‹ La marquise de CourcellesChapitre 1 sur 15 · La marquise de Courcelles · texte numérisé non relu

La marquise de Courcelles

Pemîanl que ces choses se passaient dans l'avenue principale du bois, deux persoiitiages, mêlés jusque-là au groupe des gentil shwiimes de la vénerie, s' in foi nièrent de la direction qu'il fallait suivre pour gagner le earrefour

3 LA HÀBQDISE

du Pecq. Ils disparurent ensuite l'un après l'autre et se rejoignirent au milieu d'un taillis de jeune chênes.

— Vous êtes bien décidé, vicomte, à me servir de second ? dit l'un d'eux.

— Sans floiile, ne vous l'ai-je pas offert, répondit l'autre, et m'avez-vous jamais connu deux paroles ?

'— Diable! quel ton brusque! Ce n'est pas avec moi pourtant que vous allez vous battre. Tenez, mon cher, vous avez du chagrin ; depuis un mois on ue vous reconnaît plus.

— C'est possible. Mais piessous la marche,

DE COURGE LLBS. 6

et ne nous laissons point devancer par nos adversidres.

— Oh ! soyez tranquille, Montespan n'arrivera pas le premier.

— Vous rappelez-vous les indications qu'on nous a données sur noire route?

— Vraiment oui, nous ne risquons nullement (le nous perdre, il b'agit de suivre ce sentier jusqu'au bout, de prendre l'avenue à gauche et d'aller droit devant nous jusqu'au carrefour. Là, vous le savez, est une pelouse maguifique, sur laquelle nous pouvons nous escrimer à uotre aise, et sans être dérangés le moins du monde ; la chasse a lieu de l'autre côté de la forêt.

4» LA ¥<^HQ6»B

?ol-'u» de nos personnages, on l'a deviné déjà, esl le vicomte Morcerf.

Quanta l'autre, c'est un homme approchant de la trentaine, d'une physionomie très-ouverte, ayant le geste décidé, le regard vif et des allures martiales très-peu en rapport avec son costume.

— Il porte rhabit noir et le petit collet.

Nous trouvons en lui un de ces abbés si communs alors, qui n'élaient en aucune façon dans les ordres et ne manifestaient pas la moindre envie d'y entrer.

■ Cadet de famille el parent du malheureux Cinq-Mars, dont la fin tragique avait effrayé

DS COBRCELLES. $

son enfnnc<\ l'abbé d'E(fiat possérîail ponitonte fortune un bénéfice assez médiocre en Auvergne. II rénssissait néanmoins à faire bonne figiH*n î\ la cour, tantôt avec l'argent qu'il empruntait ù ses amis , tantôt avec les 8ommes (]u'il gagnait au jeu.

Morcerf lui avait plus d'une fois ouvert sa bourse?

L*abbé lui en gardait beaucoup de reconnaissance et songeait, en ce moment même, à lui donner une garantie, dont le vicomte pût faire usage, au cas où l'épée de Montespan le coucberait, lui d'Effiat, sur la poussière.

6 LA MARQDISK .,3

— Eh! marchez donc! cria Morcerf, le voyant s'arrêter et tirer des tablettes.

— Ne vous dois-je pas deux cents louis, cher vicomte? Je tieosà vous rédiger ici deux lignes de testament et à vous instituer légataire de ma petite maison de l'Arsenal. Vous n'aurez, pour en devenir légitime possesseur, qu'un millier d'écus à rendre à Semeterre, à Clérambault et à Villars, qui ont bien voulu comme vous...

— Au diable ! De quoi vous occupez-vous là? dit Vïorcerf. Je vous fais cadeau de mes deux cents louis.

— Mnic. vif'om? \. . .

DZ CODRCELLES. 7

— Plus de relard, vous dis-je ! Il ne faut pas que ce gredin de Moniespan puisse vous adresser un reproche. Soyez irauquille, du reste : Dieu ne permettra pas qu'un loyal garçon comme vous soit tué par un tel misérable,

— Ah! parbleu, s'écria l'abbé, .j'en accepte l'augure! Vous croyez donc que je n'ai pas eu tort de l'apostropher de la sorte?

— Non, certes.

— Montespan, reprit d'Effiat, jointe toutes ses ignominies celle de tricher au jeu. Hier, sur UD coup de cartes parfaitement invraisemblable, il m'a dépouillé de quarante louis qui me restaient en poche, et ma foi, ce inaiiii,

8 LA MARQCISE

j'ai eu la démaugeaisoii de lei){^ue que \oiis savez.

— Oui, dit Morcerf. Mon seul r€grel, en ce moment, est d'avoir laissé partir un autre infâme...

— Je devine, vous pariez de Gourceiies. Estil vrai que ce soit lui qui vous ait brouillé avec Louvois?

— Lui-même. Il est allé raconter au ministre toute une conversation que nous avions eue ensemble, le soir de son mariage, et dans laquelle je n'avais qu'un but, cekt do sauver une malheureuse femme... Buhî cette Imtoire serait trop longue.

DE CODRCELLES.

— Pourquoi cela, vicomle? Nous avons encore une demi-heure de marche; autant ce sujet là qu'un autre.

— Eh bien, mon cher abbé, Courcelles et votre ignoble gascon se sont rendus coupables du même crime : l'un couvre de son complaisant manteau les amours du roi; l'autre cède la place au ministre et se résigne à boire à longs traits la honte.

