‹ La Marquise GabrielleChapitre 2 sur 5 · VOLEUR · texte numérisé non relu

VOLEUR

Le marquis d'Argental, lui-même, frissonna, et, par un geste instinctif et bizarre, il regarda sa main.

— J'ai fait comme vous, dit Rouquin avec un froid sourire, j'ai regardé la mienne. Heureuse^ ment que Mourad a dédaigné d'interroger La Guyane et de lui demander pour le compte de qui il était installé dans son hôtel. La Guyane, pour éviter un voyage au bagne, eût été obligé de me nommer. La partie n'est donc pas perdue, mais Mourad sera de plus en plus sur ses gardes.

Donc, il faut nous hâter, et brusquer les choses. Demain, à cette heure-ci, il faut que Gabrielle soit en notre pouvoir. Vous m'entendez, marquis ?

— J'entends. Demain, elle sera à nous...

— Vous voulez dire à vous... Quelles sont vos relations avec le père Bertara ?

— Excellentes I Nous sommes devenus amis. Je n'ai pas tardé à parler franchement au bonhomme, et je lui ai dit que, si j'avais lié connaissance avec lui, c'est parce que j'aimais sa fille... Il a trouvé cela naturel...

— Vous me plaisez m'a-t-il dit, et puisque vous avez une petite fortune et que vous aimez Gabrielle... puisque vous me promettez de me prendre auprès de vous et de ne point me séparer d'elle quand elle sera votre femme, eh bien, c'est accordé !... seulement, je ne suis pas le seul maître, p.

— Et qui donc ?

— Mais Gabrielle 1 Elle a sa tête, voyez- vous. Vous avez beau être joli garçon, être instruit, avoir de l'argent... si cela ne lui dit pas... elle ne vous regardera pas plus que les pavés dé la rue...

— Au moins, promettez-vous de m'appuyer auprès d'elle ?

— Je vous le promets...

Pendant les premiers jours, je crus que je ne rencontrei ais pas trop de résistance chez Gabrielle.

Elle me regardait avec un sourire que je trouvais très doux... et il me semblait y voir plus de complaisance qu'on n'en témoigne d'habitude à un nouveau venu.

Du reste, je n'arrivais jamais rue d'Allemagne

sans apporter quelque cadeau dont je n'accusais pas toujours le véritable prix, dans la crainte d'effaroucher ces pauvres gens...

J'essayais ainsi d'entrer peu à peu dans leur confiance...

J'étudiais leurs goûts, leurs penchants, leurs habitudes, leurs affections.

J'ai fait avec eux et avec leurs amis des parties de campagne sur les remparts...

J'ai payé des dîners dans Jes guinguettes, le dimanche, à Suresnes, où le beau temps de ces derniers jours nous a permis d'aller deux fois...

Ils m'appellent M. Norbert et personne ne se doute que je suis marquis...

Le père Bertara est un singulier homme. Il est envahi souvent par des idées noires, qui lui font prendre tous ceux qui le fréquentent comme des ennemis lui voulant du mal...

Ce n'est pas encore la folie des persécutions, mais c'est une manie qui s'en approche.

J'ai essayé d'apprendre comment cette manie inoffensive s'était déclarée chez lui I...

Il paraît que le père Bertara, jadis contre-maître, a essayé de devenir patron... mais qu'il a été obligé de vendre, grâce à la concurrence de plusieurs rivaux qui abusèrent de sa bonne foi.

Il a gardé de cette aventure une tristesse et une timidité qui forment le fond de son caractère...

Et si je suis entré aussi vite dans son intimité, c'est que je ne lui ai pas caché que, si je devenais son gendre, je consacrerais une partie de ma fortune à l'aider à reconstituer cette situation qu'il a perdue.

Il en a été profondément touché... mais il a refusé...

— Non, Monsieur Norbert, a-t-il dit, non, je ne veux pas. Ce que vous m'offrez prouve que vous êtes un excellent cœur, mai? je suis trop vieux pour recommencer la partie, voyez-vous. Il faut' de la jeunesse pour cela, et avoir bon pied, bon œil, et la tête à soi. Moi, je suis fini, usé, îl est trop tard. Puisque vous aimez ma fille, gardez pour elle votre fortune. Elle sera plus heureuse avec vous qu'avec moi ; vous lui donnerez de l'aisance... elle vivra désormais sans besoin... qu'est-ce que je demande de plus ? rien. C'est pour elle que je travaillais... et sait-elle, au moins, que vous la recherchez, ma fille ?

« Je vous crois un peu timide !... Lui avez-vous parlé ?

— Pas encore, monsieur Bertara...

— Voulez-vous que, ce soir, nous lui en disions un mot ?

— Ce soir, puisque vous-même m'y engagez ! Le soir, nous nous trouvions seuls, en famille,

avec Gabrielle et Bertara.

Ce fut Bertara qui prit la parole. Au premier mot, Gabrielle l'arrêta :

— N'allez pas plus loin, mon père, dit-elle avec douceur. Je trouve que je suis beaucoup trop jeune pour songer au mariage... je n'en remercie pas moins M. Norbert d'avoir songé à moi !...

Elle me regardait en souriant ; j'ai l'habitude dos femmes et il me sembla que ce sourire démentait un peu ses paroles. Les lèvres disaient non ; le sourire paraissait dire : oui I... Toutes les femmes sont coquettes,., et c'est par la coquet-

terie que la plupart se perdent... je repris courage...

— Permettez-moi d'espérer, mademoiselle, que ce n'est pas votre dernier mot et que vous reviendrez sur votre décision.

Le visage de Gabrielle changea et ce fut d'une voix sèche qu'elle répondit :

' — Vous avez tort, monsieur, de ne pas prendre à la lettre ce que je viens de vous dire. Je ne veux pas me marier !

Le père Bertara se pencha à mon oreille :

— Ne la taquinez pas trop. Elle a ses nerfs. Vous n'en tirerez pas deux mots de plus. Demain, nous réussirons mieux.

— A demain, donc.

Mais le lendemain, le père Bertara me dit en hochant la tête :

— Je ne sais pas ce qu'elle a la petite. C'est comme si on lui avait monté la cervelle. Quand j'ai prononcé votre nom, elle s'est mise à pleurer, à sangloter, à crier :

— Je ne me marierai pas ! je ne veux pas me marier !

Allez donc faire entendre raison à une petite fille qui, au premier mot, vous répond par une crise de nerfs...

Et Bertara ajouta :

— Continuez votre cour... Il se fait un grand travail dans le cœur de ma fille... Pour sûr, je vois ça !... Ne la négligez pas... soyez prévenant et attentif... Puisque j'ai bonne envie que vous deveniez mon gendre... la partie est donc plus qu'à moitié gagnée 1...

Norbert d'Argental garda un moment le silence.

r.A MARQUISE OABKIELLE 37

Il pinçait les lèvres et ses sourcils étaient froncés.

Son orgueil souffrait de s'êlre heurté à cette enfant et d'avoir été battu.

Piouquin ne l'avait pas une seule fois interrompu.

— Et vous et Bertara, vous avez renouvelé cette tentative ?

— Hier, pour la dernière fois... sans plus de succès...

Rouquin eut un geste d'insouciance.

— Peu importe ! dit-il... souvenez-vous de ce que je vous ai dit... demain, cette fîHe sera à vous, de gré ou de force... et dans trois semaines, elle sera votre femme...

11 sonna.

Louffard, un petit homme à visage brun, aux cheveux noirs épais, à l'œil fuyant et sinistre, parut :

— Va chercher T.a Guyane et reviens avec lui ! Quelques minutes après, les quatre misérables

étaient réunis.

La Guyane était une sorte de colosse aux membres d'athlète, au cou énorme, aux épaules carrées. Il avait le poignet droit dans le revers de sa redingote. Son visage était blême et ses yeux, petits, ronds et gris d'acier, étincelaient.

