‹ La marquise de ContadesChapitre 5 sur 5 · SUIVI · texte numérisé non relu

SUIVI

Madame de M.... pensa, — je vous demande grâce pourtant de présomption, — qu'elle était assez forte pour résister aux séductions d'un chanteur de l'Opéra, d'un homme qui n'était pas de sa caste ; que c'était inspirer trop d'orgueil à cet homme que de le laisser partir , emportant la pensée que la duchesse de M... avait pu craindre un instant d''encourager sa folle passion. Bien plus, comme il n'est sorte de beau travestissement dont l'ennemi du genre humain ne parvienne à revêtir les funestes inspirations qu'il nous donne , la duchesse en vint à se persuader qu'en retenant Philidor au château , elle accomplissait un

acle de charité , puisqu'elle était bien déterminée à lui prouver par sa froideur qu'il ne devait avoir aucune espérance. Ainsi il ne pouvait manquer de partir guéri. Après un raisonnement aussi puissant , elle rappela mademoiselle Julie qui lui avait remis le billet dont il s'agit et s'était retirée ensuite par discrétion, se doutant bien de quelle source il émanait ; puis elle dit à cette ûlle du ton le plus naturel :

— Vous m'avez remis une lettre tout à l'heure. Au moment où je la décachetais, à la fenêtre , le vent l'a emportée dans les canaux du château ; cherchez-la et rapportez-la moi.

La camériste , trompée par l'air d'assurance de sa maîtresse, s'acquitta conscien-

cieusement d'une commission qui ne pou\af( , bien entendu , avoir aucune espèce de succès ^ puisque la lettre était déjà soigneusement renfermée dans un coffret de bois de santal , où il faut croire que la duchesse l'avait mise en dépôt pour la rendre à son auteur. D'un autre côté, comme mademoiselle Julie ne manqua pas de donner une grande publicité à sa recherche, il en résulta que ie malheureux Philidor eut , outre les tourments auxquels il était déjà en proie , celui de penser que sa lettre avait pu tomber entre les mains de quelque valet qui ne manquerait pas de la porter au duc.

Il était dans cette perplexité, se promenant à grands pas dans l'allée la plus sombre et la plus isolée du parc , lorsqu'il s'aperçut qu'il

n'était pas seul dans l'allée , et qu'une autre personne , dont l'épaisseur du feuillage ne lui permit de distinguer ni les vêtements, ni les traits , s'y promenait également ; il crut devoir prendre une autre direction , mais il ne larda pas à se convaincre qu'on s'obstinait à le suivre. Étonné , il fit volte face , et faillit tomber à la renverse en reconnaissant dans la personne ainsi acharnée à sa poursuite la duchesse elle-même.

Celle-ci Tavait vu passer sous son balcon quelque temps auparavant, et il lui avait paru si pâle et si défait, qu'elle s'était émue de pitié pour lui. Un moment même^ l'idée lui était venue que le désespoir pouvait entraîner Philidor à attenter à ses jours. A cette pensée, son sang s'était glacé dans ses veines, et elle

était descendue précipitamment pour empocher un tel malheur. Du plus loin qu'elle aperçut le chanteur, elle lui fit signe d'approcher, il obéit; mais quand elle se vit ainsi seule dans l'endroit le plus retiré du parc, avec ce jeune homme si disposé, elle s'en souvenait, à l'offenser encore, elle eut peur et recula involontairement. Cependant, comme il fallait bien rompre un silence que son interlocuteur, fort ému lui-même, paraissait disposé à garder, elle s'écria par forme de conversation :

— Eh bien ! Monsieur, quand commençonsnous?

Philidor la regarda avec stupéfaction, puis il répondit de l'air morne d'une victime :

— Quand il vous plaira, madame la duchesse.

Il y eut un nouveau silence. La duchesse sentait qu'elle s'était engagée imprudemment dans une partie où tout le désavantage était de son côté, et elle cherchait, pour s'en tirer honnêtement, comme on dit, une de ces phrases banales avec lesquelles on coupe court à une conversation gênante. Elle crut l'avoir trouvée, en disant à Philidor, avec une gaîté forcée :

— J'ai déjà un peu étudié mon rôle, et je crois que vous ne serez pas mécontent de moi, car j'ai joué la comédie au couvent. A ce soir, monsieur Philidor!

Puis elle disparut avec la rapidité d'un oiseau qui s'envole.

PIlilidor demeura quelques instants immobile à la même place, les yeux tournés vers le sentier qu'avait pris la duchesse, et comme si, doué du don de seconde vue, il eût pu distinguera travers les branches verdoyantes des arbres cette forme blanche qui fuyait devant lui. Puis tout à coup son visage s'épanouit, ses yeux brillèrent, un sourire presque imperceptible vint animer les fraîches fossettes de ses joues, et il s'écria, en se frappant le front :

— Madame la duchesse de M..., vous êtes à moi ! Ah ! ce matin tant de froideur et de dédain! tout à l'heure un si tendre empressement, et vous dites que n'avez pas lu mon billet! Je gagerais ma tête à couper que vous l'avez lu, madame la duchesse! Patience, le

raisin est encore vert, mais j'ai huit jours devant moi : il mûrira.

Il \ous souvient de celte vieille anecdote de Sixte-Quint jetant sa béquille au milieu du conclave, après qu'il a été élu pape; je ne sais si Philidor était assez lettré pour connaître ce fait historique, et j'en doute même beaucoup; toujours est-il que l'instinct lui suffit pour appliquer immédiatement en amour le grand exemple que le cardinal Montalle a légué au monde en politique. Le beau chanteur se donna bien de garde, en entrant au château, de laisser lire sur ses traits toute la joie qui débordait de son cœur. Il n'était encore que cardinal, et il fallait qu'il restât boiteux jusqu'à ce qu'il devînt pape.

En conséquence, le soir, lorsqu'il fut admis dans le salon de musique, il avait eu soin de ne pas dîner, afin de conserver une pâleur intéressante, sur laquelle il comptait beaucoup auprès de la duchesse. Celle-ci en éprouva tant de compassion, qu'elle ne put s'empêcher de murmurer tout bas, en le voyant entrer :

— Pauvre jeune homme!

Cette compassion alla si loin dans le courant de cette première répétition, que lorsque l'acteur se relira, la duchesse crut devoir lui donner sa main à baiser. Une main baisée! c'est bien peu de chose, et, en conscience, madame de M... ne pouvait faire moins pour un amant qu'elle désespérait.

