‹ La Marquise GabrielleChapitre 4 sur 5 · XII · texte numérisé non relu

XII

Le château de Bois-Tordu est perdu en pleine forêt de Montreuillon, à près de deux lieues du gros bourg de Corbigny ; c'est la forêt tout autour, avec ses mystères et ses menaces ; la forêt, par conséquent, la solitude.

Depuis le jour oii commence notre récit, — depuis le jour où l'on avait vendu, morceau par morceau, tout ce qui restait de la fortune du marquis d'Argental, Rouquin, en prévision des événements qui allaient s'y passer, avait fait restaurer Bois-Tordu.

Ce n'était plus le castcl en ruines, par les ouvertures duquel sifflaient sinistremcnt les rafales d'hiver ; ce n'était plus ce nid de chouettes et d'orfraies hululant autour des clochetons délabrés, dans la nuit sombre ; Bois-Tordu était réparé, il avait, au dehors, un air de fête qui faisait plaisir à l'œil, et au dedans. Rouquin et Norbert y avaient réuni les meubles les plus confortables, rassemblés là un peu hâtivement. Ce n'était pas encore le luxe, rêvé par le marquis ; ce n'était, dans sa pensée, qu'une sorte d'installation provisoire destinée seulement à rendre pour Gabrielie le château habitable.

Une voiture était venue chercher Norbert a la gare de Corbigny.

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La matinée était fraîche, mais splendîde ; le soleil, tout d'abord noyé dans un réseau de vapeurs blanches, brillait au-dessus des grands arbres dont les cimes, à l'horizon, semblaient le rejoindre et le toucher.

La route que suivait la voiture était pittoresque et rude, tour à tour plongeant dans les combes de la forêt, pour remonter ensuite en haut de crêtes qu'elle traversait entre des bordures de rocs de granit qu'on eût dit éboulés après quelque formidable tremblement de terre.

Les feuilles et les branches grêles des arbres frissonnaient, agitées par la brise matinale, et c'était le seul bruit que l'on entendît, avec le roulement sourd des roues dans les ornières.

Gabriellc eut la sensation de cette solitude complète.

Tant qu'elle était restée à Paris, tant qu'elle n'avait pas quitté le coupé ou cependant, elle était à la merci de Norbert, elle avait conservé une vague espérance.

Dans la foule qu'elle traversait, où elle vivait, ne pouvait-il se trouver un sauveur P

Qui viendrait la chercher en ce désert d'arbres, tout plein de chemins inconnus que fréquentaient seuls les sangliers, les cerfs et les loups P

Personne !...

La voiture où Gabrielle se trouvait avec Norbert, avait quitté la grande route depuis longtemps, pour prendre les chemins de traverse et ceux-ci, parfois, se resserraient à un tel point que les chênes, penchés par-dessus, interceptaient la lumière.

Alors Gabrielle sentit sa frayeur augmenter.

Elle priait mentalement, presque sans y penser.

Norbert ne lui adressait pas la parole ; dans la forêt pourtant, comme il la sentait frissonner, il dit :

— Auriez-vous froid ?

Elle grelottait et ses dents claquaient, mais c'était de peur.

Il l'entoura d'épaisses couvertures, jeta une fourrure sur ses épaules et redevint silencieux et immobile.

La foret semblait interminable ; tout à coup, la voiture en sortit brusquement et à la demi-obscurité succéda, sans transition, la chaude et ruisselante lumière de ce soleil de printemps ; on était arrivé.

Là-bas, en face, entouré de son jardin, se dressait le vieux château restauré ; une allée sablée conduisait de la foret jusqu'au pont-levis jeté sur un joli ruisseau, assez large et limpide, qui courait capricieusement autour du jardin ; et, en face du pont-lcvis, barrant l'allée, un chêne énorme, mal poussé, éparpillait, à deux mètres du sol, ses branches tordues dans des convulsions gigantesques.

C'était lui qui avait donné son nom au château.

Comme l'avenue montait, la voiture allait lentement ; du doigt, le marquis d'Argental, se penchant, désignait à Gabrielle un endroit du ruisseau qui semblait un massif de broussailles entremêlées e>:près les unes dans les autres, tant elles étaient inextricables ; auprès de ces broussailles, le long du ruisseau, un homme était assis, à l'ombre... tournant le dos aux arrivants.

Il avait les épaules courbées de l'homme dont la fatigue a alourdi les muscles ; il était vêtu d'une

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veste de velours marron à côtes et coiffé d'un chapeau de paille.

— Votre père... qui ne vous attend pas I fit le marquis...

— Mon pcre i dit-elle sans retenir un cri de joie, joignant les mains dans un mouvement d'extase... oubliant tout pour ne plus penser qu'au vieux Bertara...

Et se penchant elle aussi pour mieux voir :

— Mais que fait-il donc ?

— 11 pechc des truites 1...

Elle tressaillit ; c'est qu'il y avait un contraste étrange, saisissant, dans ce simple mot... Calme, conliant dans Norbert et protégé contre lui-même par sa faiblesse d'esprit qui faisait de lui un pauvre être inoffensif et doux, Bertara péchait à la ligne ; et sa fille, auprès de lui, se trouvait dans une situation si atroce que, pour y échapper, elle devait tuer son père !

Un moment Gabrielle avait cru retrouver en Bertara un soutien, un protecteur 1

Hélas 1 n'était-ce pas elle plutôt, qui devait protéger ce vieillard usé, cassé, et dont l'intelligence s'était obscurcie P

De nouveau, et plus que jamais, elle eut la sensation de son isolement...

Une sueur d'angoisse mouilla son front...

Norbert, qui lisait en elle, avait un sourire glacé...

La voiture arrivait au pont-levis ; le pêcheur leva la tête, regarda la voiture, et reconnaissant Gabrielle, lui tendit les bras.

La jeune fille s'y laissa tomber, en sanglotant, cachant sa tête effarouchée dans le sein du vieilllard

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— Mon père, oh ! mon père... murmuraitelle.

Et lui aussi pleurait, heureux de la retrouver ; de grosses larmes de bonheur coulaient en suivant les larges sillons tracé par les rides sur son visage.

— Ma pauvre enfant, te voilà î je te retrouve !... tu es sauvée... ah 1 si tu savais comme j'ai souffert et comme j'ai eu peur I que t'est-il arrivé ?

Elle ne répondit pas.

Ses sanglots parlaient pour elle.

Père et fille restaient dans les bras l'un de l'autre, s'étreignant.

Norbert intervint :

— Mademoiselle Gabrielle vous racontera tout plus tard, dit-il.

Mais Bertara se précipita vers le marquis, lui prit les mains et les porta à ses lèvres.

— Je devine ce qu'elle me dira, monsieur Norbert... vous l'avez sauvée... vous avez couru des dangers peut-être ?... Pourrai-je jamais vous prouver combien je vous suis reconnaissant 111

Gabrielle écoutait, muette, épou^ antée.

On ne l'avait pas trompée ! Bertara étaii; la dupe de Norbert.

Us rentrèrent au château. La jeune fille au bras du vieillard, se traînant à peine, si effarée par ce qu'elle voyait, qu'elle ne l'entendait plus et oubliait de lui répondre.

— Qu'est-ce que tu as donc P demanda Bertara.

— J'ai tant souffert ! dit-elle.

Norbert se pencha à son oreille :

— Souvenez-vous 1 dit-il... je serai impitoyable !... et pour que vous n'en doutiez pas, vous allez en juger par vous-même...

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Et, s'adressant à Bcitara :

— Voudriez-vous, dit-il, vous assurer que la chambre de Gabrielle est prête ?... Je vais, pendant ce temps-là, conduire Gabrielle à la salle à manger...

Le vieillard s'empressa d'obéir.

Quand il fut parti, Norbert sonna.

Deux hommes entrèrent, trapus, l'un brun, — c'était Bontemps, l'assassin de Siméon, — l'autre châtain foncé, tous deux les yeux bleu pâle, fuyants.

Ils restèrent immobile? devant le marquis.

— Papillon et Bontemps, dit Norbert d'une voix brève, de quelle mission avez-vous été chargés au château, par un homme auquel vous ne voudriez pas désobéir, même sous une menace de mort h..

— Nous sommes chargés de veiller sur Bertara 1 ^

— Et s'il fuit ?

— De le tuer !

— S'il se douto de ce que nous voulons... de ce que nous faisons ?

— De le tuer I

— S'il reçoit les révélations de sa fille ?

— De le tuer !

— Si Gabrielle cherche à s'échapper, à se sauver, à résister ?

— De l'étendre morte, d'une balle dans la tête I...

Et Papillon et Bontemps tirèrent chacun un revolver chargé.

Et Papillon demanda, avec un sourire sinistre :

— Le moment serait-il venu ? faut-il ?.,. Nous sommes prêts 1

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Il arma son revolver et tourna les yeux vers la porte...

On entendait un bruit de pas lourds, dans une chambre voisine, se rapprochant...

C'était Bertara qui revenait...

Gabrielle, blême, se sentait défaillir... n'ayant plus la force de dire une parole...

— Souvenez-vous, Gabrielle 1 dit Norbert, calme. Souvenez-vous !

Bertara entra, vint embrasser sa fille et serrer les mains de Norbert.

— Que je suis heureux I disait il. Si vous saviez combien je suis heureux !!

Bontcmps et Papillon étaient sortis, sur un signe du marquis.

— Monsieur Bertara, fit Norbert... M"* Gabrielle aura ces jours-ci tout le loisir de vous raconter quels dangers elle a courus, depuis le soir 011 elle fut enlevée rue d'Allemagne... ces dangers, en lui prouvant qu'elle pouvait s'attendre de ma part, au dévouement le plus absolu, ont infligé sur son cœur et changé la résolution qui m'a fait tant de peine autrefois...

Et lentement, scandant chacun de ses mots :

— Monsieur Bertara, j'aime toujours Gabrielle... j'ai le bonheur d'être aimé d'elle... voulez-vous toujours me donner sa main ?

Gabrielle s'était dressée, étendant machinal* ment les bras comme pour écarter un cauchemar !

Bertara allait répondre.

Norbert fit un geste qui indiquait qu'il avait encore quelque chose à dire.

— Il faut que vous sachiez tout, monsieur Bertara. Vous avez hérité de votre frère, parti en Amérique, il y a trente ou quarante ans, et qui est

allé finir ses jours à Gonstantinople où il est mort. Sa foilune est immense. Vous êtes son héritier, de par son testament. Gabrielle n'est donc plus une ouvrière pauvre ayant besoin de travailler pour vivre... Les millions de son oncle lui assurent un avenir de fêtes, de luxe, d'éblouissement... votre fortune actuelle vous donne à tous les deux le droit d'être difficiles... Ma fortune personnelle, tout en étant considérable, est loin d'égaler la vôtre, mais mon nom que vous connaissez maintenant et que je vous avais cnché autrefois pour ne pas effrayer votre modestie, est un des plus hauts noms de France... prononcez donc! je m'inclinerai devant votre décision...

Bcrtara regardait tantôt Norbert, tantôt Gabrielle... Il croyait sans doute être le jouet d'un rêve...

— Ainsi, dit-il, c'est vrai, cela? Nous héritons? Nous voilà riches ?... Et tu le savais Gabrielle ?

— Je le savais I dit la jeune fille, sourdement. Chose bizarre, cette nouvelle paraissait ne pas

produire une grande émotion sur l'esprit affaibli du vieillard...

Il hochait doucement la tête, d'un air entendu...

— Qu'est-ce que j'avais toujours dit, murmura-t-il, que je ne mourrais pas dans la misère ?... Eh bien, ça s*est réalisé I... A présent, me voilà tranquille !...

Norbert 'avait parlé de millions, mais Bertara n'y avait pas pris garde ; l'énormité de la somme ne le frappait point : le fait seul l'intéressait.

— Monsieur Norbert, dit le bonhomme, laissezmoi vous appeler toujours de ce nom, la loyauté de vos intentions ne peut être un doute pour nous. Vous aimiez ma fille avant qu'elle fût riche. Vous

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ne pouvez que l'aimer encore, depuis qu'elle n'est plus pauvre. Lorsque autrefois, vous m'avez demandé la main de Gabrielle, je l'ai laissée libre de vous choisir ou de vous repousser. Je n'ai pas changé. Ma volonté sera celle de ma fille, ma réponse sera la sienne... Réponds toi-même à M. Norbert, mon enfant I

Gabrielle se taisait, les lèvres closes par l'épouvante...

Quelle atroce situation !...

Elle était complice d'une abominable intrigue, complice d'un crime... dont el]*^ était la victime première !...

— Gabrielle, lit le marquis avec tendresse, hésiterioz-vous ?

— Parle, ma Gabrielle, disait Beriara, montrenous le fond de ton cœur î... que redoutes-tu, auprès de nous ?...

Ce qu'elle redoutait !...

' — Gabrielle, répéta Norbert, la regardant dans les yeux... répondez I

Il avait glissé sa main droite dans la poche de son pardessus, et la jeune fille, terrifiée, voyait reluire, entre les doigts du misérable, la crosse de son revolver...

Alors, elle dit d'une voix si faible, qu'ils furent obligés de se pencher, pour entendre :

— Oui, je serai votre femme !...

Et elle chancela j mais Norbert la retint, la pressa dans ses bras et sa voix murmurait à l'oreille de l'enfant :

— Il était temps I

Norbert, presque aussitôt, les quitta, ayant dea ordres à donner au château ; restés seuls, le père et la fille se considérèrent longtemps en silence ;

Bertaia, heureux de la leliouver, heureux d'être riche, souriait ; quant à Gabriolle, elle se mordait les lèvres jusqu'au sang pour ne» pas pleurer; mais cela fut inutile, elle éclata en sanglots.

— Qu'est-ce que tu as, ma pauvre enfant ? Pourquoi pleures-tu ?

Les sanglots l'étouffaient.

Effrayé, Bertara voulut sonner, mais elle se précipita pour l'en empêcher.

— Je n'ai rien, dit-elle... je pleure... mais c'est de joie !

Le vieillard la considérait d'un air soupçonneux.

— Est-ce que tu me caches quelque chose ? Est-ce que ce mariage ne te conviendrait pas ?... Alors, pourquoi consentir ?

Elle l'arrêta d'un geste. . . regardant autour d'elle.

— Taisez- vous !... Non, je ne vous cache rien ! vous vous trompez, ce mariage me convient parfaitement I

— Tu aimes le marquis ?...

— N'a-t-il pas tout ce qu'il faut pour être aimé?

— Tu l'aimes, enfin ? Réponds sans détour.

— Eh I oui, je... je l'aime 1... dit-elle en cachant son visage rougi de fièvre, humide de larmes, entre ses mains convulsées...

— Eh bien, il n'y a pas à être honteuse pour cela, dit le vieux en riant... Le beau malheur ! Il t'aime aussi et, dans quinze jours ou trois semaines, ta seras sa femme !1I... Maintenant, raconte-moi donc un peu ce qui t'est arrivé...

Alors, ce fut un nouveau supplice.

Il fallut qu'elle inventât des détails... Et vingt fois, au courant de cette histoire, elle fut sur le point de crier àson père :

— Je mens !... ne vois-tu pas que c'est horrible tout ce qu'on me force à te dire !... je mens !... rien n'est vrai, en tout cela, je mens !... Je n'aime pas Norbert... Il m'épouvante... si je consens à être sa femme, c'est qu'il y va de ta vie, ô mon pauvre père ! Je mens, et ce qu'il y a de plus odieux, en ce tri.^te rôle, c'est que chacune de mes paroles te fait chérir davantage cet homme, ce misérable 1...

Et quand elle eut fini d'inventer, de dire comment, ayant été enlevée par des infâmes qui en voulaient à sa fortune, elle avait été sauvée par Norbert au risque de sa vie :

— Aime-lc bien, mon enfant, fit Bettara... c'est une dette que tu viens de contracter envers lui... lu lui dois plus que la vie, puisque tu lui dois l'honneur.,, ne l'oubHe jamais 1

Elle prit les mains du pauvre vieux et les serra étrangement.

Ses yeux brillaient de lueurs mauvaises ; ses lèvres tremblaient, découvrant ses dents qu'on eût dit prêtes à mordre.

■ — Non, mon père, dit-elle gravement, je ne l'oublierai jamais.

Norbert ne perdit pas de temps et les préparatifs de la cérémonie commencèrent aussitôt.

Sûr de Gabrielle, sachant bien qu'il la tenait et qu'elle ne lui échapperait pas, il n'essayait même point de cacher le mariage, qui fut bientôt connu de toute la contrée.

Les bans furent publiés, à Corbigny et à Paris.

Gabrielle se sentait devenir folle, par instants, et elle en était à désirer vraiment la folie, pour échapper à cette honte... A plusieurs reprises, chez elle, il lui arriva de perdre si bien In notion

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de tout ce qui se passait, qu'en recouvrant connaissance il lui parut qu'il y avait des intervalles mal reliés en sa vie.

Trois ou quatre jours après son arrivée à Bois- Tordu, — journées qui s'étaient écoulées pour elle dans une sorte de léthargie, — le marquis la fit prier de descendre au salon.

Elle obéit, bien qu'elle se sentît si malade qu'elle avait à peine la force de se tenir debout.

Norbert n'était pas seul ; un homme était là, qui salua la jeune fille d'un profond et obséquieux salut.

— Voici M. Samuel, un couturier de Paris, qui vous apporte vos robes de noces, ma chère Gabrielle, dit Norbert. Veuillez les examiner et les essayer... M. Samuel est tout à vos ordres.

Samuel se caressa les fav^oris, examina Gabrielle d'un coup d'œil et salua derechef, l'échiné courbée en deux.

Cinq ou six robes magnifiques étaient étalées sur des chaises et des fauteuils, la robe blanche de noces, avec son long voile et sa guirlande de fleurs d'oranger ; la robe simple que devait mettre Gabrielle pour le voyage qui suivrait la cérémonie ; la robe de bal, avec ses fleurs, ses dentelles précieuses, élégante et décolletée ; la robe plus sérieuse pour les visites ; la robe pour les jours d'opéra ; la robe des jouis de réception...

Et Samuel, complaisamment, étalait, faisait valoir chacun des riches costumes à Gabrielle qui ne l'écoutait pas.

Norbert s'approcha d'elle et très bas :

— Il le faut I... dit-il.

Alors, machinalement, comme une victime qu'on mène au sacrifice, elle livra au couturier

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ses bras, ses épaules, sa taille, sans un mot, sans dire son goût, sans donner son avis.

Ce luxe de toilettes splendides n'avait pas éveillé sa coquetterie.

De temps en temps, Samuel, dont les demandes restaient sans réponse, se disait, un peu étonné de cette scène étrange :

— Voiîà une future marquise qui ne sera pas gaie 1

Il employa la journée à faire des retouches aux robes, puis, quand tout fut prêt, il repartit.

Quand Gabrielle rentra dans sa chambre, elle trouva, étalés sur un guéridon, sur sa table à ouvrage, sur son lit, partout, une profusion de diamants, de perles, de colliers, de bagues, de bracelets : émeraudes, saphirs, agates, topazes, opales, girasoles, turquoises, améthystes ; par les fenêtres ouvertes, le soleil versait ses rayons sur toutes ces richesses, et les faisait étinceler de mille feux rouges, verts, bleus, qui éblouissaient...

Gabiielle ferma les paupières, pour ne point voir, mais devant ses yeux réapparurent ces joyaux plus éblouissants encore.

Alors, un instant, elle oublia !... La femme reprit le dessus... ce papillon qui, si souvent, se laisse brûler aux lumières...

Elle eut un sourire vague d'admiration et ses doigts tremblants errèrent sur ces choses tentatrices... n'était-ce pas à elle et n'avait-elle pas le droit de les porter, puisqu'elle était riche P

Des flammes semblaient s'échapper de toutes ces pierres et se réunir au-dessus d'elle en une flamme où se retrouvait le rouge violet du rubis, le bleu pur du saphir, le veil de l'émeraude, le

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jaune des topazes, le violet de raméthyste, et les rouges noirâtre et violacé des grenats.

— Que c'est beau 1 murmura-t-elle, fascinée, que c'est beau I

Sa main frémissante plantait une aigrette de diamants dans ses blonds cheveux, puis la rejetait pour y mettre un diadème digne d'être placé sur le front d'une reine.

Et devant la glace qui renvoyait son visage :

— Comme cela me va bien I... comme je suis belle I...

Mais la glace refléta tout à coup, à côté d'elle, l'image de Norbert qui venait d'entrer sans bruit.

Elle pâlit, ramassa perles, colliers, diamants, et les lança aux pieds du marquis, avec une sorte de colère, honteuse d'un moment de faiblesse.

— Jamais vous ne me verrez ces parures I

— Qui sait ? Je le regretterais, car vous étiez ravissante !... dit-il avec un regard passionné...

— Votre présence m'est odieuse, monsieur, dit Gabrielle, et vous devriez me l'épargner.

— Il faut cependant vous habituer à me voir, puisque nous sommes appelés à vivre l'un auprès de l'autre désormais...

— Est-ce possible, mon Dieu ? dit-elle avec égarement... Non, un crime pareil ne s'accomplira pas..

Il eut un geste d'orgueil et de défi.

— Dans quinze jours, vous serez ma femme l et je vous aime, Gabrielle, tous les jours davantage, parce que tous les jours je vous trouve jolie et désirable entre toutes... Je vous aime, Gabrielle, au point d'en oublier et mes projets d'ambition, de puissance, et rnes désirs de luxe et de fortune... Personne ne pourrait vous aimer plus, puisque

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mon amour est criminel... Je n'avais jamais aimé comme je vous aime... Gabrielle, regardez-moi, vous m'affolez !

Et il s'était laissé glisser à ses genoux, humblement.

Elle ne Tavait pas cru jusqu'alors...

Elle se disait qu'il mentait.

Soudain, elle vit clair dans le cœur de cet homme !...

L'amour, peut-être, l'avait touché !...

Elle vint à lui, le regarda, droit dans les yeux, longuement, avec une persistance singulière...

S'il l'aimait, peut-être était-ce le salut !

— Ainsi,, dit-elle, vous prétendez m'aimer ?

— Et je cours un danger de mort, en vous aimant, car celui de qui je dépends et qui m'a jeté sur votre route m'a dit : « Surtout prenez garde de l'aimer... II y va de votre vie ! »

— Si vous disiez vrai, vous ne voudriez pas me rendre malheureuse !... comment vous croire, puisque vous me torturez ?

— Je vous aime, Gabrielle ; mon crime était commis quand l'amour est né ; l'amour est venu trop tard.

— Mais je ne puis vous simer, moi I

— Ne dites pas cela, Gabrielle, vous me rendriez fou... le temps effacera vos souvenirs. Vous oublierez.

— Le temps fera ma haine plus vivace en rendant mes regrets plus amers... N'ayez point d'illusions... Je n'oublierai pas !

Norbert resta un moment la tête basse... tout à coup il se releva. Il était dans une agitation extrême, il alla s'assurer que personne n'était là, près des portes, pouvant les entendre, et revint.

— Gabiielle, si je prouvais que je ne suis pas criminel que je le parais, que j'ai cédé, en

convoitant votre fortune, à un moment de folie, (Tégarement ? Si je vous disais : « Gabrielle, abandonnons tous les deux ces richesses qui sont cause de tout. Fuyons avec votre père, loin, le plus loin que nous pourrons... Oh 1 vous ne souffririez pas de la misère tant que je serai fort... Si je vous disais cela, pour vous prouver que je vous aime, oubîieriez-vous ce qui s'est passé ?...

— Si vous laissiez partir mon père, en promettant de le protéger ; si vc us me rendiez la liberté, oui, j'oublierais...

— Et vous me laisseriez vous aimer ? Vous m'aimeriez ?

Elle se recula, commue ne pouvant vaincre l'horreur qu'elle ressentait.

— Non, dit-elle, cela, jamais 1

— Songez, Gabrielle, qu'un peu de votre amour changerait ma vie 1

— J'aime... vous savez qui 1 Norbert eut un geste de colère.

— Ce Valentin, dit-il, savez-vous bien que je suis capable de le tuer ?... Un crime de plus... qu'est-ce que cela ?

— CWi 1 il se défendra... il est brave I Il haussa les épaules avec mépris.

La fenêtre était grande ouverte.

Le soleil brillait toujours, dans un ciel admirablement pur.

Le jardin était plein d'oiseaux qui gazouillaient.

Le sable cria, sous un pas lent et lourd.

C'était Bertara, qui se promenait, tournant le dos.

Norbert reprit d'une voix basse et précipitée :

— Gabrielle, vous pourriez m'empeciier de rouler dans le crime... regardez... Gabrielle... Je tiens votre vie entre mes mains et celle de votre père, comme je tiendrai un jour celle de Valentin...

Il avait tiré de sa poche le revolver qui ne le quittait pas et l'avait armé...

Bertara s'était arrêté à vingt mètres, auprès d'un massif, et cueillait une branche de lilas...

Norbert l'ajusta...

— Regardez si ma main tremble, dit-il...

Il était aussi calme que s'il se fût trouvé au tir...

Gabrielle fermait les yeux... pâle comme une morte...

Bertara repartait, continuant sa promenade.. Cinq minutes après il disparaissait, au bout de l'avenue, dans la forêt...

Une mésange à tête noire venait de se poser sur la branche même dont Bertara avait détaché une fieur... Après avoir sautillé, elle lança quelques notes qui se terminèrent par un gazouillis très doux oii l'oiseau semblait se parler à luimême...

Machinalement Gabrielle avait rouvert les yeux.

— Cet oiseau chanteur m'ennuie... dit le marquis.

Il l'ajusta une seconde et fit feu... la tête vola, écrasée...

Un instant, la mésange décapitée resta immobile sur la branche... puis les pattes se décrochèrent et elle tomba lourdement...

Il remit son revolver dans sa poche...

— Gabrielle, dit-il, réfléchirez-vous ?

— Pour sauver mon père, j'ai consenti à être votre femme... Quant à mon amour... Non... mais

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ma haine... toujours ! ma haine, tant que j'aurai une parole pofir vous le dire... un regard pour vous le faire comprendre... ma haine jusqu'à mon dernier souffle de vie I

Il soupira et fut une minute silencieux, puis :

— Vous l'aurez voulu, dit-il.

Il s'inclina devant elle et la laissa.

Il n'y eut plus aucune scène entre eux, pendant les jours qui suivirent... seulement la surveillance invisible qui s'exerçait autour de Gabrielle et de son père, jour et nuit, devint encore plus étroite, surveillance habile, où des agents rusés et experts gardaient les dehors de l'indifférence la plus complète.

Norbert déployait une activité fébrile, hâtait les préparatifs du mailagc, rassemblait une armée d'ouvriers qui installaient dans le jardin et jusque dans la forêt, des girandoles de couleur, des poteaux en haut desquels devaient flotter les oriflammes aux couleurs de la famille d'Argental.

Norbert avait décidé que, le soir de la bénédiction nuptiale, un grand bal serait donné à tout le village de Corbigny.

Le mariage à la mairie et la cérémonie religieuse devaient avoir lieu le même jour ; déjà le contrat était signé ; Rouquin, prévoyant en toute choses, avait cédé au marquis des titres de propriété qui avaient refait à Norbert une fort jolie fortune ; cela sauvait les apparences car, outre ces propriétés qui consistaient en maisons à Paris et en excellentes fermes, Norbert produisait encore, à son apport, le château restauré et le domaine de Bois-Tordu rachetés par Rouquin.

Quant à Bertara, il abandonnait purement et sipiplement à sa ûlle, par conséquent à son gen-

die, puisque le mariage avait lieu sous le régime de la communauté, tous les droits à l'héritage de son frère...

Il ne demandait qu'à vivre auprès de sa fille et de Norbert le reste de ses jours, sans stipuler même un chiffre de pension, comptant sur l'affection filliale de Gabrielle, et sur la reconnaissance du marquis.

Le mariage approchait ; quelques jours les en séparaient à peine et la situation n'avait pas changé pour Gabrielle.

Dans ce coin de forêt, elle semblait être à mille lieues de Paris.

Elle pensait à Valentin, à Mourad, — à ces deux hommes qui l'avaient troublée au point qu'elle n'osait pas encore consulter son cœur, — à Valentin dont elle connaissait la bravoure, l'esprit inventif, le dévouement, — à Mourad qui avait promis de la protéger et auquel sa grande fortune permettait de réunir une armée de serviteurs zélés.

Personne ne la sauverait donc ?

Chacune des heures de la journée renouvelait son supplice ; elle était saluée très bas et regardée avec envie par tous ceux qui l'approchaient ; Norbert n'avait point de parents ; il était le dernier rejeton de la famille d'Argental, mais dans les châteaux voisins étaient disséminés des amis qui tous, un à un, en apprenant le roman de ce mariage, — où Norbert conservait le beau rôle, — vinrent voir à Bois-Tordu la jolie fiancée.

Sous le regard menaçant du marquis, Gabrielle dut répondre à tous les sourires par un sourire, à tous les compliments, à toutes les flatteries.

Le choteau recevait des hôtes tous les jours.

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La pauvre fille vivait dans une fièvre constante qui lui brûlait le sang, la consummait peu à peu, ébranlait son cerveau.

Et Bertara, joyeux, disait de temps en temps :

— Eh bien, il me semble que tu es heureuse ? On te gâte l tous ceux qui te voient ne jurent plus que par toi I

Elle répondait :

— Oui, père, je suis bien heureuse 1

Norbert n'avait pas renouvelé ses tentatives auprès d'elle et ne lui avait plus parlé de son amour; seulement, il ne la quittait presque pas, la forçant à des promenades en voiture oii Bertara les accompagnait et qui étaient autant de triomphes pour la jeune fille, car, partout sur son passage, elle recevait, comme une reine, les marques de l'admiration la plus vive...

Pâle, silencieuse, les yeux fixés droit devant elle, Gabrielle semblait ne rien entendre et ne rien voir.

Jamais la moindre joie n'effleurait ses lèvres, dont les coins tombaient, imprimant à son visage une expression de douleur, de souffrance cachée...

De temps en temps, Bertara la considérait d'un œil soupçonneux et dans son aveuglement [)assait une inquiétude...

Mais cela ne durait pas longtemps ; sur son esprit faible influaient tous les préparatifs de la grande fête qui approchait, et ces admirations recueillies autour de Gabrielle, et la sollicitude constante dont il était l'objet de la part de Norbert et la douce vie calme qu'il menait, content d'être débarrassé des soucis de l'existence et des travaux monotones pour le pain du lendemain...

Alors, il redisait à Gabrielle la phrase qu'il

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avait toujours sur les lèvres, depuis son arrivée à Bois-Tordu, sans se douter que cette phrase était une douleur aiguë en plein cœur de sa lille :

— Eh bien, il me semble que tu es heureuse ? On te gâte...

Et elle, de sa voix grave, voilée de larmes :

— Oui, père, je suis bien heureuse !I1

La veille du mariage il fit, jusqu'à quatre ou cinq heures, une journée superbe, mais très chaude ; le soir, un orage éclata, la pluie se mit à tomber avec violence ; un vent impétueux se leva, qui chassa les niiages et fit cesser la pluie en dehors de la forêt ; mais les rafales, dans l'intérieur de ^lontreuillon, en secouant les branches, renversaient une grêle de larges gouttes restées sur les feuilles et qui étaient comme une seconde averse.

Par ce temps, propice seulement aux exploits des braconniers, la forêt de Montreuillon eût dû être déserte, et cependant, depuis une heure ou deux, cinq hommes en avaient arpenté les chemins effondrés par l'orage et étaient venus chercher un refuge dans une hutte de charbonniers située au fond d'une clairière de la Combe de l'Homme- Noir, près du carrefour du Blaireau.

Le ravin où se trouvait cette hutte était éloigné d'une lieue du château de Bois-Tordu...

Un de ces hommes était resté dans les arbres, au bout de la clairière, en sentinelle avancée, les autres étaient entrés.

Pas un mot n'était échangé entre eux.

La nuit était si obscure que, si près qu'ils fussent l'un de l'autre, ils n'auraient pu se voir.

Leurs vêtements étaient trempés ; le vent, ayant tourné au nord, était glacial.

l.A MADQTJF^^R GABRlErXE 247

Ils grelottaient.

— Brou I dit l'un... si nous allumions du feu ?

— J'y pensviis, dit un autre... Mais voilà 1 il s'agirait de trouver des allumettes qui ne soient pas mouillées...

— J'en ai... Je les avais entre cuir et chair...

— Alors, allume...

Il recueillit dans la hutte des brassées de bois mort, abandonnées par les chaibonniers.

On en fit un tas dans la cheminée en terre ; )me seconde après le bois flambait, illuminant de rouges lueurs fantastiques le visage des hommes rassemblés là.

C'étaient Mourad et Valentin, Trompe-l'Œil et Auguste.

La sentinelle restée dans les arbres, était Chilpéric.

Comment se trouvaient-ils là ?

Comment avaient-ils découvert la piste de Gabrielle et celle de Norbert ?