— Et ta main ! demanda Rouquin... as-tu effacé ?

— Impossible ! dit l'homme, dont les dents grincèrent.

Il étala sa large main sur laquelle se lisait l'ignoble mot.

— Oh I je me vengerai, patience I murmurat-il.

38 LA MARQUISE CABRIELLE

— Tu te vengeras, c'est entendu, plus tard, dit Rouquin, avec un regard qui fit courber la tête du colosse... Mais auparavant, nous avons autre chose à faire.

Il alla lui-même fermer les portes, et s'asseyant :

— Maintenant, mes amis, causons sérieusement I

C'est vers la fin de mars que commence notre roman.

Un jeune homme, de vingt-deux ans environ, descend la rue Laffitte, en se promenant lentement, ayant une pile de livres sous son bras. Sa mise, très propre, est presque élégante. Son allure est fière et décidée, ses yeux gris sont spirituels, son regard franc et droit. Son teint est pâle et ses lèvres fines sont rouges et ombragées d'une coquette moustache noire, retroussée aux pointes. Sa taille, moyenne, est bien prise, mais frêle et presque délicate.

Ce jeune homme, nous l'avons vu une fois déjà, c'est celui que Gabriellc a appelé Valentin.

Vingt ans auparavant, le père et la mère de Valentin étaient morts, à quinze jours d'intervalle, de la fièvre typhoïde, et l'enfant allait être porté à l'hospice quand Bertara et sa femme l'avaient recueilli. Il avait grandi dans cette famille qui était devenue la sienne, qu'il avait aimée comme si elle avait été sa véritable famille. La mort de M""^ Bertara, qui succomba quelques jours après la naissance de Gabrielle, ne changea rien à la situation de l'enfant dans la maison. Seulement, Bertara était pauvre, et Valentin fut mis de bonne heure en apprentissage ; sept ou huit

ans après, Bertara, réalisant ses économies, s'établissait à son compte ; il ne put qu'entrevoir l'indépendance et l'aisance, car, un an après, un accident terrible faillit lui coûter la vie.

Enlevé par la courroie de transmission d'une machine, Bertara était gravement blessé à la tête. Il en guérit, cependant, mais il garda de cette blessure une faiblesse d'esprit, dont les premières conséquences amenèrent bien vite le désordre dans ses affaires.

Forcé de vendre, il redevint ouvrier comme avant, et retourna chez son ancien maître, Lelioussu. Mais il était bien changé. Craintif et taciturne, il voyait partout des ennemis I' Son intelligence, autrefois très vive, s'était pour ainsi dire, obscurcie.

Rentré chez M. Lehoussu, comme son père adoptif, Valentin, qui avait alors une quinzaine d'années, n'avait pas été longtemps sans s'attirer l'attention du maître. M. Lehoussu vit dans cet enfant une nature supérieure, une intelligence hors ligne, en même tenc.ps qu'une honnêteté, qu'une loyauté à toute épreuve.

Le maître mécanicien ne faisait rien à la légère.

Après avoir longuement et sérieusement étudié le jeune apprenti, M. Lehoussu alla trouver Bertara et lui apprit que, n'ayant lui-même ni parents ni famille, enfant du hasard et fils de .ses œuvres, il se chargeait de l'éducation et de l'instruction de Valentin.

Racheté par son maître du service militaire, les études de Valentin n'avaient pas été interrompues ; son goût l'avait porté vers les sciences, les mathématiques, la chimie, la physique ; il y avait

LA MARQUISE GABBIELLE 41

fait des progrès rapides et déjà sa jeune imagination travaillait et sollicitait l'inconnu, cherchant et trouvant des modifications dans les machines ; déjà Lehoussu recueillait, par l'application de ces premières découvertes, le fruit de sa bienfaisance et de sa bonté.

Un pareil changement de situation aurait dû avoir son contre-coup chez Bertara, et lui apporter un peu d'aisance ; mais avec une obstination maladive, le vieux bonhomme s'était constamment refusé à recevoir autre chose que son salaire, à être autre chose qu'un ouvrier. Il mettait, à refuser, une sorte d'orgueil poîntîlleux qu'on ne s'expliquait guère qu'en se rappelant qu'il avait parfois l'esprit dérangé.

Maintenant que nos lecteurs savent ce qu'était Valentin, nous allons reprendre notre récit.

Le jeune homme était arrivé aux boulevards extérieurs.

Il avisa tout à coup la charrette d'une marchande ambulante qui criait, sur un ton aigu :

— Fleurissez-vous, mesdames, fleurissez- vous I Il y avait là tout un encombrement de bouquets de violettes, de bottes de giroflées, de lilas roses et blancs, encore humides d'une dernière averse, mais qu'égayait, en cet instant, un clair rayon du soleil déjà chaud.

— Un bouquet de fleurs, mon joli garçon ? fît la marchande.

— Tout juste, dit Valentin, c'est ce que je cherchais.

Cinq minutes après, ayant une gerbe énorme sur les bras, embarrassé par ses fleurs, embarrassé par ses livres, s'arrêtant à chaque pas, quand il sentait ceux-ci et celles-là perdre l'équilibre, ainsi

chargé, l'œil brillant, le sourire aux lèvres, il enfila la longue rue d'Allemagne et grimpa au deuxième étage d'une petite maison située entre l'impasse d'Hautpoul et le pont du chemin de fer de ceinture.

Il s'arrêta devant une porte, au fond d'un couloir très sombre, et frappa doucement.

— Entre, Valentin, je t'ai reconnu, cria-t-on de l'intérieur.

Il ouvrit — difficilement, n'ayant pas la libre disposition de ses mains, — et resta planté debout, très gêné, sous le regard tout à la fois rieur et caressant d'une jolie fille blonde, aux cheveux opulents, élégante sous ses vêtements pauvres.

Elle avait d'admirables yeux, de ce bleu changeant si bizarre, tantôt pâle, tantôt presque noir, selon qu'ils reflètent une mélancolie d'âme ou d'ardentes et tumultueuses pensées. Son front blanc trahissait la pureté de son cœur, et si le coin relevé de ses lèvres fraîches et humides indiquait un peu d'ironie, — quelle fillette n'est pas moqueuse — l'ensemble de sa physionomie reflétait une bonté douce et tendre, une franchise primesautière et toute l'énergie d'une volonté tenace.

C'était Gabrielle Bertarn.

— Je savais bien que tu ferais des folies, ditelle en recevant ses fleure, et tout cela parce que c'est aujourd'hui que j'ai dix-sept ans.

Valentin, étonné, regardait autour de lui.

— Comment, dit-il, ton père n'est pas revenu de l'atelier ?

— Tu sais bien qu'il ne rentre jamais avant sept heures.

-ï- G'ejêt qu'hier il avait promis d'être ici à qua

tre heures quand tout le monde viendrait t'embrasser ; c'est étrange.

Gabrielle n'entendit pas. Elle rangeait le bouquet dans des vases bleus, sur la cheminée. Quand elle eut fini, elle revint à sa table, sur laquelle s'étalaient en désordre des fleurs artificielles de toute espèce : Gabrielle était fleuriste.

Valentin s'assit sur un tabouret auprès d'elle, regarda un moment ses petites mains habiles et légères, puis :

— Et ma récompense, Gabrielle, tu n'y penses pas ?

Elle se mit à rire et tendit la joue, gentiment :

— Tiens, dit-elle, prends-la, puisque tu ne fais pas crédit.

Il appuya un baiser timide sur la figure rougissante de la jolie fille. Jl avait pâli un peu.

— Oh ! comme je t'aime ! dit- il... Comme je voudrais que tu aies deux ou trois ans de plus pour que ton père nous marie I

— Patience, Valentin, je vieillirai, va 1

— Pas assez vite. Je t'aime tant I Je ne pense qu'à toi.

