I.A MAROriSE OABiaELLE
aussi effroyable accident arrive à son père... Tout à coup, se retournant vers Siméon et Chilpéric :
— Au fait, qui êtes-vous donc, vous autres ? vous m'apportez cette lettre... qui sait si ce n'est pas vous qui l'avez écrite ?... vous me racontez cette histoire... qui sait si ce n'est pas vous qui avez enlevé Gabrielle ?...
Il s'avança vers les agents d'un air de menace.
Trompe-l'Œil et Auguste barrèrent la porte, d'un mouvement spontané ; Auguste retroussa les manches de sa redingote.
Les deux agents se mirent à rire.
— A bas les pattes ! camaros, dit Chilpéric. Au lieu de nous disputer, je crois qu'au contraire, nous sommes appelés à travailler ensemble et à nous entr'aider. Vous vous intéressez à la petite. Nous aussi.
— Pour quel motif. Vous ne la connaissiez pas.
— C'est vrai î eh bien, sans la connaître nous îa cherchions, pourtant. Et même nous commencions à désespérer de la trouver. Oh 1 n'essayez pas de comprendre. Il y a là un secret que nous ne pouvons pas vous confier, parce qu'il ne nous appartient pas. Sachez seulement que votre Gabrielle me semble courir un grand danger, et que si vous êtes de braves gens, et si vous l'aimez, nous ne serons pas de trop pour la tirer d'affaire. Quant à nous, vous pouvez nous prendre pour autre chose que des bandits, cela ne nous rendra pas plus fiers. Si nous avions enlevé votre protégée, notre premier soin n'eût pas été cl accourir vous en informer...
— Vous avez raison, dit Valentin. A quoi vaisje penser ?
7i LA MARQUISE GABRIELLÉ
Et H ajouta on tremblant :
— Croyez-vous que la vie de Gabrieîle soit en péril ?
— Oui, et plus que cela, même, son honneur. Valentin, d'un geste fou, planta ses ongles dans
ses cheveux et se déchira le crâne ; le sang coula sur son front et ses joues...
— Au lieu de se lamenter, il faut agir !
— Que faire, mon Dieu, que faire ?
— Cherchez de votre côté ; nous chercherons du nôtre... voici notre adresse. Venez nous voir quand vous aurez besoin de nous.
Siméon et Chilpéric partirent san8 que le jeune homme parût s'en apercevoir. Il sentit que deux mains prenaient les siennes et les serraient avec force... Il releva les yeux... c'étaient Trompe-l'Œil et Auguste.
— Vous savez fît Trompe-l'Œil je connais mon Paris mieux que le plus rusé des agents du quai des Orfèvres. Nous remuerons Paris de fond en comble s'il le faut pour la retrouver...
— Moi, dit Auguste, je n'ai que ça pour les amis, mais c'est solide, on peut compter dessuo.
Et, raccourcissant les bras, il fît saillir, sous sa manche, les muscles énormes de ses biceps d'hercule.
Alors, Valentin eut un éclair dans les yeux.
— Nous la retrouverons, dit-il gravement.
La rue d'Allemagne, comme toutes les rues qui conslitiiaienl l'ancienne banlieue, a une physionomie particulière. La première partie de la rue, celle qui avoisine les boulevards extérieurs, a plutôt l'allure de Paris, avec ses maisons à quatre ou cinq étages, tandis que la partie basse, surtout celle qui borde le chemin de fer de ceinture, rappelle, avec ses petites maisons, les villages de l'autre côté des remparts. Beaucoup de ces maisons n'ont qu'un étage, quelques-unes, deux. Par conséquent, il n'y a point de concierge, et c'est le principal' locataire qui donne les renseignements, ou le boutiquier du rez-de-chaussée.
Les portes pleines qui ferment sur la rue, les corridors noirs et étroits conduisant à l'escalier, ne s'ouvrent point par le traditionnel cordon ; chaque locataire possède une clef.
Le soir du jour où se sont passés les événements que nous venons de raconter, un homme remontait la rue d'Allemagne, venant de la barrière.
îl titubait sur ses jambes et zigzaguait sur la largeur du trottoir, des maisons aux arbres de la rue.
Il pouvait être, à cette heure, minuit.
L'h®mme allait vite, malgré son ivresse... on
/O LA IkL^UQUlSE GABRIELLE
eût dit qu il marchait soutenu par une idée fixe qui lui redonnait des jambes quand il allait tomber.
Il roulait., les bras au long du corps, le dos penché, la tèle en avant, faisait quelquefois de grandes enjambées, comme s'il avait rencontré une pierre sur son chemin et ne se remettait debout que par un prodige d'équilibre.
Dans un de ses zigzags, il se cogna à un des arbres maigres nouvellement plantés le long de la rue et l'entoura de ses deux bras pour se soutenir...
Comme il y avait un banc derrière lui, il s'y laissa choir.
La jaune lumière d'un bec de gaz, qu'une forte brise qui venait de se lever agitait de soubresauts, éclaira le visage de l'ivrogne renversé sur le dossier du banc, la bouche entr'ouverte, les yeux fixes.
C'était le père Bertara...
Il était presque méconnaissable tant sa figure était décomposée.
Il resta longtemps dans cette posture, immobile à ce point qu'on aurait dit qu'il était mort, si l'on n'avait entendu sa respiration rauque, pénible, siffler en sortant de sa poitrine.
Le matin, avant d'entrer à l'atelier, il avait bu un demi'Setier sur le comptoir d'un marchand de vin, en compagnie d'un bon vivant qui l'avait invité. Deux ouvriers étrangers et de mauvaise mine, qui étaient là, trinquèrent avec eux, et, chose bizarre, à peine Bertara eut-il bu que sa tête tourno. Il dut s'asseoir et s'endormit. On le traîna dans un coin oii il resta jusqu'à la nuit.
LA MABQUISE GAliillELLlS i t
A onze heures seulement il put se tenir debout. On le jeta dehors.
Et il remontait péniblement la rue d'Allemagne.
Tout à coup il mit son front entre ses mains et se secoua la tête avec une sorte de rage.
— Je veux marcher... je veux arriver chez moi, dit-il. Ils m'ont grisé.,, je ne sais pas ce qu'ils m'ont fait boire... Ma fille doit être inquiète... je veux marcher...
Son esprit était libre. Il possédait tout son sang-froid.
Il se releva ; ses jambes molles le portaient avec peine et il se frottait fréquemment les yeux.
— On dirait que je suis aveugle... Jamais je ne verrai le numéro de ma maison...
Il chercha longtemps et ariiva enfin.
— C'est là dit-il avec un sourire de soulagement... je vais pouvoir dormir... mais qu'est-ce que va dire Cabrielle ?...
Il chercha sa clef et, après des efforts, finit par ouvrir.
Alors, en se guidant le long de la muraille contre laquelle il appuyait l'épaule, il gagna l'escalier... les forces lui manquant, il grimpa sur les mains et sur les genoux...
Dans la première des deux chambres qui composaient son logement, il s'arrêta et cria en tremblant :
— Gabrielle ! Gabrielle I viens m'aider.., viens à mon secours !...
Mais il n'y avait là personne. Personne ne répondit.
— Gabrielle ! Gabrielle I dit-il de nouveau.,.. ne m'entends-tu pas ?
tb LA MARQUISE CAbHIELLE
Sa voix était étranglée dans sa gorge. Il renversa une chaise qui s'abattit avec fracas. Mais ce fut toujours le même silence.
Alors pris de peur il se releva droit... l'ivresse disparaissait de ses membres... seule dans son crâne, une lourdeur persistait.
D'un pas presque ferme, il alla vers la cheminée, chercha les allumettes, alluma une bougie.
La porte de la chambre de sa fille était au fond; il alla y frapper, discrètement d'abord, puis, plus fort ; puis, comme rien ne répondait, d'un coup de poing il poussa la porte et entra.
La chambre était vide ; le lit n'était même pas défait.
Le chandelier trembla dans sa main et des gouttes brûlantes de bougie tombèrent sur ses rudes doigts de travailleur.
— Gabrielle, murmura-t-il d'une voix étouffée, Gabrielie, j'ai peur... Je t'en supplie, dismoi où tu es !...
Il revint à l'autre chambre et sur la table où d'habitude la fillette confectionnait ses fleurs, il aperçut une lettre dépliée, celle que Siméon et Chilpéric avaient apportée.
Il la prit, il essaya de lire... un nuage voilait ses yeux...
11 alla se rafraîchir le visage en le plongeant dans une cuvette d'eau et revint étaler le papier près de la lumière.