L'assassinat de Siméon avait fait grand bruit dans Paris et avait mis la police sur les dents ; Siméon était un faux cocher ; le vrai cocher de fiacre s'était fait connaître, mais n'avait pu que raconter qu'un matin deux hommes l'avaient accosté et lui avaient jeté dans les mains un portemonnaie plein d'or, pour avoir la libre disposition de sa voiture.

Il n'en savait pas plus.

Chilpéric apprit l'assassinat le soir même, par une note pubhée dans les journaux et reconnut Siméon à la Morgue.

Ils s'aimaient beaucoup, avaient couru ensemble bien des périls, avaient risqué leur peau plus d'une fois, quand ils étaient à la Préfecture, et plus

248 LA MABQLISE GABRIELLE

d'une fois l'un avait sauvé la vie à l'autre.

Chilpéîic ne put s'empêcher de pleurer.

— Le pauvre garçon, murmurait-il... c'est lui qui a écopé ! il avait raison de se défier de ces sergents de ville... et de leur sinistre figure... ce sont eux qui l'ont assassiné... va, mon pauvre vieux, tu peux dormir tranquille... je te vengerai...

Siméon et Chilpéric étaient très connus et très estimés quai de l'Horloge ; on fit appeler Chilpéric et on l'interroo'ea.

Mais, ne voulant pas mêler la police aux affaires de Mourad, il prétendit ne rien savoir et refusa de parler.

L'assassinat de Siméon était la preuve que Gabrielle était retombée au pouvoir de ceux qui la cherchaient, et que le marquis Norbert et ses agents étaient résolus à ne reculer devant aucun crime pour conserver leur proie.

Dès lors, les recherches recommencèrent.

Connaissant leur ennemi, ils avaient plui; de chances, maintenant, de le retrouver.

Le hasard, du reste, les servit à souhait.

En ces derniers jours, Trompe-l'Œil avait bien' négligé la prestidigitation, et comme il ne voulait pas rester plus longtemps aux crochets d'Auguste et qu'il n'avait pas d'économies, il s'était remis, un peu partout, à chercher de l'ouvrage.

Mais l'ouvrage manquait, la saison était dure pour les ouvriers, et puis, toujours, les patrons lui demandaient : <( Que savez-vous faire ? » Il était bien obligé de répondre : « Tout I » c'est-àdire rien I!!

A quoi le pauvre homme était-il bon ? A faire des tours d'escamotage !... c'est un genre de ira-

LA MARQUISE GADRIELLE 249

vail qui est rarement demandé dans les ateliers et les usines 1...

Or, un matin, vers dix heures, il passait mélancoliquement avenue Laumicrc, devant la mairie du XIX" arrondissement.

Il vit là un rassemblement de cinq ou six individus à ligure bizarre, assez proprement mis, et (|ui attendaient, les mains dans les poches, devant la porte d'entrée.

Repassant une heure après dans l'avenue, il vit à la même place, trois des mêmes hommes qui n'avaient pas bougé.

Cela le surprit et il se mit à flâner autour d'eux. Il finit par s'approcher d'un des hommes, et lui demanda :

— Je suis sans travail... Croyez-vous qu'à la mairie on pourrait m'indiquer un peu de besogne, quelque part ?

L'autre haussa les épaules et d'un ton bourru :

— Je suis comme vous. Pas de travail... Faites coiïime moi.

— Quoi donc ?

— Ah 1 voilà, ça ne rapporte pas lourd... il y a des gens qui se présentent à la mairie, sans témoins, pour déclarations de naissances... moi et un de mes camarades qui sont là, nous servons de témoins... ça nous rapporte dix sous, quelquefois vingt, ou une chopine chez le mastroquet, ou souvent rien du tout, selon que le papa est content ou furieux... Une naissance, voyez-vous, c'est bonheur ou malheur, ça dépend I

— Je connaissais bien des petits métiers, se dit Trompe-l'Œil, mais pas celui-là 1 Va donc pour témoin de naissance I

Ta, en nltondai]! In pi.iliijiic, i! se jîionKMia de

250 LA MARQUISE GABBîELLE

long en large, époussetant sa redingote râpée et brossant du coude son chapeau.

Tout en se promenant, époussetant et brossant, il s'était approché de la grille derrière laquelle sont affichées les déclarations de mariage et il les lisait pour passer le temps.

Soudain il laissa échapper un cri de stupéfaction...

Ce qu'il lisait, c'était l'annonce du mariage de Gabrielle Bertara avec le marquis Norbert d'Argental, mariage qui devait être célébré quelques jours après à Corbigny, en Morvan.

Tout d'abord, Trompe-l'Œil crut avoir mal lu.

— Je suis fou, murmura-t-il, à quoi vais-je penser là ?...

Mais il relut de nouveau. Il ne se trompait pas I Alors, sans autrement réfléchir, il se mit à courir, de toutes ses forces, sans écouter un individu en redingote noire, qui cherchait à le rattraper en lui criant :

— Dites-moi, mon brave, voudriez-vous me servir de témoin P

Il courait, il courait ; en quelques minutes il fut rue Marcadet, et il eut monté les six étages d'Auguste.

— Ah I mon vieux, mon vieux ! elle se marie... elle... Gabrielle, avec ce Norbert... c'est annoncé, je l'ai vu, à la mairie...

— Hein P qu'est-ce que tu dis là ?

11 fallut que Trompe-l'Œil répétât cinq ou six fois ; l'honnête clown ne comprenait point.

— Tonnerre de sort I... dit-il, pour que le marquis ne craigne pas de faire tambouriner son mariage, il faut qu'il ait obtenu le consentement de Gabri^^lîp. Que s'est-il passé ?

LA MVnOTTISC CMîRTEI.T.E 251

— Allons chercher Vakntin 1... Allons tout apprendre à Mourad !

— Oui, et dcpêchons-nous ! le temps presse. Mourad et Vaientin furent prévenus et le soh'

même à la gare de Lyon ils prenaient un billet pour Corbigny, avec Trompe-l'OEil, Auguste et Ghilpéric, qu'ils avaient fait avertir.

A Corbigny, ils étaient descendus, séparément, n'ayant pas l'air de se connaître ; ils se rejoignirent dans la foret.

Sur le chemin de Corbigny à Lormes, il y a une petite auberge bien connue des touristes sous l'enseigne de VHomme Noir, du nom du ravin profond qui contourne la route ; ils avaient couché la pendant deux jours, passant leurs journées à parcourir les environs, à s'enquérir des habitudes du château, à surveiller Bois-Tordu, à établir enfin, un plan d'opérations.

Tout le pays ne parlait que du mariage de Norbert avec Gabriellc et des grandes fêtes grandioses qui se préparaient...

Comme il vient souvent des voyageurs, des artistes, en forêt de Montreuillon, Gabard, l'aubergiste de VHomme Noir, n'avait pas le moindre soupçon sur la qualité de ceux qu'il hébergeait. Interrogé par eux sur Norbert et sur sa fiancée, le père Gabard raconta volontiers ce qu'il savait.

— 11 paraît qu'elle est très riche, la petite marquise, mais d'hier seulement... car elle était ouvrière... seulement elle a fait un héritage... des millions et des millions... et des malfaiteurs de Paris avaient voulu l'obliger h épouser l'un d'eux... un étranger... un Turc à ce qu'on dit... Heureusement, le marquis, très amoureux depuis longtemps de mademoiselle Gabrielle, a réussi de

la sauver... et l'a tirée des mains de ces misérables... Y en a-t-il, tout de même, des mauvaises gens, dans c'te ville de Paris !

Deux jours après leur arrivée, Valentin, que ses compagnons étaient obligés de rappeler dix fois par jour à la prudence, resta caché pendant la soirée dans les broussailles de Montreuillon, aux abords du chemin qui menait au château...

Le matin, il avait eu, de la même place, une émotion intense.

Il avait aperçu Gabrielle, appuyée au balcon de sa fenêtre et qui était restée là longtemps, immobile, le regard vague perdu dans l'infini du ciel bleu ; oui, c'était elle, il l'avait devinée, reconnue malgré la distance ; son cœur s'élançait vers elle ; il eut peine à retenir un cri... et machinalement ses mains s'étaient tendues, comme si Gabrielle allait se laisser tomber, et comme s'il avait été prêt à la recevoir...

Il était revenu à la même place le soir...

Ou'espérait-il ? Qu'attendait-il ?

Croyait-il que Gabrielle viendrait là, seule, et qu'il pourrait lui parler ?

Depuis si longtemps qu'il ne l'avait pas vue, il avait un immense besoin de lui dire qu'il l'aimait toujours I!l...

Vers cinq heures, quand le soleil déclinait déjà, que, déjà, les oiseaux ne chantaient plus et que la nature, par son silence, annonçait la nuit descendant peu à peu, Valentin, tout à coup, aperçut Gabrielle, qui passait lentement le pont-levis, et s'en venait par l'avenue.

Mais elle n'était pas seule...

Bertara la suivait, marchant près de Norbert...

Et par d'autres portes du château, étaient sortis

LA MAP.QUISE r.ABniKî.LE 263

en même temps trois hommes, qui semblèrent, de loin, régler leur marche sur celle de la jeune fille, la surveillant, prêts à tout...

Yalentin les vit passer près de lui, à quelques pas ; il put contempler les ravages que quelques semaines avaient faits sur la figure de Gabrielîe... Pâle, les traits fatigués, les yeux creusés et rouges à force de pleurer la nuit, elle S(îmblait vieillie de dix ans... elle marchait courbée, comme si elle avait eu un fardeau sur les épaules, et parfois elle avait des gestes égarés, pareils à ceux d'une folle...

11 fallut au jeune homme tou^e sa force d'âme pour ne pas se jeter sur Norbert et l'étrangler.

C'eût été perdre Gnbrielîe, la perdre sûrement.

11 n'eut pas un instant le soupçon d'une infidé-lité de la part de la jeun^ fille... tout en elle indiquait si clairement qu'elle était une victime et qu'elle marchait contre sa volonté, que Valentin se demandait seulem.ent, les doigts crispés dans les cheveux :

— Gomment cet homme les tient-il en son pouvoir ?... Pourquoi ne fuit-elle pas avec son père ?...

Cette réflexion -était celle que se faisaient, de leur côté, Mourad et ses compagnons.

Par quel artifice, quelle ruse, quel nouveau crime, le marquis retenait-il auprès de lui, presque librement, Gabrielîe el Bertara ?

Cependant le temps passait, le mariage approchait, il devait avoir lieu le lendemain ; le lendemain, Gabrielîe allait être perdue pour tous...

11 fallait agir...

Toutes les tentatives faites pour se rapprocher de la jeune fille étaient restées infructueuses :

::)1 LA MAROriPE r.ABRTELLE

Mourad résolut donc d'essayer de pénétrer dan« le château la nuit, de s'emparer de Norbert, et, Gabrielle et Bertara une fois mis à l'abri de tout danger, de faire prévenir la justice...

On remettrait Norbert et ses complices entre les mains du parquet, l'enlèvement de Gabrielle et l'assassinat de Siméon étaient plus que suffisants pour qu'on n'entendît plus parler d'eux...

Ils s'étaient réunis dans le ravin de l'Homme- Noir pour se concerter avant d'exécuter leur projet ; comme ils s'étaient tenus cachés jusque là, ils étaient sûrs qu'à Bois-Tordu, le marquis ne pouvait se doutCx-^ de leur présence dans le pays.

Ils étaient cinq, robustes et résolus ; ils savaient rencontrer au château cinq adversaires, aussi vigoureux qu'eux et que le sang répandu ne ferait pas reculer. Norbert, Papillon et Bontemps, puis La Guyane et Louiïard, arrivés de la veille.

Mourad et ses compagnons quittèrent, vers dix heures, la hutte du charbonnier ; il ne pleuvait plus, il ne restait plus que la fraîcheur des feuilles encore humides ; mais le chemin était défoncé, et dans les défoncemcnts s'étalaient des flaques d'eau jaunâtre où ils trébuchèrent.

Quand ils furent à quelques centaines de mètres de Bois-Tordu, ils s'arrêtèrent ; aucun d'eux ne parlait ; leur cœur battait.

Ils sentaient qu'ils arrivaient au plus grave moment de la lutte qu'ils avaient entreprise contre Norbert, et ils se serrèrent les mains.

Ils entrèrent dans la forêt de chaque côté du sentier défoncé, et, en rampant dans les broussailles, gagnèrent la lisière.

La nuit était si obscure qu'ils n'aperçurent pas le château.

LA MARQUISE OABRTEILE 255

On eût dit qu'il avait disparu, qu'il s'était évanoui ; aucune lumière ne brillait aux fenêtres ; de temps à autre, Mourad et Valcntin, qui marchaient en avant, étaient arrêtés pai' des fils de fer ; c'étaient les préparatifs des illuminations du lendemain.

Trompe-l'Œil et Auguste, quittant le bois, s'avancèrent dans la plaine avec l'intention de faire le tour du château et de s'assurer que personne ne veillait ; Chilpéric gagna le chêne tordu à quelques pas du pont-levis, et Mourad et Valcntin, passant le pont, pénétrèrent dans le jardin et se blottirent derrière un massif, en attendant le retour de l'escamoteur et du clown.

Ils ne furent pas longtemps.

— Rien, dit Trompe l'Œil à voix basse... tout semble dormir... personne n'est sur le qui-vive!... l'affaire sera faite en deux temps... une... deux... passez, muscade î

Alors, ils s'avancèrent dans le jardin, se jetant à terre chaque fois que l'un d'entre eux avait fait crier le sable de l'allée...

Ils s'arrêtèrent sur le côté du château, oii se trouvait l'entrée de l'office ; c'était par là qu'ils avaient résolu de s'introduire ; Chilpéric avait apporté une pince, qu'il fit glisser sous la porte ; il pesa sur la pince, la serrure se détraqua et la porte s'entr'ouvrit.

Par l'office, cinq minutes après, ils devaient être dans le corps même du château ; ils s'arrêtèrent un instant ; ils s'étaient distribué la besogne ; Valentin devait chercher Gabrielle, il avait remarqué la situation de sa chambre et la découvrirait bien vite ; Chilpéric devait trouver Bertara ; Mourad se chargeait de Norbert ; (juant h

Trompe-l'Œil et Auguste, ils devaient faire face, avec le secours des autres, aux agents de Norbert.

— Allons, dit Mourad à voix basse, en avant I

La porte donnant sur les couloirs de l'office n'était pas fermée à clé ; au moment oii Valentin la poussait, on entendit, dans le jardin, un sifflement doux, modulé avec lenteur...

Ils tressaillirent. . .

Etait-ce un signal ?

Et de qui venait-il ?...

Etait-ce quelque paysan qui passait ?...

Ils écoutèrent, la main sur leur poignard.

Le sifflement continuait, avec les mêmes lentes modulations ; on eût dit qu'il venait du jardin, là, à quelques pas d'eux.

Chilpéric ressortit et resta une minute dehors.

On n'entendit plus rien... il rentra, et aussitôt le sifllement recommença... mais bientôt il se tut... il n'y eut plus que le vent, passant par rafales brusciues, dans les arbres...

Ils attendirent... rien n'interrompit plus le silence... ils s'engagèrent, marchant à la file, dan? les couloirs.

C'était une vieille construction que celte demeure de Bois-Tordu ; la famille d'Argental, qui ne l'avait habité que rarement, avait tenu à lui ('onserver son aspect d'autrefois ; les couloirs du l'office conduisaient à un vaste corridor sur lequel donnait le grand escalier de pierre menant aux appartements du premier étage ; nos cinq compagnons atteignirent l'escalier sans encombre et montèrent, retenant leur souffle.

Pas un bruit dans ce château, qu'on eût dit inhabité.

Déjn, ils avaient franchi la moitié de l'escalier,

LA MAIiQUISE GABRIELLE 257

lorsque tous, en même temps, furent secoués d'un tressaillement brusque.

Le jardin, la cour, le château, venaient d'être emplis soudainement d'un coup de sifflet strident, aigu.

Cette fois, c'était bien un signal.

Pendant quelques secondes, il ne se passa rien de nouveau...

Mourad, Valentin et les trois autres, accroupis dans l'ombre, sur les marches de pierre de l'escalier, entendaient distinctement les pulsations de leur cœur...

Alors, il se passa une scène étrange qu'on eût dite détachée d'une féerie à surprises...

Brusquement, le château tout entier venait de s'éclairer... comme pour une fête, comme pour un bal...

Les portes, grandes ouvertes, laissaient voir les salons brillamment illuminés.

Mais, chose singulière, personne n'apparaissait, le château continuait d'être désert, et pas un bruit, pas une voix, pas le frôlement d'une marche.

Serrés les uns contre les autres, les amis de Gabrielle éprouvèrent un moment d'angoisse inexprimable ; leur cœur était oppressé comme par un spectacle qui avait quelque chose de surnaturel ; d'instinct, ils s'attendaient à une surprise, à un dénouement qu'ils n'avaient pas prévu.

Comme le silence continuait de régner, Mourad et Valentin montèrent rapidement les dernières marches...

Mais soudain, ils s'arrêtèrent...

Dans la baie lumineuse produite par la porte d'un grand salon, ouverte à deux battants, venait

d'apparaître un homme qui, debout, la tête haute, les regardait en souriant.

Tous le connaissaient, tous lui avaient parlé, à l'exception de Mourad et de Chiipéric ; c'était le marquis d'Argental... Monsieur Norbert, comme on l'appelait chez Bertara, quand il faisait la cour à Gabrielle.

Valentin s'était précipité vers lui...

— Ah I nous te trouvons enfin, misérable... assassin 1

Norbert ne sourcilla pas...

Valentin lui barra le passage, il Fécarta doucement, de sa main puissante, et faisant deux pas vers les nouveaux venus que la surprise clouait là 011 ils étaient :

— Je ne m'attendais pas à votre visite, messieurs, dit-il d'un ton goguenard, mais, vous, monsieur Valentin, et vous, monsieur Trompel'Œil, et vous, monsieur Auguste, vous n'en serez pas moins reçus, ainsi que vos amis... Veuillez donc vous donner la peine d'entrer.

Il s'effaça pour leur faire place.

Ils se regardèrent interdits.

Le marquis leur indiqua des sièges ; ils restèrent debout.

Alors, Norbert, du même air ironique et hautain :

— Me feriez-vous, messieurs, l'honneur d'assister demain à mon mariage ? J'en serais aussi cliarmé que surpris... et je vais, à l'instant, donner des ordres pour qu'on vous prépare des chambres...

Ils se remettaient peu à peu et recouvraient leui sang-froid.

Valentin, toujours près de Norbert, le

poursuivait de son regard chargé de haine.

— Trêve d'ironies, monsieur, dit-il, vous savez pourquoi nous sommes ici, et vous allez répondre à nos questions.

Norbert eut un rire silencieux.

— Je suis chez moi, dit-il, je serais en droit de vous demander ce que vous venez y faire, la nuit, en forçant mes portes et en vous présentant, un poignard à la main...

Et tirant son revolver et l'armant : '

— Vous êtes cinq ; je tiens dans ma main la vie de six hommes ; si je vous tuais tous les cinq, croyez-vous que la justice me donnerait tort ?... et ne serais-je pas en droit de légitime défense ?...

Trompe-l'Œil fit un bond en avant :

— Pas de bêtises, hé, dit-il, vous allez déposer ce joujou-là, tout de suite... ou sinon, attention !... je compterai jusqu'à trois I

Norbert l'ajusta au front, froidement, le doigt sur la gâchette.

Mais l'escamoteur, très calme :

— Une fois ?... deux fois ?... trois fois ?... Non... attrape II...

Il étendit le bras, son poignard fila, comme envoyé par un ressort, avec une adresse merveilleuse, et alla se planter dans la main du marquis... qu'il traversa...

Norbert poussa un cri de douleur.

Le revolver était tombé et Mourad avait mis le pied dessus.

— Voilà, dit Trompe-l'Œil, ça sert toujours à quelque chose d'avoir de l'adresse dans les doigts.

Norbert était désarmé ; le sang coulait de sa blessure ; le poignard de l'escamoteur était tombé

près du revolver et Mourad avait vivement ramassé Tun et l'autre.

— Maintenant, dit. Mourad, nous causerons plus à notre aise.

Sur un signe, le clown s'était rangé près de la porte qu'il avait refermée ; Trcmpe-FOEil et Chilpéric se tenaient devant les fenêtres ; Mourad et Valentin restaient auprès de Norbert...

Le marquis, le sourcil froncé, l'œil cruel, n'avait rien perdu ni de son sang-froid ni de son audace.

— Que me voulez-vous i> dit-il d'une voix rude.

— Ne le devinez-vous pas ?

— Je ne devine rien... je vous interroge... Répondez...

— Soit, bien que ce serait à nous d'interroger, à vous de répondre. Vous avez ourdi contre Gabriellc une intrigue infâme... vous savez que cette enfant est l'héritière d'une immense fortune... cette fortune, vous la convoitez... vous avez enlevé Gabrielie qui, la première fois, a pu vous échapper... vous avez réussi une seconde fois à vous emparer d'elle... vous la retenez contre sa volonté. A quelles menaces obéit-elle P Nous l'ignorons, mais nous allons le savoir... Vous demandez ce que nous venons faire ici ?... Eh ! parbleu... nous venons la sauver et sauver son père...

Norbert eut un rire éclatant.

— Vous êtes fous..., dit-il, quelle histoire forgez-vous là ?... oii avez-vous pris que j'avais enlevé Gabrielie ?... et que je voulais de force l'épouser ?... quel rêve de l'autre monde faites-vous donc ? c'est librement que Gabrielie m'a suivi... c'est librement qu'elle m'épouse !...

— Tu mens î tu mens, misérable I s'écria Valentin.

Norbert lui adressa un regard méprisant et ne répondit pas.

Il se retourna vers Mourad, et sèchement :

— La présence de Bcrtara dans mon château, auprès de sa fille, n'est-clle pas la meilleure preuve de ce que je vous dis ?... Mon mariage est-il donc environné de mystères ? Tout le monde le connaît, dans le pays. Les fêtes de demain vous prouveront que je me marie au grand jour... quand me suis-je caché ? A Paris, tous mes pairs savent de quelle noblesse je suis... et le nobiliaire vous eût indiqué le château de Bois-Tordu... tous mes amis de Paris, dans tous les châteaux voisins du mien, ont reçu la nouvelle de mon mariage et beaucoup d'entre eux seront là demain, à l'aube... oii voyez-vous là dedans, l'apparence de ce que vous racontez ?... Vraiment, je le répète, vous êtes fous, et je ne sais qui m'oblige à répondre à vos sottises... vous m'avez fait tomber dans un guetapens dont vous me rendrez raison, tous autant que vous êtes...

Il parlait toujours avec la même froideur, et très lentement :

— Nous allons faire venir Gabrielle et son père...

— Il n'y a que ce moyen de confondre ce misérable ! dit Valentin.

— J'allais vous en prier, fit Norbert.

Et se tournant vers Valentin :

— Monsieur, dit-il, vous devriez vous apercevoir que je me soucie peu de vos insultes... elles ne tombent que sur vous 1...

Les regards haineux des deux hommes se croisèrent.

— Valentin, dit Mourad, vous avez remarqué 011 est situé l'appartement occupé par Gabrielle. Veuillez vous y rendre et la prier de nous rejoindre ici.

Déjà Valentin, fou de joie, s'élançait, quand Mourad l'arrêta.

— Non, restez... vous pourriez tomber dans un guet-apens. Il est bon que nous ne nous séparions pas...

Mourad frappa sur un timbre.

— Ce château est trop silencieux pour qu'il n'y ait point, sur-le-champ, des domestiques prêts' à répondre, dit-il.

En effet, on entendit un pas sur les dalles du corridor, et sur le seuil du salon un homme se montra.

C'était Louffard.

Il resta un moment interdit.

Norbert le regardait fixement... Mais, se sentant surveillé, il ne pouvait faire aucun signe.

A la vue de Louffard, Trompe-l'Œil, Auguste et Valentin avaient laissé échapper un geste de surprise.

— Le concierge de la maison Boussebois, murmurèrent-ils.

— Louffard î se dit Chilpéric. La Guyane ne doit pas être loin.

Auguste, doucement, derrière le bandit, avait poussé la porte...

— Allez prier M"" Gabrielle de descendre au salon ! fît le marquis à l'agent.

Celui-ci allait obéir quand tout à coup Auguste l'enlaça de ses deux bras d'hercule, par le milieu

du corps, le soulevant de terre, l'étouffant, le serrant à lui broyer les côtes.

Dans cette étreinte puissante, Louffard se débattait vainement.

— Nous connaissons le citoyen, dit le clown, c'est lui qui gardait M"* Gabrielle, avenue du Bois-de-Boulogne... m'est avis qu'il ne faut pas le lâcher... le château doit être plein de grcdins de son espèce... ça fait toujours un de moins...

Louffard poussait des cris rauques de détresse ; en se débattant, un revolver tomba de sa poche...

— Ah I ah I fit Auguste en riant, paraît qu'ils sont sur leurs gardes, les domestiques ici...

Prestement, avec une agilité sans égale, Trompe-l'Œil avait attaché les miiins et les jambes de Louffard...

Le clown le jeta comme un paquet dans un coin, et lui faisant luire son poignard sous les yeux :

— Si tu cries, si tu bouges, je te cloue au parquet I

Norbert n'avait pas fait un mouvement pour secourir Louffard.

On eût dit que ce qui se passait là ne l'intéressait point...

Il était pourtant devenu un peu plus pâle...

Mourad appuya sur le timbre...

Auguste laissa la porte libre... personne ne vint, celte fois...

Mourad sonna de nouveau, vainement...

Alors, le marquis eut un sourire poli.

— Vous avez une trop singulière façon de vous faire obéir de mes gens pour que je ne souhaite pas voir jusqu'oij vous pousserez l'originalité... Personne ne viendra si vous ne sonnez

264 LA MARQUISE GAERIELLE

pas deux fois de suite... puis trois fois... puis quatre fois...

Mourad craignit un piège, mais une simple réflexion le rassura...

Tant que la vie de Norbert serait en son pouvoir, ni lui ni ses compagnons n'avaient rien à redouter...

Et il sonna...

Norbert avait dit vrai ; un homme parut... Bontemps.

Chilpéric eut un cri et s'élança à sa gorge.

— Le sergent de ville !... Un des assassins de Siméon !...

Bontemps, rapide comme l'éclair, avait tiré un revolver de sa poche et en avait appliqué la gueule sur le front de Chilpéric.

Une seconde et c'en était fait de l'agent !...

— Arrête ! dit vivement Norbert.

Le bras de Bontemps s'abaissa...

— Jette là ton arme, fît le marquis, impérieux. Le pistolet tomba.

' — Laisse-toi garrotter et ne te défends pas 1... En une m.inute, Bontemps eut rejoint Louffard. Et ïrompe-l'Œil, tapant sur l'épaule du marquis :

— A la bonne heure, au moins, vous y mettez de la bonne volonté.

Le marquis eut un sourire froid et s'adressant à Mourad :

— Sonnez trois fois, monsieur...

Mourad et Valentin commençaient à être inquiets...

Le calme de Norbert devait cacher un piège.

Mais quel piège ?... Ils ne savaient..

Quand Papillon parut, appelé par les trois coups

LA MARQUISE CABRIELLE 265

de sonnette, il comprit d'un coup d'œil ce qui s'était passé...

Norbert, désarmé, la main sanglante, était entouré ; Bontemps et Louffard gisaient dans un coin, râlant.

Mais, avant qu'il eût fait un mouvement pour se défendre, le marquis, levant la main, avait ordonné :

— Laisse là ton pistolet. Ne résiste pas, je le veux 1

Alors, passivement, Papillon avait tendu les mains à Trompe-l'Œil.

— De mieux en mieux, faisait l'escamoteur en riant... Sapristi I jamais je n'ai autant rigolé ! et toi, Auguste ?

— Moi, ce que je me fais du bon sang, dit le clown épanoui.

Valentin et Mourad étaient de plus en plus inquiets.

— Maintenant, dit Norbert, je n'ai plus qu'un cuisinier qui dort sous les combles et deux femmes de chambre au service de Gabrielle.

— Tu mens 1 dit Chilpéric, tu mens I

Et soulevant par le cou Louffard, il le jeta au milieu du salon :

— Voilà un bandit qui ne marche jamais sans un autre... Puisque Louffard est ici, La Guyane doit y être...

Norbert se taisait.

— Allons, il faut répondre I dit Chilpéric.

— Je n'ai rien à ajouter à ce que j'ai dit... vous êtes les maîtres du château... cherchez !...

Et, s'inclinant avec une politesse ironique devant Mourad :

— Seulement, je trouve que cette scène est bien longue, et j'ai hâte d'en finir...

— Soit ! dit Mourad... finissons-en I

— Gabrielle a son appartement à l'étage audessus. Elle doit dormir... veuillez ne point l'effrayer, en la réveillant brusquement...

— Oh ! fit Valentin, je n'aurai qu'à lui dire qui nous sommes... et qu'elle n'a plus rien à craindre de vous !...

— Allez donc ! fit Norbert. Je vous attends I... Valentin s'élança hors du salon, grimpa l'escalier...

Gabrielle, dans sa chambre, couchée tout habillée sur son lit, ne dormait pas !...

Elle écoutait machinalement le bruit monotone de la pendule, dont chaque tic tac la rapprochait de l'heure où elle serait la femme de Norbert 1

Dormir !... est-ce qu'elle aurait pu !...

La fièvre lui brûlait le sang, enflammait son cerveau..,

— Demain, se disait-elle à haute voix... comme si elle se refusait à y croire... demain î... et pour échapper à cette honte... je ne puis même pas mourir.

Et les yeux grands ouverts dans l'obscurité, elle rêvait...

Elle entendit qu'on frappait doucement...

Croyant s'être trompée, elle ne s'en préoccupa point.

Au bout de quelques instants, on frappa de nouveau, et une voix tremblante murmurait :

— Gabrielle !î! ma chère Gabrielle !!!... Elle se jeta hors du lit, effarée,

— Cette voix !!! dit-elle... allons, je rêve toujours... ou bien je suis décidément folle \U

LA MARQUISE CABRIELLE 207

Elle alla mettre son oreille contre la porte... elle entendait, de l'autre côté, une reîjpiration haletante, précipitée... et de nouveau, on frappa, mais un peu plus fort, et la même voix dit :

— Gabrielle ! je t'en supplie, Gabrieile, réponds-moi I...

Elle eut un cri élouffé.

— C'est Valentin !... je suis sauvée I...

Elle ouvrit la porte... et tomba dans les bras du jeune homme.

Il l'étreignit de toutes ses forces sur sa poitrine, lui baisant les cheveux... ne trouvant plus rien à dire que des mots sans suite...

— Gabrielle ! je te retrouve... tu ne me quitteras plus...

Elle se tut... ses larmes seules répondaient pour elle... mais tout à coup le sentiment de sa situation lui revint.

— Comment te trouves-tu ici ? tu vas te perdre... tu ne sais donc pas que l'homme qui me poursuit est capable de tout...

Valentin eut un sourire de triomphe :

— Oh I tu n'as plus rien à craindre de lui I Nous le tenons I Ah ! comme il voulait nous tromper, le misérable 1 sais-tu ce qu'il prétendait h.. que tu l'aimes... que c'est volontairement que tu l'as suivi... que c'est avec bonheur que tu l'épouses 1... Mais qu'as-tu ?

Gabrielle venait de repousser Valentin, balbutiant :

— Mon père... tu ne me dis rien de mon père I

— N'est-il pas au château ?

— Ah' I c'est lui qu'il faut trouver, c'est lui qu'il faut sauver... d'abord... tout de suite... ou bien...

— Ou bien ? dit Valentin, effrayé de son invitation...

— Ou bien, je suis perdue... ne m'interroge pas... je ne pourrais répondre... je n'oserais... cherche mon père... défends-le... protège-le de ton corps... et alors, je pourrai parler... alors, tu sauras tout !...

Il la prit par la main et l'entraîna vers le salon.

En entrant, elle ne retint pas une exclamation de joie...

Tous ces visages qui lui souriaient étaient des visages d'amis...

Son cœur se dilatait...

Elle joignit les mains dans une prière muette.

— Mon Dieu I murmurait-elle, comme je vous remercie 1

Ils l'entouraient, à l'exception de Mourad, qui veillait sur Norbert...

Ils lui serraient les mains à les lui broyer.

— Mon père ! dit-elle, c'est mon père qu'il faut sauver I...

— As pas peur, mam'zelle Gabrielle, dit Trornpe-l'Œil... plus rien à craindre, le vieux, puisque nous sommes là...

Mourad la suivit d'un regard doux et attristé...

Elle vint à lui, un peu gênée et rougissante... sentant qu'en son cœur tout n'était pas fini avec le vif sentiment qu'il lui avait inspiré...

— Vous ne m'en voulez pas, ditrelle, puisque vous êtes ici... vous êtes noble et bon... comment vous remercier P...

Elle était debout près de Norbert, si près qu'elle eût pu le toucher... Elle le frôla sans lever les yeux...

