La marquise de Contades
Un jour du mois de septembre de l'année 1691, au sortir de la messe, la grande galerie de Versailles était remplie d'une foule de courtisans qui devisaient ensemble, les uns des nouvelles de l'armée et de la dernière victoire remportée par Catinat, les autres du der-
nier sermon do M. de Meaux, lorsque, au nnlieu de loules ces tôles masculines, on vil rayonner tout à coup une fraîche physionomie de jeune femme. Alors, comme si quelque fée eut clendu sa baguette magi(juc sur rassemblée, tous les regards se concentrèrent sur la nouvelle venue, toutes les conversations s'interrompirent, et au jjourdonnement confus de la foule succéda un silence d'admiration. C'est que la jeune femme (|ui passait en ce moment résumait réellement en elle tous les traits caractéristiques de la beauté la plus accomplie. A en juger parla richesse de ses vêtements et par l'air plein de grâce et de noblesse avec lequel elle les portait, elle devait appartenir à celle caste privilégiée, centre commun du mouvement et de la vie de toute une cpo<pi«', et hors duquel il n'y avait alors
qu'une obscure végétation, Pourlanl, parmi lous ces gentilshommes réunis dans la grande galerie de Versailles, pas un seul ne la connaissait. Il est vrai qu'elle paraissait si jeune! A peine devait-elle compter seize années. Jusque-là, sans doute, celte perle précieuse était restée enfouie dans quelque couvent, et le jour où elle en sortit avait probablement été, selon l'usage du temps, le jour de ses noces. Mais alors, quel pouvait être l'heureux mortel auquel ce trésor était tombé en partage, et dont les soins avares avaient suie dérobera tous les yeux? Pourquoi laissait-il ainsi venir, seule, dans la grande galerie de Versailles, à une pareille heure de la matinée, celle que tout lui faisait un devoir d'accompagner?
Telles étaient les conjectures auxquelles
chacun se livrait mcnlaloment, en aperccvanl la belle inconnue; mais elle, sans paraître donner la moindre altenlion aux mille regards scrutateurs dont elle était l'objet, traversa d'un pas rapide la grande galerie, et allant droit à l'un des gardes qui se tenait à l'entrée des appartements particuliers, demanda à voir le roi.
— Avez-vous une audience de Sa Majesté? dit celui auquel elle s'adressait.
— Ah! mon Dieu non! répondit la jeune femme, que celte simple question parut vivement troubler.
— Alors, vous ne pouvez entrer.
— 11 faut pourlant que je parle au roi sur-
le-cliamp, reprit-elle; car demain, il serait trop lard. Monsieur, au nom du ciel, indiquez-moi un moyen de parvenir jusqu'au roi.
— Je le voudrais de grand cœur, Madame, reprit le garde; mais ce que vous demandez est impossible. Sa Majesté vient de rentrer dans ses appartements, et l'étiquette défend de se présenter devant elle. sans être mandé.
— L'étiquette!... balbutia la jeune femme. Mon Dieu! mon Dieu, tout espoir est donc perdu! et une larme vint rouler le long de ses joues animées d'un vif incarnat.
La beauté peu commune de la suppliante, le mystère qui environnait sa démarche et le désespoir qui semblait s'être emparé d'elle en
8e voyant rcpousséc, avait attendri tous les assistants; mais nul ne se sentait assez fort pour essayer de renverser cette insurmontable barrière d'airain contre laquelle tous les sentiments généreux venaient se briser, l'étiquette. Le sort de celle qui s'en trouvait victime dans cet instant avait donc été décidé, et tout portait à croire qu'il était bien funeste, à en juger par la sombre résignation empreinte sur les traits de la jeune femme, si le maréchal de Villeroi, capitaine des gardes , de quartier, n'était venu à passer dans la galerie.
— Eh! je ne me trompe pas, s'écria-t-il, c'est madame la marquise de Contades, veuillez agréer mon bras. Madame la marquise, vous voulez parler au roi!... Gardes! laisse*
passer, il n'y a pas de consigne ici pour une protégée de madame de Maintenon.
A ces derniers mots, il y eut dans la galerie une espèce de frémissement de respect, et les portes delà salle des gardes roulèrent soudain sur leurs gonds, tant le prestige attaché au nom de la favorite avait déjà de pouvoir. La jeune marquise adressa à son protecteur un sourire de reconnaissance qui exprimait mieux que toutes les paroles une profonde émotion
intérieure, et se glissa vive et légère dans la salle des gardes, d'où elle ne tarda pas à être
V introduite dans le cabinet du roi.
— Eh quoi? Messieurs^ dit en rentrant dans la galerie le maréchal de Villeroi, aucun de vous n'a reconnu la jolie pensionnaire de St- Cyr, Marie de Rochcvert, qui, dans lerùled'Es-
ilicr, nous a fait verser tant do larmes sur les mallieurs du peuple Juif. Ah! si M. Racine était ici, il n'aurait pas méconnu, lui, celle qu'il mettait au dessus de la Champmeslé.
— Comment, c'est là mademoiselle de Rochevert! s'écrièrent deux ou trois vieux courtisans qui avaient eu l'insigne honneur d'assister à la représentation d'Esiker à St-Cyr, comme elle est embellie!
