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La Marquise de Sade

La marquise de Sade incarne la foi aveugle, la tendresse que rien ne rebute, la parfaite illusion dans r amour. Il nest pas de physionomie plus touchante. Pour tout le )nonde, son mari fut unmonstre, mais non pour elle. Flétri, condamné, convaincu de vices et de crimes immondes, il demeura, à ses yeux qui ne se voulaient point désiller, lépou./: à qui elle devait son affection sans bornes. Elle n'eut pointa faire effort pour oublier des turpitudes qui avaient causé le plus retentissant scandale : son cœur, qui ne se pouvait reprendre , une fois donné, )ie permit pas à sa raison d'écouter la rumeur publique, de croire aux jugements, aux arrêts multipliés, aux constatations les plus précises. Elle resta intangible dans sa constance. Elle fut naïvement héroïque

par cette obstination à se refuser à douter de r homme le plus décrii' qui fût. « Aime les yeux fermés y)^dit le proverbe espagnol. Ce fut de cette façon quelle aima^ mcdgré la plus cibomincdAe ingratitude.

Le dévouement jeta cette créature de bonté^ magnifiquement aveugh, dans le romanesciue ^ pour lequel elle rt était certes point faite. Elle trouva dans son immuable affection la force et la ruse, que, sans doute, elle n avait point soupçonnées en elle. Elle affronta, toute passive qu' elle se put croire elle-même, les aventures exigeant Ip plus d'audace; et ce fut tout naturellement , sans quelle s'imagindt accompAir autre chose que son devoir. Elle fut capalAe, quand le salut de son mari Vexigea, de résolutions téméraires.

Un grand nombre de ses lettres existent, dans le riche dossier des archives de la Bastille, et c'est (i l' Arsenal que je les ai trouvées. Dans cette correspondance, sa foi irréductible apparaîtrait ingénue, si elle n'était si près du sublime. Elle demeura occupée de son unique sentiment., dans

tme admivahJp indifférence aux modifications des événements.

Le nom du marquis de Sade est odiru.c^ hicn rpie la légende lui ait trop prêté ^ comme il arrive toujours, finissant par le confondre avec les personnages de ses affreux romans.

Si le détestable éclat de ce nom pouvait être racheté, il le serait par la douceur, la tendresse, respèce de génie de sacrifice de celle qui eut éi le subir.

u Monsieur le comlc cl Madame la comtesse de Sade sont venus pour avoir riionneur de vous voir, et vous faire part du mariage de Monsieur le marquis de Sade, leur (ils, av<'c Mademoiselle de Mon treuil. »

Tel est le billet que déposait, en mai 17()3, selon Tusage, le cérémonieux « porte-claquelte », vêtu de noir, l'épce au cùté, chez les amis des deux familles'. Le mariage avait été célébré à l'église Saint-Roch, le 17 de ce mois.

Le marquis de Sade avait vingt-deux ans; sa

1. Je dois ici remercier particulièrement M. G. Schéfer, le distingué bibliothécaire de l'Arsenal, et M. Bégis, Térudit collectionneur, à la bonne grâce desquels j'ai dû les plus précieuses indications. Pour la partie iconographique de ce volume, jexpriuie aussi ma gratitude à M. Bouchot, l'excellent conservateur du département des Estampes, à la Bibliothèque nationale, et à M. II. Blancard, qui s'est chargé, avec le soin le plus artistique, de curieuses reproductions photographiques.

femme, Renée-Pélagie, en avait vingt-trois. Elle n'avait point précisément de beauté; le visage, éclairé par des yeux vifs, avait de la douceur, de l'expression, une certaine grâce timide, sous laquelle perçait un fonds passionné, indice d'une âme chaude et vibrante, s'ignorant encore ellemême. Sajeune existence s'était, eneffet, déroulée dans un milieu sévère, sous la tutelle d'une mère autoritaire, et avait été. jusqu'à ce jour, profondément calme. Elle était de celles qu'un examen superficiel peut déclarer « indifférentes >, et en qTii une observation attentive eût reconnu, au contraire, des traits intéressants, un mélange de gaucherie et de décision, un regard d'une extrême franchise, une llamme concentrée.

Elle était fille de M. Gordier de Montreuil, seigneur de Launay, président de chambre de la Cour des Comptes, magistrat sérieux, érudit, qui semble avoir été, volontiers, dominé par sa femme, Marie-Madeleine Masson de Plissay, le vrai chef de la famille.

C'était la Présidente de Montreuil qui avait

voulu ce mariage, tel qu'il s'était contracté, imposant, là comme en tout, sa volonté.

C'est que, en effet, lorsque le jeune marquis, qui revenait des campagnes d'Allemagne où il s'était galamment conduit (l'histoire l'a assez flélri pour lui laisser au moins sa belle altitude militaire, en un temps où il n'avait encore commis que de pardonnables folies}, fut introduit chez M. de Montreuil. il avait regardé d'abord avec quelque tendresse la cadette des filles de la maison, Louise, qui avait de charmants seize ans, la physionomie la plus piquante et la plus avenante. 11 n'avait pas laissé de déclarer son goût très vif pour elle. Mais la Présidente était vite intervenue. Renée était l'aînée ; c'est elle qu'on devait tout d'abord établir, ainsi que l'exigeaient des traditions auxquelles elle entendait ne pouvoir déroger. Le marquis se résigna. Au demeurant, ce mariage lui devait apporter des avantages de fortune assez considérables.

Renée-Pélagie n'avait pas ignoré les senti-

ments instinctifs de celui h qui on la fiançait, et que, elle, elle avait aimé tout de suite. Ce fut la première atteinte de ce cœur sensible et infiniment délicat, où perça, sans donte, une pensée de sacrifice, car elle était de celles en qui fleurit, tout naturellement, la ileur rare de l'abnégation. Mais ce sacrificenelui eùtpoint été permis: afijrs. dans la touchante conviction que cette joie qui s'oilVait à elle, elle la devait payer, elle se jura, en un de ces serments intimes qui lient à jamais des âmes comme la sienne, de se dévouer, jusqu'aux limites du suprême dévouement, à cet époux à qui. tout en l'adorant, elle était imposée. Mariage de raison pour lui, mariage d'amour pour elle, téméraires illusions d'un bonheur qu'elle entendait conquérir en forçant le marquis à la reconnaissance et àraffeclion I Il faut noter, comme une essentielle indication, comme la première explication de son immuable règle de conduite, cette résolution prise en un moment oii avec une sorte d'humilité, née des scrupules les plus raffinés, elle

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s'estimait avoir à racheter ce qui 6tait racconiplissement inespéré de ses vœux. Hélas! quel rachat, en cfTet î

La douloureuse union commençait par l'amertume d'une rivalité avec sa sœur, chérie par elle, pourtant, par une sorte de remords de triompher d'elle, dans la sévère appréciation qu'elle taisait de sa propre personne, par la crainte de demeurer maladroite à faire comprendre à ce mari désiré tout ce (|u'il y avait en elle de passion, d'être inférieure à la destinée qu'elle avait souhaitée.

