verrait plus. Jamais il ne repasserait ce seuil qu’il avait tant hésité à franchir. Jamais il ne frapperait plus <i cette porte devant laquelle il était resté si longtemps indécis, s’en éloignant, puis se reprochant sa pusillanimité, revenant sur ses pas, et dont à peine il avait soulevé, d’une main fiévreuse, et laissé enfin retomber le lourd marteau, qu’il eût voulu n’avoir point heurté. Ainsi il disait à Varanne un éternel adieu ; ainsi il traversait, pour la dernière fois, cette vaste cour qu’il avait traversée avec elle, et, pour la dernière fois, il entendait le chant mélancolique de la fontaine au bord de laquelle il était accoudé quand elle avait paru et qui murmurait à la nuit sa plainte monotone.

Tout à coup, près de lui, dans l’ombre :

— Est-ce vous, monsieur Morgan ? fitune voix.

Michel reconnut La'ita, qui poursuivit :

— Je vous cours après pour vous prévenir qu’il y a grande chasse mercredi. Madame de Glérol compte sur vous. L’assemblée à huit heures précises, ici.

Morgan, qui, deux secondes auparavant, était décidé à ne jamais revenir à Varanne, répondit sans hésiter :

— J’y serai l

Le vicomte alluma un cigare et tendit son étui à Michel.

— Je vais faire quelques pas avec vous, reprit-il. Il n’y a plus au salon personne à qui parler. Les hommes sont plongés dans leur whist et les femmes dans leurs invitations. Vous savez que nous donnons un bal la semaine prochaine. Quant il la marquise, elle s’est retirée dans sa

tour. Si donc vous entendez un coup de pistolet, n’ayez pas peur. Ce sera madame qui sonne sa femme de chambre. Cela ne l’empêche pas d’avoir au besoin, et tout comme une autre, la migraine. Ainsi, ce soir même...

— Elle était souffrante? interrompit Morgan, du ton dont un naufragé doit crier : « Terre! »

La froideur d’Olga s’expliquait donc.

— Parbleu! répondit tranquillement Laïta, après avoir tiré de son cigare deux ou trois bouffées. Une femme bien originale, continua-t-il, et vraiment charmante que notre aimable châtelaine. Avec cela, je plains celui qui l’épousera ou plutôt celui qu’elle épousera.

— Comment! vous le plaignez, vous ? fit Michel, qui passait de surprise en surprise.

Gustave de rire.

— Mon observation vous étonne, reprit-il. Serait-ce peut-être parce que je fais la cour à madame de Clérol ? Mais, mon cher ami, qui est-ce qui ne lui fait pas la cour, tout naturellement, comme on regarde à une pendule l’heure qu’il est? Vous-même, pardieu ! Là! ne vous récriez pas! Serait-ce par hasard à mon intention que vous auriez apporté ces perdreaux? D’ailleurs, soyons de bon compte, il faut bien faire quelque chose à Yaranne. Or, on ne saurait décemment se mettre aux pieds de madame Corbier, qui n’aurait pas seulement la force de vous en empêcher. On peut encore moins se jeter aux genoux de mademoiselle de Balaguier, qui doit les avoir trop pointus, s’ils ressemblent à son menton et à sa langue. Maintenant, vous entendez l’arithmétique; ainsi, concluez : Qui

x de trois femmes retranche deux, en laisse une. Donnezmoi du feu, je vous prie.

Après avoir rallumé son cigare :

— Je ne connais, dit Laita, qu’une candidature sérieuse aux millions de madame de Ciérol : celle de notre bon ami le baron de Bley.

— Le baron ? s’écria Morgan. Il a soixante ans !

— Oui. Une quarantaine d’années de différence entre elle et lui. Je vous assure que c’est suffisant. Bley d’ailleurs a, pour faire le meilleur des maris, non-seulement son âge, mais sa goutte, et de n’avoir pas le sou, bref, d’être un homme fini. Or, où l’homme finit, la femme commence. Telle est la devise du mariage. Dame, je vous en veux de m’avoir cru mûr pour entrer en ménage. Que diable ! c’est déjà bien assez difficile de sortir du méuage des autres? Non, non, il n’y a fille au monde qui pût m’amorcer. Ou je ne l’aimerais pas, ou je l’aimerais. Si je ne l’aimais pas, je me couperais la gorge avec frères, oncles, cousins, amis, plutôt que de l’épouser. Si j’avais le malheur de l’aimer, je me couperais la gorge avec moi-même. Voilà pour le présent. Plus tard, quand madame de Bley sera veuve, je serai peut-être dans les conditions voulues, pourvu toutefois que Bley dure quelque temps. En attendant, se donne-t-il du mal, ce pauvre baron! et des ridicules! Avez-vous remarqué à quel point il est jaloux ? De moi d’abord, un peu. Pas trop, parce qu’il me connaît. Mais de vous ! Assurément, il vous aime beaucoup ; mais, s’il disposait de la foudre, je vous conseillerais de ne pas sortir sans un paratonnerre à votre chapeau.

Et Laïta se mit à rire, d’un rire doux, provoqué sans doute par le souvenir des propos plaisants que Bley avait tenus sur îe compte de Michel. Ce fut du moins ainsi que celui-ci, qui avait été à la fois très-froissé et très-réjoui par les paroles du vicomte, interpréta l’hilarité contenue de son nouvel ami.

Il lui en coûtait pourtant d’admettre que le baron l’eût desservi.

— Un si excellent homme ! soupira-t-il,

— Vous croyez? repartit d’un ton ironique Laïta, qui, se reprenant, ajouta avec un grand sérieux : — Eh bien, mon Dieu! croyez-le.

Cela dit, il changea brusquement de conversation et demanda des renseignements sur l’état des esprits dans le pays. On se préoccupait à cette époque dé l’état des esprits. Il ne tarda pas à arriver à un endroit où le chemin, détrempé par la pluie et encaissé, devenait tout à fait houeux. Il prit congé de Michel, lui rappela le rendez-vous convenu pour le surlendemain, lui offrit un second cigare, regagna Varannc à temps pour perdre quinze fiches, à vingt sous la fiche, quinze francs que Corbier glissa avec joie dans son porte-monnaie, et, lorsque Corbier et le baron se furent retirés, pour gagner vingt-cinq louis à Henri. Avant de se coucher, il écrivit un mot à Bousquet, et, comme il était, en somme, content de sa journée, il ne fut pas plus tôt dans son lit, qu’il s’endormit du sommeil du j uste.

Quant à Olga, elle ne dormait pas, harcelée qu’elle était par le dépit qui, après l’avoir poussée hors du salon, l’avait suivie dans sa tour. Elle pouvait bien, à bon droit,

se sentir contrariée. On l’avait dupée, on l’avait trompée. Que M. Morgan courtisât une villageoise prétentieuse, qu’il eût avec elle des rendez-vous dans des lieux écartés, que mademoiselle de Balaguier en glosât, la chose en ellemême lui était assurément la plus indifférente du monde. Il ne lui importait en aucune façon que M. Morgan eût le mauvais goût d’épouser cette ltose déplaisante au possible ou toute autre personne de cette sorte. Mais pourquoi jouer la franchise '! Pourquoi feindre de raconter ce qu’on fait et ce qu’on pense, quand on dissimule l’un et l’autre ? Qui lui demandait ses secrets, à ce jeune homme ? qui donc Pobligeait à mentir ? Au reste, il était un comédien des plus habiles. Le baron y avait été pris et madame de Clérol avait failli partager les craintes du baron. Tout cela était intolérable et tenait Olga éveillée.

« La vie dite vie de château est, en somme, une des plus nonotones qui soient au monde. Comme partout ailleurs, les jours s’y suivent, mais plus qu’ailleurs ils s’y ressemblent. La vanité d’un hôte trouve seule son compte à cette vie-là, dont le charme tant vanté est un mirage, une illusion de l’imagination. La liberté, dont on n’y jouit qu’à la condition de n’en pas user, est un leurre, Qu’il pleuve ou qu’il fasse beau, il faut se divertir ensemble. Il n’est pas beaucoup de spectacles qui excitent au-

tant la compassion que celui d’une société d’hommes et de femmes délibérant sur l’emploi des heures qui relieront le déjeuner au dîner. Au moins, la chiourme 11 e délibéré pas. L’oisiveté règne, non pas cette bonne oisiveté-insouciante, en pantoufles et en négligé, qui berce doucement l’esprit et sourit à l’existence qu’elle effeuille, mais une oisiveté lourde, empesée, tyrannique comme un règlement. La malignité gouverne, enfonçant sa griffe à travers la triple cuirasse dont se recouvrent les cœurs et les pensées. Le plus laid des péchés, et, si l’on veut, la plus en- *nu yeuse des vertus, la médisance, devient le seul péché qu’on puisse commettre, la seule vertu qui se pratique. Il comprenait bien la vie de château, ce roi qui disait à son favori : « Viens t’ennuyer avec moi! »

Henri jeta le volume dans lequel il venait de lire à haute voix ces lignes et, en bâillant :

— 11 y a parfois, soupira-t-il, des lettres de beaucoup de sens, — Comment diable faites-vous, Gustave, pour ne pas vous ennuyer ?

Laïta parut réfléchir.

— Voilà, répliqua-t-il, la quatre- vingt-cinquième fois que vous m’adressez cette question.

— Dame! vous m’étonnez aussi! Trouvez-vous par hasard que ce soit gai de passer son temps à regarder tomber la pluie, la pluie qui, depuis notre arrivée, s’est installée dans ce maudit pays? Avec cela que les ressources sont jolies ici? Je ne parle pas de mes parents : je les aime beaucoup; mais, enlin, vous sentez qu’avec eux je me gêne.

— Vraiment? fit le vicomte d’un ton dubitatif.

— Eli bien, si je ne me gène pas, cela me gêne encore plus que si je me gênais. Quand à Olga, lorsqu’elle descend de sa tour, c'est pour me faire de la morale. Elle n’est plus amusante du tout, mais plus du tout; elle ne sort pas de son curé, de son autel de ses paperasses, de son silence et de son spleen. Elle qui était toujours à nous pousser, à nous lancer dans mille aventures, elle ne dit plus rien, elle ne propose plus rien ! Le baron n’arrive que pour empoisonner le dincr par les choses désagréables dont il me crible. Ce Morgan, qu’on dit assez, gentil, malgré son habit vert, n’a plus mis les pieds chez nous. Il aime mieux aller chez... Comment s’appelle-t-elle donc? Enfin, n’importe. Il nous reste pour tout potage cette charmante rosière, mademoiselle Adrienne de Balaguier. Ce potage est-il, de votre goût ? Ma foi, je vous le laisse. Que je mentionne cependant encore la jeune brute qui veut bien nous honorer de ses visites. Et dire que cet animal d’Anatole ne possède pas le seul mérite auquel il pourrait prétendre : il n’est pas même assez bêle pour être divertissant. Hélas ! hélas ! hélas! hélas!

Laita écouta, sans sourciller, cette longue tirade.

— Vous êtes, dit-il gravement, l’homme le plus blasé que je connaisse.

— Voyons, reprit Henri, à qui l’accusation d’élre blasé lit monter au visage le rouge de la joie. Voyons, voulezvous que nous procédions à un béziguc ? Non ? Au reste, autant s’ennuyer seul qu’à deux, et il alla faire un tour, le quatrième de la journée, dans les écuries.

Laita ue s’ennuyait pas, parce qu’il avait une occupation, l’occupation de l’araignée. Il tendait les fils de la

toile dans laquelle se prendrait, une fois ou l’autre, madame de Clérol. D'abord, il avait cherché et il était parvenu à être au mieux avec tous les habitants et les hôtes du château, sauf pourtant avec le baron. Mais Corbier, qui le battait aux échecs, se reprochait ses anciennes préventions. Olga était reconnaissante de ce qu’il ne lui faisait pas la cour.

<■ Il ne lui fait pas la cour, écrivait Blev à Bergheim, il en fait le siège. »

Le curé admirait l’excellence du naturel chez un jeune homme qui, élevé par Bousquet, avait tant de sérieux dans les idées et tant d’élévation. Madame Corbier triomphait des succès de sou protégé. Mademoiselle de Balaguier était conquise et acquise. Gustave lui lisait Lamartine et faisait venir de Paris une toilette de bal pour Elvire. La vieille fille se trouvait si heureuse, qu'elle semblait en chemin d’en devenir bonne. Ainsi, ayant accidentellement surpris une intrigue coupable entre deux jeunes gens, elle inclinait à garder pour elle et pour quelques amis sa découverte. Mais Laita estima qu’ Adrien ne manquerait à tous ses devoirs si elle négligeait d’avertir le père de la jeune personne compromise. D’ailleurs, la chose commençait à s’ébruiter. Barlot, le garde, en avait entendu causer à Briancourt en plein cabaret.