Le lendemain, la main fut tendue non-seu-

lement au départ, mais même à l'arrivée, ni plus ni moins que si Philidor eût été gonlilhorame. Et d'ailleurs^ qui dit qu'il ne l'était pas? Un renversement de fortune, des malheurs domestiques, pouvaient l'avoir poussé dans une carrière pour laquelle il n'était, à coup sûr, pas né. C'était peut-être un cadet de famille qui ne s'était senti aucun goût pour l'église ; peut-être aussi élait-il bâtard de quelque grand seigneur. Il y avait trop de noblesse dans toutes ses manières pour que Tune de ces suppositions ne fût pas fondée, et la duchesse grillait d'envie d'en être instruite; mais Philidor était si réservé, et puis elle craignait tant, en l'interrogeant à ce sujet, de rouvrir quelque plaie encore saignante. Aussi, dès ce jour, elle eut pour lui des regards sinon ten-

^ 253 — dres, au moins plus que miséricordieux.

Le surlendemain, ce fut bien mieux encore. On répétait, cette fois sur le théâtre, et il vous souvient que le sujet de la pièce était j ustement la contrepartie de ce qui se passait réellement entre nos deux personnages. C'était un jeune seigneur qui descendait jusqu'à une villageoise. Le jeune seigneur était Philidor ; la villageoise était madame la duchesse de M... Vous comprenez sans peine à combien d'allusions mentales une pareille donnée fournissait matière à chaque instant de la part de la duchesse. Quant à Philidor, l'hypocrite qu'il était, il demandait incessamment pardon à la jeune femme des tendres regards et des douces paroles que son rôle le forçait de lui adresser, et

il poussait ensuite des soupirs à attendrir un rocher. Puis c'était la musique, cette traîtresse musique, qui amollit si bien le cœur, et que je ne sais plus quel législateur de l'antiquité avait si bien fait d'exclure de sa république, dans l'intérêt des maris.

A propos de mari , vous me demanderez peut-être ce que devenait pendant ce tempslà M. le duc de M... Ce pauvre duc avait été tellement honteuxde sa mésaventure, qu'ilétait demeuré trois jours entiers renfermé dans le fond de son hôtel à Paris, sans se hisser voir à personne, et se demandant comment il oserait jamais affronter les regards ironiques de la duchesse. Pendant ces trois jours-là , il eut tout le loisir de repasser dans sa tête tout ce qui avait eu lieu depuis son mariage, et de

mesurer l'étendue de ses fautes. Par une réaction assez fréquente en pareille occurrence^ il en vint à se dire qu'il n'avait que trop mérité son sort , et à s'estimer heureux de n'être pas doublement puni , comme cela aurait pu arriver.

— Oui , s'écriait-il en froissant son jabot , qui n'en pouvait mais , et en bouleversant la symétrique ordonnance de sa coiffure, citée jadis comme modèle à l'CEil-de-Bœuf ; oui , j'ai été aussi sot que coupable ; j'ai rejeté l'or pur que j'avais sous la main pour courir après je ne sais quel clinquant et quelles paillettes indignes de moi ; j'ai préféré à l'innocence et à la beauté assises à mon foyer et me tendant les bras , les caresses

menteuses d'une fille d'Opéra. Gomment ai-je pu mettre un instant en balance le minois trompeur de cette Raymon avec les attraits sj purs et si touchants de la duchesse? Mais j'étais donc aveugle alors !

Et il s'en allait dans la chambre de sa femme contempler un portrait fort ressemblant que le célèbre Carie Vanloo avait fait d'elle , et dans son désespoir il s'agenouillait devant le portrait en lui demandant pardon . — On a dit qu'en amour il faut toujours un tyran et une victime ; mais il n'est pas si rare qu'on le pense de voir le tyran devenir victime , et réciproquement.

Le quatrième jour, un ami du duc, le

jeune vicomte de Saint-Aignan , força la con~ signe qu'il avait donnée au suisse de son hôtel, et pénétra jusqu'à lui.

— Mon cher duc , lui dit-il en l'embrassant, enfin je le tiens ! Ouf! ce n'est pas sans peine. Reçois mon compliment : tu es un homme sublime ! Mon gouverneur m'a parlé dans mon enfance de je ne sais quel général ancien qni n'avait qu'à frapper la terre du pied pour en faire sortir des soldats. Ce général-là , vois-tu , n'était rien auprès de toi , qui en fais sortir des femmes , et des premières chanteuses encore, quand l'Opéra est aux abois par suite du départ de la Raymon.

Le duc regarda son interlocuteur d'unair ébahi :

— Quel galimatias viens-tu me conter ? lui dit-il , je ne te comprends pas.

— Tu ne me comprends pas? Au fait, regarde-moi bien , mon cher duc. Pardieu ! ce visage décomposé^ cette chevelure en désordre , celte barbe longue ! Es-tu malade ?

— Trêve de sornettes , vicomte ; que veu\lu de moi ?

— Pas grand' chose : que tu m'apprennes seulement, sous le sceau du secret, bien entendu , le nom de l'incomparable beauté qui doit remplacer la Ravmon à la fête que tu

nous donnes dans ton château de La Brosse- Saint-Ouën.

— Ah ça ! vicomte , es-tu malade toîmême , ou bien n'as-lu pas reçu de contreordre ?

— En aucune façon.

— Alors, c'est un oubli.

— Que parles-tu d'oubli, cher duc? Si tu n'es pas malade, au moins je commence à croire que tu n'es pas bien éveillé. Apprends, mon cher , que ni moi ni âme qui vive de la cour, n'avons reçu de contre-ordre à ton invitation , et que je viens de voir de mes propres yeux, chez le costumier de l'Opéra, les habits de la divine Colette, confectionnés en

moins de douze heures par ordre de ton intendant. Est-ce clair, cela? Elle doit avoir une charmante taille, cette Colette, à en juger par le corsage.

Ici le duc passa la main sur son front , comme un homme qui ne sait s'il dort ou s'il \eille ; et s'élant amplement convaincu , à ce qu'il paraît , qu'il était on ne peut mieux éveillé, il ordonna de préparer à l'instant même son équipage de route. »

— Je voudrais bien savoir, demanda à mivoix notre interrupteur ordinaire, si Dieu vint en aide au premier baron chrétien dans cette circonstance mémorable, et s'il arriva à temps dans son château?

Madame V , à laquelle cotic inierroga-

lion n'avait pas échappé, reprit, après avqir poussé lin profond soupir :- i.,);ii :,- 'j.-j.

« Au moment où le duc allait monter en carrosse, survint un gentilhomme de la chambre, qui lui était envoyé par !e roi pour le prévenir que Sa Majesté désirait l'entretenir sur-le-champ pour affaire urgente. Le duc partit en maugréant pour Versailles.