C'est ainsi qu'on peut se la représenter, à l'heure où elle devenait marquise de Sade, créature à la fois hère et inquiète, douce et ardente, timorée et amoureusi». Amoureuse, naïvement, entièrement, profondément, en un mariage qui lui donnait le droit de l'être. Amoureuse comme le sont les âmes pures et très droites, sans complications, et i\m ne savent point se livrer à demi, assurées qu'elles ne se livreront point deux fois.

D'ineffables souvenirs, des souvenirs sacrés devaient, malgré les pires épreuves, malgré les plusamères désillusions, vibrer en elle au point de diriger sa vie. Aux heures les plus cruelles, elle n'oublia jamais qu'elle avait aimé.

Un mois ne s'était pas écoulé depuis le mariage du marquis qu'un abominable scandale se produisait. La « petite maison » qu'il avait gardée n'était point une retraite si discrète, un abri si mystérieux à des parties galantes qui s'entachaient d'étranges fantaisies, que celles-ci n'eussent point d'écho. Des filles, entraînées là, s'étaient plaintes de raffinements de débauche qui avaient ressemblé à d'ignobles brutalités. Une information fut prescrite, que des démarches tentées pour l'arrêter n'empêchèrent point, malgré la qualit»* de gentilhomme du prince de Condé dont se pouvait prévaloir M. de Sade : ce qui prouve, malgré l'opinion communément reçue, que l'autorité supérieure, à défaut de la justice organisée, n'était pas de parti pris indulgente aux écarts de la noblesse

la mieux apparentée. En octobre, le marquis, sur l'ordre du lieutenant de police, était conduit au château de Vincennes. La peine qu'il devait y subir n'était point fort sévère. Il s'inquiéta surtout de l'effet déplorable que devait produire sur sa nouvelle famille, au point de vue de ses intérêts, cette aventure. Point de forfanterie, alors, chez lui ; mais une feinte humilité, une hypocrite contrition, l'expression de regrets simulés avec une sorte d'ostentation et des plaintes, un peu trop lyriques pour être sincères, sur le chagrin qu'il éprouvait d'être séparé de sa femme, « la personne la plus chère qu'il eût au monde ». L'attitude était adroite puisqu'il la fin de Tannée il était autorisé à rejoindre son régiment.

Il le quittait peu de temps après et passait plusieurs mois à Echauffour, dans les terres de son beau-père, où se trouvait réunie la famille de Montreuil. Cette période de calme apparent, presque édifiante de la part d'un homme chez qui grondaient maintenant de terribles pas-

sions cl qui. dès lors, semblerait singulière, s'explique par ce fait, que c'est proljablement alors que commença sa liaison, d'abord dissimulée, avec Louise de Montreuil, cette jeune belle-sœur, rieuse, coquette, très éveillée, pour laquelle il s'était senti un vif pencbant avant son mariage.

La marquise, au moment de l'arrestation de son mari, n'avait pas douté de lui un instant. Elle avait accepté toutes ses explications; elle | eut rou2:i d'en demander, dans son absolue confiance. Elle avait admis sans hésiter Thypothèse d'une erreur, d'une dénonciation calom- | nieuse. Elle était encore dans tout l'enivrement de son amour, et il faut bien que ce soit là le mot propre, tant elle vivait dès lors par l'imagination, se refusant à la vérité, qui cependant apparaissait déjà trop.

Revenu à Paris. M. de Sade, fort capable de mener de front plusieurs intrigues, s'était lié avec unedanseuse. M"*" Beauvoisin. en qui il avait trouvé mieux qu'une maîtresse, une camarade

de plaisir, une complice de ses curiosilés dépravées. Elle lui «Uail I)ientot deviMiue indispensable.

C'est de la Beauvoisin des Mrntoircs secrets qu'il s'aji^it. Le marquis avait bien choisi cette compagne de débauche. Bachamnont parle d'elle comme d'une courtisane d'une jolie figure, (^ mais sans taille, courte et ramassée »>. Un livret facétieux, qui dissimulait ses mordantes satires sous le titre couranl de A/utoncrs^ Affiches et Avis divers^ devait, un peu plus lard, emprunter la forme d'un catalogue imaginaire pour lui décocher ce trait cru(d : « Modèle d'antique, d'après M" B... Cette figure a pu représenter autrefois une assez jolie nymphe, mais les outrages du temps et les plâtres l'ont presque défigurée. •>

Elle avait été successivement la maîtresse de Collet, de Dubarry, du prince Galitzin, de bien d'autres. Puis la fantaisie lui était venue de prendre des leçons du danseur Lany, qui l'avait mise en état de paraître à l'Opéra comme

dansouse surnuméraire. C'est comme telle qu'elle figure dans le Calendrier des spectacles. Puis elle avait quitté l'Opéra pour tenir une maison de jeu. qui n'était peut-être pas qu'une maison de jeu. C'était une vieille connaissance des inspecteurs do M. de Sartines, dont, pour des raisons diverses, mais qui se rapportaient toujours aux scandales causés par elle, elle était habituée à recevoir les visites dans ses logis de la rue Saint-Honoré et de la rue des Deux-Ecus. Son logis était au reste quelquefois Sainte-Pélagie, oii elle fit plus d'un séjour, abrégé généralement par les démarches de quelque amant ancien ou nouveau, dont elle invoquait le crédit.

Quand elle mourut, en 1784, sa vente fut un événement du Paris galant et mondain d'alors. Son dernier protecteur, M. Boudard de Saint-.James, trésorier des dépenses du département de la Marine, avait été le plus généreux de tous. Outre la pension de vingt mille écus qu'il lui faisait, il lui avait donné pour

plus de dix-huit cent mille francs de bijoux. L'inventaire relevait deux cents bagues, des diamants, non montés, quatre-vingts robes magnifiques, telles, disait-on, quelareinen'enavaitpas.

