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PREMIÈRE PARTIE UN MARIAGE AU REVOLVER

— Un lot d'ustensiles de cuisine, en assez mauvais état, mais facilement réparables, composé de quinze pièces... voyons... nous disons... dix francs I A dix francs ! C'est pour rien... pour rien... Mesdames... au poids, cela vaudrait davantage... A dix francs, personne n'en veut ?

— Onze francs !...

— Onze francs nous disons... une fois, deux fois... onze francs le lot d'ustensiles de cuisine... une dernière fois, onze francs, adjugé !... Nous vendons maintenant un canapé, deux fauteuils et six chaises... le tout moderne... recouvert en velours d'Utrecht... en assez bon état de conservation... A cinquante francs, le tout 1

— Cinquante-cinq !

— A cinquante-cinq francs !... allons, Messieurs, un peu de courage, vous ne laisserez pas enlever ces meubles à ce prix-là... Le bois seul vaut davantage... Cinquante-cinq francs... nous disons... six chaises, un canapé, deux fau-

teuils 1... cinquante-cinq francs, une fois, deux fois, personne ne dit mot ? Adjugé !... Nous vendrons maintenant un bahut en vieux chêne «culpté, armorié, authentique... un meuble précieux... une occasion rare... Nous avons acheteur à trois mille francs... Je dis trois mille francs ! Qui met au-dessus ?

Cette scène de vente publique se passait dans la cour d'honneur du château de Bois-Tordu, situé à deux pas de la forêt de Montreuillon, et à quelques kilomètres du gros bourg de Corvigny, en Morvan.

Le Bois-Tordu méritait-il encore le nom de château ?

Oui, à ne consulter que son histoire...

Non, si l'on ne regardait que ses ruines tristes, que cet abandon qui l'environnait et laissait à tous les visiteurs la mélancolie de? grandes choses écroulées dans un désastre.

Les tours, qui s'étaient élevées jadis orgueilleusement avec leurs toits en éteignoir, ne présentaient plus qu'un amas de pierres dans lesquelles couraient ou dormaient des lézards.

Le bâtiment d'habitation, entre ces tours, avait ses fenêtres sans carreaux, par lesquelles devaient siffler lugubrement les rafales, dans les nuits d'hiver.

Des familles d'hirondelles y avaient fait leurs nids.

Les pluies avaient rayé leurs murailles et le crépi avait disparu, laissant voir la pierre sous l'attaque répétée des mauvaises saisons.

Du lierre et des plantes sauvages s'aidaient des intervalles des moellons pour grimper jusqu'au faîte et cachaient ainsi, heureusement, par un air

LA MARQUISE GABUIELLE 7

de fraîcheur, la désolation de ce délabrement.

Au jardin, les broussailles avaient poussé, s'entremêlant aux longues tiges des ronces, pour barrer les sentiers à demi disparus sous les herbes folles.

Et la cour d'honneur, où se faisait la vente devant une centaine de villageois assemblés, aurait pu être prise pour un champ inculte, tant les pavés y étaient recouverts de plantes poussées là en liberté.

L'intérieur répondait au dehors.

Les chambres étaient poussiéreuses ; le parquet disjoint ; les murailles nues ; les plafonds crevés ; les tapisseries pendaient en loques.

Partout moisissure et abandon.

Partout la même impression de froid, pénétrante comme l'humidité d'une cave 1

Cependant, le château était habité — ce jourlà, du moins.

Celui auquel il appartenait — auquel avait appartenu tout l'immense domaine déchiqueté d'année en année, pièce à pièce — le marquis Norbert d'Argental, s'y trouvait.

Cet homme debout, sombre, à l'attitude tragique, dont les traits sont crispés, et dont le front semble alourdi par un désespoir sans remède, — cet homme qui, d'une pièce du rez-de-chaussée, dont les fenêtr-es donnent sur la cour, regarde les acheteurs et entend les cris de la vente publique, — cet homme, jeune encore, c'est le marquis d'Argental.

Grand, robuste, le front vasle, le visage osseux et éclairé par des yeux très vifs, quoiqu'ils soient cerclés de cette teinte bleuâtre qui indique la fatigue, la moustache fine, les cheveux roux,

coupés en brosse, Norbert d'Argental plie ses larges épaules sous le lourd fardeau de la misère, — de la misère noire.

Il a dépensé en fantaisies l'héritage légué par son père.

Il a vécu à Paris, de jeu, d'expédients et d'aventures, ne trouvant pas à exercer dans un cadre digne d'elle, une volonté énergique, une intelligence supérieure.

Tout d'abord soldat, il avait quitté l'armée parce qu'il ne pouvait y faire figure, côte à côte avec des officiers plus riches, qui l'écrasaient de leurs dépenses.

Ensuite, diplomate, il avait fait des dettes et il avait été obligé de reprendre sa liberté avant la conclusion d'un brillant mariage, dont il avait fait la base de sa fortune politique et de son avenir.

Le mariage avait été rompu, sans retour.

Alors, il avait vécu à tous les vents de la vie parisienne.

Morceau par morceau, le domaine de Bois- Tordu s'était fondu sous sa main.

On avait vendu, ce matin même, le château, chez le notaire de Corbigny, et au moment où commence notre récit, on en vendait les meubles à l'encan...

Et quels meubles !

