‹ La marquise de ContadesChapitre 4 sur 5 · MA · texte numérisé non relu

MA

privilège eût trouvé en outre, depuis longtemps, dans les mœurs plus que faciles de la cour une éclatante sanction, madame la duchesse de M. . . était d'un rang trop élevé, elle était surtout trop jeune encore pour pouvoir distinguer un chanteur de l'Opéra. Les femmes dont parle La Bruyère, et pour lesquelles un laquais n'est point seulement un laquais, mais un homme, ne sont point, croyez-moi, des femmes de dix-neuf ans, ou alors ce sont des monstres. Non pas que je veuille induire de là que la femme de haut rang, qui aime un acteur, est sur le point d'aimer son valet; mais il y a toujours là un Lien grand degré de l'échelle franchi, et je serais assez porté à croire que celles-là qui aimaient un acteur à trente ans, aimaient leur

valet à quarante. Au surplus, le moment n'est point encore venu de traiter cette thèse qui a joué un si grand rôle dans l'histoire intime d'une partie de la cour de France au xviiie siècle, et je dois vous dire, pour en revenir à notre jeune duchesse, que, quels que fussent les torts de son mari, elle était disposée à les oublier, pourvu qu'il fît seulement mine d'abjurer sa conduite passée. Le jour où il en serait venu là aurait été le plus beau jour de la vie de madame de M ; alors elle aurait dépouillé cette timidité, cette pudeur même qui avaient jusque là paralysé ses épanchements en présence de son mari; elle lui aurait dit : « Je sais tout^ monsieur le duc, et je vous pardonne. Le passé est bien loin, je veux l'oublier; ne songeons qu'à l'avenir. Regardez-

moi! ne suis-je pas plus jeune et plus belle que niademoiselle Raynion?Ce cœur que je vous ai donné, n'esl-ce pas vous, monsieur le duc, qui l'avez fait baltre le premier, vous à qui seul au monde il a appartenu et veut appartenir toujours ? »

Ilclas! vains projets! Leduc, qui en apercevant sa femme à l'Opéra avait commencé à craindre qu'elle ne fût venue pour l'épier, et (|ui n'osait pourtant approfondir ce mystère, n'était plus seulement froidement poli dans ses relations avec elle, il était évidemment contraint et embarrassé. A l'exemple d'un bon nombre de maris de nos jours, il voulait bien quetout le mondesûtqu'ilavaitdes maîtresses; mais par une sorte de pressentiment des représtûllcs qui pourraient en résulter, ileûtélé

bien aise que sa femme l'ignorât j et puis qui sait si, tout grand seigneur du xvuf siècle qu'il était, ce duc n'avait pa6 une conscience qui lui disait parfois que sa femme était en droit d'attendre de lui une tout autre conduite? Mais le joug de l'habiliide est si puissant! Les choses en étaient venues à un tel point qu'il ne paraissait même plus guère au dîner et que, n'eût été un reste de respect humain, il se seraitdispensédevoir la duchesse, toutes les fois que l'entrevue devait avoir lieu en tête-à-lôte.

De son coté, la jeune femme commençait à perdre patience et à prêter une oreille plus complaisante aux sollicitations de la douairière, qui avait toujours quelque nouvelle distraction à lui proposer. Plusieurs fois elle était

retournée avec elle à l'Opéra , où le duc avait changé de loge , et toujours le beau Philidor l'avait poursuivie- de ses tendres regards , comme s'il lui renvoyait tous les applaudissements dont la foule idolâtre se plaisait à le saluer; et toujours , lorsqu'elle était prête à monter dans son carrosse, quelque temps qu'il fît, elle avait retrouvé l'amoureux chanteur sur le seuil de l'Opéra, épiant un dernier regard d'elle , un sonde sa voix,s'enivranl du frôlement de sa robe , de l'aspect furtif de son pied mignon ; etelle en était venue à se dire : « Est-ce que ma tante aurait par hasard raison ? est-ce que ce jeune homme serait réellement amoureux de moi? » Etelle avait plaint Philidor, parce qu'elle ne se sentait nullement disposée à encourager son amour. Mais n'est-ce point déjà

«n encouragement que de se laisser aimer? Il y a tant de moyens de rebuter l'amant le plus discret et le plus timide, lorsqu'on veut sérieusement se débarrasser de lui. Vous connaissez tous cette charmante comédie de Marivaux, où une jeune femme ^ après avoir marché à tâtons , pendant trois actes, dans ce labyrinthe si plein de ténèbres et de mystères qu'on appelle l'amour, s'écrie radieuse de joie au dénouement : « Enfin, je vois clair dans mon cœur. » Moi, je pense que la duchesse entrait, sans s'en douter, dans ce labyrinthelà; je n'en veux pour preuve que le goût soudain qu'elle avait pris pour la musique, elle qui avait eu tant de peine, au couvent, à se familiariser avec les notions les pi tis élémentaires du solfège. Maintenant, elle passait toutes ses

journées à déchilTier des parlilions sur son clavecin, et ses femmes assuraient à l'office que cV.tait merveille d'entendre les beaux chants de tendresse et d'amour que madame la duchesse adressait, depuis le matin jusqu'au soir, aux vieux portraits de famille appendus aux murailles de son cabinet de musique.

Un soir que la jeune femme était demeurée chez elle, on vint lui annoncer que M. le duc l'attendait pour souper. Depuis le jour doses noces, c'était la première fois qu'il lui arrivait de venir souper en tête-à-tête avec sa femme, et la duchesse ne laissa pas que de ressentir un peu d'émolion en apprenant cette nouvelle. Quelle fantaisie passait donc par la tète do M. le duc ? Comme elle s'épuisait en conjectures,

le duc entra. La duchesse était en simple déshabillé, et rougit d'être vue ainsi par... son mari. Le duc , après lui avoir fait ses excuses de se présenter devant elle à une heure aussi insolite, lui offrit sa main pour passer dans la salle à manger; et comme la duchesse s'excusait sur la nécessité de réparer un peu le désordre de sa toilette, il la pria de n'en rien faire, ajoutant que ce négligé lui allait à merveille. La duchesse rougi i encore plus fort et, tremblante, les yeux baissés, elle se laissa conduire dans la salle où le souper était servi.