Elle était moins fastueuse au moment où elle fit la connaissance du marquis de Sade. Celui-ci remmenait dans ses voyages en Provence. Il l'installa un moment dans son château de La Coste, où il organisa avec elle des spectacles fort suivis, fort goûtés d'une société qui n'avait point souvent le régal de semblables distractions, et qui souffrait volontiers de frayer avec la danseuse, présentée par un gentilhomme aussi aimable. Car le marquis l'était alors : il avait des lettres, de l'esprit, de la gaîté, des manières séduisantes. Il n'apparut à beaucoup de ceux qui ne le connaissaient que superficiellement que comme un agréable libertin.

La marquise n'avait encore à souffrir que de son délaissement, mais M. de Sade, à présent lieutenant-général de Bresse, avait de faciles prétextes à invoquer pour ses absences.

Au demeurant, elle étail devenue, le 27 août 17G7, mère d'un fils, Louis-Marie, qu'avaient tenu sur les fonts baptismaux le prince de Condé et la princesse de Conti.

L'année suivante, c'est raffaire d'Arcucil, par où le marquis entre dans l'infamie. Il semble établi qu'il ne <■ déchiqueta » pas, selon l'expression de M""" du Deffand, cette femme. Rose Keller, qu'il avait rencontrée sur la place des Victoires et qu'il avait conduite — de son plein gré — à sa petite maison. Mais les traitements qu'il lui fit subir, dans un accès de folle dépravation, expliquent assez le scandale et l'intervention de la justice. Cette fois, il se devait tirer moins aisément d'affaire que cinq ans auparavant.

La grand'chambre du Chàtelet ne rendait, il est vrai, le 11 juin 170?^, qu'une sentence le condamnant à une amende de 200 livres pour le pain des pauvres prisonniers ( RoseKelleravait reçu, auparavant, une indemnité de2. 000 livres), mais il était maintenu en état d'arrestation et conduit au château de Pierre-Encise, à Lyon.

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Il n'y rcsla que six semaines, les démarches df la marquise ayant abrégé sa captivité. M*"^ de Sade fermait résolument l'oreille à tout ce qui accusait son mnri, et elle avait encore assez d'influence sur les siens pour se faire aider par eux, quoique la Présidente, tout en cédant aux prières de sa fille, manifestât déjà contre son gendre cette hostilité qui devait, dans l;i suite, lui èlre redoutable.

Redevenu libre, le marquis retrouvait sa jeune belle-sœur, la conviait à venir au château de La Coste, et, laissant sa femme enceinte de son second enfant, Donatien-Claude-Armand, emmenait Louise de Montreuil en Italie, en une fugue romanesque, à peine dissimulée, oi^i elle s'abandonna éperdument à une sorte de folie de plaisirs. L'aventure, divulguée, linit pour elle par le couvent.

Par un entêtement généreux d'abnégation, la marquise, le cœur déchiré, pardonna, ayant même le courage de feindre d'ignorer ce que savait tout le monde, et entra dès lors en lutte

avec sa mère. La fortune du marquis était déjà fort obérée, il devait avoir recours à une foule d'expédients ; il n'était pas embarrassé pour simuler le repentir et pour promettre, après ses écarts, une conduite exemplaire. Promesses auxquelles la marquise était seule à croire, rapprochements dont elle aurait eu quelque naïveté à se montrer reconnaissante, si Texplication de sa conduite n'était dans sa volonté ferme de sacrifice à ce qu'elle estimait son devoir.

En 1771, le 17 avril, la marquise accouchait d'un troisième enfant, Madeleine-Laure, dont la destinée devait être obscure et mélancolique et qui mourut à Echauffour, dernière descendante directe du marquis, en 1844.

L'heure approchait oii elle allait avoir, seule, faible, combattue par sa famille, à montrer ces trésors de dévouement et cette énergie de caractère qui font d'elle une figure curieuse et touchante.

En 1772, en effet, c'est l'affaire de Marseille,

extrêmement singulière par ses consc'qiK'nces et dans sa procédure, où l'oquilé, quand on se trouve en face non de la légende, mais de la réalité, oblige à reconnaître des haines savamment déchaînées contre le marquis de Sade, si peu disposé soit-on à Tamnistier. La légende, c'est l'histoire fameuse des pastilles cantharidées.

Le marquis de Sade, accompagné d'un domestique, se rend chez des filles, à Marseille, et, après avoir rétribué leurs faveurs, leur offre des bonbons, dont elles mangent avec quelque excès. Je ne retiens, pour des raisons faciles à comprendre, que ces faits essentiels. Ceci se passait dans la nuit du 27 juin.

Le 5 juillet, le marquis de Sade, qui était retourné au château de La Coste, était décrété d'accusation. On lui reprochait une tentative d'empoisonnement. Un autre chef d'accusation, celui de débauches contre nature, était joint au premier. L'instruction était menée avec une étrange célérité, sans qu'il fut d'abord averti, et il n'apprit les griefs formulés contre lui

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qu'au moment où il se trouva sous le coup des poursuites. Jamais la justice n'avait été si vile en be5og:ne. Le 3 septembre, il était condamné à la peine de mort, ce qui était beaucoup, étant donné qu'aucunt? de ses prétendues victimes n'avait succombé. Huit jours après — huit jours seulement — les magistrats d'Aix confirmaient la sentence. 11 est donc impossible de ne pas trouver là la trace d'inimitiés puissantes.

La vérité', pourtant, c'est que les pastilles ne contenaient rien de suspect. On en retrouva deux, parfaitement inoffensives; la vérité, c'est encore que celles qui avaient accusé le marquis s'étaient, en août, désisté de leur plainte. Ces deux éléments, capitaux cependant, ne comptèrent pour rien dans le procès : dans le premier arrêt, du moins.

Le marquis de Sade était parfaitement capable de toutes les monstruosités : toutefois il navait empoisonné personne, et ses fantaisies erotiques s'étaient passées de cette curiosité criminelle.

Se doutant, vraisomljla})lcment, de la volonté qu'on avait de le perdre et la raison s'en retrouverait peut-être dans l'injure laite à la famille de quelque magistrat), il avait pris aussitôt la fuite.