Retournons maintenant, s'il vous plaît , au château. Madame de M... , (lui s'était crue de la nature des salamandres, et qui avait voulu jouer comme elles avec le feu , était hors d'état de soutenir une pareille épreuve. Elle était victime aussi , elle, et avec ses airs doucereux et désolés, Philidor la tenait déjà pantelante et prêle à demander merci. C'est qu'on va vite

en besogne à la campagne , où une ceriaine liberté de mœurs el la facilité , la multiplicité (les entrevues, ont de tout temps , au xviii' siècle comme au xix% donné tant de moyens de succès.

Le quatrième jour, la duchesse, qui se sentait définitivement faiblir, et qui voyait qu'il était temps de s'arrêter dans le sentier glissant où elle était engagée, se prosterna devant son prie-dieu pour dire ses prières avant de se mettre au lit (car les duchesses priaient encore en ce temps-là soir et malin) , et elle prononça avec une ferveur toute particulière une oraison funèbre que je n'ai vue dans

aucun rituel: , ..,.,,. ., .^

•ituei fil lobihim ,es>loj>'4b J-

« Mon Dieu , je vous demande pardon d'à-

•voir oublié vos saints préceptes et d'avoir cherché le péril; je n'y ai point encore succombé , faites-moi la grâce de persister , soutenez-moi. Mon Dieu, j'ose vous demander plus encore^ car votre bonté et votre miséricorde sont infinies; faites que M. le duc de M... ait reçu la lettre que je lui ai adressée ce matin et qu'il vienne à mon secours. Mon Dieu, je vous promets maintenant d'être soumise aux moindres volontés de mon mari. '>

Plus tranquille après avoir accompli ce pieux devoir, la jeune femme se coucha et ne tnrda pas à s'endormir. C'était la première nuit où elle recommençait à goûter, comme par le passé, les bienfaisantes douceurs du sommeil; car elle avait passé les nuits prccé-

dentés dans un état d'agitation trop violent pour que ses sens fussent accessibles au repos. Aussi , comme la nature se dédommage toujours d'une privation momentanée de sommeil, elle ne s'éveilla le lendemain que fort tard dans la matinée. Sa première parole fut pour son mari.

— Monsieur le duc est-il arrivé? demandat-elle à ses femmes.

Il fut répondu négativement.

— N'y a-t-il pas au moins* unejettre de lui?

Même réponse.

Une morne résignation apparut dans les traits de la duchesse. Sur ces entrefaites, mademoiselle Julie entra.

— Monsieur Philidor s'est présenté déjà deux fois, dit-elle , pour \oir madame la duchesse.

— Dites - lui , s'écria vivement la jeune femme , que je ne puis maintenant , que je ne puis aujourd'hui , que je suis indisposée.

La camériste sortit} un moment après, elle

revint :

en.

'V'-'. — M. Philidor osait prendre la liberté d'insister, parce que l'avant-derniéie répétition générale devait avoir lieu dans deux heu-

res, qu'il y avait un duo fort important à repasser, que madame la duchesse elle-même avait daigné lui donner reudez-vous pour cela, et qu'à moins qu'elle ne fût gravement indisposée, elle jugerait peut-être convenable de se rendre à l'appel qui lui était fait.

— O mon Dieu , mon Dieu ! murmura tout bas la duchesse , ayez pitié de moi !

Et elle fit dire qu'elle allait se rendre au salon de musique.

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Cette fois-là , elle se montra d'une grande froideur pour Philidor et ne lui donna même pas sa main à baiser. Le chanteur sentit bien qu'il avait affaire à forte partie. H n'avait plus guère que deux jours devant lui : le lendemain

la répétition générale, le surlendemain la re- ])résentation -, il devait partir ensuite immédiatement. On le rappelait à Paris où la ville et la cour se plaignaient de son absence. Jamais il ne chanta avec plus d'âme; jamais les modulations de sa voix ne trahirent plus de tendresse et d'amour. La duchesse s'était bien promis de ne pas même le regarder; elle viola, involontairement sans doute, cette promesse, en portant ses regards dans une grande glace devant laquelle elle se trouvait debout avec Philidor, dont elle était séparée seulement par l'accompagnateur, un vieux maître de chapelle myope. Le visage de l'acteur, ce visage du plus beau type grec et animé par tout le feu de la passion , ces grands yeux bleus si pleins de molle langueur, portèrent dans son âme ua

trouble dont elle n'eût peut-être pas été longtemps maîtresse , si un incident inattendu n'était venu y mettre un terme. Le fouet d'un postillon et le bruit d'un carrosse retentirent dans l'intérieur des cours.

— C'est M. le duc! s'écria la jeune femme en levant les yeux au ciel avec une expression de reconnaissance.

Presque au même instant , la porte du salon s'ouvrit, et une voix aigre et un peu cassée fit entendre comme le répons d'un verset dans une litanie funèbre :

— C'est moi , ma nièce.

Madame de M... devint pâle et s'avança en

tremblant au devant de la marquise douairière , qui s'écria en attachant tour à tour sur la jeune duchesse et sur le beau chanteur un regard malignement scrutateur :

— Pardonnez-moi, ma nièce, je vous dérange peut-êlre ; mais je n'ai pu résister à mon impatience. Savez-vous que voilà près de huit jours que nous ne nous sommes vues? Je gagerais volontiers que, pendant ces huit jours , le temps ne vous a pas duré comme à moi. Mais embrassez-moi donc encore.

Ces paroles suffirent pour rappeler le rouge aux joues de la jeune duchesse, qui, répondant seulement à la première des interrogations de sa tante, repartit non sans un peu de confusion :

— Je vous assure, ma tante, que vous ne me dérangez nullement , j'avais fini avec Monsieur.

Ici, Piiilidor s'inclina et sortit; l'accompagnateur s'était déjà esquivé. Dès que la porte fut refermée , la douairière eut un de ces sourires qui résument d'avance une conversation, et s'écria en hochant la tête :

— Allons! je vois qu'on ne nous avait pas trompés. Ah! ma nièce, ma nièce! Au surplus, j'en suis pour ce que j'en ai dit.

-^- Quoi donc, ma tante? reprit la jeune femme toute décontenancée. Sauriez-vous déjà la surprise que je prépare à M. le duc?

— Ouais ! quelle surprise ? Ah !, j'entends!

vous voulez parler, vous, du goût subit qui vous a pris pour chanter l'opéra? Eh! chère petite , si vous avez voulu en faire ua mystère, il fallait mieux prendre vos mesures. Apprenez que ce secret-là est le secret de Polichinelle, tout comme l'autre au surplus.

— L'autre! ma tante; que voulez-vous dire? Je n'ai pas d'autre secret.