Laita était également bien vu de la livrée, qui a, pour les seigneurs ruinés, la considération due par ceux qui moissonnent les louis à ceux qui les sèment. Il avait d’ailleurs, à la faveur de la domesticité de Varanne, d’autres titres que sa prodigalité de joueur: il ne rencontrait jamais Félicie sans lui jeter un regard qui faisait dire à la sou-

Diqit

LA MARQDISE DE CLÉR0L

brette que M. le vicomte serait la perle des maris. Le chef, qu’il ne manquait aucune occasion de complimenter, se fût mis au feu pour lui et, à la vérité, s’y mettait. M. Jones, qui tournait le dos à Henri, tendait la main à Laïta, un vrai connaisseur, le seul Français qui entendit quelque chose aux chevaux. Quant à Ilarlot, il s’en allait soir et matin, comme s’il eût été à la Noire, prendre les ordres de Gustave, avec qui il avait parfois de longues conférences.

— Nous causons du pays, répondait-il à ceux qui se demandaient quel plaisir pouvait trouver le vicomte dans la conversation d’un particulier aussi peu avenant que le garde.

C’étaient les hommes qui se demandaient cela, par jalousie de Barlot, dont les femmes semblaient coiffées.

Les occupations ne faisaient donc pas défaut à Laïta, ni - les préoccupations. Les lettres qu’il recevait n’étaient pas couleur de rose. Le baron d’Arse perdait à Bade tout ce qu’il voulait, un argent fou, et il rappelait les cent mille francs qui lui étaient dus. Bousquet mentionnait certains bruits propagés par la malveillance, qui grossit tout. Un écho de ces bruits paraissait être arrivé aux oreilles du comte de Laïta, qui parlait, chose inouïe pendant la saison des chasses, de se rendre à Paris. Gustave aurait bien voulu aller aussi à Paris, et au plus vite. Il se savait seul capable de soutenir l’échafaudage des complications de toute nature qu’il entassait depuis des années lesunessur les autres. Dans l’existence qu’il s’était faite et à laquelle il s’était fait, il avait si bien enchevêtré les difficultés, qu’il lui fallait être toujours prêt à parer les coups quoti-

(liens de l’imprévu et qu’il ne pouvait, sans risquer de la perdre, abandonner pour un iustant une partie dont sa fortune et son honneur étaient les enjeux. Mais encore moins pouvait-il quitter Varanne,où, à cette heure, il jouait son va-tout. Ah ! qu’il gagnât ce va-tout, et quel bon bourgeois il ferait! Il avait assez de la lutte. Il en était dégoûté.

Il plaignait Sisyphe. Il trouvait Napoléon stupide de n’avoir pas conclu la paix après Lutzen. Il enviait les gens pour qui l’attente du courrier n’est pas une émotion : Corbier, malgré son gros ventre; Bley, tout décoré qu’il était; Morgan, dont l’unique souci était d’aimer Olga. Le grand souci, en vérité! II ne laissait, d’ailleurs, rien percer de ces ennuis. Il n’avait garde de paraître distrait. On ne le voyait absorbé par quelque pensée tenace que lorsque, penché sur le damier, il roquait son roi ou avançait ses piéns. Corhier appréciait qu’on fût sérieux aux échecs. Hors de là,

'V Gustave était, des habitants du château, le plus léger de ' % cœur et d’esprit, et il présentait û l’ennemi, c’est-à-dire il tout le monde, un front calme et serein. Mais il se disait que sa situation n’était décidément pas tenable et il se raffermissait dans sa résolution d’en sortir, d’en sortir vainqueur, n’importe comment, perfas nul nefas. Ce serait là son dernier combat. Après quoi, il passerait le reste de sa vie à savourer les ineffables douceurs d’une quiétude qui, en ce moment, lui semblait constituer le bonheur suprême.

C’était ainsique toutes les préoccupations de Laita aboutissaient à une préoccupation principale : à Olga et, par ricochet, à Michel. Ce qu’un aussi pauvre observateur qu’Henri avait remarqué ne pouvait avoir échappé à un

l.A MARQUISE ltK CLÉROL

homme dont une vie accidentée et l’habitude d’un monde interlope avait aiguisé la sagacité naturelle. Le vicomte savait, d'ailleurs, la date précise de l’altération survenue dans l’humeur de madame de Clérol, qu’il avait connue ù Paris, capricieuse, frivole, toute de surface, et qu’il voyait maintenant repliée sur elle-même, affectée d’une sorte d’indolence mélancolique, enfin femme rêveuse. Ici, savoir la date était savoir la cause. Olga se montrait soucieuse depuis l’instant où elle avait entendu Adricnne racontera madame Corbier Ica rendez-vous furtifs de la fille de l’intendant et de M. Morgan. Dés lors, elle ne parlaitplus et ne voulait pas qu’on parlât devant elle de Michel; donc, elle ne cessait de penser à lui. Telle était la première conclusion de Laita, et la seconde, qu’il fallait qu’Adrienne ne se fût pas trompée.'Il importait de perdre, sans retard comme sans retour, dans l’esprit d’Olga, un rival évidemment fort dangereux.

Heureusement que ce rival timide et niais en proportion et à cause même de ce qu’il était épris, semblait prendre à tùche de fortifier les soupçons jaloux dont il avait l’insigne avantage d’être l’objet et qu’il eût si facilement dissipés. Ignorant qu’on l’accusât d’un crime, il ne venait point se disculper. Ce n’était pas que l’envie lui manquât de retourner à Varanne, ni le courage ou, si l’on veut, la lâcheté d’y trouver un accueil pareil à celui qu’il avait déjà une première fois rencontré. Mais Laïta le dissuada de renouveler une visite qui, en ce moment, dit-il, serait inopportune et déplairait à madame de Clérol. Celle-ci, à entendre le vicomte, était sous l’empire d’un accès d’humeur noire, et malheur à qui tenterait de l’en distraire! Elle

avait fait remettre la chasse, non pas à cause de la pluie, elle n’était pas femme à se laisser déranger par le déluge, mais à cause d’une rage de retraite absolue, son caprice du jour. Ce caprice passerait, et Michel en serait aussitôt prévenu. En attendant, qu’il se tint coi et à distance, ne fût-ce que pour déjouer le baron, qui était au fond de tout cela.

— Il y a sous roche, ajouta Laïta, une intrigue de Bley contre vous et moi. Cela nous est bien égal, mais nous ne devons pas nous laisser rouler par un farceur qui fait le bon apôtre et nous taille des croupières. J’y ai l’œil. Soyez tranquille, et, quand le moment de bouger sera venu, je vous avertirai.

Michel attendait d’être averti, avec l’impatience déses-

pérée du naufragé qui, de son frêle radeau ballotté sur les vagues, regarde si quelque voile ne blanchit pas à l’horizon. Il essayait en vain de bercer son angoisse. Il partait enchâsse; mais, tandis qu’il s’éloignait, peut-être Laïta venait-il le chercher, ou qui sait si la marquise ellemême... ? A cette pensée, il revenait aussitôt en hâte et courait s’enfermer dans sa chambre. Là, les heures s’écoulaient pour lui lentes et douloureuses. Un combat sans issue se livrait dans son cœur. Il se révoltait contre sa destinée fatale. Il fuirait à tout jamais celle qui l’avait perdu. Mais, avant de la fuir, il lui dirait : « Oui je vous aime. Oui, du jour où je vous ai vue, je me suis senti condamné à une torture éternelle. Mais cet amour insensé qui me brise et me déchire est aussi ma joie, ma force, mon bien. Je ne m’appartiens plus. C’est à vous que j’appartiens désormais, à vous seule et pour toujours. Adieu.

Pardonnez-moi. S’il vous faut un jour quoiqu’un qui meure pour vous, que je sois ce quelqu’un, et je vous bénirai. »

Et Morgan écrivait et il brûlait ce qu’il avait écrit, et il écrivait de nouveau, et il passait ses jours à délibérer s’il enverrait les lettres qu’il passait ses nuits à composer. Il avait aussi des accès de résignation : il souffrirait en silence, il se forcerait à fatiguer sa douleur.

Alors, il reprenait son fusil, sifflait Mars et s’en allait battre la campagne, ce pour quoi, disait Brun, il n’a pas besoin de sortir de sa chambre.

Il n’était, d’ailleurs, pas expert dans l’art de dissimuler. Le commandant s’aperçut que son fils « avait quelque . chose ».

— Il s’ennuie, observa Jean Gourme, c’est de jeunesse !

— C’est d’ennui, reprit Brun, et voici ma prescription : Envoyez-le à Paris.

Le commandant si' contenta, pour toute réponse, de hausser les épaules.

Cabonat arriva un matin à Champ-d’ Asile. Il était fort ému. La veille, il avait appris que des rumeurs absurdes couraient le pays, dans lesquelles étaient mélés les noms de Michel, de Bose et de madame de Clérol. Il s'en était allé aussitôt vers le baron, à qui il fit part de ces rumeurs et de l’indignation qu’il en éprouvait. Le baron dessilla les yeux du curé.

— Malheureusement, dit-il, il y a, dans ce que vous me contez là, un fond de vérité. La cloche rend plus de son qu’elle n’est grosse, mais la cloche existe. Notre pauvre ami est amoureux fou de notre chère marquise.

Le curé faillit tomber à la renverse. Que son élève, un gamin à qui il avait vu garder les vaches, un garçQn qu’il tutoyait, qu'il tenait pour son inférieur, et de beaucoup, que Michel se permit d’aimer une Varannel c’était là un crime qu’on ne saurait assez vite ni assez sévèrement châtier.

— Je m’en vais de ce pas, s’écria-t-il, lui parler d’importance ; ensuite, je le mène moi-méme à la gare, je lui prends son billet pour un lieu très-lointain et je ne le lâche pas que je ne l’aie vu, enfermé à double tour de clef, dans uue voiture, oui, de mes yeux vu! Oar à qui se fier désormais, je vous le demande?

Oabonat et son indignation faisaient fausse route. Le plus malheureux, ou plutôt le seul malheureux, était celui qui venait d’ètre traité de criminel. Le crime, si crime il y avait, ne portait que trop en lui-même son châtiment. Michel faisait pitié à voir, même de loin, car on ne le voyait plus autrement, tant il semblait fuir le contact des humains. Voilà ce que démontra le baron, qui ajouta :

— D'ailleurs décidez-le à partir et vous lui rendrez un immense service. Mais, pour Dieu ! ne le brusquez pas. Il a du sang dans les veines, ce garçon-là, et, entre nous soit dit, s’il aime madame de Clérol, il n’a qu’un tort, c’est de n’avoir pas su se faire aimer d’elle. Mais cela, personne, ne l’a jamais su. La, ne vous fâchez pas. Un chien peut bien regarder un évêque, et Michel Morgan vaut pourtant le vicomte de Laita, que diable !

— Oh ! monsieur le sous-préfet, comment pouvez-vous comparer...?

— Eh bien, c’est vrai. Je ne devrais pas comparer uu

brave garçon avec un drôle. Mais laissons cela. Je connais précisément un jeune homme, le neveu d’un ami à moi, de M. Bergheim. Vous connaissez M. Bergheim?

— Non.

— N’importe. Donc, le neveu de mon ami s’en va faire un grand voyage en Italie, en Orient, je ne sais où encore, et il cherche un compagnon de route. Envoyez-lui Michel. Seulement, Michel voudra-t-il partir?

— Il faudra bien qu’il veuille !

— Mou bon curé, on ne veut jamais ce qu’il faut qu'on veuille. Désirez-vous, pour quelque temps au moins, éloigner Morgan du pays?

— Vous me le demandez?

. — Alors, allez doucement. Pas un mot sur madame de Clérol. Et, tenez, parlez plutôt au commandant. Il est inquiet de la sauté de son fils, je le sais par Firmin. Croyezmoi, ne vous servez absolument que de l’argument de la santé. Et, quand vous aurez chauffé le fer, j’irai moi-même le battre. C’est convenu?

Après quelque résistance, Cabonat finit par s’engager à suivre de point en point les instructions du baron, dans le jugement de qui il avait une confiance implicite. D’ailleurs, il inclinait par tempérament vers les voies faciles de la mansuétude; puis il y avait, dans son cœur de vieillard, une tendresse très-grande pour cet enfant de prédilection, ce Michel contre qui l’on n’était si irrité que parce qu'on l’aimait plus qu’un autre. Le curé arriva donc à Ohainpd’ Asile, très-ému, mais d’inquiétude, d’affliction, et non plus de colère.

A la proposition qu’on le chargeait de transmettre à Mi-

chel, le commandant fit un haut-le-corps, suivi de plusieurs objections. La vérité était qu’à l’idée de se séparer du petit, il se sentait froid au cœur. De cela, il ne dit rien, il eût été honteux de sa faiblesse, et ce fut de sa voix la plus rogue que, tout en lançant des nuages de fumée plus épais qu’à l’ordinaire, il parla de la cherté d’un voyage si lointain et, en somme, d’un voyage quelconque, de l’imprudence qu’il y avait à faire courir le monde à un garçon destiné à être un campagnard.