On était au printemps, la nuit était magnifique; les fenêtres de la salle, demeurées entr'ouvertes et donnant sur le jardin, laissaient pénétrer, avec les fraîches émanations des li-

las en fleurs, les premières notes du chant du rossignol. M. leducl'ut, pendant tout le souper,d'une humeur charmante; il adressa mille compliments à sa femme , sur le bon goût de son dcsiiabilié et de sa coiflure; il daigna remarquer, pour la première fois, (m'elle avait de fort jolies mains. La duchesse était de plus en plus étonnée et ravie. Tout à coup le duc s'écria :— Eh! mais tout cela me fait oublier le motif pour lequel je suis venu vous déranger ce soir.

La jeune femme devint toute yeux et toute oreilles, et le duc ajouta :

— Voici la belle saison venue, et si vous n'y voyez point d'inconvénient, madame la du-

chesse, nous partirons demain pour notre château de Brie.

Comme ces paroles retentirent doucement à l'oreille de la jeune femme! Partir 1 quitter Paris! n'était-ce pas déclarer qu'on allait commencer une nouvelle existence? Puis, leduc avait dit : Nous! Par ce seul mot, deux destinées jusqu'alors séparées ne venaient-elles pas d'être réunies ? Nous ! Que de charmantes promesses dans ce simple mot ! Ah ! qu'était le chant du rossignol dans la charmille voisine auprès de l'amoureuse mélodie contenue dans ces quatre lettres, nous? La duchesse ne répondit d'abord que par un regard , mais combien il y avait d'éloquence dans ce regard! Au bout de quelques instants, et comme si elle eût encore douté d'un bonheur trop grand

pour qu'elle osât le soupçonner, elle balbutia timidement:

— Et vous }' resterez... dans ce château..., monsieur le duc?

— Pourquoi j)as ? répondit en souriant M. de M...

Il y a dans la vie de ces moments de douce joie où toute parole expire sur les lèvres, où le cœur semble sur le point de déborder.

Le souper terminé, les valets s'étaient retirés; le duc se leva et la duchesse en fit autant. Le rossignol chantait toujours dans la char" millC;, la brise embaumée de la nuit apportait dans la salle des parfums pleins de volupté, et les yeux de madame la duchesse étaient

bien brillants ce soir-là. M. de M... prit la main de sa femme , une pauvre petite main toute tremblante, qu'il porta à ses lèvres avec une respectueuse galanterie, puis il se mit à marcher dans la direction de l'appartement de la duchesse. Arrivé à l'entrée de ce sanctuaire, il s'inclina profondément, baisa de nouveau la petite main, puis il souhaita le bonsoir à la duchesse et se retira.

Il est plus faciledcse figurer ce cpiisepassa alors dans l'âme de la jeune femme que del'ex- {/rïmV. Une larme vint mouiller sa paupière, larme de honte et de dépit bien vite essuyée par l'orgueil blessé. Elle demeura quelques instants immobile; puis, sentant qae l'air lui manquait, elle entrouvrit une fenêtre, et je

ne sais comment ses regards s'en allèrent dans la direction de l'appartement de M. le duc. Aucune lumière ne brillait aux fenêtres ; et comme si tout eût concouru, ce soir-là, à porter le trouble et le désespoir dans l'âme de la pauvre femme, elle aperçut distinctement, à la clarté de la lune qui venait de se lever, un homme enveloppé d^un manteau, qui traversa le jardin en fredonnant un air d'opéra et s'en alla gagner une petite porte où iincarrossede louage Tattendait. Est-il besoin de vous dire que cet homme était M. le duc deM

Vous avez sans doute entendu parler de cette grande dame du siècle passé, qui, en pareille occurrence, sonna sa femme de cham-

bre, écrivit à la hâte un billet, et donna l'ordre de le faire porter sur-le-champ, par un valet de confiance, à un jeune homme qu'elle savait éperdnment épris dV^lle. Lo valet devait être chassé s'il ne rapportait pas de réponse. Vous devinez, n'est-ce pas, quelle réponse il rapporta.

La jeune duchesse avait trop d'innocence pour agir ainsi. Elle se contenta donc de se promener à grands pas et avec une vive agitation dans ses appartements; et lors<{ue ses femmes se présentèrent pour la dcsh.-ibiller, elle, si douce d'ordinaire, montra une mauvaise humeur telle qu'ilen dut être [arlé beaucoup à l'ofFuM».

Une j'ois couchée, die eut toutes les peines

du monde à s'endormir, cl son imaginalion troublée, évoquant devant elle de sinistres images, elle se demanda en frémissant si ce départ subit ne cachait pas quelque résolution menaçante pour son avenir. Qui sait si le duc, que sa présence à Paris gênait évidemment , n'avait pas formé le projet de l'exiler à la campagne? Elle avait entendu parler dans son enfance de châtelaines infortunées retenues captives dans leur manoir par quelque tyrannique époux, et peu s'en fallait déjà que M. le

duc de M ne se métamorphosât à ses yeux

en un personnage bien connu des contes de fées. La pauvre enfant rêva toute la nuit d'un vieux château bien sombre, bien humide, avec des murs épais comme des maisons, des fossés remplis d'eau verdàtre, des donjons, des tourelles, des mâchicoulis.

Le lendemain, dans la matinée, lorsqu'on vint lui dire que tout était prêt pour ie départ et que M. le duc l'attendait, eile tressailli d'effroi el fut sur le point de se sauver de l'hôtel et d'aller demander refuge et prolection à sa tante la douairière; mais , sentant que la force lui manquait pour exécuter un pareil coup de tête, elle descendit l'escalier comme une victime qui va subir son arrêt. Le duc l'attendait dans la cour de l'hôtel ; il avait le front souriant et portait un costume de voyage qui lui allait à ravir. Ce fut avec une politesse à la fois tendre et respectueuse qu'il denumda à la jeune femme la permission de prendre place à ses côtés dans le même carrosse. La duchesse fit un signe d'assentiment, sans pouvoir toutefois cacher entièrement sa surprise ,

mais déjà les noires visions quiavaienlobscurci son cerveau étaienl loulcs évanouies. 11 avait suffi pour cela d'un regard de M. le duc. Bien plus, les chevaux n'avaient pas encore quitté la cour de l'hôlel que peut-être madame de M.... avait tout pardonné. Le véritable amour est parfois exigeant, mais aussi il est plein d'indulgence.

