avril
Je me porte bien. Ton chagrin à mon sujet m"a
terriblement touchée, parce que la plus petite marque de ton amitié est d'un prix, pour moi, audelà de tout. Cela est et sera toujours tant que je vivrai ; cela sera toujours le but de toutes les facultés de mon âme. Mon bonheur ne peut exister sans toi ni sans le tien, et, le jour où l'on nous rendra l'un à Tautre, je crois que je mourrai de joie. Puisset-il arriver bientôt !
Tous les vœux d'un cœur tout à toi!
Mais cette apparence de reconnaissance, mais ces égards, de la part du marquis de Sade, pour la créature admirable qui lui a bien, en réalité, comme elle le dit, consacré sa vie, sont rares, et il redevient tôt atrabilaire, injuste, méchant, prompt à se plaindre, à travestir les meilleures intentions, à tourner en dérision les plus admirables élans du cœur. Il est d'une incroyable exigence. Il ne tient pas compte des possibilités matérielles, il se soucie peu des sacrifices que coûtent à sa femme ses caprices. Il se plaint de tout. L'envoi d'un flacon d'eau de Cologne dont la qualité lui paraît inférieure au précédent déchaîne une tempête. Il écrit un billet laconique, où à ce sujet il expose ses griefs :
Tu as raison d'agir comme lu le fais, dit-il ironiquement. Apri'S tout, je ne vaux pas la peine que tu prennes tant de précautions !
Et voici la marquise désolée, s'exoiisant, allant jusqu'à demander un pardon quand elle devait attendre d humbles remerciements :
Je suis sensible, mon ami, à ce reproche. II m'affecte terriblement. Comment une jiareille idée te peut-elle venir? Si tu penses ainsi sérieusement, mon cœur ne t'est pas connu. Si tes commissions sont mal faites, il faut me les faire refaire. Mais je t'en prie en grâce : n'aie plus de pareilles idées sur mon compte : elles me mettent au désespoir !
Et toujours les mômes attestations de dévouement, multipliées sous toutes les formes:
Ne doute pas de l'attachement que j'ai pour toi, car il est le plus vif et le plus sincère sentiment, qui me conduira jusqu'au tombeau...
Ce sont des protestations si touchantes, qu'on ne peut les retrouver aujourd'hui sans en être ému. La persistance de cette fidélité envers un tel homme a quelque chose d'admirable. Cependant, le marquis ne trouve rien de- mieux que
o2 LA MARQUISE DE SADE
de s'en moquer, et, en marge de ces lettres qu'il eût dû baigner de larmes, il écrit avec une détestable ironie : « Toujours la même chose, trois fois l'heure ! »
La marquise de Sade, dont la tendresse est traitée d'aveuglement par sa mère, a une confidente, une personne de sentiments distingués, indulgente, sans préjugés, qui est bien de son temps. M'" de Roussel. Par philosophie, elle admet l'infrangible amour de son amie. Toutefois, elle s'indigne des rebuffades dont il est l'objet. De temps en temps, elle écrit elle aussi, et de bonne encre, au marquis, avec le franc parler par lequel on évoque cette physionomie bienveillante et raisonnable :
Vous impatienteriez, Monsieur, un capucin de bois par vos boutades et votre mauvaise humeur. Que les femmes sont folles de s'attacher à un bouvier tel que vous! Nous volons au premier signal de tout ce qui peut vous satisfaire, nous faisons tout pour vous plaire : monsieur n'est jamais content!... Vraiment c'est grand dommage. Madame me dit : ne le grondez pas; il est malheureux, dites-lui quelque
chose pour le faire rire, des gaudriolles, des favelottcs, ce que vcnis voudrez... Je n'ai point l'àme assez gaie pour prendre ce Ion-là aujourd'hui. Votre fichue lettre m'a communiciué trop de tristesse. Si je voulais broyer du noir, je vous surpasserais peut-être, ^la sensibilité et mon cœur sont mis à des épreuves trop fortes. Adieu ; je vous laisse pour vous reprendre dans un autre moment.
Cependant, la leçon n'ayant point proiité, elle revient à la charge : sur un ton un peu plus doux, elle essaye de faire sentir au marquis quelle est son indignité envers sa « parfaite femme >k M'" de Roussel, elle, a des lettres. Elle écrit même joliment :
Il y aurait de la cruauté à vous faire partager ma mauvaise humeur, quoique vous nous abreuviez à longs traits de la vùtre. Mais notre sexe est plus humain et plus généreux : il faut vous aimer et vous plaindre quoi qu'on en ait. Mais, si je vous aime, je ne puis me dispenser de vous dire les petites vérités que d'autres vous cacheraient : vous savez que je ne suis pas franche à demi, je ne cherche pas des tournures de politesse pour dire à ceux que j'aime : vous avez tort !
Et, avec beaucoup de pitié pour son amie,
elle (lit tout net au marquis, tout en gardant un enjouement qu'elle sent nécessaire, qu'il est trop heureux, lui qui a lassé tout le monde, d'avoir une femme qui a continué à Fadorcr, sans qu'il mérite de l'être, et qu'il serait prudent de sa part de ne pas risquer de décourager une alTection qui, si tenace qu'elle soit» reçoit de si rudes atteintes.
