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i>(?z-vous que, liuit jours auparavaul, il s'agissait pour elle de renoncer à tout jamais à entendre prononcer ce noni, à voir celui qui le portait, c'est-à-dire de devenir sourde et aveugle, et que, par je ne sais quelle faveur inespérée du hasard ou de la Providence, l'ouïe et la lumière lui avaient été rendues. Maintenant, si vous la voyez assise devant une riche toilette chargée de fleurs et de bougies, se mirer en souriant dans une glace de Venise j si vous lisez dans ces beaux yeux noirs une naïve expression de contentement, en se voyant si jolie et si bien parée, gardez-vous de l'accuser de coquetterie. Est-ce qu'une femme qui aime est coquette?
Il y a déjà long-temps qu'il fait nuit close, et que les bougies sont allumées. Six heures viennent de sonner à cette grande horloge de
Boule placée à l'angle de la chambre. Six heures! et M. de Contades n'est pas encore rentré! II n'ignore pourtant pas que l'Opéra commence de bonne heure. Qui peut le retarder ainsi? Parti dans la matinée pour Versailles, il a eu tout le temps nécessaire pour y voir^ au besoin, tous les ministres. Déjà la jeune marquise n'a plus autant de plaisir à consulter son miroir, qui ne lui renvoie plus que le reflet d'une physionomie boudeuse ; déjà sa main se lasse de jouer avec son éventail de plumes. Si encore elle n'avait pas congédié ses femmes, elle trouverait sans doute moyen de charmer le temps en faisant retoucher telle partie de sa coiffure ou de ses vêtements; mais elle est seule. Que faire? Ses yeux tombent sur un volume des œuvres de Racine, oublié sur une table 5 elle le prend,
l'ouvre au hasard : c'est une scène de la tragédie iVEslIier. Ah ! que de doux souvenirs attachés à cette tragédie pour Marie de Rochevertl Tendre Marie, croyez-moi, laissez là ce livre; tout ce passé qu'il ressuscite pour vous, je le devine aux battements précipités de votre sein... Cette lecture vous absorbe donc bien que vous ne songez plus môme à regarder l'heure au cadran? Vous vous croyez encore dans les frais jardins de Saint-Cyr, étudiant votre rôle sous les charmilles en rêvant à ce jeune seigneur dont les yeux n'ont pas quitté les vôtres pendant la visite du roi, puis à une main tendrement pressée, puis ù ce premier baiser... Éveillez-vous, madame la marquise, vous êtes à l'hôtel de Contades, et voilà que le suisse ouvre la grande porte pour donner passage au carrosse de votre mari qui revient de Versailles.
— Cl)
C'est bien lui, seulement il est plus pâle que de coutume; et quoiqu'on soit alors au cœur de l'hiver, la su€ur coule sur son front; la marquise s'est levée, et s'empressant à sa rencontre : — Eh bien! Monsieur, lui dit-elle avec douceur, arrivez donc ; savez-vous qu'il est six heures et demie, et que l'opéra commencera sans nous? Ce n'est pas bien à vous, au moins, de me Aiire attendre ainsi.
Et comme le marquis gardait toujours le silence.
— Comment me trouvez vous? ajouta-t-elle avec un babil rempli d'une grâce enfantine. Cette parure me va-t-elle bien? Suis-je coiffée selon votre goût? Mais, répondez-moi donc. Vous paraissez soucieux, et n'avez seulement pas songé à m'embrasser. Qu'est-ce? qu'avezvous ? Seriez-vous malade ?
Le marquis poussa un profond soupir; et, s'installant dans un fauteuil :
— J'ai enfin obtenu une audience de madame de Mainlcnon.
— Eh bien ?
— Je lui ai ofi'ert vos remercîments et les miens de la haute faveur qu'elle veut bien nous témoigner à l'un et à Tautre. Savez-vous ce qu'elle m'a répondu?
Madame de Conlades, qui jusque là avait gardé la plus grande sérénité, ne put s'empêcher de pâlir à cette interrogation, et elle répondit d'une voix qu'elle essaya de rendre calme.
— Non, Monsieur, veuillez me l'apprendre.
— Ecoutez donc bien, dit le marquis en attachant sur elle un regard plein d'une sombre fixité; car vous êtes plus à même que tout autre de m'expliquer le sens de ces paroles : madame de Mainlenon m'a dit en propres termes : « Mon cher Contades, je ne puis re- « cevoir vos remercîments ; car je vous assure « que je suis entièrement étrangère à ce qui « vous arrive d'heureux dans cette circon- « stance. Yous ne douiez point de mon désir « d'être utile à mon élève ainsi qu'à vous ; « mais j'ai toujours été prévenue sur ce point <( auprès de Sa Majesté. )> Voilà ce que m'a dit madame de Maintenon. C'estélrange, n'estce pas?
— Très étrange, en effet, balbutia la marquise.
— Comment! reprit M. de Conlades avec une amère ironie , vous ne savez pas quel est le puissant protecteur qui a pu ainsi, sans nous consulter ni l'un ni l'autre, me faire, moi, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, et vous, dame d'atours de madame la duchesse de Bourgogne? Je pense que ce doit être un des premiers du royaume. Quel qu'il soit, mordieu ! je voudrais lui en faire mes remercîmenis.
— Monsieur, en vérité, je ne sais.
— Je le saurai, moi, je vous en donne ma foi de gentilhomme.
En même temps, le marquis se leva, et, offrant la main à sa femme, qui était demeurée interdite : .:'î'*t.o
— Partons pour l'Opéra, s'écria-t-il; aussi
bien, qui sait si nous n'aurons pas lo bonheur d'y rencontrer noire prolecteur inconnu?
En disant ces mois, il conduisit la jeune marquise avec une galanterie toute chevaleresque jusqu'au carrosse qui les attendait dans la cour de l'hôtel, et se plaça respectueusement sur le devant. Les chevaux partirent au galop.