— Oui, Messieurs, reprit Viîleroi; et aujourd'hui c'est madame la marquise de Conlades, ce pauvre Contades a voulu faire une fm. Il devenait vieux garçon : cinquante ans, je crois! son bel hôtel de la rue Sainte-Catherine, au Marais, lui semblait bien vaste, bien désert, réduit qu'il était à l'occuper seul; et puis c'est un beau nom dans les montagnes
d'Auvergne que le nom de Conlades ! pourquoi n'auraît-il pas songé à le perpétuer? jamais cette idée-là ne s'était emparée de son esprit d'une manière aussi triomphante que le jour où Sa Majesté voulut bien le convier à venir assister à une représentation d'Eslher à St- Cyr, c'était à l'occasion de la saint Louis, il y a treize mois de cela; Les beaux yeux de sa jeune cousine, car il faut que vous sachiez que mademoiselle de Rochevert est sa cousine, c'est une rose née ainsi que lui au milieu des neiges du mont Cantal, ses grâces, son ingénuité, tout cela fit une telle impression sur ce cherContades, que le lendemain il était dans le cabinet de madame de Maintenon, la suppliant à deux genoux de lui accorder la main de l'intéressante orpheline à laquelle elle avait daigné servir de mère. Madame de Mainte-
non cul beau objecter l'extrême jeunesse de ia future, son défaut absolu de biens; Contades ne vouhit rien entendre, mademoiselle de Rochevert l'avait transporte^ subjugué, il n'avait plus la tête à lui! Que vous dirai-je de plus? L'occasion était belle pour gagner une fortune à la jeune pensionnaire, madame de Maintenon la fit appeler et lui annonça la généreuse intention du marquis. La petite, qui était bien loin de s'attendre à pareille fétc, rougit, piilit, balbutia quelques mots qui ne signitiaient précisément ni oui ni non ; bref, (juinzo jours après, le mariage avait lieu à huis-clos dans la chapelle deSt-Cyr, et quinze autres joins plus tard, notre ami Conlades parlait pour l'armée où le ciel lui a fait la grâce de ne point êlre tué, car j'apprends à l'instant (pi'il revient celle semaine après un an d'ab-
sence, et plus amoureux que jamais. J'en suis fort aise pour ma pari; me voilà dégagé envers lui. Figurez-vous, Messieurs, (jue ce pauvre marquis a si peur de vous qu'il avait fait promettre à tous les témoins de son mariage de ne point en ouvrir la bouche à la cour, tant (ju'ii ne nous aurait pas lui-même annoncé son retour? Mordieu! il faudra l'emmener à la comédie, pour saluer le seigneur Arnolphe. J'ordonnerai aux comédiens de nous donner exprés pour lui ï Écoles des Femmes.
— Est-ce que monsieur le maréchal connaîtrait à la belle quelque Horace? articula faiblement une voix partie du sein d'un groupe de courtisans.
— Corblcu ! reprit vivement Villcroi, qui
ose (lire cela? Madame de CoiUades esl la vcrtit môme, et je suis prêt à lui servir de champion.
— Tout beau ! mon cher maréchal, s'écria la même voix qui était celle d'un vieux seigneur, nous ne sommes plus d'âge ni l'un ni l'autre à descendre en champ clos pour soutenir la vertu des dames. Elles ont trop beau jeu à garder ce trésor avec des barbes grises telles que nous. Vous plairait-il seulement de remarquer, sans offenser en rien votre jolie marquise, que jamais Sa Majesté n'a donné si longue audience:*
Villeroi ne répondit pas.
— Mademoiselle Marie de Uochevert était fort bien \ue du roi à St-Cyr, dit tout bas un autre partisan.
— Madame de Soubisc commence à perdre de son éclat, murmura encore plus bas un troisième.
— Messieurs, s'écria Villeroi de ce ton péremptoire et quelque peu fanfaron qui lui était habituel : Honni soit qui mal y pense! a^>^
Pendant (ju'on s'épuise en commentaires sur madame de Contadesdans la grande galerie, voyons ce qui se passe dans le cabinet du roi.
Qui fut bien surpris? ce fut Louis XtV, en apprenant que la jeune marquise lui demandait sur-le-champ une audience particulière. Le grand roi était ce jour-là de belle humeur j il s'était fort diverti à donner à manger aux carpes du grand bassin.
— Eh ! bonjour, ma belle Eslher, tlil-il à la jeune femme du plus loin qu'il Tiiperçut; qu'il y a long-temps que je ne vous ai vue !
Mais dites promplemenl ce que vous demandez; Tous vos désirs, Esther, vous seront accordés.
N'est-ce point ainsi que parle Assuérus dans un endroit de la tragédie de M. Racine? Je ne me souviens plus de la réponse d'Ësther. Dites-la, mon eafant, je vous permets d'improviser.
— Ah î Sire, répondit madame de Contades, Votre Majesté daigne encore se souvenir de la petite pensionnaire. Et elle porta son mouchoir à ses yeux pour y essuyer une larme.
— Qu'avez-vous do;ic? reprit vivement le roi; votre visage est triste, et on dirait que vous ave/ pleuré. Ah ! je comprends, un veu-
vaged'unan, c'est bien long ; mais patience, votre mari va vous être rendu : son régiment rentre en France, et il sera ici avant la fin de la semaine.
A ces derniers mots, un sentiment d'effroi bien marqué se peignit dans les traits do la jeune marquise ; puis elle ajouta avec une émotion toujours croissante :
— Hélas î Sire, je ne suis pas digne de la bonté avec laquelle vous me parlez, et c'est à genoux queje dois me tenir devant vous.