Le scandale avait été énorme. Lii marquise était rentrée à Paris et s'était retirée au monastère des Carmélites, rue d'Enfer, refusant l'hospitalité que lui olfrait samère, la Présidente, en son hôtel de la rue de la Madeleine. Mais, à Paris, elle défendait énergiquement son mari: elle protestait de son innocence avec véhémence, elle multipliait ses démarches, elle écrivait au comte de Vergennes contre l'injustice de la sentence, elle traitait les accusations relevées contre le marquis d'affreuses calomnies; elle jurait qu'il avait toujours rempli «< tous les devoirs qu'inspirent les lois divines et humaines », ce qui était aller un peu loin. Mais, elle-même, elle devait faire mieux que de se contenter de protestations, si pressantes qu'elles fussent. Le marquis s'était réfugié en Piémont. 11 y

fut arrêté parle soin dos autorités sardes, mais, au vrai, sur le désir intime de la Présidente de Montreuil, dès lors acharnée contre son gendre, poursuivant un plan fermement arrêté dans son esprit, qui explique son attitude double, en apparence; car, elle aussi, elle s'était élevée contre la sentence d'Aix, car, elle aussi, elle avait demandé audience au comte de Vergennes pour qu'il lui permît d'intercéder en faveur du marquis, au nom de sa fille et de ses petitsenfants : « Qui plus qu'une mère est touchée de leur malheur?... Leur âge, leur innocence, leurs alliances augustes avec les princes du sang, tout parle pour eux, autant que l'injustice du jugement qui a été porté contre leur père. »

En réalité, elle ne pouvait admettre la flétrissure du nom que portait sa fille, mais elle entendait bien faire tenir le marquis sous bonne garde, peut-être surtout afin qu'il n'achevâtpas de dissiper le patrimoine des siens, cette préoccupation semblant tout dominer chez elle, en raison de ses habitudes d'ordre et d'économie.

La marquise de Sade, dès qu'elle apprend la résidence forcée du marquis, accable le gouverneur du château de Miolans de plaintes, de reproches, de récriminations, voire de menaces. Elle s'occupe des moindres détails de la captivité de son mari et essaye tout pour l'alléger. Mais l'alléger, ce n'est pas assez. Malgré toutes les difficultés, malgré tous les obstacles, l'idée naît en elle de le délivrer.

Oui, avec l'énergie qu'ont soudain les âmes timides quand elles se décident à l'action, elle travaille à ce but audacieux. Elle, si simple, si résignée, si passive, elle trouve en elle le ressort pour conduire dans le mystère une conspiration. Tout lui paraît possible, à elle qui s'effrayait de tout, dès qu'il s'agit de sauver le marquis. Elle devient romanesque, puisqu'il le faut. Elle envoie des émissaires en Piémont, qui nouent des intelligences avec le prisonnier, qui l'informent de ce qui se prépare pour son salut. Elle feint un voyage dans ses terres de Provence, s'arrête à Grenoble, y recrute quinze hommes

résolus, les équipe et les arme. C'est elle seule qui tient les lils du complot. Avec mille précautions, elle les suit dans leur marche vers Miolans ; elle les tient en haleine et les dirige, activant leur zélé, se privant de tout pour suhvenir a leurs croissantes exigences.

Elle est. autour de Miolans, superbe de vaillance, de décision, dadresse. Elle est fertile en ruses et prête à tout.

Elle a gagné quelques soldats invalides de la garnison. Par eux le marquis est averti, et, dans la nuit du 1 au 2 mai 1775, il s'évade, attendu au pied des remparts par la petite troupe, déterminée à le défendre énergiquement en cas de poursuites.

Dans la lettre qu'il laissa sur la table de sa chambre, à l'adresse de M. de Launay, le marquis, en s'excusant ironiquement de brûler la politesse au gouverneur, se vantait de cette aide efficace qu'il avait reçue de sa femme. Elle le rejoignit en Italie, ce qui n'empêcha pas, d'ailleurs, M. de Sade de reprendre aussitôt une correspondance abjecte avec une maîtresse.

Il rentre en France, s'iastalle quelque temps en Provence, où il parvient à demeurer caché. Mais il abandonne peu à peu les précautions qu'il avait prises ; sa présence est signalée par quelqu'un de ces ennemis qui avaient fait naguère expédier si rapidemenl son procès, et il est arrêté. On le conduit à Paris, d'où il est interné au donjon de Vincennes.

C'est à partir de ce moment que s'ouvre une correspondance curieuse, où se révèle l'àme obstinément généreuse de la marquise de Sade, en face d'un homme abominable, que sa détention aigrit parfois] jusqu'à la fureur ; et cette correspondance, on ne peut ladépouillerqu'avec un sentiment profond de pitié.

La marquise, avec la môme ardeur qu'auparavant, rêve encore aux moyens de rendre la liberté à son mari. Elle sait maintenant agir

comme une héroïne, mais, en attendant qu'elle ait réussi, elle écrit avec la candeur d'une sollicitude inquiète, qui entre dans les plus menus détails. Et le contraste est singulier entre l'audace de ses résolutions et cette vigilance quasimaternelle.

Telle, cette lettre de 1777. qui commence par une prévoyante énumération d'objets envoyés par la marquise au prisonnier :

Voilà, mon bon ami, le reste de tout ce que tu m'as demandé : douze livres de bougie ; un gilet de filoselle; ud gilet de peluche de soie; neuf paires de chaussons qui complètent la douzaine en couleur ; trois autres paires que tu as dû recevoir avec l'eau de Cologne...

Mais, après ces préoccupations matérielles, la marquise laisse brusquement son cœur s'épancher : elle donne des nouvelles de ses enfants. La fillette est « violente en ses désirs » ; l'aîné des garçons est <( d'une vivacité singulière que l'on ne peut tempérer qu'en l'occupant ». Le cadet, le chevalier, est « doux et poli ».

Je l'embrasse, dit-elle, doublement à cause de la ressemblance qu'il a avec toi. Ma tendresse pour eux me ramène naturellement à toi, que j'aime de toute mon âme... Mon Dieu ! remonte-toi bien ; tâche de dissiper tes chagrins et tes ennuis le plus qu'il est possible. Je les sens comme toi; j'en suis aussi vivement pénétrée. S'il était en mon pouvoir de les adoucir, Dieu! que ne ferais-je pas! ces longueurs me tuent autant que toi.

Ces lettres de la marquise de Sade, ce sont les lettres d'une sainte, d'une sainte de l'amour conjugal. Elle entremêle, d'une façon louchante, les menues nouvelles qu'elle a à donner, les recommandations positives et les elFusions.