Et il lut, — le malheureux, — la lettre cruelle 1...
Le papier maudit s'échappa de ses mains, et le pauvre vieux s'abattit en sanglotant, le ventre sur le plancher.
Et tel était son desespoir qu'il n'entendit pas
'' LA MARQUISE GABRÎEI.T.E T9
qu€ qvieîqu'un venait d'entrer et refermait la porte... puis, les bras croisés le regardait...
C'étaii le marquis Norbert d'Argental.
Caché au coin du passage d'Hautpoul, il avait guetté Bertara, l'avait vu revenir, et comme le vieux n'avait pas refermé la porte dans sa hâte d'arriver près de sa fiile, il était monté derrière lui.
Le marquis considéra longuement, en silence, le pauvre désolé dont le corps était secoué de sanglots nerveux qui l'agitaient de convulsions, comme s'il avait été près de rendre l'âme.
Il se baissa, le prit par les épaules et le remit sur pied.
Bertara le reconnut.
— Ah ! m.onsieur Norbert, monsieur Norbert ! dit-il, savez-vous ce qui m'arrive ?
— Je sais tout... consolez-vous... rien n'est désespéré...
Et, pour lui prouver qu'il était au courant de la disparition de Gabrielle, il lui raconta brièvement les scènes qui s'étaient passées là, dans la soirée...
Bertara î'écoutait, les yeux rougis, la tête basse.
— Et vous m'affirmez qu'il reste un espoir de la retrouver ?
— Je n'affirme rien, dit Norbert. Seulement, voici mon avis :
La lettre que vous venez de lire, bien qu'elle semble être de l'écriture de votre fille... n'a pas été écrite par elle... J'en suis sûr... votre fille n'a point d'amant... si elle est partie, c'est contre sa volonté. Autrement, elle n'eût pas attendu, pour vous quitter, le jour de sa fête et le mornent oh il y avait auprès d'elle plusieurs personnes réunies pour îa lui souhailer...
80 LA MAROLISE C.At.lA] El .LE
— Voiis a\ez raL-iuii... Alors, qu'est-ii aiiivé ? ■ — 11 est arrivé que l'on a enlevé Gabbrielle I
— Enlevé ? qui P et pourquoi ? est-ce qu'on peut enlever de la sorte, une jeune fille en plein Paris P
— A Paris, tout est possible, monsieur Bertara, c'est le pays du merveilleux et de l'invraisemblable. On les va chercher au loin, bien souvent quand on les a près de soi...
— Mais que veut-on faire de mon enfant ?
— Je l'ignore, mais je vous promets que je le saurai, et bientôt. J'aime Gabrielle et je ne suis pas moins effrayé que vous de sa disparition. En attendant que je la retrouve et que je vous la ramène, tâchez de m'écouter avec sang-froid et de bien comprendre ce que j'ai à vous dire.
— Hélas, monsieur Norbert, le pourrai-je ? Je sens ma pauvre tête qui déménage... je ne mettrais pas deux idées à la file, et je crois que mieux est pour moi de me jeter par la fenêtre sur le pavé, pour en finir tout de suite...
Norbert haussa les épaules.
— Ce serait une singulière façon de sauver votre fille.
— Je f:ral tout mon possible pour vous écouter...
— Vous avez des ennemis, cela est certain... vous n'en doutez pas, je suppose P
— J'ai des ennemis, oui.
— D'autre paft, votre fille qui est très belle, si belle qu'elle ne peut passer dans les rues sans attirer des regards d'admiration ; votre fille, qui est honnête, a dû exciter bien des envies, éveiller des passions... Il n'est sorte de périls dont ne soient entourées les jolies fillette? à Paris, et Ga-
brieîfc, après y avoir écliappc jusqu'aujourd'iiui, a fini ^ar y succomber. Où est-elle, à présent ? peut-êtÀe près de nous, peut-être loin déjà !... qui Ta "enlevée ? Assurément, ce ne peut être qu'un mmme que sa fortune et son influence mettent a l'abri, au moins pour un long temps, des repré$aill€s de la loi.
— Je me plaindrai, j'irai trouver le préfet de police.
— C'esl-à-dire que vous ferez tout le contraire de ce qu'il faut. La police, prévenue, ébruite la chose. Elle va, elle vient, cherche, ne trouve pas, et commue elle a d'autres chiens à fouetter, s'occupe d'autre chose. Mis en garde, le ravisseur a pris ses précautions. îl connaît les moyens dont la police dispose ; la police ne l'atteindra pas.
— Que faire, mon Dieu h.. Pouvons-nous laisser Gabrielle à la merci d'un misérable, sans rien tenter pour la sauver ?
— Non, ce serait un crime. Voici ce que je vous propose. Le ravisseur est à l'abri des coups immédiats que nous pourrons lui porter ; il doit craindre seulement que l'enlèvement de Gabrielle ne fasse trop de bruit et comme vous seul pouvez vous plaindre et faire scandale, je redoute pour vous quelque piège où vous pourriez laisser la vie. Vous disparu, mort, Gabrielle est perdue, parce que personne n'aura plus le droit de s'occuper d'elle ? Il est donc nécessaire que vous disparaissiez, sans que l'on connaisse le lieu de votre retraite... Quand vous serez en sûreté, j'agirai plus librement et avec d'autant plus de chances de succès que je suis inconnu et que l'on ne se méfiera point de moi. Saisissez-vous ma pensée ?
82 I.\ MAROriSE OKCRIELLE
— Je comprends, je comprends I
— Ce n'est pas tout. En ne donnant p?s signe de vie, en évitant tout scandale, en n'aLant pas mettre dans la confidence ni le commissaire du quartier, ni le préfet de police, ainsi que vous en parliez tout à l'heure, qu'arrivera-t-il ?... Une chose bien simple. Celui qui a enlevé Gabrielle et qui a tout intérêt à ce que le silence se fasse autour de son crime, s'imaginera que la ruse dont il s'est servi a réussi, que vous avez cru à la lettre imaginée par lui, dans laquelle votre fille vous avoue qu'elle fuit avec un amant et que vous vous êtes résigné à cet abandon...
Ce raisonnement avait un semblant de logique qui frappait l'esprit tendu du bonhomme.
— Oui, oui, disait-il, je me tais, je disparais, je fais le mort, quoi !... et pendant ce temps-là, vous cherchez Gabrielle... Est-ce c^la ?
— C'est cela, et je vous la ramènerai avant qu'il soit longtemps, monsieur Bertara ; je vous la ramènerai, je vous le jure par ce que j'ai de plus cher au monde, par Gabrielle elle-même, que j'aime du plus profond de mon âme.
Le vieux se reprit à pleurer...
— Merci, monsieur Norbert, merci, je n'ai que vous d'ami, je le vois bien... et c'était le ciel qui m'inspirait quand je voulais vous donner ma fille... ah ! si elle avait voulu, pourtant... elle serait dès à présent votre femme... et tout cela ne serait pas arrivé...
Norbert frisa sa moustache, pour cacher un imperceptible et cruel sourire d'ironie.
Il se disait :
— Bertara a plus raison qu'il ne pense I...
Le pauvre homme lui avait pris la main qu'il
LA IMALK.
seiraiX Je toutes ses forces dans ses larges mains calleuses.
— Je l'aime tant, répétait-il, je l'aime tant, que je mourrai si on ne me la rends pas !...
L'ouvrier était dans un état d'affaissement, d'hébétude qu'il serait difficile de dépeindre; pâle, les traits contractés, les bras ballants, la tête sur la poitrine, il offrait l'image du désespoir, de l'angoisse la plus intense.
Il aimait sa fille à l'adoration ; elle était née alors qu'il n'espérait plus d'enfant, et elle avait coûté la vie à sa mère ; il l'aimait pour lui et pour la mère qui n'était plus.
Norbert reprit :
— Je vous conseille de ne pas attendre le jour pour quitter Paris. Qui sait même s'il n'est pas trop tard 1...
— Où aller ? m'abandonnez-vous donc P ne voyez-vous pas que si je reste seul, il me sera impossible de m^e conduire ?...
Il était faible d'esprit autant que de corps ; sa vieille manie de persécuté le faisait trembler maintenant, d'autant plus qu'il voyait se réaliser devant lui, sous ses yeux, un de ces dangers imaginaires dont il rêvait souvent.
' — Non, je ne vous abandonne pas. Je ne vous laisserai que lorsque je vous verrai tranquille et que vous serez en lieu sûr. Hâtons-nous. Avezvous à prendre ici de l'argent... quelques papiers de famille auxquels vous tenez ?