— Je ne suis point un ladre, ajouta-t-il, et je m’en vante ; mais mes écus ne font pas un si gros tas, que je veuille les jeter aux oiseaux, à la façon des Anglais, qui ne sont heureux que sur les grandes routes. Mais nous, le peu d’argent que nous avons, c’est àja française que nous le dé- * pensons. Encore si vous aviez causé de cela il y a un an, j’aurais peut-être dit : Amen. Mais, en ce moment, votre idée tombe tout ce qu’on peut de plus mal. Je viens justement de m’entendre avec Gabriel pour replanchéicr les deux granges. Voilà ensuite le marais du comte de Loirol qui est à vendre, et, moi qui n’ai point de marais, je ne peux laisser échapper cette affaire. Par-dessus le marché, pas plus tard qu’hier, j’ai écrit à Jeandin que je prenais sa barrique de saint-émilion. Voulez-vous que je renvoie les charpentiers, que je contremande la barrique, que je retire mon offre au comte de Loirol? Voyez-vous, monsieur le curé, je n’ai jamais eu qu’une parole, moi ! Demandez-le à Jean Gourme. D’ailleurs, Michel se remettra. C’est le coup qu’il s’est donné qui le taquine, rien de plus. Je suis sûr qu’il n’a pas envie de voyager.

Sur ce dernier point, le commandant avait raison. Il le

LA MARQUISE I)E CIÉROL 265

vit bien lorsque, vaincu par la logique de Cabonat. étayée de l’expérience dé Rley et convaincu par la mélancolie croissante de son (ils, il signifia à celui-ci qu’il eût à faire immédiatement ses paquets. A cette nouvelle, Michel, qui venait précisément de prendre un grand parti et de se décider sans rémission à quitter le pays, fut atterré.

— Pourquoi partir?

Il n’éprouvait aucun désir de visiter l’Italie, ni la Grèce, ni encore moins l’Égypte. Les ruines et les musées lui étaient parfaitement indifférents. Il avait passé l’âge de la curiosité. D'ailleurs, il ne choisirait pas pour s’en aller le moment où la chasse commençait. .

— Pour ce que tu rapportes cette année, interrompit le commandant, tu peux bien mettre ton fusil au crochet.

Michel rougit. Le peu de gibier qu’il tuait, il l’envoyait à Varanne à l’insu de tout le monde, excepté du petit Cloux, son messager, et de Barlot, lequel s’était érigé en intermédiaire entre le petit Cloux et le garde-manger du château.

Le commandant se mit à raisonner. Il n’était pas grand dialecticien, mais il se servait des arguments par lesquels Cabonat et le baron l’avaient combattu. A ces arguments de seconde main Michel répondait précisément ce qu’avait répondu son père. Celui-ci fut vite fatigué de discuter.

— Bref, dit-il, il faut que tu partes. Tu as besoin de changer d’air. Tu es malade.

— Malade! moi? Je me porte parfaitement. Jamais je ne me suis si bien porté.

— Alors, c’est que tu t’ennuies.

— Je ne m’ennuie pas. Qui donc a pu prétendre que je m’ennuyais ?

— Il n’y a, parbleu! qu’à te regarder pour voir que tu as quelque chose qui te tracasse. Mon Dieu! ne t’en défends pas. C’est très-naturel que tu veuilles voyager un peu.

— Mais je vous répète que je ne veux pas voyager.

Au fond, le commandant eût été ravi de garder son tils auprès de lui ; mais il se sentait irrité par la résistance qu’il rencontrait à un projet dont il avait eu lui-méme tant de peine à admettre la convenance. Il se fâcha donc.

— Tu ne veux pas? s’écria-t-il. Tu ne veux pas? Et si je veux, moi?

Michel regarda son père.

— Vous me renvoyez de chez vous? demanda-t-il.

En même temps qu’un flot de fumée, un énergique juron sortit de la bouche du vieux soldat.

— Çà, reprit-il, ne fais pas l’âne! Ce que j’en disais, c’était pour ton bien. A présent, je ne me mêle plus de rien. Tu n’as qu’à t’expliquer avec eux.

— Avec eux?

— Eh oui ! Crois-tu que cela m’amuse, que tu partes ? Mais ils sont là à me boire le sang depuis troisjours.

-Qui?

— Qui? qui? Le curé, parbleu! et puis le sous-préfet, qui, ce matin...

Michel ne laissa pas achever la phrase.

— De quel droit, fit-il, M. le sous-préfet prétend-il me diriger? Ah ! il veut que je voyage, il croit bon que je m’en aille, il me chasse de chez moi ! Eh bien, qu’il me fasse

— n'Q't'^aÇ hy C -epg lr>

prendre par ses gendarmes! Ne riez pas, c’est très-sérieux, ce que je dis là.

— Comment diable veux-tu que je- ne rie pas quand je t’entends déraisonner de la sorte? Du temps que j’étais professeur d’escrime, j’avais un élève qui se fâchait toujours contre le plastron. Tu es comme cet élève, toi. Insulter le sous-préfet, parler de gendarmes ! Cela a-t-il le sens commun?

— Où avez-vous vu le baron? reprit Michel.

— Où veux-tu que je l’aie vu, répliqua le commandant, si ce n’est ici ?

— Et que venait-il faire ici?

— Parbleu ! nous saluer en passant, casser une croûte avec nous. Il a beaucoup regretté de ne pas te rencontrer. Il a demandé si tu savais que c’est pour demain la grande chas§e à cheval. A tout hasard, il m’a recommandé de te prévenir de la part de la marquise. Ensuite, nous avons causé de toi. Il m’a demandé ce que je pensais de l’idée de te faire voyager. Il pense que c’est une bonne idée, puisqu’elle vient de lui. Voyons, sois tranquille, on n’en parlera plus!

Et le commandant sortit en bougonnant et s’en alla dans le jardin exhaler, avec la fumée du tabac, les bouffées de sa colère, furieux contre ceux qui l’avaient contraint de s’exposer à la défaite qu’il était enchanté d’avoir subie.

Jour de révolte que celui-là. Tandis que, pour la première fois de sa vie, Michel rompait avec ses habitudes d’obéissance filiale passive, Barlot essayait de s’insurger contre Laïta. Mais celui-ci, froidement:

— Je crois que vous vous permettez de discuter!

— Monsieur le vicomte, gronda le garde, je ne discute pas; je refuse. Jamais elle ne voudra.

— Et pourquoi ne voudra-t-elle pas?

— Mentir autant que cela? C’est impossible.

— Qui parle de mentir? Qu’elle ne dise rien, et pendant quelques jours seulement. Voilà tout ce qu’on lui demande. Au reste, il faut qu’elle veuille; ainsi...

— Et si, moi, je ne veux pas ? interrompit Barlot.

Laita parut contempler le garde, comme il eût fait d’un

objet curieux.

Puis, tranquillement :

— Je n’ai plus besoin de vous, dit-il. Allez'

Barlot ne bougea pas.

— Allez! répéta le vicomte d’un ton péremptoire et en désignant la porte.

— M. le vicomte n’est pas juste ! murmura le garde.

— Vraiment! vous trouvez que je ne suis pas juste ? Eh bien, maître Denis, la justice le sera. Le procureur impérial aura beaucoup de plaisir à connaître de votre petite affaire. Vous savez, sans doute, ce qu’il y a au bout de vos gentillesses. Je me reproche aussi de n’avoir pas encore édifié mademoiselle Rose sur l’exactitude du roman dont vous vous êtes fait le héros. Décidément, j’ai de grands torts à réparer.

Tout en parlant, Laita regardait Barlot d’un œil railleur et balançait nonchalamment le fauteuil au dossier duquel il était accoudé.

— Ah ! ah ! continua -t- il, je ne suis pas juste. Mais je vais le devenir. Rassure-zvous. Je vais le devenir.

LA MAROriSE DK CLÉROt

Ce persiflage exaspéra le garde, qui, frappant la table d’un violent coup de poing :

— Il ne faut pas, s’écria-t-il, que M. le vicomte s’imagine me faire peur !

— Sortez !

Malgré son laconisme, cette réponse était, paraît-il. grâce au ton dont elle fut dite, pleine d’arguments très-concluants, car Rarlot changea aussitôt de manières.

— Je demande pardon, reprit-il humblement, à M. le vicomte. Mais j’aurais une proposition à lui faire.

Laïta ne jugea pas à propos d’exiger de plus amples excuses.

— J’écoute, répliqua-t-il.

— Je ne demande qu’une chose, moi : c’est d’en finir avec ce Morgan de malheur. Je vas le trouver, et je le démolis si bien, que pas un mège ne puisse en recoller les morceaux.

— C’est là votre proposition?

— Est-ce que M. le vicomte n’en est pas content ? Elle terminera les difficultés.

— Oui, à commencer par celle que votre col éprouve sans doute à porter votre tète. D’ailleurs, n’avez-vous pas déjà joué ce jeu-là avec M. Morgan? Eh dame! le démoli n’a pas été lui. Il vous a surpris, dites-vous? Hum! Soit. Mais je parie que, si vous lui cherchez querelle, il vous surprendra tout comme la première fois. Ensuite, je ne veux pas de mal à ce jeune homme, ni à personne, entendez-vous? Que diable! il y a des choses qu’on fait, mais sur lesquelles on ne consulte jamais les autres. Vous m’avez averti. Je vous avertis, moi, que, si vous touchez à

270 LA MARQUISE LiE CLÉROL

M. Morgan, je vous dénonce. Non, non ! pas de violence, pas de mélodrame. Je vous ai dit ce qu’il fallait faire. Faites-le! Une simple plaisanterie! Un tour que vous arrangez, avec votre amoureuse, pour jouer à votre rival. Ce n’est pourtant pas la mer à boire!

— Mais c’est une sale pilule à avaler. J’ai déjà parlé à Félicie. Cela me bouchait le gosier.

— Un verre de vin vous le rouvrira. Qu’avez-vous dit à Félicie?

— Ce que M. le vicomte m’avait commandé de dire : que Rose était la maîtresse de l’autre.

— Et qu’a répondu Félicie?

— Qu’elle le savait. C’est un mensonge. Elle ne le savait pas, puisque ce n’est pas vrai! Je l’aurais étranglée. Ah! elle me le payera, d’avoir dit qu’elle le savait!

— Eh bien ! eh bien !

— C’est que je l'aime, cette fille! M. le vicomte ne comprend pas cela. Mais elle n’aurait pas de souliers, elle ferait le bois mort, que je l’aimerais tout de même. Et dire alors que c’est moi qui vais mal parler d’elle et l’obliger, elle, à...

Laita fit un geste d’impatience, et, interrompant brus quemcnt ie garde :

— Je n’ai pas le temps, dit-il d’écouter vos jérémiades. Encore une fois, que Rose ne démente pas le bruit de son intrigue avec l’autre, comme vous l’appelez, qu’elle quitte le pays pour un mois ou six semaines au plus, et je vous garantis que vous l’épousez. Marion sera trop heureux de se débarrasser d’une fille compromise et de trouver un

pendre qui aura une plare superbe et vingt-cinq mille francs en argent comptant.

— M. le vicomte n’avait d’abord parlé que de vingt mille francs ?

— Eli bien, j’ai dit vingt-cinq mille, et je ne m’en dédis pas. Vous n’avez qu’à vous baisser pour les prendre. Maintenant, vous êtes parfaitement libre de ne pas vous baisser. Mais essayez d’aller chez votre belle, quand je lui aurai dit ce que vous êtes et ce que vous savez. Nous verrons comment elle vous recevra.

— M. le vicomte n’a pas d’autres ordres à me donner ?

— Non. Seulement, rappelez-vous qu’il faut qu’elle veuille.

— Oh ! pour vouloir, elle voudra ! Elle ne demande, qu’à se venger. Et voilà encore ce qui m’enrage le plus ! Enfin, ajouta Rarlot d’un ton résigné, puisque M. le vicomte ne voit pas d’autre moyen !

Et, réveillant d’un grand coup de pied son chien qui dormait sous la table, il sortit lentement de la chambre.

Bans la soirée, Laïta dit à Adrienne :

— J’ai, comme vous le savez, beaucoup d’amitié pour M. Morgan, et je serais désolé de lui nuire. Mais, en conscience, je ne puis vous détourner de prévenir M. Marion des bruits fâcheux auxquels donne lieu la conduite plus que légère de sa fille. Votre avis est bien que Rose — elle s’appelle Rose, n’est-ce pas? — quitte le pays pour quelque temps ? C’est là un avis très-sage, très-charitable et qui doit être suivi !

Ce fut un mot d’Olga, un seul mot qui détermina Laïta à frapper un coup décisif. Pendant le dîner, Blev, parlant

de sa visite à Champ-d’Asile, raconta incidemment que Michel allait très-prochainement partir en voyage.

— Vraiment? fit madame de Clérol avec une intonation qui surprit, parait-il, tous les convives, sauf le vicomte, car tous les convives, sauf le vicomte, regardèrent d’un air étonné madame de Clérol.

Ce vraiment fut la cause des conversations de Laïta, d’abord avec Barlot, ensuite avec mademoiselle de Balaguier. D’ailleurs, sur la nouvelle que le baron s’était rendu à Champ-d’Asile, le vicomte s’était hâté d’expcdier un billet prest'è à Michel. Celui-ci dit à son père :

— Notre sous-préfet est vraiment trop bon d’avoir pris la peine de m’informer que la chasse aurait lieu demain. J’étais bien sûr d’être averti par mon ami le vicomte !