Parmi les pièces que j'ai eues entre les mains, je transcris, datant de l'époque de la captivité du marquis à Vincennes, ces quelques billets :

Tu dois avoir reçu, mon tendre ami, toutes les commissions. Si les cartons ne te conviennent pas, renvoie-les-moi, de même, généralement, que ce que tu ne trouves pas bien. Sois bien convaincu que je ne tarderai pas pour t'instruire de ce qu'il y a de nouveau sur ta situation dès que je le pourrai. J'ai trop à cœur de te prouver tout mon attachement et

toute ma tendresse pour rien négliger d'aucune manière ce qui te regarde. La longueur du temps déjà écoulé me tue et me désespère autant que toi parce que je partage ta position avec toute la sensibilité d'un cœur qui ne peut exister que par ton bonheur...

A CGS protestations charmantes d'une affection que rien ne lasso, le marquis répond souvent brutalement. Nous le verrons, plus tard, aller jusqu'aux pires insultes. La pauvre marquise a à cœur de se justifier, elle qui n'a pas une pensée qui ne soit pour cet indigne auquel elle garde toute sa foi :

Ce qui me désespère encore plus, c'est que tu m'accuses de négligence et de me laisser gagner, et ces soupçons accroissent le trouble de mon âme et font mon chagrin, t'aimant véritablement plus que moi-même.

Ce 17 mai. jour particulièrement consacré à t'aimer.

Je ne reproduis pas l'orihographe de ces lettres : elle est tout à fait singulière et rend même certains mots difficiles à lire. Mais, au

xviii^ siècle, le dédain de l'orlliograplio est h peu près de règle générale pour qui ne fait pas profession d'écrire.

Pas un instant on ne trouve en défaut la sollicitude de la marquise, ni sa confiance en son mari : la possibilité des infamies pour lesquelles il est détenu n'a jamais pu même el'ileurer son esprit :

Je ne t'ai point accusé, mon tendre ami, la réception de ta lettre pour le docteur pai'cc que je ne l'ai reçue que le 25 de ce mois, mais je l'ai fait partir tout de suite. C'est tout ce que je craignais ; sachant combien tu demandes des soins, je vais crier que l'on te donne quelqu'un. Mon Dieu I que je serais heureuse si je pouvais te donner les miens ! Cela soulagerait bien mes inquiétudes à ton égard ! Les ressouvenirs du passé me tuent. L'avenir sera plus heureux, sois-en bien sûr, mon tendre ami; sois encore bien sûr que rien ne sera négligé pour l'accélérer. Je trouve le temps aussi long et aussi dur que tu le peux trouver. Prends courage, mon bon petit, ne te laisse point aller au découragement. Crois que la fin de tout ceci sera heureuse.

Le marquis, qui accablait sa femme de do-

léances, se montrait d'ailleurs peu curieux de son existence à elle. C'est presque timidement que M™" de Sade se hasarde à lui donner quelques nouvelles la concernant, et ces quelques lignes en disent long sur le monstrueux égoïsme du prisonnier, ayant pourtant ses jours de jalousie et de défiance, ce qui ne Tempêchait pas, lui, de correspondre, à l'encre sympathique, avec la maîtres>e qu'il a,vait revue après son évasion de Miolans :

J'attendais que tu me fasses des questions sur mon petit ménage pour t'en rendre compte. 11 n'y a nul mystère là-dedans. De plus, tu te souviens de m avoir marque' que tu voulais que je ne tejjarle que de ta sortie.

De la jalousie à l'égard de cette créature d'abnégation, alors qu'elle ne songe qu'à la délivrance du marquis I... Elle vit de nouveau aux Carmélites de la rue d'Enfer, avec deux domestiques, dont sa femme de chambre, Agathe, qu'elle possède depuis longtemps... mais elle se reproche d'avoir parlé d'elle, môme un instant,

et elle revient au seul sujet qui intéresse le détenu Je Vincennes.Le but de ses démarches est d'obtenir du roi le droit, pour le marquis, de comparaître devant de nouveaux juges.

Tutrouvesmes lettres stérilessurtesaffaires. C'est précisément que je ne puis te dire autre chose, sinon que Ton travaille à te faire sortir et qu'on ne cesse de s'occuper de toi. Tu dois d'autant plus être convaincu de cette vérité, que lors même la haine que tu dis serait réelle, l'on a trop d'intérêt à en finir (allusions aux sévérités de la Présidente de Montreuil qui, elle, voyait juste). Tu as trop d'esprit pour n'être pas convaincu de ces raisons. Aussi, ne te mets pas, comme on dit, martel en tête. Sûrement, les longueurs que nous éprouvons à cet effet sont incroyables, et sans les tourments que cela te cause, si nous n'étions pas sûrs de la bonne volonté de ceux dans les mains de qui cela est, ce serait désespérant. INIais il nous est défendu de douter plus que de notre existence... (30 octobre 1777.)

Ces réponses disent assez Thumeur du marquis, et Tangélique patience de celle qui s'efforçait de le rassurer, ne cessant d'agir, d'intercéder pour lui, de soutenir une cause si difficile.

Il arrive au marquis de refuser les visites de sa femme, et elle se désole :

Je te demande en grâce de me voir le plus souvent possible : tu peux compter sur mon exactitude. Ne point recevoir de tes nouvelles est une chose à laquelle je ne puis m'accoutumer. Quand tu ne m'écrirais qu'un seul mot, à la lettre, cela me satisferait encore autant que je puis l'être, étant sé))arée de toi...

Et toujours la même vigilance attendrissante, les mêmes soucis du bi^n-étrc de ce misérable époux :

Tu ne m"as point accusé la réception de la caisse où était une partie de ce quetum'as demandé. Si ces commissions n'ont pas été bien remplies, la faute en est au billet qui ne sera pas parvenu à temps. Je réponds à tout ce qui est possible: par exemple, dans l'envoi ci-joint, je mets un bonnet de velours noir plus projjre et non moins chaud que Tautre. Pour les bas, il y a une paire de vigo.^ne qui est beaucoup plus chaude que la soie. Il y a six serviettes, une culotte et une paire de gants de vigogne, au cas qu'il vienne de grands froids. Conserve-toi bien, je ne cesse de te le répéter, parce que tu m'es plus cher, sans contredit, que ma propre vie.