Elle l'écoutait, la tête baissée.

Elle posa sur la table ses fils, la soie et le satin de toutes couleurs, et demeura pensive.

— Vois-tu, disait Valentin, je suis heureux que tu sois seule aujourd'hui. Quand il y a du monde auprès de nous, nous n'osons rien nous dire, parce que nos amis me plaisantent, sous prétexte que tu es trop jeune pour m'aimer vraiment... alors, nous-mêmes, nous rions, comme les autres... et pourtant, je t'assure que j'ai envie de chercher querelle à tous ceux, dans la rue, qui te regardent trop en face... tiens, il y en a un sur-

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tout que je déteste... ce Norbert, qui a demandé ta main... Ah I si je savais seulement que tu l'aimes !...

Sur tous ses traits, dans la flarnme de ses yeux, il y avait une étrange colère.

— Sois tranquille, dit-eJle avec calme, je ne l'aime pas... mon père m'a fait part de ses propositions. J'ai refusé...

— Et tu ne l'aimeras jamais P Et tu refuseras toujours ?

— Je te le jure !

Il y eut un léger silence entre eux. Ils souriaient de nouveau en se regardant bien franchement dans les yeux.

A ce moment la pendule de marbre noir sonna cinq heures et demie.

Un pas lourd se fit entendre dans l'escalier, se rapprochant.

— C'est Bertara ? dit le jeune homme.

— Non. Je ne reconnais pas sa marche. Mais pourquoi sembles-tu inquiet ?

Il n'eut pas le temps de répondre.

Un commissionnaire entra : il avait, lui aussi, entre les bras, une gerbe de fleurs.

— Mam'zelle Gabrielle Bertara ? demanda-t-il.

— C'est moi.

— Ces fleurs sont pour vous... et voici une carte de visite.

Le commissionnaire sortit.

Elle s'était emparée vivement de la carte ; elle y jeta un coup d'œil rapide et fit un geste instinctif pour la dérober à Valentin qui se penchait :

— J'ai lu, dit-il avec effort... c'est de Norbert... Oh ! ne la cache pas, c'est inutile 1

— Comme tu vois, j'ai eu beau le repousser, il ne se décourage pas...

— Gabrielle, fit Valentin, les yeux troublés, — comme s'il avait eu peur de ce qu'il allait dire, — es-tu bien certaine de ne lui avoir point donné, par quelque coquetterie, le droit de conserver une dernière espérance ?

Gabrielle resta interdite.

11 y avait dans son regard à la fois une douloureuse expression de reproche, et de la fierté blessée.

— Ainsi, dit-elle, tu n'as pas confiance en moi?

— Oh I si, si, je t'assure I mais cet homme est riche... il est assez jeune pour *être ton mari... et je suis jaloux, jaloux, jaloux !

Elle réfléchit une seconde, puis, ayant pris son parti :

— Tu as raison, dit-elle, il faut que nous causions. Mais d'abord, attends !...

Elle déchira en morceaux la carte qui portait le nom de Norbert, alla ouvrir une petite fenêtre qui donnait sur une étroite cour obscure, long boyau humide, et lança par la fenêtre les fleurs apportées par le commissionnaire.

Après quoi, revenant à Valentin :

— Viens t'asseoir près de moi, dit-elle.

— Je te demande pardon si je te fais parfois des scènes de jalousie, Gabrielle... c'est plus fort que ma volonté... tu es tout pour moi, vois-tu?... est-ce que nous n'avons pas été élevés ensemble ?... moi, sans parents... toi, pauvre, c'est vrai, mais qui as du moins connu ton père et ta mère ? Est-ce que, grâce au père Bertara qui m'a recueilli auprès de ma mère expirante, je n'ai pas été habitué à te considérer comme ma sœur ?... jusqu'au

jour OÙ je me suis aperçu que je t'aimais autrement ?... et si tu te mettais, Gabrielle, à en aimer un autre, vois quel mal cela me ferait...

— ^- Et toi, ne sais-tu pas, aussi bien que moi, tout ce que je pense ? Est-ce que je t'ai menti jamais ?... Pourquoi te met5-tu dans la tête que je ne t'aime plus P... Peux-tu citer un fait qui le prouve .^...

— Non, je ne pourrais pas, dit Valentin embarrassé.

— Avons-nous eu des querelles ensemble ?... Des querelles sérieuses, même quand nous étions tout petits ?

— Jamais, Gabrielle, jamais I

— Ce Norbert qui t'ennuie, — et qui m'ennuie davantage, — m'as-tu jamais vu lui parler en secret, en me cachant P

— Jamais, Gabrielle, jamais I

— Est-ce que je parais seulement troublée, quand il est là ?

— Non, non.

— En un mot, as-tu des reproches à me faire ?

— Aucun, Gabrielle, aucun I

— Sache donc, une fois pour toutes, que moi aussi, je t'aime, autant que tu peux m'aimer I

— Bien vrai ? Répète-le moi encore. J'ai besoin de te l'entendre dire. J'ai eu si peur, tous ces temps-ci, depuis que cet homme vient à la maison... je me suis figuré, je ne sais pourquoi, que tu n'étais pas insensible à ses hommages, et comme j'ai vu qu'il plaît à ton père, j'ai cru que tout était fini... Dis-moi encore que tu ne l'aimes pas, que tu n'as jamais pensé qu'il pourrait être ton mari... dis-le moi, Gabrielle ! I !

— Ecoute, ami, dit-elle très grave, — et son

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front blanc était plissé d'une ride, — si tu me poses encore la même question, que je considère comme une injure, si je m'aperçois que tu as conservé le moindre doute, que tu me soupçonnes, enfin, eh bien, je te le jure, Valentin, malgré tout le mal que cela me fera, je ne te reverrai jamais plus.

Il détourna les yeux en baissant la tête.

Il resta silencieux pendant quelques instants.

Elle le regarda avec plus d'attention. Des soubresauts, des frissons, lui passaient dans les épaules ^ Comme elle ne voyait pas son visage, elle le fit tourner brusquement.

Il était très rouge et des larmes brillaient dans ses yeux.

— Mon Dieu, Valentin, qu'est-ce que tu as ? dit-elle attendrie.

Et, sans attendre sa réponse, elle lui jeta les bras autour du cou et l'embrassa à pleines lèvres. C'était la sœur, cette fois, qui em.brassait.

— Vois-tu, dit Valentin, je ne sais pas s'il pourrait m'arriver un plus grand malheur que celui d'être oublié par toi. Ton père mourrait, M. Lehoussu, mon bienfaiteur, à qui je dois d'être devenu ce que je suis, mourrait aussi, certes, j'en aurais bien du chagrin, mais ce ne serait pas comparable à ce que j'éprouverais si tu venais à m'être infidèle. Je t'aime depuis si longtemps I Il me semble que je t'ai toujours aimée et que j'ai toujours été jaloux, même tout petit ! j'ai si bien mis ma vie en toi I Est-ce que je pense à autre chose qu'à mon travail et à toi ? Je vis entre toi et mes livres. Et c'est tout. Voilà toute ma. vie. Et je suis si heureux de t'aimer, si fier d'être aimé ^ue je suis bien pardonnable si je tremble rien

qu'à la pensée que mon bonheur pourrait finir I

— Je t'aime, dit-elle avec une tendresse infinie. Je ne veux pas que tu en doutes. Je t€ jure que je n'aimerai jamais que toi... et je veux que tu me jures aussi de me croire, quoi qu'il puisse arriver, quoi qu'on puisse te dire...

Il répondit vivement :

— Je te le jure î... mais comme tu me dis cela I... que crains-tu donc ?

Elle hésita, puis très bas, redoutant d*être entendue :

— Ce Norbert jette souvent sur moi des regards singuliers... veux-tu tout savoir ?... eh bien, il m'épouvante 1

Une expression de mâle audace, dédaigneuse et résolue, se peignit sur le fin visage de Valentin.