Sept heures du soir! Les abords de l'Opéra sont encombrés de chaises à porteurs, de carrosses armoriés, de valets portant des flambeaux, de gardes à cheval. A l'intérieur, au milieu d'une atmosphère de parfums et de fleurs des plus rares , une fouie brillante, vêtue avec tout le luxe de Tépoque, s'épanouit au front de toutes les loges , à la clarté de mille bougies. Au cenlre, dans le
parlerrc, on voit ondoyer les jjanaches des mousquetaires et des gendarmes de la garde du roi, tandis que, placés comme à l'avantgarde de ce corps de bataille, sur les tabourets qui garnissent le théâtre des deux côtés de l'avant-scène, jusqu'à la balustrade^ tous les beaux seigneurs de la cour, les rois du bel air et de la galanterie, les joyeux compagnons de plaisir de monseigneur le duc de Chartres, étalent pompeusement leurs grâces et leur bonne mine, et saluent avec de grands airs évaporés les belles dames des loges.
Tout le monde est arrivé depuis long-temps; on n'attend plus que le roi, et le thème varié des critiques sur la toilette, le visage et peutêtre même la vie'entière de chaque spectatrice^ est déjà presque épuisé. Pourtant une nouvelle loge vient de s'ouvrir au premier rang.
au côté de la reine. Voilà des retardataires ! les reconnaissez-vous? Un mouvement d'attention bien prononcé se manifeste d'abord sur le théâtre, puis se propage de loge en loge, au parterre et jusqu'au cintre de la salle. C'est la jolie marquise de Contades. Ses apparitions dans le monde sont si rares qti'il ne faut pas s'étonner qu'elles y produisent tant d'eflël. Entendez- vous le feu roulant des exclamations et des questions qui s'échangent de toutes parts : — Comment la trouvezvous? — Admirablement belle. — Oui, mais peut-être un peu pâle. — Cette pâleur lui sied si bien! — Le marquis se décide donc à laisser voir son trésor! — Il faut qu'il couve quelque grande maladie, car ce n'est plus du tout le même homme depuis huit jours. — C'est vrai, il me semble bien gai. — Ah 1 dam!
Quand on possède une pareille femme ! — Quels yeux ! quelle bouche! quelle laillede nymphe!
Permeitez-moi de passer sous silence le détail des beautés sans nombre de madame de Conlades, qui d'ailleurs vient, par une pudique modestie, de se cacher le visage avec son éventail, pendant que le marquis a peine à répondre aux nombreuses salutations qui pieuvent sur lui de toutes parts. Jamais il n'a eu autant d'amis.
Tout à coup des acclamations se font entendre à l'extérieur, mêlées au relenlissemenl sourd et prolongé du pavé sous les pieds des chevaux et sous les roues de nombreux carrosses; par un mouvement spontané, toute l'assemblée s'est Icvéo^ tous les fronts se sont découverts. Le roi paraît dans sa logo, nccompa-
gné deladuchesse de Bourgogne et de ses deux petils-fils, leSjducs de Bourgogne et de Berry .
Les loges voisines, restées vides jusqu'alors, se remplissent en même temps de tous les personnages les plus éminents de sa suite, les maréchaux de \iIleroi et de Lafeuillade, les ministres secrétaires-d'Étal Chamillard^ Pontchartrain, Torcy, le lieutenant-général de police d'Argenson. Les cris de vive le roi ! ébranlent la salle jusque dans ses fondements; Louis XIV y répond en saluant avec sa grâce accoutumée,, et l'orchestre, qui n'attendait que l'arrivée du roi pour commencer , exécute la symphonie d'ouverture de l'opéra d'Armide. Aux derniers arpèges, au moment où le rideau se lève, le roi donne le signal des applaudissements. Hélas! ce n'était déjà plus qu'un hommage rendu â un illustre mort.
Lulli, riucoiuparablc Lulli, comme on disait alors, n'était plus. 11 était descendu dans la tombe avec tant d'autres gloires contemporaines dont il était réservé au grand roi de mener le deuil, jusqu'à ce qu'enfin toutes étant ensevelies dans leur sépulcre, il ne lui restât plus qu'à s y coucher aussi le dernier. Vous n'attendez pas sans doute que je vous analyse le poème de Quinauit pas plus que les mélodies de Lulli, si goûtées pendant près d'un siècle, et dont Dieu garde aujourd'hui vos oreilles! Laissons, si vous m'en croyez, le beau Renaud en perruque blonde bouclée, surmontée d'un casque empanaché, languir entre les bras de l'enchanteresse en robe à queue à grands ramages, qui le relient captif dans son palais magique. Quand le drame se passe dans la salle, à quoi bon InlltT chercher sur le ihcAlro ?
Au coté du roi et picsquc en facû de madame de Conlades, une loge , une seule loge est resiée vide. Pendant longtemps, on a pensé que le propriétaire de cette loge, attardé par quelque obstacle fortuit, viendrait y prendre place j mais on est déjà au troisième acte (ÏAiinide et nul encore n'y a paru. Ah! si celui qu'on attend ainsi savait avec quelle fiévreuse impatience deux beaux yeux se fixent incessamment sur la porte de cette loge, il se hâterait d'accourir, ne fût-ce que pour contempler à son aise le charmant vis à vis dont son absence prolongée excite la curiosité, peut-être môme le dépit. D'ailleurs, si c'est un courtisan, il ne doit pas ignorer combien le roi est exigeant et à quelle disgrâce il s'expose, en manquant à un spectacle (|ue Louis XIV honore de sa
présence. Déjà les yeux du monarque se sont portés à plusieurs reprises sur la loge vide et ses augustes sourcils se sont froncés. Arrivez vile, Monseigneur, si vous voulez conserver les grandes entrées et n^ôtre pas à jamais déshérité du bougeoir.
Ce courtisan coupable est M. de Barbezieux, ministre secrétaire d'État de la guerre. Qui peut le retenir? Voici la fin du troisième acte. Écoutons ce qui se passe dans la loge du roi.
— Sire, dit un écuyer qui entrait en ce moment dans la loge royale, il vient d^arriver un exprés de Versailles avec un message pour Votre Majesté.
— Donnez, Monsieur, répondit le roi ave<^
une légère agitation ; que se passe-l-il donc de nouveau à Versailles ?
Et ayant brisé le cachet, il parcourut vivement l'écrit non sans laisser apercevoir sur ses traits l'empreinte d'une légère altération qui fut remarquée dans toute la salle; puis il s'écria à haute voix, en s'adressant aux gentilshommes debout dans le fond de la loge :
— Messieurs, nous ne coucherons point ce soir au Louvre ; faites donner contre-ordre. Je repartirai pour Versailles aussitôt après le spectacle.