Le marquis, selon son habitude, ne manquera pas de jouer un double jeu. Il s'excusera auprès de M"- de Roussel, il accueillera ses conseils avec une feinte déférence, il protestera de sa docilité, il la remerciera de son intervention, et violemment, brutalement, avec une méchanceté insigne, il fera expier à sa femme, en arrivant à lui défendre de revoir M"^ de Roussel, la colère où l'ont jeté ces lettres sages, dont la sagesse même a exaspéré son irritable orgueil. Nous allons le voir ne plus s'en tenir aux injures envers la créature, véritablement angélique, qui veille sur lui sans une minute de lassitude.
La pauvre marquise, si patiente, si douce, si résignée, en arrive à avoir à se défendre d'accusalions d'indélicatesse dans la gestion des biens de Provence du prisonnier! Notez que, à ce moment (i779\ elle est, au contraire, dans de grands embarras d'argent, pour avoir suivi à la lettre les instructions, fort peu avisées, de son mari, qui prétendue jamais se tromper. Certaines lettres de M™* de Sade indiquent, bien qu'elle ne se plaigne jamais, la situation diflicile oii elle se trouve, réduite à faire des économies de serviteurs, et même de table, feignant de suivre un régime, pour moins dépenser. En vérité, plus on fait connaissance avec cette figure de la marquise, d'après cette correspondance intime, plus elle apparaît toucbante, désarmée contre le mal, obstinée dans cette charité supérieure qu'on ne cesse de découvrir chez elle.
D'ailleurs, c'est une des manies de ce dément odieux qu'est le marquis de Sade, que d'accuser tous ceux dont il n'a pas peur. Il suffit que la marquise ait quoique confumce on son intendant Ganfridy pour quo celui-ci soit aussitôt suspect à l'insupportable personnage, que soutient, malgré tout, une alloction presque miraculeuse. Gaufridy est un fripon, un fourbe, par le seul fait que M"^" de Sade l'emploie à défendre les intérêts du détenu.
Et la marquise de répondre, avec son habitude do l'acquiescement aux volontés les plus singulières de son mari :
Tu dois connaître le monde bien mieux que moi. Décide ce que tu veux. Je ne veux être dans tout cela que la gaine par laquelle passeront tes ordres. Tu sais que tu peux compter sur moi comme ta meilleure amie et la plus tendre de toutes.
En marge de cette lettre si humble, si triste, cette réflexion du marquis :
Peut-on mentir aussi impudemment?
Voilà la récompense de tant de dévouement î
Mais cette patience dv la nuii([nise est vraiment inouïe. Par un de ces caprices t\ ranniques qui lui sont coutumiers, le marquis s'avise tout à couj) que le papier dont se s(*rt sa femme, [)our lui écrire, lui déplaît. Il n'y a qu'une créature au monde qui s'intéresse entièrement, complètement à lui, et c'est ainsi qu'il lui exprime sa gratitude.
M"*^ de Sade de céder immédiatement, comme toujours, de s'excuser môme :
Mon bon ami, je ne veux pas que lu me renvoies mes lettres. Je vais me servir d'autre papier, je n'avais pas remarqué ce timbre et ne pouvais deviner (}ue cela te déplût. S'il y a quelque chose dont tu sois choqué, je m'en corrigerai sur-le-champ ; je veux te plaire absolument dans tous tes désirs, et, dans la plus petite bagatelle, y manquer serait un crime pour moi.
Ces détails infimes prouvent-ils assez une soumission totale? ne sont-ils pas d'une signification bien caractéristique?
Et les protestations, d'une atlendrissante sincérité, se continuent :
Par mes lettres, je voudrais te calmer, te consoler^ te convaincre que tu as le plus grand tort de douter de moi : que je voudrais, au prix de mon sang, adoucir ta situation. Les phrases où tu parais douter de moi me sont autant de coups de poignard dans le cœur.
Entre ces lignes, ce commentaire indigne et féroce du marquis :
Cette pitié ne me suffit pas.
Il n"est pas une phrase de la marquise où sa sollicitude ne s'atteste. Le marquis, qui montre une jalousie farouche à l'égard de sa femme, lui défend à nouveau de voir sa mère, la Présidente de Montreuil. Il faut reconnaître que, à l'égard de celle-ci, ses griefs étaient sinon légitimes, du moins fondés. C'est, comme je l'ai dit, la Présidente qui avait obtenu la prolongation de l'internement de son gendre et qui contrecarrait les démarches de sa fille en faveur de la liberté du prisonnier. Mais M^'Mc Sade, impuissante à agir efficacement toute seule, ménageait
M. Le Noir.
sa mère, stupéfaite, en son solide bon sms.d'ini attachement que rien uc robiil.iit.
Tu t'imag'ines que je suis bien avec elle, et que je ne me conduis que par ses conseils. Tu as tort, encore un coup, et tu en verras des preuves non suspectes à ta sortie. Si je n'ai pas rompu totalement avec elle, c'est par rapport à toi, et toujours dans le but de te raccommoder avec elle et lui faire voir sans réplique combien elle a donné à gauche dans tout. Il y a longtemps que je sais qu'on ne prend pas les mouches avec du vinaigre.
J'ai vu M. Le Noir, et ne cesserai de le voir jusqu'à ce que tu me marques que ce que tu désires te soit accordé. A l'égard de la promenade, l'on m"a dit qu'il n'était pas possible pour le moment présent de te la donner à plus de quatre par semaine, à cause du nombre des prisonniers. Pour la chambre, l'ancienne que tu demandes, on ne peut te l'accorder, parce qu'elle est habitée. Sois bien tranquille, mon cher ami, sur mon séjour à Paris. Je ne le quitterai certainement pas pour aller nulle part, pas même à Valéry, puisque cela te déplaît. J'avais promis à tes enfants, mais je les reculerai toujours, jusqu'au moment où nous pourrons y aller ensemble avec toi (il novembre 1779).