Elle avait peur, toujours... parce que son père n'était pas là...

Lui, les bras croisés, se mordant rageusement les lèvres, la regardait :

— Gabrielle, dit-il...

Elle tressaillit.

Sur un geste de Mourad, Trompe-l'Œil et les autres s'étaient rangés auprès de Gabrielle. Va- Icntin était resté près d'elle, et la jeune fille se tenait debout, au milieu de la pièce.

— Gabrielle, répéta Norbert, veuillez répondre à ces hommes qui se disent vos amis et se déclarent vos protecteurs... Veuillez leur dire que, ne courant aucun danger, vous n'avez pas besoin de sauveurs et que vous ne reconnaissez pas pour vos amis des gens qui se sont introduits dans ce château comme des malfaiteurs pour accuser de je ne sais quels crimes odieux l'homme dont vous porterez le nom demain.

— Gabrielle, fit Valentin d'une voix vibrante, jette ses crimes à la face de cet homme... ou plutôt non, pourquoi lui répondrais-tu ?... de quel droit t'interroge-t-il ?... c'est toi qui le juges... c'est toi qui commandes... Nous n'avons qu'à l'obéir... Parle ! que veux-tu que nous fassions de lui ?

— Gabrielle, répéta Norbert, veuillez leur dire ({liils se trompciit, que vous êtes heureuse... puisqu'ils prétendent vous obéir, faites cesser ces insultes que je ne puis châtier, puisque je suis victime d'un guet-apens... et ordonnez-leur de s'éloigner...

— Gabrielle, dit Valentin, tu l'entends, humilie donc l'orgueil de ce misérable...

— Gabrielle, dites-leur, pour les convaincre,

que vous m'aimez... et que c'est en souriant que vous irez à l'autel.

— Tu l'entends ?... Tu l'entends, Gabrielle ? faisait Valentin frémissant.

— Gabrielle, continua Norbert, ne gardez pas plus longtemps le silence... N'hésitez pas plus longtemps... votre hésitation ferait croire qu'un doute vous effleure et que vous n'avez pas confiance en moi.

— Tais-toi donc, Gabrielle, puisque ton silence le condamne 1

— Gabrielle, parlez, dit Norbert ; il le faut, je l'exige.

La jeune fille, les mains pendantes au long du corps, la poitrine haletante, était dans une affreuse angoisse.

Que devait-elle faire, que devait-elle dire P

— Je parlerai, oui, je veux parler... puisqu'il le faut... mais je ne veux parler que lorsque mon père sera présent...

— Vous savez oii est la chambre de votre père, Gabrielle, dit le marquis... veuillez vous-même aller le chercher...

Elle s'en alla en chancelant

Cinq longues minutes s'écoulèrent. Elle redescendit.

Quand elle rentra, elle n'eut que le temps de s'asseoir pour ne pas tomber.

— Mon père est absent, dit-elle... J'ai pénétré dans sa chambre... Il ne s'est pas couché, car le lit n'est pas défait...

— Que veut dire ceci ? fit Mourad à Norbert.

— Je l'ignore... ce n'est pas la première fois que M. Bertara s'absente la nuit... il est libre, du reste... absolument libre... Gabrielle ne l'ignore

LA MARQUISR GAKRIELLE S71

pas... aussi libre que Gabrîelle elle-même... du reste, la présence de Bertara est inutile. Il est même préférable qu'il n'assiste pas à une scène qui pourr<iit ébranler son esprit un peu faible. Je comprends que Gabrielle ait désiré la présence de son père... et je suis de son avis... parce que cela eût donné plus de gravité encore aux déclarations qu'elle va nous faire... Gabrielle, nous attendons...

Et attachant sur la pauvre fille un regard incisif, cruel, qui la fit frissonner jusqu'aux os... il scanda ces mots :

— Il est onze heures moins cinq minutes... je désire que, à onze heures sonnant, ces messieurs se retirent... Puisque vous avez sur eux tout pouvoir... je compte sur vous pour cela... Gabrielle, vous m'entendez ?... J'y compte...

Elle regardait le marquis, épouvantée, et lisait en ses yeux ainsi qu'en un livre ouvert.

Et ce qu'elle y voyait, c'était une menace de mort pour Bertara.

Car elle l'avait compris, si Norbert était aussi calme, c'est que Bertara était toujours à lui... c'est que, même prisonnier et réduit à l'impuissance, il disposait toujours de la vie du pauvre vieux I

Et ces cinq minutes qu'il lui donnait !...

Elle avait compris que c'était cinq minutes qu'il accordait à Bertara, et" que ces cinq minutes écoulées, c'en était fait du vieillard...

Et, pour qu'elle comprît bien, Norbert, l'œil sur sa montre :

— Quatre minutes I...

Elle se leva, les mains sur le front.

— Je ne sais plus ce qu'il faut que je réponde,

272 LA MARQUISE GABIIIELLE

râla-t-elle... Il faut qu'on me le dise, sans cela je ne pourrais...

Tous s'étaient approchés.., surpris... pleins de terreur. . .

Et Valentin, lui saisissant les mains :

— Gabrielle, que vas-tu dire ?... Dans les paroles de cet homme, il y avait une menace, je l'ai deviné... Ne t'en préoccupe point î... Ne sommesnous pas là pour te défendre ?...

— Trois minutes ! faisait Norbert.

Alors, la jeune fille, fascinée par le regard du marquis :

— On me parle de menaces... qui donc me menacerait ?... Personne !... On promet de me défendre ?... qui veut m'attaquer ?... Personne !... je suis hbre ici et puis faire ce que je veux !...

Norbert remit sa montre et se croisa les bras, attendant.

— Gabrielle, tu es forcée de mentir... tu parles à contre-cœur...

— Non...

— Ce n'est pas possible... tout prouve que tu mens !

— J'ai dit la vérité !... fit-elle défaillante.

— Oseras-tu répondre à toutes mes questions ? dit Valentin qui en cet instant suprême, sentait, lui aussi, s'en aller sa raison.

— Interroge !... je répondrai...

Elle parlait d'une voix brève, les yeux grands ouverts fixés sur le marquis et les paupières ne s'abaissant plus...

— Oseras-tu dire que cet homme ne t'a pas enlevée ?

— Je l'ai suivi ! de ma propre volonté !...

— Que tu l'aimes ?

— Je., oui... je l'aime 1!I

— Que ton mariage est libre., que tu y consens P

— Je me mairie librement...

— Que lu me mentais... que tu ne m'as jamais aimé I...

— J'ai menti. Je ne t'aimais pas !...

— Tu es donc une créature méprisable et infâme ?

— Je suis méprisable et infâme, en effet...

— Gabrielle, reviens à toi... écoute-moi... tu ne me comprends pas sans doute... Gabrielle, j'ai vu tout à l'heure, quand je t'ai retrouvée... j'ai vu, à ta joie, que tu m'aimais toujours... je ne me suis pas trompé à ce point I... suis-nous, Gabrielle, nous sommes les maîtres de ce château, rien ne peut te retenir... suis-nous... ton père, nous le retrouverons... Il revier.-Ira... nous l'attendrons et te le ramènerons... Reviens avec nous, Gabrielle... Ainsi, tu échapperas à ce honteux mariage... tu ne seras pas la femme de cet homme.

— Je serai sa femme 1

— Mon Dieu ! Mon Dieu ! murmura Valentin, que se passe-t-il donc en elle ? Est-ce qu'elle serait devenue folle ?

Et la prenant dans ses bras, l'étreignant :

— Gabrielle. . . est-ce que tu ne me reconnais pas ?

— Pourquoi ne te reconnaîtrais-je pas ?... Tu es Valentin !

Alors, tous se rapprochèrent d'elle, pâles, consternés, (?t Mourad :

— Gabrielle, nous vous sommes dévoués... Nous sommes prêts à verser pour vous jusqu'à la dernière goutte de notre sang. Nous vous aimons... et nous l'avons bien prouvé, puisque

274 LA MABQUISE GABRTEÎ.LE

déjà l'un d'entre nous, qui voulait vous secourir, est mort ! Gabrielle, ne méprisez pas ce sang versé pour vous 1 Cela vous porterait malheur !... Nous sommes venus pour vous défendre, pour vous sauver de cet homme... ce que vous dites ne peut être que mensonge... Car vous aviez horreur de lui quand je vous ai recueillie et cachée, avenue du Bois-de-Boulogne... Gabrielle, revenez à vous ! si cet homme mourait... là, devant vous, tout de suite... et je n'ai qu'un mot à dire pour cela... s'il mourait, que feriez-vous ? que diriez-vous ? Elle eut un geste d'épouvante...

— Non, dit-elle, non, il ne faut pas qu'il meure... puisque... ah ! mon Dieu, m.on Dieu 1... puisque je l'aime !...

Elle l'aimait I... tous ceux qui étaient îà se regardèrent.

Il y eut un ir-^t^nt d'effarement ; ils semblaient se consulter l'un l'autre et se demander s'ils avaient bien entendu.

Et Gabrielle, anéantie, brisée, pâle comme une morte, restait devant eux, les yeux baissés, ne pleurant même pas.

Mourad, sombre, considérait la jeune fîlle, ne voulant pas croire, lui non plus, à cet amour, voyant là un mystère, mais ne le devinant pas.

— Gabrielle, cet homme, bien que notre prisonnier, exerce encore sur vous une influence fatale... Malgré vous, cet homme mourra... Mort, il vous rendra votre liberté.

Il fit signe à Trompe-l'OEil et à Auguste.

Et avant que Norbert eût pu se défendre, avant que Gabrielle eût pu s'y opposer, le merquis était couché sur une table, dans l'impossibilité de remuer, et Mourad levait un poignard.

LA MARQUISE GABRIELLB 275

Le poignard brilla une seconde dans sa main, sous la lumière du salon, et s'abaissa avec une rapidité foudroyante.

Mais deux bras s'étaient jetés entre l'arme et la gorge du misérable...

C'était Gabrielle, Gabrielle encore, qui le sauvait.

— Ne le tuez pas...!ll Ne le tuez pas... III

Et, repoussant Mourad de toutes ses forces, elle se précipita, entre lui et Norbert, échevclée, en désordre, folle.

Alors ils s'éloignèrent avec un mouvement d'horreur. ,

Que s'était-il passé ?... Ils ne comprenaient plus qu'une chose, c'est que la jeune fille les épouvantait... Ils avaient honte d'elle... une grande colère les envahissait...

Elle dut saisir leur pensée, car elle se tordit les mains.

Auguste et Trompe-l'Œil laissèrent échapper Norbert.

Le marquis se releva, possédant toujours le même calme étrange ; il ne remercia même pas Gabrielle d'un regard.

Celle-ci, à côté de Norbert, se trouva soudain isolée.

Elle avait fini par les convaincre.

Ils la croyaient amoureuse da cet homme.

Alors ils se disposèrent à partir.

Qu'avaient-ils encore à faire au château ?... Rien...

Un à un, ils défilèrent devant la jeune fille, ne lui adressant point la parole : mais ayant dans les yeux une telle expression de mépris, qu'elle se cacha le visage dans les mains pour ne plus rien voir.

~:7G LA MARQUISE GABRlELLE

Seul, Valentin, resté le dernier, lui dit :

— Gabrielle, je te savais riche et je ne me faisais plus d'illusions, tu étais perdue pour moi... mais riche ou pauvre, je t'aimais toujours parce que je ne pouvais deviner que la fortune t'avait changée à ce point. Et je voulais te sauver quand même... Adieu ! tu n'entendras plus parler de moi.

Et tout à coup, pris d'un accès de rage, si près de Norbert qu'il le força de reculer.

— Quant à vous, avant d'épouser Gabrielle, vous me tuerez, ou bien vous ne l'épouserez pas, car vous serez mort...

Et les poings levés s'abattirent lourdement sur les deux joues de Norbert, qui chancela en poussant un cri étouffé.

— Voilà une insulte qui veut du sang, fît le jeune homme, et je vous offre la réparation demain matin, à cinq heures, à l'arme que vous voudrez, au carrefour des Quatre-Chemins.

— J'y serai, fit Norbert... et partez ! ah ! partez vite, car ma patience a des bornes... je vois rouge et j'ai envie de vous étrangler.

— A demain, donc I vous aurez le temps de vous marier ensuite.

Et il sortit, rejoignant les autres.

Gabrielle, dans un élan, lui tendit les bras pour l'empêcher de partir, mais il ne la vit pos. Lorsque Norbert fut seul avec elle :

— Vous avez bien fait, dit-il : en m'empêchant de mourir, vous avez sauvé votre père ! Ma mort eût été le signal de sa mort î...

Et il essuya son front mouillé de sueur, — une sueur d'angoisse.

Maintenant, seulement, il avait peur !

Qu'était devenu, pendant celte scène, le père Bertara ?

Il était parti, le soir même, après dîner, en compagnie de La Guyane, sous prétexte de pêcher des truites à la lanterne. La Guyane avait su habilement le retenir loin de Bois-Tordu une partie de la nuit.

Il l'avait abandonné pour revenir jusqu'au château, oia il savait que Norbert se débattait contre les défenseurs de Gabrielle.

Norbert avait été prévenu de leur présence dans la forêt, et on a vu, lors de leur entrée mystérieuse, que le marquis attendait leur visite.

Arrêté dans le parc, La Guyane était monté dans les branches d'un marronnier, et là, invisible parmi les feuilles, il avait vu la scène tragique du salon.

Les fenêtres étaient ouvertes, il avait tout entendu.

Si Mourad avait tué Norbert, Bertara était mort.

Si Gabrielle avait avoué, Bertara n'aurait jamais revu sa fille.

Le lendemain, Norbert se fit réveiller à l'aube.

Le soleil n'était pas levé.

La course, jusqu'au carrefour des Quatre-Chemins, était longue.

Louffard, seulement, l'accompagnait, portant, sous son bras, une boîte de pistolets.

Valentin et Mourad étaient au rendez-vous.

Le jeune homme était pâle et résolu ; son regard ne quittait pas la figure de Norbert.

Après quelques brèves explications, il fut convenu que le duel aurait lieu à quinze pas, avec faculté pour les deux adversaires d'avancer chacun de cinq pas, de telle sorte que, s'ils profitaient tous deux de cette faculté, c'était un duel à bout portant.

Mourad avait, lui aussi, des pistolets.

Le choix des armes favorisa Valentin.

Piètre avantage, et qui le fît sourire.

Il n'avait jamais tenu un pistolet.

Au moment de prendre place, Valentin et Mourad se serrèrent la main.

— S'il vous arrive malheur, dit Mourad, je vous vengerai.

Ils gagnèrent leur poste.

Au signal donné par Mourad, Valentin ût cinq pas et s'arrêta ; puis, du même mouvement, il éleva son pistolet à la hauteur de l'œil et, sans viser pressa la détente.

La balle enleva le chapeau de Norbert et lui érafla le crâne.

Un peu de sang coula le long de l'oreille.

— Mes compliments, monsieur, dit Norbert avec calme.

Il n'avait pas fait un pas.

A son tour, il visa.

On sait quelle était sa merveilleuse adresse.

Une seconde, il tint au bout de son canon, le cœur de Valentin qui, la tête haute, sans même songer à s'effacer, attendait le coup.

LA MARQUISE CABRTELLE 27P

— Eh I tirez donc, monsieur \ fît le jeune homme.

Que se passa-t-il dans l'âme de Norbert ?

Avait-il oublié le sanglant affront de la veille P

Avait-il pitié de cette jeunesse généreuse et ardente qu'il pouvait trancher par une simple pression de l'index ?...

Ou seulement tremblait-il de reparaître devant Gabrielle, les mains souillées du sang de celui qu'elle aimait, élevant ainsi, par cette mort, entre elle et lui, une infranchissable barrière ?

Peut-être un peu de tout cela I

Un chardonneret chantait sur un hêtre ; il vint à quitter le hêtre, et traversa le carrefour pour aller se percher sur un frêne ; il passa, rapide comme une flèche, au-dessus de Norbert.

Plus rapide que l'oiseau, le marquis l'ajusta et fît feu.

Le chardonneret, coupé en deux, tomba.

Des plumes du pauvret volèrent jusque sur Valentin.

*— Vous avez eu tort de ne pas me tuer, monsieur, dit îe jeune homm.e, dont la colère faisait siffler les paroles dnns la gorge ; je vous jure, moi, qu'à la première occasion, je ne vous épargnerai pas !

Norbert salua, et avec une courtoisie parfaite :

— A votre aise, monsieur, et quand vous voudrez I...

— Cet homme est réellement très fort, pensa Mourad...

Le marquis avait disparu, suivi de Louffard. Au château, Gabrielle attendait, le cœur serré par une atroce àïigoisse.

Quand elle l'aperçut, elle fut sur le point de s'évanouir.

Si Norbert revenait vivant, sans blessures, c*est que l'autre était mort.

Quand il entra dans la chambre de celle qui allait être sa femme, il s'arrêta sur le seuil...

Gabrielle s'élançait et lui entourait le cou de ses dix doigts, avec une force que la rage centuplait :

— Ah ! misérable, dit-elle, tu l'as tué I

Un moment suffoqué, il ne répondit pas ; il lui fallut tordre les poignets de l'enfant pour se débarrasser d'elle.

Quand il put parler :

— Vous vous trompez, Gabrielle, il vit... j'ai tenu sa vie entre mes mains ; il n'est mêm.e pas blessé...

— Vous mentez... vous n'avez pas fait cela...

— Je l'ai fait parce que je vous aime...

Elle se recula, interdite, et n'ajouta plus rien.

Quant à Norbert, rajustant sa cravate et son col dérangés par la pression des doigts de la jeune fille, il dit en souriant :

— La cérémonie est pour dix heures. J'espère, Gabrielle, que vous serez prête ?... Il nous faut un quart d'heure en voiture pour nous rendre à Corbigny ; le maire nous attend à neuf heures et demie, et le curé prévenu pour dix heures.

Il fît quelques pas vers la porte, puis revint :

— Je vous prie de vouloir bien paraître plus gaie lorsque vous serez devant le monde, il ne faut pas que l'on devine ce qui se passe entre nous.

Et, s'inclinant derechef, il la laissa.

Gabrielle resta immobile au milieu de sa cham-

LA MARQUISE CABRIELLE 281

bre, puis elle regarda autour d'elle... ouvrit les fenêtres... se pencha au dehors... considéra la nature qui s'éveillait, le soleil qui ruisselait... les fleurs dont les parfums montaient jusqu'à elle, rendus plus subtils par la rosée matinale... elle écouta les oiseaux qui emplissaient les arbres de leurs chansons... et elle eut un cri de désespoir suprême :

— Ainsi cette iniquité s'accomplit et personne ne me sauvera !... et tout semble heureux autour de moi !... et il n'y a rien de changé I alors que ma vie se brise !...

Et les heures s'écoulèrent.

Et une femme de chambre, à huit heures, entra chez elle pour l'habiller, apportant les blanches et immaculées parures de l'épousée, la robe de neige, le long voile, les souliers de satin et la couronne qui devait ceindre son front virginal.

Ce fut un étrange mariage que celui-là !...

Pendant la matinée, de tous les environs arrivèrent des amis du marquis, et bientôt les chambres du château furent occupées.

A neuf heures, ainsi que l'avait ordonné Norbert, Gabrielle, était prête, plus blanche que ses vêtements.

Son père vint la prendre, guilleret, l'air radieux, heureux parce qu'il croyait sa lille heureuse.

Devant lui, Gabrielle ne souriait-elle pas toujours ?

Les voitures attendaient dans la grande cour d'honneur.

La jeune fille descendit, défaillante, mais puisant dans son amour filial les dernières forces qui lui restaient.

Elle monta, avec son père, dans la première voiture.

Et le marquis murmura à son oreille au moment où il lui tendait la main alors qu'elle mettait la pointe de son soulier sur le marchepied :

— Souvenez-vous, Gabrielle, que je suis armé 1

Tous les paysans de Corbigny s'étaient échelonnés le long de la rue du village que suivait le cortège, tirant des coups de fusil, des coups de pistolet, des pétards.

Des jeunes filles attendaient à la porte de l'église rustique, avec des bouquets de fleurs.

Le village, ainsi que le château, était en fête et célébrait cette union.

Le maire, ceint de l'écharpe, attendait dans la grande salle de l'état-civil ; il fit une courte allocution à Gabrielle et à Norbert, les félicitant l'un et l'autre.

Lorsqu'il lui fallut répondre à haute et intelligible voix qu'elle consentait à prendre Norbert pour époux, Gabrielle eut une dernière et suprême révolte.

Elle promena autour d'elle un regard éperdu.

Rien ! Ceux qui étaient là étaient des indifférents ou des ennemis.

Alors, elle baissa la tête, prête au sacrifice.

Et ce ne fut plus, jusqu'à la fm de la journée cruelle, qu'une machine inconsciente, sans énergie, sans pensée.

Au sortir de la mairie, elle entra à l'église.

Elle essaya de prier, mais elle ne le put.

Elle ne se rappelait même plus ses prières d'enfant.

Là encore, elle dut subir une allocution du prêtre.

On lui pfirla de la noblesse de Norbert, de ses hautes qualités, de sa charité, des vertus qu'il tenait de ses ancêtres.

On lui dit qu elle était maintenant, avec son mari, dernier descendant de ces preux au cœur noble et vaillant, la personnification de l'avenir, et qu'elle était tenue d'enseigner à ceux qui viendraient après elle les grands exemples de ceux qui l'avaient précédée...

On lui dit aussi qu'elle devait aimer, respecter et craindre son mari...

A Norbert on dit qu'il devait aimer et respecter sa femme...

Et pendant tout le temps que parla le prêtre, un méprisant et douloui^ux sourire erra sur les lèvres de Gabrielle...

Quelle triste ironie que tout ce qu'elle entendait I

Enfin, la cérémonie se termina.

Elle était mariée !...

Elle avait roulé tout au fond de l'abîme, et il faisait si noir dans sa vie, qu'elle avait beau lever les yeux, elle ne voyait rien là-haut, pas le plus petit coin de ciel bleu, couleur d'espérance...

Sur les marches de l'église, des fillettes du pays lui présentèrent des bouquets en lui récitant un compliment.

Elle embrassa deux ou trois de ces innocentes, leur souhaitant intérieurement plus de bonheur qu'elle n'en avait.

Elle remonta en voiture et s'éloigna.

Elle ne vit pas alors un jeune homme qui sortit derrière elle, qui s'était tenu caché en un coin sombre, les yeux rouges et les poings crispés, pendan-t toute la cérémonie, et qui, le mariag^e de-

venu irrévocable, s'en alla chancelant et titubant, à travers la foule, faisant dire aux paysans goguenards :

— En voilà un qui a bu un coup de trop ! C'était Valentin.

Tout n'était pas terminé encore pour Gabrielle.

Rentrée au château, des fermiers du domaine de Bois-Tordu, — le domaine avait été reconstitué par Rouquin, — vinrent lui présenter leurs hommages.

Partout, un concert de joie et de félicitations.

Le soir, il y eut bal et illuminations.

Tout le pays était là, dansant et s'amusant, et de temps à autre, des cris s'élevaient, dominant la musique du bal, le choc des verres, le bruit des des danseurs :

— Vive Monsieur Norbert ! Vive ^Monsieur le marquis I

Et un homme silencieux traversa la fête, sombre et fatal, contempla avec ironie tout cela qui était son oeuvre, et rencontrant Norbert, lui prit le bras :

— Vous le voyez, je n'ai pas manqué à ma parole... mais l'heure du repos n'est pas venue... Nous avons d'autres héritiers à découvrir, avant d'entrer en possession de la fortune...

Cet homme, c'était Rouquin.

Et il ajouta plus bas, à l'oreille du marquis frissonnant :

— Et ceux-là, il faudra qu'ils meurent !...

Une année s'est passée depuis ce mariage et depuis un an, Paris retentit du nom de Norbert.

Le marquis est apparu un jour, comme un météore, et il a ébloui la grande ville, si fastueuse et si difficile à l'admiration.

Après avoir végété dans la pauvreté de ses débuts, après avoir disparu quelque temps, sans que les anciens amis de son monde eussent deviné ce qu'il était devenu, voilà qu'il surgissait soudain, fort d'une fortune immense, et produisant au soleil parisien une créature frêle et blonde, aux yeux tiistes et rêveurs, pâle, délicate et délicieusement jolie : Gabrielle, sa femme.

Ce fut comme un coup de théâtre, suivi, du reste, à bref délai, d'autres surprises non moins vives. Paris se lasse vite lorsque l'on ne tient pas sa curiosité en éveil ; Paris n'eut pas le temps de se fatiguer, car, comme s'il n'avait attendu que ce moment pour faire prendre l'essor à sa grande intelligence jusqu'alors obscurcie par la misère, le marquis d'Argental sut occuper Paris chaque jour par une révélation nouvelle.

Il avait racheté le vieil et splendide hôtel de la rue de Grenelle-Saint-Germain, ®ii ses ancêtres avaient habité, oij lui-même était né, et il l'avait meublé avec un luxe inouï.

Sa maison fut sévèrement et royalement tenue.

Les plus beaux chevaux, les plus riches équipages furent les siens.

^u\ ne put rivaliser avec lui de dépenses, et nul ne put égaler son goût exquis.

- Il éblouissait et charmait.

En même temps et comme s'il avait eu à cœur d'attirer à lui les pauvres comme il avait fait des riches, il achetait, derrière les Invalides, un vaste terrain où il faisait construire un hôpital ; il fondait des établissements »[e charité ; subventionnait les bureaux de bienfaisance, et, par les dons m.agnifiques que laissait tomber à tous ceux qui souffraient sa main généreuse, montrait que la bonté de son âme était inépuisable comme sa fortune.

Mais il ne s'en tenait pas là.

Cette magnificence, toute princière qu'elle fût, ne pouvait absorber ses hautes facultés.

Il montra bientôt, en se lançant dans de grandes affaires financières, des qualités d'homme politique et d'organisateur de premier ordre, qui attirèrent sur lui l'attention du gouvernement.

Quelque temps après son mariage, et comme il était encore à Bois-Tordu, une dizaine de fermiers très influents dans la contrée étaient venus lui offrir la députation ; il avait accepté.

C'était le marchepied nécessaire à son avenir.

Son début au Corps législatif fut éclatant.

Il conquit, en cinq ou six mois, une influence telle qu'il passa bientôt, dans tous les esprits, pour être le ministre du lendemain.

Il n'avait qu'à tendre la main pour prendre le portefeuille. •

Il tenait, dans cette main, Paris tout entier

LA MARQUISE C.ABRIELLE 287

attentif à ses volontés et à ses caprices ; il tenait la France éveillée par ce que les journaux lui racontaient des prodigieuses facultés de cet homme; dans cette main qui, tant de fois pour vaincre Gabrielle, avait serré la crosse d'un revolver, il tenait plus que Paris, plus que la France, il tenait les marchés de l'Europe, remués par les combinaisons financières et les projets grandioses de cette intelligence d'élite.

Quelques mois avaient suffi pour faire de Norbert, aidé par la fortune que Rouquin avait mise à sa disposition, le roi de la mode et de la finance, le roi des salons et de la politique, le roi du luxe et de la charité, le Roi de Paris, enfin.

Une année à peine lui avait suffi pour franchir d'un bond les échelons uu pouvoir.

Il était monté haut, déjà, et voulait monter plus haut encore.

Il l'avait dit un jour à Gabrielle :

— J'éblouirai le monde par mon génie I

Et cet homme que suivait la curiosité bienveillante partout oii il passait, c>ct homme que l'on acclamait, parce qu'il ne se contentait pas d'être grand, mais parce qu'il se montrait bon, cet homme dont le visage était connu de tous et devenu populaire, cet homme ne souriait jamais : un cancer rongeait son cœur !...

Il aimait avec une violence désordonnée, mortelle.

Un an s'est passé depuis le drame du château de Bois-Tordu, et c'est aujourd'hui l'anniversaire de ce mariage tragique.

Une grande fête se prépare à l'hôtel d'Argental.

Norbert ne veut pas qu'on puisse se douter des tristesses qui dévorent sa vie intime, mais cha-

2S8 LA MARQUISE GABSIELLE

cune de ces fêtes arrache, pour ainsi dire, à son âme quelque lambeau palpitant, car elles renouvellent le mépris de Gabrielle et remuent le foyer de sa haine.

Rue de Grenelle, Rouquin ne paraît qu'à de rares intervalles.

Depuis un an, il a déployé une activité fiévreuse pour retrouver celui des deux héritiers désignés avec Bertara, dans le testament du millionnaire : c'est une sœur de Bertara restée introuvable.

En vain Rouquin a interrogé le père de Gabrielle :

— Vous n'êtes pas seul à recueillir cette colossale fortune, monsieur Bertara... nous ne vous l'avons pas caché, dès le premier jour...

— En effet, j'ai une sœur, appelée Jeanne, et il est juste qu'elle ait sa part. Malheureusement, j'ignore où elle est... Existe-t-elle encore même ? Je n'en sais rien.

— Comment l'avez-vous perdue de vue ?... Si vous me donniez tous les renseignements possibles, j'essaierais de la retrouver...

Le vieux avait hoché la tête, puis tristement il avait dit :

— Ma sœur Jeanne a cinquante ans, si elle vit toujours. Elle est née, comme moi, à Chamesson, près de Châtillon-sur-Seine dans le département de la Côte-d'Or. Elle était très jolie, ma sœur, trop jolie, car c'est ce qui fait qu'elle a mal tourné... Elle s'est laissé conter fleurette au village, et, comme lé père et la mère lui faisaient la vie dure, elle a quitté Chamesson pour venir à Paris. Elle a donné de ses nouvelles pendant quelque temps. Puis, le père et la mère sont morts. Alors

LA MARQTJISE GABRIELLE 289

je n'ai plus entendu parler de Jeanne. J'ai essayé à plusieurs reprises, quaiid moi-même je me suis installé à Paris, de retrouver ses traces. Soit qu'elle fut morte, soit qu'elle eût quitté la France, j'ai toujours échoué. Pour moi, voyez- vous, j'estime qu'elle est morte.

Lui aussi, Rouquin avait remué Paris, mais sans découvrir Jeanne Bertara.

Ses agents, dans ces recherches, s'étaient rencontrés plus d'une fois avec les agents de Mourad, chargés de la même mission.

Et ce qui consolait Piouquin de son insuccès, c'était de savoir que son adversaire n'était pas plus heureux.

— Si Jeanne Bcrlara n'existe plus, se disait-il, après chaque insuccès, tant mieux pour le marquis et pour moi. Moins de risques à courir. Le malheur, c'est qu'il faudrait prouver cette mort, pour réclamer la mise en possession de l'héritage tout entier.

Moins confiant dans son audace, il comptait sur le hasard, et le hasard, en effet allait le servir.

Depuis quinze jours, les journaux à informations mondaines s'occupaient de la fête que l'on préparait à l'hôtel d'Argenlal.

A l'hôtel affairé et bruyant, empli des ouvriers qui préparaient les salons, Gabrielle, triste et silencieuse, se tient renfermée dans son appartement particulier.

Elle a refusé de s'occuper d'aucun des détails de la fête.

Elle voudrait, pour ne rien voir et ne rien entendre, rester comme en un cloître, dans la chambre la plus retirée et la plus obscure.

Quelle vie cruelle que la sienne !

Le monde la caresse, les femmes l'envient, les hommes l'adorent... et elle pleure.

Elle est entourée, pareille à une reine, — et elle est reine vraiment, — de toutes les magnificences du luxe, de tous les enivrements de la puissance que donnent une grande fortune et la haute situation de Norbert, — et elle pleure, son cœur saigne.

Elle sait qu'elle s'affaiblit et que sa vie s'en va. La vie ne résiste pas à d'aussi rudes secousses.

A peine, depuis un an qu'elle est mariée, a-telle échangé avec son mari quelques rares paroles... quand le naonde les regardait, et qu'il fallait sourire pour ne pas être devinée...

Chacun des deux vit isolé, elle avec le désespoir de son existence brisée, sa soif de vengeance.

Lui, avec son remords et son impossible amour 1

Depuis un an, il n'a pas supplié... il n'a rien dit... ses yeux seuls, parfois, imploraient un pardon... mais ne rencontraient qu'un impitoyable mépris...

Et le matin même du jour où devait se donner à l'hôtel, la mémorable fête dont le Paris viveur et élégant s'entretenait, ce matin-là, Norbert fit demander à Gabrielle si elle consentait à le recevoir.

Gabrieile était levée depuis peu ; elle était en peignoir.

Elle devint pâle, en entendant la femme de chambre qui lui transmettait cette demande.

C'était la première fois que Norbert lui adressait une aussi étrange requête.

Elle fit signe qu'elle recevrait son mari, et elle

attendit pelotonnée au fond d'un canapé, serrant autour de sa taille les dentelles de son peignoir, fiévreuse et ayant froid.

Il entra et derrière lui referma la porte.

Son visage énergique reflétait une profonde agitation.

Elle no fit pas un geste en le voyant, à peine tourna-t-elle la tête en l'entendant entrer, et il resta debout devant elle.