— Ah ! ma nièce , ce n'est pas à moi qui ai vu naître toute cette intrigue qu'il faut prétendre cacher une chose qui , à cette heure , est l'objet des conversations de toute la cour. Il ne fut question que de cela hier soir, m'at-on dit , au cercle de madame la dauphine. Vous voilà classée , recevez mon compliment.

— Ma tante, veuillez de grâce vous expliquer; vous me mettez au supplice.

— Eh bien ! oui, puisque vous m'y forcez. Il s'agit de votre liaison avec Philidor.

La jeune femme demeura quelques instants Jes yeux fixes, la bouche béante; puis elle balbutia d'une voix étouffée :

— Ma liaison avec M. Philidor!

Mais cela n'est pas , je vous jure!... cela n'est pas!

— Ne jurez point! pourquoi vous en défendre? Il est fortbien^ ce chanteur, des manières on ne peut plus distinguées : c'est quelque fds de qualité dont les parents se sont ruinés- Hein ! est-ce ainsi , vous Ta-t-il dit?

La duchesse ne répondit pas , les larmes l'étouffaient. La douairière elle-même fut effrayée de la voir en cet état ; mais incapable , dans l'ordre d'idées où elle avait toujours vécu , d'en pénétrer le motif, elle s'écria avec un air d'inquiétude souverainement digne :

— Or çà , ma nièce , est-ce qu'il se permettrait de vous donner des sujets de chagrin ?

La duchesse releva la tête et , souriant mélancoliquement à travers ses larmes :

— Ma tante , dit-elle , excusez-moi de ne vou^ avoir pas comprise tout d'abord. Je sens que je n'étais pas digne de vivre dans le

monde où toutes deux notre naissance nous a placées .

Puis changeant brusquement de conversation :

— Madame Dubarry est-elle toujours en pied ? La dauphine aime-t-elle toujours autant à jouer la comédie? Quel est le dernier rôle qu'elle a choisi ? Est-ce du Sedaine ou du Favart ?

— Ma foi, ma nièce, répondit h douairière quelque peu stupéfaite de ce feu roulant de questions, voici quinze grands jours que je n'ai mis le pied à Versailles ; mais vous pourrez demander tout cela à M. le duc de M... qui est parfaitement à même de vous donner des non-

\elles fraîches , car il se trouve en ce moment à la cour.

— Leduc! mon mari! ah! parlez-moi de lui, ma tante. Quand l'avez-vous vu? A-l-il été vous faire visite?

— Il ne m'a pas fait cet honneur.

— Je lui ai écrit 5 pourquoi ne me répond-il pas?

— Ah ! vous m'y faites songer ; j'oubliais que j'ai une lettre de lui pour vous. J'avais cru devoir, avant de partir, lui faire demander ses commissions. II vous baise les mains, ma nièce.

— Une lettre de lui! oh! donnez, donnez vite !

El, avec cette avidité convulsive du naufragé qui cherche à se sauver encore en s'accrochant au dernier débris du navire qui le portait , la jeune femme arracha des mains de sa tante le message qu'elle venait de tirer de son ridicule. Voici , à peu de chose près , le slyle et le contenu de ce message :

« Madame la duchesse ,

« J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'ccrire, pour m'informer du projet que vous avez formé déjouer le rôle de Colette dans l'opéra qui doit être représenté au château , à l'occasion de votre fôte. Je ne doute point d'avance de voire succès auquel je serai heureux d'aller applaudir. J'arriverai à

Saint-Ouën dimanche , assez à temps pour recevoir les hôles conviés à cette solennité. »

■' Suivait une formule de salutations des plus respectueuses.

Et c'était là la réponse de M. le duc de M... à une lettre de trois pages, à une lettre où on lui demandait si ingénument pardon d'avoir eu la migraine , où on lui promettait de chasser à tout jamais ce vilain mal , où , en lui faisant part d'un projet qui devait le contrarier peut-être, on lui annonçait, d'une façon si soumise, qu'on était disposée à y renoncer, pour peu que cela lui déplût ; où on le suppliait de revenir bien vite au château dans !e-

quel il êlail impatiemment attendu par la [)lus tendre et la plus fidèle épouse ! Ah! monsieur le duc! quelle froideur! Avez-vous donc retrouvé mademoiselle Raymon, ou l'auriezvous déjà remplacée?

Ce fut le dernier coup pour la duchesse; mais ce fut aussi le plus cruel , car elle avait fondé de grandes espérances sur cette lettre écrite avec.toute l'éloquence et toute la naïveté de son cœur. Que vous dirai-je de plus? Je ne veux point alonger outre mesure le journal de l'agonie de cette pauvre jeune femme, succombant sous la triple influence de son époque si bien personnifiée diins la douairière, de l'indifférence coupable de son mari et de la séduction la plus patiente et la plus ralfinéc

exercée par un roué de coulisses j et pourtant, si les poètes ont dit qu'il n'y avait pas de plus sublime spectacle que celui de l'homme de bien aux prises avec le malheur, peut-être pensez- vous, comme moi, qu'il n'en est pas de plus curieux et de plus instructif à la fois pour le sexe féminin que celui de la pudeur et de la vertu luttant, en quelque sorte, corps à corps avec le vice.

Toutefois, il faut bien le dire , si les apparences témoignaient hautement contre M. le duc de M..., ce seigneur était encore plus à plaindre qu'à blâmer. Nous l'avons laissé parlant pour Versailles où le roi Louis XV lui faisait l'honneur de le mander pour affaire urgente. Or, vous ne devinerez jamais , je gagp ,

ite que le roi Louis XV voulait à M. le duc de

M- Je vous le donne en cent, je vous le

donne en mille ; mais je m'aperçois qu'il se fait tard , et , comme je ne veux pas abuser de votre patience à m'écouter, j'aime mieux vous rapporter tout simplement l'allocution que Sa Majesté adressa, sans autre préparation , à son fidèle sujet :

— Mon cher duc , je vous ai de tout temps porté une vive aflfeciion, vous le savez , cl je veux aujourd'hui vous en donner une preuve. Le cabinet noir, qui ne vaut absolument rien pour la découverte des complots, je vous le garantis , est quelquefois bon pour celle des intrigues amoureuses. Feu le grand roi mon prédécesseur en faisait grand usage , et moi-

même, dans mes momenls perdus, il m'arrive de m'en amuser avec madame Dubarry. Or, hier soir, j'ai trouvé , dans une lettre d'un certain Philidor, chanteur de l'Opéra , qui est actuellement à votre château de La Brosse-* Saint-Ouën , lettre adressée à l'un de ses camarades, une fonfaronnade qui mérite une punition sévère. Ce prestolel ne s'avise-t-il pas d'en conter à madame voire femme? Je suis persuadé d'avance que la duchesse le traitera comme il le mérite; mais, afin de vous délivrer à cet égard de toute inquiétude, voici, mon cher duc , une lettre de cachet dont je vous autorise à faire usage immédiatement, afin d'apprendre à ce chanteur ce qu'il en coûte d'adresser ses liommages à la femme

d'un duc et pair du royaume, mon amé et féal.