Ce n'est que Ijien rarement que quelques très discrètes plaintes de tant d'injustice et de
méconnaissance de son dévouement échappent à la marquise :
Que tu es injuste, mon tendre ami, dans l"idée que tu me prêtes sur l'envoi des paniers ! Pourquoi faut-il, par une fatalité, faite apparemment pour moi, que tout ce que je t'écris et je t'envoie tu t'en fâches et me prêtes des idées et des significations que je n"ai jamais eues en pensée? Il est aussi impossible à mon cœur de former ces pensées inouïes que tu veux à toute force lui prêter, que de vider l'eau de la mer avec un crible. Je te pardonnerais tout au monde, excepté de me supposer des idées aussi horribles que celles que tu me marques. Je t'embrasse, mon tendre ami. non pas avec les sentiments que mérite ta réponse, mais avec une tendresse qui ne tinira qu'avec ma vie.
Les réflexions du marquis sur les marges de ces lettres délicieuses deviennent fréquentes. Elles sont monstrueuses, elles en viennent à tomber dans rordure. J'éprouve quelque répugnance à les copier, mais il le faut, pour montrer jusqu'où peut aller, d'une part, le démon de l'ingratitude et, de l'autre, la sublime folie de la tendresse :
Est-ce que lu as été mécontent de ce que je t'ai envoyé? Est-ce que tu no veux rien pour ta(iuinzaine? Ton silence me tue. Il n'est sorte de cliose que je me fourre dans la tète...
Et l'abject prisonnier ose écrire, à enté, cette plaisanterie cynique, continuant la phrase de son incomparable correspondante :
Et moi, dans le c... (9 septembre 1779).
Et ailleurs, à propos d'une autre de ces humbles et touchantes prières de ne pas rester longtemps sans répondre :
Voilà un fier mensonge. Il faut être un monstre avéré et une gueuse sans honneur et sans pudeur pour aller chercher des tournures de mensonge aussi noires et aussi impudentes que celles-là.
Un «monstre, la marquise ! Passons. M. de Sade boude, décidément ; il sait que c'est par là qu'il causera le plus de peine à celle ([u'il s'exerce a aflliger d'autant plus (ju'elle lui montre une bonté grandissante; alors, la marquise se fait caressante, câline, pour obtenir
quelqu'un de ces Ijillets qui ne contiennent pourtant que reproches et qu'injures:
Je crains que tu me confondes avec ceux qui ont des torts envers toi : cette pensée fait mon supplice. Je garde précieusement tes lettres, afin de te les représenter quand tu sortiras et de te prouver combien tes interprétations sur ce que nous essayons sont fausses, et combien ton esprit est bizarre. Je te vois d'ici faire une pirouette sur les talons, mais, allons, je te retiendrai, je t'enfermerai dans ma chambre et tu ne sortiras pas que tu n'aies tout lu, tout confronté, et que tu ne m'aies dit : « Ma petite femme, je te rends justice. » Et alors tu ne pourras pas dire que j'ai tort!... Adieu, mon tendre ami, écris-moi, je t'en conjure, à moins que ton but soit de me désespérer.
Un mot est arrivé du marquis, sec, brutal, selon sa coutume. M™" de Sade s'en contente, en montre de la joie, répond aussitôt avec enjouement :
Tu auras exactement, mon tendre ami, tout ce que tu demandes, sans que j'ajoute rien de ma tête.
J'ai l'honneur d'être, monsieur le marquis, avec
tout le respect que je dois à mon seigneur et maître, votre très liumljle et très obéissante servante, et la femme la plus tendre de toutes, quoi que vous en disiez.
MoNTiŒiiL DE Sade.
Ce 8 juillet 177'».
Elle croit pouvoir continuer sur c(* ton de badinage :
Je suis bien aise de t'apprendre que jVngraissede façon à ce que je m.e meurs de peur de devenir une grosse coche. Quand tu me verras, tu en seras surpris.
C'est aussitôt une interprétation insultante de la part du marquis. « A force de te retourner avec mon teinturier, écrit-il. Grosse! pour ce mot-là, que veut-il dire? " Il ne peut venir à l'esprit du marquis que des idées abominables, qu'il manifeste. Pour cette fois, devant ce soup(X)n affreux, la marquise a une défaillance. Gela est tellement horrible qu'elle reste sans force pour se défendre. Elle a besoin de se remettre de l'épouvante que lui cause une telle accusation. Mais la fin de l'année approche :
elle ne veut pas que le marquis demeure sans nouvelles, et elle fait écrire par son fils aîné cette lettre, qui atteste dans quels sentiments elle élève ses enfants à l'égard de leur père, leur ayant d'ailleurs caché la cause de son absence, à bout d'arguments, parfois, pour expliquer sa prolongation :
Mon cher papa, je profite du jour de l'an pour vous offrir les vœux que je fais tous les joursà Dieu pour (la) conservation de votre santé qui nous est si chère, et pour vous prier de pancer à vos chers enfants. Depuis que j"ai eu fhonneur de vous écrire je me suis bien appliqué à l'écriture affin que vous me trouviez bien avancé. Je fais tout mon possible pour mériter toutes vos boutez, celles de ma chère maman et de monsieur le prieur. Nous voudrions bien vous voir à Valéry, nous serions bien content. J'ai recommencé pour la troisième fois mon rudiment, mais je ne suis guère liabile. Monsieur le prieur m'a promis que je commencerais la métode ce mois de janvier; j'ai bientôt fini l'histoire de Louis quatorze. Se prie Dieu tous les jours pour vous, mon cher papa, et je luy demande de me rendre digne de votre tendresse. Si vous aviez la bonté de m'envoyer un petit thème à faire, je feray mon possible pour vous plaire et pour que vous soyez content de moi. Je baise votre
main cl j'ai riionneur d'être avec un profond respect, mon cher papa, votre très humble et trùs obéissant serviteur et fils.