— Rien du tout. De l'argent, je n'en ai point.
— Je vous en procurerai.
— Quant aux papiers, ils sont sans importance.
— Alors, partons.
LA AL\IIQUISE GABBJ£LL£
liertara voulut marcher, mais il chancela. Norbert lui passa le bras sous les épaules et remporta presque, comme il eût fait d'un eafant.
Ils descendirent ainsi l'escalier.
Le marquis prenait des précautions pour ne point faire de bruit.
Quand ils furent dans la rue, l'air vif de la nuit fit du bien à Bertara, qui marcha sans soutien.
Un iiacre passa comme par basai d, -Norbert y ht monter Bertara et s'installa près de lui.
Ce cheval fdait à fond de train. Une demiheure s'écoula.
Tout à coup, la voiture s'arrela. Norbert fit descendre le bonhomme.
Ils étaient à la gare de Paris-Lyon.
— Nous n'avons que le temps de prendre nos billets, dit le marquis en se précipitant au guichet.
Il reçut les coupons et courut, entraînant l'ouvrier ; le train allait partir ; un employé leur ouvrit une portière et la feima sur eux ; il y eut un coup de sifflet et le train se mit en marche.
Ils étaient seuls dans un compartiment de première, et l'employé venait d'accrocher au dehors une pancarte sur laquelle se lisait : « Réservé ».
— Nous ne serons pas dérangés, dit Norbert. J'ai pris les huit places.
— Où allons-nous '?
— A quelques heure? de Paris, en express, dans un coin désert du Morvan oii j'ai une propriété, et bien malin sera celui qui viendra vous y déterrer, père Bertara !
Norbert souriait toujours.
A l'heure même où le marquis d'Argental eu-
LA MAKQUISE GAillllELLE 85
traînait Bertara loin de Paris, Siméon et Gliilpéric entraient dans un somptueux hôtel situé au fond de l'avenue du Bois-de-Boulogne, au coin d'une rue nouvellement percée et dont les plaques administratives n'indiquaient pas encore le nom.
C'était un logis seigneurial dont l'extérieur, si grandiose qu'il fût, pouvait à peine laisser deviner les richesses inouïes. Nous aurons plus tard à y revenir et nous tracerons alors à nos lecteurs le tableau du luxe oriental, éblouissant, féerique, au milieu duquel vivait Mourad, et où se dérouleront plusieurs des scènes les plus émouvantes de notre récit.
Siméon et Ghilpéric avaient sans doute leurs entrées libres, car les nombreux serviteurs asiatiques qu'ils rencontrèrent se contentèrent de s'incliner devant eux.
Ce ne fut que lorsqu'ils arrivèrent dans un petit salon, dont les tapis étaient doucement éclairés par une veilleuse turque suspendue au plafond, qu'ils s'arrêtèrent.
Un homme venait de se dresser devant eux, près de la porte qui conduisait à l'appartement particulier de Mourad.
Il était vêtu du pittoresque costume arménien, sa haute taille serrée dans une veste de drap marron à boutons d'or, bordée de galons noirs, les reins pris par une ceinture de soie noire ; le pantalon bouffant jusque sous le genou et se terminant par une molletière de laine ; les pieds nus. Il avait pour coiffure un bonnet de foulard roulé gracieusement autour de la tête.
C'était Azep, le domestique dévoué de Mourad.
• — Votre maître est-il couclîé .^... demanda
ou LA -MARQUISE GABRIELLE
Ghiipéiic. Vous savez, Tami, qu'il nous a permis de le déranger à quelque moment que ce fût. Prévenez-le que nous avons besoin de nous concerter avec lui, sans perdre une minute.
— Mon maître ne dort pas, dit l'Arménien, après avoir salué à l'orientale, en portant la main à son front et à son cœur. Je vais l'avertir seulement, et vous pourrez entrer.
Il sortit et revint presque aussitôt.
— Mon maître vous attend.
Azep avait été élevé à Constantinople et il parlait très purement le français.
Chilpéric et Siméon entrèrent. Au fond d'une petite chambre, près d'une table basse incrustée de nacre sur laquelle reposaient deux lampes, un jeune homme lisait, étendu nonchalamment sur une pile de tapis et de coussins.
En apercevant les agents, il laissa tomber son livre, se leva vivement et vint à eux.
C'était un joli garçon de vingt-cinq ans, à peu près, grand, mince, très élégant, à l'œil noir fort doux, comme velouté, à la peau blanche et délicate. Il avait le front large et intelligent. Une fine moustache noire ombrageait ses lèvres un peu fortes, le seul signe de sa physionomie qui accusait le tempérament sensuel de sa race.
Il était vêtu à l'européenne.
Gomme il n'y avait point de siège, Mourad indiqua aux agents un divan bas, leur faisant signe d'y prendre place, mais ils s'y refusèrent.
— Merci, dit Siméon, nous ne nous assolerons pas. Nous n'avons que peu de choses à vous dire^ mais ce peu de choses vaudra mieux que les plus longs discours.
— Avez-vous trouvé la piste des héritiers
LA MARQUISE GABRIL'M.R 87
Bertara ? fit Mourad avec un vif intérêt.
— Mieux que cela, patron, fit familièrement Chilpéric, nous avons retrouvé les héritiers euxmêmes, sinon tous, du moins quelques-uns. Malheureusement, tout n'est pas fini, c'est même comme s'il n'y avait rien de fait. Ecoutez plutôt t
Il raconta alors comment, chargé par Mourad de filer La Guyane pour savoir au compte de qui le misérable travaillait, ils avaient . assisté à l'enlèvement d'une jeune fille près de la station de voitures de la rue de Meaux.
Il raconta aussi comment ils avaient dû être obligés d'abandonner la voiture qui emportait La Guyane et la fillette, et comment toutefois, leurs efforts n'avaient pas été perdus, puisque le hasard, en leur livrant une lettre destinée à tromper le père Bertara, leur livrait en même temps celui qu'ils cherchaient.
— La fille enlevée, acheva Chilpéric, est l'enfant de Bertara, l'héritier. Il n'est pas difficile de deviner que d'autres que nous en veulent à l'héritage pour un tout autre motif. C'est la lutte qui commence, et il me semble bien, sans les connaître, que nous avons devant nous des adversaires qu'un crime ne fera pas reculer s'il est nécessaire pour assurer leur triomphe.
Mourad était très inquiet ; ses yeux noirs étaient devenus plus sombres et il se mordait nerveusement les lèvres.
— Jadis, Bertara, à Gonstantinople, a sauvé la vie et l'honneur de mon père, dit-il. Quand il fuï sur le point de mourir, il me fit promettre de consacrer ma jeunesse, s'il le fallait, à recherchjîr son frère et sa sœur pour les millions qu'il leur léguait. J'ai promis, j'ai juré. lî y va pour
88 LA MABQT^ISE GADRÎELLE
moi de l'honneur, si je n'accomplis pas ma promesse, si je ne tiens pas mon serment. Je vous ai donné à chacun cinquante mille francs pour me servir. Je vous en promets cent mille à chacun lorsque vous aurez réussi I
Les deux agents tressaillirent et devinrent un peu pâles.
— Gristi j fît Chilpéric, en voilà un patron comme il y en a peu !
Moarad poursuivit, avec une animation croissante :
— Ceux que nous allons combattre sont riches, sans doute. Je le suis autant qu'eux, vous puiserez dans ma caisse, sans compter. Mes serviteurs el ma fortune, tout est à vous. Prenez 1 et s'il y a quelque jour un danger de mort à courir, n'oubliez pas que je suis votre maître — votre patron, comme vous m'appelez, — et que je veux être là ! Ceux que nous allons combattre sont des criminels ; nous ne pouvons répondre à leurs crimes par d'autres crimes ; mais lorsque nous aurons fait notre devoir, lorsque nous aurons accompli notre mission, il nous restera un dernier devoir, une dernière mission : la loi française n'atteint pas tous les criminels... eh bien I nous substituerons notre punition au châtiment légal qui ferait peut-être défaut ! Nous frapperons à notre tour I ! î
— Ça me va, ça me va, dit Siméon en se frottant les mains.
— J'en dis autant, fit Chilpéric avec flegme. Les trois hommes se tendirent spontanément
les mains. Il y avait un peu d'émotion dans ce simple geste ; cette émotion, amenée peut-être par la perspective des dangers qu'ils allaient
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rencontrer, les deux Français la diesimulèrrnt sous un sourire, mais l'Oriental, gravement, laissa tomber ces simples mots :
— Dieu est grand ! qu'il nous protège !