— Gabrielle, dit-il, d'une voix qu'il essayait d'affermir; mais qui était, malgré lui, tremblante, ma démarche doit vous sembler étrange, je le comprends ; mais vous me rendrez au moins la justice de reconnaître que, depuis notre mariage, c'est la première tentative que je fais d'un rapprochement entre nous.

Elle se dressa, debout, et violemment :

— Un rapprochement ? s'écria-t-elle. C'est folie que d'y penser, monsieur, et si tel est l'objet de votre présence chez moi, je ne vous retiens pas. . .

— Ecoutez-moi, Gabrielle... jusqu'au bout...

— Avez-vous donc trouvé dans ma conduite un motif d'espérer ?...

— Non, oh ! non, vous vous êtes montrée sans défaillance et sans pitié... Vous n'avez pas eu un moment de faiblesse... non, Gabrielle...

— Eh bien ?

— Cependant il faut que vous m'écoutiez. Et humblement, suppliant, très bas :

— Ne me refusez pas !

Elle eut un geste d'indifférence ci de lassitude, qui voulait dire :

— A quoi bon ? Tout ce que j'entendrai changera-t-il quelque chose à ce que je suis, à ce que je veux rester P

292 LA INLARQUISE GABRIELLE

— Ainsi, Gabrielle, vos sentiments à mon égard ne se sont pas modifiés depuis un an ?

■— Non.

— Cependant vous n'ignorez pas que je vous aime ?

— J'ai honte d'être votre femme et je rougis de porter votre nom.

— Gabrielle... Gabrielle, ne me poussez pas à bout... Toute autre, à votre place, serait orgueilleuse d'être aimée ainsi... Si je travaille, Gabrielle, si je suis devenu riche, si je suis devenu puissant, c'est que je veux vous attendrir 1

Pœgardez, Gabrielle, autour de vous. Les plus haut placés baissent la tête devant moi, parce qu'ils savent que je suis leur maître. Je tiens, dans un trait de ma plume, les vingt fortunes de Paris qui passent pour être les plus inébranlables et qu'un caprice de moi, qu'un mot de vous, pourrait faire s'effondrer si bien quil n'en resterait pas une bribe... Demain, si je voulais, vingt suicides épouvanteraient Paris, et vingt familles misérables, tombées du faîte de l'opulence, se traîneraient à vos genoux pour implorer de vous votre influence sur moi. Demain, si je voulais, je serais ministre et gouvernerais la France... N'avez-vous jamais entendu parler de moi ?... vanter mes générosités ?..., mes charités P... mes œuvres philanthropiques ?... Et rougissez-vous tant que cela de porter le nom d'un homme que tout le monde est obligé d'admirer, parce que jusqu'aujourd'hui il n'a eu que des idées grandes et généreuses et pas une faiblesse...

— Je vous connais trop !

— Votre haine ne s'arrêtera-t-elle pas ?... Me poursuivra-t-elle sans cesse ?...

LA MARQUISE GAlilVIELLE 1^93

— A jamais I...

— La vie n'est pas possible de la sorte.

— Elle est plus pénible pour moi que pour vous.

— Non. Cent. fois non, car je souffre horriblemont, Gabricllc ; ne le voyez-vous pas ?

— • Je ?e vois et j'en suis heureuse, et votre supplice grandira tous les jours, à mesure que ma haine se fortifiera.

— Gabriellc, ne dites pas cela, vous me rendriez fou. Du moins, laissez-moi l'espoir. Si vous saviez, Gabrielle, quelle torture de vous avoir auprès de moi, vous si belle, vous que j'adore, et de ne pouvoir vous prendre dans mes bras, d'être séparé de vous par un abîme... Ma passion s'augmente de l'obstacle que vous lui opposez... Vous devriez me redouter, Gabrielle, car je ne suis, après tout, qu'un criminel, et je suis capable d'un nouveau crime.

Elle releva la tête avec un défi superbe.

— Que voulez-vous dire ? Vous menacez, à présent ?

— Oui, je menace. J'aime mieux votre épouvante que votre dégoût. Je suis votre mari, je suis votre maître... Je suis fort et vous m'appartenez, puisque vous êtes ma femme. J'ai des droits sur vous... et je puis vous prendre, et, si vous résistez, user de ma force. Non, Gabrielle, ne me poussez pas à bout... car souvent, quand je vous vois, parée pour une fête, rayonnante de jeunesse et de beauté, mille fois plus belle qu'au jour oii je vous connus, il me vient dans l'esprit des idées mauvaises... Ne me défiez pas, Gabrielle, ce serait faire déborder la coupe, déjà trop pleine de vn«; outrap^es et de vos insolences...

C'est une torture au-dessus des forces d'un homme que celle que j'endure auprès de vous... Si je ne vous aimais pas, vous seriez quand même désirable ! Et je vous aime ! Et près de moi, vous souriez à d'autres qu'à moi... Et j'entends autour de vous les admirations qui vous enivrent. Et vous passez, dans le monde, dans les fêtes dont vous êtes la reine, éblouissante et captivante... Vous êtes belle entre toutes... et les hommes m'envient, moi, qui ne pui? pas même effleurer d'un baiser le bout de vos doigts... Ne suis-je pas heureux d'avoir une aussi jolie femme ! Et, après ces soirées si pénibles où je dévore mon cœur, nous rentrons à l'hôtel. Et dans la voiture ori je suis assis auprès de vous, j'entends votre haleine, j'entends votre cœur qui bat... je sens vos parfums qui me grisent... et alors que je voudrais vous emporter, vous retenir dans mes bras, étouffer vos soupirs sur votre bouche, nous arrivons à riiôtel... je suis obligé de me séparer de vous... et vous me saluez d'un mot glacial... Et je suis votre maître et je suis votre mari !

Il s'approcha de Gabrielle et lui prit les mains qu'elle avait froides et inertes et qu'elle ne retira point.

— Gabrielle, ne me pardonnerez-vous pas P

— Non.

— Prenez garde de me forcer au désespoir I...

— Ma vie vous appartient...

Tl la serra contre sa poitrine dans une étreinte folle.

— Ce n'est pas ta vie que je veux, c'est ton amour 1...

— Mon amour est à un autre.

— Ah ! malheureuse 1... malheureuse !...

LA MABQUISE GABRIELLE 295

II lui étreignait les deux poignets dans une de SCS mains, et son autre bras, passé autour de sa taille, la fit ployer comme un roseau frêle.

Il la domina ainsi, un instant, les lèvres frémissantes, le sang aux yeux, le visage empreint d'une passion furieuse.

— Je n'ai qu'à vouloir pour que tu sois ma feriime I... Tu ne résisterais pas plus à ma force qu'une enfant I... Ne me brave plus !... Crainsmoi II!

— Je ne te crains pas et je te brave I Elle n'avait pas essayé de se défendre. Elle savait bien que c'était inutile.

Mais ^ses yeux largement ouverts, oii il n'y avait même point d'épouvante, poursuivaient le marquis d'un regard méprisant.

Si elle s'était défendue, c'en était fait d'elle, peut-être.

Sa résistance eût irrité Norbert.

Mais il recula devant ce dégoût, manifesté avec tant de calme, avec une si surprenante tranquillité d'esprit.

Il laissa tomber Gabrielle sur le canapé, se mit à genoux et, la tête cachée dans les mains, pleura.

— Pardon, Gabrielle, je suis fou quand je suis auprès de toi. Je ne me connais plus. Qu'allaîsje faire, mon Dieu ? Je me fermais à jamais ton cœur... Pardonne-moi... Est-ce que le t'ai fait mal P...

Elle ne répondit pas. Elle ne cessait pas de le regarder.

— N'es-tu pas assez vengée, Gabrielle ? Je suis à tes pieds et je t'implore... Ah ! si tu savais ce qu'il faut que j'humilie d'orgueil I... R/3garde-

moi, Gabrielle ; repais ta vue de ma souffrance... Redis-toi que tu repousses un homme devant qui chacun s'inchne... un homme qui n'est devenu si puissant que parce qu'il t'aimait... Que te fautil encore, et quelle épreuve, quelle humiliation me réserves-tu ?.,..

— Vous pouvez vous épargner toute humiliation... j'y reste insensible !

— Ah ! je te briserai !...

Elle hocha doucement la tête.

— Peut-être, mais vous briserez m^on cœur avec ma vie !

— Rien ne te fera fléchir ^

— Rien !

Il réfléchit quelques minutes, la tête penchée, puis :

— Qui sait P dit-il tout à coup, un éclair dans les yeux...

Et comme elle avait un geste d'incrédulité, il ajouta :

— Quel sacrifice, faudrait-il, quel dévouement idéal, quelle abnégation, allant même jusqu'à la mort pour conquérir ton estime ?

— Je n'en connais pas de possible !

Il resta silencieux encore, puis répéta sur le même ton singulier :

— Qui sait ?..,. Peut-être un jour m.e verras-tu si grand, si bon, si repentant, que la pitié entrera dans ton cœur !

Elle ne répondit pas.

Son œil restait méchant et ironique.

Il se retira, la saluant d'un geste de la main.

— Que la vie continue donc entre nous, telle que vous l'avez voulue ; mais si je ne suis rien pour vous qu'un mari de nom, souvenez-vous que

je ne souffrirai pas que vous ayez une intrigue avec ce jeune homme, que vous vous obstinez à chérir... Je l'ai épargné une fois, parce qu'il n'avait outragé que moi-même... Je ne puis commander a votre cœur, puisque vous l'aimez... soyez certaine toutefois que, si ce garçon ose lever les yeux sur vous, je le tuerai comme un chien...

Il sortit sur ce mot.

Les derniers préparatifs de la fête du soir s'achevèrent dans la journée.

L'hôtel était inondé de fleurs rares et de plantes exotiques.

De nombreuses invitations avaient été lancées.

Le bal promettait d'être des plus brillants.

Vers la fin de l'après-midi, le marquis monta chez lui pour s'habiller, après avoir donné partout un dernier coup d'œil.

Le soir, tout ce que Paris comptait d'illustrations dans la politique, dans le monde aristocratique, — les plus grands noms de France étaient représentés à cette fête, — dans la magistrature, la finance, la littérature et les arts, défila dans les salons splendides de l'hôtel et dans les jardins éclairés comme en plein jour.

Ce fut vraiment un triomphe pour Norbert que cette fête. Il était bien le roi de tout ce monde élégant et fm, par la beauté, par la force, par la fortune et la supériorité de son génie.

Et Gabrielle aussi était reine.

Suprêmement délicate et jolie, je ne sais quel mystère s'attachait encore à sa personne.

D'où venait-elle ? Où le marquis l'avaitcil rencontrée ?

On ne savait.

Elle consentait sa grâce timide de jeune fille au milieu de ce monde, et la tristesse intime de son cœur brisé, le drame qui déchirait sa vie, ajoutaient encore, par une langueur de malade, à la distinction de son visage, un peu pâli et amaigri.

Norbert, de loin, regardait sa femme, à la dérobée et soupirait.

Tout à coup, parmi la foule d'invités qui se pressaient ^utour de lui, il aperçut un homme très grand, maigre, à la figure froide et énigmatique : Rouquin.

Profitant d'un moment oià la presse était moins forte, Rouquin vint à Norbert et lui dit à voix basse :

— J'ai à vous parler.

Norbert fronça le sourcil.

— Vous choisissez mal votre heure... Ne pouvez-vous demain, par exemple... ou quelque autre jour?

— Il est difficile de vous rencontrer. Les affaires et la politique prennent votre temps. Du reste, personne ici ne me connaît, nous pouvons aller dans un salon... au jardin, tenez... et nous causerons tranquillement.

Et comme le marquis hésitait, le front toujours plissé.

— Il le faut... je le veux 1 dit brutalement l'homme.

D'Argental devint blême. Ses poings se crispèrent.

Mais le ton de Rouquin ne souffrait pas de réplique.

Norbert le précéda dans un petit salon.

— Monsieur, lui dit Rouquin avec une feinte

politesse, vous êtes mon associé et je tiens à vous rendre compte de la situation où nous sommes. S'il vous paraît étonnant que j'aie choisi l'heure d'une fête aussi brillante pour vous parler, je ne vous en cacherai pas la raison.

— Il y a donc un motif ?... Je l'avais deviné...

— Cette raison existej en effet, mais elle est d'une nature particulière. J'ai cru m'apercevoir depuis quelque temps, que vous aviez oublié le service que je vous ai rendu, la source de votre fortune et même l'œuvre qu'il nous reste à accomplir. Vous vous endormiez dans les délices de votre mariage et d'un luxe dont vous étiez déshabitué. Je ne vous ai pas réveillé. Aujom^d'hui îe moment est venu de vous remettre à l'action. Si je vous importune au milieu des hommages que vous recevez de toutes parts, c'est que je veux vous rappeler que, malgré votre influence et votre rapide pouvoir, vous ne vous appartenez pas.

Le marquis gardait les yeux baissés :

— Enfin, monsieur, expliquez-vous ! dit-il.

— J'y arrive. J'aime en toutes choses les situations nettes. Ecoutez-moi donc attentivem-cnt. La fortune que nous convoitons ne deviendra la nôtre, réellement,' et en entier, qu'au jour oii il n'existera plus d'autre héritier que votre femme. Bertara nous a servi tant que votre mariage n'a pas eu lieu. Aujourd'hui, Bertara nous gêne. Vous me comprenez ?

— Vous voulez qu'il meure ?

— Je simplifie, je vous l'ai dit.

Votre héritage, c'est toujours Mourad qui le détient, provisoirement, et vous avez vécu longtemps des avances que je vous offrais, sur ma cassette. Lorsque nous aurons prouvé qu'il

n'existe pas d'autre héritier que votre beau-père et votre femme, — ou, si vous aimez mieux, — ajouta le misérable avec un sourire, — lorsque nous aurons supprimé les autres héritiers, s'il s'en présente, — Berlara deviendra le seul et unique possesseur de l'héritage. Mais alors, supposez que le bonhomme, malgré notre surveillance, finisse par apprendre de quelle façon nous l'avons joué, il trouvera vingt moyens de nous frustrer de cette fortune. Voilà pourquoi il faut qu'il meure. Je simplifie, je le répète.

Norbert ne répondait pas. Il rêvait à Gabrielle.

— Et j'ai pensé à vous pou. cela, ajouta Rouquin.

— Eh bien ! vous avez eu tort, dit le marquis d'une voix étouffée. Ce meurtre est une cruauté inutile. Je ne vous suivrai pas jusque-là !

— Avez-vous bien réfléchi avant de me parler ainsi ?

— J'ai réfléchi.

Il y eut un moment de silence.

Entre les deux hommes grondait une sourde menace.

Rouquin, pourtant était calme et froid.

Il reprit la parole :

— Il peut arriver des incidents où l'existence de Bertara serait un danger perpétuel pour notre sécurité. Ce danger, je le supprime, avant qu'il ne se manifeste. En outre, il me faut un gage de votre bonne foi et de votre dévouement.

— Jadis, vous n'aviez exigé que ma parole.

— L'assassinat de Bertara nous liera l'un à l'autre plus solidement. Quant à votre parole, monsieur h marquis, rappelez-vous ce que vous

aviez promis et dites si vous êtes homme d'honnem\..

— Je ne vous comprends pas.

— Cela m'étonne, car je m'exprime clairement. Autrefois, monsieur, à la crainte que je manifestais de vous voir amolli par les beaux yeux de Gabrieîlc, vous avez répondu par l'ironie. Vous étiez sûr de votre cœur. Aujourd'hui, vous aimez votre femme. Ne niez pas. Vous l'aimez avec emportement. Eh ! cela se lit sur votre visage. Eh bien, monsieur, dans des affaires comme les nôtres, l'amour est plus qu'une faiblesse, c'est un péril, c'est presque une trahison !... Voilà pourquoi j'ai résolu que Bertara mourrait frappé par votre main. Ensuite, je serai sûr de vous !

— Ne comptez pas sur moi pour cette sinistre besogne.

— Souvenez-vous, monsieur d'Argental, que vous n'êtes pas votre maître. Je nie suis montré bon prince jusqu'à ce jour, et, si vous aviez tenu vos engagements, je ne vous eusse jamais revu que pour vous apporter de bonnes nouvelles. Aujourd'hui, j'ordonne. Obéissez !...

Norbert releva la tête et le regarda avec un souverain mépris.-

— Je refuse.

— Je m'y attendais. Je pourrais vous tuer, mais ce serait vengeance trop facile et punition trop mince. Voici donc ce qui arrivera. Si demain, à cette heure-ci, je n'ai pas la preuve que Bertara est mort, après-demain à la première heure, deux de mes agents — ils me sont dévoués jusqu'à la mort, ne l'oubliez pas, — se présenteront au parquet et édifieront M. le procureur général sur votre compte.

302 LA MARQUISE gabuiëlle

— En m€ livrant, vous vous perdez.

— Non pas. En vous livrant, je perds La Guyane et Bontemps. Moi, j'aurai quitté la France. Et, prenez-y garde, les charges seront suffisamment lourdes pour qu'il s'agisse sinon de la guillotine, du moins du bagne à perpétuité... Les détails les plus circonstanciés seront donnés au parquet... sur l'enlèvement de Gabrielle, sur votre mariage ingénieux et sur l'assassinat de ce pauvre diable de Siméon... la plus lourde charge... Entendez-vous le joli bruit que cette révélation fera dans votre monde .^...

Norbert était très pâle. Un frisson lui courait sous la peau.

— Vous ne ferez pas cela 1 bégaya-t-il.

— Je le ferai. Je vous le jure. Peste ! me croyezvous un sot ?

— Il ne suffit pas de dénoncer. Il faudra donner des preuves.

— Tranquillisez-vous. Il y en aura. Bontemps et La Guyane aiment à bavarder. Et Mourad, Chilpéric, Gabrielle elle-même, et Yalentin et les autres leur donneront la réplique. Puis, j'aurai soin de mettre certaines pièces intéressantes à la disposition de la justice, qui est aveugle, mais qui, pourtant, saura lire entre les lignes.

— Des pièces P

— Celles qui constituent une preuve de notre intimité : les lettres contenant vos demandes d'argent ; le double de mes lettres répondant aux vôtres et toujours plus explicites que les vôtres ; là restitution de Bois-Tordu ; la reconstitution de votre domaine... enfin il vous faudra expliquer d'où provient cette fortune qui vous a aidé dans vos débuts... Tontes choses très claires, j'en con-

viens, et sur lesquelles vous ne serez pas le moins du monde embarrassé pour répondre aux magistrats...

Le marquis se taisait. Un combat se livrait en lui.

— Soit, dit-il à ]a fin. Je suis en votre pouvoir. Je ne suis pas monté si haut pour. retomber aussi brusquement.

— A la bonne heure ! Vous entendez raison.

— Je n'ai qu'une oljjection à faire. Elle touche autant k vos intérêts qu'aux miens.

— Parlez. Je suis prêt à discuter.

— Bertara a été le grand moyen dont nous nous sommes servis pour contraindre Gabrielle au mariage. Bertara disparu, — mort de mort violente surtout, — rien ne retiendra plus Gabrielle. Un mariage, où la volonté de l'un des conjoints n'a pas été libre, peut être entaché de nullité. Le code est précis.

— Votre objection, je l'ai prévue. N'ayez aucune crainte à ce sujet. Mes agents se feraient couper par morceaux avant de parler. Et seuls, ils pourraient, par leurs révélations, fournir des preuves contre, vous. Gabrielle, sans eux, sans moi, est impuissante ainsi que ses amis. Elle ne tentera rien. Du reste, si vous avez suivi mon conseil, vous avez dû vous faire mtutuellement une donation au dernier survivant de votre fortune.

— L'acte a été passé quelques mois après notre mariage.

— Des lors nous sommes en règle ; si votre femme fait mine de vous trahir, comme elle est surveillée de près, je l'apprendrai bien vite, et alors... marquis... vous pourriez peut-être b'ênéfîcier de cette donation entre- vif s...

o04 LA MARQUISE GÀBRIELLE

Norbert eut un cri étouffé.

— Ah I misérable, si tu touches jamais, mêm.e d'un doigt, la traîne de sa robe, je ne t'épargnerai pas...

— Tout doux, monsieur le marquis, tout doux I On pourrait vous entendre... Je vais vous indiquer, en prenant congé de vous, un moyen bien simple de m'empècher do recourir à ce triste expédient. Gabrielle n'est votre femme que de nom... Ah ! vous avez, pour un mari, de singulières délicatesses ! Je lis dans votre ménage comme en un livre. Eh bien, qu'elle devienne vraiment votre femme, marquis... vous savez, je simplifie tout 1... Si votre femme connaissait les douceurs de la maternité, elle ne tenterait rien contre vous et souffrirait, sans se plaindre, dans la crainte que le scandale ne retombât plus tard sur son enfant ?

Ils étaient restés seuls pendant cette scène. Comme plusieurs invités entraient au salon, ils sortirent et gagnèrent une allée écartée du jardin ; Norbert marchait accablé ; Rouquin souriait doucement.

— Je vous quitte, monsieur d'Argental. Je n'ai plus rien à vous dire. Je me résume : Demain, il faut que Bertara soit mort. Adieu...

Et avant que le marquis eût le temps de répondre, l'homme s'était éloigné, avait gagné le vestibule où il prenait son manteau et avait disparu.

Norbert rentra dans les grands salons, sombre et morne.

Et la première personne qu'il vit fut Gabrielle... La fille de cet homme que Rouquin venait de condamner.

Et dans les salles, où se pressait toujours la

^oulc brillante et parée, il jeta un regard où il y (ivait comme une sorte de rage désespérée.

Lui, le roi de ce monde, il se faisait pitié. Lui, si influent, ^i puissant, était au pouvoir de Rouquin ! 1

Le marquis s'était laissé tomber sur un siège et rêvait...

Longtemps il resta ainsi... immobile... on eût dit qu'il dormait...

Tout à coup il releva le front :

— Ah I si j'étais sûr qu'elle me pardonnât quelque jour,murmura-t-il...que ne ferais-je pas, mon Dieu !...

Il rêva encore.

La lune, que des nuages avaient cachée jusque-là, éclaira vaguement son visage.

Quel changement s'était fait en lui 1...

Qui dira les mystères du cœur de l'homme ?

Il semblait transfiguré... Un sourire erra un instant sur ses lèvres...

Il hocha la tête à plusieurs reprises :

— Oui, c'est cela... dit-il... et puisqu'il faut que Bertara soit mort demain... donc à demain !!!

Bertara n'habitait pas, rue de Grenelle-Saint- Germain, dans rhôtel où demeurait sa fille.

Norbert lui avait acheté, à Auteuil, non loin de la Seine, un fort joli pavillon entre cour et jardin, et le brave homme s'adonnait là tout à son aise à sa passion pour la pêche à la ligne.

Il partait tous les matins à l'aube avec des ustensiles sous son bras, et un pliant pour s'asseoir.

A midi, il rentrait pour déjeuner.

Il repartait presque aussitôt et regagnait sa place favorite au bord du fleuve.

On ne le revoyait plus qu'à la nuit tombante, ou lorsque le temps changeait et que la pluie menaçait.

Le lendemain du jour où s'était donnée, rue de Grenelle, la fête du marquis, le vieux Bertara se leva tout guilleret et courut à sa fenêtre, écarta les rideaux et consulta le ciel.

Le temps était calme ; quelques nuages couraient dans le bleu de léther ; selon l'expression des pêcheurs, a le temps était en mouvement », excellent pour la pêche.

Bertara se frotta les mains et, s'étant habillé prestement, passa dans sa salle à manger où l'attendait un en-cas préparé tous les soirs par M""® Donadieu, sa gouvernante, une bonne vieille,

gi'incheuse mais dévouée, quil avait connue jadis rue d'Allemagne et qu'il s'était attachée lors de sa nouvelle fortune ; M"^^ Donadicu le soignait comme un enfant.

— Allez, disait-elle à Gabrielle qu'elle avait vue gamine et qui venait souvent déjeuner avec son père, il ne lui manque rien et vous pouvez dormir sur vos deux oreilles : il mange à son goût et, s'il bougonne de temps en temps, c'est lorsqu'il rentre bredouille ou mouillé comme un barbet, de sa maudite pêche 1

Bertara avala un morceau de viande froide, dégusta un verre de vieux bourgogne, — son vin de prédilection, — dont sa fille et le marquis avaient abondamment pourvu sa cave, et s'en alla le nez au vent, le sourire aux lèvres, heureux et sans soucis.

Il descendit vers le Point-du-Jour, longea quelque temps la Seine du côté de Billancourt, et, s'arrêtant sur la berge, déposa ses ustensiles auprès de lui.

Un quart d'heure après, le liège flottait dans les eaux calmes, à peine frissonnantes sous une petite brise matinale.

M"' Donadieu s'était levée à six heures ; elle fit son ménage, se rendit au marché et prépara le déjeuner de son maître.

Bertara rentra à midi.

Il était radieux. Il avait pris un brochet d'une dizaine de livres.

— Je l'enverrai à ma fille, s'était-il dit aussitôt.

Et, en effet, il le fit porter par M'"^ Donadieu à la marquise, dans le courant de l'après-midi.

Il déjeuna en toute hâte, se brûla en avalant son café trop chaud, et, alléché par son succès du

matin, repartit, plus gai, plus riant, plus jeune qu'il n'avait jamais été.

M""^ Donadieu fut de retour, vers cinq heures, de riiôtei d'Argental.

Elle revint dans la voiture du marquis, avec Gabrielie qui, fatiguée de la fête de la veille, voulait se reposer dans la compagnie de son père.

Elle avait hâte d'oublier l'odieux visage de Norbert devant la naïve et bonne figure de Bertara.

Bertara n'était pas rentré.

Gabrielle fit un bouquet de roses et d'oeillets blancs, dans le jardin, en l'attendant.

Le ioui baissait. Le soleil se couclia. La nuit vint.

— Monsieur s'attarde aujourd'hui plus que d'habitude 1 fit la gouvernante... Le rôti va être desséché...

Gabrielle commençait à être inquiète.

— Est-ce que mon père revient quelquefois aussi tard ? dit-elle.

— En général, il rentre avant le brouillard, qui le fait tousser. Oh 1 il ne sera pas longtemps, tranquillisez-vous. Monsieur revient toujours tout droit sans s'arrêter aux guinguettes du Point-du- Jour.

Gabrielle prit patience. Neuf heures sonnèrent Elle n'y tint plus.

— Mon père est malade, dit-elle, il a fait très chaud cette après-midi, peut-être a-t-il besoin de secours. Retrouveriez-vous l'endroit où -d'habitude il va jeter sa ligne ?

— Je crois bien. C'est toujours à la même place. J'y suis allée vingt fois. Figurez-vous qu'il y a un an, quand il s'est installé ici, peu de temps après vt)trc mariage, il lui prit la fantaisie de ne

même pas rentrer au logis pour déjeuner. J'étais obligée de lui porter à manger sur lu berge. Une vraie folie. Heureusement, ça n'a pas duré. J'aurais rendu mon tablier.

— Gouroiis. Vous me montrerez le chemin.

— A cette heure-ci ?... Deux femmes .î^... Il y a au Point-du-Jour un tas de vagabonds et de joueurs de bonneteau qui vous feraient un mauvais parti.

— J'irai seule. La lune va se lever. Je verrai clair. Donnez-moi mon manteau. Vite I

— Pous sûr, j'accompagnerai Madame. Ah ! si vous n'aviez pas renvoyé votre cocher... îl viendrait avec nous ! Allons I

Les deux femmes sortirent. Gabrielle marchait si vite que ]VP° Donadieu était obligée de courir, pour ne pas être distancée.

— C'est par ici, n'est-ce pas ? C'est par ici ? disait la jeune femme.

Au bout d'une demi-heure de cette course haletante, M'"^ Donadieu s'arrêta, et quand elle eut recouvré la respiration :

— C'est dans ces environs que Monsieur s'installe toujours.

Et criant de toutes ses forces dans la nuit.

— Monsieur I Monsieur ! Monsieur Bertara !... Et Gabrielle, l'imitant, cria :

— Mon père !... mon père !... où êtes-vous ? Aucun bruit ne répondit à leur désespoir. La

campagne autour d'elles était déserte^ Paris, dans le lointain, grondait sourdement. En face, c'étaient les coteaux boisés de Meudon, oii la lune caressait doucement, sur l'autre rive de la Seine, quelques maisons silencieuses, dont les blanches murailles apparaissaient à travers les arbres. Le

fleuve coulait sans murmure, comme une nappe d'huile.

Elles longeaient La berge, au plus près de l'eau.

Il n'y avait là personne, sur l'espace de plus d'un kilomètre.

Tout à coup, Gabrielle, qui toujours marchait en avant, s'arrêta, se baissa, et se relevant soudain, poussa un grand cri.

La berge était haute, à pic et glissante.

Or, sur le pré, se trouvaient épars tous les ustensiles de pêche qui servaient à Bertara, une boîte avec ses hameçons, des perches, des lignes, un panier, une serge et une courroie pour envelopper les bâtons lorsqu'il revenait, un pot en fer-blanc avec des asticots, un autre, plus large, plein d'eau, que M""^ Don adieu découvrit et oii nageait quelque menu fretin.

La ligne était encore tendue comme si Bertara venait seulement de disparaître et le bouchon était resté accroché à de hautes herbes, non loin du bord.

La lune, brillant dans le ciel bleu, permettait d'embrasser tous ces détails d'un seul coup d'œil.

Gabrielle, terrifiée, ne criait plus. Quant à M™^ Donadieu, elle tremblait de tous ses membres.

Enfin, une dernière découverte, qu'elles firent à quelques pas, rendit impossibles leurs dernières espérances.

Gabrielle venait d'apercevoir, retenu à une racine, sur le bord extrême de l'eau et trempant dans le fleuve, le chapeau de paille de Bertara.

Plus de doute, le bonhomme avait glissé le long de la berge, n'avait rien rencontré sous la main pour se retenir et était tombé dans la Seine.

Il ne savait pas nager ; il était mort ; et son

pauvre vieux corps roulait maintenant sous l'eau, au gré du courant...

Gabrielle, sans un cri, sans un soupir, porta ses mains à son front, puis tout à coup s'abattit lourdement sur le sol.

Elle était évanouie.

M°'® Donadieu, effarée, presque aussi faible que la jeune femme, fut longtemps à la faire revenir à la vie.

Enfin, Gabrielle reprit connaissance, et, quand elle comprit de nouveau ce qui s'était passé, elle pleura abondamment.

Les larmes la soulagèrent.

Les deux femmes rentrèrent à Auteuil.

Elles ne se couchèrent pas.

Leur nuit se passa à pleurer.

Le lendemain, dès les premières lueurs du jour, elles retournèrent à la berge: et là purent constater qu'elles ne s'étaient pas trompées la veille.

La glissade de Bertara était visible sur la terre jaune humide, et, en bas, on voyait distinctement les traînées de ses mains et la trace de ses ongles incrustés dans le sol dans les efforts qu'il avait dû faire pour arrêter sa chute.

Hélas ! il était mort noyé ; il n'y avait pas de doute.

Déclaration fut faite au commissaire de police, mais toutes recherches furent vaines.

On retrouva bien des gens qui connaissaient Bertara pour le voir tous les jours jetant sa ligne au même endroit ; ces mêmes personnes l'avaient aperçu le jour de sa mort, vers quatre heures de l'après-midi, mais aucune ne put donner d'autre renseignement.

Cette mort parut accidentelle ; si quelque soupçon vint à l'esprit de la jeune femme, il fut vite dissipé.

Ce fut elle-même qui apprit cette catastrophe à son mari, Norbert en parut tristement surpris et essaya de la consoler.

Trois jours se passèrent, pour Gabrielle, au milieu des larmes ; les recherches continuaient et n'aboutissaient pas ; le cadavre du pauvre vieux restait introuvable.

Enfin, le soir du troisième jour, la Préfecture de police fit passer une note au marquis d'Argental, pour lui dire qu'un corps venait d'être retiré de la Seine, à deux kilomètres de l'endroit de la berge oh. Bcrtara était tombé. Le cadavre avait été envoyé à la Morgue.

Il répondait au signalement donné par le marquis, et la Préfecture priait Norbert de se rendre à la Morgue afin de le reconnaître.

Norbert ne prévint pas tout de suite Gabrielle et partit.

A la Morgue, après une rapide inspection du cadavre, il déclara reconnaître Bertara ; le vieillard, — le rapport du médecin commis par la police était explicite, — avait été pris, sous Peau, entre les quilles de deux bateaux, et son visage était défiguré. Aucun trait n'apparaissait plus, ni les yeux, ni le nez, ni la bouche.

La déclaration du marquis fut faite sans hésitation.

En outre, elle fut confirmée par le témoignage de M""® Donadieu, appelée en toute hâte.

Cependant la gouvernante avait fait une remarque singulière :

— Notre maître n'était pas aussi fort... il n'avait

pas, le cher homme, les épaules aussi larges.

Mais le marquis affirmant toujours, la vieille, en pleurant et frémissant, avait lini par être du mêm.e avis.