Comme il s'écoula rapidemenl, ce voyage en tête à tête de ùix-liuit lieues! On était déjà à Meaux que madame de M... se croyait encore non loin de Paris. C'est qu'aussi M. le duc s'était montré, dès l'abord, si plein pour elle d'aimables prévenances; c'est (juil s'était si bien plu à déployer toutes les linesscs de son esj rit, toutes les délicatesses de son cœur.

On n'est pas plus aimable avec une l'euime dont on aspire à faire la conquêle. 11 y avait peut-être cela de bon dans l'ancien régime que les maris et les femmes, habitués à vivre, chacun de leur côté, dans une sphère toute difTérenle, et sans s'inquiéter en général de leurs actions réciproques, éprouvaient, lorsqu'ils se trouvaient par hasard réunis, tous les charmes qu'on goûte dans une nouvelle liaison.

Lorsqu'après avoir quitté la route de Montmirail à deux lieuesenviron après la Ferlé-sous- Jouarre, on descendit dans la vallée de Saint- Ouën parcelle route pittoresque qui serpente dans une espace d'une demi-Heue, du haut en bas du coteau, la jeune duchesse, en entendant

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son mari s'écrier : « Voilà lu château! » ne put se défendre de ce saisissement qu'éprouve une personne qu'on réveille en sursautau milieu d'un songe enchanteur. A ce moment, sans doute, je ne sais quelle voix prophétique revint, malgré elle, murmurer à son oreille de sinistres avertissements ; et pourtant, rien de beau comme le coup d'œil que dut lui présenter alors ce riche domaine, sur lc(|ucl le soleil couchant répandait mille gerbes de lumière.

La Brosse-Saint-Ouën n'était pas, comme \ous pourriez le penser d'après le peu qui eu reste , et coaiine la iluciiesse avait été tentée elle-même un moment de le croire, une de ces sombres demeures féodales comme

ï\ on existait encore i.on nombre en Fronce au moment de la Révolution, et dont l'aspect morne et sauvage inspirait la tristesse et l'effroî. On n'y voyait ni créneaux ni donjons menaçant le ciel, et l'on y eût cherché vainement l'ombre d'une poterne ou l'apparence d'un pont-levis. En revanche, on y trouvait une salle de comédie des mieux ornées, un jeu de paume d'une étendue considérable, des kiosques , des boulingrins , une orangerie que vous connaissez, enlin tout ce qui constituait au xviii* siècle un château de grand seigneur. Toutes ces merveilles avaient été importées à grands frais dans ce vallon reculé de la Brie, où elles étaient comme enfouies ; mais tel était le caractère de l'époque qui les avait vu naître. Aumoyen-àge, c'était à qui,

parmi les hauls barons , aurait les loiirs les plus élevées, le manoir le plus aérien et le plus inexpugnable j au xviii* siècle, au contraire, il semblait (jue les grands seigneurs ne redoutassent rien tant que d'être vus, et ils ensevelissaient leurs châteaux au fond des vallées, comme leurs petites maisons au fond des faubourgs. Je suis sûr que, dans aucun château de France, l'empreinte de la cour de Louis XV n'était plus vivante qu'à La Brosse- Saint-Ouën.

Quelques minutes à peine étaient écoulées que le duc et la duchesse de M. . . faisaient solennellement leur entrée dans la cour d'honneur du château. Ils y furent reçus en grande ^ompe , suivant l'usage de l'époque , par leurs

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gens, vêtus de leur plus belle livrée, et tous empressés do saluer la nouvelle clmtelainc. Comme il faisait encore jour et que la duchesse annonçait n'éprouver aucune faiigue d'un voyage exécuté au surplus en nioins de cinq heures, le duc lui proposa de faire un tour de promenade dans le parc. La jeune femme accepta , et la voilà doucement appuyée sur le bras de son mari , qui semble prendre plaisir à la guider lui-même pour la première fois dans cette retraite fortunée , où , loin de la ville et de la cour , loin de l'Opéra surtout, leurs jours vont s'écouler si tranquilles et si purs. Le duc lui montre les points de vue, les arbres, les plantes rares; il lui détaille les bâtiments , et elle ne peut se lasser de tout admirer, parce que tout semble admirable à

une jeune fennmo (;iii n'est janoais sortie de son couvent jusqu'au jour de son mariage, et aussi parce que , vus à travers le prisnoe du i)onhcur , tous les objets s'illuminent de je ne sais quelle mystérieuse auréole qui leur prête un charme tout nouveau.

Cependant le jour tombe, la nuit vient, la nuit si pleine de parfums et de douces promesses, la nuit qui doit payer à la jeune duchesse de "vi . . . tous les soucis , tous les ennuis qu'elle a endurés depuis six grands mois. On reprend le chemin du château. Le duc et la duchesse gardent le silence, et l'on n'entend que le bruit de leurs pas qui foulent mollement et presque en cadence le sable (in des allées. Mais que d'éloquence il y a parfois

dans le silence même ! Déjù tous deux étaient arrivés devant la partie des bâtiments oà nous nous trouvons en ce moment réunis , et qui servait d'habitation à l'inLendanl du duc, à son secrétaire et aux oiïiciers de sa maison, lorsque le premier de ces personnages, apparaissant soudain au déîour d'une allée, s'écria avec une grande pétulance et sans voir la duchesse :

— Ah î monsieur le duc, je suis aise de vous rencontrer. Je vous cherchais pour vous montrer le petit pavillon que j'ai fait disposer d'après vos ordres. Cela coûtera gros; mais aussi vous serez content. C'est un véritable boudoir, digne d'être habité par une déesse, et je gage qu'il en sera bruit à l'Opéra pendant un mois entier. ,

Le duc, lançant à son malencontreux intendant un regard furieux , répondit :

— Ne voyez-vous pas, monsieur Renard, que je suis avee madame la duchesse, et que je n'ai pas le loisir de m'occuper de toutes vos sornettes? Retirez-vous.

— Pour([uoi donc? balbutia la duchesse, qui était devenue pâle à ce seul niot d'Opéra, et (pi'agilait déjà un funeste pressentiment.