En prononçant ces paroles, elle s'était agenouillée, en effet ; mais le roi la relevant :
— Vousà genouxl enfant ! vous m'effrayez... Qu'avez-vous ? Madame de Maintenon se plaint
ilo ce que vous la négligez... Rassurez-vons, je me charge d'obtenir votre pardon.
— Madame de Maintcnon! interrompit Marie avec un mouvement convulsif; ah! c'est à elle surtout qu'il faut cacher ce que je viens vous dire: j'en mourrais de honte, voyezvous, Sire, si elle le savait.
-^ Qu'est-ce donc, enfin, qu'y a-t-il? dit le roi en la faisant asseoir sur un pliant auprès de lui.
— Il y a, Sire, que si vous ne prenez pitié de moi, je suis une femme perdue. Oui, Sire, je viens me confier à vous parce que vous avez été bon pour moi dans mon enfance ; je viens me confier à vous comme au plus honnête homme de votre royaume. Sire, ayez pitié de
moi, mais ne me regardez pas ainsi, je n'en suis pas digne; vous voyez devant vous une femme déshonorée.
— Déshonorée! vous! Marie!. . . Ah! malheureuse!
— Oui, Sire : lorsque M. de Contades a demandé ma main, déjà mon cœur ne m'appartenait plus; mais j'étais pure encore, et je n'ai pas osé refuser l'offre de ma bienfaitrice. D'ailleurs, celui que j'aimais était un trop grand seigneur pour que je pusse jamais espérer devenir sa femme; je le sentais bien. Aussi je lui avais interdit à tout jamais ma présence, et il m'avait promis de m'obéir. . .
— Et il ne vous a pas obéi? interrompit le roi avec un léger mouvement d'impatience.
— Hélas! Sire, ai licula d'une voix laible el -avec la plus gratulc confusion la jeune mar- (juise, si mon mari, dans sa juste colère, venait à me tuer maintenant, je ne mourrais pas seule.
Un morne silence, interrompu seulement par les sanglots de la belle pénitente, succéda à cette fatale confession ; à la fin celui qui l'avait recueillie se leva, cl fixant sur la jeune femme un regard sévère :
— Madame, s'écria-t-il, quel est le nom de votre séducteur?
— Ah! Sire, rcpondit-tîlle, promettez-moi d'abord que vous ne le punirez pas, car je l'aime toujours.
— Je vous le promets. Son nom? son nom? Ce fut avec un profond soupir que la pauvre
Marie balbutia le nom du fils de Louvois, lejeune et brillant comte de Barbezieux.
Louis XIV resta muelet se mit à parcourir à grands pas l'étroit espace où cette scène se passait.
— Maintenant, Sire, ajouta-t-elle, que vous savez tout, vous me sauverez, n'est-ce pas? Ma réputation et ma vie sont entre vos mains. Et vous seul qui êtes tout puissant, pouvez me les conserver l'une et l'autre. Je connais mon mari, Sire, il me tuera. Vous ne voudrez pas me laisser tuer, je suis si jeune! mourir à mon âge, oh! ce serait affreux! il faut que j'aie le temps de me repentir pour que Dieu me pardonne. Oh! Sire, Sire, j'embrasse vos genoux; dites-moi que vous le voulez ainsi.
— Retournez à votre hotcî, dit IVoideracnt
le roi, je vous ferai savoir dans la journée ce que j'aurai décidé.
Marie se releva Iristemenl et fit quelques pas pour sortir du cabinet du roi, puis se retournant vers lui les yeux baignés de larmes :
— Oh! Sire, s'écria-t-elle, avant de partir ne me laisserez-vous pas baiser votre main, comme autrefois?
Le roi, vivement ému, lui tendit la main, et appela son valet de chambre.
— Reconduisez madame la marquise à son carrosse par l'escalier dérobé.
Dès qu'elle fui sortie, il alla ouvrir la porte
voisine de la salle des gardes.
l'-ihi) ./•.'.'.'•
— Est-il venu licaucoup de monde? dcmandu-t-il à l'huissier de service.
— Sire, répondit cet homme, Messieurs (Je& grandes entrées attendent le bon plaisir de Votre Majesté.
^- C'est bien. N'esl-il venu personne autre?
— Sire, il y a encore M. de Louvois qui est !à depuis long-temps avec le travail.
— Faites entrer sur-le-champ M. de Louvois ! H n'y aura point de réception aujourd'hui.
Louvois entra avec cet air soucieux d'u» ministre tout puissant qui n'est plus accoutumé à faire antichambre. Voici la coaversa-
tion qui eut lieu entre ie roi et lui.
— Je vous ai fait attendre, Monsieqi., çVst
madame de Contades qui en est la cause, elle me quille à l'instant.
— Je le sais, Sire. Voici le travail. . .
— Connaissez-vous madame de Contades ?
Elle passe pour une grande beauté.
— Je le croîs. Veuillez, Sire, jeter les yeux sur ce travail.
— Le régiment d'Auvergne dont M. de Contades est colonel revient en France?
— Oui, Sire, les ordres sont donnés, et M. de Contades est attendu incessamment à Paris.
— Me pourrait-on donner contre-ordre?
— Impossible, Sire, le régiment a déjà passé lu frontière.
— Eh bien! ne pourrait-il la repasser?