(ilIEVALIER DE SaDE ^
Dès co inoinonl, la jalousie ou la comédie atroce de la jalousie remplissent les lettres du marquis. Après un moment de véritable efTarerement, la pauvre marquise, reprenant son rôle de victime volontaire, cherche à dissiper ces alarmes que lui exprime durement son mari. De la jalousie véritable I Elle n'était pas possible. M. de Sad(* cédait à ce besoin de torturer les faibles, qui était en lui, de b^s torturer moralement quand il ne pouvait pas le faire physiquement.
Je suis inquiète, mon tendre ami, si tu as reçu ma lettre, si elle t'a tranquillisé, s'il te rest(,^ encore
1. Louis-Marie de Sade, qui avait eu pi)ur parrain et marraine le prince de Condé et la princesse de Conti, Souslieutenant au régiment de Soubise en 178:5. donne sa démission en 1791 et sert dans l'armée de Condé. rentre en France, se distingue comme graveur, puis reprend du service en 1806. Lieutenant du régiment de Wissembourg, il est assassiné à Corfou, le '.) juin 1809, en rejoignant son régiment. Malgré les obligeantes recherches d'un de nos consuls en Grèce, II. Gaston Lcmay, je n'ai pu avoir de détails sur cet assassinat.
quelques doutes. Il ne me suffit pas que ma conscience ne me reproche rien : j'ai besoin de ton bonheur et de ta satisfaction. J'aime mieux que tu maies dit tes soupçons, tes inquiétudes que de les garder, parce qu'il m'est très facile de me justifier...
Se justifier, elle î...
Cependant (juillet 1781) on la voit s'ingénier à dissiper les fureurs, feintes par un raffinement de méchanceté, de cette jalousie qui inspire maintenant les lettres du marquis. Celui-ci a exigé qu'elle rompit ses relations. M"' de Roussel, trop franche, lui est devenue suspecte; il se défie de cette femme raisonnable et spirituelle, qui s'afflige parfois de l'aveuglement de son amie. M""' de Villette-Choisy, prenant en pitié la solitude de la marquise, fâchée décidément avec sa mère, l'a conviée à habiter chez elle. M. de Sade pousse les hauts cris : il ne veut pour sa femme ni des consolations, ni une aide matérielle dont elle aurait besoin. Il entend pouvoir la tourmenter à loisir, et son monstrueux égoïsme n'accepte pas la pensée de quelque bienfaisante compagnie pour elle.
Et la marquise de s'incliner encore une fois, de renoncer aux aniitiés (jui lui sont chères et qui la soulenaicnl :
Je ne verrai plus qui te déplaît. Veux-tu que je me mette dans un couvent? Mon choix serait bientôt fait si l'on me permettait de m'enfrrmer avec toi.
Et, dès le lendemain, elle se préoccupe d'achever de tranquilliser ce tyran qui, des murailles de sa prison, est plus obéi (jue s'il était présent.
Je n'irai point demeurer avec M'"^ de Villelte. C'est de chez moi que je t'écris, rue de la Marche. Je te donne ma parole d'honneur que je n'irai point loger chez M'"*" de Villette Je vais chercher un couvent afin de t'ôter les facultés de te tourmenter comme tu fais. I^'amitié, l'intérêt qu'elle prend à ma situation m'ont attaché à M"*" de Villette ; mais cette amitié ne tient plus, du moment qu'elle te déplaît. Je romprai avec elle.
Il n'est pas de sacrifice auquel elle ne se résigne, et celui-là lui coûte, certes! M™* de Villette lui a témoigné mille bontés, de discrètes prévenances, a prouvé la sûreté de son com-
morco. Il est dur de se montrer presque grossière avec elle. N'importe, sans une réserve, celle àme limpide se soumet. Plus on avance, plus cette folie de dévouement paraît prodigieuse.
Le marquis a répondu par des plaisanteries narquoises : il est facile, dit-il en substance, d'écrire qu'on obéit. Rien ne prouve qu'on ne Tabusii point I II est facile de le tromper; qui l'assure que sa femme ne trouve point d'agréables compensations à son état d'isolement ?
La pauvre marquise, à qui l'outrage a été si cruel, pour qui il a été la grande épreuve, proteste énergiquement de l'innocence de sa vie dépourvue de tout plaisir, de toute distraction :
Mais c'est pour ne rien faire qui ne te soit agréable que je te consulte sur ce qu'on me propose. Tu dis que je mens quand je te marque que je vois très peu de monde. Je n'ai d'autre chose à te répondre à cela que je te marque toujours la vérité et que tu le reconnaîtras à ta sortie, en vérifiant tout ce que je t'ai écrit. Je pense toujours à me mettre dans un couvent. Je voudrais en trouver un qui ne fut pas
LA MARQL'ISK DE SADE 69
sur le grand Ion et où il y ait peu de femmes. J'en ai trois dans la tête : je verrai celui où il y aura un appartement de libre pour le plus tôt.