-- Voyez-vous cela? M. de Louvois tranche du Louis XIV; quel aplomb! fit l'abbé, partant d'un éclat de rire. Toujours, en ce monde, les valets siugeat îeurs maîtres.

— ^ncipalemeut, dit Morcerf, quand il

s'ugit d'un vice ou d'une lâcheté. Mais ne riez pus, je vous en conjure ! 11 y a dans tout ceci, voyez- vous, un abîme de désespoir pour un malheureux, enfermé à la Bastille par ordre du roi, et dont je m'efforce en vain de briser la chaîne.

Il raconta brièvement i'amour tie François Du Boulay pour Sidonia, les intrigues de la princesse et d'Olympe , puis les efforts qu'il avait tentés pour empêcher un odieux mariage de s'occomplir.

— J'avais réussi, continua-t-il, non-seulement à rendre impossible un rapprochement entre l'épouse et l'époux, mais encore à faire rompre par Oourcelles lui-même le traité

»S COORCELLES. H

monstrueux dont le ministre et lui avaient arrêté les clauses. Malheureusement, le premier de ces succès empêcha le second d'être durable. Kepoussé par sa jeune femme, à laquelle il inspirait un profond dégoût, l'ivrogne alla faire à bon noble prolecteur la soumission la plus complète, lui avoua tous les conseils qu'il avait reçus de moi , et partit pour la Flandre, après avoir extorqué à sa victime une signature, au moyen de laquelle il peut disposer d'un tiers de la dot.

— Je comprends, dit l'abbé. La rancune du ministre doit être terrible.

— Oui, c'est entre nous une guerre à mort. 11 m'a fait venir, et je lui ai Jeté à la face mou

19 u MAMiiue

opinion sur ses lâches manœuvres. — « Réfléchissez, m'u-t-il dit , me braver sernil dangereux î voire avenir militaire est entre mes mains. • Je lui ai signé, pour toute réponse» ma démission d'officier dans les gardes.

— Muis il peut vous faire arrêter?

-* II n*ose piS. Ma famille est nnîssanté. J'ai eu soin, comme vous pouvez le croire, d'expliquer a tous les miens le motif de la querelle. Louvois pressent que mon arrestation causerait trop d'esclandre; il borne sa vengeance h entraver les démarchos fuîtes auprès du roi pour obtenir la liberté de mon ami. Oi miiiiège lui coûte cher; car, de mon çàu\ Jn réduis à néant toutes ses tentatives p( i,r .ippiMch* rde la marquise deCourcelles.

DE CMMGKLLRS. tH

•^ Ahl pnptiieu, bien joué! s'écria d'Effiat.

— Nous verrons, dit Morcerf, celui de nous qili se tutiguera ie premier.

— Ce sera le miaislre, vous pouvez eu être sûr.

— Je l'espère bien ainsi. En attendant, j'ai eu soin de faire prévenir la jeune femme des honorables projets formés sur elle. Sans doute il y a beaucoup de coquetterie dans sa nature; je dirai même, sans craindre de mé tromper, qu'elle manque de cœur : toutefois, jusqu'à ce jour, la haine triomphe à défaut de Thonnôlelé. Madame de Gourcelles est en «léfiunce absolue. Je fais surveiller chaque sortie de

1/4 LA UARQDISC

Louvois ; mes espions, aqssi largement payés que les siens, le devinent sous chaque déguisemenl qu'il juge convenable de prendre. Toujours un message le précède, annonce ses ruses et l'empêche de pénétrer à l'hôtel de Lenoncourt.

— Hein, fit d'Efiiat, l'hôtel de Lenoncourt? Mais alors la femme de Courcelles est ma voisine, et ceci m'explique une anecdote à laquelle je refusais de croire. Hier , on a renconlpé Louvois déguisé en laquais , aux environs de l'arsenal.

— C'est exact , répondit Morcerf. Il est parvenu à faire entrer chez la jeune mar.quise,

ni (jiK.lilc lîc ilo.iî'islique, un ceil-tin I, a itj:;! (';,•,

DB CODRCELLES. 15

intrigant de bas étage, qui inventa ce bel expédient de couvrir de sa livrée les épaules de monseigneur. Mais la maîtresse du logis était prévenue : le faux laquais resta jusqu'à minuit, par une pluie battante, à se morfondre devant la porte qu'on avait défendu de lui ouvrir.

— Merveilleux 1 merveilleux ! dit l'abbé. Sur mon âme, cher vicomte , vous pourrez, quand il vous plaira, donner au lieutenant de police des leçons d'habileté.

— iNotre ennemi est donc aux abois, reprit Morcerf. Eu désespoir de cause, il a écrit au fond du Dauphiné à une parente de madame

de Coujxelles. la baronne de (ji.ampiais. d'iU;

16 LA MAHQDISB

baronne est arrivée depuis cinq jours ; elle fait la chaleniilte auprès de sa cousine, la cajole du malin au soir, jette de temps à autre dans l'entretien le nom du ministre, parle de sa générosité, de sa puissance , de l'honneur inaj){)réci.ible qui réjaillirait sur une femme, le jour où elle serait assez heureuse pour être distinguée par lui...

— Peste ! quelle récompense aura madame de Champlais pour si bien jouer le rôle de satan ?

— Louvois lui a promis le brevet de duchesse et le tabouret. Mais j'ai eu soin d'expédier uu plus vile un message, pour soulever

aux yeux de la marquise le voile qui lui ca-

Page 1