Du reste, personne ne prêta grande attention à l'exclamation de M""" Donadieu, car aucun doute ne paraissait possible.

C'étaient les vêlements de Bertara, sa veste de toile blanclie, son pantalon blanc, son gilet de coutil blanc ; c'étaient ses brodequins avec des guêtres qui lui serraient le bas de la jambe ; c'était sa cravate ; c'était sa chemise marquée de ses initiales.

Donc, c'était Bertara.

En outre, on trouva dans une poche intérieure de la veste un portefeuille renfermant quelques papiers prouvant son identité.

Sur le cadavre on retrouva un porte-monnaie avec quelque argent et dans le gousset du gilet une montre en or avec ses initiales gravées sur la boîte, et dont Gabrielle lui avait fait cadeau deux ou trois mois auparavant.

C'était Bertara, cela semblait certain.

Et, comme nous l'avons dit, le médecin affirm^ait que ces blessures avaient été occasionnées par le frottement du cadavre entre deux bateaux, remarque qui n'était pas nouvelle et que Ton a souvent constatée sur les cadavres repêchés dans la Seine.

Le marquis donna donc des ordres pour que le corps de Bertara fût transporté de la Morgue à Auteuil, dans le petit pavillon occupé par le bonhomme.

Ce fut là que Gabrielle revit le vieillard.

M""* Donadieu avait caché sous un voile la

figure horriblement mutilée de Bertara ; Gabrielle, quand même, voulut contempler une dernière fois son père et souleva le voile ; elle poussa un grand cri et s'évanouit.

Elle resta au chevet du lit, en prières, jusqu'à ce que l'on vînt enlever le corps pour le mettre dans la bière. Elle accompagna le convoi jusqu'au cimetière. Norbert, les convenances le voulaient, — était auprès d'elle, dans une voiture de deuil.

A force de pleurer, Gabrielle n'avait plus de larmes ; ses yeux étaient rouges et son visage gonflé. Sa douleur était déchirante.

Norbert, pendant tout le trajet du pavillon au cimetière, la regarda silencieusement.

Son regard avait une singulière douleur.

A deux reprises, il se pencha vers elle, et entre'ouvrit les lèvres comme s'il avait eu l'intention de lui parler.

Alors il lui venait une sorte de sourire d'autant plus étrange, que la tristesse de cette cérémonie semblait devoir lui commander plus de respect ; mais deux fois, au moment de parler, il se retint avec un hochement de tête qui signifiait :

— Plus tard ! le moment n'est pas venu. Au cimetière, Rouquin attendait.

En l'apercevant, Norbert tressaillit, mais se remit aussitôt.

Quand le marquis fut sur le point de remonter en voiture. Rouquin s'approcha de lui et dit à Aoix basse :

— C'est bien. Je suis content de vous ! Norbert détourna les yeux et ne répondit pas...

Nous laisserons le marquis d'Argental et Gabrielle, et nous suivrons Rouquin, que sa voiture attendait à la porte du cimetière.

Au lieu de regagner directement Paris, Rouquin qui, ce matin-là sans doute, avait des loisirs, donna l'ordre à son cocher de prendre par le Rois de Roulogne.

La matinée était superbe ; Rouquin s'enfonça dans un coin de sa Victoria, alluma un havane odorant, — un de ces exquis cigares qui parviennent aux amateurs, entourée de feuilles d'argent et qu'on appelle des « représentantes )>; puis, rassuré sans doute du côté de Norbert, s'abandonna aux douceurs de cette promenade, voyant l'avenir en rose, et le présent point trop sombre.

Quant aux remords, Rouquin ne les connaissait pas.

Le rôle de cet homme allant se développer et grandir, il est temps de montrer avec plus de précision le personnage que nous avons laissé à dessein dans l'ombre aussi longtemps que, sans prendre une part directe à notre drame, il s'est contenté de lui donner l'impulsion de la coulisse.

On le connaît au moral, froid et déterminé, capable de tous les crimes, si ces crimes le conduisent à son but.

316 LA M.\RQUÎSE GABRIELLE

On le connaît au physique, avec sa distinction de magistrat et sa vigueur indomptable sous sa frêle et maigre apparence.

Rouquin, dont l'action et l'audace contre-balanccnt souvent les efforts de la Préfecture de police, a une colossale fortune, augmentée par toutes les spéculations véreuses nées du pavé parisien.

Bouquin est marié, et son mariage a été la source de sa fortune ; Rouquin n'a pas d'enfants : la nature a reculé devant l'obligation de perpétuer cette race infâme.

Fils d'un juge de paix, Bouquin avait fait ses études de droit et s'était fait recevoir docteur.

Sa famille s'était saignée aux quatre veines pour lui faire compléter ses études ; celles-ci terminées. Rouquin eut peur de la vie de province et se jeta avec frénésie dans cette existence de déclassés qui va du cercle au tripot, du tripot à la police correctionnelle et de là en Cour d'assises.

Dans ce monde bizarre et bigarré, oii il n'est pas rare de rencontrer parfois un honnête homme, surtout si cet homme est étranger. Rouquin fit la connaissance d'un banquier italien, Foricelli, devint son ami, bientôt son intime et fut reçu chez lui.

Six mois après, il était l'amant de sa femme.

D'une beauté dangereuse, souple et adroit, Rouquin eut l'art d'affoler cette malheureuse, qui fut prise pour lui d'une passion effrénée allant jusqu'à l'esclavage le plus complet.

Quand Rouquin fut maître d'elle, un atroce projet naquit dans son esprit : Lydia Foricelli était très riche et n'avait point d'enfants ; il fallait se débarrasser du banquier ; Lydia, restée libre, deviendrait sa femme.

LA MARQUISE r.ABRIEI.LE 317

Tout d'abord, Lydia accueillit ce projet avec horreur.

Mais Rouquin, fort de la passion qui lui livrait cette malheureuse, déploya toutes les ressources de l'amour, toutes les subtilités que lui suggéra une intelligence infernale pour venir à bout de ses répugnances.

Lydia résistait toujours. Alors, il la quitta.

Un mois après, demi folle, changée lamentablement, elle frappait à la porte de son amant :

— Je l'ai empoisonné, dit-elle... A présent veux-tu de moi ?

La misérable n'avait pas menti. Foricelli était m.ort.

Quelques mois après, ils étaient mariés, la fortune de Lydia devenait la sienne ; mais l'amour de la jeune femme n'avait pas résisté à son crime. Elle haïssait Rouquin ; elle se faisait horreur ; sa vie était un enfer.

Elle vivait dans une solitude complète ; rarement elle voyait son mari : celui-ci ne l'aimait pas et ne l'avait jamais aimée. Son cœur glacé était rebelle à ces tendresses.

Les années s'étaient écoulées.

Lydia, grande, élancée, aux yeux flamboyants, aux cheveux noirs superbes, avait maintenant une trentaine d'années.

Elle était admirablement belle, mais d'une beauté sévère et triste ; jamais une lueur de gaîté n'adoucissait son regard sombre : jamais la fleur du sourire ne s'épanouissait sur ses lèvres.

Pourtant, depuis deux ou trois mois, sans que le caractère de sa physionomie eût changé, son visage s'était comme éclairci.

Par les temps couverts, on voit parfois un coin

de ciel bleu et l'espérance renaît ; le ciel annonce le soleil.

Etait-ce une espérance qui naissait au fond de ce cœur flétri ?

Demi-cGuché en sa Victoria, Rouquin songeait à ses affaires, et point du tout à sa femme, quand son regard errant s'arrêta tout à coup sur une allée ombreuse du bois.

Et en même temps il se redressa d'un brusque soubresaut.

Une femme venait de traverser lentement la contre-allée, appuyée sur le bras d'un jeune homme, presque d'un enfant, et avait disparu derrière le feuillage...

Et cette femme, il avait eu le temps de la reconnaître.

C'était la sienne, c'était Lydia...

Il n'aimait pas ; il n'était point jaloux ; peu lui importait que sa femme eût des intrigues.

Cependant une sorte de force mystérieuse le poussa à acquérir la certitude de l'infidélité de Lydia.

Il renvoya sa voiture, et, à pied, s'engagea dans l'allée par laquelle il avait vu disparaître sa femme ; de loin, il l'aperçut ; c'était bien elle...

Etait-ce bien la triste créature dont il avait fait sa victime, cette femme souriante et alanguie au bras de cet enfant ?

Son visage était rose ; sa lèvre rouge ; ses yeux étaient profonds et d'une douceur infinie...

Elle avait donc retrouvé l'amour ?

Mais c'était l'amant qu'il regardait, bien autrement qu'elle.

Il avait un visage fin et distingué, les yeux bleus, les cheveux blonds ; son âge, vingt ans

tout au plus, l'air délicat d'une plante à laquelle le soleil fait défaut ; frêle, élégant et mince comme une jeune fille.

Deux fois. Rouquin, caché derrière des arbres, le vit d'assez près pour ne rien perdre de SCS traits.

Et, deux fois, la même surprise le tint cloué au sol.

— Où ai-je vu ce jeune homme ?...

Il cherchait dans ses souvenirs et ne trouvait rien.

Pour la troisième fois, il alla se mettre, invisible, sur leur passage.

Ils arrivèrent, serrés l'un contre l'autre, comme des enfants qui ont froid, se regardant au fond des yeux, tout à eux-mêmes et oubliant le monde entier pour ne songer qu'à leur amour.

Elle s'appuyait lourdement sur lui, et leurs doigts étaient entrelacés et leurs visages étaient si près l'un de l'autre, quand ils se parlaient, que leurs cheveux s'emmêlaient.

Et quand, de nouveau, ils eurent disparu. Rouquin murmura :

— C'est étrange !... Si Gabrielle Bertara avait un frère... je dirai : le voici... Ce garçon lui ressemble 1

De loin, il suivit le couple amoureux.

Lydia et le jeune homme montaient dans un fiacre.

Il sauta dans un autre et donna l'ordre au cocher de ne les point perdre de vue.

Les deux voitures passèrent la barrière et rentrèrent dans Paris.

Arrivé à la place de la Concorde, le fiacre qui emportait Lydia passa le pont et prit les quais.

Il s'arrêta non loin de la Halle aux vins et du Jardin des Plantes, sur le quai de la Tournelle.

Rouquin avait donné des instructions à son cocher qui s'arrêta à cinquante mètres environ de Lydia.

La jeune femme et son amant, sans défiance, disparurent dans la maison ; comme ils ne redescendaient pas, Rouquin allait prendre le parti de monter, quand ils apparurent de nouveau, et, sur le seuil de la maison, se séparèrent, se suivant longtemps des yeux, tant qu'ils purent s'apercevoir.

Rouquin, en deux sauts, fut près du concierge et lui glissait deux louis dans la main :

— Vous avez depuis longtemps pour locataires les deux personnes qui sortent à l'instant de chez vous ?

— Hé ! hé I fit le concierge, clignant de l'œil. Ce ne sont point mes locataires.

— Le nom du jeune homme, le connaissezvous ?

— Oui, car la dame, souvent, lui écrit à cette adresse...

— Dites...

— Hé ! hé ! n paraît que vous y tenez ferme ?

— J'y tiens et je ne marchande pas...

Un troisième louis rejoignit les deux premiers dans la main du concierge, qui, radieux, débita d'un seul coup :

— Le jeune homme s'appelle André Sénéchal ; la dame se fait appeler Lydia tout court ; c'est deux tourtereaux qui se donnent des rendez-vous dans l'appartement d'une amie presque toujours absente et qui habite la province toute l'année.

— Hs se voient souvent P

— Deux ou trois fois par semaine.

— A des jours déterminés ? A des heures fixes ?

— Non. Rien n'est moins régulier. N'importe quel jour... Tantôt le matin, tantôt le soir; par exemple, jamais la nuit...

Le concierge eut un air malin et ajouta :

— Entre nous, cela prouve que la jolie dame est mariée I...

— En effet, dit Rouquin qui souriait comme d'une chose fort intéressante... mais, un dernier renseignement, s'il vous plaît ?

— Tout à votre service.

— Où demeure ce monsieur André Sénéchal ? Le concierge se gratta l'oreille.

— Ah I dit-il, j'en ignore... Désolé, monsieur, désolé...

Rouquin réfléchit une seconde, puis murmura :

— C'est bon. Je le saurai bientôt.

Et, sans être autrement ému, il remonta en fiacre et rentra chez lui.

La première personne qu'il vit, dans le salon du somptueux appartement qu'il habitait rue Lafayette, fut Lydia.

Il la salua et s'informa de sa santé avec plus de sollicitude que d'habitude.

Du quai de la Tournelle, il ne fut pas question.

Il y avait trois mois qu'avaient commencé les relations de Lydia et d'André Sénéchal.

Un soir, en revenant du Bois, la voiture de Lydia allait au pas, et Lydia respirait l'air rafraîchissant de la nuit, quand elle vit, sur le trottoir de l'avenue, un jeune homme s'arrêter tout à

coup, porter les deux mains à son cœur et s'écrouler, sans force, sur le sol, comme frappé de la foudre.

Il était tard, l'avenue était déserte. Lydia, effrayée, fît arrêter sa voiture. Le valet de pied descendit, releva le jeune homme et l'assit sur un banc. La lumière d'un bec de gaz voisin éclairait sa pâleur mortelle. Il paraissait très jeune et il était d'une beauté remarquable.

Lydia l'admirait tout émue.

Comme il ne reprenait pas connaissance, le valet de pied le prit dans ses bras et le déposa sur le coussin de la voiture, et Lydia descendit ellemême à la première pharmacie de l'avenue des Ternes. Au bout d'un quart d'heure, le jeune homme revenait à lui. Il s'excusa en souriant avec une indicible tristesse.

— Je vous remercie, madame, dit-il, vous êtes bonne de m'avoir secouru. Je suis sujet à ces fai-1 blesses. L'air était trop vif pour moi.

Lydia insista pour qu'il remontât dans sa voiture ; elle craignait une rechute, mais la station de fiacre était tout près. Le jeune homme refusa, craignant d'être indiscret.

Il voulut savoir le nom de Lydia, savoir où elle demeurait, pour aller lui rendre visite. Lydia secoua la tête.

— A quoi bon ?

Et ils se séparèrent ainsi.

Mais le hasard qui les avait fait se rencontrer les réunit de nouveau.

Un lien secret était déjà né entre ces deux êtres.

Une puissance d'attraction les poussait Tun vers l'autre.

LA MARQUISE GAHBIELLE 323

n y a toujourâ une attraction mystérieuse dara les intiraités nées d'un accident.

Lydia était attirée par cette faiblesse si grande qu'un souffle semblait devoir l'abattre.

Tout, dans André vSénéchal trahissait une de ces organisations débiles, condamnées h une fin précoce ; les yeux brillaient d'un éclat singulier ; la peau était d'une transparente blancheur; les pommettes des joues étaient roses ; les épaules étaient maigres, la poitrine était étroite.

André était étudiant en droit, c'est-à-dire souvent libre.

Ils se revirent et André se mit à aimer Lydia avec k passion folle d'un homme qui se sait marqué pour une mort prochaine et qui se hâte de viv.-"e vite.

Ils se revirent dans tous les coins de Paris propices aux amoureux.

Mais Lydia restait pour lui enveloppée d'un impénétrable mystère ; elle n'avait pas voulu dire son nom ; elle n'avait pas voulu nommer son mari ; bien plus, elle n'avait pas avoué qu'elle était maric-e, et elle avait fait jurer à André de ne pas essayer de découvrir qui elle était.

— Alors, avait-elle dit, à cette condition, je vous reverrai. Si vous n'y souscrivez pas, que ce soit tout de suite fini entre nous et brisons là. Cela vaut mieux.

Déjà, elle lui était devenue iiécessaire ; l'amour éclatait en lui avec une impétuosité mortelle.

Tout le sang raréfié de ses veines avait reflué vers son cœur, oii il s'était réchauffé au foyer de cet amour, et la vie semblait plus intense en ce frêle ,^nrcon aux lèvres pâlies et aux yeux doux de jeune fille.

Lydia ne fut point sa maîtresse.

C'était, — bien plutôt que l'amour, — la pitié, le besoin d'être aimée, et une sorte de curiosité attendrie, qui l'avaient poussée vers André.

Mais dans l'affection qu'elle lui témoignait, il y avait, — qu'on nous pardonne de nous servir, pour cette femme, de cette expression, — il y avait une sorte de maternité.

Dans leurs épanchements, Lydia se possédait toujours et résistait aux supplications ardentes d'un amour impérieux.

Elle se savait criminelle, ~ marquée au front d'une tache sanglante, — et elle rougissait de honte devant André, regrettant la passion qu'elle voyait se développer en lui et n'ayant plus la force de s'y soustraire.

Et souvent, quand il la pressait sur son cœur et Fétreignait contre sa poitrine, lui reprochant de ne pas l'aimer, puisqu'elle restait insensible à ses larmes, elle eût vouiu, la pauvre femme, pour racheter son crime d'autrefois, faire passer sa propre vie dans les veines taries du jeune homme et ranimer cette existence au prix de la sienne.

Certes, elle ne fut pas complètement heureuse, elle devait ne plus jamais l'être, mais il y eut pourtant dans son âme un apaisement, et voilà pourquoi la tristesse de son visage n'était plus aussi grande ; pourquoi sa physionomie semblait éclairée parfois comme d'un rayonnement intérieur.

Rouquin, après la découverte qu'il venait de faire, mit deux de ses agents en campagne. Bontemps et Louffard.

Ils s'installèrent dans les environs du quai de la Ton rn elle.

LA MAHQÏJlSE CABRIELLE 325

Comme Lydîa et André se voyaient souvent, — ainsi qu'avait dit le cîoncierge, — leur attente ne fut pas longue.

Ils n'avaient pas à s'occuper de Lydia.

liouquin leur avait donné pour mission de surveiller André seulement, de s'enquérir de son domicile, et de recueillir sur lui tous les renseignements possible?.

Cela leur fut facile.

Deux ou trois jours après que Rouquin eut découvert leurs relations, Lydia et André se promenaient au Jardin des Plantes ; ils y restèrent deux heures ; après quoi Lydia monta dans un fiacre et André longea les quais à pied jusqu'au pont Saint- Michel.

Bontemps et Louffard ne le perdaient pas de vue.

Auprès du pont, il fit la rencontre de quelques étudiants qui se promenaient avec leurs maîtresses, resta cinq minutes à causer avec eux, puis continua sa route.

Il remonta la rue Montmartre, prit le faubourg, puis la rue Richer, et entra au numéro ii de la rue Bleue.

Cinq minutes après, Bontemps demandait au concierge :

— M. André Sénéchal, s'il vous plaît ?

— Au quatrième, la porte en face l'escalier. Bontem.ps monta, s'arrêta au premier étage,

puis redescendit.

Il retrouva Louffard dans la loge. Le concierge était causeur. En outre, Louffard avait fait l'offre d'une bouteille cachetée chez le marchand de vin voisin. La connaissance fut faite.

Louffard apprit bientôt ce qu'il voulait.

La famille Sénéchal habitait le numéro ii de la rue Bleue depuis cinq ans seulement.

Elle était composée de M. Sénéchal, un homme d'une cinquantaine d'années, employé dans la maison de banque Terrenoire et C*, boulevard Haussmann, d'André Sénéchal et de Georges, un jeune médecin âgé de trente ans, qui avait son cabinet de consultations à Passy, mais qui restait peu de jours sans venir rue Bleue déjeuner ou dîner avec son père et son frère.

— Ce sont des gens pauvres, dit le concierge; le père ne gagne pas grand'chose... deux cents francs par mois.. C'est à force de privations qu'il a fait instruire l'amé de ses fils. Aujourd'hui, M. Georges lui vient en aide. Quant à M^ André, c'est l'enfant gâté de la maison. Et ça se comprend, il a une si faible santé... Toujours malade 1... Quelquefois crachant le sang... il ne fera pas de vieux 03, c'est sûr !..

— Vous ne me parlez pas de leur mère ? fit Louffard.

Et il frappa de son verre la table de zinc, en demandant :

— Patron, une seconde bouteille, du même.

— Ah ! leur mère, on ne l'a jamais vue.

— Morte ?

— Je crois l'avoir entendu dire, mais je n'en réponds pas. Les Sénéchal vivent assez retirés, ne voient personne et ne sont pas très causeurs.

Louffard ne poussa pas plus loin ses investigations et vint rendre compte à Rouquin de ce qu'il avait appris.

Celui-ci espérait sans doute en quelque révélation, car il fronça le sourcil.

Son instinct lui disait que îa ressemblance

d'André Sénéchal avec Gabrielle ne pouvait être le fait du hasard.

Il flairait chez les Sénéchal un mystère.

Et ce mystère l'intéressait.

— Vous reprendrez vos recherches, dit-il, il faut savoir oii habitait Sénéchal avant la rue Bleue ; il faut trouver des gens qui ont connu sa femme ; il faut me dire d'oii venait celle-ci. Allez et faites vite... A propos, La Guyane et Papillon surveillent toujours Mourad ?

— Toujours, patron.

— Et ils n'ont rien de nouveau ?

— Rien. Mourad et ses agents ont été suivis partout où ils sont allés ; d'abord, à Chamesson, dans la Côtc-d'Or, oii sont nés les Bertara frère et sœur ; là, Chilpéric a relevé l'état civil de Jeanne Bertara ; La Guyane et Papillon en ont fait autant ; il a pris des renseignements : La Guyane et Papillon l'ont imité ; il a suivi la piste de Jeanne Bertara jusqu'à Dijon, où elle a été domestique, à Troyes, où elle est rentrée dans un magasin de modes, à Reims, où elle est entrée dans une troupe de théâtre qui exploitait en même temps la Marne, la Meuse et les Ardennes. La Guyane et Papilloij l'ont suivi partout. Enfin, Chilpéric a pei'du les traces de Jeanne Bertara au moment où, quittant le théâtre, elle est venue à Paris. La Guyane et Papillon n'ont pas été plus heureux et c'est à Paris aussi qu'ils l'ont perdue.

Rouquin eut un geste de colère.

— Imbéciles 1 murmura-t-il entre ses dents.

— Ce qui peut vous rassurer, patron, ajouta Louffard, c'est que le Mourad n'est pas plus avancé que nous.

— Que m'importe I Dites à La Guyane et à Papillon que je leur donne quinze jouis encore. Si dans quinze jours ils ne m'ont pas dit où je dois aller prendre Jeanne Bertara, ou s'ils ne m'ont pas prouvé qu'elle est morte, qu'ils prennent garde 1

Louffard s'inclina, tremblant.

Il savait que Rouquin ne pardonnait jamais.

S'ils ne réussissaient point, La Guyane et Papillon étaient deux hommes morts !

Le jour même, Rouquin se rendit quai de la Tournelle.

Il avait eu soin de prévenir Lydia, d'un air indifférent, qui! ne rentrerait peut-être pas avant deux jours ; il voulait laisser à sa femme une liberté complète.

Quai de la Tournelle, le concierge, — gui avait deviné en lui soit un amant, soit un mari trompé, — se laissa séduire par quelques louis, et introduisit Rouquin dans l'appartement oii Lydia et André se donnaient leur rendez->ous.

En lui confiant une clé, le concierge lui fit, toutefois, ses recommandations.

— Surtout, pas de bruit, pas d'esclandre... n'est-ce pas ?... La maison est tranquille... Les locataires se plaindraient... Vous me feriez perdre ma place...

Rouquin avait promis, en souriant.

Et le concierge, rassuré, était redescendu en se disant :

— Si c'est l'amant ou le mari, il prend son malheur du bon côté, car il ne paraît pas plus colère que moi 1

Il était environ deux heures de l'après-midi quand Rouquin entra dans l'appartement, refermant à clé la porte derrière lui.

Le logis OÙ il se trouvait était très simple, quoique meublé avec assez de confortable.

On devinait, à l'absence de ces mille bibelots qui indiquent la chambre habitée souvent, que ce n'était là qu'un pied-à-terre ; quatre pièces, — deux sur la cour, deux sur le quai, séparées par un couloir sur lequel s'ouvrait une petite cuisine, — composaient l'appartement : salle à manger en bois de ch^ne ; salon, dont les fauteuils et le canapé étaient recouverts de housses ; deux chambrei à coucher.

— Oij me cacherai-je P se demanda Bouquin. Dans un logis aussi étroit, la chose était difficile. Il pensa à la cuisine et voulut l'ouvrir.

La porte en était fermée.

Il chercha partout la clef et finit par en découvrir deux ou trois pendues à un clou, dans un coin de l'antichambre ; une araignée avait tissé sa toile par-dessus.

— Preuve qu'on ne s'en «ert jamais ! murmura Rouquin.

La clef de la cuisine s*y trouvait, ce qu'il reconnut après les avoir essayées toutes. Cinq minutes après, il était invisible, en sûreté.

Il était temps, car, à peine était-il caché qu'il entendait des pas dans l'antichambre, puis dans la salle à manger, puis dans le salon.

On ouvrit une fenêtre.

Il n'entendit plus rien.

— Je parie que c'est André Sénéchal I... se disait Rouquin.

Et, sortant doucement, il alla coller son œil à la serrure.

Le couloir était sombre, mais le salon était inondé de soleil.

330 LA M-\RQUTSE GABHIELLE

André, appuyé à la fenêtre, guettait sur le quai rarrivée de Lydia et froissait dans ses mains fiévreuses une lettre sur laquelle de temps en temps il jetait les yeux.

— Elle m'avait dit deux heures, fit-il tout haut... Pourquoi donc est-elle en retard ?

Rouquin ne perdait ni ses gestes, ni aucune de ses paroles, et son œil se fixait sur André avec une persistance si opiniâtre, avec une telle ardeur de volonté, qu'à deux reprises, comme sous un courant magnétique, le jeune homme frissonna et se retourna vers la porte.

Mais ce fut machinal. Il n'avait pas de soupçons.

Rouquin éteignit le feu de son regard.

Tout à coup André se pencha au dehors et laissa échapper un cri de joie.

Ses deux mains, appuyées sur ses lèvres, envoyèrent au-dessous de lui, sur le quai de la Tournelle, un discret et amoureux baiser.

Puis, quittant la fenêtre, il se précipita vers l'antichambre.

Rouquin eut à peine le temps de se rejeter dans la cuisine.

Il prêta l'oreille, — toujours calme, — souriant toujours.

Il entendit le bruit de la porte ouverte et fermée, des paroles pressées, un petit rire nerveux, le frôlement d'une robe et un parfum subtil et délicat glissa jusqu'à lui.

C'était sa femme !..

Il laissa écouler quelques minutes, après quoi il alla reprendre son poste derrière la porte du salon qu'il entr'ouvrit pour mieux entendre.

Il n'essaya même plus de regarder.

Son but était d'écouter, non de voir.

Lydia, pâle, mais souriante, et les yeux singulièrement lumineux et profonds, debout, se débarrassait de sa visite en dentelles noires, qu'André posait sur le dos d'un fauteuil, et enlevait son chapeau.

Elle apparut alors avec sa taille cambrée et riche, ses larges hanches, ses épaules rondes et grasses, son col un peu long, gracieux et d'une blancheur laiteuse.

André l'avait prise très doucement dans ses bras.

Elle pencha la tête et, sur ses lèvres, il mit un baiser.

— Lydia, tu m'aimes ?

— Je t'aime, chéri I...

Lydia s'était faite amante sans devenir maîtresse, mais l'amour passionné du jeune homme souffrait impatiemment de n'avoir pas à liii tout entière la femme qui restait mystérieuse en sa vie.

Et souvent c'étaient des reproches entre eux après des scènes de tendresse et d'effusion oii ils se donnaient toute leur âme.

— Vois-tu, disait André, — et Rouquin ne perdait pas une de ses paroles, — je ne croirai à ton amour que lorsque je te connaîtrai mieux... Estce que l'amour n'appelle pas la confiance réciproque ? Et tu te défies de moi 1

— Oh ! André, que tu me fais de peine chaque fois que tu reviens sur ce sujet... Je t'aime, enfant, que veux-tu de plus ?... Je t'aime de toutes les forces de mon être... Gela ne se sent donc pas, ne se devine donc pas, ne se voit donc pas, l'amour !... E?t-re que fous les serments du

monde te prouveront mieux mon affection que ce que je fais en ce moment ?...

Et penchant sous sa main dégantée la jolie tête rêveuse du jeune honrmie, qui fermait les yeux, elle mit deux baisers sur ses paupières, — deux baisers très longs et doux.

Mais lui, secouant la tête :

— Tu ne m'appartiens pas ',oute, Lydia... il y a entre nous un mystère que tu t'obst»'nes à ne pas me laisser deviner... pourquoi restes-tu dans ma vie, ainsi voilée, pour ainsi dire ? Tu m'as caché tout de toi... ton enfance... tes premières larmes... tes premières joies... tes rêves de jeune fille... ta vie de femme... Tu m'as lefusé un des plus grands plaisirs de l'amour, qui est de se mêler plus intimement à la vie de celle qu'on aime... Tu m'as montré seulement que tu es belle et bonne... et tu semblés te jouer étrangement de la folle passion que tu m'as inspirée...

— Au moins, dit-elle, il est une chose que je ne t'ai pas cachée, c'est que je t'aime... André... et t'aimerai toujours...

— Oh ! toujours ! Le soin que tu mets à te dérober à moi n'est-il pas la preuve que tu songes à disparaître quelque jour, sans me laisser même le moyen de te retrouver et de te crier : Parjure 1...

Elle eut un geste désolé.

— André, dit-elle, le crois-tu vraiment ? Qui m'obligeait à venir ? à t'écouter ? à te revoir ? Qui m'obligeait à t'aimer ?

-~ Ah ! va, je t'ai comprise... Quand tu m'eus rencontré, quand tu fus témoin de ma faiblesse, c'est la pitié qui est entrée dans ton cœur... Tu crains, dans ta sublime compassion de Temme, de

LA MARQUISE GABKIELLE 333

me causer quelque chagrin... n'est-ce pas ?... Et voilà pourquoi tu dis que tu m'aimes I... Et tu ne t'aperçois pas que tu me fais souffrir... Ah 1 qu& tu eusses été mieux inspirée le premier soir où nous nous sommes vus, au Bois, si tu avai's laissé ta voiture me passer sur le corps... ce serait fini, à présent I... Avoue donc, Lydia, avoue donc qu'il n'y a que pitié, en toi, et point d'amour III...

Il avait voulu se lever pour s'éloigner d'elle. Il s'exaltait peu à peu et le sang lui montait aux pommettes.

Elle le retint, et, malgré ses efforts, le garda auprès d'elle.

L'enfant frêle et malade se débattit un instant dans ses bras, puis, vaincu, baissa la tête sur le sein de la jeune femme et pleura :

— N'est-ce pas que je suis faible, murmura-til... Un souffle me ferait tomber 1... Est-ce qu'il est possible que j'inspire de l'amour ?

Rouquin, accroupi derrière la porte, ne cessait pas d'écouter.

— Avoue que voilà pourquoi tu crois m'armer, c'est que tu me vois si faible, si sûrement condamné à ne point vieillir que tu as voulu laisser tomber un rayon de soleil sur ma vie et réchauffer mon âme 1... Est-ce vrai ?

— Pourquoi te montres-tu cruel, André, et me fais-tu souffrir P

— Tu as rai' on, pardonne-moi, dit-il en prenant les mains de la jeune femme et les appuyant sur son froiit brûlant. Je suis injuste envers toi. Et pourtant, ma Lydia, si tu savais comme ma vie est à toi, comme je sens bien que je mourrais si tu venais à disparaître pour ne plus jamais revenir ; si tu savais quelles angoisses douloureuses

334 L\ M. RQUI5E GABRIELLE

verse en moi chactiii de tes sourires, et comjae tes baisers rae brûlent les lèvres I... Car, chaque fois, je me dis : « C'est peut-être son dernier sourire et son dernier baiser ! » Souvent il m'arrive de rêver que tu passes, en ma vie, comme uii appurition indéûnie, insaisissable, faite de rêves, de vagues désirs de jeunesse, et, quand je tends les bras pour la saisir, je ne serre rien que moimême, que mon pauvre cœur meurtri I... Pourquoi ne veux-tu pas être ma maîtresse, Lydia, puisque tu m'aimes ?

Elle ne répondait pas, baissant la tête, — ou bien l'interrompit par un baiser sur les lèvres.

Elle avait eu tort de iaimer, cet enfant... elle avait eu tort de venir, d être faible devant ses instantes prières...

Elle avait eu tort de croire qu'il pouvait se trouver encore un peu de bofiheur pour elle...

Elle avait eu tort de croire qu'elle oublierait peut-être...

Cet amour de mère et a'amantC; dégagé de matérialité, lui semblait comme une rénovation ; mais cet amour, tel que l'eût voulu André, eût paru à Lydia un crime envers le jeune homme...

Pouvait-elle devenir la maîtresse de cet enfant au coeur vierge, elle, la ferame de ce misérable qu'on appelle Rouquin ?... Elle, qui toutes les nuits, en son sommeil, voyait surgir le fantôme de son mari empoisonné ? Eile, la malheureuse, la criminelle, l'infâme... qui avait aimé Rouquin, pouveit-flic aimer André d'un autre amour que celui qu'elle lui montrait ?... C'eût été une profanation.