M. de M. . . sentit une sueur froide inonder son front; toutefois, repoussant doucement le papier que lui tendait le roi , il eut la force de répondre :

— Sire , je rends grâces à Votre Majesté de son avertissement et de son offre ; mais j'aimerais mieux être trompé vingt fois que de voir mon honneur sain et sauf par un pareil moyen. Que dira-t-on de moi ?

— Nul n'en saura rien , monsieur le duc» reprit le roi.

—Mais, Sire, repartit vivement M. de M...

avec cette noblesse de sentiments caractéristique dans sa famille, je le saurai , moi.

Quelques instants après, il sortit du cabinet du roi et retourna à Paris. Rentré à son hôtel, il y trouva la lettre de la duchesse , et alors les propos énigmatiques de son ami M. le vicomte de Saint-Aignan achevèrent de s'éclairer pour lui d'une funeste lueur. Dans cette lettre, dictée par la venu chancelante, il est vrai , mais qui cherchait à s'affermir, il ne voulut voir que l'aveu anticipé d'une faiblesse, et une excuse préparée pour le cas où il viendrait à apprendre son déshonneur. Les gens qui ont beaucoup vécu, comme M. le duc de M..., c'est-à-dire qui ont mené une vie déréglée, sont toujours portés à mettre les

choses au pire en pareille matière. Pourtant celte cruelle révélation ne détermina chez lui aucun accès de fureur, comme cela se voit communément au théâtre et dans les romans, mais elle lui inspira une douleur et une tristesse profondes. Depuis quelque temps , il s'était accoutumé, à l'exemple de certains avares, à voir dans sa femme un trésor de pureté et d'innocence qu^aucune main profane n^avàit touché et que lui-même laissait précieusement enfermé dons une sorte de sanctuaire dont il se réservait tôt ou lard de franchir le seuil; et le sanctuaire avait été violé, et le trésor avait été ravi ! Oh! comme il dut maudire le sentiment de mauvaise honte qui l'avait empêché , au moment même où il avait appris la fuite

d'une indigne maîtresse, de partir pour Saint- Ouèn , d'aller se jeter aux pieds de sa femme, de lui tout avouer et d'implorer son pardon. Alors, sans doute , il était temps encore, mais maintenant , oh ! maintenant , il ne lui restait plus qu'à subir son sort sans se plaindre, car ne s'était-il pas privé lui-môme par avance du droit d'accuser? Du moins, il ne voulait point se montrer après coup un argus incommode : un tel rôle était indigne de lui , et c'est pour cela qu'il avait envoyé à la duchesse la réponse que je vous ai déjà fait connaître. Ainsi , il était écrit que l'orgueil, ce grand mobile des actions humaines, égarerait constamment l'époux comme l'épouse, et les amènerait, par ses faux calculs, à une ruine commune, puis-

qu'on veut absolument que dans l' adultère de la femme il y ait ruine pour Thonneur du mari.

Cependant , le dimanche malin , qui était le jour marqué pour la représentation et le surlendemain de l'arrivée de la douairière, la duchesse était pure encore dans toute Tacception de ce mot , mais il se passait dans le salon de musique, où je vous ai déjà introduits quelquefois, une scène décisive et qui devait porter le coup de grâce à celte pudeur si longtemps défendue. C'était la mine qu'on emploie pour faire sauter une citadelle que l'ennemi a vainement battue en brèche , et qu'il désespère de réduire. Philidor et la duchesse étaient seuls dans le salon et délivrés pour la

première fois de la présence obligée du vieux maître de chapelle myope. Le beau chanteur avait appris que c'était la fête de madame de M..., et il venait de lui offrir un petit bouquet de pensées , de roses blanches et de myosotis, qu'il avait cueilli lui-même dans la partie du parc qui avoisine les canaux, et la jeune femme, en pensant que c'était un étranger, un comédien , qui s'acquittait le premier auprès d'elle d'un hommage qu'elle eût dû attendre de son mari avant tout , avait senti son cœur se navrer, et plutôt encore par dépit que par reconnaissance , elle avait daigné , elle la duchesse de M. . . , tendre sa joue à Philidor.

C'était la première fois ^u'il était donné

aux lèvres de l'amoiiieux chanteur de se poser ailleurs que sur la main de la duchesse. Quel moment pour lui 1 pour elle aussi , peut-être ! Je TOUS engage à ce sujet à relire ce soir avant de VOUS endormir, si mon récit ne l'a déjà fait, l'admirahle chapitre de la Nouvelle Hélo'isej où il est parlé d'un premier baiser. Tout à coup la porte s'ouvrit , et la duchesse frémit comme une coupable prise en flagrant délit. C'était mademoiselle Julie, celte lille de chambre que vous connaissez. Elle était toute en larmes, et vint se jeter aux pieds de sa maîtresse. Long-temps ses sanglots l'empêchèrent de trouver une parole; lorsqu'enfin elle eut recouvré l'usage de la voix, elle ne put que murmurer d'une façon presque inintelligible qu'elle [avait fait un grandj malheur, qu'elle

avait perdu la clé de la chambre à coucher de sa maîtresse.

— N'est-ce que cela? dit la jeune femme, tu es bien bonne , ma pauvre Julie , de te désoler ainsi pour si peu de chose. Cette clé se retrouvera. D'ailleurs , n'en existe-t-il pas une seconde? Fais-toi-la donner de ma part, et qu'il n'en soit plus question.

La camériste se releva en soupirant.

— C'est que , dit-elle, si on allait s'introduire chez madame la duchesse "^pour voler?

La duchesse devint rêveuse à ces derniers mots, et Julie sortit. A peine la porte fut-elle

refermée sur elle que Philidor^ qui s'était tenu à récart , se rapprocha vivement , et , d'une voix fort émue :

— Madame , dit-il , c'est à moi d'embrasser vos genoux ; cette clé a été volée, en effet , et c'est par moi. 0 pardon ! pardon ! mais j'aime mieux vous avouer mon crime. Aussi bien, c'est un moment de délire qui me l'a dicté. Oui , madame la duchesse , quand j'ai pensé que cette journée était la dernière, la dernière, entendez-vous? où il me serait donné de vous voir, de respirer le même air que vous, quand j'ai pensé que demain je serais loin de vous, par qui je vis maintenant, j'ai été si malheureux que j'ai osé concevoir la pensée de devenir coupable. Mais vous me par-

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ilonnez, n'est-ce pas? car je me repens, je pleure, et cette clé , tenez , cette clé qui est là sur mon cœur, cette clé pour laquelle je donnerais tout ce qui me reste à vivre , cette clé qui me brûle en vous parlant, madame la duchesse , reprenez-la , je vous la rends , je vous la rends.