A ces déclarations si simples, si loyales, témoignant nn si grand désir de calmer d'injustifiables inquiétudes, le marquis iM'pond par de nouvelles injures, plus graves, plus odieuses. Son esprit dépravé ne cesse de forger de folles accusations et il imagine un monstrueux roman dont sa femme serait l'héroïne. Les termes de ses lettres sont maintenant orduriers. La marquise est épouvantée de ces ignominies, qui n'étonnent plus qu'elle :
Ta façon de penser à mon égard m'alterre, m'anéantit, m'humilie, moi qui ne vis et n'existe que pour toi!... Me voir soupçonnée et avilie! Je me tais, mais vous faites une plaie à mon cœur (combien il faut qu'elle soit Ijlessée pour employer ce « vous » pour la première fois!}. Pourtant, il ne se refermera jamais. Je n'ai pas à me justifier, ma cojiduite est au su et au vu de tout le monde. Non, il n'est pas possible que, me connaissant comme tu dois me connaître, tu penses ce que tu écris.
Toutefois, elle ajoute à tout ce qu'elle a fait
cette preuve suprême crabnégation de s'aller enfermer dans un couvent, un couvent dont la règle est sévère, — elle l'a choisi tel intentionnellement, — et elle donne sur son existence des détails qui seraient faits pour désarmer qui que ce fût, — sauf ce dément de l'outrage :
Je me trouve très bien à Saint-Aure : le couvent est très régulier, exige beaucoup d'assiduité au cœur. Toute sorte de femme n'y entrerait pas etn'y serait pas contente, mais moi. qui ne crains pas sa régularité ni qu'on sache ce que je fais, je ne m'en inquiète nullement.
Le marquis ne se borne plus aux injures. Dans les visites que lui fait sa femme, il la brutalise, il en vient à la frapper. Plusieurs fois, il s'est jeté sur elle en furieux, toujours en lui reprochant une trahison imaginaire. Elle ne fait qu'une timide allusion à ces violences, un jour de lassitude immense, de découragement, de désespoir, sans que, cependant, ses sentiments de tendresse aient changé :
Si tu es capable de me poignarder, ce serait dans
ces circonstances un grand bonheur pour moi rie ne plus exister.
liéilexioii du marquis, au-dessons do cette lettre si navrante qu'on ne peut la lire sans être attendri :
Quelle platitude ! grand Dieu ! quelle platitude !
De la platitude ! Voyez pourtant s'il y en a dans ce billet-ci! M""^ de Sade s'est avisée, dans sa douleur, d'une explication aux accusations de son mari. Elle ne veut pas, elle ne peut pas croire que ces accusations viennent de lui. Ainsi, ce cœur admirable cherche-t-il, même contre la vraisemblance, des excuses aux cruautés du marquis. Elle a imaginé qu'un calomniateur l'aurait desservie; elle se rattache à cette idée, et, alors, sentez bondir la lionne qui se rencontre parfois en elle, quand elle est menacée dans l'irrémissible amour qu'elle a voué à celui qui lui en sait si peu de gré :
Je ne sais pas quel est Thomnie mal instruit qui peut te faire dans ses lettres un tas de comédies !
Ah! qu'il ne s'avise pas de mettre la division entre nous, car je te jure que je le découvrirai et qu'il aura affaire à moi, car je ne suis pas tendre sur cet article !
Mais la conduite du marquis à l'égard de sa femme ne se modifie point. Chacune des visites qu'il reçoit d'elle est marquée par un scandale. On doit intervenir pour que la marquise ne soit point blessée; il faut la défendre contre ses colères déchaînées. Cette créature de douceur et d'héroïsme dans la bonté court maintenant de véritables dangers. Il n'est plus possible de la laisser s'y exposer. La responsabilité des autorités se trouve engagée là. Le 25 septembre 1782, j le lieutenant de police, M. Le Noir, interdit ses 1 visites. 11 fait venir M™' de Sade et Linforme, paternellement, de la décision qu'il a prise. \ Peut-èlre aussi, en ne se bornant pas à lui écrire, ce sceptique par état a-t-il quelq
LA MARQUISE DE SADE l.\
curiosité de causer avec cette obstinée de l'amour conjugal. Kll»' prie, elle supplie vainement le magistrat, étonné de cette prodigieuse constance. Le lieutenant de police ne parvient pas a lui faire entendre raison et est forcé de lui promettre évasivement d'en référer au ministre. C'est cette conversation que résume ce billet du jour même. En le traçant fébrilement sur le papier (l'orthographe en est encore plus étrange que dans les autres! i. M™' de Sade, — la pauvre ànie I — a oublié aussitôt les mauvais traitements dont, d'ailleurs, elle ne s'est jamais |)laiute. Ils n'ont été connus que par des témoins.
Mon tendre ami, je fus tout à Iheure chez M. le Xoir. ()uelle fut ma surprise, quand il me signifia que, si je persistais à vouloir te voir, il fallait qu'il prît auparavant les ordres du ministre et lui rendit compte de ta conduite. Cela m'a atterrée...