— Relirez- vous, vous dis-je ! ajouta vivement le duc à voix basse ,en serrant le bras de son intendant de manière à l:ii arracher un cri ; vous êtes un sot î

Mais la duchesse, affectant un grand calme, reprit aussitôt:

— Pourquoi congédier ainsi M. Renard, monsieur le duc ? Je ne me sens nullement fatiguée; el puisque vous êles en train de me montrer toutes les merveilles de ce séjour, veuillez me conduire à ce pavillon dont il doit être parlé pendant un mois à TOpéra.

— M. Renard ne sait ce qu'il dit, repartit le duc avec aigreur. Je crains pour vous la fraîcheur du soir; rentrez, madame la duchesse.

— Oh ! non pas, répliqua la jeune femme , je vous avertis que ma curiosité est éveillée au dernier point, el que je suis disposée à m'abstenir de nourriture et de sommeil jusqu'à ce que vous m'ayez montré celte non-

velle merveille du château de La Brosse- Saint-Ouën .

Le duc aurait de grand cœur, en ce moment, arraché ia langue à M. Renard; toutefois il se contint, et pensant qu'en révélant une partie de la vérité, il sortirait plus aisément d'embarras, il s'écria du ton le plus dégagé qu'il lui fut possible d'affecter :

— En vérité, madame la duchesse, vous qui plaignez M. Renard, vous ne save^z pas ce dont il est cause. H me force à vous révéler le mystère d'une surprise que je voulais vous faire. Je sais combien vous aimez la musique, et j'ai résolu d'avoir de temps à autre, cet été, quelques représentations de petits opéras dans la „alle de comédie du château. Votre fêle qui

approche me fournissait une occasion toute naturelle d'inaugurer ici ce genre de divertissement; mais il faudra, comme vous le pensez bien, quelques ri'pélitions, et comme nous sommes assez éloignés de Paris, j'ai obtenu de M. le premier gentilhomme de la chambre l'autorisation de faire venir ici quelques artistes qui se trouvent inoccupés à la ville. Il s'agit d'offrir à ces messieurs ainsi qu'à ces dames une hospitalité digne du nom que je porte, et à ce litre, quelques dispositions de logement élaient nécessaires; c'est ce dont M. Renard venait me rendre compte, en ajoutant seulement, selon l'usage des intendants, une grande importance à ce qui n'en vaut guère la peine, j'en suis sûr.

— En effets dit M. Renard qui vit bien qu'i^

avait une sottise à réparer, M. le due a raison ; mais que voulez-votis, Madame la duchesse, riiabitude...

La jeune femme ne lui laissa pas le temps d'en dire davantage.

— Allons ! b'écria-l-elle avec cet accent aigre-doux que nous nous entendons si bien à faire valoir, nous autres femmes, et que vous hommes n'atteindrez jamais, je vois que tous les torts sont de mon côté, et que je n'ai comme toujours que des actions de grâces à rendre à M. le duc. Je suis toute disposée à m'humilier devant lui et à lui demander pardon de lui avoir arraché son secret, en voire présence même, monsieur Renard; mais, en conscience, je ne saurais me mettre à genoux

dans une allée du parc, et si loi esl votre bon plaisir, Monsieur le duc, ce sera dans ce mystérieux pavillon que nous allons visiter ensemble.

Le duc comprit qu'en résistant à sa femme, il y avait danger de lui inspirer des soupçons qu'il croyait alors bien éloignés de son esprit, et ce fut avec une parfaite résignation qu'il s'écria :

— Allons donc, monsieur Renard, voir votre ouvrage.

L'intendant se mit en devoir de conduire le châtelain "t la châtelaine au pavillon. Une fois introduits dans cette retraite mystérieuse, vous dire quel spectacle frappa leur vue serait

cliose dilïicile. Il faudrait pour cela posséder, commo quelques romanciers en vogue, toute la science d'un commissaire-priseur de premier ordre, et j'avoue mon ignorance en pareilles matières. Qu'il vous suffise de savoir (jue !e logement ménagé à grands frais dans le j)avillon dont il s'agit, réalisait sur une petiic échelle toutes les merveilles qu'on rencontre dans les palais des rois. Ce n'était partout que dorures et peintures précieuses^ que meubles exquis, tentures et tapis de la plus grande richesse. On eût dit que ce séjour prestigieux, orné par les mains des fées, était destiné à servir d'habitation à leur reine.

Le duc baissait les yeux comme un coupable pris on llagriint délil. M. Renard s'efforçait

constaniQient d'intercaler l'opacité de son corps entre la bougie qu'il tenait à la main et la duchesse, afin de dissimuler autant que possible les détails de l'ameublement. Tout à coup le duc, illuminé par je ne sais quelle révélation intime, s'écria :

— En vérité, monsieur Renard , vous avez outrepassé mes ordres, et tout cela est beaucoup trop beau.

— Monsieur le duc..., balbutia le malencontreux intendant.

Mais il était écrit que, ce soir-là, le pauvre M. Renard ne pourrait achever une seule phrase, et la duchesse, l'interrompant vivement :

— Pourquoi donc, monsieur le duc, dit-elle, pourquoi gronder encore M. Renard? Je ne vois rien ici que de fort naturel. Vous recevez des acteurs, et sans doute... des actrices de l'Opéra. En conscience, on ne pouvait moins faire pour une chanteuse, et tout cet ameublement me paraît fort simple à moi.

M. Renard ouvrit de grands yeux à ces derniers mois.

— Que peut coûter tout cela? ajouta la duchesse, une bagatelle, quelques milliers d'écus. Allons! monsieur le duc, vous ne voulez pas passer devant moi pour avare , n'est-ce pas? Voyons, à qui destinez-vous ce logement? est-ce à Madame *^* ou à Mademoiselle ***♦?

Et avec une cruelle ironie la duchesse affectait de citer, excepté un seul, les noms de toutes les actrices de l'Opéra, afin de forcer le duc à prononcer lui-inèine celui qai, dans un pareil moment, devait à coup sûr lui brûler la langue comme si on y eût passé un fer chaud. Ce fut d'une voix à peine perceptible que l'infortuné duc répondit :

— Eh mais, madame la duchesse, je pense que ce sera sans doute..., à moins de quelque obsîacie imprévu, mademoiselle Ray mon.