En s' exprimant ainsi , Philidor, prosterné aux pieds de la jeune femme , avait saisi le bas de sa robe, et il osait tenir ses genoux entre ses bras , et, avec ses yenx baignés de larmes , il était beau comme les anges qu'on représente implorant la pitié céleste pour racheter nos fautes. La duchesse le regardait fixement sans changer de visage et sans prononcer une parole; mais, malgré cette apparence tran-

quille, un combat terrible se livrait dans son âme. A la fin , elle se dégagea doucement de l'élreinte passionnée de son amant, puis d'une voix brisée elle s'écria :

— Cette clé , gardez-la !

A ces mots elle s'enfuit. Philidor se releva le visage rayonnant , se demandant ce que pouvaient valoir les applaudissements d'une salle entière qui semble près de s'écrouler sous les bravos et les trépignements, auprès de cesquatre mots de la jolie duchesse de M...:

« Cette clé gardez-la! » C'était un beau

prix , en effet , pour quelques leçons de chant. Maintenant, comme Sixte-Quint , il était pape; que dis-je? plus que pape , plus qu'empereur : il était Dieu.

Il y aurait ici une grande question à juger, c'est celle de savoir si, dans celte histoire de clé volée, dont la restitution avait été ofFerle avec un si merveilleux à-propos, les choses s'étaient passées sincèrement et de bonne foi , ou s'il n'y avait pas là toute la tactique du diplomate et du général les plus consommés. Pour moi, qui suis portée à ne voir dans Philidor qu' un comédien sous tous ],es rapports, je crois qu'il méritait de passer à la postérité beaucoup plus pour la savante stratégie avec laquelle il sut conquérir la duchesse de M..., que pour sa renommée de chanteur, renommée complètement oubliée aujourd'hui, al)sorbée qu'elle s'est trouvée dans celle d'un contemporain homonyme, le compositeur Philidor.

J'ai peu de détails à vous donner sur ce qui se passa au châleau depuis ce moment jusqu^ù celui de la représentation. Le duc arriva fort tard et en compagnie d'un certain nombre de SOS hôtes. Quoiqu'il fit tous ses efforts pour paraître gai, il était facile de lire sur son visage l'empreinte mal dissimulée d'une préoccupation profonde. Il demanda à voir la duchesse, et l'entrevue qui eut lieu en présence de témoins fut beaucoup plus cérémonieuse qu'affectueuse. Cependant, sa femme ayant remarqué qu'il était pâle et même un peu changé, crut devoir s'enquérir de sa santé; mais il s'empressa de répondre qu'il allait à merveille. Bien entendu, la duchesse n'en crut pas un mot, et elle ne manqua pas d'attribuer

la pâleur de son mari au chagrin qu'il avait éprouvé et qu'il éprouvait sans cloute encore de la fuite de sa maîtresse.

Peu à peu les cours du château se remplirent de carrosses; on arrivait en foule de tous les manoirs voisins pour assister à la solennité théâtrale par laquelle M. le duc de M... avait voulu inaugurer l'arrivée de la jeune duchesse à la Brosse-Saint-Ouën. Quelques-uns même étaient venus pour cela de Paris et de Versailles, tant on était curieux d'assister à une représentation où la jolie duchesse de M.... devait faire son début dans la carrière dramatique, alors, il vous en souvient sans doute, fort en honneur parmi les grands seigneurs et les belles dames, à commencer par le comte

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d'Artois et niaJaine ladauphine, Marie- Antoinetted'Auli iche. A l'attrait toulparticulierdece début sejoignait pour les uns la curiosité devoir le célèbre Philidor, transporté du vaste théâtre où il brillait d'ordinaire, sur la petite scène d'une salle de comédie de château, et recevant sa répliqued'une duchesse; pour d'autres, exactement informés de la chronique scandaleuse de rCEil-de-Bœuf, c'était plus encore : ceuxlà, fort au fait de la liaison qui existait jadis entre le duc et la Raymon, avaient trouvé on ne peut plus piquant que cette petite duchesse, réputée si sage jusque-là, si ennemie du monde et si antipathique aux belles manières^ se fut enfin décidée à imiter son mari, etàfairc ce qu'on appelle partie carrée. Aussi éiaicnt-ils avides de juger par leurs propres

yeux (lu degré où celte intrigue était parvenue.

Vous pourriez penser, d'après cela, que le duc jouait dans toute celte alïaire un fort sot personnage; aussi je me hâte de vous prémunir contre une semblable présomption. A l'époque où se passe cette histoire, la dissolution dont le monarque donnait l'exemple s'était si bien infiltrée dans les hautes classes de la société, qu'on trouvait toutes naturelles ces sortes de représailles entre maris et femmes, et que M. de M.... eût élé cent fois trahi, qu'il n'eût pas cessé pour cela d'être regardé comme la fleur du bel air et de la galanterie. 11 est vrai que c'était à la condition qu'il y aurait toujours partie et revanche. Du mo-

ment où l'on eût pu voir en lui seulement un époux malheureux, il eût été ridicule.

Six heures du soir ! Le duc, aidé de la douairière et de quelques amis, est occupé à faire les honneurs de l'hospitalité. Pendant ce temps-là, madame la duchesse achève sa toilette dans la loge que M. le duc a fait disposer quelque temps auparavant auprès du théâtre pour la Raymon , et qu'il ne croyait guère à coup sûr voir jamais servir à sa femme. Déjà cette dernière a revêtu les attributs de son rôle, la jupe courte de bure rayée, les bas bleus, les souliers à boucles, le corsage de velours noir et le bavolet. Je n'ai pas besoin de vous dire que la duchesse est ravissante sous ce costume, et que bien qu'elle n'ait pas en-

core mis son rouge, et qu'elle ne soit pas coiffée, elle serait femme à troubler bien des cœurs à la cour comme à la ville, à la ville comme au village. Pourquoi donc un sombre nuage vient-il par intervalles obscurcir son front et glacer le sourire suspendu sur le bord de ses lèvres? Pourquoi, lorsque ses regards tombent par hasard dans un miroir, frappet-elle ainsi de son pied mignon le parquet de sa loge avec de merveilleux airs de dépit qui rehaussent encore sa beauté? Paiience! vous allez le savoir.