Seule, sans appui, car elle a rompu avec toutes ses relations, et ceux qui s'intéressent encore à elle tentent inutilement de la guérir de sa folie de dévouement à l'égard d'un monstre,
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elle cherche désespérément à fléchir M. Le Xoir. Elle ne se soumet pas à une décision que toute autre qu'elle eût considérée comme une délivrance. Et, si elle ne peut venir, elle écrit du moins : elle jure que, mise dans l'impossibilité de porter ses consolations au prisonnier, elle ne pense qu'à lui :
Mon cœur n"a pas changé : il t'adore et fadorera toujours. La seule vengeance que je te garde est, à ta sortie, de te faire convenir, après toutes véritications et informations, que tout ce qui t'a passé par la tête pendant ta détention sont des extravagances des plus pommées.
Rie4 ne l'arrête pour essayer d'adoucir la captivité du marquis captivité qui n'étaitpoint sévère à l'origine, qui cessera bientôt de l'être et qui ne Lest, passagèrement, que par sa faute). Elle s'ingénie à obtenir la translation de M. de Sade au fort de Montélimar. M''''^ de Soran, dame de madame Elisabeth, a fini, ayant l'imagination romanesque, par prêter quelque assistance à la marquise, et celle-ci supplie son
mari d'écrin» aussitôt iino do ces Icllros qu'il tourne si bien (car elle en est toujours àTadmiralion pour tout ce qui vienl de lui ), à celle j)roleclrice.
Il n'est pas d'épreuves qui ne soient réservées à la malheureuse el tendre femme. Par quelque lubie de souvenir, le marquis s'avise d'exiger des nouvelles de la sœur de la marquise. Sujet douloureux entre tous pour elle, car, avec le temps, elle n'a pu ignorer, si grand que fut son aveuglement, quelles relations ont eues sa cadette et son mari. Elle se contraint à répondre, mais il est au-dessus de ses forces de le faire autrement que discrètement et sobrement.
Le silence que je mettais, mon ami, à ne point te parler de ma sœur était bien raisonnable. Puisque de l'avoir rompu par envie de te satisfaire ne sert qu'à te faire tirer de fausses conséquences, c'est pour la dernière fois que je te parle d'elle. Tu exij^-es que je réponde à tes questions, me jurant de ne plus m'en ouvrir la bouche et de te calmer! C'est donc pour te calmer quej'écris.
Quelle est la raison qui l'a l'ait sortir de cliez ma mère? — Rien qui te regarde et qui la déshonore.
Est-elle mon ennemie? — Non.
Quel est le genre de son logement? — Je ne peux désigner ni rue ni quartier. Quel qu"il soit, cela ne peut te nuire. Cette réponse est inutile à faire.
On sent, dans ce billet, ce qu'il y a de pudeur souffrante, en abordant un pareil sujet. Il y a certains pardons qui sont impossibles à cette àme généreuse. Le seul fait d'avoir consenti à répondre, si laconiquement que ce soit, est un sacrifice qui lui a demandé un immense effort. Elle s'y est résolue, pourtant, pour obéir, et n"y aurait-il pas là l'occasion de réflexions psychologiques curieuses? Placée entre cette alternative de réveiller une souffrance personnelle ou d'irriter son mari, elle n'a pas hésit»' : elle s'est contrainte à eflleurer et elle Ta fait avec la plus délicate chasteté) un passé qui est pour elle si pénible. Mais à quelles résignations ne s'est-elle pas habituée?
Elle se console de ces tristesses en parlant de ses enfants. Elle fait faire leur portrait pour l'envoyer au marquis. Forcée de ménager ses
LA MARQlISi: DE SADE 77
ressources (je n'ai parlé qu'en passant de ses sacrifices d'arp^onl, mais cette correspondance (lit assez qu'ils n»' lui avaient point c(jLité), elle raconte qu'elle a trouvé « une demoiselle qui fait le pasttd », peu exigeante et luihilc Elle parle sans cesse de Iciii' père à ses enfants :
Sois sûr qu'ils t'aiment. Je les ai portés dans mon sein, et ils ne peuvent y avoir puisé que la plus vive tendresse pour toi. Comme moi, ils feront toujours ta volonté avec satisfaction.
On ne ferait que se répéter en analysant les lettres de la marquise qui continuent durant des années. Mêmes sentiments, même ton, mêmes regrets d'une séparation à laquelle elle ne s'habitue point, mêmes géQérosités, mômes })rotestations indignées contre des accusations que multiplie Timagination tourmentée du marquis.
A force de démarches, elle a obtenu de revoir son mari, qui, par hypocrisie, a feint le retour à plus de justice envers sa femme, soit que ses soins lui manquent, soit qu'il éprouve quelque
78 LA MARôL'lSE DE SADE
féroce volupt»' à la faire soiifirir davantage en des conA'ersalions où il met tout ce qu'il y a d'odieux en lui. Car il ne l'aura retrouvée que pour renouveler, pour accentuer les reproches de ses délires de maniaque.
Voici, datée du 13 juillet 1780. la lettre par laquelle M""' de Sade est autorisée à visiter son mari, cette lettre que. dans son infrangible constance, elle a tant attendue. Le lieutenant de police, à qui elle est adressée, lui en a transmis la copie.
J'ai reçu. Monsieur, la lettre que vous m'avez écrite au sujet du marquis de Sade. Je ne vois point d'inconvénient à ce que vous permettiez à M"'^ de Sade de voir son mari une fois par mois seulement, sauf, si le prisonnier n'en abuse pas, à autoriser M™" de Sade à la remise des visites plus fréquentes.
Le baron de Breteuil.
