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— J'ai riiabitude de braver tout ce qui ressemble à une menace. Renoncez à votre système d'intimidation. Je ne me battrai pas, je continuerai de poursuivre de mes galanteries la belle-sœur du bourgmestre, et si vous refusez de me tendre la main lorsque vous aurez entendu ce qu'il uie reste à vous dire, je vous fais enfermer à.l'hôpiUil des fous.
Ces mots prononcés d'un ton railleur aclievèreut de convaincre Vanloo qu'il était victime d'une mystification.
11 s'élança, rapide comme l'éclair, vers une épée suspendue près de là ; mais Maurice de Saxe, qui prudemment avait gardé la sienne sous sa robe de chambre, attendit de pied
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ferme, et, par une adroite manœuvre, fit sauter au plafond l'aniie du peintre.
— Vous n'êtes pas de force, jeune honame, dit-il. Revenez vous asseoir, et écoutez-moi.
Carie tomba sur un fauteuil en poussant une exclamation désespérée.
— Je vous propose une autre sorte de duel, poursuivit Maurice. Nous aimons la même femme : que chacun de nous s'efforce de lui plaire. Celui qui réussira le premier sera tenu d'enfournir la preuveà l'autre, afinde l'engager à renoncer à une partie perdue. Attaquons la place chacun de notre côté; queuos forcessoient
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égales. Pour cela je vous offre ma bourse et je prends l'engagement d'honneur de vous faire inviter à toutes les réunions où se trouvera la dame en litige. Eh bien, qu'en dites- vous? suis-je un rival généreux?
— Monseigneur, dit Carie, dont la voix tremblait d'espérance et de crainte, vous avez dû comprendre que j'aimais sincèrement Emmeline. Ce serait une chose odieuse de vous jouer de cet amour.
— Ah çà ! quel homme êtes-vous donc? s'écria le maréchal, blessé de la défiance qu'on iui témoignait. Je vous offr^ d'entrer dans une lice où vous aurez tous les avantages Que
diable, monsieur, j'ai cinquante ans et vous n'en avez pas trente ; vos cheveux sont noirs elles miens grisonnent! Il serait plus généreux de ma part, j'en conviens, de renoncer à cette conquête; mais, en vérité, je ne le puis. Ma réputation vis à-vis du beau sexe serait compromise. En résumé, je vous laisse une assez jolie chance. Sommes-nous enfin d'accord?
La proposition pnrut tellement originale à Vanloo, qu'il oublia sa colère et ne put s'empêcher de sourire, en prenant la main que Maurice de Saxe lui offrait avec une cordialité pleine de franchise.
- J'accepte, monseigneur, dit-il.
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^- A l'œuvre donc! s'écria le maréchal. Vous toucherez trois mille livres par mois pour vos frais de représentation ; voici d'avance trois rouleaux d'or. Demain je donne une fête, et toutes les portes de l'Hôlel-de-Ville vous seront ouvertes. Ah! J'oubliais! s'il arrive que je sois obligé de m'absenter comme général, il y aura, dès lors, suspension d'armes, et vous m'accompagnerez, sans quoi vous auriez trop beau jeu. 11 faut de la justice!
Les clauses de ce pacte étrange une fois arrêtées, nos deux rivaux se séparèrent.
Daiis la soirée du lendemain, les fenêtres de rilôlel-de- Ville resplendissidenl de clarté.
Carie Vanloo, debout près de la porte du premier salon, regardait entrer les nobles
Flamandes et tremblait de ne pas voir paraître celle dont il allait dorénavant partager les plaisirs. Un caprice de Maurice de Saxe le poussait dans ce monde inconnu , dont il avait maudit les joies enivrantes, ce monde de parfums et de fleurs où vivait Emmeline. Reconnaîtra-t-elle, hélas ! le timide artiste qui n'a jamais osé lui déclarer son amour?
A tout hasard, Carie roulait entre ses doigts un papier presque imperceptible, lorsque la comtesse de Brabant fit son entrée dans les salons au bras du bourgmestre.
La jeune femme ne put réprimer un tressaillement de surprise à la vue de celui qu'elle
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rencontrait partout sur ses pas et dont elle connaissait la passion muette. Émue et rougissante, elle essaya de s'éclipser dans la foule pour échapper aux yeux noirs de Carie qui l'inondaient de regards brûlants.
Ce trouble fut remarqué de l'heureux artiste. Le bonheur fait naître la hardiesse. Vanloo rejoignit Emmeline et l'invita pour le plus prochain ballet. La comtesse avait à peine accueilli cette invitation que Maurice de Saxe arriva, juste pour être témoin de la première victoire de Carie.
— Vive Dieu! dit-il à Toreille du peintre, vous anticipez sur mes droits de sigisbée.