Un petit coup bien léger, bien discret, vient de retentir à la porte de sa loge, et elle a bondi sur son siège, et elle s'est écriée d'une voix pleine d'émotion : « Entrez ! » Or, celui qui en-

.W-e ainsi n'esl autre que Philidor, Philidor en habit de jeune seigneur, entendez-\ous? car le déguisement auquel son rôle le force d'avoir recours ne s'opère que dans le courant de la pièce. Que dis-je, Philidor? oh! ne serait-ce pas plutôt ou Lauzun ou Fronsac à vingt ans, tant il a de grâce, d'élégance et de bonne mine sous ce riche accoutrement, tant il semble n'en avoir jamais porté d'autre de sa vie? Oh! ni la duchesse, ni la douairière ne se sont trompées, et tout porte en lui le prestige d'une noble origine. 11 n'est plus triste à cette heure; pourquoi le serait-il? Et si l'on peut lire dans ses grands yeux bleus la fièvre qui naît- de l'attente, on y lit aussi le plaisir que donne une charmante promesse. Il s'avance d'un air sémillant et s'écrie en osant celte fois baiser

le cou le plus blanc et le plus provocateur qu'il soit possible d'imaginer :

— Bonsoir, mon adorable duchesse.

Car il est déjà tout à fait dans l'esprit de son rôle, le jeune seigneur. Bon Dieu, de quel crime s'est-il donc rendu coupable depuis le matin , ce pauvre Philidor ? A son aspect la jeune femme a détourné la tête avec une petite moue presque dédaigneuse, après l'avoir salué d'un simple signe. Aussi, comme il est inquiet ! comme il a bien vite repris son attitude humble et soumise des jours précédents, lorsque, s'asseyant timidement et à distance respectueuse, sur le siège le plus modeste qu'il ail pu trouver à sa portée, il dit en balbutiant :

— Qu'est-ce donc? Qu'avez-vous, madame la duchesse? Aurais-je eu le malheur de vous déplaire?

Mais son interlocutrice, qui n'attendait qu'une occasion pour éclater, l'a enfin trouvée , et elle s'écrie avec une pétulance sans égale :

* — Ce que j'ai. Monsieur? apprenez que je suis furieuse! C'est une indignité'. Me faire attendre ainsi , moi la duchesse de M... !

Et en s'exprimant ainsi , la petite duchesse ne fait pas attention au contraste piquant que présentent ses paroles avec le costume qu'elle a momentanément revêtu.

— Vous m'attendiez, madame la duchesse"? répond Philidor ébahi.

A ce moment, pour la première fois, la jeune femme s'aperçoit de la méprise et du trouble de son favori ; elle ne peut s'empêcher de sourire et de lui tendre une main qu'il couvre de baisers; puis, maîtrisée de nouveau par un importun souvenir :

— Il s'agit bien de vous, Monsieur, répondelle en frappant du pied et en écartant convulsivement le rideau d'une fenêtre à travers laquelle elle jette au loin un douloureux regard. Eh quoi! vous ne savez pas ce qui m'arrive ?

— Non,surmonâme! Contez-moi donccela, dit Philidor en se rapprochant d'un air patelin.

— Écoulez donc! Hier soir, en essayant mon costume, j'ai voulu juger de l'effet qu'il ferait avec une coiffure à la paysanne, comme j'en ai vu à la Comédie Italienne. C'est charmant, n'est-ce pas, ces coiffures-là?

— Oh î oui , délicieux !

— Je pensais que Julie, celle de mes femmes qui me coiffe habituellement, parviendrait sans peine à en exécuter une semblable : mais voyez mon malheur! Imaginez que ni cette lille, ni aucune de mes femmes n'ont pu, après vingt essais, plus détestables les uns que les autres, parvenir à me satisfaire. Ces perronnelles n'enlendent absolument que les coiffures de cour.

— Est-il bien possible?

— Je n'avais qu'un parti à prendre dans celle extrémité : c'était d'envoyer un exprés à Paris pour m'aoïener le coiffeur de la Comédie Italienne ou tout autre en état de le remplacer. L'exprès est parti cette nuit et est revenu depuis long-temps, en annonçant que le coiffeur de la Comédie Italienne serait ici à qualre heures ; il en est six et demie, et personne encore! C'est en vain que j'envoie toutes mes femmes les unes après les autres, en observation sur la route. Point de nouvelles! Ohî ma patience est à bout, et je suis prête à pleurer. Songez donc! une coitfure qui m'aurait été à merveille, j'en suis sûre! et dire qu'il faudra que je m'abandonne à cette Julie qui m'attifera si bel et si bien que je serai laide à faire peur.

— Oh! madame la duchesse, commenl cela se ferait-il ?

— Cela sera ainsi, vous dis-je. 0 ciel! suisje assez malheureuse!

Pendant cette éloquente lamentation, Philidor s'était levé et il se promenait de long en large dans la loge de la duchesse, cherchant à lui prouver par ses gestes et par son altitude, à défaut de ses paroles, combien il sympathisait de toute son ame à une si légitime douleur; et il allait à la fenêtre, et il prêtait l'oreille , tout cela inutilement. Ce misérable coiffeur, si impatiemment attendu, n'arrivait point, et la duchesse déchirait à belles dents un magnifique mouchoir brodé, garni de den-

telle, qu'elle mâchonnait depuis tantôt une heure pour s'aider à prendre patience.

Soudain, Philidor s'arrêta au milieu de la loge.

— Auriez -vous entendu quelque chose?

s'écria la duchesse.

— Non, Madame, répondit le chanteur, mais je connais fort bien la coiffure que \ous désirez, et si vous voulez le permettre, je... j'essaierai d'être plus heureux que mademoiselle Julie.

— Vous, monsieur Philidor ! Allons donc^ vous voulez rire!

—Non pas, madame la duchesse; avez-vous là ce qu'il faut ?

— Certainement, tout est prêt, mais je no souffrirai pas... D'ailleurs vous n'en viendriez jamais à bout.

— Je gage le contraire.

— Allons , c'est un enfantillage auquel jo veux bien nie prêter une minute seulement.

— Une minute! ali ! c'est trop peu, vous m'en accorderez bien quelques - unes de plus. Ohl ce ne sera pas long.

— Voyons donc comment vous vous en tirerez. Prenez garde de me|^brûler,au moins.

— Ne craignez rien , madame la duchesse,

et lenez-vous immobile, la tcle un peu à ganache.., très-bien ! à droite maintenant.