Depuis longtemps, Bois-Tordu était déserté... depuis longtemps, de père en fils, l'argent s'était fait rare, on n'avait pu songer à tout le luxe moderne, à tout le confortable des inventions nouvelles.

Le marquis avait voulu recevoir le dernier soupir de ce qui avait été la fortune de ses pères ; il

y avait pour lui, dans le spectacle de ce dénûment, une âpre et cruelle jouissance dans laquelle il se complaisait, avec une sorte de colère furieuse contre lui-même.

C'est pourquoi il était venu.

Et debout, les bras croisés, les lèvres crispées par un sourire amer, il n'avait pas bougé depuis le commencement de la vente.

Du reste, les meubles les plus précieux étaient partis ; il ne restait là que quelques débris.

Autour de lui, dans la grande pièce où il se tenait, des tableaux représentaient quelques-uns de ses ancêtres, en leur costume de guerre ou de cour, et ces portraits semblaient regarder Norbert avec tristesse.

— Qu'as-tu fait de notre nom ?... l'as-tu porté haut et fier ? Puisque tu étais pauvre, pauvre il fallait vivre !

Et le sourire désabusé de Norbert répondait comme une insulte ou comme un défi, à ce muet reproche.

Dans la cour d'honneur, on continuait de vendre.

Tout y passait.

On avait trouvé, dans le grenier, sous la poussière, des armes ; on avait trouvé des guenilles : on avait trouvé des joujoux, chevaux de bois, sabres ou fusils, qui rappelèrent à Norbert son enfance et le rendirent un peu plus pâle.

C'est qre tout cela, subitem.ent tiré de l'oubli, évoquait brusquement les souvenirs de sa vie entière, de l'enfance à l'âge d'homme ; de sa vie manquée, faute d'argent, alors qu'il se sentait dans la tête assez de force pour conquérir le monde ; de sa vie dont chaque acte s'était heurté

à la misère, alors que l'ardeur de son sang l'emportait vers toutes les batailles de l'ambition.

Il laissa échapper une exclamation étouffée.

Ses poings se serrèrent, — des poings capables de manier les hommes, comme les enfants manient des soldats de plomb.

— Je souffre, dit-il. Je sens que ce qui restait de bon chez moi s'effondre. Je deviens mauvais !... , *

— Adjugé ! repondait-on dans la cour, au milieu des rires et des cris.

Le soleil des premiers jours de printemps éclairait cette scène.

Les oiseau?v chantaient dans les arbres.

Les fauvettes babillaient en sautillant dans les broussailles.

A côté de la détresse de Norbert, c'était le spectacle de la nature éternellement riche, éternellement féconde, éternellement bienfaisante.

Norbert tourna les yeux vers les portraits, qui lui rappelaient la puissance écroulée de sa famille.

Il cherchait conseil quelque part.

Ah ! s'il avait pu vendre son âme au diable, pour de l'or, comme la légende raconte que le firent de nobles hommes d'autrefois !

Mais Norbert ne l'aurait pu, même en imagination.

Les nobles hommes avaient la foi.

Lui, ne croyait à rien.

— Adjugé ! dit-on dans la cour.

Et la vente est finie.

Il y eut un dernier coup de marteau, — le commissaire-priseur voulait faire savoir que, bien décidément la justice avait passé là, et qu'on

aurait beau chercher, fureter désormais et gratter partout, il n'y avait plus rion à vendre.

La place était nette.

Alors, le marquis d'Argental se pressa la tête entre les doigts, la paume de ses mains sur les yeux.

On eût dit qu'il pleurait, — s'il en avait été capable.

Et, tout à coup, les doigts brusquement convulsés :

— A qui m'apporterait la fortune, je donnerais mon âme... je donnerais mon honneur... je donnerais ma vie même, plus tard, s'il le fallait...

Il avait parlé haut.

— Topez là, j'accepte 1 fît une voix derrière lui. Le marquis d'Argental n'était pas superstitieux. Cependant il eut peur.

Un peu de sueur mouilla son front. Cela répondait si bien à ses préoccupations de l'heure présente, à sa pensée intime, qu'il y avait, dans cette intervention, quelque chose de surnaturel.

— J'accepte, répéta la même voix, plus près de lui, — et vous pouvez me regarder sans crainte. Je ne suis pas le diable. Je n'ai ni queue ni griffes, ni pieds fourchus et je n'ai pas de braises rouges à la place des yeux.

Mais Norbert était déjà maître de lui.

Il fronça le sourcil et laissa tomber un regard dédaigneux sur l'homme qui venait de surgir ainsi dans sa vie.

Il était plus âgé que le marquis de sept ou huit ans.

Très grand, maigre, sévèrement mis, portant favoris, l'air sérieux et froid, il avait l'allure d'un magistrat.

Les lèvres étaient pâles et si fines qu'elles étaient à peu près invisibles.

Le nez droit, pointu, aux narines mobiles et pincées, indiquait un tempérament violent.

L'œil, brun, brillait, très vif.

— Non, monsieur, je ne suis point le diable, répéta ce singulier personnage ; permettez-moi d'abord, avant de faire autrement connaissance, de me présenter moi-même. Je m'appelle Rouquin, tout bonnement — et non Belzébuth — et je suis agent d'affaires à la Sécuritas — recherches officieuses sur absents, débiteurs disparus, informations confidentielles, commerciales et privées, et pour mariages, sur honorabilité, situation de fortune ; recherches de tous documents indispensables pour procès civils en matière de séparation de corps, revendications de succession, contrôle et renseignements sur le personnel des grands magasins, usines, manufactures, administrations particulières, au moyen de surveillances officieuses et quotidiennes exercées par des employés spéciaux (ancienne maison Montenat, fondée en 18^7). Vous trouverez tous ces renseignements dans le bottin de Paris.