— Moi, je ne le redoute pas, dit-il... je te protégerai, Gabrielle, et qu'as-tu à craindre ? N'as-tu pas, avec moi, deux autres protecteurs... qui t'aiment et qui m'aiment, deux braves garçons, deux braves cœurs P

— Tu parles de Trompe-l'Œil et de M. Trutat ? dit-elle en souriant...

— De Trompe-l'Œil l'escamoteur... et d'Auguste Trutat, le clown du cirque Franconi... honnêtes et braves, autant qu'ils sont adroits et forts... ton père m'a dit bien souvent qu'après son terrible accident, alors qu'il est resté près d'une année dans son lit, c'est grâce à Auguste et à Trompel'Œil, que tous deux nous ne sommes pas morts de faim.

— Oui, je croi? comme toi, que si jamais j'avais besoin d'eux, il me suffirait de les faire appeler... ils viendraient tout de suite...

— Et ils te suivraient au bout du monde, Gabrielle.

A ce moment, ils se turent et penchèrent la tête pour écouter. On entendait un bruit de voix dans l'escalier. Les voix se rapprochaient. On frappa à la porte.

— Justement, ce sont eux, Valentin. Ils n'avaient garde d'oublier que c'est aujourd'hui jour de fête.

Gabrielle s'empressa d'aller ouvrir.

Deux hommes entrèrent... l'un mince, maigre, anguleux, la peau sur les os, mais l'œil vif et malicieux, l'allure souple et délicate, un sourire sur les lèvres...

C'était Trompe-l'OEil.

L'autre, large d'épaules, la face bonhomme -et carrée, les yeux à fleur de tête... un air d'honnêteté et de bonté... de vigueur calme, sûre d'ellemême et sans forfanterie...

C'était M. Trutat, le clown Auguste du cirque...

Trompe-l'OEil s'avança vers Gabrielle et lui tendit sa main vide au bout de laquelle apparut soudainement un petit bouquet de violettes, — qu'elle reçut en remerciant, — puis un autre, sorti d'on ne sait où, puis un autre, puis un autre... enfin, une dizaine qu'elle prit en riant des mains de l'escamoteur, lequel demanda :

— Aurai-je la permission de vous embrasser ?

— Volontiers, puisque c'est jour de gaîté. Ensuite, ce fut le tour d'Auguste.

Gravement, sans quitter son air bonasse, il

exécuta par-dessus l'épaule de Trompe-l'Œil un saut vertigineux et retomba un genou en terre, devant Gabrielle. "*

Il lui tendit un pot de jacinthe.

50 LA MARQUKE GABRIELLE

— Voilà, dit-il, tout à votre servioe, Mam'zelle Gabrielle, si jamais vous avez besoin d'un bon poignet pour vous défendre.

— Et tu as peur avec de pareils amis ? fit Valentin à l'oreille de la jolie fille, regarde-les donc, un peu !...

— Tu as raison, dit-elle...

— Crois-tu que si Norbert jamais te voulait du mal, à nous trois, nous ne pourrions pas l'en empêcher ?

Elle ne répondit pas.

Cette pensée l'avait rendue triste tout à coup, comme si elle avait eu la prescience de l'avenir.

— Oii donc est Bertara ? interrogea Auguste.

— Pas encore revenu de l'atelier.

— Et il est sept heures ! et c'est à quatre heures qu'il avait promis d'être là !...

— Je vais aller à sa rencontre, dit Valentin.

— C'est cela, fit Gabrielle. Pendant ce tempslà, j'irai acheter des gourmandises. Vous dînerez ici, n'est-ce pas P et puisque c'est ma fête, il est juste qu'on se réjouisse...

Valentin sortit pour aller chercher Bertara chez Lehoussu, près de la porte de Pantin.

Il y avait à peine cinq minutes qu'il était parti, qu'un autre personnage fit son apparition chez Gabrielle, qui eut un mouvement de répulsion en le voyant.

C'était Norbert d'Argental.

Trompe-I'Œil et Auguste le saluèrent poliment.

Il s'avança vers la jeune fille et lui tendit la main.

— Vous avez reçu mes fleura ?... sachant que

c'était aujourd'hui votre fête, je n'ai pas voulu laisser passer un pareil jour...

Et il regardait de tous les côtés, pour découvrir son bouquet.

— Ne cherchez pas, dit Gabrielle d'une voix brève, très émue, ne cherchez pas !... Vos assiduités, monsieur, tout en me flattant beaucoup, ne me conviennent guère... Je ne vous ai pas déguisé ma pensée du premier jour où vous vous êtes déclaré !.,. Vous ne déplaisez pas à mon père, c'est vrai... mais... j'aime Valentin !

— Un enfant, fit-il avec mépris, Trompe-l'OEil et Auguste, qui écoutaient, eurent un geste de colère.

— Soit, dit-elle... un enfant... mais je l'aime... quand votre cadeau est arrivé, Valentin m'a fait une scène de jalousie... et, pour lui prouver combien peu je tenais à vos fleurs, je les ai jetées là, — par cette fenêtre, — où vous les ramasserez si le cœur vous en dit...

Norbert pâlit, se mordit les lèvres, et il eut dans le regard un fugitif éclair...

Cependant, il se contint, et ce fut d'une voix presque calme, ce fut presque avec un sourire, qu'il répondit :

— Avouez, mademoiselle Gabrielle, que vous êtes injuste à mon égard. Qu'ai-je fait pour être accueilli de la sorte et pour m'attirer une pareille insulte ? Je vous aime et je ne m'en suis point caché à votre père. Est-ce un crime que de vous aimer ? Est-ce donc un crime surtout que de prétendre à votre main P Je respecte beaucoup l'amitié qui vous lie à Valentin, mais je persiste à ne voir là qu'une amitié toute fraternelle, et à croire que vous vous trompez sur l'état de votre cœur...

La douceur apparente de ces paroles, — que démentait si bien le regard, — fit plus sur la colère de la jeune fille que des menaces ou des reproches violents.

Elle comprit qu'en obéissant à ses pressentiments, à l'instinct mystérieux qui l'éloignait de cet homme et le lui faisait considérer comme un ennemi duquel elle avait tout à craindre, elle avait eu tort, puisque rien ne motivait ses appréhensions.

La tranquillité de Norbert lui donnait sur elle une supériorité ; elle le sentit.

S'il avait de mauvais desseins, ce n'était pas en le bravant qu'elle y échapperait ; c'était bien plutôt en dissimulant.

— Du reste, disait le marquis en continuant de sourire, si je vous fais horreur à ce point, il ne sera plus question de rien entre nous, mademoiselle Gabrielle. Je vous promets de ne plus faire aucune allusion au sentiment que vous m'avez inspiré. Je renonce à me faire aimer de vous, — et ce n'est pas sans un serrement de cœur, croyez-le. Permettez-moi seulement d'attendre le retour de M. Bertara, — qui m'avait accueilli mieux que vous, — et auquel je dois annoncer ma résolution...

— Vrai, vous ferez cela ? — dit-elle avec élan, — soulagée tout à coup.

— Bien plus, comme votre vue raviverait ma blessure, et comme je tiens à votre estime, je partirai, Gabrielle, afin que vous ne me revoyiez plus... J'ai des affaires importantes qui m'appellent en Algérie et qui m'y retiendront longtemps... deux ans, trois ans, peut-être... dans deux jours, je serai à Marseille, le temps de pré-

parer mes malles, — dans cinq jours, chère et cruelle enfant, j'aurais mis la mer entre vous et moi...

Gabrielle l'écoutait interdite.

Ainsi, elle s'était lourdement trompée ? C'était un brave garçon que ce Norbert ? Honnête et incapable de mal faire ? et, parce qu'il l'aimait, elle l'avait blessé mortellement ?