Le temps était couvert et le chasser fut bon. Le dix cors commença par se faire battre, pendant plus de trois heures, puis il partit en plaine et s’en alla, après un débuché de deux lieues, finir dans un des étangs de Bressy, où il eut l’honneur d’étre servi par le baron. Le baron s’était piqué d’amour-propre, et, son cheval aidant, un des meilleurs chevaux des écuries de Varann'e, il arriva le premier à l’hallali, suivi de près par Olga, qui, elle-même, ne précédait Laita et Michel que de cinq à six longueurs. Puis accouraient à bride abattue quelques officiers de cavalerie,

cantonnés dans les environs et conviés à la chasse, à qui leurs chevaux barbes avaient donné l’avantage en forêt, mais, en rase campagne, rapidement distancés par le sang anglais. Plus loin, Henri se débrouillait d’une mare dans laquelle il s’était fourvoyé. Anatole saisissait avec empressement un prétexte pour ralentir l’allure de sa jument et attendait Henri. Enfin, formant l’arrière-garde, venaient, au petit trot, une demi-douzaine de retardataires endurcis : M. de Balaguier le père, le capitaine Poucet, et d’autres, honnêtes gens d’ailleurs, mais suivant les chemins, mettant pied à terre pour ouvrir les barrières, ménageant leurs chevaux et leurs personnes, n’ayant accepté de courre le cerf quali n de n’avoir pas à refuser de manger le diner par lequel devait se conclure la journée. La curée eut lieu selon toutes les règles cynégétiques dont Simon était un rigide observateur. Le capitaine Poucet, M. de Balaguier, et généralement tous ceux pour qui la chasse n’était que le prologue d’un bon dîner, trouvèrent ce s règles bien minutieuses et Simon bien méticuleux. A la fin, ce méchant mot est du baron, chacun ayant reçu son droit, la société eut celui de partir; elle sc remit en route, et, trottant, fumant, causant, sonnant, elle atteignit Varaune à la nuit tombante.

Laïta jeta ses brides à son groom et lui commanda de revenir immédiatement prendre le cheval de M. Morgan. Celui-ci remercia le vicomte avec une effusion disproportionnée à l’obligation. C’est qu’il était heureux : il avai retrouvé Olga. Le matin pourtant, il arrivait au château comme un condamné marche au supplice et s’étant, sur la route, vingt fois demandé s’il ne retournerait pas chez lui.

Mais un bonjour tombé do deux lèvres souriantes, une petite main amicalement tendue, et ses angoisses s’étaient dissipées, sans laisser dans son cœur, tout à l’heure à jamais déchiré, plus de traces que n’en laisse dans les airs un vol d’oiseaux de nuit se dissipant aux premiers feux du jour.

Ce ne fut pas seulement à la chasse, dont l’appareil bruyant et brillant exaltait Olga, mais ce fut au contentement sincère qu’on éprouvait à le revoir, que Michel dut le bon accueil qui le remplit de surprise et de joie. Madame de Clérol venait de passer uue mauvaise semaine. .Elle était mécontente d’elle-méme, et, quant aux autres, personne, autour d’elle, dont elle n’eût fait le tour et qu’elle ne sût pour ainsi dire par cœur. Les éternelles plaisanteries de Henri l’agaçaient. Laïta et Bley avaient assurément beaucoup d’esprit; mais l'esprit, pensait-elle, est la monnaie avec laquelle se fait l’échange des idées et qui, si brillante et si bien frappée qu’elle soit, ne sert de rien à qui n’a pas envie de connaître celle des autres et voudrait encore moins livrer les siennes. Quant au curé et à son autel, un vieil enfant et son hochet. Olga n’avait pas même essayé de reprendre l’entretien effleuré à Champ-d’Asile. Cabonat lui exhibait longuement ses plans pour la restauration complète de l’église, et, en la quittant, lui disait:'

— Vous ne vous ennuyez plus maintenant, n’est-il pas vrai ? Vous êtes heureuse ? i

Elle ne daignait pas seulement répondre non. Elle ne prenait plus plaisir ni à ses chevaux ni à ses chiens. La pluie seule la réjouissait, parce qu’elle lui semblait compatir à sou ennui.

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[.A MARQCISK DK CLKR0L 273

A ces gens qui lui faisaient l’effet de livres lus et relus, elle ne pouvait se défendre de comparer ce jeune homme qui ne possédait ni la gaieté de Henri, ni l’esprit de Laïta, ni la pénétration du baron, ni même l’érudition de Cabonat ou l’usage du monde de Corbier, qui n’avait jamais rien fait ni dit de remarquable, et qui pourtant lui plaisait plus que tous les autres, sans doute parce qu’il ne leur ressemblait pas. Il avait une façon de penser, naïve et chaleureuse, qui la charmait. Son abandon de soi était si sincère, si complet, si sympathique et, de son attitude, de son apparence, de sa conversation, s’élevait comme un violent parfum d’impressions fraîches et printanières,. Seulement, pourquoi n’avoir pas parlé de ltose ? Pourquoi s’être tu sur le sujet qui lui tenait le plus à cœur, alors qu’il prétendait et paraissait vraiment se livrer tout entier? Pourquoi, en la quittant, elle, Olga, avoir simulé un vif regret, quand il courait, de là, à une entrevue plus chère? Cela était mal, très-mal. Il l’avait reconnu luimême, puisqu’il n’était pas revenu à Yaranns. Mais, eulin, à tout péché miséricorde. Madame de Clérol envoya donc le baron auprès de Michel, et, en revoyant celui-ci, elle oublia, pour un instant au moins, son dépit et ses griefs, et Rose et mademoiselle de Ralaguier, et témoigna hautement la joie qu’elle ressentait de trouver un ami.

La journée, d’ailleurs, se passa sans aucun de ces incidents extraordinaires que rêve la folie de l'amour. Celui qui aime est si égoïste, que tout danger couru par celle qu’il aime est le bienvenu. Mais, avec la meilleure volonté du monde, Michel ne trouva aucune occasion de sauver

LA M.UlQüISE DE CLÉROL

Ulga. 11 dut se contenter de la suivre, de la voir, de l’entendre, et il s’enivrait du bonheur d'aimer et de n’être point haï. 11 se sentait si heureux, qu'il croyait rêver. Sa passiou lui dilatait le cœur. Le passé n’existait pas pour lui, ni l’avenir. 11 savourait les délices d’un de ces rares instants où, vainqueur de toute souffrance, l’homme fait halte dans le présent et arrive, par là, à la possession de l'infini. Il écoutait à peine Laita, qui se tint constamment auprès de lui, par l'effet du hasard ou de l'allure des chevaux, ou simplement d'une sympathie de jour en jour plus chaude. Les doctrines et le ton du vicomte ne lais- . saieut pas que d étonner Morgan et souvent de le froisser. Le croyant qui prie au pied des autels n’entendrait pas volontiers un couplet grivois résonner sous les voûtes saintes. Il y avait une dissonance terrible entre les sentiments ou plutôt l'unique sentiment de Michel et la légèreté ironique avec laquelle Laita parlait des femmes et de l’amour. En d'autres temps, le jeune homme eût combattu les théories de son nouvel ami ou peut-être s’y fût-il rangé; mais, dans la situation de cœur où il se trouvait, craignant par-dessus tout de se trahir, il subissait en silence des plaisanteries et des aphorismes qui lui semblaient autant de sacrilèges. Il ne laissait pas, d’ailleurs, que d’être flatté et jusqu’à un certain point conquis par les procédés de ce gentilhomme qui le traitait en ami, et mieux qu’en ami, en égal. Puis, épris comme il l’était, n’aspirant à rien de plus qu’à adorer, sans l’offenser, l’objet de son culte, dominé par un amour qu’il tenail pour également impossible de combattre et de confesser, il eût redouté infiniment un tête-à-tête avec madame de Clérol,

et il était plein de reconnaissance envers Laïta, qui le préservait consciencieusement de ce danger-là.

En môme temps, il fut très-froid avec le baron, dont le vicomte lui avait divulgué les menées et à qui il ne pardonnait pas d’avoir voulu l’éloigner. Il ne possédait pas l’art des nuances que donne l’habitude du monde, et faire mauvaise mine aux gens était contraire à sa nature. Aussi, dans le salut profond par lequel il répondit au cordial <■ Bonjour, cher ami » de Bley, dépassa-t-il la mesure d’une réserve impertinente, et fut-il agressif, solennel et ridicule. Le baron, qui ne se fâchait qu’à bon escient, réprima un sourire et se rapprocha d’Olga, qu’il ne quitta guère durant la chasse. Il se sentait bien d’ailleurs, sur la conscience, quelques peccadilles à l’endroit de Michel, et se reprochait de s’étre fourvoyé jusqu’à donner des conseils à la marquise. D’autre part, l’intimité de Morgan avec Laïta l’intriguait et l’indisposait contre son protégé. Quant à Michel, il n’eut pas plus tôt fait preuve d’impertinence, qu’il s’en repentit.

— Croyez-vous, dit-il au vicomte, que j’aie été trop loin ?

A quoi Gustave répondit :

— Dame ! à votre place, j’hésiterais peut-être à me brouiller avec le futur seigneur de Varanne.

Cela avait assombri Michel, lorsque Olga le pria de rajuster la gourmette de sou cheval, qui s’était décrochée. A cette demande, il ressentit la joie du soldat à qui son général donne uue marque signalée de confiance.

Comme il se remettait en selle :

— A propos, lui dit la jeune femme, j’ai à vous gronder. Pourquoi ne venez-vous jamais nous voir ?

Michel répondit qu’il craignait de déranger.

01ga l’interrompit.

— Déranger qui, je vous prie? Vous ou moi?

— Ah! madame! répliqua d’un ton de reproche bien humble Morgan, qui ajouta : Vous avez maintenant, au château, d’anciens amis.

— Qui doivent, pensez-vous, avoir le pas sur les nouveaux. Eh bien, monsieur Morgan, tout le monde ne pense pas comme vous. Je présume, d’ailleurs, poursuivit madame de Clérol avec un sourire un peu acerbe, je crois même savoir que. vous avez été en dernier lieu fort occupé. Vous ne m’aviez point parlé de vos occupations. Coutez-les-moi donc.

— Très-volontiers. Je me lève, je me couche et, entre deux, je ne fais rien.

— Sauf cependant des visites à ces anciens amis, pour lesquels vous négligez les connaissances récentes telles 4 que moi!

— Des visites à d’anciens amis? reprit Michel en interrogeant, du regard ainsi que de la voix, la marquise.

Celle-ci parut réfléchir un instant ; puis:

— Après tout, fit-elle, nous sommes à cheval. Je puis donc vous achever une question cavalière. Vous vous . rappelez le jour où nous avons chassé ensemble avec tant de succès. Ne répondez pas. Quand môme vous ne vous le rappelleriez pas, vous me diriez que vous vous le rappelez. Ainsi, taisez-vous. Eh bien, ce jour-là, notre expédition terminée, où êtes-vous allé?

— Mais chez mon père.

— Tout droit ?

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LA MA RQOISK DE CLÉIIOL

Michel rougit. Il se souvenait de cette prostration morale dont il avait été subitement saisi. Sa douleur si vive, sa longue promenade angoissée dans les bois, sa répugnance à rentrer au logis, son effroi de subir le contact d’impressions qui froisseraient les siennes, enfin les premières et cuisantes blessures de son amour lui revenaient à la mémoire, et, à la question d’Olga, il se demanda, avec terreur, s’il n’aurait point été deviné. Il eut une attitude et un silence de coupable.

— Mon Dieu ! fit madame de Clérol, vous avez, je le vois, des secrets. Gardez-les!

Et. de sa cravache, elle toucha l’épaule de sou cheval. Mais Michel, sans se rendre compte de l’action énorme qu’il commettait, étendit le bras et saisit la bride du cheval d’Olga. Celle-ci le regarda avec un étonnement très-naturel mais, sans courroux.

— Madame! dit Morgan rapidement et prenant son courage à deux mains, madame! vous ôtes fâchée contre moi et vous avez sans doute raison. Mais ce serait vraiment mal à vous de ne pas me pardonner. Vous’ aviez été très-bonne, très-aimable à mon égard. J’avais pris l’habitude de vous voir souvent, de causer avec vous, de vous confier mes pensées, que je n’ai jamais confiées à personne. Et vous m’écoutiez avec une bienveillance dont je ' sentais tout le prix. Alors, quand vous êtes partie avec votre cousin, avec madame Corbier et avec le vicomte de Laïta, j’ai cru que je ne vous reverrais plus. C’était trèsstupide à moi, j’en conviens. Mais j’ai été bien puni de ma stupidité, car j’ai été si triste, si malheureux, que je me faisais pitié à moi-même. Et voilà pourquoi, au lieu

de retourner tout droit chez mon père, j'ai passé le reste de la journée à me fatiguer bêtement dans la forêt.

— Et, par hasard, reprit Olga, mademoiselle Rose Marion s’v fatiguait aussi bêtement, dans la iorêt!