— Sire, ce régiment a eu beaucoup à souffrir dans sa dernière campagne; il est juste d'accorder quelque repos aux officiers, et je ne saurais, en ma qualité de ministre de la guerre, donner mon approbation à une mesure qui tendrait à les en priver.
il ne sait rien, pensa le roi en lui-même, puis il ajouta tout haut :
— Pour des raisons à moi connues, il importe que M. de Contades ne revienne pas de long-temps à Paris, qu'il ne s'en approche même pas. Entendez-vous?
— Parfaitement , Sire , répondit Louvois avec quelque amertume , car une îueur funeste venait de traverser son esprit. Vous
voulez trouver un moyen d'éloigner M. de- Contades, comme jadis M. deMonlespan.
— Peul-êlre, reprit le roi. Il y a quelque analogie dans la situation.
Louvois, maîtrisé de plus eu plus par un soupçon né à la suite des commentaires qu'il avait recueillis dans la grande galerie, ne pouvait en croire ses oreilles en entendant le roi s'expliquer avec si peu de réserve.
— Eh bien ! ajouta Louis XIV après un silence, avez-vous trouvé un moyen de nous débarrasser pour quelque temps de M. de Contades? Ne pourrait-on l'envoyer en mission dans quelque cour étrangère? Vous lui expédieriez l'ordre de s'y rendre sans aucun délai. J'ai besoin d'un envoyé cxlraordinairo à Vienne.
— A Vienne, balbutia Louvois. Mais, Sire, V. M. oublie donc que ce poste est brigué par la plus haute noblesse du royaume, et qu'hier encore vous m'en avez fait la promesse pour mon fils le comte de Barbezieux?
— Votre fds?... je refuse.
Ace dernier mol, Louvois ne put résister davantage à l'indignation qui commençait à s'emparer de lui.
Sire! s'écria-t-il d'une voix altérée, si vous voulez faire de M. de Contades un Montespan , vous ne trouverez pas en moi un Colbert. Vous pouvez me disgracier, Sire, mais je ne signerai pas cet ordre.
— Vous le signerez , Monsieur , reprit Louis XIV avec toute l'énergie du eomman-
(îcmcnt, vous le signerez parce que je le veux et parce que vous ôtes père...
— Que voulez-vous dire?
— Je veux dire que la marquise de Contades a été déshonorée par le comte de Barbezieux, ot (pie les lois du royaume excusent le mari outragé qui tue l'adultère et son complice. Vous avez un quart-d'heure pour y songer.
En même temps, le roi sortit de son cabinet. Louvois était tombé altéré sur un fauteuil et se cachait la tête entre ses mains.
Une heure après, on ne s'entretenait dans les appartements de Versailles que delà grande nouvelle du jour. Madame de Contades était décidément appelée aux plus hautes destinées;
son m;u'i ncikuI de l'eniporler sur le fds du
grand Loitvois lui-même pour la légation de Vienne. Pour cela, elle n'avait eu qu'un mol à dire au roi. Le maréchal de Yilleroi, qui lui avait fait obtenir une audience, ne pouvait manquer d'être nommé grand connétable. Il recevait déjà des félicitations à ce sujet. Quelques courtisans se souvinrent que la famille de Conlades leur était alliée à un degré assez éloigné. Quel honneur ! Le soir même ils se firent conduire enchaises à porteurs rue Sainte- Catherine, au Marais, à l'hôtel de Contades, désireux d'être des premiers à complimenter leur belle parente; mais ils furent bien stupéfaits quand le suisse leur répondit :
— Madame la marquise vient de partir pour ses terres d'Auvergne : elle nous a annoncé qu'elle y passerait tout l'hiver.
L'hôtel de Contades. (Décembre 1700.)
Au sud-est de Paris s'étend un vaste quartier long-temps désert, et qui long-temps aussi a conservé cette physionomie pleine d'une poésie sévère et quelque peu mélancolique dont le grand siècle a laissé l'empreinte au front de tous ses bâtiments : là vous trouverez
encore debout au milieu des maisons de plâtre et de bois, végétation parasite dont l'industrie et la civilisation contemporaines se plaisent à les masquer, quelques-uns de ces vieux hôtels bâtis en pierres de taille reliées entre elles par un indestructible ciment. Au devant, une large cour dont les pavés disparaissent sous l'herbe; de l'autre côté, un jardin dont les plates-bandes symétriquement encadrées par quelques ifs séculaires, ont conservé comme un parfum du génie de Lcnôlrej au centre de l'enceinte, l'hôlel lui-même, sombre masse de pierres noircies, percée de distance en distance de hautes fenêtres oii lu soleil no pénètre qu'à travers d'étroits carreaux d'un verre grossier , et surmonlée d'une toiture en ardoises presque perpendiculaire, que de loin on prendrait pour un drap noir jeté
sur lin cercueil. Tout cela présente un aspect lugubre et désolé qui attriste l'âme. Tl semble que jamais la joie ni le plaisir n'aient pu habiter dans celle enceinte; et lorsqu^on vient à la parcourir, un senliment superstitieux et involontaire fait qu'on assourdit le bruit de ses pas, comme si l'on craignait de réveiller quelque funèbre souvenir enseveli entre ces murailles : oh ! si ces pierres pouvaient parler, en effet, que d'histoires d'amour, que de mystères, que de sanglantes tragédies elles auraient à raconler!