— Oh ! ce n'est pas de l'amour que tu as pour

moi I répétait André en l'enveloppant de ses bras.

— Pourquoi ne l'acceptes-tu pas tel que j<î te l'offre ?

— Je n'en veux plus ou je le veux tout entier... Tu restes calme auprès de moi comme si tu étais ma sœur... Aime-moi comme une maîtresse aime son amant, et non comme une mère m'aimerait.

Elle voulut se dégager, mais ne le put. Elle se sentait brûlée par la flamme de ses yeux. Elle avait peur d'être faible.

— Lydia ! Lydia I par pitié I dit-il. Ne sois pas impitoyable, ne te montre pas si cruelle... laissemoi espérer que tu m'aimeras comme je le veux... comme je t'aime III

Elle secoua la tête,..

— Non, dit-elle, faiblement, non, André I n'insiste pas I

— Ali I mon Dieu ! mon Dieu î dit-il, avec violence, les poings crispés, lui jetant un regard brillant de colère...

Il se levii, marcha à grands pas dans le salon. Elle le regardait, éperdue... épouvantée tant il était pâle...

— André I murmura-t-elle... André !

Il revint à elle, et, brutalement :

— Savez-vous ce que je pense, quelquefois ? qu'il doit y avoir en votre vie quelque honteux secret... Pourquoi tant de mystère I... Etes-vous si grande dame que vous n'osiez me dire voire nom ?... Ou votre nom n'est- il pas 4)eut-être si connu, qu'il soit synonyme d'opprobre 1...

Elle joignit les mains ; deux larmes lui vinrent aux yeux.

— Je t'aime, André, je t'aime I...

«^ Noflj ce n'est pas de l'amour, ce n'est pas

de l'amour, répétait-il avec une fureur insensée. Et je n'en veux pas... de cet amour. Non, je n'en veux pas... reprenez-le, et que ce soit fini... et oubliez-moi comme je vous oublierai...

Il s'était remis à marcher au hasard, trébuchant, faisant de grands gestes.

Tout à coup, il s'arrêta et appuya les mains sur sa poitrine. Son visage reflétait une souffrance aiguë.

— Ah I que j'ai mal I que j'ai mal î dit-il haletant.

Il chancela.

Elle se précipita vers lui pour le soutenir. Il fût tombé.

Elle le reçut dans ses bras et le coucha sur un canapé.

— J'ai mal là ! J'ai bien mal là ! dit-il avec une plainte d'enfant, en étreignant sa poitrine dans sa main crispée.

Un peu de sang vint à ses lèvres.

Lydia, pâle, l'essuya.

André ferma les yeux. Il avait une f-'iiblesse. On eût dit qu'il venait de mourir.

Elle s'était assise auprès de lui, avait soulevé sa tête qu'elle appuya sur ses genoux, et le regarda longtemps avec une tendresse et une compassion infinies.

Il rouvrit les yeux, se vit ainsi et sourit tristement.

— Pauvre moi ! dit-il, pauvre moi I... Lydia, pardonnes-tu ?

— Tu souffres P... Je t'aime !...

Il hocha lentement In tête...

— Voilà... dit-il... en deux mots, tu viens de résumer ton amour... et l'amour de bien des

LA MARQUISE GABRIELrLE 337

femmes. Ce qui souffre les attire... Elles sont faites pour consoler et guérir... n'est-ce pas, Lydia ?...

— Je t'aime parce que je t'aime, André, et je donnerais tout de suite mon dernier souffle, ma dernière goutte de sang, pour te rendre heureux et te donner la santé...

— Ah I la santé I la santé ! c'est-à-dire la force, la gaieté, le sourire... la santé, c'est-à-dire l'amour, c'est-à-dire la vie auprès de toi, longtemps, toujours 1... Hélas 1 je suis si faible... une impression trop vive me renverse... Mon frère Georges me l'a dit : « Sois calme, ni de grande peine, ni de grand plaisir... la mort est au bout de l'une ou de l'autre 1 » Embrasse-moi, Lydia, je t'aime !...

Elle se pencha, mit un baiser sur son front.

— Comme tes yeux sont beaux, et profonds, et doux, Lydia !...

Il garda le silence un instant, restant toujours demi-couché sur les genoux de la jeune femme.

— Tu t'étonnes, n'est-ce pas, Lydia, de me voir si faible, toi qui respires la vie si largement I C'est un triste cadeau que m'a fait ma mère... Ma mère fut très malade tout le temps de sa grossesse... Elle est morte quelques jours après m'avoir donné la vie... Morte malgré les pleurs de mon père... les cris de Georges, âgé de dix ans, qui s'attachait au lit funèbre avec tant de force qu'on ne put l'en arracher... Que de fois l'on m'a raconté ce drame depuis lors !... Mon père et mon frère jouissent d'une santé robuste... Mais ma mère, sur la fm de sa vie, avait été languissante... Un médecin, consulté avait déclaré que la poitrine était attaquée... suite de privations, de misères... Je suis d'un sang appauvri... C'est à force de

338 LA MARQUISE GAEiilELLE

soins que j'ai vécu,.. Àh I si ma pauvre mère vivait !...

— Tu l'aimes, André, sans l'avoir connue ?

— Oui.

— Reste-t-il quelque souvenir d'elle ?

— Son portrait.

— Elle était belle P

— Admirablement belle... d'un blond ardent que l'on ne retrouve plus, paraît-il, qu'en certaines provinces de France où se perpétuent les vieilles races.,, elle était née bien près du pays de Morvan, à Chamesson, dans la Côte-d'Or... Deux fois nous avons fait ce voyage, Georges et moi, pour retrouver, là-bas, quelques-uns des jeunes souvenirs de celle qui n'était plus... Et partout on nous dit, sans savoir que nous étions ses fils, que Jeanne Bertara avait passé, de son temps, pour être la plus belle.

— Jeanne Bertara, dis-tu, André ?

— C'est le nom de fille de ma mère !...

Tout à coup, il s'arrêta, se souleva brusquement, regarda un instant autour de lui, puis reporta son regard sur Lydia...

Celle-ci, également, venait de faire un mouvement brusque.

— As-tu entendu, Lydia P fit André... Il m'a semblé qu'on avait poussé un soupir... non loin de nous... Est-ce que nous ne serions pas seuls ?...

— Oui, j'ai entendu aussi I fit Lydia à voix basse...

Ils prêtèrent l'oreille.

Une voiture roula sur le quai, suivie d'un camion, puis d'un omnibus.

Des bruits de vçix montèrent Jusqu'à eux. C'-^^nH toi:it*

— Nous nous serons trompés... qui nous écouterait P

— Je vais m'en assurer...

André sortit, traversa la salle à manger, l'antichambre, s'assura que la porte était toujours fermée, revint par le couloir et les chambres à coucher.

Personne.

Il avisa la cuisine et heurta.

Là porte ne s'ouvrit pas.

Alors, il rentra.

— Nous sommes fous 1 dit-il en souriant...

Depuis un an, les agents de Rouquin recherchaient Jeanne Bertara, la seconde héritière des cent millions du nabab ; et rien n'était venu les mettre sur sa piste ; rien n'était venu leur dire que cette femme fût morte ou vivante I...

Depuis un an, les agents de Mourad la recherchaient aussi, sans plus de succès... semant l'or à pleines mains sans rien récolter.

Et voilà que le hasard livrait ce secret à Rouquin I...

En entendant ce nom de Jeanne Bertara, la surprise fut si grande chez le misérable, sa joie si vive, qu'il ne put retenir un rugissement de triomphe... trop tard étouffé par un dernier reste de prudence...

C'est ainsi qu'André Sénéchal avait été mis en éveil.

Mais, se croyant surpris, Rouquin s'était rejeté aussitôt dans la cuisine, oii il s'était enfermé...

Il était pâle, ses yeux étaient injectés de sang et étincelaient d'un orgueil infernal.

Un moment, il avait désespéré, Jeanne Bertara restant introuvable...

340 LA MARQUISE GABBIELLE

Maintenant, il tenait au bout de sa main l'énorme fortune qu'il convoitait...

Entre lui et cette fortune, il n'y avait que l'obstacle de la famille Sénéchal 1

Il se mit à rire tout haut.

Triste obstacle, en vérité, pour un homme comme lui !...

Le vieux Sénéchal disparaîtrait comme avait disparu le père de Gabrielie !...

Georges, le médecin, mourrait.

Comment ? Il trouverait plus tard.

Quant à cet enfant, quant à André, dont il venait de surprendre l'amour, ne tenait-il pas sa vie ?...

André était l'amant de sa femme...

La loi n'excuse-t-elle pas le mari qui tue ?

Il sortit doucement et rentra dans le couloir.

11 serrait dans sa main son revolver chargé.

Mais près de la porte du salon, au mom^ent de la pousser et d'apparaître brusquement il s'arrêta.

Une réflexion venait de lui traverser l'esprit.

Jouer le mari outragé, tuer André d'un coup de pistolet, c'était attirer l'attention de la police, c'était se faire arrêter.

Sous les verrous, privé de ses moyens d'action, il devenait faible.

On sait lorsqu'on entre en prison ; on ne sait jamais quand on en sortira.

Rouquin, si fort qu'il fût, craignait beaucoup que la Préfecture ne mît le nez dans ses affaires.

Il avait blâmé l'assassinat de Siméon ; non qu'il reculât devant un crime... le sang ne lui répugnait pas... mais, selon son expression, « il

aimait les crimes proprement commis ». Bontemps avait reçu une forte semonce.

Il remit son revolver dans sa poche.

— Ne brusquons rien, murmura-t il... je trouverai bien un autre moyeu I...

Il s'agenouilla près de la porte et se remit à écouter.

Les deux amants étaient revenus au canapé.

Leurs mains étaient entrelacées et Lydia appuyait sa belle tête pale sur l'épaule d'André.

Le jeune homme parlait doucement, si doucement, si lentement qu'on eût dit qu'il se faisait des confidences à lui-même.

— Ma pauvre Lydia, ce sont de tristes rendezvous que les nôtres.

— Pourquoi, cher André ?

— C'est une sœur de charité qu'il me faudrait plutôt qu'une maîtresse 1 dit-il, un peu nerveux et infiniment triste.

— Je t'aime, André, mon amour te rendra fort.

— Hélas, je crains bien que tu n'aies pas longtemps à m'aimer. Je te chagrine en parlant ainsi ? Comme il faut que tu sois bonne pour aimer un pauvre être comme moi ! Tiens, je ne sais pourquoi ton affection si grande, si touchante, me fait penser à mon frère Georges... Lui aussi m'aime, va... un jour, je te le ferai connaître... Tu verras comme il est beau, et fier... Figure-toi qu'il voulait être soldat... c'a été l'idée de toute sa vie... mais, au moment d'entrer à Saint-Cyr, il m'a vu si faible, si délicat, qu'une pensée lui est venue, qui ne pouvait être inspirée que par une affection comme la sienne...

— Je me ferai médecin, a-t-il dit à mon père...

342 LA M,\RQUISE GABBIELLE

je deviendrai un grand médecin et je guérirai mon frère.

Son unique ambition, son seul but est de me guérir ; toute son intelligence est concentrée sur l'étude des maladies de poitrine ; les jours ne lui suffisent pas : il prend sur ses nuits ; très fort en chimie, ii se iiyre à des expériences dont il recueille précieusement le résultat... Il m'a dit qu'il était sur le point de faire une découverte qui le classerait parmi les grands noms de la science... Pour compléter ses études, il est parti il y a quelques mois pour TAIlemagne, et nous l'attendons de jour en jour, mon père et moi. Sa dernière leltre nous disait : « Je reviendrai bientôt et j'apporte avec moi de la gloire. » Pauvre frère ! comme je l'aime 1... Comme je serai heureux de son bonheur I... Son bonheur, c'eût été terrible, s'il n'avait pas réussi à se faire un nom, à sortir de pair, à devenir ce qu'il voulait : un grand médecin... c'était la mort pour lui... la mort, dans quelques jours...

— La mort, dis-tu, André ?

— Ah I oui, tu ne sais pas. Je ne t'ai jamais dit. C'est un touchante histoire. Mon frère aime... il aime une jeune fille à l'adoration.... Georges a un cabinet à Passy, près de l'avenue du Boisde-Boulogne... Or il y a un an, un Turc, Mourad, qui habite là un hôtel splendide, le fît appeler pour qu'il donnât ses soins à l'une de ses sœurs assez gravement malade : Férédié. Le? mœurs orientales veulent que les femmes restent voilées. Mais devant le médecin, tous les voiles se lèvent, Férédié guérit. Mais Férédié est merveilleusement belle, et mon pEUvre frère, qui n'avait jamais aimé que mon pcre. que moi, qui n'avait eu d^aU-

LA MARQUISE GABHIELLE 343

tre maîtresse que la science, mon frère devint éperdumenl a.moureux. Il ne mangeait plus, était pale. Il en serait mort. Férédié, elle aussi, l'aimait, lis se revirent, la nuit, dans le jardin de l'hôtel, dont Férédié ouvrait à Georges la porte secrète.

L'amour de mon frère grandissait à chacun de ces rendez-vous. C'était une folie. Plus rien n'existait pour lui, pas même moi.

Un drame brutal vint le rappeler à la raison.

Un soir, les deux amants furent surpris par Mourad.

Mon frère m'a raconté une fois seulement cette scène saisissante et elle est restée gravée dans ma mémoire, comme si j'en avais été le personnage.

Mourad s'approcha d'eux et toucha mon frère à l'épaule.

Puis froidement, sans colère apparente, il dit :

— Suivez-moi...

Et à sa sœur, qui chancelait, défaillante, et que Georges soutenait :

— Vous, Férédié, rentrez dans votre appartement.

Georges suivit Mourad. Ils traversèrent une partie de l'hôtel ; Mourad marchait le premier. Tout à coup, il s'effaça en poussant une porte. Georges entra dans un salon oii le bruit de leurs pas s'étouffait dans les tapis épais, dans les tentures merveilleuses ; où la lumière d'un lustre d'or étincelait sur les pierreries d'armes d'un travail et d'une richesse inouïs.

Les deux hommes restèrent debout... Mourad avait les lèvres blanches... Sa paupière bistrée, obstinément baissée, cachait l'éclat de ses yeux noirs.

— Monsieur, dit-il à Georges, de quel nom se sert-on chez vous pour qu*jilifier ce que vous faites ?...

Georges reconnut noblement ses torts.

— C'est vrai, monsieur, dit-il, je suis sans excuses. J'aime Férédié. Ah 1 je l'aime à ce point que je suis prêt à tout pour elle... J'aurais dû TOUS le dire... tout de suite... ou plutôt, non, j'aurais dû ne point vous le laisser voir, ni à vous, ni à elle, et fuir bien loin, ne plus la regarder, ne plus l'entendre... oui, j'aurais dû faire cela, et c'est cela que je n'ai pas fait...

Mourad souriait ironiquement.

— Pour être franc jusqu'au bout, monsieur, dit-il, vous devriez ajouter : « Je ne l'ai pas fait, parce que je trouve là une occasion superbe de faire fortune d'un seul coup ! »

— Monsieur, vous m'insultez 1

— En quoi, s'il vous plaît ?

— En ce que vous suspectez ma probité et mon amour I...

— Votre probité ? Votre amour ? Voilà de grands mots. La chose est plus simple. Un accident, — la maladie de Férédié, — vous introduit ici. Il était facile de deviner, d'après le luxe qui vous environnait, — que je suis riche, que mes sœurs sont riches. — Férédié vous aime ; vous jouez l'amour... quoi de plus simple ?... La différence de religions n'est pas un obstacle invincible... L'amour est plus fort que tous les préjugés, que toutes les religions, que tous le« fanatismes..,. Férédié, séduite, avait besoin de votre nom... Férédié, mariée, vous apportait la fortune... Je ne suis pas très au courant des subtilités de votre langue... Je vous demande pour la se-

LA MAHQUISB GABRIELLE 345

oonde fois : « De quel nom se sert-on chez vous pour qualifier C€ que vous faites ? )> Georges se tordait ies mains.

— Je ne puis me défendre, monsieur. Les apparences me condamnent. Et pourtant, je voudrais vous convaincre... Est-ce que j'ai eu le temps de rélléciiir, depuis que j'aime Férédié ?... J'ai été entraîné par cet amour comme une épave inerte dans un torrent impétueux... J'ai aimé, sans penser à rien... parce que j'aimais... Un jour, je me suis vu infiniment désespéré, parce que Férédié étant guérie, il ne me serait plus permis de l'approcher... Et j'étais si triste que je songeais à mourir... Vous souriez P Je jure que je ne mens pas... Une autre fois, je me suis trouvé infiniment heureux, parce que Férédié m'aimait et parce qu'elle voulait bien me revoir... Et puisque je suis vivant, monsieur, c'est que l'on ne meurt ni de la suprême tristesse, ni de la suprême joie î..,.

— Calcul et mensonge I

— Ah 1 Si Férédié était là, elle me défendrait.

— La belle protection et la belle conquête que celle d'une fille ignorante de vos mœurs, qui se laisse prendre à votre langage doré... Jamais Férédié n'avait entendu une parole d'amour... Est-ce vous qu'elle aime, cette enfant ? N'est-ce pas plutôt l'amour ?.,..

— Vous m'accablez, monsieur... Je devine, en tout ce que vous me dites, un mépris et un outrage...

— Certes. Et je ne veux pas que vous partiez sans que, mépris et outrage, je vous aie jeté les deux à la face dans un seul mot...

— T«isez-you5 1 taisez-vous î fit Georges, hors de lui.

Mais Mourad continua, sans même élever la voix, ayant sur lui une merveilleuse puissance :

— Monsieur Sénéchal, je vous tiens pour un félon...

— Monsieur I

— Un félon et un lâche 1

Georges se précipita sur Mourad avec un cri de rage et leva les deux mains, comme s'il avait voulu écraser sur les lèvres du Turc son insulte mortelle... mais il ne frappa point...

Il recula et alla tomber sur un divan oii il resta anéanti.

— Monsieur Mourad, dit-il après un long silence... je ne puis vous frapper, ni vous tuer, puisque vous êtes son frère, à elle... c'est donc... cruauté de votre part... de m'outrager.

Mourad haussa les épaules.

— Ingénieux prétexte pour ne pas vous battre...

Georges devint encore plus pâle. Il s'essuya le front. Tout à coup, il se releva, et d'une voix brève, saccadée :

— Non, je l'avoue... Je ne veux pas me battre avec vous... je ne veux pas... à cause d'elle... Me battre ! Est-ce que c'est possible ?... Et je le sens... vous ne croirez jamais à un désintéressement complet de ma part. Vainement, je vous dirai : « Ce que je veux, c'est Férédié I... Je n'ai pas souci de votre fortune... Gardez-la et donnez-moi Férédié ! » Vainement je vous dirai : « Je n'ai rien, mais que m'importe que Férédié soit riche ou pauvre, son amour, pour moi, est plus pré-

LA MABQUISE GABRIELLE 347

cteux que toutes les richesses. » Vous resteriez incrédule.

— Certes ! dit Mourad, toujours ironique.

— Patience. Je saurai bien forcer votre estime. Voici ce que je vous propose : Nous sommes le 25 juillet. Dans un an, jour pour jour, à pareille heure, nous reprendrons cet entretien... Aujourd'hui, je suis pauvre et je suis inconnu... Si, dans un an, je ne vous apporte pas, sinon la fortune, du moins la gloire qui lui est supérieure, je prends l'engagement de me tuer... Vous souriez toujours ?... Vous vous dites qu'en un an tant de choses se passent... et bientôt vient l'oubU 1...

Georges se précipita vers un petit bureau orné d'ivoire et de nacre, dans une encx)igikure, et écrivit fébrilemeiît quelques mots.

Puis il signa d'une main ferme.

Mourad le regardait faire, surpris.

Georges lui tendit le papier et d'un ton hautain :

— Lisez et gardez-le précieusement... c'est mon arrêt de mort...

Le papier ne portait que ces quelques lignes : « Gejourd'hui, 25 juillet, à onze heures du soir... las de la vie, n'ayant pas réussi... fatigué de ma pauvreté... je mets fin à mes jours... Qu'on n'accuse personne de ma mort qui est volontaire et réfléchie. ;^

— Gardez ce papier, dit Georges, dans un an, à pareil jour, relisez-le. Si je n'ai pas tenu ma promesse, si je ne vous apporte pas un nom que la gloire commencera d'éclairer, je me tuerai... Si je manque de parole, si j'hésite, ma vie est entre vos mains... Je ne serai plus qu'un lâche...

348 LA MARQUISE GAEBIELLE

J'aurai mérité de mourir... Et ce papier qu'on trouvera sur moi empêchera qu'on vous soupçonne.

Mourad écoutait, singulièrement ému. Ce langage si fier et si ferme avait trouvé le chemin de son cœur.

La droiture et la noblesse brillaient dans le regard de Georges.

Il était impossible qu'il ne fut pas ce qu'il paraissait être.

On lisait dans ses yeux, en mtoe temps que sa décision était irrévocable et qu'il était prêt h mourir pour prouver son honneur, je ne sais quelle profonde tristesse d'être obligé d'avoir à le prouver.

Mourad froissa le papier entre ses doigts et se dirigea lentement vers une lampe au-dessus de laquelle il le tendit.

Le papier se tordit, noircit, prit feu et flamba.

— Que faites-vous, monsieur ? dit Georges.

— Vous le voyez, monsieur, je brûle cet engagement téméraire.

— Monsieur, fit Georges gravement, l'engagement existe, — que ce papier soit anéanti ou non, — et vous avez ma parole...

— Votre parole me suffit.

Et spontanément, dans un élan chaleureux, Mourad lui tendit le? m ains ; mais Georges secoua la tête :

— Non, dit-il. Dans un an ! Vous m'avez outragé et déshonoré à mes propres yeux ! Dans un an. vous m'appellerez votre frère et alors je serai lavé de cette insulte, — ou bien je serai mort. Adieu !

— Soit donc ainsi que vous le voulez, fît Mou-

LA MARQLISE GABRIELLE 349

rad. Dans un an, à pareil jour, le 2.5 juillet... Et que Dieu vous guide 1

— Dans un an, le 25 juillet, dit Georges.

Et il partit, s'enfuyant comme un fou, les mains sur les oreilles et fermant les yeux, parce qu'il craignait de voir Fércdié ou de l'entendre... Mais quand, ayant traversé le jardin, il allait sortir, deux bras l'enlacèrent... deux bras souples qui lui firent un collier doux et velouté... et il sentit sur ses lèvres, avec l'effleurement d'un baiser plein d'ivresse, ces mots :

— Je t'aime I Je t'attendrai !... Mon amour te protège I...

C'était Férédié qui avait tout entendu...

André avait fait ce récit tout d'une haleine.

Lydia ne l'avait pas interrompu une seule fois. .

Mais si grande qu'eût été son attention, elle n'avait pas égalé celle de Rouquin.

Presque couché le long de la porte, pâle à force d'émotion, fiévreux et tremblant malgré toute sa puissance sur lui-même, le misérable n'avait pas perdu un mot de cette confidence.

— Comme j'ai bien fait de ne pns me montrer, se disait-il... comme j'ai bien fait de ne pas brusquer les choses...

Et, se penchant, il écoutait André qui achevait :

— Mon frère va revenir. Sa dernière lettre, datée de Cologne, est pleine de confiance : « J'ai fait une grande découverte )>, me disait-il. Dans quelques jours, il sera ici. D'ans quelques jours, les journaux du monde scientifique parleront de lui. Et il pourra se présenter, joyeux et la tête haute, devant Moiirad, car nous ne sommes que le i5 juillet. L'année que mon frère s'était fixée

n'est pas écoulée. Georges vivra. Il est sauvé L..

— Il est perdu 1 murmura Rouquin.

Et, doucement, sans faire plus de bruit qu'un serpent qui se fût glisse le long du corridor, il gagna l'antichambre, ou^Tit la porte et s'esquiva.

En bas, il se croisa avec le concierge.

— A la bonne heure, dit le bonhomme... vous ne faites point de tapage, et c'est un plaisir de vous rendre service...

Rouquin ne répondit pas, mais il eut un rire silencieux.

Ces révélations, arrivant coup sur coup, avaient surpris Rouquin.

Il avait besoin de se remettre, de respirer, de réfléchir.

Mais c'était un homme à promptes décisions ; son plan fut bientôt prêt ; dans l'après-midi du même jour, il avertit le marquis d'Argental de la nouvelle phase de leur intrigue :

u J'ai besoin de causer avec vous. Venez me » voir. Je vous attends. J'ai découvert les der- » niers héritiers : Jeanne Bertara est morte, mais » elle laisse un mari et deux fils, c'est beaucoup. )) Je ne sortirai pas avant de vous avoir vu. »

Il confia ce mot à Louffard avec mission de le porter rue de Grenelle, à Norbert. Louffard partit aussitôt.

Le marquis venait de sortir,

Louffard courut au corps législatif, comptant l'y trouver. Il l'y attendit.

Le marquis ne vint pas.

Alors Louffard retourna à l'hôtel d'Argental et y laissa le billet.

Gabrielle était seule au salon.

Elle vit entrer l'homme, qu'elle connaissait pour être l'un des complices de Norbert, un des agents de Rouquin...

C'était cet homme qui l'avait enlevée, qui avait été son geôlier avec La Guyane...

Elle eut le pressentiment qu'il se tramait entre Rouquin et Norbert quelque nouvelle et ténébreuse intrigue.

Quand Louffard fut ressorti, elle sonna.

Un domestique entra, s'inclina et attendit.

— Vous avez vu cet homme ? demanda-êt-elle, montrant Louffard qui disparaissait dans la rue.

— Je l'ai vu, oui, madame.

— Que voulait-il P

— Remettre à monsieur une lettre pressée. C'est la seconde fois qu'il vient, depuis deux heures. Il a laissé la lettre.

— C'est bien.

Le valet sortit.

Gabrielle entra dans le cabinet de son mari... Un moment, elle hésita...

La lettre était sur le bureau...

Elle la prit, la décacheta, la parcourut.

Aussitôt elle rentra chez elle... Elle était blême et frissonnait... Pourquoi ?...

C'est qu'une horrible épouvante venait d'entrer dans son âme...

Rouquin et Norbert étaient capables de tout pour l'entière possession de cette fortune...

Qu'allaient-ils faire ?

— • Ah ! dit-elle, j'empêcherai de nouveaux crimes... Je lutterai seule, s'il le faut... mais si mon mari veut atteindre cette famille, qui est encore la mienne... il me trouvera sur son chemin...

Une demi-heure après, vêtue d'une robe noire très simple, elle quittait l'hôtel, longeait un instant la rue de Grenelle, et, avisant un fiacre qui allait au pas, lui fit signe d'arrêter.

— Et nous allons, ma petite dame ? fit le cocher.

— Rue d'Allemagne, dit-elle à voix basse, au coin du passage d'Iiautpoul. Allez bon train I

— Compris 1 lit le cocher. Un rendez-vous et on est en retard... Mince de rigolade...

Et il cingla sa bête d'un vigoureux coup de fouet.

Qu'allait-elle faire passage d'Iiautpoul où on ne l'avait pas revue depuis le jour où elle en avait disparu d'une façon si mystérieuse et si dramatique ?

Isolée, se sentant environnée d'ennemis, elle avait songé à Valcntin, à Trompe-l'OEil, à Auguste... qui déjà l'avaient défendue jadis, et qui, sans doute, ne refuseraient pas de la protéger encore, dans cette lutte qu'elle voulait entreprendre contre son mari.

Elle avait songé à Mourad aussi... ; mais elle avait peur de se retrouver devant cet homme qu'elle avait failli aimer...

Et puis, que lui dirait-elle ?...

Avant de l'instruire, il fallait qu'elle connût le nom de cette famille qui se révélait à elle inopinément, le nom. de ces héritiers que Mourad saurait bien défendre ensuite...

Car la lettre de Rouquin ne donnait ni nom ni adresse.

C'est au hasard qu'elle venait passage Hautpoul.

Saurait-on lui indiquer l'adresse de Valentin ?

Depuis un an, elle ne l'avait pas revu !

Qu'était-il devenu ?...

Elle avait plus d'une fois pleuré en pensant à lui...

Elle avait pleuré, parce qu'elle se disait : Il me croit infidèle et coupable... Il croit que je lui ai menti et que je suis parjure ! Comment me recevra-t-il ?... »

Mais elle n'hésitait plus, à ce moment-là.

Jadis, ses confidences eussent entraîné la mort de Bertara.

Puisque Bertara était mort, qu'avait-elle à craindre ?... Pour elle ?... peu lui importait 1...

Son cœur battait avec violence, au fur et à mesure que la voiture descendait la rue d'Allemagne... ^

Elle était blanche, ses lèvres étaient sèches, et elle les rafraîchissait fréquemment du bout de la langue.

La voiture s'arrêta.

Il n'y avait pas de concierge, on se le rappelle.

Gabrielle entra chez le fruitier.

Elle s'informa de Valentin...

— Au second, au fond du couloir... lui fut-il répondu.

Elle eut un éblouissement...

Le second au fond du couloir, là, c'était l'ancien logis de son père ; c'était là qu'elle avait été si heureuse ! c'était là que Valentin l'avait aimée I... c'était de là qu'elle était partie, le soir de sa fête... pour aller aux provisions, son petit panier au bras...

Et elle y revenait, ce jour-là, en grand deuil de son père... et marquise d'Argental, et riche à millions...

Et elle y retrouvait Valentin — Valentin qu'elle aimait — malheureux, sans doute, et fidèle à son souvenir...

— M. Valentin est chez lui, avait dit le fruitier,

LA MARQUISE GABBIELLE 355

je viens de le voir rentier, il n'y a pas cinq minutes...

Ah I comme elle tremblait, en montant cet escalier qu'elle avait franchi tant de fois en chantant, quand elle était ouvrière...

Comme elle tremblait en longeant le couloir obscur... où elle se retenait à la muraille hum.ide, pour ne pas tomber.

Comme elle tremblait en frappant à cette porte.

— Entrez 1 dit une voix, de l'intérieur. C'était sa voix. Elle i'avait reconnue. Valentin

était là !...

Elle voulut soulever le bras, tourner la clef dans la serrure et pousser la porte. Mais il fallait un peu de force pour les trois mouvements, et elle était faible, à cette heure, comme une enfant.

Elle étouffait.

— Entrez I dit-on encore.

Puis tout à coup des pas se firent entendre... la porte s'ouvrit ; un flot de lumière enveloppa Gabriellec

Et Valentin recula, les mains crispées sur son cœur, en retenant un cri.

— Gabrielle I... Gabrielle !...

La pauvre femme n'avait pas fait un pas. Elle sentait qu'elle allait tomber, s'écrouler pour ainsi dire, et fermait les yeux.

Et lui, répétait avec violence :

— Gabrielle, malheureuse, que viens-tu faire ici !...

Elle joignit les mains :

— Ne m'insulte pas !... Ne me chasse pas ! Tu sauras tout I...

Alors elle se laissa glisser sur les genoux ej se mit à pleurer, à sangloter bruyamment.

350 LA MAilQUISE UABIUELLE

Gabiielle et Valentin ne s'étaient pas vus depuis un an, et ils se regardèrent un instant en silence, fort troublés.

Malgré la simplicité de ses vêtements de deuil, Gabrielle était d'une extrême élégance ; sa robe était de la meilleure faiseuse, moulant les perfections de sa taille fine... Son chapeau noir orné de jais rendait plus profonde la pâleur de son visage.

Valentin aussi avait changé.

Ce qui restait de Tenfant en lui avait disparu. Ses épaules s'étaient élargies.

Sous SCS cheveux qu'il portait rejetés en arrière, son front sem.blait être devenu plus puissant.

Il travaillait. Gabrielle l'avait surpris au milieu de son travail.

Des livres, des papiers, des dessins encombraient un petit bureau d'acajou, au milieu de la pièce où jadis Gabrielle avait eu sa table à ouvrage : partout des livres de mécanique, de chimie, de science ; partout l'aspect de l'étude.

Valentin fit entrer la jeune femme, la fît asseoir, et resta debout devant elle, grave et triste.

— Gabrielle, dit-il, pourquoi êtes-vous venue P... Ce n'est pas pour moi, et vous ne saviez pas me trouver ici... En outre, il ne peut rien y avoir de commun entre la marquise d'Argental et moi !... Vous vouliez sans doute visiter ce coin de Paris oii vous avez passé des années dans la pauvreté... Vous vouliez comparer votre état présent à votre ancienne misère... Je vous laisse donc... Restez chez moi, Gabrielle, aussi longtemps qu'il vous plaira... Je sors... vous serez plus libre...

— C'est pour vous que je suis venue... vous vous trompez... mon ami... Et je vous en supplie,

ne m'accable:! pas davantage, je suis si malheureuse 1...