Cependant, les instances de la marquise ne sont pas vaines. Elle a remué ciel et terre lelle a réussi à ce qu'il lïit permis au marquis de Sade de faire reviser son jugement. 11 est envoyé à Aix. Elle Vy suit, collabore à la défense de son mari avec l'avocat Siméou, ([ui professe le droit à Aix. Elle est, à ce moment, tout activité, tout enthousiasme même. Elle déploie une ardeur que rien ne rebute. Mais les choses tournent assez singulièrement. Le jugement qui concerne l'accusation d'empoisonnement des filles de Marseille est bien cassé, mais il n'absout pas le marquis sur d'autres chefs, bien qu'il ne le condamne qu'à des peines légères : une admonestation, une amende infime.

Cependant, ce condamné ainsi acquitté de la prison n'est pas rendu à la liberté, ce qui paraîtrait aujourd'hui juridiquement absurde. On retrouve là rinlluencc de la Présidente de ^lontreuil, femme de sens droit, et que la saine appréciation de la conduite et du caractère de son gendre rend inflexible.

Ed août 1778, il est décidé que le marquissera reconduit à Vincennos.M™^ de Sade, un instant accablée par l'issue de ce procès sur lequel elle a fondé tant d'espoir, retrouve vite l'énergie et la décision qu'elle a montrées à Miolans. Elle forme un plan d'évasion, qui a toutes les chances d'aboutir. Le marquis est instruit de ce qu'elle a préparé : dès la première étape, qu'il échappe un instant à la surveillance des hommes de police préposés à sa garde : elle sera là, des secours seront pr^Hs et elle lui assurera un asile. Celte fois, la chose est relativement aisée. Le marquis a été confié h quatre hommes commandés, il est vrai, par un inspecteur de police assez déterminé, Louis Marais, mais le voyage se fait dans des conditions confortables ; on se doit arrêter dans des hôtelleries, et il suffit qu'un des sous-ordres de Marais ne soit point incorrup tible. Enfin, on est en Provence, oii le marquis a des terres, oii il a encore des amis ou, sinon des amis, des complaisants, travaillés en sa faveur.

Le 5 juillet 1778, la petit troupe couche à Lambesc, à cinq lieues d'Aix. Voici, tel que je l'ai copié en son style bizarre daas le monceau de documents réunis à l'Arsenal sous le titre général d'Archives de la Bastille, le procès-verbal de l'évasion. 11 atteste clairement que, s'il fallut quelque adresse de la part du marquis, sa brusque disparition ne fut possible qu'avec l'aide de sa femme. Il n'eut pas, autrement, échappé à d'immédiates recherches.

A comparu le dix-septième de juillet mil sept cent soixante-dix-huit, à trois heures, M. Louis Marais, conseiller du Roy, inspecteur de police de la ville de Paris, qui nous a exposé, avec serment, qu'étant chargé, par ordre du Roy, du cinq du présent mois de juillet, qu'il dût retirer des prisons de la conciergerie d'Aix le sieur marquis de Sade et de le conduire au châteaude Vincennesauxfrais de sa famille, ayant reçu ledit ordre en laditte ville d'Aix, il se saisit delà personne du marquis de Sade et partit de laditte ville d'Aix à trois heures du matin dans une berline à quatre places dans laquelle était le marquis de Sade, le sieur Antoine-Thomas Marais, son frère, ayant à leur suite deux hommes de confiance, qui ont fait la route d'Aix à Tarascon, pour ne passer

près des terres du marquis de Sade, et arriva au présent logis environ vers neuf heures et demie du soir. La voiture étant entrée dans la cour dudit logis, Texposant et son frère ont conduit le marquis de Sade dans sa chambre. On n"a point cessé de le garder à vue. Entré dans laditte chambre, ils'estmis à la fenêtre prenant jour sur la grande route, où il est resté jusqu'au moment où le souper allait être servi. Environ une demi-heure après son entréedans laditte chambre, l'exposant s'étant approché dudit marquis de Sade lui a proposé de se mettre à table. A quoi il a répondu qu'il était sans appétit et qu'Une mangerait point pour ce soir. Ces messieurs se mirent à table. Pendant ce temps, le marquis de Sade a promené dans laditte chambre, et, s'étant adressé au frère de l'exposant, lui ayant dit qu'il avait quelque besoin pressant, son dit homme do confiance le conduisit aux commodités, au lieu commun dont il s'était assuré en entrant dans ledit logis, ayant vu par lui-même que, pour se rendre aux commodités, il faut passer dans un corridor d'une assez grande longueur sans aucune issue, en circulant dans le couloir même de la chambre de Fexposant, que ledit marquis de Sade, ayant passé par le corridor, portant lui-même une lumàère et escorté par les sieurs Antoine-Thomas et ^Marais, ont été aux commodités, ce dernier ayant à Tentrée dudit couloir la seule issue par laquelle le marquis de Sade pût passer. Le marquis de Sade, après avoir resté

cinq à six minutes au lieu commun, est vt.'nu à l'endroit même où étaient ces messieurs ; le mar(|uis ayant affecté de faire un faux pas et feignant de tomber, Thomas et Marais s'étant empressés de le soutenir et étant presque tombés avec lui, lorsque le marquis de Sade, sVHant relevé avec la plus grande légèreté, a passé souple dans les mains de Thomas et Marais et a gagné l'escalier en pierre qui se trouve tout près d'un corridor, le seul qui conduisît au pressant appartement, l'escalier ayant au premier dix marches, huit au second et donnant sur la cour du présent logis, puis la porte cochère en entrant. Laquelle porte cochère s'élant trouvée ouverte, il est à présumer que ledit manjuis de Sade a passé la sortie et l'a pressée par icelle...

Quelle étrange narration, avec ses « ledit » et « ladite », morceau piquant au demeurant comme échantillon des rapports des honmies de police du temps. Mais voici qui prouve que (( le dit marquis », en opérant cette fugue, comptait sur une aide du dehors, car les poursuites furent si rapides qu^il eût été rejoint, si quelqu'un ne se fiit pas trouvé là à point pour le cacher.

L'exposant et les deux hommes de confiance ont

fait une course folle et ont gagné le même escalier ; observe Marais que, lorsque le marquis de Sade a quitté les commodités, il y a laissé la lumière qu'il avait portée, et il est venu à pas de loup jusqu'à l'endroit indiqué où était Thomas et l'exposant, qui, pour eux. le croyant encore aux commodités, qu'ils ne l'ont vu que jusqu'au moment qu'il feignit de tomber, par où l'on comprend que le marquis de Sade avait médité son évasion; que lui, l'exposant, ne se doutant de rien, qu'il n'avait pu passer que par la porte cochère. Il est sorti avec ses deux hommes de confiance et ont fait des perquisitions dans toute la maison, jardin, écurie, etc., et tous les faux-fuyants qui donnent dans la campagne, où ils n'ont pu l'apercevoir.