— Comment cela, monseigneur? Nos conventions me le défendaient-elles ?
— Non, je l'avoue... Dansez!... Mais c'est une guerre à outrance, je vous le déclare.
Vanloo se perdit avec Emmeline au milieu d*un éblouissant tourbillon de lumière et de soie. Pendant la danse, un magnifique bouquet de roses s'élant détaché de la ceinture de la comtesse. Carie, par un mouvement rapide, glissa son billet au milieu des fleurs, seconde victoire dont le maréchal ne se doutait guère, en comparant, quelques minutes après, les joues d'Enimeline à la plus fraîche de ces roses.
Maurice de Saxe dansait à son tour avec cette femme adorée et prenait des allures de lovelace qui ne laissaient pas que d'inspirer à l'artiste de vives inquiétudes.
En ce moment, il entendit une voix semimasculine prononcer à ses côtés le nom du vainqueur de Fontenoy.
Il se retourna et reconnut la femme d'un noble, à la table duquel il était parfois admis en considération de son talent.
Madame de Weimar, comme beaucoup de vieilles femmes, prenait plaisir à faire passer sous les fourches caudines de la médisance
tous ceux que le mouvement du bal amenait devant ses yeux. Le général français n'était point à l'abri de sa critique. Remarquant les assiduités de Maurice de Saxe auprès de la belle-sœur du bourgmestre, elle s'écria :
— Quel scandale 1 Voyez un peu ce damoiseau de cinquante ans qui papillonne aux côtés de la plus jolie femme de Bruxelles.
Une idée Iraveisa le cerveau du peintre.
— Pourquoi pas? se dit-il à lui-même, la ruse de guerre doit être permise.
11 aborda madame de Weimar.
— Vous ici, Carie! dit la vfeille femme avec étoonemeat. Connaissez-vous donc le maréchal, qu'il vous invite à ses fêtes?
— Je suis au mieux avec lui, madame.
— Et vous souffrez qu'il vous enlève Emraeline! Si j'ai bien compris vos rélicences, ia dernière fois que vous dîniez avec nous, la comtesse est l'objet de vos secrets hommages.
— Hélas! madame, puis-je lutter contre Maurice de Saxe?
— C'est juste, vous ne seriez pas de force :
les rides de cel homme sont un invincible tuifsman contre lequel ne peuvent résister les cœurs.
— Mais cette auréole de gloire qui l'entoure, la comptez-vous pour rien ?
— Sans doute, sans doute, c'est quelque chose ! N'importe, vous sacrifiez votre bonheur avec une facilité...
— Ah ! madame, si vous consentiez à me venir en aide ! Seule, vous pourriez empêcher la séduction d'Emmeline.
— Parlez. S*agil-il de jouer un tour au séducteur?
— Oui, madame, un excellent tour.
— Comptez sur moi! s'écria la vieille Flamande.
Vanloo raconta sa rencoatre nocturne avec le général français, le pacte singulier qui existait entre eux, et termina par faire à voix très-basse à madame de Weimar une proposition qu'elle accueillit avec un joyeux éclat de rire.
— Soit dit-elle. Je suis d'un âge où les plus grandes folies ne compromettent plus une femme. Du moins, en cas de danger, serezvous là, Carie ?
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— J'ai le droit d'être spectateur invisible. Si vous me signalez un péril, je serai prêt à vous défendre.
Vanloo se hâta de quitter madame de Wei mar, pour que son rival n*eût aucun soupçon de la trame qui se préparait.
A la fin du bal, Maurice de Saxe, tirant le peintre à l'écart, lui dit avec un ton de pitié comique :
— Ma foi, mon cher, il faut convenir que vous n'êtes pas un antagoniste bien redoutable! Vous me soufflez une première danse, et, satisfait d'un aussi mince avantage, vous me
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laissez le terrain libre, vous vous endormez sous vos lauriers! Allons donc ! le succès me sera par trop facile ! Déjà la place est «ur le point de capituler. Mais je ne veux pas abuser de votre inexpérience. Un courrier m'annonce que les Impériaux, sous la conduite du duc de Cumberland , ont eu l'audace de revenir jusqu'à Laufeld. Nous irons demain les en chasser. Peut-être, à notre retour, sanrez-vous dresser un plan d'attaque.
Carie jeta les yeux sur Emmeline
Voyant que le bouquet de roses n'avait pas quitté la ceinture de la charmante comtesse, il répondit au maréchal :
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— Attendons la fin de la partie, monseigneur.
— Présomptueux! dit Maurice de Saxe.