— La Ray mon! repartit la duchesse, qui n'avait jamais de sa vie employé celte façon de parler, et qui avait, en s'exprimant ainsi, grandi d'une coudée; j'ai vu jouer celte fille^

je crois m'en souvenir. C'est «me blonde à l'œil mutin, qui a delà voix et regarde continuellement dans la loge de MM. les gentilshommes de la chambre. J'aurai grand plaisir à la voir ici, et je vous rends grâces, monsieur le duc, de me procurer l'occasion de l'entendre, même à Saint-Ouën.

Ayant ainsi parlé, la jeune duchesse reprit majestueusement le chemin du château, et le duc la suivit, non sans une légère dose de confusion. Chemin faisant, il se remit pourtant en entendant sa femme lui dire en riant, et du ton de \oix le plus naturel :

— Eh bien ! monsieur le duc, étudiez-vous donc un rôle dans l'opéra qu'on doit représen-

1er ici, que vous ne songez pas à m'offrir \otfe bras par une nuit si noire?

— Allons 1 se dit-il en s'cmpressanl de remplir le vœu qui lui était exprimé, elle ne se doute de rien, et j'avais tort de m' inquiéter.

Tout en raisonnant ainsi, il commençait à penser à part lui que la duchesse était peutêtre une femme plus digne d'attention qu^il ne se l'était imaginé dès le lendemain de ses noces. Elle qu'il avait toujours vue depuis lors si soumise, si muette en sa présence, et, tranchons le mot, si insignifianle, venait de lui apparaître sous un jour tout nouveau. Il se demandait comment cette physionomie avait pu lui sembler froide, ces grands yeux noirs

sans éclat, et puis, il faut bien le dire, ce n'est jamais impunément qu'un homme passe cinq heures d'horloge en tête à tête, en poste surtout, avec une jolie femme, fût-il même son mari. Aussi le duc en était venu à se dire, avant môme d'avoir franchi la totalité du ciicmin qui le ramenait au château, qu'il pouvait bien avoir été un sot , nonobstant la connaissance qu'il croyait avoir acquise des femmes , en jugeant la sienne si peu favorabîement. Il y avait là un curieux sujet d'étude à reprendre tôt ou tard : et pourquoi pas ce soir même? pensa-t-il en se résumanL

Fort de cette résolution , et persuadé par ^ quelques succès antérieurs qu'il n'avait qu'à vouloir pour triompher d'une femme sur l'a-

— humour de laquelle il croyait pouvoir compter à tous les litres imaginables , il ne se donna même pas la peine de dresser un plan d'attaque, et n'eût été un reste de respect humain, il eût peut-être tout simplement ordonné à son valet de chambre de remettre à l'une des femmes de madame la duchesse sa robe de chambre et son bonnet de nuit; mais sans employer cette irrévérencieuse formalité , il allait, le souper terminé, offrir la main à madame de M... pour passer dans sa chambre à coucher, et cette fois, il n'était nullement disposé à faire comme la veille et à se retirer après lui avoir baisé respectueusement le bout des doigts, lorsqu'à sa grande surpise, il l'entendit s'écrier^ en s'adressant à l'un des valets :

— Saint-Jean, faites-moi le plaisir de prévenir Julie (c'était le nom de sa camériste favorite) que je ne me sens pas très-bien portante ce soir, et que je désire qu'elle passe la nuit auprès de moi.

Le duc se mordit les lèvres jusqu'au sang , pourtant il n'abandonna pas pour cela la partie, et puisant des armes même dans la résolution de sa femme :

— Mon Dieu, madame la duchesse, s'écriat-il de l'air le plus tendre à la fois et le plus effrayé ; c'est un soin que je ne veux laisser à personne, car votre indisposition m'inquiète...

Ici la duchesse ne put réprimer un léger sourire , mais elle ajouta bientôt :

— Non, monsieur le duc ^ c'est inutile, je vous rends grâces, je me sens déjà un peu mieux ; et puis , s'il faut vous le dire, vous autres hommes n'entendez pas grand'chose aux indispositions des femmes, votre présence serait plus nuisible qu'utile. Julie me suffit.

Et à ces mots elle se relira brusquement.

Demeuré seul, le duc ne trouva pas celte indisposition naturelle, et en la rapprochant de ce qui s'était passé le soir même à propos du pavillon^ il ne douta plus que sa femme n'eût un grain de jalousie.

— Tant mieux! se dit-il, elle est à moi maintenant de toutes les manières.

Et il s'endormit tout seul dans son beau lit

A baldaquin empanaché , en ruminant ce refrain triomphal.

Le lendemain, dès qu'il fut levé, il se rendit à l'appartement de la duchesse pour savoir lui-même de ses nouvelles; mais mademoiselle Julie, la liile de chambre favorite, s'en vint d'un petit air composé le recevoir à la porte du sanctuaire, et là, elle lui apprit à voix basse que sa maîtresse n'avait pas dormi de la nuit, qu'elle avait une violente migraine, et qu'elle avait ordonné de ne laisser entrer âme qui vive. Le duc enrageait, mais il n'en fit pas semblant, et se retira.

Sur ces entrefaites on vint lui annoncer que les carrosses arrivaient, amenant Messieurs et

Mesdames de l'Opéra. Cette nouvelle suffît pour rasséréner son front.

— Âh! madame la duchesse! s'écria-t-il en secouant son jabot et ses manchettes avec des airs de conquérant, vous êtes bien déterminée à me tenir rigueur! Comme il vous plaira; voici undédommagement(|ui m'aidera à prendre patience.

Et il s'en alla d'un pas léger s'installer à une fenêtre d'où il pouvait voir les arrivants; car il n'était pas de la dignité d'un des premiers seigneurs du royaume qu'il allât recevoir à la porte de son château des comédiens, bien que ces comédiens fussent des chanteurs de l'Opéra. Tous les carrosses s'ouvrirent successivement; mais, hélas! mademoiselle Ray-

mon ne parut pas. Cette fois, l'irapalience du duc l'emportant sur le sentiment de sa dignité même, il s'élança dans la cour. Une lettre lui fut remise, elle était de mademoiselle Raymon. Avec quelle précipitation fébrile le cachet de cette lettre fut brisé! Toutefois, le malheur n'était pas aussi grand qu'on aurait pu se l'imaginer d'abord. Mademoiselle Ray mon annonçait qu'elle ne pouvait venir encore, occupée qu'elle était d'un nouveau rôle ; mais si l'on voulait commencer les répétitions sans elle, elle se faisait fort de réparer le temps perdu.