Comme la duchesse de Bourgogne se penchait vers lui, pour lui demander le motif de celte brusque détermination, il la prévint en lui disant assez haut pour être entendu dans la loge voisine :
— M. de Barbezieux a été pris d'un évanouissement subit au moment de monter en carrosse, et l'on me mande que Fagon en désespère. C'est ainsi qu'est mort monsieur de Louvois.
En prononçant «es paroles, le roi, involontairement sans doute, porta ses regards sur la jeune marquise de Contades qu'il avait parfaitement reconnue, cl (p.ii souriait alors d'une remarque plaisante que venait de faire son mari.
Sur ces entrefaites, on entendit frapper les trois coups d'usage qui annonçaient que le quatrième acte (ÏArmidc allait commencer, et chacun devint tout yeux et tout oreilles. Cependant, soit que l'entr'aclc eût clé plus court que d'habitude, soit que le feu de la
conversation eût retenu quelques-uns des spectateurs en dehors de la saile plus longtemps que de raison, il y eut pendant tout le commencement du quatrième acte une sorte de tumulte extérieur causé par ceux qui regagnaient précipitamment leurs places. Au nombre de ceux-ci étaient deux jeunes officiers des compagnies rouges qui traversèrent en courant le couloir des premières loges du côté de la reine. L'un deux cria à son camarade :
— Sais-tu la nouvelle ?
— Oui, répondit l'autre d'une voix claire et sonore qui retendit dans la loge de madame de Contades comme la trompette de l'archange au jourdu jugementdernier, M. de Barbezieux se meurt!
En entendant ces paroles, la jeune mar-
<|uise tomba évanouie sur le devant de sa loge.
Cet accident faillit interrompre le spectacle : car plusieurs personnes, quittant leurs places vinrent offrir leurs secours à M. de Contades. Le vieux gentilhomme leur répondit avec une grande tranquillité :
— Ce n'est rien, je vous remercie^ madame la marquise est sujette à ces évanouissements, et le jeu pathétique de mademoiselle Le Rochois l'a tellement émue qu'elle en a perdu connaissance. Veuillez seulement faire appeler mes gens et mon carrosse. Je suis le marquis de Contades.
Et avec une force dont on ne l'aurait plus jugé susceptible, il enleva sa femme dans ses bras comme le plus loger fardeau.
Uxpiation. — (31 décembre 1700. )
Lorsque la marquise de Contades sortit de son évanouissement, Tesprit encore rempli du vague souvenir de toutes les pompes de rOpcra, les yeux tout éblouis de cette otmosphère lumineuse dans laquelle ses regards s'étaient plu à errer toute la soirée, elle éprouva un effroi instinctif en se trouvant
coLicliôe siii' liii lit, loiU habillée, dans une vaste chaml)re où deux bougies répandaient une lueur funèbre , et elle referuia vivement les yeux. Lorsqu'elle les rouvrit, elle ne tarda pas à reconnaître, après un léger examen, que cette cliambi'e était bien la sienne, et ayant penché sa tôle en avant , elle aperçut, assis au coin de la cheminée , un homme qui , le menton appuyé dans Tune de ses mains , tandis que l'autre reposait comme crispée sur le chambranle de marbre, paraissait plongé dansdeiprofondesrélîexions. C'était son mari. Elle frémit à celte vue; car alors, ses idées , toutes confuses auparavant , se débrouillèrent dans son cerveau avec une fatale netteté. Elle se souvint à la fois et des soupçons qu'il avait rapportés de Versailles et de cette effrayante nouvelle recnoillie à travers l'élroilo cloison
^ 87 — d'une loge d'Opéra, celte nouvelle qui, en la renversant à demi-morte et en lui brisant le cœur, avait apporté un si terrible élément de conviction dans celui de son mari. Oh î pourquoi cet anéantissement de ses facultés dans lequel elle était tombée alors, avait-il été de si courte durée ? pourquoi Dieu , dans sa bonté, n'avait-il pas permis qu'elle ne se réveillât jamais?
Maintenant, elle n'avait plus aucun moyen de cacher sa faute, puisqu'elle-mème s'était trahie, ni d'éviter le châtiment, puisqu'elle se trouvait seule, seule avec son juge, au milieu de la nuit, dans la partie la plus isolée de l'hôtel, sans pouvoir espérer aucun secours. Celte pensée la glaça de terreur ; car si elle avait souhaité la mort, c'était surtout pour ne point avoir à subir les rerpoches et
la colère de son mari. Et puis, quelque sujet qu'on ait de se détacher de la vie, comment ne pas trembler devant l'image d'une mort violente? Aussi , s'atlachant avec une ardeur fébrile à tout ce qui pouvait lui présenter les moyens d'écarter cette image , la jeune femme referma les yeux et s'étudia à retenir son souffle, pensant que si elle parvenait à rester dans cet état jusqu'au jour, son mari ne voudrait pas la tuer, de peur que ses cris n'attirassent l'attention des gens de l'hôtel, lorsque tout le monde serait éveillé.
A peine avait-elle formé celle résolution , qu'elle entendit dislinclemeiU des pas lents et mal assurés s'approcher de son lit et qu'elle sentit glisser à travers ses paupières la lueur vacillanle d'une bougie. Dans ce moment, la bise do décembre , qui n'avait cessé de mugir
dans la cheminée , apporta à son oreille le tinleraent mélancolique de l'horloge de Sainl- Gervais qui sonnait trois heures. Un frisson glacial qu'elle ne put réprimer courut dans tous ses membres et elle étendit convulsivement les bras en avant , comme pour écarter l'instrument de mort dont elle se voyait menacée; puis elie se mit à cacher sa tête sous son oreiller, en fondant en larmes.
M. de Contades posa doucement le flambeau (ju'il tenait à la main, et affectant toujours la môme tranquillité au'ilavaitmontréeà l'Opéra, bien (|ue l'altération profonde de ses traits démentît le calme emprunté de sa démarche , il dit à sa femme du ton le plus naturel :
— Me pardonnerez-vous de vous avoir conduite à rOpéra? C'est moi qui suis cause de
voire évanouissement produit, j'en suis sûr, par l'extrôme chaleur, et par les émotions de la scène; car mademoiselle Le Rochois a été admirable. Toutefois je n'aurais pas cru que votre indisposition durât si long-temps, et j'étais vraiment fort inquiet de la voir se prolonger ainsi. C'est en vain que vos femmes ont employé tous les moyens imaginables pour vous faire reprendre vos sens, et je venais d'envoyer chercher un médecin. Je m'étonne qu'il ne soit pas encore arrivé. Mais , Dieu soit loué! son art sera inutile. Cependant, vous paraissez soufïrir encore. Qu'avezvous?