— Malheureuse ? Vous ? dit-il avec un méprisant sourire... N'avez-vous pas ce qu'il faut pour être heureuse ? La fortune, pour faire face à vos besoins de luxe ?... un nom illustre ?... un mari qui vous aime et que... vous adorez ?... Que vous manque-t-il ?...

Elle hocha tristement la tête, et doucement, très bas :

— Ne vous montrez pas trop cruel pour moi, Valentin... Tout à l'heure, vous pourriez vous en repentir !... Je ne mérite pas vos sarcasmes.

— Allons donc 1... Ne jouez pas à la victime... Votre sort est envié !

— C'est qu'on ne le connaît pas...

— Votre mari ne vous aime-t-il plus ?... Après un an de mariage 1

— Ecoutez, dit-elle — puisque aussi bien je vois qu'il faut tout vous dire, — je vais vous révéler un secret, celui de ma vie nouvelle, — et qui est presque un secret de mort 1

— A quoi bon, et pourquoi cette subite confiance ?... Ne sommes-nous pas séparés éternellement ?... Quelque chose peut-il nous réunir désormais ?

— Ecoutez-moi, vous dis-je, vous me jugerez ensuite ; remarquez-vous que je suis en grand deuil P... J'ai perdu mon père tout récemment... Sa mort me permet aujourd'hui de tout vous révéler... parce que, moi aussi, j'ai assez longtemps souffert, parce que j'ai assez du mépris que je devine en vous et que je ne mérite pas... Vous n'avez donc pas deviné, mon ami, que cet homme, ce marquis infâme, m'avait entourée de pièges si

habiles que je ne pouvais faire un pas sans y tomber ? Enlevée par lui, gardée par deux de ses complices, j'ai réussi à m'échapper, au péril de ma vie. Est-ce donc parce que je l'aimais, que je le fuyais ? Retombée entre ses mains, je voulus m'échapper de nouveau... Cette fois, il me tenait bien mieux que s'il m'avait mis des fers aux pieds... Il tenait ma volonté, commandait à m^s yeux, à mes paroles, au plus indifférent de mes gestes, au plus vague de mes regards...

— Que dites-vous, Gabrielle ?... Comment cet honame avait-il pu acquérir pareille puissance sur vous-même ?

— Ah ! c'est bien simple, allez... Le marquis avait la confiance de mon père... Et le pauvre vieillard n'a jamais soupçonné quel jouet terrible il a été entre les mains de Norbert... la vie de mon père dépendait de mon silence, de mon obéissance passive à toutes les volontés du marquis... Si je fuyais, mon père était mort !... Si j'avertissais un ami, vous, Mourad, n'importe qui, c'était la mort de mon père... Et mon père était surveillé... deux hommes ne le quittaient ni le jour ni la nuit...

— Gabrielle, dites-vous vrai ? Cela est horrible !...

— Comprenez-vous, maintenant, pourquoi je n'ai pu rien dire en cette atroce nuit où vous êtes venu pour me sauver ? Comprenez-vous pourquoi il m'a fallu faire l'odieux aveu d'un amour pour Norbert ?... Pourquoi il m'a fallu sauver la vie de cet homme de laquelle dépendait la vie de mon père ? Pourquoi j'ai été obligée de le défendre contre vous ?... Pourquoi, enfin, ce mariage a eu lieu ?... Pourquoi j'ai paru consentir, partout,

toujours, à la mairie, à l'église, devant les invités, pendant la fête, alors que j'avais soif de ^ engeance, et que mon cœur était brisé par votre

abandon ?...

— Gabrielle, mon Dieu, que me dites-vous là I

— La vérité, je le jure... rien que la vérité.

— Alors, cet homme est un monstre... Il faut le livrer à la justice, aux tribunaux, au bagne dont il est digne 1...

Elle eut un geste de colère et de découragement.

— Ah 1 s'il ne fallait que le désigner du doigt 1 quelle volupté j'aurais à le frapper I Mais je ne le veux pas...

— Vous ne le voulez pas ? mérite-t-il donc quelque pitié ?

— Certes non. Le bagne même serait trop doux.

— Alors, pourquoi l'épargner P

— Je ne l'épargne pas. Ecoutez encore. Supposez que je m'en remette à la justice du soin de punir. On me demandera des preuves. Quelles preuves donnerai-je? Norbert est puissant. Il tient dans sa main la finance, la politique, la France entière. Demain il sera ministre. Que puis-je contre lui ? On me traitera de folle !... On ne m'écoutera même pas, et TVorbert me fera enfermer dans un asile d'aliénées. Ah 1 il est fort, vous dis-je... presque invulnérable... Il a du génie cet homme... le génie des grandes et des mauvaises choses... Je ne puis, de front, me heurter contre lui... Il me broierait et, avec moi, tous ceux qui m'aiment... Non, avertir la justice, c'est folie que d'y songer... Mais j'ai rêvé autre chose I...

— Parlez, Gabrielle... et si je puis donner ma vie pour vous...

— Si VOUS mourez pour moi, je mourrai avec vous, mon ami... car je n'ai jamais cessé de vous aimer et d'être digne de vous.

— Gabrielle !... dit-il transporté, ivre de joie... Et, l'entourant de ses bras, il la serra contre son

cœur... couvrit de baisers ses lèvres, ses yeux, son front, ses cheveux...

— Oui, je t'aime ! je t'aime ! je t'aime ! dit-elle avec une sorte d'emportement... Et je suis toujours libre de te le dire, vois-tu... parce que je suis toujours la Gabrielle que tu as connue ! Le marquis m'a épousée de force... il voulait ma fortune... il n'aura de moi jamais rien de plus !... Je t'aime, tu m'entends .^... Je n'aime que toi !...

— Gabrielle, Gabrielle, mon Dieu, que je suis heureux !

Mais elle l'éloigna doucement... voulant échapper aux ardeurs du jeune homme et recouvrer son sang-froid.

Elle resta un instant, oppressée, souriant vaguement.

Il s'était mis à ses genoux... et la contemplait, la dévorait des yeux et, sans un mot de plus, lui faisait comprendre qu'il était tout à elle, jusqu'à la mort !

— Voici pourquoi je suis venue, mon ami. Le temps presse. Mon mari et Rouquin, son complice, n'auront la jouissance tout entière de ma fortune que lorsqu'ils auront fait disparaître les autres héritiers. Ces héritiers. Rouquin vient de les découvrir. Leur vie est donc en danger. Je veux empêcher de nouveaux crimes. Je veux les sauver de mon mari. Ensuite viendra le châtiment.

— Je t'y aiderai, Gabrielle.

— J'avais compté sur toi. Une sœur de mon père, héritière comme moi, est morte. Mais elle

laissé un mari, elle a laissé deux fils. Oii demeurent-ils ? Comment s'appellent-ils ? Je l'ignore. Rouquin le sait, lui. Norbert l'apprendra tout à l'heure. En les surveillant, nous en serons instruits nous-mêmes. En ne les quittant pas, nous préviendrons leurs projets. Tes amis Trompel'Œil et Auguste te sont toujours dévoués ?...

— Oui, comme à toi, Gabrielle, et ils vont être bien heureux d'apprendre que tu es toujours celle qu'ils ont connue... leur vie est à toi, comme la mienne... Je sais oii les retrouver... Je cours me concerter avec eux. Auguste est sorti du cirque... il a fondé un petit gymnase rue Marcadet. . . Trompe-l'Œil ne l'a pas quitté et donne des leçons d'armes, et même de prestidigitation à ceux qui veulent... Ils sont à leur aise... ce qui est bien... mais en même temps, ils sont libres, ce qui est mieux...

— Va donc, mon ami. Je prierai Dieu pour vous! Il lui tendit les bras. Elle s'y laissa tomber, et

il l'étreignit longuement.

Puis elle le quitta, les yeux mouillés de larmes, ayant soudain un remords de hasarder ainsi pour elle la vie du jeune homme... cette vie souriante et intelligente devant laquelle s'ouvrait si largement l'avenir.

Valentin écrivit à son bienfaiteur Lehoussu, pour lui demander un congé de quelques jours qu'il était sûr d'obtenir, et aussitôt sortit pour aller s'entendre avec Trompe-l'OEil et Auguste.

Une heure après, les trois amis erraient, rue Lafayette, aux alentours de la maison habitée par Rouquin.

Ils n'étaient pas là depuis cinq minutes qu'ils voyaient arriver Norbert ; le marquis avait été rejoint par Louffard, et sans même passer rue de Grenelle, oii il se fût aperçu que le billet de Rouquin avait disparu, Norbert était venu rue Lafayette ; Louffard connaissait le contenu du billet ; le marquis avait froncé les sourcils, et une angoisse lui étreignait le coeur... en apprenant que Rouquin était sur la trace des héritiers.

Il prévoyait de nouveaux forfaits... du sang répandu...

Il s'enfonçait de plus en plus dans la fange, dans la honte.

Et les crimes nouveaux étaient la fatale conséquence des crimes anciens.

Quel abîme d'ignominie dans lequel il roulait I...

Cependant il avait repris son masque d'indifférence lorsque Louffard l'introduisit auprès de Rouquin.

Même il souriait.

Les deux hommes s'enfermèrent.

L'entretien ne fut pas long.

Quand Norbert en sortit, il était d'une pâleur mortelle.

Ses mains étaient agitées d'un tremblement nerveux.

Cependant il souriait toujours. Mais, en descendant l'escalier, il chancelait un peu comme si une ivresse, — était-ce l'ivresse du sang ? — avait amolli ses jambes.

Que s'était-il passé entre eux ?

Il est inutile de le dire.

Les événements qui vont suivre et se précipiter le feront mieux comprendre.

Le marquis était venu à pied chez son complice, sans prendre La peine de passer par la rue de Grenelle. En sortant de chez Rouquin, il appela un fiacre et donna très bas, à l'oreille du cocher, l'adresse suivante :

— Quai de la Tournelle !... Et vingt francs de pourboire si j'y suis dans dix minutes I

Le cocher avait fait un bond sur son siège. La voiture partit au triple galop. Mais si vite qu'elle allât, elle était quand même suivie par un fiacre dans lequel venait de sauter Valentin, laissant Trompe-l'Œil et Auguste devant la maison de Rouquin. Et le pourboire promis au second valait celui du premier, car les deux citadines rivalisaient de vitesse, allant d'un train d'enfer.

Dix minutes se passèrent. On atteignit le quai de la Tournelle.

Norbert jeta un louis au cocher, et, sans écouter ses remerciements, s'élança dans l'allée d'une maison où nous avons vu, quelques jours auparavant, pénétrer André Sénéchal, Lydia et Rouquin luimême.

Sans doute que le marquis, auquel Rouquin avait raconté comment il avait surpris le secret des Sénéchal, avait été mis au courant, par ce récit, des êtres de la maison, car il ne demanda

aucun renseignement au concierge, accouru à sa rencontre.

Il grimpa l'escalier et sonna violemment à la porte de l'appartement qui servait aux rendezvous de Lydia et d'André.

Derrière la porte, un pas léger se fit entendre, mais on n'ouvrit pas...

On écoutait...

Alors Norbert frappa, disant, à voix basse :

— De grâce, ouvrez, ouvrez sans hésitation, il y va de votre vie !

La clef grinça dans la serrure et la porte s'entr 'ouvrit.

André apparut, barrant le passage à Norbert, sans trouble, sans crainte, l'air résolu.

— Qui demandez-vous, monsieur, et que voulez-vous !... Vous vous trompez, sans doute ? En ce cas...

Mais le marquis, d'une voix précipitée, l'interrompait :

— Je ne me trompe pas si je parle à M. André Sénéchal.

— C'est bien moi, en efîet, fit l'étudiant, surpris.

— Alors, laissez-moi entrer...

— Je ne suis pas ici chez moi, vous le savez peut-être...

— Raison de plus... oui, je le sais... je connais votre secret... je sais que vous attendez une jeune femme... que cette jeune femme est votre maîtresse... qu'elle va venir...

— Monsieur ! fit André.

— Ne craignez rien de moi et ne vous fâchez pas de m'entendre parler de la sorte. Je viens ici pour vous sauver la vie...

— Qui êtcs-vous donc ?

— Mon nom vous importe peu... Ce qu'il importe que vous saciiiez, c'est qu'un grand danger vous menace...

— Un danger ?... Lequel ?... D'où vient-il ?

— Un danger de mort...

— Expliquez-vous I... Suis-je seul menacé, ou une autre vie, plus précieuse que la mienne, estelle aussi en péril .^...

— Je l'ignore, mais à coup sûr, vous, monsieur André Sénéchal, vous côtoyez un abîme...

Le jeune homme fit un geste d'impatience.

— Soyez plus explicite, encore une fois !

— Eh ! en aurais-je le temps ? Fuyez, monsieur, si vous tenez à votre vie... fuyez, n'attendez pas une minute, pas une seconde de plus... fuyez, au nom du ciel.

Et le marquis, dans une agitation extrême, joignait les mains.

Mais, chose bizarre, plus son sang-froid semblait l'abandonner, et plus André semblait recouvrer de calme et de présence d'esprit.

— Monsieur, dit-il, puisque vous connaissez mon secret, — je ne sais trop comment vous l'avez surpris, — vous ne devez pas ignorer que j'attends, ici même, quelqu'un...

— Je ne l'ignore pas...

— Dès lors, il ne m'est pas possible de fuir, et si quelque danger survient et menace, en même temps que moi, la personne que j'attends, je serais un lâche si je m'y dérobais...

— Je vous le dis, monsieur, c'est courir à une mort presque certaine ; un homme va venir, le mari de celle que vous aimez ; cet homme a tramé contre vous une intrigue funeste, vous ne lui

échapperez pas, et il vous frappera d'autant plus sûiement, qu'il n'est point jaloux, que son honneur, en, cela n'est pas en jeu, et qu'il a, en vous frappant, un autre but...

— Je ne vous comprends pas... je le répète.

— Vous comprendrez plus tard. Fuyez d'abord I

— Non.

— Vous refusez ? C'est impossible 1... C'est un acte de démence...

— Je refuse. Je veux bien croire au danger que vous me signalez, mais puisque je suis prévenu, le danger n'est plus à craindre...

Le marquis était en proie à une terrible angoisse.

— Monsieur, dit-il, vous ne cédez pas à la prière d Uïi inconnu ; si je vous disais qui je suis, peut-être alors devineriez-vous qu'il a fallu une cause bien grave pour que je vinsse moi-même vous arracher au péril dont je vous parle... Il est peu de monde, à Paris, qui ne connaisse mon nom... Jurez-moi de me garder le secret, et, quoi qu'il arrive, de ne révéler jamais à personne, sans ma permission, que j'ai essayé de vous sauver...

— Je vous le jure, fit André, troublé, cette fois, par l'inexplicable émotion de Norbert.

— Je suis le marquis Norbert d'Argental. André fit un geste de surprise et s'inclina. Ce

nom était populaire... Tout Paris parlait de cet homme...

— Me croyez-vous, maintenant, si je vous dis qu'il faut vous hâter de quitter cette maison... et que fuir n'est pas une lâcheté ? Ah ! n'essayez pas de déchiffrer cette énigme. Demain, un autre jour, plus tard, vous saurez tout... Aujourd'hui, il faut vous sauver.

— Mais Lydia... Lydia... que j'attends... qui va venir I...

— Elle ne court aucun danger... Du reste, je l'avertirai, comme je vous ai averti.

André hésitait...

Peut-être allait-il consentir à la fm, convaincu par les étranges et ardentes supplications du marquis ; mais, soudain, on entendit frapper à la porte quelques coups précipités. En même temps, la sonnette vibrait.

— Trop tard ! murmura Norbert, avec accablement.

André s'était précipité vers la porte.

Derrière, une voix haletante murmurait :

— André I André I...

— C'est Lydia ! fit le jeune homme en se retournant vers le marquis. Il est trop tard, comme vous l'avez dit. Il arrivera ce qu'il plaira à Dieu!... Eloignez-vous, monsieur. Je ne veux pas que Lydia rougisse en voyant son secret connu d'un étranger.

— Veuillez me permettre de ne vous point quitter. Je me cacherai en quelque coin de cet appartem.ent. Et je serai, de cette façon, prêt à vous venir en aide.

— Non, retirez-vous, monsieur.

— Je comprends vos scrupules et je vous obéis. Du moins, monsieur, prenez ce revolver et si vous êtes attaqué par l'homme qui sera ici dans un instant, défendez-vous. Ah I défendez-vous sans crainte... car ce n'est pas un mari outragé qui vous demandera compte de son honneur... C'est un aventurier, un assassin vulgaire, qui en veut à votre vie pour arriver plus facilement à votre fortune.

— Ma fortune 1... Hél&s 1 monsieur, comme vous vous trompez I

— Plus tard, plus tard vous saurez tout I

On frappait de nouveau à la porte. Et la même voix répétait plus haletante, plus angoissée :

— André, André, je t'entends... par grâce, ouvre-moi 1

Le marquis s'était retiré discrètement, s'éloignant, par le corridor, au fond de l'appartement.

André ouvrit.

Lydia se précipita, affolée, dans ses bras.

— Je t'entendais causer... qui donc était là ?... Le jeune homme avait eu le temps de cacher

dans sa poche le revolver du marquis.

Il avait composé son visage, et c'était en souriant qu'il avait accueilli sa maîtresse.

Il feignit la surprise :

— Personne... Lydia... Vous vous trompez, ma chérie... Mais comme vous êtes pâle et défaite !... Vous êtes tremblante î Qu'avez-vous ?... Que se passe-t-il donc ?...

— André, André, mon ami... ne restons pas ici un instant de plus... Mon mari sait tout... Il me suit... Comment a-t-il découvert notre secret ?... Quelle imprudence avons-nous faite ?... Je l'ignore... En venant tout à l'heure... par trois fois, j'ai vu sa voiture qui suivait la mienne... Alors, j'ai essayé de l'égarer... J'ai fait passer ma voiture par des rues qui me conduisaient je ne sais où, afin de le dépister... Ai-je réussi ?... Je n'ose le croire... Fuyons, mon ami, mon mari vous tuerait...

André la prit dans ses bras et la couvrit de baisers.

- Soit, dit-il, je ne veux pas t'exposer inutilc-

lent au danger de te trouver en face de ton mari... Allons-nous en, puisque tu le veux 1... Toi, d'abord, la première 1...

Ils se dirigèrent vers l'antichambre et ils allaient sortir, quand ils entendirent un bruit de pas dans l'escalier.

Quelqu'un, — c'était le pas solide d'un homme, — montant lentement, sans se presser, l'escalier...

André et Lydia s'arrêtèrent, retenant leur respiration.

La main d'André, tendue vers la porte, retomba...

Qui était celui-là, qui montait ?

Etait-ce un locataire ?

Etait-ce donc Rouquin ?

Tout à coup, l'homme se mit à fredonner tout en montant.

André se mit à rire.

— Tranquillise-toi, ma chérie... ce ne peut être lui...

Mais il n'ajouta pas un mot. Lydia, défaillante, se laissa aller sans force dans les bras de son amant...

— ■ Tu te trompes, disait-elle... nous sommes perdus... c'est lui !

Et en même temps les pas s'approchaient de la porte et une clef s'introduisait dans la serrure...

Et l'homme ne cessait pas de chantonner I

Lydia, éperdue, répétait :

— C'est lui... Il s'est procuré une clef... nous sommes perdus !

Et recouvrant ses forces, prenant André dans SCS bras, elle l'entra-îna, l'emporta malgré lui, en

courant, jusqu'au fond de l'appartement, poussant les portes derrière elle.

Au salon, l'étudiant put se débarrasser de cette étreinte désespérée. Lydia s'effondra, le visage dans les mains, sur un canapé ; André se croisa les bras, se mit devant la jeune femme, pour la protéger de son corps, et attendit.

Derrière eux, toutes les portes se rouvraient et le même pas lent, mesuré, le pas d'un homme qui ne se pressait pas, sûr de lui, sans doute, sûr du châtim.ent, sûr de la vengeance, s'approchait toujours.

Enfin, l'homme apparut au salon, et s'arrêta.

C'était Rouquin.

Il n'était pas armé, — du moins, il ne portait pas d'arme apparente. Il regarda froidement, sans irritation, les deux amants.

Lydia s'était relevée, en le voyant, et le bravait.

Rouquin paraissait réfléchir. Mais ses réflexions ne furent pas de longue durée. Son œil dur s'arrêta sur André.

— Vous savez qui je suis, monsieur ? dit-il avec ironie.

— Je le sais et je me tiens à votre disposition.

— Un duel ? Merci. Vous savez également que cette femme étant ma femme, et vous étant son amant, j'ai le droit de vous tuer tous les deux, sans crainte de la loi ?

— Tuez-moi donc, monsieur, mais, du moins, épargnez-là, elle... Je vous jure qu'elle est innocente... Ma vie est peu de chose et, si en la prenant, votre vengeance est satisfaite, n'hésitez pas et tuez-moi.

--Ne voyez-vous pas que je n'ai point d'artne ?

— Qu'à cela ne tienne I

\ Et sur un fauteuil, près de Rouquin, André knça le revolver chargé que Norbert avait mis entre ses mains.

Le misérable haussa les épaules et ne se dérangea pas.

— J'ai mieux que cela, murmurait-il, j'ai un moyen aussi sûr et moins dangereux pour moi...

Il alla fermer la porte et revint.

— Causons I dit-il.

Lydia, les dents serrées convulsivement, essayait vainement de parler. Elle était plus émue par le calme effrayant de son mari qu'elle ne l'eût été par sa colère. Que voulait-il ? Quelle infernale ruse avait-il préparée ?

Et machinalement, comme si elle prévoyait un danger suprême, elle regardait ce revolver abandonné sur ce fauteuil par André et méprisé par Rouquin. Ahl si elle avait pu s'en approcher, le saisir I Alors, plus rien à craindre de cet homme dont la vie eût été à sa merci !

Et lentement, de chaise en chaise, elle venait au fauteuil.

Rouquin ne prenait pas garde à ce manège...

— Monsieur, disait celui-ci en s'adressant à André, je ne vous ferai pas de reproches. Ce qui est fait est irrémédiable. Vous êtes l'amant de ma femme. Et non seulement je ne vous reprocherai pas votre conduite, mais je vais même essayer de vous rendre service en vous donnant sur celle que vous aimez des renseignements fort intéressants qui vous manquent sans doute.

André fit un mouvement et se tourna vers sa maîtresse.

372 LA MARQUISE GABE.IELLE

Lydia était devenue horriblement pâle et tremblait sur ses jambes. Elle fut obligée de se retenir des deux mains à une chaise pour ne pas tomber. Ses yeux étaient effarés. Son visage portait l'empreinte de l'épouvante la plus atroce.

— Que va-t-il dire ? pensait-elle.

Mais sa pensée, il lui était impossible de l'exprimer à haute voix.

Rouquin reprenait, avec un imperceptible sourire :

— Il vous plaira sans doute d'entendre raconter ce qu'elle est, cette femme que vous aimez... Elle a dû s'entourer d'une ombre protectrice, et elle n'a point voulu vous prendre pour son confident. C'est une négligence que je veux réparer. Vous avez besoin de savoir qui vous aimez... et je vais tout vous dire...

André, de plus en plus ému, le cœur serré comme s'il avait prévu quelque inexprimable torture, reganiait tour à tour et Rouquin et Lydia... L'angoisse de celle-ci ne lui échappait pas.

Cependant l'imminence du danger qu'elle courait, un danger plus terrible que la mort, puisqu'elle était menacée de voir révéler à cet enfant, qu'elle adorait, son infamie, sa honte, son crime, lui rendait quelque force.

Elle retrouva la parole. Ses lèvres se desserrèrent.

— Monsieur, balbutia-t-elle, monsieur, par pitié !

Mais Rouquin feignit de ne pas l'entendre. Alors, elle se précipita vers lui, suppliante, à genoux :

— Monsieur, dit-elle, tuez-moi, étouffez-moi, martvriscz-moi. mais ne lui dites rien à cet en-

fant, ce serait trop horrible, ne lui dites-rien... prenez plutôt ma vie... épargnez-le...

Rouquin la repoussa et elle alla rouler près du fauteuil sur lequel était toujours le revolver du marquis.

Elle resta là, les bras tendus, n'implorant plus, et ses larmes avaient cessé de couler comme arrêtées par une idée fixe qui s'était emparée d'elle tout à coup.

Rouquin poursuivait impitoyablement :

— Vous n'êtes, monsieur, que le troisième amour de Lydia. Elle a aimé un premier mari, d'abord, puis je la connus, je lui fis la cour et elle m'aima... Le mari vivait, et sa jalousie était un obstacle à nos épanchements... Les années qui ont passé ont adouci le caractère de Lydia. En ce temps-là elle était violente. vSa violence s'arrangeait mal des obstacles qui la séparaient de moi. Son irritation s'en accroissait chaque jour, et son amour devenait plus emporté, plus irraisonné, au fur et à mesure qu'entre elle et moi s'accumulaient les difficultés des rendez-vous... C'est alors que je vis germer peu à peu dans son esprit une idée qui m'épouvanta, contre laquelle j'essayai de réagir.

Lydia avait d'abord écouté, comme si elle n'avait pas compris.

Puis, peu à peu, elle avait relevé la tête, enfin, elle se redressa, s'avança de deux pas vers Rouquin :

— Tu mourras avant d'avoir tout dit ! fit-elle. Et le canon du revolver alla toucher le front de son mari. Le geste avait été si brusque, l'attaque si prompte, que Rouquin rejeta le corps en arrière. Un mo-ment il se crut perdu. Déjà Lydia ap-

puyait le doigt sur la détente. Déjà le chien se soulevait I... Moins d'une seconde encore, et c'en était fait du misérable...

Mais André s'était précipité vers la jeune femme, avait abaissé son bras, l'avait désarmée... malgré sa résistance, sa rage muette, sa folie désespérée... André, qui prévoyait quelque terrible aveu, la révélation de quelque drame dans le sang duquel peut-être se noierait son amour... André, si bouleversé par les premiers mots de Rouquin, par l'attitude épouvantée de Lydia, que, brisé par le suprême effort qu'il venait de faire, il tombait sur le canapé, témoin de tant de douces et charmantes scènes d'amour...

Les deux mains du jeune homme, crispées sur sa pauvre poitrine, disaient assez combien étaient grandes ses tortures.

La respiration sortait de sa gorge rauque et sifflante. Les pommettes des joues étaient d'un rouge sanglant. Les yeux restaient fermés. Un peu de sang lui vint au lèvres, et il l'essuya vivement avec son mouchoir.

Lydia, éperdue, affolée, le contemplait, sans oser faire un pas vers luL

Rouquin, un pied sur le revolver tombé des mains d'André, considérait cette scène comme s'il eût été un spectateur indifférent.

D'une voix basse, Lydia murmura :

— Monsieur, vous voyez bien que vous allez le tuer, cet enfant, si vous dites un mot de plus 1...

Rouquin ne répondit pas et se contenta de pincer les lèvres. Ce geste était plus éloquent que toutes les paroles. Il disait :

— J'y compte bien I

Lydia le comprit. Elle vit qu elle était perdue, que l'amour de cet enfant, cet amour qui était comme une rénovation de sa vie, — allait se changer en dégoût, en horreur 1...

Et s'abandonnant en désespérée à ce torrent qui l'emportait, elle appuya les doigts sur ses yeux et sur ses oreilles, pour ne plus rien voir, ni rien entendre de ce qui allait se passer et se dire L,. étouffant ses sanglots et dérobant ses larmes...

André semblait redevenu un peu plus calme.

Il se retrouvait debout devant Rouquin.

— Monsieur, dit-il, vous avez raison de vouloir tout me dire, car je veux tout savoir I...

— J<i me doutais bien que cette histoire piquerait votre curiosité, je vais donc la reprendre où je l'ai laissée... Puisque son premier mari la gênait, l'idée vint à Lydia de se débarrasser de lui!... Quoi de plus simple ! Vous rencontrez un obstacle sur votre chemin ? Vous l'écartez. Eh bien, monsieur, celle qui a su conquérir votre cœur, celle qui charmait vos rêves, celle qui em^plissait de poésie votre jeunesse amoureuse, celle que vous aimiez, votre premier amour, peut-être, cette femme que vous voyez devant vous, n'osant plus lever les yeux, tant elle est abattue par l'horreur de son crime, cette femme, devinez-vous maintenant ce qu'elle est, ce qu'elle a fait P

— Non, non, je ne veux rien deviner... murmurait André, les deux mains crispées sur son cœur... je veux savoir... Et c'est horrible, cela !

— Ce qu'elle est ?... Tout simplement une criminelle qui, si elle était livrée à la justice, irait droit à l'échafaud ou au bagne I... Demandez-lui donc de me démentir I

'=— Mon Dieu ! Mon Dieu L.^ soupira Andréi

— Ce qu'elle a fait ?... Elle a empoisonné son premier mari !!!

Et Rouquin, la face contractée, avait lancé ce mot comme un coup de poignard en plein cœur d'André... Et ce mot était tombé comme un venin mortel, sur ce cœur saignant.

André, trébuchant, se laissa glisser jusqu'à Lydia.

D'un geste farouche, il lui détacha les mains du visage et pendant un instant il la regarda en silence. Puis, d'une voix presque indistincte :

— Lydia ?... Il a menti cet homme ? Dis qu'il a menti !...

Elle n'eut pas à répondre. Tout en elle criait l'aveu de son crime. Tout criait qu'elle était coupable...

Alors André eut un rire de fou, fît au hasard quelques pas, chancelant, et s'abattit raide ; du sang, de ses lèvres, coulait doucement le long de son menton et sur son cou, frêle et blanc comme celui d'une fille.

La terrible tâche de Rouquin était terminée.

Il avait tué cet enfant.

Il n'avait pas eu besoin d'arme pour cela. Connaissant sa faiblesse, sa délicatesse extrême, connaissant la profondeur de son amour pour Lydia, il s'était dit qu'un mot suffirait pour broyer cet être à la vie chancelante.

Il avait froidement calculé et calculé à coup sûr, avec une intelligence de démon.

Il ne l'eût pas frappé plus sûrement, s'il lui avait appliqué sur le cœur le canon de ce revolver chargé dont Lydia le menaçait tout à l'heure.

II ne l'eût pas frappé plus sûrement, si lentement, ligne à ligne, il lui avait, de sa main ro-

LA MARQUISE GAIiRlELLE ôii

buste, enfoncé un poignard dans le cœur.

Il se retira donc, ainsi qu'il était venu, sans se hâter, et sans que la moindre émotion apparût sur son visage.

Qu'était devenu Norbert pendant cette scène ?

Conduit une heure auparavant par Louffard chez Rouquin, celui-ci ne lui avait pas caché son projet de se débarrasser du jeune Sénéchal. Il avait raconté à Norbert les rendez-vous de l'étudiant avec sa femme au quai de la Touinelle, et lui avait confié son projet ; mais Norbert avait cru à un assassinat, sous le couvert d'un flagrant délit, qui l'eût expliqué et excusé. Il s'attendait à une scène sanglante. C'était contre cette scène qu'il avait préparé André et en prévision d'une pareille attaque qu'il lui avait donné son revolver. Il ne pouvait prévoir la diabolique cruauté de son complice. Après l'arrivée de Lydia, et un peu rassuré maintenant, puisqu'il savait André prévenu, arm« et sur ses gardes, Norbert était redescendu. Il se déroba, sur le quai, sous une porte cochère, et vit, par le côté opposé, arriver la voiture de Rouquin. Il le vit descendre de voiture, il le vit entrer dans la maison... disparaître...

Il sortit de sa, cachette et se rapprocha. Il écoutait anxieusement. Gomment se dénouerait ce drame ? Les minutes s'écoulaient. Aucun bruit. Aucune détonation. Que se passait-il ?

Et pendant qu'il attendait ainsi, machinalement, Norbert faisait un retour sur lui-même... Que de changements !... Il était devenu l'ennemi secret de Rouquin, de son complice ; son amour pour Gabrielle avait amolli son cœur, et, pour conquérir sa femme, il rêvait de réparer le mal qu'il avait fait.

Tout à coup, sur le seuil de la maison, reparut Rouquin.

Il ne semblait pas ému. On eût juré qu'il venait de rendre une visite. Il remonta dans sa voiture qui s'éloigna, passa le pont et disparut.

Norbert attendit encore. Il espérait voir descendre André, puis Lydia, mais il ne vit rien. Il fut pris d'inquiétude.

Peut-être allait-il rentrer, s'informer, quand il aperçut au fond d'un fiacre stationnant non loin de lui, deux yeux étincelants qui ne le perdaient pas de vue.

Le marquis tressaillit.

Il venait de reconnaître Valentin. Cette découverte lui rendit toute sa prudence.

S'il remontait chez André, s'il s'était passé là quelque scène sinistre, s'il y était mêlé, comment expliquerait-il sa présence ? Mieux valait disparaître.

Il avait fait tout ce qu'il avait pu pour sauver André.

Ou, à cette heure, André avait la vie sauve, ou le crime était consommé.