Le duc fut vivement affecté de ce contretemps, cependant il résolut de faire contre fortune bon cœur, et dès le jour même, le

voilà devenu ce qu'on appelle en Italie imprésario, ou tout bonnement, si vous voulez, directeur de théâtre, s'occupant à la fois des machines^ de l'orchestre, des acteurs, des billets d'invitation, et n'ayant plus une minute à lui.

Pendant ce temps-là, la migraine de la duchesse poursuivait son cours avec une désespérante opiniâtreté. Sous ce prétexte plus ou moins plausible, madame se tenait renfermée dans son appartement, et rien ne pouvait la déterminer à en franchir le seuil, non plus qu'à y laisser pénétrer personne. D'un autre côté, mademoiselle Ray mon ne donnait aucun signe de vie. Dans celte cruelle perplexité, privé à la fois de sa femme et de sa maîtresse, redoulant presque au même degré le scandale

auquel l'absence prolongée (3e l'une comme de l'autre pouvait tôt où tard donner naissance, le duc se serait donné mille fois au diable, si le diable eût dû le tirer d'embarras.

Néanmoins les répétitions de l'opéra qu'on devait représenter au château allaient toujours leur train , et le duc n'en manquait pas une seule, peut-être pour s'étourdir sur sa triste situation. Cet opéra, dont j'ai oublié le titre, était un de ces tableaux de mœurs pastorales si fort en vogue à la cour de Louis XV, et dont le Devin de ViUac/Cf de J.-J. Rousseau, fut en quelque sorte le précurseur. Il y avait là un beau seigneur qui, grandement épris d'une petite paysanne, se déguisait en berger pour faire sa concjuètc. Le soigneur, (jui n'avait

d'abord vu dans ce déguisement qu'une simple plaisanterie , se laissait si bien prendre à la longue aux charmes de la bergère, qu'il finissait par l'épouser, le tout pour la plus grande gloire de ï Encyclopédie et du Contrat social. Je ne sais lequel des beaux esprits de l'époque s'était rendu coupable de cet ingénieux canevas, sur lequel un compositeur célèbre alors, Piccini, le rival de Gluck, avait brodé une musique qui eut le plus grand succès. Quoi qu'il en soit, le seigneur ou du moins l'acteur charge de ce rôle était, un beau jour, en train d'exhaler dans une ariette de la plus belle facture les feux dont son cœur était embrasé pour l'inhumaine Colette, lorsqu'il demeura tout à coup sans voix, les yeux fixes et la bouche béante. Le duc, (|ui i'écoulail avec

la plus vive atlenlion, élonné de ce mutisme soudain , se retourna pour en connaître la cause, et sa surprise ne put que s'accroître encore en découvrant , dans un angle obscur de la salle, une forme féminine qui n'était autre que madame la duchesse de M...

Quant au chanteur, qui de vous n'a déjà reconnu en lui une ancienne connaissance, l'acteur Philidor, Philidor plus jeune, plus ému et aussi plus charmant que jamais?

— Pardiou ! madame la duchesse, s'écria M. de M. ., voilà une aimable surprise, et je vous en sais infiniment de gré. Vous êtes donc enfin débarrassée de voire damnable niigraine?

La duchesse sourit el lépomiil de l'air le plus candide du monde :

— J'ai voulu essayer si la musique aurait plus de pouvoir sur moi que les remèdes de la médecine.

— Et Apollon a vaincu Esculape? reprit le duc avec le jargon mythologique si fort eu vogue alors.

— Ma foi, monsieur le duc, repartit la jeune femine, j'en ai peur pour ce dernier.

— Vous êtes adorable, s'écria le duc avec une effusion celle fois bien naturelle, et en s' emparant d'une main sur laquelle il déposa le plus galant baiser.

Le pauvre Philidor en rougit jusqu'au blanc des yeux, et la duchesse s'empressa d'ajouter :

— Si vous ne voulez pas que mon mal me reprenne, il faut, monsieur le duc, que la répétition continue.

Le duc fit un signe, et, comme on répétait au clavecin, l'accompagnateur se mit en devoir d'exécutef une ritournelle, puis il s'arrêta à son tour en s'écriant :

— Pardon, monsieur le duc, j'oubliais que le duo est encore aujourd'hui à passer.

— Pourquoi donc, dit la duchesse, passer ce duo ?

— C'est que, balbutia le duc d'un ton de

voix assez embarrassé, l'aclrice chargée du rôle de Colette n'est pas encore arrivée.

— Ah! reprit la duchesse avec une apparente ingénuité, c'est différent. Pourtant c'est dommage, car ce duo est si joli ! Il y a surtout un passage où les deux voix se marient ensemble , qui m'a toujours semblé plein d'une délicieuse harmonie.

— Vous savez donc ce duo? dit le duc.

— A peu près. Je l'ai chanté quelquefois avec mon maître de musique.

Ici, Philidor, qui avait écouté avec un trouble sans cesse croissant le court dialogue échangé entre le duc et la duchesse, ne put

s'empêcher de s'écrier avec Paccent de voix le plus tendre et le plus insinuant qu'il trouva au fond de sa poitrine :

— Si madame la duchesse daignait y consentir, je pourrais chanter ce duo avec elle.

C'était la première fois qu'il osait adresser la parole à madame de M.,. ; jusqu'alors il s'était contenté du langage des yeux; aussi, après ce peu de mots, il s'arrêta presque suffoqué. La duchesse attacha quehjues instants sur lui un regard plein d'une expression indéfinissable, puis elle s'écria :

— Pourquoi pas ?

M. de M ouvrit de grands yeux. Élail-

ce bien sa femme qu'il venait d'entendre? Il était encore immobile et miiet de surprise que déjà la jeune duchesse était auprès du clavecin, repassant à mi-voix dans la partition le fameux duo dont il s'agit. Au bout de cinq minutes environ, elle dit à l'accompagnateur avec un petit air moitié sérieux moitié mutin, qui lui allait à merveille et qui sentait d'une lieue sa duchesse :

— Allons! Monsieur, je vous attends.