Tous ses soupçons s'évanouissaient.

Le marquis se laissa tomber sur une chaise, et les deux coudes sur la table, le visage dans les mains, parut si accablé que la pauvre enfant eut compassion de lui.

— Monsieur Norbert, je n'ai pas été bonne... j'ai eu tort... je vous demande pardon, dit-elle.

Il secoua la tête à plusieurs reprises et d'une voix étouffée :

— Je vous pardonne, Gabrielle... je vous pardonne I

Ses yeux étaient rouges.

On eût dit que l'orgueil seul l'empêchait de pleurer, retenait sa douleur.

Pendant cet incident bizarre, Trompe-l'QEil et Auguste s'étaient tenus silencieux dans un coin, assez embarrassés de leur personne...

Trompe-l'Œil jugea qu'il était temps de faire une diversion.

— Pardon, excuses, dit-il, puisque vous voilà réconciliés, m'est avis qu'il ne faut pas oublier le superflu... j'ai entendu dire tout à l'heure à Mademoiselle Gabrielle qu'elle voulait faire emplette de gourmandises, à cause de sa fête ?... Comme nous sommes du dîner, Auguste et moi, nous avons intérêt à ce qu'on n'escamote pas ce festin de Balthazar...

54 LA M.VRQUISE GABRIELLE

— Je n'y pensais plus, dit Gabrielle... M. Norbert, s'il est bien vrai que vous ne me gardez pas rancune, donnez-moi une bonne poignée de main, et consentez à partager notre repas... si vous tenez à mon amitié, comme vous le dites, c'est à ce prix-là que vous la gagnerez...

— Soit, mais ma figure longue nuirait à U gaîté de votre réunion de famille... je resterai pour vous obéir, et je me retirerai dès que je le jugerai opportun.

— On vous laissera libre. Alors, c'est dit ?

— Je vous attends.

— Dans un quart d'heure, je serai revenue. Monsieur Trompe-l'OEil, allons, quelques tours d'escamotage pour égayer M. Norbert... Oij est donc mon panier ?... Ah !.., j'ai de l'argent ?... Oui... je me sauve... A tout à l'heure !...

Elle sortit, se hâtant, et l'on entendit son pas léger qui s'éloignait.

Trompe-l'Œil, docilement, se mit à faire des tours de gobelets, pendant qu'Auguste visitait le logement, les jambes en l'air.

Mais Norbert ne les regardait pas. Son œil était sombre. Un peu de sueur mouillait son front.

A deux reprises, il se dirigea vers une fenêtre qui donnait sur la rue d'Allemagne, comme s'il avait eu l'envie, — difficilement réprimée, — de regarder au dehors, mais il se retint.

Un courant fiévreux agitait ses doigts et sa respiration était oppressée.

— Ca ne va pas mieux ? interrogea Trompel'OEil.'

Brusquement, se voyant observé, il redevint calme.

LA MARQUISE GAliRIELLE 55

— • Si, dit-il, c'est fini. Continuez donc. Vous êtes très adroit de vos mains et vos tours m'intéressent.

Un quart d'heure, puis une demi-heure s'écoula : Gabrielle ne revenait pas... Le marquis respira bruyamment... son visage s'éclaira... Tout à coup, l'on entendit une course précipitée dans l'escalier.

— C'est Valentin, fit Auguste.

La porte s'ouvrit avec fracas.

C'était Valentin, en effet, mais pâle, consterné, si ému, qu'il ne remarqua même pas la présence de Norbert.

Ce qu'il vit, par exemple, c'est que Gabrielle était absente.

— Oii est-elle ? demanda-t-il tout essoufflé.

— Chez l'épicier, pour le frichti de tantôt. Avez-vous oublié ?

— Il s'agit bien de la fête. Savez-vous ce qui se passe ?

— Quoi .» .fit Trompe-l'Œil... en effet, vous avez l'air tout drôle ; est-ce que le feu est chez Lehoussu ? ,

- — On ne sait pas ce qu'est devenu Bertara 1 — ^ Hein ? vous dites ?

— Je dis que Bertara n'a point paru à l'usine de toute la journée. A Pantin, on le croyait malade. On a été surpris quand on m'a vu. Il n'a rien fait dire. Ce matin, je l'ai rencontré quand il allait à l'atelier. Je l'ai accompagné un instant. Il était gai. Il parlait de souhaiter la fête à Gabrielle... Il m'a donné rendez- vous pour ce soir... Bertara travaille chez Lehoussu depuis bien longtemps. Jamais il ne s'est absenté une journée entière.. Jamais!.,, les plus vieux ouvriers

et les contremaîtres i'ont dit... jamais I

— Ça, c'était connu, fit Auguste... encore, s'il avait aimé s'amuser, on pourrait croire...

— Oui, mais ce n'était pas un paresseux.

— C'est vrai qu'il avait quelquefois comme qui dirait un grain dans la tête... sous prétexte, à ce qu'il prétendait, qu'il avait des ennemis, des gens qui lui en voulaient...

— Ah î il lui est arrivé malheur... dit Valentin, avec désespoir... et Gabrielle ? Comment allonsnous faire pour lui apprendre, quand elle reviendra ?...

Et il regarda tour à tour Trompe-l'Œil et Auguste.

Alors, il aperçut Norbert.

Celui-ci écoutait, la tête penchée, retenant sa respiration, semblant ne vouloir rien perdre de ce que disait le jeune homme.

Valentin se leva brusquement, et sans réfléchir :

— Qu'est-ce que vous faites-là, vous ?

— J'attends comme vous M. Bertara, — et. comme vous, Mademoiselle Gabrielle, — dit le marquis. Inutile d'être insolent, monsieur Valentin. Je ne veux pas me quereller avec vous...

Valentin, emporté, leva ses deux poings, et, certes, il eût infligé à cet homme un suprême outrage, si Auguste, le prenant par la taille, ne l'eût enlevé comme une plume.

— Vous êtes fou, lui dit-il à Toreille. Norbert en mangerait quatre comme vous. Laissez-le tranquille.

Cette observation n'était pas faite pour calmer Valentin, qui se débattait vigoureusement. Une réflexion du marquis Tapaisn.

LA MARQUISE (MBRIELLE 57

— Monsieur, le plus pressé, serait de savoir, — à mon avis, — ce qu'est devenu M. Bertara. Si je peux vous être utile ?

— Nous le saurons sans vous 1

— A votre aise, dit Norbert qui venait de consulter furtivement sa montre et dont le ton avait changé.

Huit heures sonnaient.

Soudain, une même pensée vint en même temps à Trompe-l'OEil et à Auguste.

Ils tressaillirent, se regardèrent, en entendant le timbre cristallin de la pendule.

Valentin vit leur trouble, comprit leur regard. . — Oii est Gabrielle ? à quelle heure est-elle partie ^ est-ce qu'elle devait être aussi longtemps ?

Ni l'un ni l'autre ne répondit...

Ils avaient peur...

Valentin se rua sur Trompe-l'OEil et le secoua de toutes ses forces.

— Parle, toi ! parle, malheureux !

— 11 y a plus d'une heure qu'elle est partie... murmura le pauvre diable... et elle devait revenir tout de suite... mais, patience... elle va rentrer, bien sûr I...

Valentin, blême, et les mains crispées dans les cheveux, envahi par un pressentiment :

— Elle ne rentrera pas, elle ne rentrera pas I

Il Y eut un moment de silence pénible.

Seul, en cette circonstance, le marquis conserva sa présence d'esprit ; Auguste et Trompe-l'Œil se regardaient avec des yeux effarés, et Yalentin, les pommettes toutes rouges ; fiévreux, semblait être pris d'une attaque nerveuse...