Des deux parts, l'intervention du marquis était inutile.

Il le comprit, regagna sa voiture laissée à quelque distance et, grâce à un second louis jeté au cocher, le fiacre disparut avec la rapidité d'un éclair.

Revenons à Lydia et à André.

Le malheureux gisait étendu.

Lydia, elle-même, presque sans vie, resta longtemps ensevelie dans une sorte de torpeur léthargique.

Un lourd silence, un silence de mort, que ne

troublait même pas le soupir de l'un ou de l'autre, régnait dans cette chambre autour de ces deux abandonnés.

A la fin, Lydia parut &e réveiller.

Elle se releva.

Elle avait le visage d'une folle, les yeux rouges et le regard éperdu.

Elle se traîna sur les genoux, jusque là où -était son amant, et s'asseyant sur le plancher, elle passa un bras sous sa tête, et le soulevant doucement, comme elle l'eût fait d'un tout petit erfant, elle le mit sur ses genoux.

Et comme la tête ballottante, se renversait en arrière, elle l'appuya contre son cœur.

Ainsi dans cette posture, infiniment désolée, mais ne trouvant plus de larmes, elle regardait l'enfant évanoui, cet enfant dont l'amour lui avait rendu un peu du respect d'elle-même, cet enfant dont on venait de lui ravir l'âme I

Elle se pencha pour lui mettre un baiser sur le front, mais s'arrêta, comme si cela avait été une profanation.

Elle se contenta, du coin brodé de son mouchoir, d'essuyer le sang qui était venu aux lèvres et rougissait le cou, comme d'une blessure.

— André, murmurait-elle, mon enfant chéri, pardon, pardon du mal qu'on vient de te faire... André, reviens à toi, ne reste pas ainsi, regardemoi...

Mais André n'entendait pas, et ne pouvait obéir. Il semblait mort, ainsi abandonné sans mouvement sur les genoux de la jeune femme... les bras pendants, les mains blanches comme de la cire.

Elle se pencha sur lui, le considéra de très

oôU LA MAIIQUISE GABRIELLE

près... aucun souffle ne sortait de la bouche du jeune homme aucune respiration, si légère qu'elle fût, ne vint caresser son visage.

Il paraissait ^Taiment mort.

Cette idée, qu'elle tenait dans ses bras un cadavre, lui vint à l'esprit et lui fit passer un frisson dans les épaules.

— Non, ce n'est pas possible, ce n'est pas possible I murmura-t-elle.

Et, réunissant toutes ses forces, elle réussit à asseoir le jeune homme sur le canapé. Elle l'appela de nouveau :

— André ! André ! parle-moi, réponds-moi, ouvre tes yeux et roconnais-moi !... André, ne crois pas ce qu'a dit cet homme... Le crime vient de lui, plus que de moi... ô mon André, que fautil donc te dire pour te rappeler à la vie ?...

Et elle lui embrassait les mains.

Et ses doigts tremblants erraient le long de ses joues et dans ses cheveux.

Mais ni les caresses, ni les supplications passionnées ne réussissaient.

André restait inanimé.

Alors elle se recula, prise d'épouvante.

L'horreur la glaçait, l'horreur de ce tête-à-tête avec son amant, mort à cause d'elle, mort en apprenant son crime...

Elle avait cru à un évanouissement... Etait-ce donc vrai qu'il fût mort ? Elle eut un grand cri :

— André ! André ! Réponds-moi !...

Mais cette jolie bouche pâlie, dont les paroles avaient été si tendres, et les baisers si doux, semblait fermée à jamais..., à jamais silencieuse...

Lydia se mit à marcher comme une folle dans le salon, avec de grands gestes d'insensée...

LA MARQUISE CARniETLE uSi

Elle sanglotait nerveusement, mais sans verser de larmes.

Et une sorte d'imprécation s'échappait de ses lèvres :

— Mon Dieu, disait-elle en un flot de paroles entrecoupées et avec une énergie sauvage, vous n'êtes pas injuste, vous êtes un Dieu de bonté et d'indulgence infinies... Eh bien ! mon Dieu I pourquoi frappez-vous cet innocent et non pas moi qui suis coupable P... Lui n'a jamais fait de mal... Ne le laissez pas mourir, mon Dieu I... J'ai confiance en vous, en votre pouvoir, en votre justice... J'ai commis un grand crime... le châtiment des hommes ne m'a pas atteinte mais le vôtre ne peut m'atteindre dans cet enfant... Je l'aime, ô mon Dieu, je l'ai aimé d'un amour qui ne peut attirer votre colère... car il est chaste. Ne le faites point, par sa mort, servir à votre vengeance. Ne soyez pas le Dieu des sombres et inexorables colères !... Laissez-le vivre... ne serai-je pas assez punie par sa douleur, son mépris P... Sa mort ajouterait-elle à ma souffrance, ô mon Dieu ?...

Et enfin, vaincue par l'excès même de son désespoir, ses sanglots nerveux cessèrent et des torrents de larmes brûlantes s'échappèrent de ses yeux.

Elle revint à André toujours privé de sentiment.

— Peut-être n'est-il pas mort, murmura-tellc... Et rien, rien ici, dans cet appartement maudit... pas même un peu d'eau pour lui rafraîchir le front et le rappeler à la vie. Oh ! comme je donnerais mon sang — r et ce n'est pas une vaine parole, — pour obtenir de lui un regard, fût-ce même un regard d'horreur II

Et la malheureuse se tordait les bras, en proie à une exaltation voisine de la folie.

— Un médecin, dit-elle... Un médecin le sauverait peut-être... Mais ce médecin, il le faudrait tout de suite... Oii le trouver.^... Et que lui dire.^... que faire ?...

Elle s'arrêta soudain, le regard ardemment fixé sur André.

Il venait de faire un mouvement.

Elle avait entendu un soupir léger... à peine perceptible...

— Il vit !... Il vit I... O mon Dieu, auriez-vous eu pitié de moi ?...

Elle se précipita hors de l'appartement, et allait descendre l'escalier lorsqu'elle fut arrêtée par un jeune homme qui montait et qui lui barra le passage... C'était Valentin.

— Monsieur, dit-elle... de quel droit ?...

— Deux mots, avant tout, fît Valentin d'une voix brève... Il est venu tout à l'heure ici deux hommes... l'un le marquis Norbert d'Argental...

— Je l'ignore. Je ne le connais pas.

— L'autre s'appelle Rouquin... et vous êtes sa femme.

— C'est vrai.

— Quand ces deux hommes se réunissent, c'est pour commettre un crime... Je veux savoir quel crime s'est commis ici... Vous voulez fuir... Rentrez 1 Précédez-moi !

Et la prenant par les épaules, il la repoussa. Mais elle se débattit, épouvantée, répétant des mots entrecoupés, toujours les mêmes, avec un entêtement farouche :

-^ Non, laissez-moi... Il faut un médecin... un

LA MARQUISE GABRTELLE 383

médecin, tout de suite... il se meurt... Un médecin 1

Elle obéissait, malgré elle, à l'impulsion de Valentin. Elle ne réfléchissait pas. Elle ne se demandait pas quel était ce jeune homme, ce qu'il voulait, comment il avait pénétré, à demi, le mystérieux drame qui venait de se passer.

— Un médecin, disait-elle, un médecin 1 Valentin, au premier regard qu'il jeta sur André, comprit que cet enfant se mourait et que ce qu'il fallait, avant tout, c'était ce médecin que réclamait Lydia.

Il désigna du doigt le moribond.

— Il y a un crime, n'est-ce pas ?

— Oui, dit-elle, farouche, les yeux brillants de haine, et un crime d'autant plus horrible qu'on n'a eu besoin, pour l'accomplir, ni de poignard, ni de poison.

— Et l'assassin ?... Ne l'avais-je pas deviné ?...

— Ah ! qui que vous soyez, ami ou ennemi, je vous le livre... L'assassin, vous l'avez nommé tout à l'heure. C'est mon mari. Mais par grâce, monsieur, n'exigez pas de moi plus d'explications. Songeons à cet enfant, d'abord. Il sera temps, plus tard, pour vous, de tout apprendre... Un médecin, monsieur, il faut un médecin !

— Allez donc en chercher un. En attendant, je tâcherai de rappeler ce pauvre garçon à la vie...

— Oh I que vous êtes bon, monsieur,, soyez béni...

Et elle partit en courant pendant que Valentin, prenant André dans ses bras, le redressait, l'appuyait doucement contre le canapé, déboutonnait le col de sa chemise et le gilet, et, l'oreille appuyée contre ce cœur qui venait de se briser, essayait

d'y surprendre quelque dernier et faible battement.

Il rôda ensuite par l'appartement, cherchant un peau d'eau et n'en trouvant pas. Il descendit alors chez le concierge. Le digne homme était fort effaré, Lydia venait de passer près de lui en courant, lui demandant l'adresse d'un médecin, proférant des mots qui lui firent comprendre qu'un drame se passait dans ce logement inhabité devenu depuis peu un rendez-vous d'amour.

A la première parole de Yalentin demandant de l'eau, il voulut entrer en conversation, mais le moment était assez rnal choisi et Yalentin, ayant trouvé ce qu'il désirait, se hâta de remonter l'escalier, oubliant de répondre.

Revenu auprès d'André, il trempa son mouchoir dans le vase plein d'eau fraîche qu'il avait apporté, et humecta le front du jeune homme, son visage, sa bouche, son cou, ses mains et ses poignets.

André, au bout d'un certain temps, poussa un soupir.

Mais il n'ouvrit pas les yeux.

La syncope continuait.

Seulement, la blessure intérieure, produite par un déchirement, sous la parole terrible de Rouquin, semblait s'être momentanément cicatrisée, car le sang n'arrivait plus aux lèvres.

Depuis un quart d'heure déjà, Lydia était partie, et elle ne revenait pas.

Il était évident, s'il n'était pas trop tard déjà, que si le médecin n'intervenait pas, si de premiers soins n'étaient pas donnés au moribond, c'était la mort, pour lui, certaine et à bref délai, il ne sortirait môme pas de sa syncope.

Lydia n'avait voulu s'en remettre à aucun autre du soin de ramener un médecin.

Le concierge, avec force interrogations et exclamations, lui avait indiqué le plus voisin du quai de la Tournelle : c'était un vieux praticien très connu, nommé Lombard, qui demeurait à quelques pas du quai, dans la rue des Bernardins.

Les différents événements que nous venons de raconter avaient pris toute l'après-midi.

Il était près de six heures quand Lydia quitta la maison du quai de la Tournelle.

Trouverait- elle le docteur chez lui ?

C'est en tremblant qu'elle sonna.

Un valet de chambre vint ouvrir. Lydia tremblait de plus en plus en lui parlant.

Le docteur était chez lui. Elle respira. On la fit entrer dans un salon... Et là, le valet de chambre lui dit :

— Monsieur vient de rentrer, harassé par une journée de courses... Il s'est mis à table... Veuillez l'attendre...

L'attendre? Mais c'était la mort d'André H! Attendre, mais autant eût valu achever le malade, en l'étranglant.

— Dites à votre maître, oh I dites-lui que cela presse... que c'est un accident... que la vie d'un jeune homme dépend de sa promptitude... que déjà l'on a trop attendu 1...

Le valet eut un geste qui signifiait :

— Je doute que je puisse convaincre mon maître.

Cependant il sortit avec empressemnt, pour obéir à la prière de Lydia.

Il revint presque aussitôt.

— Monsieur vous prie de patienter... il est

désolé, mais il ne sera pas longtemps . . .

Lydia pâlit : un naoment elle eut la pensée de s'enfuir, de sonner chez un autre. Mais chez qui ? il fallait d'abord qu'eDe s'enquît d'une adresse, puis qu'elle y courût. Tout cela était une perte de temps. Et rien ne lui prouvait qu'elle rencontrerait un médecin, et qu'elle ne serait pas obligée de chercher ailleurs !...

Elle resta. La valet avait disparu.

Les minutes s'écoulèrent.

Le salon où elle se trouvait communiquait avec la salle à manger.

Le docteur était veuf et sans famille. Il dînait seul, ce soir-là.

Elle entendait le bruit des assiettes et des fourchettes. Et tous ces détails vulgaires, auxquels elle n'eût point prêté d'attention en toute autre circonstance, la frappaient comme autant de blessures.

Il ne se pressait guère, cet homme 1... Vraiment, ne comprenait-il donc point par quelles angoisses elle passait.»^... Ne pouvait-il abréger son repas h.. N'était-ce pas presque un crime qu'une pareille indifférence ?...

A la fin, elle n'y tint plus... Elle ouvrit la porte et fit irruption dans la salle à manger.

En la voyant entrer, le médecin surpris, se souleva de sa chaise, puis se rassit sans la saluer.

— Eh bien, madame, eh bien.î^ fit-il surpris, interloqué.

— Oh I monsieur, dit-elle, mais il se meurt I il se meurt I...

Le vieux savant haussa imperceptiblement les épaules.

LA MABQIÎISE GABRIELLE 387

Il était, de longue date, habitué à ces sortes de scènes et sa sensibilité était émoussée.

Il ne répondit pas, se contenta d'indiquer un siège, du bout de sa fourchette, et continua de manger.

Et comme, sans plus parler, mais les mains jointes, elle l'implorait, il dit, la bouche pleine :

— J'ai fini... J'ai fini... une minute seulement. Il arrivait à la fin de son dîner, en effet ; mais

cette fin, comme elle fut longue, si longue qu'il semblait à Lydia qu'il l'allongeait à plaisir I...

On lui servit du fromage. Puis ce fut le tour des fruits. Il était doué d'un vigoureux appétit.

Il y avait près de lui une vieille bouteille poudreuse que le valet de chambre avait débouchée avec des soins presque maternels. Le docteur Lombard s'en versa deux verres qu'il but lentement, très lentement, avec une volupté de gourmet.

Enfin, ce fut fini. Du moins Lydia le croyait, mais non.

Le docteur prenait du café le soir. Il le huma à petites gorgées, parce qu'il était brûlant, ensuite avala prestement un demi-verre de fine Champagne que dorait, dans sa bouteille à coi élancé, la lumière de la lampe suspendue.

Après quoi, il s'essuya soigneusement la bouche et se leva.

Déjà Lydia était à la porte, le regardant, se demandant si elle ne se jetterait pas sur cet hoœ.me et ne Tentraînerait pas de force...

— Je vous suis l dit-il.

Et ayant mis son pardessus, s'étant coiffé, ayant cherché sa canne, il alluma une cigarette et allègrement :

388 LA MARQUISE GABRÏKTXE

— Allons ! Est-ce loin ?

— Oh ! monsieur, à cinq minutes, sur le quai de la Tournelle.

— Tant pis I tant pis !... J'aime à marcher, après mes repas.

Et ils descendirent. 11 ne fallait pas plus de cinq minutes, en effet. Le docteur n'eut que le temps d'achever sa cigarette.

L'indifférence du médecin avait révolté Lydia.

Il faut dire cependant, à la louange du vieux praticien, qu'aussitôt dans la chambre oij gisait André, le devoir professionnel l'emporta sur toute autre préoccupation ; il n'y eut plus chez lui que le dévouement machinal et froid du médecin, en dehors de tout intérêt et de toute compassion.

Valentin l'aida à découvrir le haut du corps d'André. Le docteur appuya son oreille contre la poitrine, d'abord, puis contre le cœur, puis dans le dos.

Lydia ne perdait pas un de ses mouvements et n'osait plus respirer, tant était grande sa détresse, tant elle craignait ce qu'il allait dire, après cet examen.

Quant à Valentin, il était pris de pitié pour ce jeune homme, presque de son âge, qu'il ne connaissait pas, mais vers lequel il se sentait attiré d'instinct...

Celui-ià n'était-il pas victime, comme Gabrielle P Car Valentin ne pouvait douter que ce ne fût là un des héritiers de cette fortune colossale convoitée par Norbert et Rouquin ?

Celui-là ne venait-il pas de tomber, frappé par la main audacieuse et puissante qui s'était appesantie si lourdement sur la vie de Gabrielle ?

L'examen du docteur fut long et silencieux.

Quand il se redressa, il regarda alternativement Valentin et Lydia et, sans autre émotion :

— Vous êtes parents de ce jeune homme ?

— Ses amis I fit Lydia d'une voix basse et tremblante.

— Eh bien I je vous conseille d'avertir ses parents, s'il en a... Je ne pense pas qu'il passe la nuit... Et, vs'il la passe, je ne crois pas qu'il verra demain le soleil se coucher...

Lydia éleva les mains au-dessus de son front, dans cette posture que certains peintres ont donnée à la Madeleine repentante et elle ne dit que ces mots, en roulant aux pieds de Valentin :

— Mon Dieu, votre punition est terrible III

Il fallut transporter André hors de cette maison fatale où il venait d'être frappé mortellement.

Dans cet appartement nu, qui, jamais, ou presque jamais, ne recevait ses locataires, il n'y avait rien pour le soigner : ni eau pour le rafraîchir, ni linge pour le laver, ni verre pour le faire boire, ni draps au lit pour le coucher.

Le docteur Lombard avait bien vite compris la situation délicate de Lydia.

Il avait demandé :

— Savez-vous ci! demeurent les parents de ce jeune homme ?

— Rue Bleue, n° ii.

— Eh bien, faites appeler une voiture et transportez-le doucement chez lui. Là, du moins, il pourra mourir en paix. Surtout, que la voiture aille au pas. L^n brusque mouvement pourrait amener chez cet enfant une seconde hémorragie intérieure qui l'étoufferait. Et vous croiriez encore tenir un être vivant que vous n'auriez plus dans vos bras qu'un cadavre.

Et le bonhomme, comme s'il se repentait de la compassion que laissaient entrevoir ses paroles :

— Du reste, un peu plus tôt, un peu plus tardîll Et il était parti, sans même saluer.

— Oh I monsieur, dit Lydia à Valentin en joî-

gnant les mains, — mais sans pleurer, car la sources des larmes était tarie, — vous que je ne connais pas, mais qui semblez prendre en pitié ce malheureux, ne m'abandonnez pas... Aidezmoi à le sauver, si c'est encore possible...

— Je ne vous quitterai pas, madame 1 dit Valentin. Il y a eu ici un crime que je n'ai pu empêcher ; j'essayerai du moins de rendre la vie à la victime, si Dieu le permet.

— Oh I Dieu le voudra, monsieur, n'en doutez pas I

Valentin retint un geste de découragement. Il ne croyait pas.

Il descendit aussitôt en courant pour aller chercher une voiture.

Le fiacre qui l'avait amené était à quelque distance.

Il fit signe au cocher d'approcher.

Le cocher obéit. Valentin remonta.

Alors, aidé de Lydia, qui soutenait la tête d'André, il redescendit, emportant ce frêle corps, si délicat et si féminin qu'il ne pesait pas plus que celui d'une fillette.

11 entra dans le fiacre, suivi par la jeune femme qui prit place devant lui, et André fut maintenu par tous les deux.

Valentin avait recommandé au cocher d'aller au pas. C'est pourquoi ils mirent près d'une heure pour se rendre du quai de la Tournelle à la rue Bleue. Là, Lydia retrouva des larmes. Elle allait être obligée de quitter cet enfant pour lequel elle eût donné sa vie. Elle n'osait aller plus loin, ni se retrouver devant le père d'André. Que lui dire, en effet ? Quelles explications lui donner ? Elle dit son embarras à Valentin. Et celui-ci la vit

si triste qu'il essaya de lui rendre un peu de courage.

— Laissez-moi le soin de voir les parents de ce jeune homme. J'inventerai quelque histoire. Je dirai, par exemple, qu'il s'est trouvé mal dans la rue... Et cependant ne leur devrais-je pas la vérité tout entière h.. Vous n'avez vu là qu'une vengeance de votre maii, madame... Vous vous trompez... C'est plus qu'une vengeance, c'est un crime.

— Un crime !... Ah I lui qui a fait de moi une misérable est capable de toutes les ignominies ?... Je vous crois, hélas I

Et son regard anxieux interrogeait Valentin.

Celui-ci allait peut-être tout dire, parler à Lydia de cette fortune dont le jeune homme était l'un des héritiers, et que convoitaient Rouquin et Norbert, mais il se retint.

Ce secret n'était pas le sien.

Et puis, il avait une dernière crainte, vague» indéfinie.

Cette femme, si franche dans son désespoir, n'était-elle pas une abominable comédienne ? Ne lui tendait-elle pas un piège ï> Ne le trompait-elle point ?

Il se tut.

Elle comprit sans doute, cai' elle poussa un profond soupir et baiss? sur sa poitrine son front chargé d'angoisses.

— Et vous, madame, qu'allez-vous devenir ?

— Que m'importe ?

Et elle haussa les épaules.

Si André mourait, elle avait la ferme intention de ne lui point survivre.

— Pardonnez-moi d'avoir été peut-être indiscret.

dit Valentin d'une voix douce, et cependant, permettez-moi d'insister.

— Hélas I monsieur, sais-je où reposer ma tête ?

— Et justement, voilà pourquoi je vous fais cette question. Vous ne songez pas à rentrer... chez votre mari P

Elle eut un geste d'horreur et d'épouvante.

— Jamais I

— Et comme je vois le vif attachement que vous portez à cet enfant, comment ferai-je pour vous donner de ses nouvelles ?...

— Oh ! monsieur, que je vous remercie d'avoir songé à cela 1 Je viendrai tous les jours, tous les jours et plusieurs fois par jour chercher de ses nouvelles... Ah I si je pouvais rester auprès de lui et ne le point quitter... peut-être le sauverais-je ?

— Et s'il revient à la vie... s'il reprend connaissance... si, avant de mourir, il veut vous parler.... où vous trouverai- je ?

Lydia essuya ses yeux...

La voiture arrivait rue Bleue...

La pauvre femme se pencha à la portière, puis :

— Tenez, dit-elle, dans cette maison, presque en face de cella où vous allez entrer, je louerai une chambre. C'est là que je serai, priant Dieu. Vous m'y trouverez, à quelque heure que ce soit.

Ils arrivaient au numéro ii. Alors, très vite, elle ajouta

— Vous allez transporter André, n'est-ce pas ? Puis vous enverrez chercher de nouveau un médecin P... Puis vous demanderez son père, s'il n'est pas chez lui P... Eh bien, je ne veux pas m'éloigner. Pendant ce temps, je resterai cachée dans cette voiture, les stores baissés, et je vous

supplie, monsieur, je vous eu supplie par tout ce que vous avez de cher, lorsque le médecin sera parti, revenez me dire ce qui se passe... ce qu'il faut craindre... ce qu'il faut espérer...

— Je vous le promets, dit Yaîentin, ému. Il n'avait plus de doute, cette fois.

C'étaient bien de vraies larmes, ces larmes qu'il voyait couler î... C'était bien le cœur qui dictait ses troublantes paroles et faisait trembler ses mains !...

Avec l'aide du concierge de la maison très effaré de retrouver son jeune locataire en cet état, Valentin transporta hors du fiacre André toujours évanoui.

Lydia avait rabaissé son voile sur son visage et se dissimulait au fond de la voiture ; les curieux s'amassaient, mais André disparut dans l'escalier ; la rue Bleue redevint tranquille.

Tout en montant, et pendant que des locataires qui, de? fenêtres, avaient, vu ce qui se passait, accouraient sur les carrés pour distinguer de plus près ce lugubre cortège, le concierge disait :

— Il n'y a personne chez les Sénéchal... il n'y a que la vieille bonne Marguerite... Le père Sénéchal, qui est employé à la banque Terrenoire, boulevard Haussmann, n'est pas encore rentré...

— Nous l'enverrons chercher, dit Valentin.

— Quel malheur que M. Georges, le frère de M. André ne soit pas à Paris, lui qu'on dit si habile médecin, quoique tout jeune... Il guérirait M. André, peut-être. Et si vous saviez, monsieur, comme ils s'aiment, ces deux jeunes gens. Si M. André meurt, quand M. Georges reviendra, il est capable d'en devenir fou... Ma»is ça n'est pas

grave, n'est-ce pe:s ? Est-ce que vous vous y connaissez ?

Valentin fit un signe négatif.

Le concierge s'arrêta et, reposant doucement sur la dernière marche de l'escalier les jambes du moribond, pendant que Valentin continuait de le soutenir dans ses bras, il alla sonner à une porte.

Ils étaient arrivés.

Une bonne vint ouvrir.

La vieille Marguerite était chez les Sénéchal depuis vingt ans. Elle avait élevé Georges, elle avait élevé André. Elle les considérait un peu comme ses enfants.

A la vue d'André inanimé, elle poussa un grand cri, se précipita sur lui et lui entoura la tête de ses deux bras.

Puis, en chancelant, sans demander d'explications, elle rentra et alla préparer le lit de celui qu'elle appelait son enfant.

— Et Monsieur qui ne rentre pas ! murmurait-elle. Mon Dieu, quel malheur !...

En bas, Lydia attendait, daxs une anxiété terrible.

Une heure se passa ainsi.

Elle avait vu passer Valentin.

Elle l'avait vu revenir, accompagné d'un inconnu.

Elle attendit encore, ne vivant plus, comprimant de ses deux mains fermées les palpitations de son cœur.

Puis, Valentin reparut encore et s'approcha d'elle.

— Hélas ! dit-il, le médecin est là...

— Eh bien ? fit-elle haletante.

— Il n'a fait que confirmer ce que l'autre avait dit...

— Ainsi, plus d'espoir P

— Je n'ose plus vous dire d'espérer.

Elle resta quelques secondes silencieuse, puis poussa un profond soupir, et prenant la main que Valentin lui tendait :

— Adieu, merci, je vous serai éternellement reconnaissante de tout ce que vous avez fait pour lui !... Je ne m'éloigne pas... Je vais où je vous ai dit... Ne me laissez ignorer rien de ce qui se passera... Je veux tout savoir... même le dénouement... si terrible qu'il soit...

— De nouveau je vous le promets, car je ne quitterai pas André... du moins jusqu'à ce que M. Sénéchal soit rentré.

Et Valentin alla reprendre, auprès du lit d'André, la place que lui assignait autant sa compassion pour cette victime que son am^our et son dévouement pour Gabrielle.

André restait plongé dans son évanouissement. Les efforts du médecin restaient infructueux. Cependant l'enfant vivait, le cœur battait. Mais le médecin hochait la tête. Evidemment, il n'avait aucun espoir.

Valentin avait prié Marguerite de lui donner une plume, du papier et de l'encre. Et il s'élait mis à écrire à Gabrielle pour lui apprendre les événements de cette après-midi.

Sa lettre finie, il descendit, la confia à un commissionnaire, avec ordre de ne la remettre qu'à la marquise elle-même, et rentra.

M. Sénéchal, qu'on avait envoyée chercher depuis plus de -deux heures, n'était pas encore de retour.

Et Marguerite, superstitieuse, murmurait :

— Un malheur n'arrive jamais seul I Gabrielle était seule quand on lui remit cette

lettre. Elle reconnut l'écriture de Valentin et tressaillit. Qu'allait-elie apprendre ?... Un instant elle eut peur de lire. S'il y avait là quelque nouveau crime, ne ferait-elle pas mieux d'ignorer ?.,.

Mais cette hésitation fut de courte durée.

La lettre était longue et pourtant Gabrielle la parcourut, pour ainsi dire, d'un coup d'œil et elle la laissa tomber, devenue toute blanche et les yeux comme agrandis.

— Mon Dieu, dit-elle, qui donc punira cet homme ?

Valentin ne pouvait raconter, dans la lettre, que ce qu'il avait vu, que ce qu'il avait deviné...

Il disait qu'ayant suivi Norbert, ]1 était arrivé au quai de la Tournelle. Là, Norbert était monté, d'abord, puis Rouquin. Norbert était redescendu et d'en bas avait guetté le départ de son complice.

Tous deux s'étaient éloignés ensuite, sans se parler, sans paraître se connaître, chacun allant de son côté.

Valentin racontait comment il avait deviné qu'il se tramait là quelque sinistre intrigue, comment il était arrivé trop tard auprès d'un jeune homme qui, sans blessure apparente, semblait pourtant se mourir.

A quelques mots de Lydia, il avait cru comprendre qu'il ne s'était pas trompé et qu'il y avait eu un crime...

Lequel ?... 11 ne le savait !... Comment s'était-il accompli ?...

André seul pouvait le dire, ou Lydia.

André ne pouvait répondre.

398 LA MARQUISE GABBIELLE

Quant à Lydia, elle le dirait sans doute, mais elle était si accablée, que Yalentin avait remis à plus tard les questions qu'il brûlait de lui poser.

Valentin terminait sa lettre en donnant à Gabrielle tous les renseignements qu'il avait recueillis sur la famille Sénéchal. Et ces renseignements étaient complets, car il avait interrogé adroitement Marguerite et avait appris d'elle tout ce qu'il voulait savoir.

Pour Gabrielle, après la lecture de cette lettre, comme pour Yalentin, du reste, il n'y eut pas un seul doute : Rouquin et le marquis avait juré l'extermination de cette famille et c'était par André, par le plus faible, qu'ils avaient commencé.

Le crime était visible, peu importait à Gabrielle de savoir comment il avait été commis.

Elle resta longtemps dans un anéantissement absolu.

Femme d'un assassin, il lui semblait que, par son impuissance à les empêcher, elle devenait complice d€ tous ces crimes.

Elle eut, durant quelques minutes, une hallucination pendant laquelle elle vit distinctement du sang sur ses mains et des cadavres autour d'elle.

Quel parti prendre ? Pouvait-elle rester plus longtemps auprès de cet homme ainsi souillé de crimes ?

Elle eut l'idée de fuir.

Fuir, c'était se déshonorer aux yeux du monde, qui ne connaissait pas sa triste histoire' Mnis elle restait insensible à ce déshonneur, elle avait sa dignité pour elle, son respect d'elle-même et sa conscience.

Une autre considération la retenait.

Si elle fuyait, elle abandonnait sa vengeance.

Et sa vengeance, n'était-elle pas là, sous sa main, puisqu'elle pouvait à sa guise déchirer et broyer le cœur de cet homme ?

Cependant, n'était-ce pas être coupable que de laisser s'accomplir ces crimes et puisqu'elle n'était pas de force à lutter contre son mari allié à Rouquin, son devoir ne lui commandait-il pas d'avertir la Préfecture de police ?

Mais chaque fois que cette idée lui venait, toujours la même réflexion la calmait brusquement.

Quelles preuves donnerait-elle ?...

Un nouveau crime venait d'être commis... Un enfan»t se mourait... Mais de quoi mourait-il ?

Elle était épouvantée quelquefois, en pensant à l'effroyable prudence de Norbert et de Rouquin.

Ils avaient tout prévu et ne laissaient derrière eux rien qui les accusât ou les inquiétât.

Cependant, en l'affolement de son esprit, c'était sa suprême ressource, il lui semblait que quelques mots jetés à la Sûreté préviendraient peut-être d'autres attentats.

Une enquête serait ouverte. Si elle aboutissait, c'était au milieu d'un atroce scandale qu'allaient s'effondrer Norbert et sa fortune. Ce scandale rejaillirait sur elle, mais elle l'attendrait impassible, comptant bien que la pitié publique saurait découvrir en elle la victime et la protégerait.

Si l'enquête n'aboutissait pas, du moins, il arriverait peut-être que la police, dont l'attention serait éveillée, profiterait du moindre indice pour relier les fils de cette ténébreuse intrigue.

Toute la nuit, Gabrielle rêva à ce projet. Le matin sa résolution était prise. Elle écrivit :

« Bien des crimes se commettent que la justice « ne connaît et ne punit pas. Je suis la victime

<( d'un de ces crimes, et d'autres victimes vien- « dront après moi. En ce moment, trois iiommes « sont en danger de mort ! L'un d'eux est mou- « rant : à l'heure où j'écris, que sont devenus les « deux autres ? Ils s'appellent Sénéchal et demeu- « rent rue Bleue, n° ii. Les mêmes mains les « frapperont, les mêmes hom^mes ont juré leur « perte, dont dépend une immense fortune. L'un « de ces hommes s'appelle Rouquin. L'autre... »

Elle hésita; allait-elle écrire le nom de son mari?

Ce qu'elle faisait, elle le considérait comme un devoir, et son âme, pleine de haine contre le marquis, n'avait plus de place pour la pitié.

Non, si elle hésita, ce fut parce qu'elle se dit : ({ Ecrire ici le nom de Norbert, marquis d'Argental, de l'homme le plus populaire et le plus puissant de Paris, c'est courir le risque de voir cette lettre jetée au panier, avec un haussement d'épaules et un rire de mépris... Une accusation contre Norbert paraîtra ridicule... Je tairai le nom de Norbert !... »

Et elle termina sa lettre accusatrice :

« L'autre... cherchez I Mais ne cherchez ni « parmi les humbles, ni parmi les petits... Portez <( les regards plus haut et cherchez parmi les <( grands 1 )>

Et, dans la matinée, elle alla, elle-même, jeter la lettre à la poste, (i)

(1) L'épisode qui fait suite à La Marquise Gabrielle, pour titre : le dernier baiser.

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