C'était dans un de ces hôtels, rue Sainle- Calherine, qu'habitaient M. et madame de Contades. Neuf ans s'étaient écoulés depuis que cette dernière avait paru pour la première ibis dans la grande galerie de Versailles. Que d'événements se passent en neuf ans dans l'exis-
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tence des nations comme dans celle des individus 1 Pourtant, par une exception à la règle commune, M. et madame de Conlades avaient eu pendant un ici laps de temps la vie la plus paisible, et on pourrait dire la plus monotone; une parfaite union n'avait cessé de régner entre eux. il est vrai que le marquis, retenu par les obligations de son service, était rarement à Paris, et que sa jeune épouse se faisait une loi de rester renfermée dans son hôtel tant qu'il était absent. Cette conduite exemplaire la rendait doublement chère à son mari, jaloux comme tous les hommes d'un certain âge qui associent leur destinée à celle d'une jeune et jolie femme. Bien qu'il eût été au désespoir de ce que, par un honneur qu'il n'avait pas brigué, le roi l'eût choisi pour son envoyé à Yicnne, il n'avait pu s'empêcher de
témoigner la plus vive satisfaction en apprenant que la jeune marquise était partie, le Roir même de sa nomination, pour l'Auvergne, afin, sans doute, d'enlever tout prétexte aux propos malins dont elle eût pu être l'objet en demeurant dans la capitale. Maintes fois, il lui en avait témoigné de vive voix et par écrit toute sa reconnaissance, et il ne manquait jamais, dans Toccasion, lorsque la conversation tombait sur l'état conjugal , de citer avec orgueil ce Irait admirable, selon lui, de la marquise de Contades. ïl est aisé de se figurer le supplice que devait éprouver celle qu'il louait ainsi , et que cet éloge reportait sans cesse à une époque si funeste de sa vie dont elle eût voulu étouffer à tout jamais le souvenir. Pouvait-elle oublier alors que dans ce château solitaire au milieu des montagnes où on la repré-
sentait comme se livrant à la pratique de toutes les vertus^ elle avait mis au monde, neuf années auparavant, un enfant que le ciel, dans sa pitié, sans doute, lui avait relire presque aussitôt, pour que le fruit de sa honte ne devînt pas un jour l'inslrument de sa perle. Depuis lors, son union avait été stérile. Ce fatal secret, tout ignoré qu'il fût, la poursuivait sans cesse. Cependant, l'un de ceux qui le possédaient était descendu depuis long-temps dans la tombe.
Louvois, le grand Louvois, avait été pris de mort subite au moment où Louis XIV, lassé de ses continuelles résistances, s'apprêtait à lui retirer ce pouvoir dont il était si fier. Son fils, le comte de Barbezîeux , le seul désormais avec le roi (jui fût initié à ce mystère, avait été appelé, à l'âge de vingt-deux ans, à conti-
tinuer l'œuvre glorieuse de son père. La faute dont il s'élait rendu coupable envers la jeune
. protégée de madame de Maintenon était de celles que Louis XIV devait plus que tout autre aisément pardonner. D'ailleurs, la dévote favorite n'en avait jamais rien su; et puis, il faut bien le dire, plût au ciel que le jeune ministre se fût borné à perdre une âmeî Mais hélas î si l'on en croit le rapport des contemporains, bien des belles dames de la cour du grand roi seraient appelées, au jour du jugement dernier, à rendre un terrible témoignage contre le don Juan du palais de Versailles. Quant à la jeune pensionnaire, qui fut le premier objet de ses soupirs, et qu'il avait perdue
* la première, il est permis de penser qu'au railieu de toutes ses infidélités, il conserva pour elle ce culte du cœur qui ne meurt point lors-
qu'on sait qu'il est partagé, et que l'austère loi du devoir empoche seule d'y ajouter de précieuses faveurs. Tout, au reste, devait l'entretenir dans son amour. La marquise de Contades était plus belle que jamais. Lorsque son mari la conduisait à la cour, c'était toujours le même concert d'éloges; il n'y avait qu'une voix parmi les femmes elles-mêmes sur cette merveilleuse beauté, à laquelle une légère teinte de mélancolie ajoutait un charme de plus. Oh î quel doux enivrement pour le jeune ministre de se sentir aimé de cette femme! de retrouver toujours dans ses beaux yeux noirs, quelquefois après une année d'absence, cette indicible expression de volupté qui traduisait en dépit d'elle la joie qu'elle éprouvait de sa^ présence! Le roi avait exigé de lui la promesse qu'il ne chercherait pas à revoir la marquise, et
qu'il ne lui adresserait jamais la parole, même en public; mais il n'avait pu leur interdire, à l'un et à l'autre, de se trouver réunis dans le même lieu , quand le hasard amènerait celte rencontre. Aussi, quelle source de jouissances pour eux dans un tendre regard échangé furtivement au milieu de l'agitation d'une fête de cour! Comme alors, franchissant l'espace qui les séparait, leurs deux âmes s'élançaient l'une vers l'autre, et s'isolant, par la pensée, de toute cette foule environnante, s'en allaient doucement entrelacées planer loin, bien loin de cette atmosphère de parfums et de bougies, ainsi que les ombres de Francesca et de Paolo dont parle le Dante! Pauvre Marie! pendant neuf ans, ce fut là tout son bonheur, à de longs intervalles : que le ciel le lui pardonne! elle ne violait ainsi aucun de ses serments.