Lg procès-verbal détaille les recherches. On fouille tous les coins et recoins, on court à la recherche du fugitif, on explore tous les environs du logis ; c'est quelque chose comme une battue, si vite entreprise que, s'il n'avait pertinemment su d'avance oii se réfugier, le fugitif eût été découvert.

L'exposant ayant demandé où était le commandant de la maréchaussée, et le maître du loo-is lui ayant répondu qu'il était impossible d'entrer dans

la ville, la porte étant fermée à riieure qu'il était, ce qui Ta déterminé à faire partir sur-le-champ et en poste Thomas Marais avec un de ses hommes de confiance pour prendre la route de Montélimar, et l'autre homme de confiance celle de Valence. Rentrés dans le présent logis, ont rapporté qu'ils ont été jusqu'à Montélimar, où ils ont fait toutes les perquisitions possibles, sans oublier de prendre sur la route tous les renseignements nécessaires pour découvrir le marquis de Sade, mais qu'ils n'ont pu y parvenir.

Dès l'aube, le lendemain matin, le commandant de lamaréchaussée emploie tous les moyens dont il dispose.

D'après le signalement, il a fait partir des hommes et des cavaliers inconnus du marquis et les a envoyés sur le passage du Rliône. Indépendamment de ces précautions, ajoute l'exposant qu'il avait mis en campagne douze autres personnes de confiance pour visiter tous les refuges, maisons et chaumières aux environs de cette ville, avec ordre donné de se répandre dans la ville et dans les pays à la ronde pour tâcher de découvrir la retraite ou piste du marquis, l'arrêtant s'ils pouvaient, ou bien devant donner vent de sa retraite à l'effet de le faire capturer.

Suit la description minutieuse des bagages

du marquis, bagages assez modestes : un sac do nuit, un autre sac en toile de couleur verte, une malle contenant un habit aurore avec boutons d'acier, une robe de chambre indienne doublée de molleton, un chapeau noir avec une ganse à l'anglaise, un étui, qualifié d'assez mauvais, renfermant un verre, un couvert d'argent à filet, un petit pot de faïence contenant une pommade, etc.

Les mesures de la marquise avaient donc été bien prises. Une fois encore, elle avait réussi à enlever son mari, malgré une foule d'obstacles, malgré la surveillance exercée sur elle par sa famille, exaspérée d'un attachement à ce point constant, contre toute vraisemblance. Mais après cette victoire, après l'exaltation de l'efTort accompli, elle se relâche de sa prudence. On a vu, d'ailleurs, que, quelque dévouement qu'elle eut pour le marquis, elle n'avait aucun empire sur lui. Hypocrite avec tout le monde, il était pour elle cyniquement brutal : quand on est l'homme qu'il était, on ne se gône point avec la bonté

Aufcgrjflw du nurquis de Sjdc.

toujours prcto, la pitii' sans une révoUo, la complètcabndgation. Parle fait même, (railleurs, qu'il était en Provence, il avait pu plus facilement trouver un asile imm«''diat, mais sa pr«'sence était difficile à cacher longtemps. Klle l'était d autant plus cpTil était malaisément capable de retenue et qu'il devait tôt donner carrière à son eflrénée corruption. Bref, dès la fin du mois d'avril, il était découvert à La Coste. L'inspecteur Marais, blâmé pour sa négligence, avait fait une allaire de coquetterie professionnelle de retrouver le prisonniei* qui lui était échappé. Le marquis fut conduit sous bonne garde à Vincennes, sans incident de voyage, et il réintégra le domicile forcé (|ui lui élail assigné dans le donjon, provisoirement du moins.

Cette séparation fut un déchirement pour la marquise toujours confiante, toujours pleine

d'illusions. On a la trace de ses angoisses par ce billet désordonné du 3 février 1778, alors qu'elle obtient enfin des nouvelles de son mari, après les avoir longtemps sollicitées en vain. Et on imagine ce que dut être pour elle le supplice de Fattente. avec son àme ardente et inquiète :

Enfin, mon tendre ami. à force de démarches, j'ai découvert hier que c'était à la Bastille que tu étais. M. Le Noir, tout rempli d'honnêteté et de bonté ! a toujours persisté à ne pas me le dire ni à m'accorder de te voir, ni que tu aies ton domestique. On me dit que M. Amelot ne tardera pas à te l'accorder. J'ai donc demandé à M. Amelot un rendez-vous ; il ma fait dire qu'il allait, dans la journée, me répondre de ^ ersailles. Point de réponse. Mais je vais lui écrire encore pour tâcher de le voir.

Le garde des sceaux est prévenu par manière que je dois lui demander un rendez-vous... M. Le Noir me dit que l'on devrait se prêter à terminer, que ce qui se passe n'est pas fait pour me fâcher, et, d'un autre côté, on m'a fait dire, sous main, que je sois tranquille et que je serais plus contente que je ne le puis croire...

En marge de ce passage de la lettre, le marquis de Sade écrit cette annotation :

Qu'est-ce qui l'avait fait dire ça? Cette phrase est bien embrouillée.

« Embrouillée », soit, mais on y sent assez le trouble de la sollicitude la plus touchante pour qu'on s'étonne de cette réflexion.

La marquise s'emploie sans cesse à tacher d'apaiser sa mère. C'est là l'objet des plus délicates négociations, des plus laborieuses, cent fois remises sur le tapis. C'est que la Présidente de Montreuil tient, en réalité, entre ses mains, de par les hautes iulluences dont elle dispose, le sort du prisonnier. Avec quelle joie la marquise annonce à son mari qu'elle a fait un pas en avant dans la voie de la réconciliation! C'est triomphalement, tant elle augure bien de l'événement, qu'elle lui envoie ce billet :

Ma mère m'a promis de se raccommoder ! Voilà! c'est presque mot à mot : « Aurait- il été aux Indes que jamais je n'aurais voulu en entendre parler, sans les circonstances. »

Ces « circonstances », favorables aux désirs

de la marquise, se modifient. La Présidente de Montreuil, un moment attendrie (elle a écrit, elle aussi, à M. Amelot s se reprend, redevient inflexible. Et ce sont de nouvelles doléances de la marquise, jointes à ses exhortations coutumières, des doléances plus amcres, car il semble qu'on a rendu la séparation plus rigoureuse :

Je témoigne mon inquiétude bien réelle de ne point recevoir de tes nouvelles. A cela on répond que je ne dois pas en avoir, que tu te portes bien. Mais tu me connais assez pour savoir que cela ne me contente pas, et, quelque chose qu'on me dise, je suis sure que tu m'écris, et que tes lettres sont interceptées... Mon tendre ami, je te demande en grâce de ne point te chagriner, de ne point te livrer à des idées noires, de te bien soigner, de croire que je ne te cache rien, que je faime par-dessus tout, que je fais tout au monde pour ta liberté... Adieu donc, mon bon petit, je t'embrasse passionnément.