Quelques minutes après, tout dormait dans le palais où Mourad abritait sa vie mystérieuse.
Siméon et Chilpéric couchèrent, en revc, sur des monceaux d'or.
yi
Quelques jours après ces événements qui forment comme une sorte de prologue à notre récit, Norbert d'Argentaî, vêtu d'un élégant costume sombre, qui faisait valoir la richesse de sa taille, mais donnait à sa physionomie naturellement sévère je ne sais quel air de dureté farouche, Norbert d'Argentaî, ganté de frais, descendait de voiture dans l'avenue du Bois-de-Boulogne, marchait pendant quelques minutes et tournait le coin de la rue nouvellement percée le long de laquelle s'étendaient les vastes et merveilleux jardins de Mourad.
Dans la rue ne se trouvait qu'une seule maison nouvellement bâtie, à peine achevée.
Des hachures à larges coups de pinceau, sur les vitres des fenêtres, indiquaient que les logements n'avaient pas encore reçu de locataires, à l'exception toutefois du quatrième étage qui sem.blait habité, mais dont les persiennes, au balcon, sur la rue, étaient hermétiquement closes.
Il était dix heures du matin et un radieux soleil inondait l'avenue, ruisselant sur les équipages et les cavaliers qui se dirigeaient sur le Bois ; il y avait tout un encombrement de voitures de maître, depuis la calèche et le mail, depuis le coupé et le landnu. iiisqu'à la petite cliarretle anglaise.
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Norbert s'était arrêté et contempla un instant ce spectacle unique au monde d'un des plaisirs chers à la grande ville : la promenade au bois.
Les plus jolies femmes de Paris, actrices, filles à la mode ou grandes dames, défilèrent devant lui, appuyées sur les coussins des voitures, souriantes, pareilles, sous leurs toilettes, à des bouquets de fleurs fraîchement écloses, amoureusement caressées par les rayons du soleil... Quelques frileuses aux yeux bleus, aux cheveux blonds, avaient encore leur fourrure d'hiver ; mais presque toutes saluaient gaiement, de leurs robes claires, de leurs chapeaux de roses, de violettes et de lilas blancs, l'arrivée du printemps nouveau.
Ce qui se passait devant lui, c'était le plaisir, l'insouciance, le luxe ; c'ét- it la volupté, le torrent qui entraîne sans laisseï regarder en arrière ; c'étaient les fêtes, les triomphes, les suprêmes ironies de ceux qui sont hauts, adressées à ceux qui sont bas, les orgueils du pouvoir, l'ineffable jouissance de siatisfaire ses fantaisies ; c'était la vie de fièvres, de conquêtes et d'ambitions ; c'était la vie, enfin, celle qu'il adorait, enviait, après laquelle il aspirait de toute la puissance de son âme et que la richesse seule pouvait lui redonner.
Et il touchait à tout cela du doigt ? Derrière une porte entre-bâillée et chancelante, la fortune l'attendait.
Il eut un soupir profond, détourna les yeux et vivement s'engagea dans la maison isolée, dont il grimpa les quatre étages.
Il frappa trois fois trois coups : un signal.
Un colosse, — La Guyane, — vint ouvrir et referma soigneusement la porte, quand il fut entré...
0? J \ :r\BQIISK CABRÎELLE
— A-t-eiie dormi P demanda Norbert.
— Non, elle ne s'est pas couchée,
— A-t-elle mangé quelque chose ?
— Rien !... depuis trois jours 111...
Il s'agissait de Gabrielle ; on l'a deviné. C'était là qu'elle était : là qu'on l'avait enfermée.
Le soir de sa fête, quand La Guyane et Louffard l'eurent fait monter dans un fiacre sous prétexte de la conduire à Pantin, où son père, disaient-ils, était dangereusement blessé, elle fut si désolée de ce qu'elle venait d'apprendre que, pendant le premier quart d'heure, elle n'eut aucun soupçon.
Quand elle vit qu*on n'arrivait pas, que la voiture cependant Iilait à fond de train, une inquiétude s'éveilla dans son esprit et sécha ses larmes.
Elle se pencha à 1? portière.
Après être sorti dans la banlieue, le fiacre était rentré dans Paris ; elle le comprit, regarda ses compagnons qui re.-îtaient silencieux, et, à la lueur des becs de gaz, elle crut voir un mauvais sourire crisper leur visage.
Elle eut peur et voulut se lever.
— Oii sommes-nous ? Oii allons-nous ?
— Patience, ma petite, nous arrivons I...
— Arrêtez 1 Je veux savoir où je suis !...
Une main brutale s'appuya sur son épaule et la força de se rasseoir... Elle retomba sur le siège, effarée, le cœur glacé par une épouvante... sans savoir quel danger la menaçait, elle comprit qu'elle était en péril et l'instinct lui fit jeter un rauque cri d'appel :
— Au secours ! au secours !
Elle s'élança en portant les poings en avant pour briser la glace de la portière ; elle veulut
LA MABQT'ISE CABRIEI.LE OH
crier encore mais son cri fut étouffé sous un large foulard qu'on lui lia sur la bouche.
En même temps, elle sentait ses petites mains comme broyées dans un étau... une grande chaleur lui monta des pieds à la tête, envahit son cerveau, obscurcit ses yeux... elle essaya de résister, de lutter contre la faiblesse qui l'envahissait, mais ce fut inutile... elle s'évanouit I
Quelques minutes après, la voiture s'arrêtait. La Guyane enlevait Gabrielle dans ses bras et l'emportait ; dans la rue, comme dans la maison, personne : aucun témoin du crime.
Quand la jeune fille reprit connaissance, elle se vit couchée sur un lit, dans une chambre qu'elle ne connaissait pas ; l'aube apparaissait derrière les Persiennes fermées ; elle regarda autour d'elle ; pour meubles, il n'y avait que les objets indispensables, le lit, quelques sièges, une table de toilette, une petite armoire; au mur, point de papier encore et des traces de plâtras et de couleur sur le parquet neuf et sur les appuis des fenêtres.
A la fin, elle se rappela... les événements de la nuit se retracèrent un à un à son esprit troublé...
— Ou suis- je et que veut-on faire de moi ? dit-elle avec terreur.
A sa chambre, il y avait deux portes... elle courut à Tune et à l'autre, frappant contre elles à coups de poing, avec une force que décuplait l'épouvante.
A droite et à gauche apparurent simultanément La Guyane et Louffard.
Elle se précipita sur celui-ci avec rage, et, le saisissant à la gorge, le secoua avec une vigueur d'homme
— Je veux m'en aller... je veux m'en aller...
9i LA MAROrï^I- r;AIiîliELLE
VOUS n'avez pas le droit de me retenir ici... misérables 1... Que vous ai-je fait et que voulez-vous de moi ?
Louffard, à demi étranglé, eut de la peine à se débarrasser de son étreinte furieuse, et respirant :
— Quelle poigne... ! Mademoiselle, je vous déclare que si vous n'êtes pas raisonnable, nous allons vous lier les bras et les jaml)es et vous remettre votre bâillon... Vous n'avez rien à craindre de nous, nous ne vous ferons point de mal... au contraire, si vous êtes gentille, vous serez bien traitée et bien soignée... seulement, pas de cris, pas de révolte... du calme !
Gabrîelle avait essayé de reprendre son sangfroid.
— Expliquez-moi au moins, dit-elle tremblante, ce qu'on me veut.
— Vous l'apprendrez bientôt. Un autre que nous vous le dira. Nous ne somm.es que des instruments. On nous a commandé. Nous avons obéi...
Elle pleura, implora, se fâcha de nouveau, mais ils ne prononcèrent pas un m.ot de plus.
La Guyane vint lui servir une tasse de chocolat, mais elle n'y toucha point ; à midi, elle eut un déjeuner délicat ; le soir, un dîner oii abondait un dessert friand et soigné.
Elle ne mangea pas. Elle but seulement une gorgée d'eau. Assise sur une chaise, près du lit, immobile, elle se torturait l'esprit à chercher quels pouvaient être les projets de ceux qui l'avaient amenée là... elle ne trouvait, ne comprenait rien... La fièvre l'avait saisie... tantôt elle grelottait, des frissons la secouaient et ses dents claquaient avec violence.
LA MARQUISE GArîRTELLE 95
Elle passa la nuit sur une chaise ; elle avait, à plusieurs reprises, tenté d'ouvrir les persiennes, mais chaque fois, La Guyane ou Louffard était apparu, et sans mot dire, la prenant par la main, l'avait reconduite au fond de sa chambre.