— Et à quoi dois-je l'honneur de votre visite, monsieur Rouquin, fit le marquis ironique et hautain.

— De l'honneur, monsieur, il n'y en a pas plus pour moi que pour vous. Je vous connais. Quant à la visite, c'est vous qui êtes chez moi, et non pas moi chez vous !

— Que voulez-vous dire ?

— Ceci, tout bonnement, que j'ai acheté ce château, et l'ai payé comptant, et que j'étais en train, tout à l'heure de le parcourir du haut en

bas, quand j'ai entendu, sans le faire exprès, votre cri désespéré.

Le marquis était pâle et fut une seconde silencieux.

— Vous êtes chez vous, monsieur. Il n'y a plus rien ici qui m'appartienne. Je me retire donc. Quant à ce que vous avez (entendu, qu'il soit convenu entre nous que vous n'en ouvrirez pas la bouche... ou sinon !...

Norbert fit un geste de menace et s'éloigna. Déjà il était sur le seuil et allait disparaître dans le vestibule.

La voix mordante de Rouquin rarrêta.

— Je vous l'ai dit, monsieur, j'accepte ! Voulez-vous ? Je ne vous demande ni votre âme — j'ai bien assez de la mienne — ni votre vie, — je n'en ai que faire. Pour votre honneur, ah I dame, il n'en sera pas question, bien qu'il restera sauf aux yeux du monde, et c'est le principal. Oui, j'accepte î Et ne croyez pas que j'agis à la légère. Vous n'êtes pas un étranger pour moi. Depuis longtemps, je m'intéresse à vous !

Le marquis fît un mouvement.

Du seuil, il écoutait Rouquin, toujours prêt à sortir.

Rouquin continuait :

— Vous êtes ruiné jusqu'au dernier sou. Tout le monde sait cela. Mais ce que je sais mieux que tout. le monde, c'est que vous êtes doué d'une intelligence supérieure. Vous êtes dévoré d'ambition. Votre vie s'en va à vau-l'eau, faute d'argent ? Vous avez essayé de vous marier. Vous ne l'avez pu. Vous avez bien trouvé quelques fortunes bourgeoises, mais elles étaient insuffisantes. Vous n'auriez fait qu'une bouchée de qua-

tre ou cinq cent mille francs... Est-ce vrai ?

— Peut-être. Qui vous a si exactement renseigné ?

— Parbleu, moi-même. Ne vous ai- je pas débité, tout à l'heure, mon prospectus ? Vous êtes indécis et fort perplexe. Je vois, à votre trouble, que vous hésitez. Etes-vous encore sous le coup de mon apparition fantastique ? Je n'ai de commun avec le démon que de ne pas être un mauvais diable. Réfléchissez, mais faites vite.

— Que m'offrez-vous donc ?

— Je vous offre mieux que ce que vous auriez rêvé... car je suis sûr que jamais vos rêves les plus fous n'ont atteint le chiffre de la fortune dont vous disposerez...

— Vous avez lu les Mille et une ?iuits ?

— Ne riez pas. C'est bien une fortune des mille et une nuits... mais plus certaine... mais plus moderne...

— Vous avez lu le Monte-Christo ?

— Je l'ai lu. Je ne suis pas un abbé Faria et mon trésor sera plus facile à découvrir.

— Qu'aurais-je à faire, si j'acceptais ?

— Vous vous marierez, tout simplement.

Vous voyez, il n'y a rien là dedans d'impossible.

— Et j'épouserai une vieille femme ou une jeune fille ? et ma fiancée sera bossue, aveugle ou ivrognesse.

— Vous serez le plus heureux des hommes, car vous aurez un amour de petite femme charmante et honnête, et pure, et jolie au possible... et pauvre, avec cela !...

— Pauvre ? voilà où le mystère commence...

— Oui, pauvre et vivant de son travail ; la fille

<i'un ouvrier ajusteur ; dix-sept ou dix-huit ans, une rose fraîche.

— Peste 1 vous me faites venir l'eau à la bouche, monsieur Rouquin. Jusqu'ici, tout cela n'a rien que de fort agréable : une fortune, une jolie fillette. Je ne sais pas comment l'un apportera l'autre, mais j'ai le temps de comprendre. En attendant, quelles sont vos conditions ? Car ce n'est point par amour de l'art que vous essayez sur moi ces tentations ?... Vous devez avoir un but ?... et ce que vous allez me proposer, sans doute, en échange, va être si énorme ?...

— Vous vous trompez. Monsieur, dit froidement Rouquin. Ce que je vous demanderai sera très juste et très acceptable. Je suis sûr d'avance que vous ne refuserez pas.

— Qu'est-ce donc ?

— La moitié de votre fortune future 1

— Et à quel chiffre se montera cette fortune ?

— A une centaine de millions ! fit Rouquin, très calme. Soit, cinquante millions pour vous... autant pour moi !... de quoi ne pas mourir de faim...

Il y eut un silence entre les deux hommes.