— J’étais un peu distrait, repartit le jeune homme, et il se peut que je l’aie rencontrée, sans l’apercevoir. Ah! c’est donc Rose, ajouta-t-il, qui m’a vu de loin, me promenant, et elle vous a conté cela? Je n’en suis pas surpris. Elle est bien bonne fille, mais si bavarde!

En levant les yeux sur madame de Glérol, Michel fut étonné du regard scrutateur avec lequel le sien se croisa. D’ailleurs, il ne broncha point. Sa confession était complète. Il n’avait plus rien*à cacher ni à craindre. Olga lui tendit la main, et, d'une voix agitée :

— Monsieur Morgan, dit-elle, si vous n’avez pas d'anciens amis, vous avez d’anciens ennemis!

Puis, sans transition :

— Voilà, poursuivit-elle, notre excellent baron qui se

retourne pour la dixième fois, il va me reprocher de faire la coquette avec vous. Mais il ne m’empêchera pas de vous prévenir que, si vous ne dînez pas avec nous ce, soir, je ne vous pai-donnerai de ma vie. *

(Juand Michel eût répondu ce qu’il pensait, il se fût écrié :

— Paraissez, Maures et Castillans!

Aussi ne répondit-il rien. Heureusement, la marquise mit son cheval au galop. Le ciel était chargé de nuages, mais l’àme de Morgan s’épanouissait dans l’azur.

Si Michel eût imité le baron et se fût retourné, il aurait vu, en arrière de lui, Laita. s’arrêtant auprès de Parlot,

qui s’était rangé pour laisser passer la cavalcade. Le garde se trouvait là par hasard, car Simon et son équipage avaient pris une autre route que le chemin de traverse dans lequel Olga s’était engagée. Ce chemin était si étroit, qu’à peine deux cavaliers y pouvaient marcher de front. Ce n’était donc pas uniquement par discrétion que le vicomte s’était tenu hors de portée de la conversation, qui paraissait très-intime ; l’animation évidente des interlocu teurs, le geste de Morgan retenant la bride d’Olga, avaient singulièrement alarmé Laïta, qui fut très-aise de rencontrer Barlot. Il réclama du garde un service quelconque. Il craignait qu’un caillou ne se fût logé dans un des sabots de son cheval. Tandis que Barlot se baissait :

— Il faut, dit le vicomte, que, d’ici à vingt-quatre heures, l’affaire soit dans le sac, que ltose ait tout avoué à son père et que Marion ait expédié sa fille sur Lyon.

— Et si elle ne veut pas? murmura le garde.

— Eh! dites-lui donc que c’est la seule chance qu’elle ait d’épouser son Morgan. D’ailleurs, la chose vous regarde. Vous savez ce que je vous ai promis. A vous de choisir entre Rose et le bagne. Ah! il sera convenable que Michel trouve, à son retour de la chasse, un billet de Rose, dans lequel il soit question d’un danger qui les menace, lui et elle. Vous exigerez ce billet. C’est entendu, et rappelez-vous que j’ai en poche ma lettre au procureur impérial toute écrite et adressée.

Quand Laïta rejoignit Morgan :

— Eh bien, fit-il, je crois que |e vous ai donné un bon conseil, en vous engageant à attendre patiemment que

I humeur noire de notre < hannante marquise fut dissipée.

— Oui, reprit Michel, et je vous en remercie, et je ne vous remercie pas moins de l avis que je vous dois relativement au baron. Madame de (déroi m’a dit. en autant de termes, que j'avais un ennemi, et, un instant après m'avoir dit cela, elle a nommé cet ennemi. Enfin, je sais que j’ai aussi des amis, ajouta Morgan en serrant la main du vftomte.

O fut pour le jeune homme un mauvais moment, quand au retour il vit Olga, après être descendue de cheval avec l aide du baron, accepter le bras que lui offrit le vert sexagénaire, et gravir, appuyée sur ce bras, les marches du perron. La jalousie est le plus perfide des ennemis, celui dont les surprises sont les plus cruelles et les plus inattendues. Elle a les allures du reptile tapi dans l’herbe, qui se dresse, siffle et mord la main baissée pour cueillir une fleur. Michel était heureux ; il contemplait Olga ; il aperçut le baron; il ne vit plus que lui. 11 sentit une griffe acérée labourer sa poitrine.

Parvenus au haut du perron, Olga et le baron se retournèrent pour considérer le spectacle animé et pittoresque que présentait la cour du château. Les chevaux barbes piaffaient et hennissaient; les chevaux anglais s’étiraient, faisant grincer le cuir desselles; les étriers sonnaient de leur voix argentine la chanson du retour; les chasseurs saluaient d'une dernière fanfare une journée sans péril, mais non sans gloire; dans le fond, à l’arrière-plan, les chiens se pressaient en aboyant à la porte du chenil. Des torches fixées a la muraille projetaient sur les groupes

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confus leur lueur sanglante et inégale. Bley désigna Michel, qui, immobile comme lui, semblait enveloppé dans les plis d’une nappe de feu.

— Il y a, dit-il à Olga, des effets de lumière bizarres. Regardez notre ami. Ne dirait-on pas le cavalier maudit de la légende! Il est toujours très-bien; mais, avec cette apparence farouche que lui prête la flamme, il est vraiment superbe. Il faut absolument que ce garçon-là joue la comédie avec nous. Ah ! j’oubliais qu’il va partir.

— Je ne crois pas, reprit gravement madame de Clérol, qui ne dit point ce qu’elle ne croyait pas, mais s’interrom pit brusquement pour examiner celui dont elle parlait et à qui un petit garçon venait de remettre un billet.

Michel ouvrit précipitamment ce billet, le lut à la clarté des torches, fit un geste de contrariété ou d’inquiétude, et, tournant bride aussitôt se dirigea vers la porte de la cour. Le baron sentit frémir le bras posé sur le sien.

— Eh bien, dit Olga d’une voix vibrante, notre ami a des façons ravissantes de prendre congé !

Et elle rentra dans le château.

Après une pause et en manière de conclusion à une série de réflexions :

— C’estégal, murmura Bley, Gabonat rendra service au jeune homme s’il parvient à l’éloigner d’ici.

A peine hors de la cour, Michel lâcha la bride à Nègre, lequel, se voyant sur le chemin de Champ-d’ Asile, s’élança en cheval qui aspire à la litière et qui ne craint pas la provende. Mais le brave animal était épuisé par les longues fatigues de la journée, et il butta à plusieurs reprises si bien et si bas, que son maître, tout pressé qu’il était

d'arriver, dut, au bout de quelques glissades, le mettre au pas.

La nuit était noire; aucune étoile ne perçait le dôme opaque et surbaissé des nuages; il commençait à pleuvoir; sur la hauteur, les cinq fenêtres du salon de Varanne étincelaient, jetant aux ténèbres et à l’orage le joyeux défi de la lumière, du plaisir et de la vie.

— Ils s’amusent là-bas, pensa Michel; ils rient; personne ne songe à moi ; le baron peut-être, pour se réjouir de mon absence. Mais elle? Mon Dieu! suis-je quelqu’un pour elle?

Et il s’endolorissait à regarder ces fenêtres, qui scintillaient irritantes et railleuses. Il ne se souvenait plus des douces impressions de la journée, déjà oubliées, comme au réveil est oublié un songe. Il ne croyait pas avoir été heureux. La voir au bras d’un autre avait tout flétri. Le venin de la jalousie avait tout empoisonné.

— Michel ! dit une voix qui n’avait assurément rien d’ef" frayant, mais qui, surgissant à quelques pas devant Nègre, fit cabrer le cheval et tressaillir le cavalier ainsi brusquement arraché à ses réflexions.

Mais, se remettant aussitôt :

— Oui, Rose, me voici, reprit Michel.

Et il se rapprocha avec précaution de la jeune fille, qu’il craignait de heurter dans l’obscurité.

— Que vous est-il arrivé? demanda-t-il.

Pour toute réponse :

— La chasse a duré longtemps, observa Rose.

— Elle vient de se terminer. Je n’étais pas encore descendu de cheval quand le petit Cloux m’as remis votre

“X'Oogle

billet, et je suis immédiatement parti. Mais que voulez-vous de moi? Dites vite.

— Vous êtes pressé de retourner là-bas?

— Non; mais...

— Non ? Alors, nous avons le temps de causer.

— Par une nuit pareille? Cela n’a pas de sens. D’ailleurs, on m’attend.

— Et moi donc, ne vous ai-je pas attendu?

— Voyons, Dose, est-ce de ma faute? Est-ce que je savais que vous aviez besoin de mon aide?

— Qui vous a dit, s’il vous plait, que j’avais besoin de votre aide?

— Mais votre billet. Il y est parlé d’un danger.

— Et si c’est vous que ce danger menace?

— Moi?

— Pourquoi pas? Vous-même, ou peut-être une personne à qui vous vous intéressez.

— Ah! Comment? s’écria Michel.

— Vous l’aimez donc bien? siffla Rose.

— Qui?

— Qui? Je n’ai pas, il me semble, à vous l’apprendre; mais, si vous tenez à le savoir...

— Rose! interrompit sévèrement le jeune homme, vous avez un singulier langage. Il se peut qu'on parle ainsi dans tous ces romans dont vous vous êtes rempli la tête. Mais je ne vous comprends pas, et sachez que je ne veux pas vous comprendre. Si c’était pour me débiter toutes ces choses mystérieuses que vous m’avez appelé, ce n’était pas la peine, surtout qu’il fait un temps à ne pas mettre un chien dehors. Mon Dieu, ajouta-t-il d’une voix radoucie,

ce n’est pas pour moi que je crains la pluie; mais vous prendrez froid.

— Vous êtes trop bon, murmura llose, de vous soucier de ma santé.

— Allons! reprit Michel, ne faites pas l’enfant. Vous savez que je me soucie de tout ce qui vous concerne, que je vous aime beaucoup, que vous pouvez compter sur moi comme sur un frère. Je suis sûr que vous avez un secret à me confier. Dites-le-moi donc, et ce qu'il sera en mon pouvoir de faire pour vous, je vous jure que je le ferai. Vous ne me répondez pas? Vous m’en voulez ? C’est vrai que e vous ai parlé un peu durement. Je m’en repens de tout mon cœur. Ainsi, pardonnez-moi et dites ce qui vous pèse, en quoi je puis vous être utile. Rose, quelqu’un vous au" rait-il fait du chagrin ?

Après un instant de silence :

— Pourquoi êtes-vous venu ? s'écria la jeune fille.

Et Michel, s’étonnant de cette question :

— Vous avez mal fait de venir, continua-t-elle avec

véhémence; mon billet n’était qu’une plaisanterie; je voulais vous empêcher de rester au château. Pourtant, je suis bien aise de vous avoir parlé. C’est au dernier moment que je me suis décidée à sortir. Ils me croient à la maison, tandis que vous courez les chemins et que vous m’attendez et que vous me cherchez. C’est que, voyezvous, on m’a tourmentée. Alors, j’ai eu pour, j’ai été lâche, et puis cela m’a paru drôle. En vérité, je ne sais pas ce qui m’a passé par la tête. Maintenant, retournez là-but!

— Ali ! je ne retournerai pas que vous ne m’ayez expliqué...

— Chut ! quelqu’un, iit Rose. Écoutez.

Morgan entendit, à quelque distance en arrière, le gravier de la route bruire sous un pas ferme et régulier.

— Je vous dis de retourner ! reprit Rose à voix basse et précipitée. Je vous expliquerai tout, je vous le promets. Vous avez été si bon pour moi ! Je vous écrirai ce qui in’est arrivé. J’aime mieux vous écrire. Envoyez Jean Gourme demain matin, entre sept et huit heures. Il vous rapportera ma lettre. Adieu ! Je me sauve par le sentier.

— Gardez- vous-en bien! s’écria le jeune homme. Il fait noir comme dans un four. Je ne vous vois même pas. Vous n’auriez qu’à manquer le sentier! Un accident est vite arrivé là. Je ne vous laisserai pas faire une telle folie. — Où est-elle donc ? — Rose ! où êtes- vous ?

Rose avait traversé la haie, frauchissaut la brèche qui formait l’embouchure du sentier, et, sans répondre aux instances de Michel :

— Vous brûlerez ma lettre ! dit-elle.

— Oui, tant que vous voudrez, reprit Morgan en pous- t sant si vivement son cheval, que celui-ci faillit rouler dans le fossé. Mais revenez! continua-t-il, je vous en supplie. Je vous accompagnerai. Pour cinq minutes que vous gagnerez, allez- vous risquer... ? Rose ! Rose !

Il écouta; mais l’eau qui clapotait sur les feuilles, plus loin l’Aulne qui grondait, enflée par les pluies récentes, et, tout près, le bruit des pas d’un homme qui s’avançait rapidement, lui répondirent seuls.

— Elle est partie! soupira-t-il.

Et il reprit au galop la route de Varanne, préoccupé de ce que Rose lui avait ou plutôt ne lui avait pas dit, mais il allait où il rencontrerait Olga. C’était là l’immédiat. Le reste aurait son tour plus tard. Ces fenêtres étinrelantcs ne le narguaient plus, elles lui souriaient.