Le second jour, même obstination. Elle buvait de l'eau à plein verre, mais ne mangea rien de ce qu'on lui présenta... elle était dans une faiblesse extrême ; la fièvre avait redoublé... Les pommettes de ses joues étaient toutes rouges, d'un rouge carmin très vif... les traits étaient tirés, fatigués... les lèvres sèches... le nez comme aminci...
— Je ne prendrai rien, avait-elle dit, — tant que je ne saurai pas où je suis et ce qu'on veut de moi I...
Et elle tenait parole... le troisième jour, Norbert arriva...
Revenu du Morvan, dans la nuit même, il avait couru chez Rouquin, qui seul pouvait lui apprendre où il retrouverait Gabrielle.
Et après être passé à son hôtel du Gours-la- Reine, pour y changer de vêtements et faire sa toilette, il était venu.
— Elle est là, dans cette chambre ? demanda-t-
— Oui, Louffard et moi nous ne la quittons pas.
Norbert frappa, et comme on ne répondait pas, il ouvrit la porte doucement et entra.
Gabrielle, vaincue par La fièvre, par la faiblesse, sommeillait, assise sur une chaise, sa jolie tête abandonnée sur le bord du lit... les mains jointes entre les genoux... les cheveux dénoués flottant sur ses épaules... les lèvres entr'ouvertes...
Flic dormait, d'un sommeil traversé de rêves et
vu LA MAliQUi^E GABiliELLE
de délires, où restait comme la perception de ia réalité, car de temps en temps elle murmurait :
— Pauvre père ! mon pauvre Valentin I
Le bruit que fit d'Aigcnlal la réveilla... elle ouvrit les yeux et reconnut Norbert... alors, comme galvanisée, elle se dressa soudain et s'élança vers lui :
— Ah I vous, du moins, vous allez tout me dire !...
— Je vous dirai tout, fit-il froidement.
Elle se recula, avec un grand geste d'horreur inexprimable.
— C'est vous qui m'avez enlevée... c'est vous qui me retenez ici contre m^a volonté ?
— Vous avez deviné... c'est moi i
— C'est à vous qu'obéissent les deux misérables qui me gardent ?
— C'est à moi. Vous auraient-Us manqué de respect ? dites un mot, un seul, et je les châtierai sur-le-champ...
Elle se tordit les mains, le visage convulsé...
— J'aurais dû m'en douter, murmurait-elle, — se parlant à elle-même, — à l'effroi et à la haine instinctive que cet homme m'inspirait !
Norbert avait posé sur un guéridon sa canne et son chapeau, il s'était assis et considérait Gabrielle sans songer à cacher la surprise que lui inspirait la vue des ravages produits par ces trois jours sur le fin visage de la jeune fille... Il la considérait en connaisseur, sans se presser, la détaillant des pieds à la tête, hochant le front comme pour approuver, pareil à un amateur qui marchande un cheval de prix, eu à un sportsman qui examine un chien de haut chenil.
— Décidément, Gabrielle, fit-il, vous êtes au-
jourd'liui encore plus belle qu'autrefois...
Elle rougit de lioiite ci de colère.
Eu même temps elle trembla, car elle se sentait sous la menace d'un danger inconnu, mais terrible, dont elle ne se rendait pas compte I...
Elle se voyait au pouvoir de cet homme, capable de tout sans doute, et contre lequel personne ne viendrait la protéger.
Il avait, lui, comme le don de seconde vue, car il lut clairement dans sa pensée, et avec un méprisant sourire :
— Personne 1 dit-il... vous êtes bien à moi, sachez-le I
— ]\Ion Dieu ! Mon Dieu ! murmura-t-elle, regardant machinalement autour d'elle, blême, les yeux agrandis par la peur.
— Je vous aime, Gabrielle... depuis longtemps...
— Taisez-vous... votre aveu, en ce lieu, en pareil instant, est une insulte I...
— Je vous aime, et vos dédains ne m'ont pas découragé ? Je vous aimerai toujours I
— Moi, je vous hais 1... je vous haïssais avant de savoir de quoi vous étiez capable I Ah ! comme j'avais raison et comme mon pauvre père se trompait sur votre compte !
— Mieux eût valu lui obéir, cependant... vous seriez libre, aujourd'hui, puisque vous sei^iez ma femme I...
Elle eut un éclat de rire strident.
— Votre femme I... moi !... vous êtes fou 1
— Regardez-moi, Gabrielle, et voyez si je déraisonne.
Il avait l'œil dur, la physionomie empreinte d'uns résolution implacable.
Elle frémit...
Que voulait-il donc ?...
Qu'albit-ii exiger d'elle ?...
Elle eut pourtant le courage de murmurer :
— J'aime mieux mourir que d'être à vous !... je ne serai jamais votre femme, jamais... je le jure I I I
Il dit, toujours très calme :
— Ne faites point de serments, Gabrielle, car vous seriez obligée d'être parjure !... :
Norbert garda le silence pendant quelques minutes ; on eût dit qu'il voulait, avant de parler, rassembler en son esprit les arguments dont if allait se servir.
— Pourquoi ne m'aimez-vous pas, Gabrielle ? Qu'ai-je en moi qui vous repousse ? Vous êtes si jeune que vous n'avez pas encore pu, quoi que vous en disiez, disposer de votre cœur... Je ne puis considérer comme sérieux votre amour pour cet enfant perdu qu'on nomme Valentin...-
EUe redressa la tête, le bravant de son orgueil de femme :
— Vous avez tort : je l'aime !
— Ne pouvez-vous l'oublier ? Quelle sera votre existence auprès de lui ? Etes-vous certaine seulement de l'aimer encore dans quatre ou cinq ans ? Et puis, quel bonheur vous fera-t-il ? est-ce lui qui vous tirera de cette pauvreté voisine de la misère où vous vivez ? est-ce lui qui vous apportera l'aisance ?...
— Je suis habituée à ma pauvreté ; j'y vis heureuse.
— Propos de fillette sans cervelle. Raisonnez sérieusement. On n'est pas belle comme vous sans avoir de la coquetterie et de l'ambition...
L\ MARQUISE OABRIELLE 99
n*a\ftz-vous jamais rêvé que vous seriez plus belle, plus séduisante encore, si vous pouviez sacrifier un peu à votre goût pour la toilette ?... Croyezvous qu'une fille comme vous soit faite pour vivre dans la gêne ? est-ce que sa place n'est pas là où elle sera admirée, fêtée, où elle brillera comme une reine? Les diamants ne sont-ils pas faits pour étinceler à la lumière ? Les enfouit-on dans un coin obscur où ils restent inaperçus ? Je vous aime, Gabrielle, aimez-moi, je vous en prie 1... si vous ne le pouvez maintenant, du moins laissez-moi vous aimer 1
— Je vous hais. J'ai beau consulter mon cœur, je n'y trouve pour vous que du dégoût et de la répulsion...
Norbert pâlit légèrement, mais resta calme...
— Avec moi, Gabrielle, vous trouverez la vie qui vous convient. Votre jeunesse s'écoulera dans l'éblouissement des triomphes quotidiens... Fascinée, charmée, entraînée... vous connaîtrez les jouissances les plus délicates du luxe le plus raffiné... A mon bras, tous les salons vous seront ouverts... quand vous serez ma femme, tout le monde vous enviera I...
— Qui êtes-vous donc ?
•^— Le marquis d'Argental... j'appartiens à la plus vieille noblesse de France... je tiendrai ce que je promets...
Gabrielle recula, effarée, jusqu'au fond de la chambre.
— Ainsi, dit-elle, vous me trompiez... vous avez trompé mon père... dans quel but ?
— Parce que je vous aime I...
— Et parce que vous m'aimez, vous avez commis un crime ?...
— Pi'U m'importe !... je veux que Teus soyez à moi 1...
— Jamais 1... dit-elle avec violence.
Puis, tout à coup, plus humble, presque suppliante ;
— Pourquoi songez-vous à moi ?... Pourquoi m'avez-vous remarquée ? j'étais heureuse I que ne m'avez-vous laissée dans mon bonheur P... je n'avais nul désir, nulle fantaisie, nulle ambition... Pourquoi essayez-vous de faire naître toutes ces choses en mon âme ?... renoncez à moi, monsieur... est-ce qu'il n'y en a pas d'autres que moi, plus jolies, plus instruites, plus élégantes, habituées à votre monde, moins gauches et moins sottes que je ne le serais ?... je ne suis qu'une pau^Te fille... je n'ai pas mérité que vous me fassiez du mal... je pleure et j'ai peur... rendez-moi la liberté... vous savez bien que c'est contre tout droit que vous me retenez ainsi ? Laissez-moi partir... vous m'aurez vite oubliée I...