Cependant, ce bonheur même élait sur le point de lui être ravi. M. de Conlades, qui venait de se retirer du service à l'âge de cinquante-neuf ans, avec le grade de lieutenantgénéral honoraire des camps et armées du roi, annonçait déjà hautement le projet d'aller passer le reste de sesjor.rs dans son château d'Auvergne, avec sa jeune épouse, se proposant, au surplus, ajoula-t-il, de venir de temps à autre faire quelques voyages à Paris; mais nul n'ignorait qu'une fois conliné dans ses montagnes le vieux gentilhomme ne serait guère disposé à en sortir. Le marquis de Conlades élait, en effet, un de ces hommes qui, après avoir épuisé dans leur jeunesse la coupe dos voluptés, se trouvent blasés de bonne iieure sur toutes les joies du monde et par cela même peu disposés à y prendre part. 11 s'était
roarié par dégoût de ia vie et avait fait la guerre par désœuvrement. Maintenant que l'âge et les infirmités ne lui permettaient plus de se livrer au métier des armes, il se faisait une véritable fête de pouvoir enfin se reposer dans le manoir de ses pères, loin de ia cour et de l'étiquette, et de mener la vie oisive d'un riche seigneur châtelain. Il avait toujours trouvé dans sa femme tant de docilité et de résignalion , qu'il ne songeait môme pas, dans son égoïsme, qu'il lui imposait là le plus pénible de tous les sacrifices; s'il eût été plus clairvoyant, il aurait frémi sans doute de voir avec quelle douceur elle s'y soumettait. Car il n'y a rien qui rende une femme aussi souple devant les volontés les plus lyranniques de son mari qu'une mauvaise conscience.
En revanche, dès qu'elle se trouvait seule,
h jeime marquise pleurait amèrement en songeant qifil lui faudrait bientôt renoncer à celte existence toute de mystère et de contemplation qui avait tant de charmes pour elle. S'en aller vivre loin de /wi, sous des cieux où elle ne le verra pas, lorsque cette vue était sa seule consolation, n'était-ce pas pour elle le plus affreux des supplices? C'était renoncer au soleil, à l'air pur et libre, à tout ce qui vivifie, pour être ensevelie vivante au fond d'une tombe. Un jour qu'absorbée dans ces tristes pensées, elle était assise au coin de la vaste cheminée de sa chambre, suivant d'un regard mélancolique les progrès de la flamme du hêtre qui achevait de se consumer dans l'âtre, son mari entra dans sa chambre. Elle tressaillit à cette vue, comme si elle eût craint qu'il eût pu lire ce <|ui se passait au fond de
son cœur, mais elle se remit bientôt, et ce sentiment fit place à un vague instinct de curiosité, en apercevant entre ses mains, à la lueur d'un jour terne et blafard de décembre, deux lettres cachetées d'un grand sceau de cire rouge aux armes de France.
— L'une de ces lettres est pour vous, Madame! s'écria le marquis; elle porte le timbre du cabinet du roi. Savez-vous ce que ce peut être?
— Non, vraiment. Monsieur, répondit la jeune femme; car je n'ai demandé aucune grâce à Sa Majesté.
— Ni moi non plus, reprit le marquis, et vous voyez que j'ai cependant aussi mon message. Lisons donc, car il me larde de con-
naîlre le mot de celle énigme. Voulez-vous, Madame, que nous fassions un échange? Tenez, voici la lettre qui m'est dcslinée : lisez la ; je me charge de la votre.
— Trés-volonliers, Monsieur.
En parlant ainsi, madame do Conlades enleva assez négligemment le cachet de la lettre que lui présenlait son mari, et se mit ù la parcourir à voix basse. A peine en avait-elle déchiffré les premiers mois, qu'un vif incarnat se peignit sur ses joues, et qu'elle sembla un moment près de perdre la respiration, tant celte lecture lui causait évidemment de trouble et d'émotion. M. de Conlades, de son côlé, n'était pas moins préoccupé de la sienne; une pâleur soudaine avait couvert son front; seulement, à voir rétreinle convulsive de ses
doigts sur le papier, il était aisé de conjecturer qu'un sentiment pénible de colère mal déguisé s'était emparé de lui. 11 rompit le premier le silence, en s' écriant avec brusquerie :
— Que contient celte lettre?
— Ohl Monsieur, balbutia la jeune marquise d'une voix entrecoupée, c'est une faveur bien flatteuse pour vous... Le roi , en
récompense de vos services..., vous nomme gentilhomme ordinaire de la chambre. Tenez, lisez!
Le marquis, pour toute réponse, murmura sourdement :
— Au fait, cela devait être ! Puis il ajouta : Vous ne me demandez pas ce que contient votre lettre. Le sauriez-vousdéjà?
— Non, Monsieur, je vous jure..., répondit madame de Conlades, effrayée du ton avec lequel son mari avait prononcé ces derniers mots.