Cependant, il était à cinquante pas à peine de l’endroit où Rose l’avait quitté, que, d’une secousse brusque comme la résolution qu’il prenait, il arrêta et retourna son cheval. Galoper à la rencontre du passant qui avait effarouché Rose, lui confier Nègre, trébucher dans le fossé, se relever, grimper le talus, franchir la haie, fut pour Michel l’affaire de moins d’une minute.

La pluie tombait perpendiculaire et serrée, une lourde pluie d’automne; les ténèbres étaient encore épaissies, et, à chaque instant, le jeune homme, jeté hors du sentier par la rapidité de sa course, s’enfoncait dans la bourbe gluante d’un champ où glissait sur le gazon détrempé ; mais sa parfaite connaissance de la localité et son instinct de chasseur le ramenaient aussitôt dans le chemin, et, courant de plus en plus vite, il arriva promptement à la rivière, dont, sur une longueur de six cents pas environ, le sentier côtoyait les bords sinueux. Il fut étonné de n’avoir point encore rattrapé Rose.

— Elle n’a pas non plus perdu son temps, pensa-t-il ; en tout cas, elle n’est pas loin.

Et il redoubla de vitesse. Il essaya d’appeler, mais sa voix se perdit dans celle de l’eau, qui roulait avec un fracas étourdissant. D’ailleurs, à quoi bon appeler? Il fallait atteindre Rose, l’atteindre immédiatement. Le sentier était étroit, contourné, échancré, horriblement dan-

gereux. Michel se sentait envahi par une inquiétude mortelle qui le précipitait en avant, à travers le péril et l’obscurité. Il ne courait plus, il bondissait. Il ne s’apercevait pas que les branches lui fouettaient le visage, que le pied lui manquait, qu’en se raccrochant à un buisson il se déchirait les mains. Tout à coup il s’arrêta, épouvanté. Il se trouvait de nouveau en plein champ; à gauche, il entendait l’Aulne s’enfuir en mugissant; sur la droite, il voyait briller les vitres des maisons du village ; le mauvais pas était donc déjà franchi. Michel n’en croyait pas ses sens, et pourtant cela était.

— Ah ! s’écria-t-il, c’est impossible que je ne l’aie pas rattrapée !

Machinalement et d’une main fiévreuse, il essuya son front ruisselant de sueur et de pluie. Il réfléchit un instant, puis il revint sur ses pas, plus lentement cette fois, s’arrêtant, appelant, regardant comme s’il eût pu percer la muraille d’ombre qui se dressait autour de lui, et se débattant en vain contre l'impitoyable nuit. Il frôlait les broussailles, il se heurtait aux arbres; il ne les voyait pas. Quelques pâles lueurs lui semblaient s’agiter à la surface du torrent sur lequel il se penchait et qui passait, hurlant une clameur profonde et sinistre. Michel s’acharnait avec la frénésie du désespoir, à vaincre les ténèbres qui l’enveloppaient. Ses yeux et son esprit s’épuisaient en efforts intenses et stériles. Il éprouvait des éblouissements, des hallucinations. C’était un cri qu’il entendait. C’était une forme que charriaient les eaux. Il s’élança dans la rivière; mais il ne saisit que les flots; la vision s’était

évanouie; il faillit périr. L’arbre auquel il se cramponna,

L \ MARQUISE DE CLÉROL

un bouleau déraciné, avait été poussé vers la rive par un remous, et devait s’en détacher au moindre choc. En un clin d’œil, Michel fut entraîné, empSrté, roulé comme une épave. Il se dégagea par un violent effort et quelques brassées le ramenèrent vers une berge à laquelle pendaient des lianes, dont il s’aida pour reprendre pied. Malgré le danger qu’il venait de courir, il sauta de nouveau à l’eau, victime encore cette fois d’une illusion. Mais, quand il voulut revenir, i I sentit que ses forces ie trahissaient; ses vêtements l’alourdissaient et l’entravaient; ses bottes de chasse, deux démons qui le tiraient au fond avec une violence comre laquelle il ne pouvai 1 plus lutter. Il était perdu s’il ne se fût laissé aller au lil du courant. L’Aulne était si haute, qu'elle coulait jusqu’à ras de ses bords et qu’à l’un de ses méandres, le sol étant plus bas, elle se déversait sur un pré. Ce fut dans ce pré que Morgan parvint à s’échouer.

En une seconde il fut debout. Il s’orienta. A la disposition et à l’éclat des lumières, il .reconnut aussitôt qu’il était revenu près du village, à quelques pas de l’endroit où, tout à l’heure, il avait fait halte et d’ou il était reparti pour parcourir uue seconde fois le sentier. Sans s'arrêter à reprendre son souille, il se mit à courir, se dirigeant droit sur une fenêtre qui brillait à l’extrême gauebe, séparée des autres par un large espace obscur, et qui appartenait évidemment à une maison isolée. Parvenu aux confins du pré, il donna dans uue clôture entrelacée d’épines; il eut du mal à enjamber cette clôture et tomba dans un jardin qu’il traversa rapidement, sans souci des laitues qu’il écrasait et des choux qu’il décapitait, il chercha en

tâtonnant et trouva une porte à claire-voie qu’il poussa; il franchit une route, et, arrivé enfin à la fenêtre qui lui avait servi de phare, il se colla aux barreaux qui la protégeaient; il plongea avidement scs regards dans l’intérieur d’une pièce assez vaste, une cuisine, dont un de ces grands feux, privilèges des contrées boisées, illuminait les moindres recoins. Les seuls occupants de cette pièce étaient uue vieille femme, courbée sur un vieux linge qu’elle restoupait de ses doigts tremblants, et un homme de haute taille, à la chevelure crépue et grisonnante, qui, les coudes sur les genoux et la tête dans les mains, contemplait stupidement le brasier, dont le pétillement se mariait au tic tac bruyant d’une pendule rustique. Michel frappa du poing le châssis de la fenêtre. Il était trop agité et trop essoufflé pour mesurer ses coups. Les carreaux volèrent en éclats. Une Ogure hagarde, éclairée en plein par la flamme, apparut à la servante, qui poussa un cri de terreur, et à Marion, qui, avec une imprécation, sauta sur son fusil appuyé contre la caisse de la pendule.

Morgau voulut se nommer, mais il avait couru si vile, qu’il ne pouvait parler. Il se vit mis en joue; il fit un ht nd de côté et s’effaça contre la muraille, pressant de ses mains sa poitrine haletante, cherchant à hâter l’instant où il articulerait un son intelligible et se ferait reconnaître de Marion, dont il entendait la colère s’exhaler en menaces et en injures. Mais sa stupéfaction fut grande lorsqu’il comprit qu’il avait été parfaitement reconnu, que c’était à lui que s’adressait les épithètes de misérable, de bandit, de brigand, et que c’était bien sur lui, Michel,

que le forestier regrettait de n’avoir pu décharger le fusil dont les canons passaient à travers les barreaux de la fenêtre.

Évidemment, il y avait là un malentendu que deux mots d’explication dissiperaient; mais Marion était trop exaspéré pour écouter même deux mots. Le temps d’ailleurs pressait, et il ne s’agissait pas d’en perdre la moindre parcelle en explications. Morgan s’élança et, d’un effort, arracha l’arme des mains du forestier.

— C’est bien, dit celui-ci d’une voix rauque; à présent, il no te reste plus qu’à m’assassiner.

Et il se croisa les bras, dans l’attitude sombre d’un homme qui eût réellement attendu le coup fatal.

— Vous êtes foui s’écria Michel, car du diable si... Enfin, nous verrons cela plus tard. Savez-vous ce qui arrive ? Votre fille ? Rose ?

A ce nom de llose, Marion saisit et secoua les barreaux comme s’il eût voulu les briser.

— Ah! hurla-t-il, tu oses me parler d’elle ! Tu viens la chercher jusque chez moi! Va-t’en! va-t’en !

Et, levant ses deux poings fermés, il se répandit en malédictions sur sa fille et sur le misérable qui l’avait perdue

Michel comprit aussitôt de quel crime il était accusé ; il vit en même temps que toute discussion avec le forestier était actuellement impossible et que, duràt-il la nuit entière, un dialogue à travers ce carreau brisé ne mènerait à rien. Il essaya donc de pénétrer dans la maisou. Il ‘ n’eut qu’à pousse/ la porte; il traversa rapidement le cor-

ridor, et il entra dans la cuisine comme Marion s’écriait qu’il voudrait que Rose fût morte!

— Morte? Ah! père Marion! supplia Michel, en ce moment, voyez-vous, ne souhaitez pas de telles choses !

Le forestier se retourna avec un cri terrible. L’accent du jeune homme l’avait traversé de part en part. Il regarda Michel qui était nu-téte, les cheveux tombant sur le front en mèches plaquées, une joue saignante, les vêtements déchirés et souillés de vase. Il trembla, son visage se couvrit d’un pâleur mortelle, et, s’appuyant à la table :

— Pourquoi dis-tu cela ? demanda-t-il.

La servante rentra en sanglotant.

— Mademoiselle Rose n’est pas dans sa chambre, fitelle. J’en viens. Ah! seigneur Dieu! sortir par une nuit pareille !

— Où ost-elle? où est-elle ? balbutia Marion.

— Je ne le sais pas; mais je l’ai rencontrée sur la route. Elle m’attendait... C • n’est pas ce que vous croyez. Père Marion, je vous jure que ce n’est pas ce que vous croyez. Elle voulait me parler, voilà tout. Ensuite elle est retournée par le sentier.

— Par le sentier ? interrompit Marion d’un ton d’épouvante. Tu te trompes, tu auras mal compris. Ah ! mais alors, ma pauvre petite Rose... Mon Dieu ! mon Dieu !

— Je suis descendu de cheval, reprit le jeune homme, et j’ai couru après Rose. Malheureusement, j’avais perdu du temps, et je ne l’ai pas rattrapée. Elle se sera peut-être égarée dans les prés, ou bien elle aura regagné la route sans que je m’en aperçoive. Maintenant, une lanterne! Vous, appelez le monde ! J’y pense. Au château, il y a des

torches. Faites-les chercher. Allons, en route! Du courage, père Marion ! J’ai bon espoir. Nous la retrouverons et elle rira bien de notre peur. Vous verrez que nous la retrouverons.

Morgan avait-il vraiment bon espoir ? Cela est incertain. Ce qui est certain, c’est qu’on ne la retrouva jamais. Le corps de la jeune fille avait sans doute été entraîné, par la crue énorme des eaux, dans le grand fleuve où se jette l’Aulne, et du fleuve dans l’Océan. Marion mit un crêpe à son chapeau ; le bal qui devait avoir lieu à Varanne fut renvoyé de huit jours ; Laita plaignit Michel ; Henri et Anatole l’envièrent; Adrienne se rengorgea. Elle l’avait bien dit. Bley fut furieux, Corbier affligé, madame Corbier navrée, Cabonat atterré. Le conseiller général démontra, dans des périodes ronflantes et par des récits tirés de sa double expérience d’homme du monde et d’homme public, que ces choses-là se voyaient tous les jours. Ces choses-là, c’était qu’une femme se tue parce que son amant ne veut pas l’épouser.

— Pour moi, disait-il, et le moi de Médée n’était pas plus superbe que le moi de M. de Balaguier, pour moi, j’en demande humblement pardon à M. le curé; mais je ne saurais refuser quelque estime à celle qui, réduite à choisir entre le déshonneur et la mort, choisit la mort. J’ose espérer qu’en pareil cas, j’en ferais autant.

Madame Corbier ne se demandait pas comment M. de Balaguier pourrait jamais se trouver dans la situation d’une femme que son amant ne veut pas épouser ; elle se contentait d’admirer le grand cœur de son cousin. Laita ou un autre émettait une objection, et le débat s’enga-

geait. Ce qui était sujet de discussions au château, fut dans les villages occasion de disputes. Il y eut, dans les cabarets, en l’honneur de la mort de Rose, plus d’un verre cassé et plus d’une tête fêlée. Michel ne manquait pas d’amis qui soutenaient que Rose s’était détruite elle-même, tandis que les autres, et l’opinion inclinait naturellement vers ceux-là, prétendaient que ces sournois de Morgan avaient une Hère chance d’être protégés par le gouvernement.

Olga revint très-sombre, très-irritée contre le genre humain, de la visite de condoléance qu’elle fit à Marion. Décidément, elle avait été trompée par des semblants de franchise. Le sort de Rose excitait sans doute sa pitié, mais bien moins que la duplicité de Michel n’excitait sa colère. Elle en voulait presque à cette jeune fille qui avait eu la simplicité de croire à l’amour, d’avoir la foi et de ne pouvoir survivre à la perte de cette foi. Elle, Olga, ne croyait pas à l’amour, elle n’y avait jamais cru, elle n’y croirait jamais; mais, pendant quelques instants, l’amitié lui avait paru un peu plus qu’un mot, et elle avait été assez folle pour s’imaginer qu’il pût exister quelque part un cœur loyal, sincère, capable de vérité et d’affection. L’amitié n’était donc bien qu’une chimère, la vérité qu’un mirage, ce monde qu’un décor où tout est apparence et mensonge. Elle savait cela dès longtemps: elle savait dans quel mé-

pris il faut tenir l’étalage des sentiments dont s’affuble l’égoïsme, et sous lesquels se masque l'impuissance du cœur. Pour une seule fois qu’oubliant sa science, elle avait cru... à quoi? elle l’ignorait elle-même, mais enfin à quelque chose qui ne fût pas une illusion, ou à quelqu’un qui ne fût pas un acteur, elle était punie de sa faiblesse. Laita valait encore mieux, que les autres; lui, au moins, il ne visait à tromper personne. Il n’y a pas de crime qu’elle n’eût pardonné à Michel; mais ce qu’elle ne lui pardonnait pas, c’était de se sentir par lui replongée, plus profond que jamais, dans sa défiance et dans son incrédulité.