Ses yeux s'étaient remplis de larmes ; elle joignait les mains en implorant Norbert ; elle était si séduisante et si belle, que celui-ci en eut un frisson.
Il s'était approché d'elle, lui avait pris les mains dans une des siennes et l'avait attirée vers lui d'une brusque secousse, lui entourant la taille de son autre bras.
— Ah ! que tu es belle et que je t'aime, fit-il d'une voix frémissante- — ne songeant plus à se défendre contre un sentiment qui allait l'envahir tout entier.
Ses lèvres effleurèrent les cheveux de la jeune fille.
Elle se dégagea avec un cri de colère, toute blanche, le regard brillant, révoltée :
LA MAROT I-^E GAiiTUELLE 101
— Ah I Vous êtes donc le dernier des lâches ?
— Oui, je suis un lâche, un misérable, puisque j'emploie la force contre toi... Pourquoi me résistes-tu ? Insulte-moi, si tu veux... j'adorerai l'insulte de ta bouche !... Je veux que tu sois ma femme ! îl le faut I
Et il se rapprochait d'elle de nouveau ; appuyée contre le mur, elle ne pouvait plus reculer... elle se débattait, mais elle était bien faible... sans souffle...
— Misérable !... Misérable I... murmura-t-elle. Et tout à coup, prise d'un accès de folie, elle
dégagea ses mains, lui saisit la iê^e et lui cracha au visage :
— Voilà un outrage que vous n'effacerez jamais, dit-elle, et dont vous vous souviendrez jusqu'à votre mort I
Il chancela comme s'il avait reçu une blessure et, en battant l'air de ses bras, alla tomber sur une chaise où il resta un moment sans bouger... sa respiration était rauque, ses yeux étaient sanguinolents.
Gabrielle crut que c'en était fait d'elle et murmura :
— Mon Dieu, prenez pitié de moi !,..
Norbert avait les bras sur le guéridon, et ses
ongles s'enfonçaient dans le bois, se déchiraient et se saignaient...
La douleur lui rendit un peu de calme...
Il tira son mouchoir, s'essuya lentement la face, très lentement, sans cesser de regarder Gabrielle^ puis froidement :
— Si je n'avais eu besoin de vous, je vous eusse étranglée, dit-il...
10*2 LA ^LMIQUISE GABRIELLE
Sa voix était basse et rauque, presque inintelligible.
— Je serais désolé, reprit-il, que vous gardiez l'espoir qu'un jour ou l'autre vous pourrez m'échapper ; vous allez comprendre pourquoi je tiens à vous. Ne perdez pas une de mes paroles ; je suis ruiné... je n'ai même plus de quoi vivre... j'ai essayé de me marier... je n'ai trouvé que des dots insuffisantes... or, vous, Gabrielle, vous serez riche un jour...
— Moi ? dit-elle avec un mépris hautain...
— Votre père est l'héritier d'une immense fortune, à lui léguée par son frère dont vous avez entendu parler, sans doute, et qui a passé toute sa vie en Amérique...
— En effet I... dit-elle inquiète et surprise.
— Comme le défunt ignorait où se trouvait, en France, sa famille, cela explique que votre père n'ait pas encore été prévenu. îl le sera par moi, plus tard. J'ai connu tout de suite l'existence de cett^ fortune : — Cent millions î un héritage royal, — et vous ayant trouvée, vous, la fille unique de Bertara l'héritier, très belle et de mon goût, j'ai tout de suite pensé que je ferais deux affaires excellentes en épousant une belle fîUe qui m'apporterait une dot magnifique I Vous savez le reste 1...
Gabrielle se taisait ; la surprise lui enleva, pour une minute, toute autre préoccupation.
Une fortune énorme, invraisemblable, cent millions ! a elle, tout à l'heure si pauvre 1 A son père, dont l'esprit faible était hanté par la crainte des maladies et de la vieillesse !..c
N'était-ce pas un rêve ? se moquait-on d'elle ?
Elle appuya les mains sur son front brûlant de
LA MARQUISE GABRIELLE l03
fièvre... Non, elle ne rêvait pas I... c'était la vérité que disait cet homme... sa conduite lui apparaissait maintenant, dans sou audace cynique... ce qu'il cherchait, c'était bien une spéculation I... il avait l'odieuse franchise de l'avouer I... et elle était à sa merci I
— Infâme !... dit-elle le cœur soulevé, infâme I
— Je ne me fâcherai plus, dit-il. Vous avez atteint, tout à l'heure d'un seul coup, la suprême injure...
Il se leva et fit quelques pas dans la chambre, puis :
— Comprenez-vous maintenant, pourquoi je tiens à ce que vous soyez ma femme ? 11 me faut votre fortune 1
— J'ai des amis qui me défendront, qui me sauveront I
— Des amis I Valentin, peut-être ? Votre père ? Pour celui-là, il est en mon pouvoir, et vous verrez bientôt de quelle façon je l'emploierai à vaincre votre obstination, à surmonter vos répugnances.
— Quoi, mon père, lui aussi ? n'était-ce pas assez de moi ? où est-il ? qu'avez-vous fait de lui ?
A présent qu'il s'agissait de son père, l'angoisse la tiraillait de nouveau...
Norbert n'était-il pas capable de tous les crimes ?..,
Aurait-il frappé un vieillard P
— Tranquillisez-vous, fît le marquis. Bertara ne court aucun danger. J'ai intérêt à ce qu'il vive... Votre père me répondra de vous...
Elle se tordait les mains, regardait Norbert avec horreur.
— Cette fortune dont vous parlez, dit-elle.
lui LA MARQUISE GAiiKlELLE
puisqu'elle vous tente, puisque c'est elle qui vous pousse au crime, prenez-ià... Je vous la donne, moi, pour sauver mon père... Mon père, lui, ne refusera pas de la donner pour me sauver !... prenez-la et fuyez I... je ne penserai jamais à ce que j'ai perdu I... et je vous promets, pour ce que vous avez fait, mon oubli, mon pardon... un éternel silence !
— Gabrielle, à cette heure, il est trop tard. Peut-être it y a quinze jours, eussé-je accepté 1... Aujourd'hui, je vous aime !... Ne fuyez pas 1 je vous aime ardemment, avec passion, avec folie 1... et je veux que vous m'aimiez, vous aussi, et que vous effaciez un jour, avec un baiser de ces lèvres qui m'ont craché la honte, la mortelle insulte que vous m'avez infligée à la face...
Et lui saisissant la main, malgré elle, il se mit à lui embrasser les doigts.
— Souviens-toi... c'est ton amour que je veux encore plus que ta fortune... souviens-toi, aucune force humaine ne te sauvera !... souviens-toi I ton père est en mon pouvoir... souviens-toi et réfléchis... demain soir, je reviendrai !...
— Je vous hais ! dit-elle farouche.
Et lui, d'une voix sourde, en s'enfuyant :
— Plus tu me hais, et plus je t'aime I...
Pendant les jours qui suivirent l'enlèvement de Gabrielle et la disparition du père Bertara, — ajoutons, pour celui-ci, que personne ne s'était douté qu'il était revenu la nuit, — nos trois amis : Auguste, Valentin et Trompc-rŒil étaient passés régulièrement tous les matins rue d'AUomagne.
Ils conservaient, au fond du cœur, l'espérance qu'ils y apprendraient quelque nouvelle.
Mais leur espoir fut déçu.
Ils avaient revu Siméon et Ghilpéric, lesquels, malgré leur activité, leur ruse et leur intelligence, n'étaient pas encore tombés sur la piste qu'ils cherchaient.
Siméon leur avait dit :
— C'est La Guyane qui a enlevé Gabrielle. C'est donc par La Guyane que nous arriverons à tout connaître.
— Mais nous ne l'avons jamais vu, comment faire ?...
— • Oh ! quand vous le rencontrerez, vous n'aurez pas d'hésitation, rien ne sera plus facile que de mettre. un nom sur sa figure. La Guyane est un colosse qui a près de six pieds de haut, large et fort à l'avenant. Il a la figure osseuse et porte toute sa barbe, qui est noire, coupée très courte. Vous me direz, qu'à Paris, on peut rencontrer dans
106 LA MARQV.ÎSE GABRIELLE
une journée vingt personnes ayant le même type. J'en conviens. Mais La Guyane a un signe particulier auquel vous le reconnaîtrez sans peine. Il est toujours vêtu comme un ouvrier charpentier, veste, gilet et pantalon de gros velours à côtes, porte un chapeau noir de feutre mou et des gants I
— Des gants ? fit Valentin avec surprise.