La ritournelle se fit entendre de nouveau 5 Philidor était si transporté qu'il en perdait la têle et quMl fallut que le musicien recommençât encore, parce qu'il n'était pas parti en mesure. Quant au duc, il se disait tout bas que c'était là un étrange caprice de femme, et que

sons doute ses oreilles, habituées au chant si pur et si mélodieux de mademoiselle Raymon, allaient subir un rude assaut. Si l'histoire que je vous conte n'était rien qu'un roman , je ne manquerais pas de vous dire, pour exalter voire imagination, que, dès les premières notes, la duchesse prouva qu'elle était fort en état de surpasser de beaucoup le talent de mademoiselle Raymon j mais, comme vous n'ajouteriez aucune foi à une semblable hyperbole, j'aime mieux vous raconter tout bonnement que le mari , — sans partager d'une manière absolue l'enthousiasme frénétique de l'amant, qui s'écriait qu'avec quelques leçons (les siennes sans doute) madame la duchesse aurait bientôt effacé toutes les dames de l'Opéra, — ne put s'empêcher de convenir

que sa femme avait une jolie voix et (fu'elle la conduisait avec goût.

Les choses en restèrent là pour celte journée, dont la fin fut au surplus couronnée par un nouvel accès de migraine survenu à madame la duchesse. Maudite migraine! Voilà un mal bien opiniâtre, n'est-ce pas? Mais nous avons maintenant un remède souverain pour le guérir.

Cependant^ mademoiselle Raymon n'arrivait pas et ne donnait même pas de ses nouvelles. La position n'était plus lenable pour ce pauvre duc qui crut devoir enfin, ce jourlà même, prendre un parti désespéré. 11 demanda des chevaux de poste et se rendit à Pa-

lis, afin de hâter l'arrivée de sa belle maîtresse.

Le lendemain de ce départ, voici ce qui se passa à La Brosse-Saint-Ouën : Un courrier, venu de Paris à franc-étrier , apporta à madame la duchesse un message de son mari, dans lequel celui-ci l'invitait, sans autre explication, à congédier immédiatement les artistes de l'Opéra, la partie projetée ne pouvant avoir lieu. Au message en étaient joints deux autres pour l'intendant et le secrétaire de M. de M..., où il leur était ordonné de suspendre tout préparatif et de contremander les invitations qu'ils avaient envoyées.

— Voilà qui est étrange, dit la duchesse.

Li coxûuie elle s'apprêtait à faire remettre aux destinataires les deux lettres du duc et à remplir en tout point ses intentions, voiei que mademoiselle Julie, sa fille de chambre favorite, qui tenait à la main uae gazette, poussa un grand cri.

— Qu'est-ce donc, qu'avez-vous? s'écria la jeune femme.

— Ah! pardon, madame la duchesse, répondit cette fille un peu confuse; c'est que je viens de voir dans la gazette une nouvelle bien

extraordinaire.

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v.jTïïT Quoi donc? .-jp ^,,j,^

— Mademoiselle Ray mon de l'Opéra est en

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fuite; elle est partie avec un des secrétaires de M. l'ambassadeur d'Angleterre.

La duchesse resta froide et impassible en apparence; puis, s'approchant d'un de ces trépieds alors en usage et sur lesquels on faisait brûler des parfums, elle y plaça les deux lettres qu'elle tenait à la main et qui' furent consumées en un clin d'œil. Ensuite, changeant de toilette, elle choisit le plus galant de ses déshabillés, et ordonna à mademoiselle Julie d'aller quérir Phihdor et de l'amener dans son boudoir... »

Ici, lectrice ou lecteur, je dois vous prévenir, moi qui ne suis dans cette bi^tôustance que l'obscur metteur en œuvre du récit d'autrui, que je us ce que vous êtes peut-être len-

tés de faire actuellement : je me récriai contre cette métamorphose tant soit peu brusque survenue dans le caractère de madame la duchesse^de M.... .

Eh quoi ! inlerrompis-je, se peut-il que le seul passage de Tatmosphère de Paris, la grande ville, à celle du château de La Brosse- Saint-Ouën, ait déterminé, chez une jeune femme dans laquelle nous n'avions vu d'abord qu'une petite pensionnaire bien timide, bien gauche et par trop innocente, une réaction si sensible? Vertubleu! Mesdames, quelle amazone que madame la duchesse de M....! je doute que sa tante la douairière pût lui en remontrer maintenant. Expli(|uez-moi, je vous prie, le mystère de cette transubstantiation

après m'avoir pardonné de me servir d'un pareil mot.

Ma question , je dois vous le dire, parut embarrasser un peu les dames auxquelles je m'adressais ; je n'obtins d'elles que des réponses fort vagues sur le pouvoir des circonstances pour modifier un caractère, sur l'influence des passions, etc. ; mais il était évident que, sans faire attention à l'a forme, chacune de ces dames, emportée par le fond, supputait dans sa tète la somme de torts qu'un mari peut amasser contre lui, pour que sa femme se résolve à le traiter en ennemi, et que madame de M — , quelle que fût sa conduite à venir, était parfaitement innocente à leurs yeux.

Madame V . . . , qui avait profité de mon interruption pour reprendre haleine, jugea comme moi que tel devait être le sentiment secret de ces dames, car elle s'écria avec un sourire assez malicieux :

— Je crois que l'heure des commentaires n'est pas venue,, et il ne s'agit nullement, quant au présent, d'absoudre ou de condamner la duchesse.

Attendez ledénouement : voussilïlerez alors, si bon vous semble.

Quant à l'observation qui a étéTaite , quelqu'un qui aurait plus de connaissance du cœur humain que n'en ont la plupart du temps MM. les romanciers, aurait déjà reconnu

qu'une femme n'entre en révolte ouverte contre son mari, qu'autant qu'elle ne le veut point tromper et, qu'au contraire, elle n'est jamais plus soumise que lorsque la chose est déjà faite ou sur le point de se conclure. '.W. . .'

Je n'en demandai pas davantage et, tranquille pour le quart d'heure sur le sort de M . le duc de M — , je baissai la tête , non sans quelque confusion, résolu dès lors à écouler jusqu'au bout tout ce que pourrait dire madame Y...., sans me permettre même un hochement de tète.