Puis elle se rappelait les avis du baron. Serait-ce à cause d’elle que Rose aurait été délaissée ? Cette idée lui était odieuse et se tournait en une haine étrange contre celui qui la provoquait. Elle rencontra sur son chemin deux paysans qui lui semblèrent la regarder d’un regard singulier. Ils la saluèrent, comme les paysans la saluaient toujours, avec un empressement qui n’était que gauche, mais qui lui parut hostile et sombre. Et elle, qui trouvait du piquant aux médisances de salon dont elle était l’objet, que réjouissaient les méchancetés dites sur elle, qui se faisait un jeu d’exciter, par ses allures exagérées à dessein, les saintes indignations des Adrienne, elle baissa in volontairement les yeux devant ces deux rustauds h la contenance embarrassée, et elle sentit au cœur la douleur âcre que produit la morsure de la calomnie. Seulement, était-ce bien la calomnie, ce serpent, qui la poursuivait de son sifflement ironique? N’avait-elle à se reprocher que d’avoir été imprudente peut-être, et légère ? Le crime commis

à cause d’elle, ne l’était-il point par elle ? Et ne serait-ce pas le remords, cette angoisse indéfinie, qu’elle fuyait de toute la vitesse du cheval dont la course folle lui semblait encore trop lente ?

Elle eût été bien surprise et prodigieusement indignée, si elle avait entendu le nom que Bley donnait tout bas à cette angoisse.

— Elle l’aime donc, se dit le baron, qu’elle prétende ainsi et qu’elle croie le détester ? Elle, qui ne se soucie jamais de ce qui concerne les autres, n’est aujourd’hui préoccupée que de ce que fait Michel et de ce qu’il pense. Tout est pour elle prétexte à parler de lui directement ou indirectement, avec une colère que rien d’apparent ne justifie. Ou voit qu’elle est travaillée par un dépit secret dont elle se venge sur nous, qui en sommes pourtant, Dieu sait, assez innocents. C’est Corbier, dont elle raille la familiarité compromettante avec les gens de campagne. C’est notre pauvre curé, qu’elle félicite de la belle conduite de son élève. C’est moi, qu’elle remercie d’avoir introduit chez elle celui qu’elle appelle mon protégé! Hum ! elle a une mémoire flexible ! Puis, tandis qu’elle maltraite les uns, charmante avec les autres, pleine de prévenances pour mademoiselle de Balaguier, qu’elle ne peut souffrir, traînant après elle, où qu’elle aille, Laïta, qui, lui, par exemple, sait bien où il va et où il la mène ! Ah ! cet animal de Michel avait un beau jeu ! il a passé là au vicomte une belle main ! ajouta Bley, à qui le calembour qu’il venait involontairement de commettre fit hausser les épaules.

Un changement notable s’était, en effet, produit dans la

manière d'Olga à l’égard de Laïta, désormais pour elle l’unique représentant de la sincérité, de la seule vertu à l’existence de laquelle elle crût encore chez les hommes, madame de Clérol comprenant qu’elle n’aurait qu’un mot à dire ou à laisser deviner pour être vicomtesse de Laïta, et ce mot, on l’attendait, sans guère l’espérer, tranquillement, avec une patience insouciante et d'un cœur parfaitement serein. Le vicomte n’était pas un hypocrite ; il n’afïïchait pas une sensibilité, une délicatesse d’impressions, de sentiments, des émotions qu’il ne ressentait pas. Elle aimait cet amoureux qui niait l’amour. N’avait-il pas déclaré qu’il n’épouserait jamais qu’une femme qui lui plairait et qu’il s’arrangerait de façon que la femme qui lui plairait fût riche ? Il était aux trois quarts ruiné de fortune, et, à entendre Bley, de réputation tout à fait. Mais il ne se faisait pas autre qu’il n’était, et, si jamais Olga et lui arrivaient à se confier mutuellement le soin de leurs bonheurs réciproques, ce serait là un marché qu’avec l’amer et superbe dégoût dont elle était saisie madame de Clérol se résignerait à conclure.

En constatant l’étendue du terrain qu’il gagnait, Laïta se consola donc promptement de la mort de Rose. Il en avait d’abord été un peu chagrin, mais surtout très-contrarié. Barlot lui causait un tracas sérieux. Le. désespoir qui, chez certaines natures, se traduit en affaissement, no connaît chez les bétes féroces qu’une forme : l’exaspération. Le garde était devenu ingouvernable, il voulait quitter le pays, il réclamait à grands cris le salaire promis que, pour le moment, le vicomte ne pouvait lui payer. Souvent il revenait ivre de quelque cabaret où on le

voyait, sombre et taciturne, chercher l’oubli de son malheur. Il arrivait de là, la menace à la bouche, et n’étant plus, comme auparavant, contenu par la crainte que Laïta avait cessé de lui inspirer. C’étaient des ‘éclats d’avidité déçue et de douleur sauvage. 11 se vengerait! Il mettrait le feu au château. Le vicomte n’avait pas peur que Barlot mit le feu au château, mais il redoutait les confidences du buveur, ses propos de cabaret, les paroles imprudentes de l’homme pris de vin. En somme, il trouvait urgent de se débarrasser de son instrument désormais très-dangereux, et il écrivit à Bousquet, le priant de trouver, n’importe à quel prix, et d’expédier sans délai à Briancourt les vingt-cinq mille francs destinés à solder le silence et le départ du garde.

A l’effroi que lui causait très-naturellement l’irritation de Barlot s’était d’abord jointe, pour Laïta, une inquiétude d’un ordre différent. Il avait entendu compromettre Michel dans une intrigue vulgaire qui fermerait à jamais au coupable un cœur aussi fier que l’était celui d’Olga. Madame de Clérol ne disputerait pas M. Morgan à la fille de l’intendant Marion. Mais la mort de Rose ne rentrait nullement dans les conditions du programme. La femme, quelle qu’elle soit, qui meurt pour un homme, dresse à cet homme un piédestal, rehausse sa valeur morale, fait de lui une manière de héros. Or, de toutes les amorces auxquelles un cœur féminin se laisse prendre, la plus infaillible est l’héroïsme. L’héroïsme séduit les femmes à ce point, que les semblants en suffisent, même les plus grossiers, pour les attirer. Rose n’était plus cette fille sans naissance et sans éducation sur qui Olga dédaignerait de

laisser tomber son regard; elle était une morte, et une morte est, de toutes les rivales, la plus redoutable, la seule devant qui l’orgueil consente à s’incliner, la seule dont il y ait, pour une âme altière, quelque charme à triompher. Laïta était donc sincère, quand, déplorant le résultat fatal et inattendu de sa manœuvre, il disait au garde :

— Que voulez-vous, mon pauvre Barlot ! dans tout cela, il n’y a pas de notre faute, et je vous assure que personne ne s’afflige plus que moi du malheur qui est arrivé !

Mais, en dépit de sa grande expérience, le vicomte ne connaissait pas Olga, sur le compte de qui il se trompait étrangement en la jugeant d’après le commun des femmes, et en la croyant vaine, parce qu’il la voyait frivole et capricieuse. C’est qu’au fond il avait pour les femmes presque autant de mépris que pour les hommes, et que, de toutes les infirmités, le mépris est celle qui altère le plus sûrement le sens de la vue. Il ne comprenait donc pas qu’il y a dans la femme du monde, ou bien moins de cervelle que dans une tète de poupée, ou bien l’ambition d’un conquérant d’empires, l’ambition de plaire et par là de se faire craindre des plus hardis, d’imposer son joug aux plus rebelles, d’étendre indéfiniment les limites d’une puissance devant laquelle il n’est pas un front qui ne s’incline. De là les révoltes de l’envie impuissante et humiliée contre tant de faiblesse devenue une force .auprès de laquelle toutes les autres forces ne sont qu’apparences. Qui dira jamais quels cœurs vaillants battent et quelles âmes sérieuses palpitent et quelles indomptables volontés cherchent l’idéal, sous cette enveloppe gracieuse, charmante et chatoyante que les moralistes de métier appellent

futilité ou coquetterie ? Futilité, coquetterie, vains mots par lesquels le calcul se venge de Faction. C’est ainsi qu’on nomme vertu la négation même de la femme, et qu’on reproche ses ailes à l’oiseau.

Laita était sans reproche comme il était sans peur. Il ne reprochait jamais rien à personne, pas plus aux autres qu’à lui-même. Il ne trouvait pas mauvais que les oiseaux volent, ni que les femmes soient des femmes. Mais le pourquoi du coup d’aile était pour lui lettre close. A vivre' avec ses propres pensées et ses passions solidifiées en vices, à lutter incessamment contre des difficultés sans grandeur, à tourner par l’expédient ou par l’intrigue les obstacles qu’il ne pouvait briser, il avait perdu l’intelligence du divin. Son égoïsme s’était à la fois développé et racorni. Il ne croyait plus qu’à l’esprit et à la volonté. Faiblesse et vanité que tout le reste, hypocrisie ou folie. Il tenait toute femme pour une malade dont il s’agit de trouver la maladie, non point afin de la guérir, mais, en bon médecin qui veut se rendre nécessaire, afin de l’entretenir, de la prolonger et au besoin de l’envenimer. La maladie d’Olga était évidemment le dédain d’une âme froide et sûre d’elle-même pour tout ce qui prétendrait l’asservir. Donc, avec elle, non-seulement il était inutile, mais il serait dangereux de jouer la comédie de l’amour, qui n’est qu’un asservissement réciproque. Ce ne serait que de haute lutte qu’un homme pourrait la conquérir, en lui montrant qu’il la comprenait, en rejetant avec ostentation les artifices vulgaires, en niant la passion à laquelle elle ne croyait pas, étant incapable d’en ressentir les contrecoups, en la traitant en égal, c’est-à-dire en homme, en

l’affranchissant d’avance des liens d’une affection mutuelle, en lui faisant entrevoir le mariage, comme la terre promise d’une liberté sans contrôle et sans bornes.

Le jugement que Laïta portait sur Olga, Olga l’eût, en s’interrogeant, porté sur elle-même. Il ne tenait aucun compte de l’étincelle qui brillait ignorée, mais à le brûler parfois dans le cœur de la jeune femme. C’était un immense ennui de la vie qui l’envahissait, alors qu’elle semblait à tous les yeux et même aux siens se livrer, sans arrière-pensée, aux joies extérieures d’un monde qui l’adulait; c’était un appel désespéré à l’inconnu, c’était un désir insensé de croire à ce qui n’existe pas, à l’amour; c’était contre Michel une haine inexplicable et si profonde, qu’il était impossible au moins perspicace de s’y méprendre et d’y voir le dépit d’une vanité froissée. A sa manière ouverte, nette de parler de Morgan, Laita fut donc entièrement rassuré. En même teipps, il se vit l’objet d’une sympathie qui lui parut la seule qu’Olga fût capable de ressentir, sympathie de goûts, d’idées, d’allures. Jusque-là, on se contentait de ne pas le repousser; maintenant, on le recherchait. Aucune promenade dont il ne fût, aucune discussion où l’on ne sollicitât son avis. Il devenait une habitude. Il parla de partir. On le retint. Il regarda la partie comme gagnée, et, après avoir écrit à Bousquet de lui procurer de l’argent, il adressa à son père, dont il venait de recevoir une communication qui l’inquiétait, le billet suivant ;

« Je touche au but. Donc, encore quelques jours de magnanimité, je vous prie. Après quoi, je vous livre Bous-

quet. Je ne perdrai pas mon temps à défendre contre vous un drôle qui a passé sa vie à nous voler l’un et l’autre. Mais, en ce moment, il serait capable de vouloir se venger et d’essayer, par ses prétendues révélations, de me nuire dans l’esprit de madame de Clérol. Mon mariage conclu, nous lui ferons rendre gorge, ou nous l’enverrons au bagne rejoindre ses pareils. Actuellement, il risquerait de prendre de travers le procédé par lequel nous nous efforcerions de le ramener dans la voie de la probité. Ainsi, encore une fois, je vous conjure de ne pas brusquer les choses. Je ne peux vous en écrire plus long, attendu qu’on m’attend. Messager, Henri Corbier, qui est là à bourdonner autour de moi, si bien que je ne sais ce q^e je dis. Adieu. Votre dévoué lils. — G. »

Tout en adressant et en cachetant sa correspondance de la matinée :

— Vous êtes bien de votre siècle, vous, fit Laita: toujours pressé.