— Oui, ce qui n'est pas sans le gêner, vu le défaut d'habitude ; mais il ne peut plus s'en passer, car la griffe d'un coffre-fort qu'il a essayé de voler lui a marqué sur le dos de la main droite, en lettres énormes, ce simple mot : VOLEUR.
— Et cette flétrissure est ineffaçable ?
— Absolument, à moins que La Guyane ne se serve de vitriol, mais le vitriol laissera sur la main d'autree traces profondes, qui seront, elles aussi, autant de signes accusateurs. Enfin, comme derniers renseignements, je puis vous dire que La Guyane habite dans les environs, ou du moins qu'il y a son repaire. Où ? je l'ignore. Quand j'étais à la Sûreté, il avait pour maîtresse une fille qu'on surnommait Bigarreau, à cause d'une tache de vin qu'elle a d'un côté du visage. Qu'est devenu Bigarreau h., est-elle encore sa maîtresse ? Je ne sais pas. Si nous avions La Guyane en notre pouvoir, ce serait un atout dans nos mains, mais il est dangereux et robuste comme dix hommes ; de plus, son couteau ne le quitte pas. Donc, de la prudence I...
Ils s'étaient séparés sur ce mot.
Le soir, Valentin remontait seul la rue Lafayette et se trouvait à peu près en face du marchand de vin dont l'enseigne représente un cocher et porte cette inscription bizarre : Y a pas d'erreur.
Il s'en allait attristé et désespéré, songeant à
LA MARQUISE GABKlELLE 107
Gabiielle et cherchant dans son imagination les moyens de lui venir en aide ; il avait la tête baissée, les yeux fixés sur le trottoir, de telle sorte qu'il faisait peu attention aux passants ; tout à coup, il se sentit bousculé par un homme qui sortait d'une maison au moment où Valentin traversait ; la secousse fut si rude qu'il chancela et recula de quelques pas.
L'homme s'était mis à rire.
— Eh I morveux, fais donc attention et regarde oii tu marches I
Valentin s'était retenu à un bec de gaz, et l'inconnu qui venait de l'interpeller était en pleine lumière.
Le jeune homme tressaillit.
Il sentit qu'il pâlissait et que tout çon sang se glaçait, tant son émotion était vive...
L'homme qui l'avait bousculé avait la stature, la carrure, les vêtements de La*Guyane I
Même les gp. nts I
Des gants noirs craqués de partout, oii étaient enfouies péniblement des mains énormes I
Etait-ce une illusion, parce qu'il y pensait ? Ou bien se trouvait-il réellement devant La Guyane ?,
— Si c'était lui 1... murmura-t-il, si c'était lui 1 Tout son sang-froid, toute son audace revenaient.
Le colosse était parti à grandes enjambées dans la direction de la Villette. Valentin se mit à le suivre, longeant les maisons, les yeux brillants de fièvre, ne le quittant pas une seconde. Quelquefois il était obligé de courir, tellement l'autre allait vite...
Mais, dans Paris, qui prête attention à un pas- SLint pressé ?
lOS LA MAKQUiàE GABillELLE
A plusieurs reprises, le colosse s'arrêta, se retourna et jeta un regard perçant derrière lui... puis, tranquillisé, sûr, sans doute, de n'avoir pas d'agents à ses trousses, il reprenait sa marche...
Quand il regardait ainsi, le sang de Valentin se refroidissait... non pas qu'il eût peur ! Il était brave jusqu'à la folie... mais il craignait d'être aperçu et soupçonné !...
Après avoir un instant longé les boulevards extérieurs, La Guyane, — car c'était bien lui, — se jeta dans les petit-es rues qui, du boulevard, sillonnent le pâté de maisons qui s'étendent jusqu'aux remparts, vers la porte de Saint-Ouen.
Il était onze heures du soir, environ ; la lune était cachée par de gros nuages qui roulaient, rapidement poussés par un vent violent ; la pluie menaçait ; de temps en temps, quelques gouttes tombaient et les rafales, en passant sur les toits, enlevaient des briques de cheminées et des ardoises, qui venaient s'écraser sur la chaussée avec un bruit retentissant.
Il n'y avait plus que de rares passants dans les ruelles étroites, mal éclairées...
Bien que La Guyane prît maintenant moins de précautions, il avait fini par s'apercevoir de la présence obstinée, derrière lui, d'un jeune homme qui, s'il ne le filait pas, suivait, du moins, le même chemin.
Après avoir ralenti sa marche, le colosse, tout à coup, revint sur ses pas et se croisa avec Valentin.
Celui-ci avait prévu le mouvement... Il mit sou chapeau de côté, les mains dans ses poches, et, se dandinant, il entonna le premier couplet qui lui vint à l'esprit :
LA i\icUlQUlbE GABRîELLIi .109
Iloià, hé, la voici, la joyeuse vendcnge ! Chacun a radoubé ses tonneaux en vidange. Les pampres des coteaux commencent à jaunir, Dépêchons-nous, entants, car le froid va venir.
En passant près de lui, La Guyane lui lança un regard menaçant ; mais le bandit fut rassuré par la jeunesse de Vaientin.
A coup sûr, ce n'était pas un agent ; dès lors, peu lui impQ^^tait. . .
Cependant, habitué à toutes les ruses et à toutes les aventures, il laissa prendre de l'avance à Yalentin...
Le jeune homme comprit et se, jeta dans une ruelle où il disparut derrière un chantier.
La nuit était de plus en plus obscure, et le vent, qui redoublait de violence, faisait danser follement les lumières jaunes des becs de gaz.
I^a Guyane passa, n'ayant point de soupçons.
Il enfila les unes après les autres, d'un pas pressé, la rue Gignot, la rue Boucry, la rue de l'Evangile, longea un instant l'usine à gaz, traversa le boulevard Ney, puis se jeta sur la gauche dans des terrains vagues où ne s'élevaient, de loin en loin, que de rares et bizarres constructions, entre la porte d'Aubervilliers et celle de la Chapelle.
Vaientin courait sur ses traces, moitié rampant, se laissant tomber à plat ventre, à la moindre alerte... Dix fois, il avait perdu le misérable... dix fois, il le retrouva...
Le vent qui soufflait en tempête empêchait La Guyane d'entendre le bruit des pas...
Quand La Guyane disparut dans le terrain va- . friie, Vaientin trembla' de ne plus pouvoir le suivre . . .
UÛ LA MAHQUÎSE GABRIELLE
Heureusement un coup de vent balaya le ciel... la lune, un instant, brilla...
C'en fut assez pour permettre à l'audacieux garçon de voir La Guyane entrer dans une petite maison basse, perdue, toute noire, au milieu des ténèbres épaisses...
— Bon,, se dit-il, l'homme est là, j'en suis sur I...
Il attendit quelques minutes, par prudence, couché de son long sur la terre humide, jusqu'à ce qu'un nuage eût voilé la lune de nouveau.
Alors il se releva, et, doucement, s'arrêtant à chaque pas, il se dirigea vers la maison...
Au fur et à mesure qu'il approchait, des bruits étranges frappaient son oreille ; c'étaient des cris, des rires, des exclamations, mais tout cela assourdi, semblant venir de très loin, ou plutôt paraissant sortir de sous ses pieds, pareil à un grondement souterrain.,.
— Hé I hé I murmura-t-il, qu'est-ce que cela signifie ?
n colla son oreille contre terre ; mais il eut beau écouter, il ne trouva pas l'explication de ce qu'il cherchait.
11 approcha de quelques pas encore; maintenant, il était tout près de la maison... celle-ci continuait d'être ensevelie dans l'obscurité la plus profonde ; les contrevents étaient fermés ; il n'y avait qu'un rez-de-chausp^'e assez haut et point d'étage... pas une lumière ne filtrait à travers les disjointures des fenêtres...
Et lé bruit souterrain, parfois, devenait si perceptible, qu'on aurait pu distinguer certaines paroles, certains cris.
Le vent faisait craquer les planches de la ma-
swre, et k lane, qui apparaissait et disparaissait, selon que les rafales poussaient en avant les nuages, lui donnait, en l'éclairant, je ne sais quel aspect sinistre et fantastique...
— J'avais déjà vu cette boutique en me promenant, se dit Valentin, mais j'avais toujours cru que c'était inhabité...
Il poussa doucement la porte ; elle était soigneusement fermée ; il fit le tour de la maison ; il y avait, par derrière, également, une porte et deux fenêtres : celles-ci closes à l'aide de planches clouées. Il essaya d'ouvrir, mais inutilement...