La marquise, stupéfaite en entendant un pareil langage , ne savait plus que penser. Un moment elle imagina que tous les événements qui avaient traversé son existence depuis la
veille ;ui soir n'étaient qu'une liallucinalioji de son cerveau; njais la réalité était trop poignante pour que cette iliusion ne s'effaçât pas bien vile. Quoi qu'il en soit , elle se souleva ianguissamment sur son lit et, heureuse, du moins dans son malheur, de pouvoir penser qu'elle était toujours innocente et pure aux yeux de son mari, elle lui tendit la main.
— Combien je suis fâchée , lui dit.-elle , du trouble que je vous cause! Je me sens beaucoup nneux maintenant, ce ne sera rien, je vous assure.
— Je puis donc me retirer, reprit le marquis, et vous laisser aux soins de vos femmes. Je vais prier Dieu qu'il vous accorde un sommeil paisible.
lin disant ces mois, il la baisa au front
comme c'était sa coutume, prit son chapeaa et sortit de la chambre. Peu après, les femmes de la marquise y entrèrent et se mirent en devoir de la déshabiller. L'une déciles l'informa que le médecin était arrivé depuis long-temps et qu'il attendait le moment d'être introduit.
— Pourquoi ne l'avez-vous pas fait entrer plus tôt? répondit uiadame de Contades.
— Oh ! reprit vivement la plus jeune des suivantes, c'est que M. le marquis nous avait bien recommandé d'attendre ses ordres pour cela.
Cette recommandation parut assez étrange à la marquise, mais elle était en proie à de rop vives préoccupations pour s'y arrêter.
— Je n'ai plus besoin de ce médecin , ajonta-t-elle, vous pouvez le congédier.
Dès que ses femmes l'eurent quittée et qu'elle Si trouva seule dans sa chambre , elle se jeta à genoux au pied de son lit et donna un libre cours à ses sangloLs. Ensuite , quand elle eut ainsi soulagé sa douleur, elle fit ses prières et adressa à Dieu de ferventes actions de grâces, de ce que son secret n'avait pas été découvert. L'aube commençait déjà à poindre à travers les fentes des volets intérieurs qui garnissaient les fenêtres , et la charmante pénitente était toujours dans la même posture. Cependant , le feu s'était éteint dans la cheminée , et le souffle glacé du matin pénétrait ses blanches épaules à travers le léger vêtement qui les couvrait. Est-il besoin dédire que la marquise de Conladcs priait le ciel et tous les saints du
paradis ilc conserver les jours de M. de BarLezienx?
Il était huit heures du matin lorsqu'elle se eouclia.
Tant d'émotions l'avaient assaillie depuis la veille, (lu'elle dormit jusqu'au soir, d'un sommeil lourd et sans rêves. A son réveil, on l'avertit que M. de Contades , qui était parti de grand malin pour Versailles, venait de rentrer et l'atlendail pour souper. Tout en se faisant habiller à la haie, elle ne put s'empêcher de se demander pourquoi le marquis, fort peu courtisan de sa nature, et que nulle affaire n'appelait à Versailles, puisquMl n'était pas encore entré en cJfllrge , y avait passé deux jours de suite. Elle avait peine à concilier dans son esprit tonl ce (jue la eoii'.luile {\c son mari
lui semblait avoir de heurté el d'incohêrenlen celle circonstance. C'était une énigme dont il serait à souhaiter qu'elle n'eût jamais possédé la clé !
Lorsqu'elle enlra dans la salle du souper, elle remarqua avec surprise que M. de Contades était déjà à table, et qu'il avait commencé sans l'attendre. Ce manque d'égards de la part d'un gentilhomme qui se piquait, au contraire, de pratiquer, dans toute leur rigueur , les lois de la politesse française , la surprit fort. Quant à lui, il ne parut pas disposé à s'en excuser le moins du monde, et tendant son verre à un valet , il s'écria d'un ton moitié jovial et moitié familier:
— Par là, mordieul Madame^ vous faites fort bien d'arriver, car je Unissais de souper
sans vous. J'ai ce soir une soif et une faiin d'enfer.
La jeune marquise rougit jusqu'au blanc des yeux , et se plaça silencieusement à table. Quant au valet , il demeura tellement ébahi d'entendre parler ainsi son maître , qu'il oi»blia de déférer à l'injonction par geste qu'il en avait reçue, si bien que le marquis ajouta avec un affreux juron :
— \erse donc , maraud ! si lu ne veux <jue je le casse ma canne sur les épaules.
Puis se tournant vers la marquise :
— Eh bien! qu'avez-vous? Vous ne mangez pas? Vous me paraissez triste, ce soir?... Moi , je suis gai , je vous en avertis , et il liiut
(|uc vous le soyez aussi. Allons , morbleu !
J qu'on remplisse le verre de madame !a mar* quise, je veux qu'elle me fasse raison !
Madame de Contades porta son verre à ses lèvres et , dominée j>ar une seule pensée , elle crut pouvoir se hasarder à entamer avec son mari , de l'air le plus négligent qu'elle put , la conversation suivante ;
— Puisque vous venez de Versailles , Monsieur, qu'y a-t-il de nouveau à la cour?
Ici, le vieux gentilhomme qui , jusqu'alors avait montré une gaîté qu'il y a tout lieu de croire factice mais qui du moins était fort bien jouée, plissa le front, soit en signe de mécontentement, soit en signe d'attention , et il répondit du même air :
— Ma foi , je n'ai rien appris.
il y eut un silence , et la marquise reprit
— us — avec une profonde émotion iuléi'ieure qu'elle déguisa de son mieux :
— Je croyais avoir entendu dire pourtant liier soir à l'Opéra, «lue l'un des ministres était tombé malade...
— En effet M. do Barbezieux je
crois
— Eh bien?