— Eh bien ! Madame , sachez donc que le roi, en récompense aussi de mes services, vous confère la dignité de première dame d'atours de la duchesse de Bourgogne. Tenez! lisez à votre tour 5 lisez bien ces précieuses lignes, témoignage éclatant de la faveur royale. IS'admirez-vous pas comme cela se rencontre? Tous deux à la fois nommés à des charges que nous n'ambitionnions pas^ que nous n'avions pas même demandées, à des charges <|ui obligent à résidence! Vous voilà bien heureuse! n'est-ce pas. Madame? nous ne quitterons pas la cour. Nous serons désormais dans les honneurs l'un et l'autre; mais aussi, adieu
tous mes projets de retraite. Madame, MadaraC;, soyez franche a\ec moi ; ne cherchez pas à me tromper : c'est vous qui avez sollicité en dessous main cette double faveur qui m'enchaîne ici. Le séjour de nos montagnes, avec un vieil époux pour toute société, effrayait votre jeunesse. Pourquoi ne me l'avoir pas avoué plus tôt? j'aurais cherché à concilier vos plaisirs et mes goûts; car je vous aime, vous le savez; mais vous avez préféré employer la ruse pour en venir à vos fins. Ah ! Madame, c'est mal! c'est bien mal !
Après avoir ainsi parlé, le marquis était allé se jeter dans un fauteuil placé à l'extrémité de la chambre, en cachant sa tête dans ses mains. Il y avait dans le désespoir de ce vieillard, déshérité tout à coup de ses plus chères illusions, et qui peut-être alors, pour la pre-
mière lois de sa vie, calciilail toutes les consé- «juences d'une union mal assortie, quelque chose de digne et de poignant à la fois qui eût attendri le spectateur le plus indifférent. Sa femme en eut pitié, et bien qu'elle eût lieu de se montrer blessée d'une accusation qu'elle n'avait pas méritée, elle se leva précipitamment du siège qu'elle occupait au coin delà cheminée et qu'elle n'avait i>as quitté jusqu'alors, et accourut auprès de M. de Contades. Quelque temps, elle se tint devant lui, muette et dans une attitude njclée de compassion et de respect, sans qu'on pût deviner, sinon peut-être aux battements de son cœur, qu'il s'y livrait dans ce moment môme un terrible combat. En effet, n'était-ellc pas semblable au condamné qui vient de recevoir sa grâce et qui apprend tout à coup que celte
grâce est inutile? dans sa main elle tenait encore celte lettre royale qui lui ouvrait tout un avenir de fêtes, de plaisirs et de joie, un avenir où, plus que jamais peut-être, elle pouvait espérer de s'enivrer de la vue de celui qui était tout pour elle. Elle n'avait qu'un mot à dire pour cela : J'accepte. En même temps, ses yeux étaient fixés sur un vieillard que ce mot plongerait dans le deuil, un vieillard morose, infirme, usé par le métier des armes et au repos duquel elle avait déjà fait tant de sacrifices, mais qui attendait encore ce dernier. Ainsi, dans cet angle obscur de son appartement, la jolie marquise pouvait voir apparaître sur les sombres boiseries, d'un côté toutes les pompes de Versailles et de Marly, les danses, les chasses, les musiques, les beaux gentilshommes empressés autour
d'elle, tandis que de l'autre surgissait un vieux château féodal perdu au railieu des montagnes, enseveli sous la neige les trois quarts de l'année avec de grossiers paysans et des gardeschasse pour toute société et la conversation d'un vieux chapelain pour toute distraction. Quelle femme n'eût partagé ses irrésolutions?
A la lin le sentiment du devoir l'emporta, et saisissant une des mains de son mari qu'elle pressa tendrement dans les siennes :
— Monsieur le marquis, s'écria-t-elle en adoucissant encore les inflexions de cette voix si pure et si touchante qui, quelques années auparavant, avait fait répandre tant de larmes aux belles dames conviées aux représentations de Saint-Cyr, Dieu m'est témoin que je n'avais
oo
pas sollicilé un poste que je sais n'elre pas dans vos goûls; et pour vous en donner une preuve convaincante, souffrez que j'écrive à l'instant même au roi, pour le prier d'agréer mon refus. Ne craignez point, du reste, que je laisse soupçonner à qui que ce soit, que ma conduite m'a pu être dans cette circonstance dictée par vous. Non, Monsieur, je serai malade au besoin, s'il le faut, pour que le soin de ma santé puisse cire une excuse suffisante auprès de Sa Majesté, et maintenant, ajouta-telle en s'inclinant gracieusement devant lui, m'en voulez-vous encore?
M. de Conlades, ému jusqu'aux larmes d'un sacrifice auquel il était sans doute loin de s'attendre, baisa avec transport le front charmant qu'on lui présentait. Tant de douceur et de générosilé l'avait confondu 5 il
rougissait de l'emportement qu'il avait njoniré, non moins que la sotte jalousie qui lui avait suggéré le projet d'emmener loin de Paris et de la cour une jeune femme passionnément aimée et dont il avait lieu, d'après ce (jui vient de se passer, de se croire payé de retour. Sous le feu de ces beaux yeux tendrement fixés sur lui, il se sentait revivre, il oubliait l'énorme distance d'âge qui le séparait de Marie. Comme elle, il avait vingt ans.
— Non, s'écria-t-il en tombant aux pieds de la jeune marquise, non, je n'accepte pas un pareil sacrifice. C'est à moi de vous demander pardon à deux genoux d'avoir pu un seul instant douler de votre tendresse pour moi. Marie, ma belle Marie, vous êtes mon idole, mon trésor, ma vie. Oli ! ditos-moi que
vous me pardonnez. C'csl qu'on a sujet d'être défiant à mon âge, voyez-vous...
Et comme elle s'empressait de le relever en lui souriant doucement, il se mit dans un fauteuil et la lit asseoir sur ses genoux.