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Trois jours après cette fête, dont les deux rivaux sortirent avec Tespérauce, le maréchal, qui, d'après les conventions jurées, s'était fait accompagner du peintre dans l'expédition de
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Laufeld, rentrait à Bruxelles au milieu des cris d'enthousiasme de toute la ville. Ses troupes avaient battu celles de Cumherland ; il ramenait un grand nombre de prisonniers, des munitions et de l'artillerie.
Ce fut un véritable triomphe.
Penchées aux balcons, les dames de Bruxelles faisaient pleuvoir sur lui des couronnes de fleurs, et son éloge étnit dans toutes les bouches.
— Vrai Dieu l dit Maurice à Vanloo, qui rientrait à sa suite a rHôtel-de-Ville, rien ne manquerait plus à ma gloire si j'avais un ren-
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dez«vous de la comtesse^ n*est-il pas vj-aU., Carie ? Je triompherais doublement en un. jour.
-^ En effet, monseigneur ; mais il vous est plus facile de battre les Impériaux que de vaincre la résistance d'une femme vertueuse,
— 11 n'en déinordra pas! cria le maréchal. Jamais homme ne s'est égaré plus coaiplétement dans les sentiers de la présomptiou. Tenez, mon cher, voici ce qu'un messager d'Emmeline vient de me glisser au milieu de la foule :
f Lorsque tout plie devant vous, aimable
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vainqueur, une pauvre femme peut-elle vous résister? Je ne retarde plus ma défaite; mais épargnez ma timidité, ma pudeur : je vous demande en grâce le silence et l'ombre. Ce soir, à minuit, une de mes suivantes m'accompagnera jusqu'à la porte secrète du palais. »
— Ehbieii! dit le maréchal en repliant la lettre, vous reste-l-il encore des doutes?
— Je n*ai point vu de signature, monseigneur, murmura le peintre ?vec une attitude consternée. Peut-être ce billet ne vient-il pas de la comtesse.
— Et d*où voulez-vous qu'il vienne? du dia-
ble? s'écria Maurice de Saxe. Vous ^tes un homme incorrigible.
— li me faudra d'autres preuves, monseigneur.
— Vous en aurez, par la sanibleu!... Là, voyons , mon clier, ne faites p^is une mine aussi piteuse ! Celte volage comtesse ne méritait pas un amour comme le vôtre. Oh! les femmes! les femmes! quand cesserai-je de leur faire tourner la tête? Il faut vous en prendre à mon étoile. Maudite étoile!
A la fin de cette algarade astrologique, Maurice de Saxe permit à Vanloo de se ca-
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cher, quand sonnerait l'heure du rendez-vous, dans un cabinet voisin d<^ la pièce où devait être reçue la beauté mystérieuse. Puis, comme le peintre objectait que la dame réclamant l'ombre et le silence, il lui serait impossible de la reconnaître :
— Bah! fit le maréchal, je ne tiendrai pas compte de ce caprice, et j'aurai soin qu'un valet de chambre étourdi m'apporte des flambeaux. Le cabinet est vitré, les preuves de ma victoire seront sous vos yeux.
Carie baissa la tête en signe d'assentiment.
Lorsque la pendule du salon lui eut montré
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les deux aiguilles d'or réunies sur l'iieure fatale, il se dirigea vers le cabinet avec l'air abattu d'uQ condamné qui marche/ au supplice,
.. Pendant cet intervalle, le vainqueur des Impériaux descendit un escalier dérobé, puis rentra quelques minutes après, conduisant au milieu des ténèbres une personne silencieuse, dont il sentait la main trembler dans la sienne.
Il tira le cordon d'une sonnette; des flambeaux arrivèrent.
^ — Hélas! ils venaient détruire une douce illusion ! Le galant maréchal tenait non pas la
Djain d'Emmeline, mais celle de iiiadame de Weimarqui ne s'offensa pas de Tnipolitesse de son adorateur, en le voyant reculer d'effroi.
— Monseigneur, dit-elle avec un sourire plein de malice, je compte sur voire discrétion ; mon mari a quatre-vingts ans, mais il est encore très-jaloux.
— Battu ! vous êtes ballu, monsieur le maréchal! s'écria Vanloo, qui ouvrit la porte du cabinet. Vos preuves ne valaient rien; voici
les miennes !
En même temps, il tendit à Maurice Be Saxe un billet parfumé d'ambre, que celui-ci par-
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courut en donnant les marques de la plus grande surprise ;
€ Je vous aime et je mets cet aveu sous la sauvegarde de votre honneur. 11 n'est pas de vérilablc nniour sans estime : aussi vous respecterez mes devoirs comme je les respecte moi-même. Travaillez, Carie! Je serai votre protectrice, votre amie, et le ciel permettra peut-êlrc un jour que des liens plus doux nous unissent. Gardez précieusement mon son venir, je garderai le votre.
« Emmeline. »