Il est impossible de rendre tout ce qu'il y eut d'angoisses et d'alTreux tressaillements dans celle simple interrogation qui fut suivie d'un nouveau silence, pendant lequel le marquis attacha sur sa femme l'œil scrulateur d'un in(juisileur d'Elat. A la fin, il répondit, en accentuant chacune de ses paroles :
— On m'a dit que lo jeune ministre allait un
peu mieux aujourd'hui; mais je suis sur qu'il n'en réchappera pas.
Celte réponse fit sur la jeune marquise la même impression que si la froide lame d'un poignard lui eût traversé la poitrine; elle baissa les yeux ; mais elle fut assez maîtresse d'elle-même pour dissimuler son émotion. Celle fois , elle ne pouvait plus douter de son malheur. Le regard de son mari lui avait appris tous ses soupçons. La lutte était engagée maintenant, elle le sentait bien , et une cruelle expiation se préparait pour elle. Il y avait à ses côtés, désormais, un juge terrible qui allait la soumettre à une torture de tous les inslanls, jusqu'à ce qu'elle eût confessé le crime dont il la soupçonnait. Le jour, elle aurait assez de force pour résister; mais^ la nuit, ne viendrait-on pas l'épier jusque dans ses
Tôves? Quel supplice! Dans l'horreur (|u'elle en éprouvait par avance , elle profila de l'inslant où , le souper touchant à sa fin, les valets étaient sortis de la salle; et, se penchant affectueusement vers son mari , elle lui dit avec ce ton caressant que les femmes savent si bien prendre pour obtenir ce qu'elles désirent :
— J'ai, ce soir, une grâce à vous demander, Monsieur, me l'accorderez- vous ?
— C'est selon... Parlez...
— Ma santé est chancelante depuis quehjue temps, vous le voyez : il me semble que l'air de la campagne me rétablirait. Si vous le vouliez , je pourrais aller passer le reste de l'hiver avec votre vieille tante dans son château de Drie. Vous viendriez nous voir de temps à autre. Je sais que vous m'en avez fait la pro-
position jadis , et que j'ai toujours refusée. Que voulez -vous? J'étais folle alors, et maintenant je vous demande cela comme une grâce.
Mais lui, riant aux éclats : -^ -
— Vous n'y pensez pas , Madame ! Est-ce qu'on va aux champs maintenant, au mois de décembre ? Ne songeons qu'à nous divertir : morbleu ! vivent les bals, les comédies, les musiques , pour rendre la santé aux jeunes femmes! Et vous aurez de tout cela, je vous le promets. Je veux , pour commencer , donner bientôt dans mon hôtel une fête dont il soit parlé à la cour et à la ville. Qui mieux que vous peut en faire les honneurs ?
Et il ne parlait que de plaisirs et de joyeux apprêts à cette femme qui venait d'apprendre
que celui qu'elle avait aiuié par dessus tout au monde, jusqu'à lui sacrifier son honneur, étail étendu sur un lit de douleur dont peutêtre il ne se relèverait pas. Le bruit d'un carrosse qui entrait dans la cour de l'hôtel vint mettre un terme à celte pénible conversation, et peu d'instants après , un haquais annonça que M. le maréchal de Yilferoi était au salon. La marquise voulait se retirer , mais son mari ne le souffrit pas, et il la força de l'accompagner pour recevoir le maréchal.
— Parbleu ! mon cher Conlades, s'écria ce dernier en courant au devant du marquis qu'il embrassa avec sa pétulance habituelle, je n'ai pas voulu passer au Marais sans venir souhaiter le bon soir à un ancien ami et baiser la main de son adoiable lémmo. Aussi bien , je
me suis chargé près de vous d'un double message dont la première partie se trouve déjà remplie ; car je vois que madame la marquise ne paraît plus se ressentir de son indisposition délier. Cela avait beaucoup inquiété le roi.
— Comment ! Sa Majesté a daigné reraarquer... ,,
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— Eh ! oui, mon cher; il en a été beaucoup parlé au petit lever. Ce n'est pas étonnant, palsambleu! A l'heure qu'il est, je suis sûr qu'ail
n'est bruit dans tous les cercles que de madame la marquise de Conlades dont la beauté attirait tous les regards hier à l'Opéra.
— Oh! monsieur le maréchal, de grâce...
— Oh ! Madame, vous avez beau faire, vous
ne me fermerez pas la bouche , et je procianierai toujours que mon vieil ami Contades est le mortel le plus favorisé qui soit sous le firmament. C'est aussi l'avis de madame la duchesse de Bourgogne qui brûle du désir de vous voir entrer en fonctions auprès d'elle , et je viens à celte (in vous annoncer que le roi a daigné vous désigner pour le prochain Marly, 11 y aura grande fêle à l'occasion de la solennité des Rois, le G janvier, et vous pourrez être présentée ce jour-là à notre jeune duchesse. Dites-moi Tun et l'autre bien vite que vous acceptez, et je pars; car je suis attendu au Palais-lloyal.
— Encore une fête! murmura tout bas madame de Contades, cl Use meurt! A cette pensée, une lanno vint glisser au bord de sa pan-
pière; et tournanl un regard suppliant wrs son mari qui semblait hésiter :
— Monsieur, balbutia-t-elle vivement à son oreille, vous me ferez plaisir de refuser... je vous assure que je souffre...
— Que répondrai- je au roi ? reprit M. de \il!eroi.
— Monsieur le maréchal, s'écria le marquis d'une voix forme, veuillex dire à Sa Majesté que nous éprouvons la plus vive reconnaissance de l'intérêt et des bontés dont elle daigne nous donner tant de marques éclatantes, que c^est y mettre le comble en nous conviant à la fêle de Marly, et que madame la marquise et moi, nous aurons l'honneur de nous y rendre.
Victime résignée , la jeune femme s'inclina.