Norbert, saisi par l'énoncé de ce chiffre, avait un éblouissement.

Sa gorge était sèche et il avalait difficilement sa salive.

Ses yeux agrandis contemplaient Rouquin avec une sorte d'effarement.

— Cinquante millions !... bégaya-t-il... vous êtes fou I...

— Regardez-moi bien, et dites-moi si j'ai l'air d'un insensé.

Le marquis passa la main sur son front

16 LA MARQTISE OABRIELLE

Rêvait-il ? Ou se moquait-on de sa crédulité ? Mais Rouquin semblait pénétrer jusqu'au fond de ses plus secrètes pensées.

— Vous ne rêvez pas, dit-il d'un ton sec... presque impatienté. — Je comprends votre étonnement et jusqu'à un certain point votre indécision, — pourtant je vous prie de croire, une fois pour toutes, que je n'ai jamais été plus sérieux.

— Cinquante millions ! balbutia Norbert dont la voix était rauque.

Et en une seconde il entrevit l'existence nouvelle que créerait une pareille fortune ; il redorait son blason, rachetait ses châteaux, avait des 'chevaux superbes, des meutes et des chasses.

Il écrasait de son luxe ceux qui l'avaient méprisé quand il était pauvre I

Ah ! comme il ferait chèrement payer les humiliations qu'il avait reçues !

Ce serait une vie d'ivresses et de fêtes ! la grande vie qu'il aimait !

Ce serait aussi tous les chemins ouverts à son ambition ! Où n'atteindrait-il pas, avec ce puissant levier de la fortune ? Il se sentait soulevé, soulevé toujours par son intelligence que n'entravait plus la misère, au-dessus des hommes qu'il méprisait.

Et il maniait tout cela, il pétrissait toutes les passions entre ses doigts puissants, ne voyant point de limite à son ambition, parce qu'il n'en sentait point à la dévorante ardeur de son génie.

— Cinquante millions ! répétait-il. Quelle folie ! cinquante millions à moi ; qui ne sais plus comment je dînerai demain ? A moi qui ai à peine dans ma poche l'argent qui paiera mon retour à Palis ? Cinqnnnte millions, quel rêve 1

LA MARQUISE r.ABBTELT.E 17

11 était tombé sur une chaise, la seule qu'il y eût là.

Et il rontitîuait de divaguer, comme pris d'ivresse.

Rouquin, debout, le regardait du même air tranquille et froid.

Tout à coup Norbert se releva, se jeta d'un bond sur le tentateur et lui entoura le cou de ses dix doigts.

— Ecoute, dit-il, avec un geste de folie, si tu as voulu rire demoi, tu ne sortiras pas vivant d'ici 1...

De la main gauche, sans effort apparent, Rouquin se délivra, puis, saisissant le marquis par les reins, il le souleva et le tint au-dessus de sa tête, le broyant dans une étreinte formidable.

Après quoi, il le reposa devant lui.

Et doucement, sans colère :

— Monsieur le marquis, avec moi, si nous devons vivre ensemble, il ne faudra jamais jouer à ce jeu-là I

Norbert eut un petit frisson dans les épaules. Cet homme était son maître — au moins par la force physique.

— Excusez-moi, j'ai eu tort, dit-il, mais tout cela est si étrange I

— Finissons. Vous savez ce que je vous offre. Acceptez-vous ?

— Ainsi, c'est bien vrai ?... Je ne rêve pas ? ' — Acceptez-vous ? répéta Rouquin.

Norbert eut un regard désespéré autour de lui.

— Soit I dit-il brusquement, le visage contracté.

Des nuages cachant le soleil, il y avait de l'obscurité dans la salle. On eût dit, là-bas, contre la muraille, que les ancêtres se voilaient la face...

Après quelques instants de silence, Rouquin reprit :

— Vous allez me demander, n'est-ce pas ? comnient il se fait que je vous ai choisi de préférence à tout autre ? Le hasard est pour beaucoup dans mon choix. En outre, vous êtes libre, indépendant, ruiné, sans scrupules, prêt à marcher à la conquête du monde, cela me convenait.

— Mais vous-même, ne réunissez-vous pas ces conditions ?

— Xon, j'ai peu de scrupules, c'est vrai : mais je ne suis pas libre, je suis marié. Ah ! si le divorce était dans nos lois !

— Comment serai-je mis en possession de cette fortune ?

— Par héritage !

— Une fois maître de ces millions, qui vous prouve qu'au lieu de partager avec vous, je ne les garderai pas pour moi ^

— Je vais bien vous étonner, j'ai confianc<3 en vous. Je ne vous demande que votre parole. Cela me suffira.

Le marquis regarda Rouquin avec surprise.

— Je vous la donne, dit-il avec une gaieté forcée... bien qu'à partir d'aujourd'hui, elle ne vaille phis grand'chose.

— Oh ! si VOUS ne la teniez pas, je vous punirais.

— Gomment ?

— En vous tuant comme un chien.

Rouquin avait dit cela, toujours calme, avec un

sourire.

— Mais si vous vous trompiez ? Si vous me trompiez ?

— Voulez-vous rompre nos engagements ? Je ne vous retiens pas. Un autre que moi vous eût lié par n'importe quelle ruse, vous eût fait tomber dans un piège. Moi ma force, au contraire, est de vous laisser libre.