Le marquis, que Ion surveille pendant ces visites, s'ingénie, les premières fois, devant les témoins qui lui sont imposés, à capter leur confiance, pour qu'on arrive à le laisser seul avec
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colle qu'on peut Ijicn nppclcr Sii viclinic 11 pousse la fourbei'ie jus(|u'n ('crirc îi s;\ fenime une leltre presque galante. Quelle joie, <juel ravissement pour la pauvi'e marquise, (jui croit à sa sincéril(' I Et elle s'cmj)i'esse de lui iM-poudre en lout abandon, en loulc confiance :
Ton Ijillet est charmant, mon tendre «mii, et encore plus lélan du cœur qui Ta dicté. Sois sûr que je le le rends au centuple. Je ne cesse de le relire, ce cher billet? (^u"il m'est cher, puistpiil me peint si bien tes sentiments pour moi ! Je suis au condjle du bonheur ; tu sais que tu es le but de toutes mes pensées et que l'idée de ton bonheur me sert de boussole.
Cependant, nne lettre qui suit est de ton plus grave. La dévotion où, dans son isolement, s'est jetée la marquise, n'a pu altérer sa tendresse pour cet époux, si indigne soit-il, mais elle a mis dans ses pensées nne empreinte d'une mélancolie un peu auslère :
Mes sentiments seront toujours conformes aux tiens dans tout ce qui ne le sera pas préjudiciable dans ce monde et dans l'autre. Tu voudras donc
penser comme moi, mon tendre ami. Si tu es de bonne foi, Dieu ne te refusera pas la grâce. Demandplui de croire en lui de tout ton cœur, et il te laccordera. C'est un Dieu bon : il ne demande qu'à pardonner ; mais il connaît le fond du cœur. Il en a changé de plus durs et de plus coupables que toi. Mon bonheur serait de te voir heureux en ce monde et d'espérer de te voir heureux en l'autre. Cette assurance me ferait mourir de joie.
Sentez-vous comme cette àme passionnée a dû se replier sur elle-même? L'amour persiste encore, aussi ardent, mais mêlé d'une ombre de scrupule, ainsi que l'ont fait les méditations dans le couvent oii la marquise fut une volontaire recluse. Il n*a pas diminué : il s'est ennobli.
Avec une sorte de génie dans la perversité, le marquis de Sade sent bien ce qui se passe en cette nature aimante et troublée. 11 est jaloux du Ciel, à présent. Et il se plaît à ramener sur la terre cette àme qui s'est affinée dans la souffrance, qui s'est, en quelque sorte, éthérisée. 11 rappelle, avec un art infernal, à cette femme qu'il n'a jamais aimée, et qui l'a adoré, des souvenirs qui la doivent bouleverser: il s'attache à
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la replacer en pleine vie ardente, à la remuer par un langa^^e brûlant. Il n'admet pas qu'elle puisse trouver quelque repos, mrme dans la pratique de la prière. 11 lui envoie bientôt le très profane manuscrit (ï Henriette et Saint- Clair, Et il doit avoii- une joie mauvaise avoir qu'il a tôt réussi.
J'ai lu Ilenrielte. lui écrit la marquise (1787), et j'y ai reconnu Fauteur de V Egarement de Cin fortune. Je la trouve bonne foncièrement et faite pour faire le plus grand effet vis-à-vis ceux qui ont de l'âme. Elle ne révoltera que les âmes pusillanimes qui ne sentiront pas la position et la situation. Elle est assez différente du Père de famille pour n'être pas crue calquée dessus. En général, elle a de grandes beautés. Voilà mon avis sur une simple lecture. Je la relirai encore plus d'une fois, parce que j'aime à la folie tout ce qui vient do toi, étant trop partiale pour en juger sévèrement.
M"'" de Sade est bien reconquise. Un instant, le Ciel a failli la disputer au marquis. Maintenant, il va de nouveau se plaire à la torturer implacablement. Jamais dessein ne fut si méchamment et si froidement exécuté.
Henriette et Srt/;i/-CA///'est]jien loin des romans infâmes du marquis. Au reste, sans paradoxe, n'y aurait-il pas une étude à <'crire sur les OEnrrex morales du marquis de Sade? L'hypocrisie de l'auteur de Justine se plut à ces contrastes. Rien d'innocent comme Dorci^ ou la Bizarrerie du sort^ oi\ se trouve constamment l'éloge de la^^ sainte bienfaisance » et de l'humanité : « De toutes les vertus que la nature nous a permis d'exercer sur la terre, la bienfaisance est incontestablement la plus douce. Est-il un plaisir plus touchant, en effet, que celui de soulager ses semblables ? Et n'est-ce pas à l'instant oi^i notre àme s'y livre qu'elle approche le plus des qualités suprêmes de l'être qui nous a créés? » Et Oxtiern^ empruntant la forme dramatique pour flétrir « les effets du libertinage » ! Et les édifiantes recherches sur Jeanne Hachette !
Mais passons. Ceci n'est pas l'objet de cette étude, qui n'a pour but que de faire connaître une figure véritablement angélique associée à l'existence d'un homme dont le nom n'inspire
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que n'piignanco. Le manjuis « [\rn{ » duiic Lien (le nouveau sa femme. Et alors il recommence il l'accuser d'ignominies. I/espril loul plein des monslrui'uses héroïnes de ses romans abominables, il formule contre elle dlioiribles reproches; il invente, avec des détails circonstanciés, les trahisons qu'il lui prcMe, et lui, dont la plume se trempe dans le sang et dans la boue, il joue l'indignation })our son inconduite î La marquise ndombe douloureusement du haut de son rêve d'une réconciliation entière. X'estelle pas à bout d'arguments pour se défendre? Sa longue, son immuable fidélité n'est-elle pas là pour témoigner pour elle?