Jamais homme ne mérita moins, certes, ce merveilleux attachement, ce dévouement de toutes les minutes. Les annotations du marquis sur chacune de ces lettres d'une si exquise tendresse, d'une tendresse qui semble se faireplus

humble h mesure qu'elle s'exerce d'une façon plus attentive, prouvent le cas qu'il c^n f.ut. Il (^n souligne les expressions incorrectes, — cl elles le sont fréquemment: — il se moque de ces témoignages d'affection ; il relève certaines phrases, comme pour chercher dans cette correspondance, pourtant si claire et si pure, des dessous mystérieux. En ses réponses, il rudoie la malheureuse femme, tout en se montrant de plus en plus exigeant, usant et abusant de son abnégation, n'admettant point qu'elle puisse avoir, si innocemment ([ue ce soit, une pensée qui ne soit pas pour lui, même quand il s'agit de ses enfants. Nous le verrons bientcM soupçonneux, jaloux ou feignant de l'ôtre, interprétant à mal les mots les plus ingénus, brutal, violent, cynique. Et la marquise souffre tout, accepte tout, s'excuse, elle, celte sainte I n'est point détournée une minute des devoirs qu'elle s'est donnés.

Elle écrit, le 1 janvier 17TS :

Je t'assure, mon tendre ami, que jai vu finir Tan

passé sans nul regret : il nous a été trop fatal. II faut espérer que celui qui commence ne sera pas de même. Tous mes souhaits et mon but, c'est notre réunion: sans cela, le reste sur la terre ne m"est rien...

Seule, elle pense au marquis ; elle lui envoie mille objets dont elle suppose qu'il a besoin. Il la remercie par des reproches et des railleries. Elle lui a fait parvenir de la pâte de guimauve et du savon de violette. Le prisonnier n'a point été satisfait, et la pauvre créature, toujours rabrouée, se donne tort, ne songe pas, dans son angélique patience, à protester contre ces duretés :

Oui, sans doute, si tu n'étais pas dans un pays perdu, on te donnerait de toutes ces choses, meilleures que celles que je t'envoie... Aussi dorénavant, pour ne rien faire de déplacé et qui puisse choquer, je ne t'enverrai que ce que tu demanderas... Je partage bien véritablement tes sentiments et toutes les peines que tu éprouves. Ne te mets pas dans la tête que l'on te bafoue. La patience te prouvera le contraire. Je trouve comme toi que c'est bien long, car je te voudrais près de moi...

Il semble que plus l'humeur du marquis se

fait quinteuse, plus la marquise mot Je charme et de bonté dans ses Icllres, plus d'ingénieuse sollicitude :

Tu auras, mon petit, tout ce que tu m'as demandé lundi au plus tard. Marque-moi si tu n'as pas besoin ou envie d'autre chose. Si tu savais combien les petits mots de toi me font plaisir, tu ne me les rendrais pas si rares. Ecris-moi, je t'en conjure, le plus souvent possible, car, je te le répète, je n'ai que cette seule consolation dans le monde. Crois bien que je t'adore toujours autant, avec la même violence. Ne pouvant te voir, je m'imagine tous les tourments, toutes les inquiétudes que tu dois te forger ; je les partage, je ne désespère pas, je ne me rebute pas, cependant. Je médite un projet de vie pour toi et moi, après que tu seras sorti, qui nous mette à l'abri de la calomnie. Tu l'approuveras sûrement, et cela forcera bien du monde à revenir sur ton compte...

Pour elle, elle ne doute toujours point. Mais elle conçoit la nécessité de la lutte contre l'opinion, et son naturel héroïsme trouve là un nouvel aliment. Ce n'est pas assez que de chercher à rendre libre le marquis; il faut arriver à confondre les accusations portées contre

lui. « Calomnies », dit-elle. Elle se promet de suffire à cette tâche. En attendant, elle a pris soin d'expliquer à ses enfants Tabsence de leur père par la fable d'un long voyage, et, pour la soutenir, cette fable, elle s'impose mille stratagèmes vis-à-vis d'eux.

Les lettres du marquis, toutefois, ne correspondent guère à ces sentiments. Malgré tant de preuves données de dévouement et de constance, il garde de la défiance contre sa femme, il la croit de connivence avec la Présidente de Montreuil, sa mère, qui. on la vu, contribua plus que quiconque à la continuation de sa détention. Il est comme en défense contre les attentions les plus délicates, contre les témoignages les plus manifestes d'attachement, contre les assurances les plus certaines de fidélité de la marquise. Et celle-ci en est réduite à se défendre :

4 mars 1778.

Mon bon ami, doutes-tu toujours de mon affection? Doutes-tu que, s'il était en m.on pouvoir,

LA MARQUISE DE SADE i9

j'abandonnerais ma situation ? Doules-lu enfin que je travaille à notre réunion pour raccélérer le plus tôt possible? réponds-moi : c'est double peine pour moi dV'tre privée de tes lettres. Es-tu content de ce que je t'ai envoyé? Veux- tu autre chose? Si tu savais la joie que j'éprouve lorsque je prépare la petite corbeille, tu me mettrais plus souvent à même de m'en acquitter! Je suis toujours et serai, tant qu'il me restera un souflle de vie, tout âme et tout cœur pour toi.

Quand le marquis, cependant, a particulièrement besoin (les offices de sa lemmo, quand il désire la satisfaction d'un caprice, l'envoi de quelque objet coûteux, il quitte, par hasard, cette attitude agressive, hargneuse ; il feint quelque douceur, dans ses lettres; il sait trop bien que la marquise se contente de peu. A-t-il contre son habitude, témoigné quelque intérêt pour elle, la voici, habituée comme elle est à l'ingratitude, à cette ingratitude qui ne parvient pas à avoir raison de son dévouement, la voici, dis-je, pénétrée d'émotion :

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