— Vous a^ez raison. Je suis un sot;

— Non, mais vous vous défiez, et je veux vous enlever tout motif de défiance. Je suis riche. Ma caisse est ouverte pour vous. Puisez comme si elle était la vôtre. Je ne veux pas de reçu. Etes-vous fixé ? et, pour gagner votre confiance, je ne partirai pas de ce pays sans vous avoir rendu votre château, si le cœwr vous en dit et si cela vous fait plaisir.

— Quel étrange homme vous êtes I

Et Norbert lui tendit la main. Rouquin secoua la tête.

— Merci : pas d'effusion ! Inutile I Mettez-vous bien cela dans la cervelle. Je suis un coquin, vous êtes sur le point d'en devenir un autre. Si nous nous donnions la main, nous pourrions nous faire mal.

Norbert avait des soubresauts à chacune de ces brutalités.

Il ne s'y faisait pas.

Il reprit après un instant :

— Nous sommes complices. Rien ne vous em-

pèche donc de me dire comment vous avez découvert cette fortune...

— Rien, en effet. Aucun journal, ni le Times, ni le P\ew-York Herald, ni le Figaro, ni le Petit Joiwnal, n'a parlé de ces millions dont le possesseur reste introuvable. Si, pourtant, un seul, le Levant Herald, de Constantinople, a raconté une fois les faits suivants :

« A seiz>3 ans, Georges Berlara, un Français, était apprenti matelot, à New-York. A dix-neuf ans, il était propriétaire d'une gabarre. A vingt ans, il avait ramassé dix mille dollars et devint capitaine d'un steamboat. Peu à peu, il acquit d'autres navires. En 1847, il se trouva mêlé à une foule d'entreprises que firent réussir son énergie, son audace, son sang-froid et son bon sens. La Californie venait d'être découverte. Bertara ouvrit à ses frais une route traversant l'état de Nicaragua et abrégeant de beaucoup, pour les voyageurs, la distance entre New-York, la Nouvelle- Orléans et la baie de San-Francisco. En i858, il établissait une ligne de steamers entre New-York et le Havre ; quelques années plus tard, il devint propriétaire de lignes de chemins de fer ; il partit pour le Far-West, acheta des actions sur chacun des railways, devint tout puissant dans leurs conseils d'administration, et fit à son gré la hausse et la baisse sur toutes les lignes qui relient l'Atlantique et le Mississipi à l'Océrin Pacifique.

i< Fatigué de sa vie aventureuse et se sentant un peu malade, Bertara réalisa sa fortune, vint habiter Constantinople et fit bâtir aux Eaux-Douces un palais grandiose.

(( C'est là qu'il vient de mourir, après dix ans passés parmi nous.

« On évalue sa fortune à une centaine de millions. Il ne laisse pas de testament. Bertara n'avait jamais parlé de sa famille et ses héritiers ne sont pas connus. »

Après quoi, soit qu'il eût reçu un ordre, une prière, soit qu'il eût appris que cette nouvelle à sensation n'était qu'un vulgaire canard, le Levant Herald avait évité de revenir sur cette affaire. Et même, quelques jours après, il publia une note ainsi conçue :

« Nous avons été abusés par des renseignements dont quelques-uns sont erronés. Bertara, dont nous avons annoncé la mort, ne laisse pas une fortune aussi considérable qu'on nous l'avait dit.

(( En outre, ses héritiers sont connus. Ils nous ont rendu visite hier et nous nous empressons d'accueillir la rectification qu'ils nous apportent. »

— Je fus averti, continua Rouquin, par un de mes agents, que la nouvelle seule était vraie et que la rectification était fausse. En même temps, on m'apprenait le départ pour Paris d'un riche Asiatique, Mourad, fils d'un pacha, qui s'était lié d'amitié avec Bertara. La note de mon agent me disait que, malgré le secret gardé sur cette affaire, on soupçonnait le jeune Mourad d'avoir été chargé par Bertara, à son lit de mort, de rechercher ses héritiers.

Je flairai la chose. Cela sentait une bonne odeur de millions. La rectification du Levant Herald n'avait été faite que pour calmer les désirs éveillés par une pareille fortune et pour empêcher surtout les entreprises de coquins habiles.

Je guettai l'arrivée de Mourad à Paris, et au moment oii il commençait ses recherches, je lui

jetai dans les jambes un de mes hommes, La Guyane, qui est devenu son confident et que j'ai chargé de mettre à Mourad des bâtons dans les jambes. Ce que je veux, c'est découvrir, avant Mourad oii se cachent les héritiers de Bertara. La moitié de cette tache a réussi. Bortara a deux héritiers, un frère et une sœur. Je ^ais où est le frère. C'est l'ouvrier ajusteur dont vous épousez la fille. Quant à la sœur, je m'en occuperai plus tard. Il y a temps pour tout. A l'heure qu'il est, grâce aux fausses pistes imaginées par La Guyane, le Mourad n'est pas plus avancé qu'au premier jour. Nous avons de l'avance, mais un hasard peut nous la faire perdre. Il faut nous hâter. Votre mariage doit être enlevé lestement. Nous partirons ce soir pour Paris. Demain, je vous montrerai la belle et vous commencerez votre cour. Je ne doute pas un instant que vous vous fassiez aimer... Vous êtes joli garçon... Vous avez l'expérience des femmes... En deux jours, on raffolera de vous...