En riant :

— Mon Dieu ! répliqua Henri, quand on n’a rien à faire, oui, on a hâte de le faire.

— Enfin, ajouta le vicomte, qui se passa en revue, gants, chapeau, cravache, or et argent, tout y est. Me voici harnaché et prêt, comme dirait cette cigogne de Balaguier, à vous suivre au bout du monde.

Les jeunes gens sortirent de la chambre. En traversant le vestibule, Laïta jeta ses lettres dans la boite massive dont un des premiers soins de Corbier, le plus grand écrivassier de la terre, avait été de pourvoir le château.

— Après quoi, Varanne est maintenant meublé, avait dit Corbier.

Olga prit d’abord au sérieux la plaisanterie de son oncle et déclara tenir pour très-élégant et parfaitement commode le vieil ameublement fané, détraqué, dépareille, qui arrachait des hélas! à madame Corbier. Mais, un matin, le lendemain ou le surlendemain de la mort de Rose, elle changea brusquement d’avis. Le mobilier, si commode la veille encore et si élégant, devint, en upc nuit, par une transformation subite, délabré, atroce, bon à brûler. Il fallut le remplacer sur-le-champ, tant il faisait mal à voir. Le valet de chambre de Corbier fut, séance tenante, - dépêché àfcParis, d’où, sans perdre un jour, il ramena un plein wagon de tapissiers et trois ou quatre fourgons de meubles, rideaux, etc. On exécuta à Briancourt une presse des couturières et des tailleurs. Quiconque savait tant bien que mal couper une étoffe ou coudre un ourlet fut mis en réquisition. La fashion de Briancourt en pâtit cruellement. Avec ses robes défraîchies et ses habits fripés, quelle figure ferait-elle au bal de Varanne? Anatole, qui s’était commandé un gilet de conquête en soie moirée bleu turquoise, dut se contenter de faire rehausser de quelques agréments, par sa tante Suzanne, son gilet chamois. Madame Daumès fut réduite à mettre elle-même, comme elle le dit au sous-préfet, la patte à la pâte.

— Il y aura du levain dans cette pâte-là, pensa Bley, qui avertit Olga du toile général soulevé contre elle.

Mais il reçut en réponse un « Cela m’est bien égal ! *> qui ravit Adrienne.

Depuis son installation à Varanne, mademoiselle de

Balaguier tenait en souverain mépris les petites gens de Briancourt; et, comme elle avait reçu une robe de Paris, elle ne voyait aucune nécessité à ce que madame Daumès fût vêtue.

' — Diable ! s’écria ce mauvais plaisant de Henri, sur ce point, ma cousine, je ne suis pas de votre avis !

Olga présidait elle-même aux travaux, les dirigeait, arrangeait et dérangeait tout. A peine ses instructions suivies, elle les modifiait. Toute idée qui lui venait devait être exécutée immédiatement, quitte, aussitôt exécutée, à être détrônée par une idée contraire. Elle envoyait les ouvriers dans une salle, c’était là que l’ouvrage pressait. Cinq minutes plus tard, c’était dans une autre salle que l’ouvrage pressait, et elle les rappelait. Elle ne faisait que monter dans sa chambre et en redescendre.

Le baron ne, comprenait rien à cette fièvre d’activité portant sur des objets auxquels il avait toujours connu la marquise pour être profondément indifférente.

— Un accès d’ennui, se dit-il, qui a revêtu une forme extraordinaire et bien désagréable. Espérons que cela passera et que nous en aurons bientôt fini avec cette horde qui rend le château intenable î

Quant aux bons paysans, si attachés à la maison de Varanne et qui trouvaient au château, pour leurs denrées, un débit autrement avantageux et, pour leurs plaintes, des oreilles autrement compatissantes qu’à Briancourt, ils furent touchants par leur joie de voir que leur maîtresse se fixait décidément dans le pays.

— Nous l’aimons tant, dirent-ils; nous donnerions tous notre vie pour elle !

Connue madame Corbier racontait avec émotion ce propos :

— Combien avez-vous payé cette phrase ? demanda Olga.

Et Cabonat de soupirer et Laita de sourire.

Il y eut donc une semaine de chaos tumultueux ; cette semaine menaçait d être suivie d’un grand nombre d’autres semblables, quand, un matin, en descendant de sa tour, la marquise commanda que la place fût vidée dans la journée.

— Voilà au moins, fit Bley, un ordre sensé, le premier depuis huit jours.

Chacun commenta à sa façon le pourquoi de l’événement.

C’était, déclara Adrienne, qu’on ne pouvait tolérer plus longtemps le genre impertinent de ces tapissiers de Paris. Corbier affirma que Wallace s’était plaint de ce qu’on lui avait marché sur la patte. Laïta attribua le renvoi de ces messieurs à ce qu’ils sifflaient, ayant des clous plein la bouche. Henri mit la faute sur ces dames, qui chantaient en chœur des romances sentimentales. Madame Corbier et Cabonat se réjouirent, l’une de ce que le tapage cesserait; le curé, de ce que madame de Clérol revenait à des préoccupations plus sérieuses. Olga ne donna aux autres ni ne chercha pour elle-même aucune explication à ce petit coup d’Ètat. Dans cette aventure de l’esprit, qui est le caprice, il y a entre la cause et l’effet tant de détours et de zigzags, que la pensée même qui les a tracés ne saurait revenir sur scs pas et refaire le chemin parcouru. Après l’action d’éclat qu’elle venait d’accomplir, la marquise avait hâte de promener son agitation, et, en atten-

dant Laïta et Henri, elle taquinait son cheval avec une imprudence qu’un cavalier médiocre eût assurément payée et qui donnait la chair de poule au baron. Enfin les retardataires parurent, s’excusèrent de leur mieux, enfourchèrent leurs chevaux et l’on partit, de plein pied, au grand galop, à l’admiration de la livrée et à l’indignation de M. Jones.

Le but de la course était un tertre situé à trois lieues environ du château, dans la forêt, et où le gouvernement faisait opérer des fouilles. Comme ce tertre s’appelait la Cave des Druides, les ouvriers pensaient y trouver des bouteilles. Ils se dirent cela entre eux, à haute voix, de façon à être entendus de l’illustre société qui les visitait, ajoutant tristement qu’il était bien à craindre que le vieux farceur de druide n’eût tout vidé.

Laïta leur donna quelques louis. Le contre-maître, un Parisien, les serra précieusement. ,

— Mes enfants, s’écria-t-il, il y aura noce dimanche. Et à qui boira-t-on, s’il vous plaît? Silence dans les rangs? Réponse: A la santé de monsieur et de madame son épouse.

— Et de leur jolie famille, ajouta un vieil ouvrier.

Henri se mit à j ire.

— La jolie famille, c’est vous et moi, dit-il au baron.

Olga tressaillit; elle releva vivement la tête, mais elle la

baissa presque aussitôt, comme se courbant sous la main de la destinée. D’un geste elle arrêta Bley, qui commençait à expliquer aux ouvriers quelle erreur ils venaient de commettre. Ce geste et le sourire mystérieux et mélanco-

lique dont il fut suivi parurent à Laïta les présages d’un prochain triomphe.

Bien cinq minutes furent accordées à l’inspection des travaux et à l’examen des trouvailles.— A la fin de la cinquième minute, la sous-préfecture, se déclarant complètement éclairée et d’ailleurs pleinement satisfaite, rejoignit au petit trot madame de Clérol, qui s’éloignait déjà, sans s'astreindre à dissimuler sa profonde indifférence à l’endroit des tessons informes et des débris rouillés alignés sur le gazon.

Henri et Laïta eurent le malheur d’ôtre accaparés par le directeur des fouilles, un homme du plus grand mérite et le plus ennuyeux des hommes. Ils demeurèrent en captivité tenus et serrés dans un commentaire aussi tenace qu’un étau. Lorsque enfin, ayant payé leur rançon en attention apparente et en compliments mensongers, ils purent s’échapper, il y avait au moins un quart d’heure qu’avait eu lieu le départ d’Olga et du baron.

Ces derniers cheminèrent quelque temps en silence, Olga pensive, le baron maussade, plus triste encore que maussade. — Tout à coup la marquise secoua la tête d’un mouvement rapide pareil à celui dont on chasse une mouche importune, et, regardant Bley :

— Quand on est de si belle humeur, dit-elle, on a la galanterie de rester chez soi !

— La galanterie, soupira le baron; voilà, madame, un mot qui, de vous à moi, est cruel.

— Ah ! oui, je sais qu’avec vous il faudrait toujours parler de sympathie, d’affection, de dévouement. Eh bien, je ne suis pas en disposition d’employer ni d’écouter de

telles phrases vides de sens. Tâchez donc tout simplement d’être aimable, si cependant vous le pouvez.

— Pourquoi, demanda tranquillement le baron, ne vous être pas fait connaître de ces braves gens qui, pour la plupart, sont du pays et par conséquent...?

— Qui vous dit, interrompit la marquise, qu’ils ne me connaissent pas?

— Pourtant, que je sache, vous ne vous appelez pas encore madame de Laïta.

— Pas encore, j’en conviens.

Olga prononça ces quatre mots, avec la solennité d’un juge qui prononce un arrêt de mort.

— Parlez- vous sérieusement? s’écria Bley.

— Très-sérieusement. Vous vous figurez sans doute que, parce que vous n’aimez pas M. de Laïta, il faut que tout le monde le déteste! Je vous préviens, moi, que plus vous direz de mal de lui, plus vous le rehausserez dans mon estime, et...

— Et? demanda le baron à la marquise qui n’achevait pas sa phrase.

D’une voix éclatante :

— Eh bien, reprit Olga, et dans mon affection !

Bley se tourna. La tête au vent, les lèvres serrées, les narines gonflées, madame de Clérol semblait marcher au combat. De ses yeux jaillissaient les fauves et sinistres lueurs de la tempête. Ses yeux cependant se baissèrent sous le regard chargé de pitié, de tristesse et de tendresse paternelle qu’ils rencontrèrent.

Le baron passa la main sur ses paupières arides ; il y

trouva quelque chose de singulier, une larme, venue en vérité il ne savait d’où.

— Si au moins..., murmura-t-il.

Et, bruyamment :

— Croyez-vous, dit-il, qu’il vous aime?

— Je suis certaine du contraire.

Bleyütun haut-le-corps.

— Mais vous, madame, reprit-il avec conviction , vous ne l’aimez pas !

Olga sourit de ce même sourire énigmatique que Laïta avait surpris.

— Non, répondit-elle, non, je ne l’aime pas... C’est pourquoi je l’aime. — Et maintenant, s’écria-t-elle en laissant aller son cheval, maintenant, de l’air, de l’espace, de l’illusion, de l’oubli, un peu de bonheur !

A peine ces derniers mots furent-ils entendus de Bley, emporté déjà, comme dans un rêve fait réalité, à travers les grands arbres qui passaient en s’enfuyant autour de lui.

Le galop dura jusqu’à l’arrivée au château, un galop frénétique, insensé, le seul raisonnable, le seul qui rafraîchisse l’àme altérée de liberté et où le cœur qui souffre trouve encore un semblant de consolation.

Le baron mit pied à terre; il était grave, et, comme il aidait Olga à descendre de cheval :

— Eh bien, dit celle-ci, nous avons fait une belle course.

— Oui, et une laide action !

— Çà l fit Olga en refusant le bras que Bley lui offrait, encore un sermon !

— Écoutez donc, reprit le baron, c’est vraiment mal à vous d’avoir passé devant ce pauvre jeune homme, comme s’il eût été un chien, de ne l’avoir pas seulement salué.

La marquise frémit de colère, et, d un accent aussi hautain que le regard dont elle foudroya Bley :

— Monsieur le baron, dit-elle, vous êtes parfaitement libre de choisir vos amis à votre guise; mais ne me les imposez pas, s’il vous plait. Et, quand vous verrez M. Morgan, faites-moi le plaisir de l’avertir que je ne le connais point, et que c’est le sachant et le voulant que je ne l’ai pas salué !

Resté seul sur le perron :

— Hélas ! se dit Bley, j’aurais autant d’intrigues que Richelieu d’illustre mémoire, qu’elle ne m’en saluerait pas moins !

A monsieur le baron de Bley, sous-préfet , à Br iancourt-sur- Aulne.

Mon cher Bley,

Balzac a découvert qu’il y a toujours quelqu’un à côté. Il en résulte que dire du mal des gens, autrement qu’en face d’eux, est très-imprudent. Voici toutefois, en réponse à votre lettre, un extrait du dossier de G. de L... C’est ce qu’il y a de plus récent sur le personnage. — Aurait souscrit à Atala une promesse de mariage. Aurait ensuite,

LA MA RQ DISE DE CLÉROL

avec l’argent de papa, racheté la susdite promesse. Enfin aurait touché, pour commission et courtage, moitié de la somme, extorquée, de lui, par lui, ou pour lui, à votre gré ! Vous voyez d’ici l’opération qui serait vraiment ingénieuse, si elle n’était renouvelée de Molière. — Malfé prétend que c’est des Grecs qu’elle est renouvelée.

Adieu. — Time is money. — En bon français : Vos petites affaires vont à souhait.

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