M. le maréchal de Villeroi lui baisa la main et sortit en chantonnant un air d'Armide.
Le G&teau des H,oJ§ de Marly. — ( 6 janvier 17U1. )
La neige tombe à gros flocons dans la belle avenue qui , laissant la route de St-Germain et les bords de la Seine , conduit , par une pente escarpée , au château de Marly. Déjà la double rangée d'ormes qui borde le chemin est couverte d'un blanc linceul , et au
jour douteux qui descend du ciel , on prendrait volontiers ces beaux arbres, avec leurs branchages dépouillés par l'hiver, pour un essaim de spectres gigantesques syraétriquenjent échelonnés le long de l'avenue pour voir passer un cercueil. Par intervalles, au milieu du silence solennel que produit dans l'air la neige qui tombe, on distingue un léger bruit : c'est le piétinement sourd des chevaux qui gravissent la côte , en traînant un carrosse dont les roues impriment à peine un sillon à la surface du sol. Ce carrosse est celui de (|uelque seigneur qui se rend au château de Marly 5 mais sous l'épaisse couche de neige qui enveloppe chevaux, carrosse et laquais, on reconnaîtrait difficilement si c'est un duc et pair ou un simple gentilhomme qui passe. Serait-ce (jue la neige est connue le dernier
vêtement des morts qu'elle rappelle si bien , un symbole d'égalité?
Pourtant , les glaces de ce carrosse, soigneusement fermées , ne sont pas tellement ternies par le contact de l'air froid du dehors avec l'atmosphère intérieure, qu'en s'approchant on ne puisse distinguer une jeune femme d'une éclatante beauté, mais d'une apparence frêle et maladive, assise auprès d'un vieillard encore vert, d'une physionomie martiale et portant sur son habit de cour les insignes de commandeur de Tordre de St-Louis ; cette jeune femme est la marquise de Contades, ce vieillard est son mari. Vous voyez qu'il a tenu parole; car c'est aujourd'hui le jour des Rois de l'année 1701 , et là haut, sur cette colline, vous vous souvenez qu'il se prépare une fête pour solenniscr ce grand jour.
Nous voici parvenus au bel aLMcuvoir do rnaibre où la route se partage en deux embranchements : à droite , le village de Marly, à gauche l'avenue qui , longeant les uiurs du parc, s'en va grimpant toujours au flanc de la colline dans la direction de l'aqueduc, joindre la grille d'honneur du château. C'est cette avenue qu'il faut prendre avec le carrosse de M. de Contades, puisque nous l'accompagnons chez le roi; si vous marchiez toujours tout droit devant vous, vous arriveriez bientôt à Versailles. La ville royale est là bas , cachée à l'horizon , à l'ombre de cette merveilleuse rangée d'arcades qui domine tout le paysage et qui semble un pont fantastique suspendu dans les airs pour conduire à un palais de fée.
\ersaillcs! C'est un nom t|ui fait rêver.
n'est-ce pas? mais pensez-vous que ce nom-là n'ait jamais éveillé dans l'âme de ceux qui l'ont entendu prononcer que des souvenirs d'histoire ou de poésie? Oh ! détrompez- vous , si vous le pensez ainsi , et contemplez seulement ce vieillard et cette jeune femme qui, nonchalamment étendus au fond de leur carrosse, se sont soulevés soudain avec un tressaillement nerveux et comme frappés d'une pensée électrique ^jc'est qu'ils ont entendu à travers la portière un de leurs valets de pied, descendu àcausede la montée, dire à son camarade :
— Nousnesommes pas bien loinde Versailles.
^Versailles , alors , voyez-vous , ce n'est plus [une ville où il y Ja] un palais, séjour dujplus'grand des rois et de la plus brillante des cours, c'est une ville où il n'y a qu\iu seul homme à l'existence duquelsont attachées
deux doslinées , un honiinc qui ne peut ni vivre ni mourir, sans que le cours -Je l'une de ces destinées se trouve tranché, un homme sans nom dans la langue des passions; car pour le vieillard comme pour la jeune femme, qui attendent avec anxiété ce que Dieu ordonnera de ses jours , ce n'est pas le jeune et brillant comte de Barbezieux, héritier de la charge et des talents du grand Louvois : pour Tun c'est celui que l'on hait; pour l'autre c'est celui que Ton aime. Est-ce que ceux-là ont un nom?
Depuis six jours la maladie du jeune ministre a-t-elle fait des pj'ogrès? Est-il en voie de guérisonou de mort? M. de Gontades pourrait le dire mieux (|ue tout autre, lui qui n'a pas
négligé un seul joui do so préscnltr eu por-
sonne au pavillon de Barbezieux, à Versailles, pour s'informer de ses nouvelles ; mais la jeune marquise n'a plus osé lui demander la chose qu'elle a le plus à cœur de savoir ; car elle se souvient du regard dont il a accompagné sa réponse, le soir où elle a osé l'interroger à ce sujet. Pendant les six mortels jours écoulés depuis cette fatale soirée , la pauvre Marie s'est épuisée en combinaisons pour parvenir à connaître le sort de celui qu'elle a aimé... qu'elle aime encore , sans réveiller les soupçons jaloux de M. de Contades; et toutes ces combinaisons ont échoué : elle aurait pu s'adresser aux valets, mais qui sait s'ils n'étaient pas gagnés par le marquis, et s'ils n'auraient pas été lui rapporter immédiatement la démarche de leur jeune maîtresse ? Elle espérait du moins que quelques personnes de la cour
seraient venues lui faire visite; mais il était vraisemblable que le marquis avait donné l'ordre de ne recevoir personne en son absence, car nul visiteur ne parut à l'hôtel do Contades, après le maréchal de Villcroi. Ah î l'infortunée jeune femme! que de fois pendant ces six jours, n'écoulant que le cri de son cœur, elle avait été sur le point de s'enfuir do son hôtel et de courir à Versailles auprès du lit de douleur du jeune ministre; heureuse de pouvoir lui dire enfin : « Dieu n'a pas voulu que nous fussions unis dansnotre vie, soyonsle du moins dans notre mort. » Mais la honte qui s'attacherait à sa conduite, mais la pudeur l'avaient retenue. Et puis Barbezieux n'était peut-être pas aussi malade que M. de Contades s'était plu à le lui représenter. D'un autre côlé, il était évident que les soupçons de
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^on mari ne reposaient que sur les plus vagues motifs; tant qu'elle éviterait de les confirmer par sa conduite , elle n'avait aucun lieu de craindre qu'il vint à découvrir un secret qui après elle n'appartenait qu'au roi et à Barbezieux , dont la discrétion était à toute épreuve.