— Cependant, il est possible qu'elle ne m'aime pas...

— Je n'admets pas cette hypothèse. -

— Les jeunes filles sont capricieuses... il est possible aussi que celle-là ait un autre amour dans le cœur... alors, mes chances diminuent... diminuent...

Rouquin l'avait écouté attentivement.

— J'y ai pensé, dit-il, et il avait en parlant un sourire glacé. Si elle ne vous aime pas, nous y remédierons.

Le marquis d'Argental tressaillit. Il entrevoyait quelque sinistre aventure.

Mais il se secoua txDut à coup, comme s'il avait

voulu dissiper les dernières hésitations de son honnêteté.

Son parti était pris. Il ne reculait plus.

— Il sera nécessaire, dit Rouquhi, que vous oubliiez, pendant quelque temps, votre qualité pour vous introduire chez l'ouvrier Bertara. Il me semble donc que vous ferez bien d'abandonner votre titre de marquis d'Argental pour vous appeler M. Norbert. Il fa ut craindre les défiances. Je ne vous empêche pas, cependant, d'être audacieux. Je vous le dis : si l'amour ne réussit pas, j'ai un autre moyen.

— Lequel ?

— C'est mon secret. Je vous le dévoilerai en temps opportun.

Le même sourire froid accompagnait ces paroles.

Cet homme ne devait pas être accessible à la pitié.

Souvent, il se le disait :

(( La nature a oublié de me mettre un cœur. C'est ce qui fait ma force.

Le soir même, le marquis rentrait en possession du château de Bois-Tordu, ainsi que l'avait promis Rouquin.

Les deux complices partaient ensuite pour Paris, où ils arrivaient à l'aube du jour.

Rouquin emmena Norbert chez lui, rue Lafayette, ori étaient les bureaux de son agence.

Le jeune homme prit quelques heures de sommeil.

Rouquin, lui ne se coucha pas et réveilla le marquis vers sept heures.

— Habillez-vous, dit-il, et soignez votre toilette. Dans une demi-heure, je vous montrerai votre femme.

Quand ils furent dehors, Rouquin prit Norbert par le bras et s*arrêtant tout à coup et le regardant en face, les lèvres pincées, le regard dur :

— Je vous ai dit qu'elle était adorablement jolie, monsieur d'Argental... surtout n'allez pas en tomber amoureux... je ne le veux pas... et ce serait la plus grande sottise que vous pussiez commettre !

Le marquis haussa les épaules.

Amoureux d'une petite ouvrière ? Allons donc I il était sûr de lui !

Ils remontaient la rue Lafayette, se dirigeant vers les boulevards extérieurs.

Le matin, la rue Lafayette est très mouvementée. Les uns montent, les autres descendent ; ce n'est, se frôlant sur le trottoir, qu'ouvriers se rendant à l'ouvrage, ouvrières gagnant l'atelier, employés s'en allant au bureau : les voitures de place n'y sont point encore encombrantes; mais en revanche, les omnibus sont complets jusqu'à l'impériale.

Norbert et Rouquin se perdirent un instant dans ce tohu-bohu de gens affairés dont la journée commence.

— Elle passe tous les matins par ici, dit Rouquin. Elle va chercher de l'ouvrage ou en reporter.

— Oij demeure-t-elle ?

— Rue d'Allemagne, près du passage d'Hautpoul. Elle vit avec son père, un espèce de monomane que tout le monde protège parce qu'il est inoffensif et doux, mais qui ne semble pas loin d'avoir le délire des persécutions. En flattant sa manie et en vous déclarant prêt à le protéger contre qui que ce soit, vous entrerez vite dans son

intimité. C'est par lui que vous arriverez à la fille.

— Il est toujours à la maison ?

— Non pas, il n'y est jamais, au contraire. Il travaille. Il est un des meilleurs ouviers ajusteurs d'une usine de Pantin.

Norbert, désireux d'être amplement renseigné avant de se lancer dans cette aventure allait continuer ses questions, quand tout à coup Rouquin lui serra le bras fortement.

— Je l'aperçois 1 dit-il.

Portant un carton à la main, une jeune fille de seize à dix-huit ans, à peu près, s'en venait vers eux.

Elle n'était pas seule ; un jeune homme de vingt à vingt-deux ans l'accompagnait ; ils marchaient, se donnant le bras, allant lentement et s'arrêtant à tous les pas, comme font les gens qui vont se quitter.

Ils se parlaient à l'oreille en se souriant doucement ; et sur leurs visages, oii respiraient la gaîté et l'insouciance de la jeunesse, il était facile de lire qu'il y avait de l'amour, de l'amour frais et fort.

Norbert et Rouquin s'étaient arrêtés pour lés laisser passer.

Les deux jeunes gens se quittèrent.

— Adieu, Gabrielle, à ce soir !

— A ce soir, Valentin ! fit la jeune fille.

Et elle lui adressa un gentil sourire qui découvrit ses dents blanches.

Gabrielle — elle s'appelait ainsi — resta seule.

— Son frère ? fit le marquis à son complice.

— Non, elle est fille unique...

— Alors, son amant, peut-être ?

26 LA MARQUISE GADRIELLE

— Elle est honnête. Son amoureux tout au plus... Un garçon sans père ni mère, recueilli par Bertara... Inutile de vous en préoccuper... vous n'aurez qu'à paraître... on vous aimera.