— Je crois vos craintes, disait Norbeii, car enfin, rien ne prouve que nous n'allons pas voir Mademoiselle Gabrielle revenir avec ses provisions et nous expliquer son retard de la façon la plus naturelle du monde.,, rien ne prouve non plus qu'un mallieur soit arrivé à M. Bertara... quel malheur ? Je vous le demande, réfléchissez un peu, monsieur.

Mais Valentin, les dents serrés, de la rage dans les yeux, regardait la porte obstinément et ne songeait pas à répondre.

— Il a raison, après tout, disait Trompe-l'OËil. Ce garçon-là nous met dans un état. Il faut attendre pour savoir.

— Attendre, oui, attendre, cria Valentin, dont les ongles entraient dans la paume des mains. Et qui sait ce qui arrive pendant que nous attendons ?

— Raisonnons, pour l'amour de Dieu 1 reprit Norbert. M. Bertara a-t-il des ennemis ?

— Des ennemis ? c'est l'homme le plus doux et le plus inoffensif de la terre... des ennemis ?... pauvre et inconnu comme lui ?... quelle bêtise... pour avoir des ennemis, il faut être riche, et puissant... et pouvoir faire le mal...

— Personne n'avait donc intérêt, à ce qu'il lui arrivât malheur ?

— Personne...

— Quant à mademoiselle Gabrielle, je ne partage pas non plus vos craintes, monsieur Valentin... Bien que je n'aie point le bonheur d'être aimé d'elle, j'ai plus de confiance que vous en son honnêteté... elle va revenir, n'en doutez pas... que diable I une fille n'est pas perdue parce qu'elle s'attarde une demi-heure chez des voisins !...

En apparence, il avait raison...

Mais chez le jeune homme nerveux à l'excès, et de plus amoureux et jaloux, les pressentiments parlaient plus haut que les raisonnements.

Il se résigna à attendre...

Le marquis restait assis.

Il roula une cigarette qu'il mit entre ses lèvres et alluma tranquillement.

Auguste et Trompe-l'OEil causaient à voix basse, debout près de la cheminée, en regardant Valentin qui, penché maintenant à la fenêtre, inspectait la rue d'Allemagne, vaguement éclairée par les becs de gaz...

On n'entendit bientôt plus que le tic tac régulier de la petite pendule de marbre noir...

Mais au fur et à mesure que le temps s'écoulait, l'inquiétude allait s'augmentant.

Trompe-l'Œil et Auguste cessèrent de causer...

Valentin regarda l'heure, puis se remit *à la fenêtre...

60 LA MABOUTSE r.ARRTET.I/R

Il était horriblement pâle...

La demie sonna, précédée par le bruit sec du ressort., les minutes passèrent., la pendule sonna neuf heures...

Valenlin vint s'écrouler sur une chaise... Il mit les poings sur ses yeux gonflés, et d'une voix étranglée :

— Il y a un malheur, je vous le dis, il y a un malheur !

Norbert fumait cigarettes sur cigarettes.

— Ma foi, dit-il, entre deux bouffées, — cela commence à me paraître surprenant, je Tavoue 1... La fîîle et le père du même coup^ îe même soir, c'est étrange I

— Gabrielle ! Gabrielle ! murmurait Valentin, comme s'il eût voulu l'appeler... oubliant le père Bertara pour ne songer qu'à celle qu'il aimait... ah î je n'y tiens plus, je veux savoir... déjà, peutêtre, nous avons trop attendu !

Un mystérieux sourire erra sur les lèvres de Norbert.

Mais personne ne îe remarqua.

Valentin, tout à l'heure accablé, semblait plus calme ; il avait recouvré son sang- froid, ses yeux gris étincelaient.

— Viens, Trompe-l'Œil... descendons... il faut que nous sachions ce qui est arrivé... Auguste, tu resteras ici... afin d'expliquer notre absence, dans le cas oii Gabrielle et son père rentreraient...

Il ne s'occupait pas de Norbert.

— Je vous fais de nouveau mes offres de service... dit celui-ci. Je serais aussi affligé que vous s'il était arrivé quelque accident à celle que nous aimons tous les deux...

Il tendît sa main ouverte, offrant son amitié.

LA MARQUISE GABRTELLE 01

Valentin eut un geste, comme pour la prendre et la serrer, mais il se retint et se détourna.

— Non, c'ent plus fort que moi... je vous hais I

Et il sortit, suivi de Trompe4'Œil.

-r- Rancunier, ce petit homme ! dit le marquis à Auguste.

— Oui, fît le clown, aussi constant dans ses amitiés que dans ses haines... Brave comme un aigle... et généreux... et un cœur d'or... Ce n'est pas pour rien, voyez-vous, que nous lui sommes dévoués et prêts à lui donner notre vie au besoin.

Norbert fronça le sourcil et resta un moment soucieux.

Puis, il haussa les épaules, et il eut un rire dédaigneux.

— Allons donc ! un enfant I j'aurais peur ? quelle folie î...

Pourquoi avait-il besoin de se rassurer, et à quelle pensée répondait-il en se murmurant ces paroles à lui-même P

Trompe-l'OÉil et Valentin étaient descendus.

L'escalier aboutissait à la boutique d'un marchand de vin.

Ce]ui"Ci était sur le seuil, fumait sa pipe en prenant l'air et en causant avec un voisin.

— M. Lestibout, dit Valentin, vous avez vu Gabrielle P

— A sept heures, oui. Elle s'en allait avec un panier... aux provisions, m'a-t-elle dit, parce que c'était sa fête...

— Elle n'est pas rentrée, par hasard ? Le marchand de vin parut très surpris...

Il n'avait pas quitté sa place depuis sept heures...

Il était certain de n'avoir pas revu la jeune

mie...

Ce qu'il pouvait affirmer aussi, c'est qu'elle allait chez le boulanger et l'épicier...

Gabrielle le lui avait dit... Même elle avait ajouté :

« Si vous avez un peu de temps, dans la soirée, Monsieur Lestibout, vous monterez boire un verre à ma santé P ;>

— Ce n'est pas de refus, que je lui ai dit, acheva le marchand de vin. Elle est rudement gentille, et il n'y a pas un locataire dans la maison qui ne se ferait mettre en quatre pour elle.

Mais Valentin n'écoutait plus.

Il n'avait retenu qu'une chose : c'est que, assurément Gabrielle n'avait point reparu.

— Courons, dit-il à Trompe-l'Œil ; Gabrielle achetait son pain chez Lingard, à la boulangerie qui fait le coin de la rue des Ardennes, et elle se fournissait à l'Epicerie Générale, rue de l'Ourcq, chez Lantaume... peut-être nous renseignera-t-on!

Ils eurent bientôt fait le trajet.

La boulangère était à son comptoir.

En deux mots, Valentin la mit au courant de ce qu'il voulait savoir.

— Je connais très bien Mademoiselle Bertara, répondit Madame Lingard, et comme je n'ai pas quitté la caisse depuis six heures du soir, — nous dînons à cinq heures, — je peux vous certifier que cette jeune fille n'est pas venue.

— C'était bien chez vous qu'elle se fournissait ?

— Très régulièrement et depuis longtemps. Ils sortirent de la boulangerie et allèrent rue des

Ardennes.

Deux garçons dînaient au fond de la boutique.

LA MABQUISE GABRIELLE 63

sur le coin d'une table ; au comptoir se tenait Madame Lantaume.

Les garçons et la patronne connaissaient Gabrielle ; ni celle-ci, ni les autres ne l'avaient vue de l'après-midi...

Valentin et Trompe-l'OEil sortirent désespérés.

Que faire ? comment savoir ? à qui s'adresser ?

Valentin répétait machinalement :

— Il y a un malheur, je le savais bien, un grand malheur.

Et il s'en allait de droite et de gauche, sur le trottoir de la rue d'Allemagne, chancelant sur les jambes, la tête ballotante, titubant comme si l'ivresse l'eût amolli.