— Écoute, enfant, ajouîa-t-il de ce ton presque paternel qu'il employait avec elle dans ses plus intimes épanchements ; je veux ({ue tu m'obéisscs. Tu seras dame d'atours de madame la duchesse de Bourgogne, puisque cela plaît au roi. D'ailleurs, cela me plaît aussi à moi. Nous sommes riches; jusqu'à présent, nous n'avons pas beaucoup joui de notre fortune. Eh bien! à partir de ce jour, il faut qu'il en soit autrement. Je veux que tu brilles à la cour par le luxe de tes équipages et de ta
livrée, comme tu brilles déjà par ta beauté 5 et moi j'en serai fier. J'étais fou de vouloir te reléguer en Auvergne ; il n'y a que les avares qui enfouissent leurs trésors. Allons, morbleu, plus de larmes, plus de soucis et embrasse-moi.
« — Que vous êtes bon pour moi ! murmura la jeune femme.
— Et toi, que tu es belle! répondit le marquis.
— Ah çal reprit-il après un silence, je crois avoir deviné le nom de la personne à laquelle nous sommes redevables d'une double faveur qui va nous rendre un objet d'envie pour toute la cour. Je suis sûr que c'est votre protectrice, madame de Maintenon. Qu'en pensez-vous?
— Je le pense ainsi, balbutia en rougissant la marquise.
Pauvre Marie ! elle savait bien qu'elle mentait, et elle ne s'était point trompée sur l'origine des deux lettres.
A partir de ce jour-là, on ne vit à l'hôtel de Contades que des visages riants et remplis d'allégresse. Mais hélas ! cet état de choses devait-il être de longue durée, et, dans un ciel d'azur, un habile pilote n'aurait-il pas découvert à l'horizon le point noir qui annonce la tempête?
Une représentation d'Armide. — (50 décembre 1700. )
Huit jours environ s'étaient écoulés depuis Télévation de |la marquise de Gontades à la charge de première dame d'atours de madame la duchesse de Bourgogne, huit jours pendant lesquels son mari, jaloux de lui faire oublier ce qui s'était passé à cette occasion, n'avait
cessé do se montrer prodigue envers elle des soins les plus tendres, des atienlions les plus délicates. Selon sa promesse, il avait acheté de nouveauxéquipages et renouvelé sa livrée. L'or et l'argent avaient été répandus à pleines mains pour que tout cet attirail de luxe, alors attribut exclusif des maisons nobles, pût rivaliser de richesse et de bon goût avec ce
que les plus grands seigneurs de la cour possédaient de plus parfait en ce genre. A chaque instant, la porte de l'hôtel de Contades roulait sur ses gonds pour donner passage à quelque beau couple de chevaux de Mecklembourg, à quelque lourd carrosse et in celant de dorures et laissant voir sur sespanenaux luisants les deux écussons écartelés de Contades et de Rochcvert, surmontés de la couronne de marquis. Puis c'étaient dos ouvriers
detouteespèceprisparmilesmeilleurs faiseurs de la capitale, qui pour vêtir, qui pour chausser, qui pour coiffer les gens de madame la marquise. On eût dit, à voir tous ces préparatifs, que la maison de Conlades, annoijliedela veille, se hâtait d'essayer sa nouvelle noblesse, s'il n'eût suffi, pour se convaincre du contraire, de jeter les yeux sur l'armoriai de la comté d'Auvergne, où les Contades figurent, au témoignage de d'Hozier, parmi les sept ou huit familles de la province dont l'illustre origine se perd dans la nuit des temps.
Pendant ce temps-là, la jeune marquise se tenait confinée dans son hôtel, pour obéir aux ordres de son mari, qui n'avait pas voulu qu'elle reparût à la cour, avant qu'elle pût s'y présenter sur un pied digne du rang élevé au-
— Gi —
rjucl elle venait d'êlrc appelée. Madame la duchesse de Bourgogne avait daigné se prêter à celle petite faiblesse conjugale, et il était convenu que sa nouvelle dame d'atours lui serait présentée dans les premiers jours de janvier. On était alors très-prés de cette époque solennelle, puisque les événements qui vont se passer avaient lieu le 30 décembre 4700.
Ce jour-là, il y avait grande solennité à l'Opéra , à l'occasion de la reprise d'Armidcy de LuUi et Quinault. La célèbre mademoiselle Le Uochois, qui, jeune encore, avait quitté le théâlre depuis deux ans, dans tout l'éclat de sa gloire et de ses succès, avait consenti à jouer, pour cette fois, le rôle d'Ârmide, son triomphe. Le roi ol toute la cour devaient assister à cette mémorable roprésenlation.
M. de Contades s'était souvenu, à celte occasion, que sa femme aimait passionnément la musique, et il avait fait retenir une des plus belles loges du théâtre. Il voulait qu'elle en profitât pour essayer une parure nouvelle du plus grand prix, dont il lui avait fait présent, et qui devait rehausser merveilleusement tant de charmes, dont il était fier d'être l'heureux possesseur. Il avait été convenu, en outre, qu'on se servirait pour celte fois d'un des nouveaux attelages^ et que les laquais endosseraient leur splendide livrée. C'était donc un beau jour pour la marquise de Contades que le 30 décembre 1700!
Le roi et la cour devaient se trouver à l'Opéra : toute la cour ! Songez-vous que ce motlà, qui comprenait peut-être trois cents noms, se résumait en un seul pour cette femme! son-