C'est dans ces cruelles alternatives d'angoisses et d'illusions que la marquise de Contades avait passé ses jours et ses nuits depuis le commencement de cette nouvelle année , inaugurée pour elle sous de si tristes auspices; c'est le cœur déchiré par tous ces combats qu'elle arrivait à la fête de Marly. Pourtant, lorsque le carrosse, parvenu au sommet de la côte, tourna tout à coup sur la droite, et, franchissant la grille d'honneur du château, traversa avec rapidité une suite de cours et do
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l'ioiliq lies d'une magnificence peu commune; lorsqu'elle vit s'agiter en tons sens un peuple de gardes , de bas olTiciers et de valets , se heurtant, se pressant au milieu des pompeux attelages des courtisans ; lorsqu'elle entendit toutce tumulte, joyeux accompagnement d'une fête de cour, la jeune femme sentit un rayon d'espoir se glisser dans son àine. Elle pensa (jue le roi n'aurait point voulu de divertissement à ce Marly, si les jours de celui de ses ministres qu'il affectionnait le plus eussent été réellement en danger, et un doux sourire était empreint sur ses lèvres , lorsqu'elle fut introduite avec son mari dans le grand salon.
Bon nombre de dames et de seigneurs de la cour s'y trouvaient déjà réunis, attendant que le roi parut. M. le maréchal de Yilleroi recevait les arrivants; il vint à la rencontre du
marquis et do la marquise j mais , soit que le soin de faire les honneurs du grand salon de iMarly l'absorbât complètement, soit qu'il apportât dans l'exercice de celte fonction quelque souci intime et caché , il n'avait plus sa gaîté ni sa pétulance habituelles. 11 y avait quelque chose de grave et de triste à la fois, dans toute sa démarche comme dans ses paroles, qui semblait s'être communiqué à toute l'assislance , tant les fronts des gentilshommes étaient sombres, tant les joues des belles dames étaient pâles, en dépit du rouge et des mouches dont la plupart s'étaient parées selon la mode de l'époque. Etait-ce donc que le deuil de la nature venait se refléter sur toutes ces physionomies, ou plutôt faut-il penser que le souvenir de quelque événement sinistre planait encore sur l'assemblée?
Madame de Conladcs, qui n'étailjamais venue à Marly, mais qui avait entendu dire que, dans cette résidence royale , ouverte seulement à un petit nombre d'élus , l'étiquelle était entièrement bannie, et que le grand roi daignait s'y considérer comme en famille , s'étonna beaucoup d^y trouver les visages cent fois plus compassés que dans les grands appartements de Versailles. Peu accoutumée aux fêles et aux plaisirs, elle ne concevait pas qu'on pût y apporter un front soucieux; car, pour elle , ignorante comme elle l'était des sentiments qui agitaient chacun des assistants, ce qui n'était peut-être qu'une tristesse bien légitime se traduisait en cérémonial.
Lorsque le roi entra dans le salon avec madame la duchesse de Bourgogne et madame de Maintenon, la jeune marquise imagina
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qu'alors du moins tout allait changer de face; mais quelle ne fut pas sa surprise en retrouvant dans les traits de ces trois personnages le même caractère d'austérité mélancolique qu'elle avait remarqué chez les courtisans. Pour madame deMaintenon, nui n'ignore que tel était toujours son maintien ; mais il n'était pas jusqu'à la jeune duchesse, si gaie et si rieuse d'ordinaire, qui n'eût subi l'influence funeste de la tristesse générale. Quand madame de Contades lui fut présentée, elle eut pour elle des paroles gracieuses, mais bien éloignées de l'accueil que la tendre Marie avait rêvé de la part de l'aimable princesse à qui elle allait appartenir. Le roi seul parut avoir à cœur de la dédommager de l'apparente froideur de sa petite-fille, en lui adressant à plusieurs reprises la parole avec un intérêt mar-
que, ot en luidenian^lant du ton \o [tins affecliieiix si (Mo n'élail i)as bien aise de venir à Mariy, et si elle ne sérail pas heurens(^ de vivre à la cour, où il aiirail souvent roccasion de la voir, !ors({u'ell(' aurait pris possession de sa charge auprès do la princesse. Madame do Conlades fixa sur lui de grands yeux pleins de reconnaissance; elle exprima avec feu tout le bonheur que lui faisait éprouver l'attachement dont le roi voulait bien l'honorer. Il y avait presque de la joie dans ses regards.
Cependant la nuit était venue ; les lustres avaient été allumés et dos tables de jeu se trouvaient dressées daus tous les coins du salon. Le pharaon du roi commença. Bien que les enjeux et les paris fussent très-considérables, car Louis XIV aimait qu'on jouAt
gros jeu, l'aspect de la réiiniou no changea nullement [jour cela, et le même silence continua de régner dans le grand salon, inle»rompu seulement de distance en distance par les formules en usage pour le jeu, (jui retentissaient dans celte vaste enceinte comme autant de versets d'une litanie funèbre.
Il y eut un moment où M. de Gontades, qui n'avait cesse de tenir ses yeux attachés sur sa femme avec une indéfinissable expression de doute et de rêverie, s'approcha d'elle, et le colloque suivant s'établit entre eux à voix basse comme sous les voûtes d'une église :
— Gomment vous trouvez-vous ?
— Je me trouve bien ; mais ne sauriez vous
me dire pourquoi tout le monde est aï Iriste ici?
— Je vous le diriai demain.
— C'est donc un secret ?
—Peut-être.
A la fin, les portes s'ouvrirent, et un maître des cérémonies, suivi de plusieurs pages et officiers de bouche, vin^ annoncer que le souper était servi. Tout le monde se leva et passa dans la salie du festin, où les dames seules prirent place avec le roi.
Alors ce fut un coup d'œil vraiment magique que celui que présenta cette table immense chargée des mels les plus variés, étincelante de bougies, et dont une bordure vivante de bustes féminins offrant pour la plupart un type
varié de grâces el de beaulé n'élatt pas le moindre ornement. Toute la jeune cour de la duchesse de Bourgogne était là ; et comme si les rides avaient dii être exclues de ce frais et charmant conciliabule, madame de Maintenon, un peu souffrante, disait-elle, était rentrée dans ses appartements.