— Hé ! hé 1 voilà un garçon qui a sa pinte !... disaient les passants, — lesquels devenaient de plus en plus rares...

Sans y penser, vaguant ainsi au hasard, ils étaient arrivés à la rue de Meaux...

Sur leur chemin, ils avaient exploré les boutiques où la jeune fille avait pu entrer, ils avaient donné son signalement, ils avaient interrogé 1 vains efforts !

Tout à coup, Valentin s'arrêta...

Venant à lui, un chiffonnier, la hotte sur le dos, la lanterne traînant à terre, fouillait les ordures... et, dans le ruisseau, il venait de ramasser, du bout de son crochet, un de ces petits paniers d'osier mou, ornés sur le côté de fleurs en laine, dont se servent les ménagères pour aller au mar^ ché 1

Ce panier, à la lueur jaune de la lanterne, Valentin le reconnut...

C'est celui que prenait Gabrielle, tous les jours.

Il se précipita sur le chiffonnier, le lui arracha... l'examina...

Il y avait un G brodé sur un des coins.

Plus de doute.

Trompe-l'Œil accourut. Sans prononcer une parole, le jeune homme lui montra sa découverte. L'autre, au premier coup d'œil, comprit.

— Tonnerre ? dit-il, que s'est-il passé P

— Yois-tu, je te l'ai dit, un malheur ! un malheur ! répétait Valentin... elle est partie, on ne la re verra pas !...

Il s'assit*sur le bord du trottoir.

Le chiffonnier, sans comprendre, continuait sa besogne nocturne.

A quelques pas de là, au coin de la rue de Meaux et de la rue d'Allemagne, se trouve une station de voitures. Deux cochers, des premiers de la hic, qui flânaient en attendant de charger, s'approchèrent, croyant à un accident.

Ils s'informèrent...

— Voilà ce que c'est, dit Trompe-l'Œil... Nous sommes à la recherche d'une jeune fille...

dont la disparition nous semble bizarre... bien qu'elle ne remonte pas à plus de trois ou quatre heures...

— Tiens, tiens, fit un cocher, comment est-elle de son espèce, votre jeune fille ?

Trompe-l'Œil donna le signalement. A peine avait-il fini que le cocher disait :

— Comme ça se trouve !... je crois bien que je vais pouvoir vous fournir quelques renseignements...

Ils se rapprochèrent, haletants, anxieux. Le cocher prit son temps, tira sa pipe et, après l'avoir

LA Marquise gah^ielle 05

secouée sur l'ongle de son pouce, la bourra mé- Ihodiquemcnt.

G'(Uait un vieux boiiliomrae, sec et maigre, à la figure rouge-brique, à l'œil bridé, clignotant et malicieux.

— Je l'ai bien vue, votre demoiselle, dit-il, s'arretant à chaque mot pour souffler dans sa pipe, elle montait la rue et je la trouvais gentille, et je me disais m.oi-même, à part moi, que je lui aurais bien fait un pas de conduite, si je n'avais pas été aussi vieux. Elle avait un panier a son bras, et elle se pressait, elle se pressait. Elle allait entrer chez l'épicier, là, à deux pas, quand deux hommes sont venus à sa rencontre. Ils l'ont abordé très poliment, le chapeau à la main. Ils s'étaient mis de chaque côté d'elle. Je me promenais sur le trottoir, en fumant Jeanne-Marie, — Jeanne-Marie, c'est ma pipe, — et j'entendis ce qu'ils disaient.

Valentin tremblait de tous ses membres, et comme une sueur froide mouillait son front, il s'essuyait de temps en temps avec son mouchoir.

— Je vous en prie, dit-il, parlez plus vite, dites tout de suite ce que vous savez...

— Voilà ! voilà I jeune homme, fit le cocher avec flegme ; les deux hommes, après avoir salué la demoiselle, lui ont demandé comme ça :

— C'est vous, n'est-ce pas, qui êtes Mam'zelle Bertara ?

— C'est moi... que me voulez-vous ?

— Nous venons de chez vous, mam'zelle...

— De chez moi ? et pourquoi donc ?

— Parce que nous avions une mauvaise nouvelle à vous apprendre et que c'est nous qu'on a dépêchés pour ça à l'usine de Pantin.

6Ô LA MAilQUISE GABRIELLE

— Mon père ? s'écria la demoiselle.

— Justement : il s'agit de votre père...

— Il lui est arrivé malheur ?...

— Un grand malheur... il est tombé sous la roue de la machine et il a eu les deux pieds broyés...

— Grand Dieu !...

— Une hémorragie s'en est suivie... en craint pour sa vie... on l'a couché là-bas... le médecin a défendu le transport... alors on nous a donné votre, adresse, en nous disant : « Courez vite prévenir Mademoiselle Gabrielle et ramenez-là en voiture auprès de son père !... » Nous sommes partis sans perdre une minute. Chez vous, on nous a appris, dans la maison, que vou3 veniez de sortir et nous nous sommes mis à votre recherche. Heureusement, nous vous connaissions un peu, vous ayant rencontré une fois avec votre père I...

L^ cocher alluma sa pipe avec soin, lentement.

— La pauvre petite était défaillante. Un des hommes fut obligé de la soutenir. Et il la conduisit ainsi jusqu'à un fiacre qui les attendait, à deux pas de la station. Etait-ce un fiacre ? je ne le crois pas. Je n'ai pas vu de numéro. Il est vrai que je n'y ai pas prêté grande attention. Par exemple, le cheval était bon. Il a filé d'un grand trot allongé et, en une seconde, il avait disparu.

— Dans quelle direction ? demanda Valentin.

— Parbleu, sur Pantin, descendant la rue d'Allemagne. En montant, la petite a laissé tomber son panier. Personne n'a songé à le ramasser. Moi-même, je ne l'ai pas vu, et il a fallu votre arrivée et surtout le désespoir de ce jeune homme, — et il désignait le malheureux Valentin, — pour éveiller mon attention.

LA MALQ'ulSE (iAIil'îEfJ.E 0/

Valenliiî avait retrouvé un peu de sang-froid. Le récit du cocher lui rendait au moins un peu d'espérance. Il demanda :

— Et il y a longtemps que tout cela s'est passé ?

— Plus de Irois heures... personne ne charge, à la station. Je ne sais pas ce qu'ont les bourgeois du quartier... Tous en omnibus, à quinze francs le cent.

Après cette bourrade, le vieux s'en alla remonter sur son siège.

Valentin et Trompe-l'Œil n'avaient pas d'argent ; ils ne pouvaient songer à prendre une voiture ; mais ils avaient de bonnes jambes et se mirent, en courant, à redescendre lu rue d'Allemagne.

Quand ils passèrent devant la m.aîson du père Bertara, Trompe-l'OEil dit :

— Si nous aUions voir ?... Auguste viendrait avec nous...

Une seconde après, ils frappaient à la porte.

Auguste vînt ouvrir. Il était seul. Norbert était parti.

Auguste ne savait rien. Il était demeuré tout le temps à son poste et n'avait vu personne. Ils allaient repartir tous les trois dans l'intention de se rendre à Pantin, quand deux hommes entrèrent brusquement, sans frapper.

— Mademoiselle Bertara, demanda l'un, c'est bien ici ?

— C'est ici, mais elle est absente.

— Nous nous en doutons un peu ; car nous l'avons vue en voiture, entre deux individus qui ne la lâcheront pas de sitôt, c'est certain...

— Que voulez- vous dire ?...

— Et qu'elle est enlevée, parbleu !...

nS LA MARQUISE GABRIELLE

— Enlevée I dit Valentin, avec un cri de rage et de désespoir... je le savais bien... je l'ai dit I... nous ne la reverrons pas !...

Ceux qui venaient d'entrer répondaient aux noms de Siméon et de Chilpéric.