Celle-ci reprit en ces termes le cours de son récit :

« Philidor ju^oa ses aiïaires fort avancées

lorsqu'il vit la camériste favorite de la jeune duchesse s'approcher de lui d'une façon qu'il ne manqua pas déjuger mystérieuse, et lorsqu'il apprit en même temps qu'il était mandé à comparaître dans son boudoir; je ne sais mémepassi, à l'exemple de tous les amoureux de roman ou d'opéra-comique, il ne se permit pas d'embrasser mademoiselle Julie, en reiponnaissance delà bonne nouvelle qu'elle lui apportait.

Vous, Messieurs , à la place de Philidor , peut-être au riez-vous pensé qu'il était assez étrange qu'une jeune femme de dix-neuf ans, bien famée, de haut rang et à laquelle vous n'auriez encore pariéque le langage des yeux, prît ainsi les devants et vous offrit, par ambas-

sadeur , ce que \ous n'aviez même encore osé solliciter; mais d'abord l'amour, qui, chez les hommes,est toujours enté sur l'aniour-propre, est un pauvre logicien; et puis, il y a un vieux proverbe qui dit qu'il n'y a pire eau que l'eau qui dort; puis enfin,noussommes au xviii* siècle, nel'oubliez pas, et Philidor estlechanteur favori de l'Opéra. Ne vous étonnez donc pas si vous le voyez entrer, avec un air moitié séminariste, moitié page, dans le boudoir de la duchesse qui est mollement étendue sur un sofa, et s'il ose même, do prime abord, baisrr sa main. La duchesse, sans montrer le moindre mécontentement de cette familiarité, lui fait signe de s'asseoir sur un pliant à côlé d'elle, et lui, comme vous pensez bien, se met aussi près de madame de M... que les conve-

nances le permettent. La duchesse, plongée dans une rêverie profonde, n'y fait d'abord pas attention, et Philidor, attribuant cette rêverie à je ne sais quel trouble secret du plus favorable augure , se rapproche davantage ; il ose même effleurer de sa main le genou de la jeune femme. Celle-ci ne semble pas s'en apercevoir, et ce n'est qu'au moment où Philidor, haletant, éperdu, va se précipiter à ses pieds et lui confesser son amour, qu'elle relève soudain la tête avec une expression si bien mêlée de surprise et d'insultante hauteur, que le pauvre jeune homme, interdit, baisse les yeux et s'écrie d'une voix étouffée :

— Madame la duchesse..., pardon..., que voulez-vous de moi ?

La jeune femme répondit avec une tranquillité au moins apparente :

— Monsieur, je vous ai fait mander pour vous prévenir que j'ai l'intention de remplacer l'actrice qui vous manque dans l'opéra que vous devez jouer ici; j'aurai besoin, pour cela, de vos conseils, el j'étais bien aise de les réclamer moi-même. Veuillez vous tenir prêt pour cette après-dînée.

A ce moment , Philidor osa lever les yeux sur la duchesse j sa physionomie était de glace, il s'inclina comme un condamné qui vient d'entendre son arrêt, et sortit.

MainlenanI, j'espère que la conduite de madame de M... ne vous présente plus aucune

énigme. Vivement froissée par son mari dans ses plus chères affections, dans ses plus douces espérances, elle avait voulu une vengeance, mais une vengeance où les apparences seulement fussent contre elle; car son âme était pure encore. Elle s'était promis de rendre au duc de M... tourment pour tourment, injure pour injure, et, comme il avait pris une cantatrice pour maîtresse, de l'amener à penser qu'elle avait choisi, par réciprocité, un chanteur pour amant. C'était là la punition qu'elle avait résolu de lui infliger, se réservant d'en abréger la durée d'après la conduite de son mari envers elle et d'après les marques de repentir .qu'il pourrait donner. Satisfaite du témoignage de sa conscience, elle bravait le Jugement du monde; aussi bien peut -cire

l'éloignement où elle se trouvait de la cour et de la ville lui inspirait-il, à cet égard, une sécurité à coup sûr mal fondée, car il n'y a rien qui se propage si vite que la médisance et la calomnie. Mais ce n'était pas là le seul côté faux de ses calculs, et, simple qu'elle était, la jeune duchesse n'avait pas prévu toutes les conséquences de sa folle résolution. Elle n'avait pas réfléchi qu'une femme, en choisissant un plastron, se met souvent à la merci de celui auquel elle impose un pareil rôle, alors qu'elle croit avoir le mieux pris ses mesures pour lui échapper. Une demi-heure à peine s'était écoulée depuis la sortie de Philidor, que la duchesse recevait un billet à peu près ainsi conçu :

« Madame la Duchesse ,

« J'ai eu le malheur de vous offenser, et je ne m'en consolerai jamais ; pardonnez-moi d'avoir pu croire un instant, dans mon orgueil , que moi , un chanteur de l'Opéra , un homme de rien , je ne vous étais pas indifférent. C'est un crime que j'expierai cruellement, je le sens, et peut-être par le repos de toute ma vie. Il dépend de vous, au surplus, madame la duchesse , de rendre cette épreuve moins pénible pour moi , en m'infligeant la punition que j'ai méritée, en m'interdisant pour toujours votre présence. Faites, Madame , je vous en supplie , que cette représentation n'ait pas lieu , que je puisse quitter aujourd'hui même votre château. Ne m'exposez plus à revoir vos beaux yeux, car j'en

mourrais , madame la duchesse , et vous ne voulez pas la mort d'un malheureux qui ne vous a jamais fait de mal 5 ou bien, grâce pour ce blasphème ! je pourrais vous offenser encore^ et vous ne le voulez pas non plus. »

11 serait difficile d'imaginer une position plus embarrassante que celle où se trouva la duchesse , après avoir lu ce billet, le premier qu'elle eût reçu de sa vie. Il y avait dans ces quelques lignes une chaleur , une conviction et en même temps une bonne foi bien faites pour ébranler la lectrice la plus indifférente. Que répondre? Que faire? La jeune femme devait-elle abandonner son projet , et , déférant au vœu de Philidor , renoncer à une épreuve désormais doublement périlleuse?

C'était à coup sûr le parti le plus sage, et

c'est sans doule pour cela qu'il ne fut pas

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