Saint-Simon , qui nous a laissé quelques détails sur cette soirée du 6 janvier 1701 , nous apprend que le commencement du souper fut froid et silencieux comme l'avait été tout le reste de la journée. Plusieurs dames, et des plus jolies, ne mangeaient pas, et si l'on eût observé attentivement quelques beaux yeux baissés sur les assiettes , on y eût vu rouler de grosses larmes. Mais lorsqu'on apporta le gâteau des rois, la scène changea tout à coup. Le roi , impatienté sans doute de at
voir autour de lui que des visages moroses, témoigna tout à coup une joie qui parut vouloir être imitée ; et lorsque la royauté de la lève eut été publiquement déclarée, celte joie ne connut plus de bornes : la fève était échue en partage à la marquise de Contades.
Le premier sentiment de la jeune femme fut celui d'un vif embarras en se voyant devenue ainsi, par un caprice du sort, l'objet de l'attention générale de toute la cour, et ce fut peut-être pour cacher son trouble, que dansée moment elle porta son verre à ses lèvres. Mais à peine avait-elle fait ce mouvement, qu'une Yoix sonore et bien connue de tous les courtisans, s'écria : « La reine boit! » C'était Louis XÎV qui donnait le signal, on invitant toutes les dames à l'imiter. En même temps,
le grand roi se mit à frapper sur son assiette comme au cabaret. Un éclat de rire universel accueillit cette démonstration qui fut bientôt répétée par toutes les convives, même par celles qui avaient montré le pUis de tristesse dans cette soirée. La jeune marquise ne put résister à la contagion que devait d'ailleurs propager merveilleusement le vin d'Aï, circulant à grands flots autour de la table royale. En entendant retenlir les riches porcelaines de Sèvres sous le choc cadencé de toutes les fourchettes qui, mêlé aux joyeux éclats de voix et au bruit des verres brisés, célébrait par un étrange concert sa fugitive royauté; en se voyant l'objet de tant de soins et de prévenances de la part de tout ce qu'il y avait de plus illustre en France, madame de Contades fut prise d'une sorte de vertige, et perdant un
instant le souvenir de tous tes lourmenls et de toutes ses angoisses, elle montra une gaîté encore plus exjDansive que les autres. Tout à coup le roi s'étant levé, s'écria :
— La reine est trop loin de moi, je veux pouvoir trinquer à mon aise avec elle, et je la prie de venir s'asseoir à mes côtés. Place pour la reine! entendez-vous. Mesdames ses sujettes?
— Place à la reine! place à la reine! répéla-t-on de toutes parts dans la salle.
Et en môme temps toutes Ves dames se levèrent et tous les hommes, disséminés par groupes autour de la table, se rangèrent respectueusement sur le passage de la jolie marquise qui se mit en devoir de déférer à l'in jonction du roi.
Au milieu du tumulte occasionné par ce déplacement, et lorsque, déjà parvenue auprès du roi, madame de Contades lui présentait en riant son verre pour le choquer avec le sien, elle entendit au sein d'un groupe voisin retentir une voix, une voix cruelle qui articula distinctement ces mots :
— Par Dieu, Messieurs, voyez comme toutes ces dames sont gaies! On ne se douterait guère qu'elles ont perdu hier soir un de leurs plus chauds adorateurs : ma foi, en passant ce matin dans la grande cour de Versailles, du côté du pavillon des ministres, j'ai entendu qu'on clouait dans son cercueil Te corps de monseigneur de Barbezieux.
El comme une réprobation générale accueillait c«s paroles dans le groupe où elles
— 128 ~ avaieiil élc j)i ononccos^ la niéiiii' voix ajowta ;
— Oh! les femmes sonl comme les rois : elles oublient vile! . . .
Celte voix était celle du mar(|uis de Contados, (jui pencha en nième temps la lùie en avant, pour considérer sa femme qui lui tournait le dos.
Celle-ci devint pâlecou»me une iiiorle et parut prés de chanceler, mais s'apercevant (jue tous les regards étaient lixés sur elle, <;lle eut assez de force pour sourire et porter son verre à ses lèvres.
Le roi, qui n'avait pas fieruu un seul mol de l'aposirophe do M. de Conlades, et (jui avait deviné la pénible situation de la jeune marquise, s'écria de toute la vigueur de ses poumons : « La reine boit 1 >
En même lem[>s, se pen('hanl à som oreille, il nuumurail à voix basse — : « Du courage, mon enfant 1 voire secret appartenait k trois hommes. De ces trois hommes, il en reste maintenant un seul, et celui-là est un vieillard.
Madame de Contades le remercia par un geste.
Le souper se prolongea fort avant dans la nuit. La reine conserva jusqu'à la fin toute sa gaîté.
Vous savez maintenant pourquoi on était triste dans le grand salon de Marly.
Dénouement.
A quelques jours de là, l'hôtel de Contades était tendu de noir et Ton célébrait les funérailles de la jeune marquise. La lutte qu'elle avait entrepris de soutenir était au dessus de ses forces et Tavait tuée. Mais elle avait gardé son secret jusqu'à son dernier soupir et elle remportait avec elle dans la tombe.
Peu de temps avant sa mort, une scène terrible s'élait passée dans sa chambre à coucher. Elle venait de recevoir les derniers sacrements, lorsque son mari, ayant congédié tout le monde et fermé les portes, vint se précipiter au pied du lit en pleurant et en lui demandant pardon.
— Vous pardonner? lui dit-elle d'une voix faible, mais votre douleur vous égare, vous qui avez toujours été si bon pour moi.
— Oh! tu te trompes, Marie, ma pauvre Marie, répondit le vieillard avec de douloureux sanglots; va! situ savais!... croirais-tu que j'ai osé soupçonner la fidélité I Toi, la plus pure des femmes! pardonne-moi... pardonnemoi...
Un léger incarnat se peignit à ces mots sur
les joues de la inourame, et un sourire d'inef- Aible douceur vint illuminer d'un dernier reflet son charmant visage. Il y avait à la fois en elle dans ce moment suprême la confusion que donne un éloge non mérité et l'orgueil d'une victoire. Elle tendit sa main déjà froide à son mari <|ui y colin ses lèvres, et qui, levant ensuite les yeux au ciel, s'écria :
« Et vous, mon Dieu, |)ardonnez-moi aussi mon crime; car vous qui lisez au fond des cœurs, vous savez que si M. de Barbozieux eût sur\éHCU à son mal, il devait être empoisonné. »