— Savez-vous qu'elle est admirablement belle, cette enfant ?

— Oui, je vous avais prévenu. Prenez garde 1 Norbert la suivait des yeux ; un peu impressionné.

Gabrielle l'avait presque touché, sans le voir.

Et elle s'en allait d'un petit pas pressé, tout droit, sans tourner la têt€.

Elle était grande et svelte, élégante sous ses vêtements simples.

Ah ! Paris, la seule ville du monde oii l'ouvrière est jolie... s'habille d'un chiffon... se coiffe d'un ruban ou d'une fleur... et se trouve reine avec cela... audacieuse et moqueuse... l'œil railleur... la lèvre fine prête à lancer le sarcasme... la taille mince, le visage pâli... de cette pâleur particulière de la peau que brûle le gaz des journées sans soleil, tout au fond des ateliers obscurs.

Et Norbert, quand elle disparut au loin, dans la rue, rêveusement murmura :

— Quelle séduisante marquise elle fera I Rouquin ne s'était pas aperçu de cette émotion. Ce ne fut qu'un éclair.

Il dit seulement avec un regard en dessous :

— Qu'est-ce que vous en pensez ?

— Ravissante 1 fit négligemment M. d'Argëntal. On l'épouserait sans dot, parole d'honneur !

Rouquin fit entendre un rire sinistre.

Il n'y eut rien de plus entre eux ce jour-là. Dès le lendemain, il se mettaient tous les deux en campagne, et s'en allaient rôder aux alentours

du passage d'Hautpoul, puis de là, à Pantin.

La connaissance du père Bertaia fut bientôt faite.

Le marquis se donna comme un petit rentier jouissant de quelques mille livres de rentes, en bonnes valeurs, provenant de l'héritage d'un oncle.

En cinq ou six jours, il était devenu l'ami de Bertara sans déiiance.

Et Bertara l'introduisait chez lui.

Norbert habitait un petit hôtel près le Cours-la- Reine, appartenant à Rouquin, et un appartement rue Lafayette, à deux pas de celui qu'occupait Rouquin.

Les deux complices ne se voyaient pas chaque jour.

Rouquin avait dit au marquis :

— Prenez votre temps. Ne pressez pas les choses. Toutefois, ne faites rien d'inutile et ne perdez pas une minute. J'ai su par La Guyane que Mourad, sans être sur la piste des Bertara, était loin de se décourager et avait mis toute sorte d'agents en campagne. Tant que La Guyane sera là, nous n'aurons rien à craindre ; le hasard seul peut tout apprendre à Mourad, mais ce hasard est possible, et alors, adieu les millions, monsieur le marquis !

Après quoi, laissant Norbert libre d'agir comme bon lui semblerait, il était allé à ses affaires.

Seulement, quinze jours après, M. d'Argental recevait un billet laconique, mais expressif, qui lui disait :

— « Venez vite, une heure de retard et tout est perdu. »

C'était le matin.

Norbert était encore au lit quand son valet de

28 LA MARQUISE CABRIELLE

chambre lui apporta cette lettre remise par un agent du bureau de Rouquin.

Il sauta du lit et s'habilla en toute hâte.

— Diable, se dit-il, que s'est-il donc passé ? L'agent, — nommé Louffard, — un des plus

rusés de cer.x qu'employait Rouquin, l'attendait en bas dans une voiture.

Cinq minutes après, Norbert et Rouquin étaient ensemble.

Le second était dans une grande surexcitation ; les lèvres pales, les yeux presque invisibles sous les sourcils froncés, toute la figure contractée, cet homme devait avoir la colère terrible.

Quand Norbert entra, il lui fit signe de s'asseoir.

— Ah ! c'est vous, je vous attendais avec impatience... Vous avez commencé votre cour à Mademoiselle Bertara ? Fh bien, où en êtes-vous avec cette péronnelle ?

— Aussi avancé qu'au premier jour.

— Vous ne vous êtes pas déclaré ?

— J'ai avoué mon amour... j'ai été repoussé... cette fille ne veut pas de moi... j'ai supplié... j'ai essayé de la persuader... j'ai dit que j'étais riche... je me suis adressé à sa coquetterie, à son affection pour son père, au désir inné chez toutes les femmes de paraître et de briller...

— Eh bien .^

— J'ai trouvé son cœur fermé !...

— Sans espoir de retour ?

— Sans espoir ! et il y a pour cela une excellente raison. C'est qu'elle aime autre part.

— Qui P ce petit Valentin, pmit-être ? voilà ce qu'elle préfère à vous ?

— Valentin ! justement !... elle a de l'imagi-

nation, cette jeune fille... elle a la tête prise... c'est beaucoup pour une femme... et quand Je cœur est pris comme la tête... autant vaudrait attendrir un rocher.

Les poings de Rouquin se serrèrent si fortement qu'on entendit craquer les doigts.

— Tonnerre ! dit-il. Voilà qui est jouer de malheur.

— Il me faudrait six mois, un an, peut-être, pour vaincre sa résistance... Il faudrait d'abord écarter Valentin...

— Pas un jour de plus. Déjà peut-être il est trop tard.

— Pourquoi ?

— Je vous ai dit que j'avais placé chez Mourad un de mes hommes, nommé La Guyane, avec mission de tout surveiller et de tout m.e dire...