Petits, râblés, les épaules larges, la figure intelligente et audacieuse, ils avaient entre eux un certain air de ressemblance, ce qui faisait croire souvent qu'ils étaient frères, bien qu'ils ne fussent pas parents.

Ils étaient, depuis quelques jours, au service de Mourad qui ne s'était confié à eux, cette f©is, qu'après renseignements pris et était sûr de pouvoir compter sur leur probité.

Mourad ne leur avait pas laissé ignorer l'aventure de La Guyane ; il leur avait raconté également quelle délicate et difficile mission il était chargé de remplir à Paris, et leur avait conseillé de filer l'ancien forçat afin d'apprendre quels étaient ses projets et qui l'employait.

Siméon et Chilpéric avaient appartenu à la préfecture, qu'ils avaient quittée à la suite d'un malentendu avec le chef de la Sûreté : celui-ci avait fait quelques démarches pour les reprendre, mais les deux hommes, dont la fierté avait été blessée, se montrèrent intraitables ; anciens soldats et compagnons d'armes, ils vivaient en frères, sur les revenus d'un petit héritage fait par l'un d'eux.

Ils connaissaient La Guyane, ses habitudes, son repaire.

Ils le découvrirent donc aisément et ne l'abandonnèrent plus, se réglant sur lui et copiant son existence.

Ce soir-là, ils avaient vu Louffard et La Guyane monter dans une voiture sans numéro qui était

venue les prendre à ia porte d'une maUon de la rue Lafayette.

Siméon et Chilpéric, courant derrière, avaient réussi à la suivre jusqu'au moment oii ils purent eux-mêmes, arrêter un fiacre. Siméon monta près du cocher,

La voiture de La Guyane n'alla pa^ jusqu'au passage d'Hautpoul. La Guyane et son compagnon en descendirent et rôdèrent aux alentours de la maison habitée par Bertara.

Siméon et Chilpéric s'attablèrent chez un marchand de vin et demandèrent un litre qu'ils burent consciencieusement.

Ils commençaient à s'impatienter quand Gabrielle sortit.

Ils n'eussent pas fait attention à elle s'ils n'avaient vu La Guyane et Louffard la suivre en remontant la rue.

— Ils sont là pour cette fillette, dit Chilpéric, attention !

Ils payèrent et efnboîtèrent le pas aux deux bandits.

Leur fiacre marchait derrière eux, frôlant le trottoir, mais ils étaient obligés de garder un certain intervalle, car La Guyane et Louffard les avaient remarqués, les avaient même laissé passer et ne les perdaient pas de vue.

— Ils nous soupçonnent 1 fit Siméon, à voix basse.

A la hauteur de la rue de Meaux, ils virent La Guyane accoster Gabrielie, celle-ci chanceler, comme sous le coup d'une émotion foudroyante ; ils virent Louffard soulever la jeune fille et la jeter presque en voiture et celle-ci disparaître, en descendant devant eux avec la rapidité d'un éclair.

70 T.\ MAROT.-isr: ckhvaelle

— Yeiià de la besogne habilement fcate I fil

Chilpéiic.

— Nous n'aurions pas mieux travaillé.

Déjà, ils avaient rejoint leur fiacre, et Siméon guidait le cocher, lui montrant au loin, dans la rue déserte^ la voiture des bandits, éclairée de temps en temps par les becs de gaz et filant comme le vent...

— Je ne la rattraperai jamais, dit le cocher. Ils ont un cheval vigoureux ; le mien e^t sur pied depuis douze heures 1

— Tonnerre ! il le faut, pourtant !

— Impossible 1 il butte à chaque pas... j'ai beau casser mon fouet sur son échine, il ne dépassera pas la barrière.

Aucun fiacre ne passait dans la rue.

Et puis, descendre et remonter, c'eût été perdre un temps précieux.

Cependant, à la barrière, ih purent regagner un peu de terrain ; la voiture de La Guyane venait de s'arrêter ; une main sortit de la portière et fit signe à un soldat qui rentrait à la caserne en flânant, la retraite n'étant pas sonnée.

Le soldat s'approcha.

On parlementa pendant une seconde avec lui, de l'intérieur.

Puis le soldat prit une lettre qu'en lui tendait, et, au lieu de continuer vers la caserne par le chemin de ronde qui longe les remparts, revint sur ses pas et remonta la rue.

Siméon avait vu le manège.

— Fouette... fouette !... mon vieux... je te le paierai, ton cheval, si tu le crèves I

Le cheval buta, s'abattit et poussa un hennisse-

LA MARQUISE GA 'UELLE Tl

ment de douleur ; il avait les deux jambes de devant cassées.

— Eh bien, payez-le, c'est le cas I fît le cocher, très rouge.

Siméon sauta du siège , mais la voiture qui emportait La Guyane, Louffard et la jeune fille avait disparu dans ia nuit... Siméon, sans dire un mot, s'élança dans la direction qu'il avait vue prendre au soldat et le rejoignit.

— Pardon, dit-il, on vous a remis une lettre... tout à l'heure ?

— Oui, avec prière de la porter à son adresse.

— Et combien, pour la commission ?

— Cent sous I

— Voici vingt francs ! donnez la lettre. Je me charge de la course.

Le militaire se mit à rire.

— Ma foi, dit-il, ce n'est pas de refus. Je n'ai point de scrupules. La voici ! au moins vous me promettez de faire la commission p

— Tout de suite, vous pouvez m'accompagner, si le cœur vous en dit.

Mais le soldat était déjà parti.

Siméon rejoignit Chilpéric, qui avait généreusement payé le cheval au cocher, puis tous deux coururent à l'adresse indiquée.

— La lettre P vous avez la lettre ? demanda Valentin.

— C'est à Monsieur Bertara qu'elle est destinée, observa Siméon.

— Le père Bertara P est-ce qu'on sait oii il est ?

— Peut-être bien qu'on l'aura enlevé comme sa fille !... son accident, ces deux pieds broyés, c'était une frime pour attirer Gabrielle en voiture... donnez, vous dis-jc...

i-i' LA MA". O LISE GAÎJIUELLE

Siméon obéit, Vaîentin lut la suscripti^n et pâlit.

— C'est récriture de Gabrielle, qu'est-ce que cela signifie ?

Il décacheta et d'un trait parcourut la lettre. Elle était courte, du reste, et ne contenait que ces quelques mots :

« Mon cher père, je te supplie de me pardonner le mal que je vais te faire, mais c'est plus fort que moi et il ne m'est plus possible de raisonner. J'aime... J'appartiens à un autre... Il veut que je le suivre... et je pars avec lui I... Oh ! pardonnemoi de t'abandonner...toi que j'aime bien aussi... tout me dit que je te retrouverai bientôt et que nous serons heureux ensemble. Quelque chose me dit, encore, que je suis destinée peut-être à réaliser un de tes rêves, celui d'avoir une vieillesse calme, passée dans l'aisance, avec la certitude que désormais rien ne manque plus à ta fille de ce qui était nécessaire à son bonheur. »

Vaîentin passa la main sur son front.

— C'est drôle, dit-il. je ne reconnais plus là Gabrielle... jamais je ne l'ai entendue faire des plirases comme cela... elle n'a pas écrit cette lettre... on a imité son écriture, voilà tout.... Parbleu !... réfléchissez, vous autres... d'abord, Gabrielle n'avait point d'am.ant... c'est une calomnie infâme... et si je tenais celui qui en, a eu l'idée !... Gabrielle m'aime, j'en suis sûr, elle me le disait encore tout à l'heure, et rien ne lui était plus facile de me donner mon congé, si je l'ennuyais... Puis, ce qui le prouve, c'est le piège qu'on lui a tendu... On a deviné juste, en pensant qu'elle ne raisonnerait pas et qu'elle n'hésiterait pas à s'en aller avec le premier venu à la nouvelle d'un

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