On sent son désespoir immense dans ce billet de décembre 1788 :
Réponse à votre lettre secrète donnée à ma dernière visite :
Elle m'a navré le cœur de la plus vive douleur. J'en ai été si saisie qu'elle m'a ôté la faculté de penser. Le lendemain mardi, M""*" de A'illedcuil m'avait donné rendez-vous : il m'a été impossible de proférer une parole. Toule la douleur de votre injustice à mon égard se trouve concentrée en moi.
Et cependant, elle pense, dans le même moment aux besoins du prisonnier et elle môle aux plaintes d'une âme infiniment blessée ses recommandations coutumi«''res pour les menus objets qu'elle envoie.
Mais que n'imagine pas M. de Sade? Il accuse
sa femme de montrer envers lui une dureté dont
il se lamente. Plus il est coupable, plus il invente
de griefs, si absurdes soient-ils. 11 n'y aurait eu
qu'à hausser les épaules. La marquise, toujours
conduite par son cœur, croit devoir protester :
Moi I refuser de vous voir et devons entendre! Pouvez-vous le croire? Non, certainement, vous ne pensez pas ce que vous dites, ou vous seriez le plus injuste de tous les liommes. Non. je ne refuse point de vous voir, de vous écouter, vous le savez bien...
Et ces mots qui reviennent sans cesse sous
sa plume, dans son désarroi, qui résument sa
vie d'abnégation, de tendresse entêtée, de
vaillance dans la volonté de rester fermée à tous
les avis, à tous les conseils qu'on lui donne, dès
qu'ils sont contre ce misérable ingrat qu'elle
ne se résout pas à moins chérir :
J'ai la tranquillité de la bonne conscience. A votre sortie, vous me rendrez plus de justice, j'en suis sùro.
Arrêtons ici les citations de cette C(>rrespondance que j ai, jo l'avoue, trouvée profondément touchante. C'est la persévérance la plus complète, la ténacité, l'opiniâtreté dans une aflection que tout devrait décourager : l'indignité de celui qui en est l'objet, sa méchanceté perpétuelle qui devient une sorte de virtuosité chez lui', sa brutalité qui s'exerce môme par des voies de fait. Par quel prodige, chez cette femme, née assurément pour vis're une existence familiale, élevée dan.s un milieu sévère, aimant la régularité et l'ordre, ennemie des sentiments compliqués, cet attachement persiste-t-il, sans que rien le puisse rebuter, se ravivant constamment, au contraire, dans les déboires les plus
1. Je dois à feu M. Charavay la communication d'une lettre ■du marquis adressée à ladministrateur de Charenton, M. Coulmier. Ce ne sont qu'injures se terminant ainsi : « Au reste, vous n'ignorez pas que votre conduite avec moi vient de vous ravaler au rang des plus vils laquais. » Sur la marge de cette lettre, M. Coulmier avait consigné cette réflexion mélancolique : « Correspondance avec M. de Sade, le père. On jugera combien il m'a fallu de patience avec lui 1 »
amers? (Comment cet esprit sérieux qui est en elle, timoré quand il ne s'agit pas de ce qui la concerne, s'allic-t-il avec cette passion qui ne s'éteint point, même sous l'outrage ? J'ai peutêtre indiqué au début de ces notes le secret de ce grand amour, le miracle de sa pérennité; et en quelles impressions ressenties naguère avec une extraordinaire vivacité il trouvait un aliment? Jamais prisonnier n'eut un tel soutien et, quel que soit le rococo de l'expression, un pareil « bon auge >) veillant sur lui. On a vu le cas que faisait le marquis de ce dévouement qui touchait au sublime.
Quand il sortit de Charenton, oi^i, de la Bastille, il avait été transféré, son premier soin fat de prendre ses dispositions pour faire prononcer la séparation « de corps et d'habitation ». Par une perfidie suprême, attirant sa femme dans les pièges d'une procédure compliquée, il amena la marquise, abusée par des prétextes de raisons d'intérêt, à en être l'instigatrice (sentence du Chûtelet, rendue par défaut, le
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9 juin 1790). Ce lui Tarlilico le plus odieux. 11 avait alors pour niaîtrosse la Présidculo de Fleurieu.
On peut dire que, de ce joui-là, la niainjuise de Sade, reprenant son nom de Monlreuil, cessa véritablement d'exister. (Juelle détresse pour cette àme si tendre! Ses fils avaient émigré. Le gentilhomme qu'elle avait tant aimé, alors qu'il revenait maître de camp de cavalerie, couvert de quelques lauriers militaires cueillis pendant la guerre de Sept Ans, était devenu le citoyen Sade, secrétaire de la section des Piques. Son nom ne lui arrivait dans sa retraite que pour lui apporter l'écho de quelque nouvcaïF scandale. Elle était seule, triste, désabusée. Elle mourut à Echaulfour, près d'Argentan, le 7 juillet 1810'. Elle avait largement payé son tribut à la misère humaine.
1. Un incendie détruisit les Archives d'EchauHour en 1813. Les tables décennales furent seules sauvées.
Le château d'Echaulîour est habité aujourd'hui par M. de Gibert.