Vous figurez-vous ce beau jeune seigneur, si pimpant, avec ses riches habits, ses rubans , ses dentelles , ce fier Lauzun , ce noble Fronsac , promenant délicatement le fer et le peigne sur la tête de Colette"?

— En voilà assez, je pense, dit la duchesse^ et puisque ce maudit coiffeur ne vient pas, je vais appeler mes femmes.

— Pas encore. Veuillez seulement jeter les yeux dans ce miroir. : . jji :

— Que vois-je ! mais c'est à merveille ! et voici le chignon le plus coquettement tourné

que j'aie vu de ma vie. Comment se fait-il ?

— Oh ! je vous dirai cela plus tard.

— Mais enfin...

— Quelques coups de peigne, et j'ai fini.

— C'est que cette coiffure est délicieuse ; mais il faut que vous en ayez fait une étude particulière , avouez-le moi franchement. Oh l maintenant je suis sûre au moins d'un succès ce soir.

— Dites de tous les succès comme de tous les suffrages.

'*tt'xni>^\s j'y songe... cette habilelî' , cette

(lextérilé avec laquelle... mon dieu, vous n'avez pas toujours été chanteur?...

— Il est vrai, madame la duchesse.

— Vous avez donc été...

Philidor baissa les yeux, la duchesse en fit au lent, et laissant sa phrase inachevée, elle demeura quelques instants comme anéantie j puis changeant brusquement de conversalion :

— Maintenant, dit-elle, me voilà prête, et on peut commencer le spectacle quand on voudra.

Un quart d'heure après , le rideau se levait au milieu d'un silence religieux, en face d'un

auditoire composé de l'élite delà noblesse des châteaux de Brie, et où ceux de Champagne et de nie-de-France comptaient même quelques représentants; le succès de la duchesse fut immense. On se demandait ce qu'on devait admirer le plus en elle de la comédienne , de la jolie femme ou de la cantatrice; car, sous ce triple aspect, la nature semblait s'être plu à la doter de ses plus riches dons. Toutes les espérances que Philidor avait conçues d'elle aux répétitions furent remplies et au delà, et l'élève surpassa même, à ce qu'on assure, son célèbre professeur. Heureux duc '.disaient les aveugles ; heureux Philidor ! murmuraient tout bas les gens plus clairvoyants. Ce dernier était dans toute l'ivresse du triomphe et de la joie. Quant au duc , il fut le seul qui parut

étranger à l'enlhousiasme général ; il l'ut le seul qui, après la représentation, se dispensa d'aller complimenter la duchesse. Son cœur saignait trop cruellement, et n'eût été son respect pour les convenances, il serait sorti de la salle de spectacle, même avant la fin de la représentation, et sautant sur le premier cheval venu , il aurait été chercher au plus profond de quelque forêt, un lieu où il pût se jeter la face contre terre et oublier.

Le spectacle fut suivi d'un splendide souper; le château et le parc étaient illuminés et présentaient, dit-on, un aspect féerique. Après le souper, chacun se retira comme il était venu, à la seule exception des personnes qui habitaient trop loin et -qui trouvèrent au châ-

teau une généreuse hospitalité. Comme le duc, libre enfin, rentrait dans son appartement, son valet de chambre lui remit un billet. Le duc l'ouvrit, se frotta les yeux, et sortit en ordonnant au valet de l'attendre. A quelque temps de là, lorsqu'il ne resta plus pour éclairer le château d'autres flambeaux allumés que les étoiles qui scintillaient joyeusement dans un ciel sans nuages, un jeune homme, enveloppé d'un manteau couleur de muraille, traversa les cours , pénétra dans le corps de logis principal, celui qui est aujourd'hui complètement ruiné, et se dirigea à pas de loup vers l'appartement de madame la duchesse de M... Arrivé à la porte de la chambre à coucher, il introduisit en tremblant la clé dans la serrure; mais la porte, sans doute

fermée en dedans au verrou, résista à ses efforts, et une voix masculine s'écria de l'intérieur : « Qui va là? » Celle voix ressemblait singulièrement à celle de M. le duc de M... Au surplus, elle fut étouffée par le bruit d'un baiser.

Le jeune homme , qui n'était autre que le beau Philidor , n'en demanda pas davantage; seulement il se frappa le front comme s'il se sentait en proie à quelque importun souvenir. En rentrant dans sa chambre, il trouva sur sa table de nuit une large bourse contenant 200 louis d'or, et, au point du jour il partit pour Paris, le croirait-on ! dans le carrosse de la douairière qui voulut à toute force lui faire

compagnie, sans même prendre congé de sa nièce.

Le valet de M. de M... l'allcndit vainement toute la nuit.

Le lendemain, dans la matinée, l'intendant du duc, M. Renard, reçut l'ordre deTaire détruire immédiatement le pavillon qui avait dû servir d'habitation à mademoiselle Raymon de l'Opéra, et de faire ajouter en lettres d'or, aux armoiries qui décoraient la grille d'iioaneur du château la célèbre devise :

Dieu ayde au premier baron clirestien. *

C'est ici que se termine le récit de notre

veillée au château de La Brosse - Saint - Ouën.

Le lendemain, après avoir passé une partie de la nuit à écrire les notes d'après lesquelles j'ai essayé de reproduire celte véridique histoire, je sortis un peu après l'aube pour respirer l'air frais et pur du matin, et je dirigeai ma promenade du côté des ruines du chây teau. Comme je m'étais assis au bord de l'eau, en face du soleil levant, contemplant machinalement une jolie touffe de myosotis épanouie auprès d'une pierre moussue , je me sentis frapper sur l'épaule : c'était madame V ... ; elle tenait à la main une vieille estampe jaunie et poudreuse sur laquelle était représentée au trait une demeure seigneuriale construite dans

le goût du temps de Louis XV. Au bas était écrit : Vue du magnifique château de la Brosse- Saint- Ouërij appartenant à M. te duc de M...

— Savez-vous, médit madame V... en mettant cette estampe entre mes mains, où vous êtes assis maintenant? c'est sur l'emplacement qu'occupait jadis la chambre à coucher de la duchesse.

Je tressaillis à ces mots et ne pus m'empêcher de cueillir quelques-unes de ces fleurs symboliques qui étalaient si complaisamment devant moi leurs petites corolles bleuâtres; et aujourd'hui, quelque desséchées qu'elles puissent être , je les conserve encore religieusement. Oui sait si ce n'est pas en cet endroit

que la jeune duchesse a jeté le bouquet de pensées, de roses blanches et de myosotis, que lui avait donné le chanteur Philidor ? Pauvre Philidor ! que ne s'est-il contenté d'offrir son bouquet?

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