Eh bien I cette nuit, je suis réveillé par des coups violents frappés à ma porte : neuf coups espacés en trois fois par une seconde. C'est un signal. Je me lève et j'ouvre.

— C'était La Guyane. Il avait les vêtements déchirés, la figure ensanglantée, les yeux hors de la tête. Tout en lui indiquait qu'il venait de se battre, et, de plus, il avait la main droite entourée d'un foulard et passée dans son gilet ? — Blessé sans doute. — Cet homme n'est pas très intelligent, mais il est dévoué. Je lui dirais de se faire tuer pour moi, il obéirait sans observation. — Seulement, il a de mauvais instincts. Je l'ai pris, il y a trois ans, à mon service. Il revenait de la Guyane oii il avait été déporté pour vol avec effraction.

Le marquis se mordit les lèvres et fît un geste de dégoût.

— Peu VOUS importent les instruments de votre fortune, dit froidement Rouquin, qui vit le geste, — ces gens-là ne connaissent que moi, mais vous serviront sans vous demander compte de vos projets. Quand vous serez riche, ils disparaîtront. — Vous ne les reverrez jamais.

La Guyane était donc chez Mourad, qui vit à Paris d'une existence orientale, au fond d'un palais mystérieux et splendide, oii il a accumulé tout le luxe de son pays : fleurs, diamants, perles, tapis, autour de ses deux sœurs qu'il adore et qui ne le quittent pas. La Guyane s'est laissé griser par ce luxe. C'est une ivresse dangereuse que celle qui vient par l^^s yeux ; les pierres précieuses qui valent des fortunes vous aveuglent de leurs rayonnements et enlèvent la raison bien mieux que les vins les plus fins et les plus vieux. — L'ancien forçat avait remarqué que ces richesses étaient souvent enfermées dans un coffre-fort de forme bizarre, scellé au mur d'un salon voisin de la chambre oîj couchait Mourad. — Hier soir, il s'est caché dans ce salon. — Vers minuit, il a forcé le coffre-fort. Celui-ci n'était pas très solide, à ce qu'il paraît, et La Guyane me racontait qu'en faisant sauter la serrure, il avait eu comme une crainte vague d'un danger invisible. Il entr'ouvrit la porte et plongea dans le coffre une main avide.

Soudain, ses cheveux se hérissèrent, il poussa un cri d'épouvante ; un pistolet, chargé à poudre^ venait de partir à l'intérieur. En même temps, son poignet était pris dans un étau de fer mû par un ressort que la porte, en s'ouvrant, avait fait agir, et le malheureux sentait sur sa main les pointes aiguës d'une griffe terrible qui s'enfonçait dans sa chair et semblait vouloir le marefuer

à tout jamais d'une empreinte ineffaçable et ignoble 1

Le coup de pistolet était un signal,..

Le palais s'éveillait et des bruits de pas précipités ébranlaient le parquet des salons voisins...

En une minute, les gens de Mourad entouraient La Guyane, le mettaient, malgré sa vigueur, dans l'impossibilité de se défendre. Sa main était toujours prise dans l'étau invisible. — Mourad, bientôt, arriva lui-même. — Il commençait à se défier de La Guyane, sans doute, car, à ce que m'a dit celui-ci, il ne parut pas très étonné. — Il s'avança jusqu'au coffre-fort, pressa un ressort. La Guyane sentit que sa main était libre. Il la dégagea entièrement et la retira ensanglantée. Il y ressentait une douleur cuisante, mais il ne se doutait pas encore du vrai motif qui la produisait.

Mourad, après un moment de silence, lui dit :

— Je t'avais pris h mon service. Je te croyais honnête. Si tu m'avais été utile, je t'aurais rendu riche. Tu n'es plus qu'un bandit. Je pourrais me venger et te punir en te livrant à la justice de ton pays. Je ne le veux pas. J'aime mieux te rendre ta liberté. Va donc ; retourne dire à ceux qui t'ont envoyé vers moi, et que je dédaigne, comment Mourad sait se garder, et pour leur prouver comment il se garde, montre-leur ta main, quand tu en auras étanché le sang !...

La Guyane délivré ne se le fit pas répéter deux fois.

L'intendant de Mourad, un .Arménien nommé Azep, le conduisit en silence jusqu'à la porte et le poussa dehors.

La Guyane était un peu étourdi par tout ce

32 LA MA.'AQLISE GABKIELLE

qui venait de lui arriver ; cela s'était passé en moins d'un quart d'heure... et l'on prétend que les Orientaux sont lents et paresseux !

Il fut obligé de s'appuyer contre, le mur, puis, quand il eut repris son sang-froid, il accourut ici me réveiller et me raconta son histoire...

— Montre ta main, lui dis-je...

Il la tendit, mais elle était rouge de sang.

Sur mon conseil, il la plongea dans une cuvette pleine d'eau oij je versai du A^n aigre de toiletta ; quand le sang ne coula plus, il l'essuya.

— Montre, maintenant ! lui dis-je de nouveau.

J'avais approché une lampe ; il étala sa main, près du globe, en pleine lumière... et il la retira aussitôt, avec un cri de rage... pendant que moimême, je l'avoue, je ressentais un petit frisson... oh ! pas de peur... de surprise !...

La griffe du coffre-fort avait tatoué sur la main de la Guyane, en énormes lignes noires, ce mot qui était comme autrefois la marque du fer rouge sur le dos des forçats :

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