Seulement, comme il tâtait, il remarqua qu'une planche des fenêtres se déclouait et venait à lui...
Il l'arracha d'une secousse...
Valentin, nous l'avons dit, était mince ; il se glissa dans l'ouverture laissée par la planche ; les ténèbres étaient si profondes qu'il lui fut impossible de rien voir autour de lui.
Il se mit à marcher en tâtonnant, portant les mains en avant afin de ne pas se cogner contre quelque meuble et de ne rien renverser... La pièce oii il était était nue.
Une porte qu'il poussa le conduisit dans une seconde chambre qui, selon toute apparence, n'était pas mieux meublée.
Et toujours, d'en dessous, partaient les mêmes clameurs.
C'était un étrange établissement que celui où Valentin venait de s'aventurer, mystérieux el terrible à la fois, avec son air d'abandon et de délabrement.
Ignoré ^e la police, qui croyait cette masure
112 LA MARQUISE OABRïELLE
inhabitée, rétablissement n'était connu que de quelques rôdeurs de barrière, sous l'enseigne assez bizarre du Canon de Marseille.
Au rez-de-chaussée, donnant de pîain-pied sur le terrain vague, rien ne pouvait faire deviner le sous-sol, et cependant le sous-sol, ou plutôt les caves étaient composées de plusieurs salles assez vastes garnies de tables et de tabourets, car le Canon de Marseille n'était autre chose qu'un débit de vins clandestin.
Derrière un comptoir étroit, dans un coin, trônait une femme sèche et anguleuse, aux yeux durs, dent la joue droite était m.arquée d'une large tache de vin.
C'était Bigarreau, la maîtresse de î.a Guyane.
Les caves, en ce moment, étaient pleines de buveurs, dont beaucoup étaient ivres ; des querelles s'élevaient de temps à autre, avec des insultes et des menaces ; deux fois, déjà, des couteaux avaient été tirés, le sang avait coulé, sans qu'un seul bandit voulût intervenir entre les adversaires.
C'étaient les scènes ordinaires du bouge.
Là se préparaient les crimes, là se bâtissaient les plans de campagne, là se formaient les bandes qui s'éparpillaient le lendemain dans Paris ; là aussi se partageaient les bénéfices ; et l'or et les bijoux, sous la lumière fumeuse des lampes, scintillaient dans les mains ensanglantées.
Cependant, Yalentin, à force de chercher, avait rencontré la trappe fermant l'escalier qui conduisait aux caves.
Il la prit par l'anneau et voulut la soulever..
Elle résista ; elle était fermée.
— Ckï n'ouvre qu'à un signal, sans doute, se dit-il.
i LA MARQUISE CAHRIELLE 113
\ Des pà8 lourds montèrent, en trébuchant, Içs marches de pierre... Valentin eut peur d'être surpris... se rejeta en arrière, rampa jusqu'à la fenêtre et s'échappa.
La nuit, de plus en plus sombre, le protégeait de ses voilés.
Des hommes sortaient du Canon de Marseille et disparaissaient au loin, silencieusement, dans le terrain vague.
Quelques minutes après, d'autres sortirent encore, puis d'autres encore, sans bruit, sans un mot.
Puis, ce fut tout.
Il n'y avait plus personne dans le bouge sinistre.
Valentin se rapprocha... écouta.... plus un bruit I...
Qu'aliait-il faire ? Puisque c'était là le repaire de La Guyane, il n'avait plus qu'à prévenir ses amis Trompe-l'OEil et Auguste... ils le retrouveraient le lendemain... ou quelque autre jour...
Il allait s'éloigner et il avait déjà fait deux ou trois pas, quand il s'arrêta tout à coup, avec la sensation bizarre du surnaturel.
Devant lui, à ses pieds, quelque chose brillait... c'était comme un petit point lumineux pareil à une étoile...
Machinalement, Valentin avança le pied et regarda le ciel, croyant qu'une étoile se réfléchissait dans une flaque d'eau... mais le ciel continuait d'être sombre... il pleuvait, le vent avait cessé... Valentin se baissa...
La lumière venait d'en dessous, semblait filtrer le long d'un étroit boyau qui devait donner de Tair à la cave, mais dont l'orifice avait été re-
couvert de planches, sur lesquelles on avait ré pandu de la terre et du gravier.
La terre et le gravier s'étaient dérangés, et entre deux planches s'échappait un rayon de lumière, pas plus large que les plus petites étoiles, qu'on aperçoit au ciel par les nuits calraes et pures.
Valcntin gratta la terre, doucement, avec les doigts ; les dernières pluies l'avaien' détrempée ; la besogne fut facile. En quelques minutes il eut dévoucert les planches; il y en avait trois qu'il souleva et dérangea, et par le soupirail, libre, maintenant, s'échappa un flot de lumière.
Valentin sentit son" cœur battre violemment... ce qu'il faisait était grave ; il y allait de sa vie, il le savait.
Le boyau sur l'orifice duquel se penchait le jeune homme, était à peine assez large pour U recevoir ; Trompe-l'OEil lui-même, malgré sa maigreur, n'y eût point passé. Auguste non plus, à coup sûr.
Bâti en pierres, le soupirail descendait de trois mètres sous terre, en décrivant un angle de quarante-cinq degrés ; comme il tournait brusquement vers le milieu, il était impossible d'apercevoir l'autre extrémité et de se rendre compte de l'endroit mystérieux d'où montait la lumière.
Valentin s'y engagea, la tête en avant, glissant avec lenteur, afin de ne pas faire dégringoler ni terre ni gravois et de ne pas donner réveil ; ses pieds, un instant, apparurent au-dessus du sol, puis on ne vit plus rien ; la terre semblait l'avoir englouti.
Le couloir était si étroit que, malgré qu'il fût.
LA xMAKOUiSE GABIUELLE 115
mince, les pierres, de chaque côté, lui meurtrissaient les épaules...
Il descendit... et disparut au tournant.
L'autre extrémité du boyau était fermée par une grille scellée dans la pierre ; et, rampant, il arriva jusque-là...
Sous lui, c'était un caveau éclairé par une chandelle plantée dans le col d'une carafe, et ce caveau était habité, car il y avait, du seul côté que Valentin pouvait apercevoir, une table, un escabeau et un lit.
Une porte massive communiquait avec les salles du débit de vins, mais une porte si basse qu'il fallait se plier en deux pour y passer.
Cette porte s'ouvrit ; un homme et une femme entrèrent, La Guyane et Bigarreau ; la porte se referma.
Le signalement donné par Siméon et Ghilpéric était trop précis pour que Valentin hésitât à les reconnaître. ,
L'homme et la femme restèrent d'abord silencieux.
Bigarreau, sur une table, avait mis les restes froids d'un repas de la veille, du fromage, deux litres de vin, du pain et deux verres..
Ils buvaient, tous deux, et mangeaient...
Valentin les regardait, tout pâle et les dents serrées.
Dans ce lourd silence de la cave, il lui semblait que les tressautements de son cœur avaient des sonorités éclatantes.
Et il tremblait qu'ils ne les entendissent.
Tout à coup, l'homme et la femme échangèrent quelques phrases brèves, à voix basse, mais si
liO LA MARQUISE GABaiELLE
bas qu'ils parlèrent, les paroles arrivaient jusqu'aux oreilles du jeune homme.
■ — 11 y a longtemps que je ne t'ai vu, disait Bigarreau... iî y a eu de la besogne, chez le patron P
— Oui, pas mal... Nous avons enlevé la petite...
— La petite aux millions ?... et où l'avez-vous cachée P
— A l'endroit où personne de ceux qui la cherchent ne s'avisera d'aller la trouver... dans l'avenue du Bois, lu sais, derrière l'hôtel Mourad P
Bigarreau eut un rire aigu...
— Tiens, tiens, drôle d'idée... qu'est-ce qui l'a trouvée ?
— Parbleu 1 c'est le patron, comme toujours.
— En voilà un homme... et bon à servir I... et généreux 1... et franc comme l'or.
Et avec un frémissement dans la voix, la femme dit :
— 11 t'a payé P
— Recta.
— Combien ?
— Cinq cents balles... chiffre promis.
— Tu les as ?
— Tiens, tends ton tablier, la Garaude 1
Il y eut un tintement clair de Tor qui tombait... puis un silence... les misérables respiraient péniblement. Leurs yeux fiévreux ne quittaient pas cet or... ils étaient avares. Et Bigarreau de sa main longue, noire, se mit à remuer, à faire sauter et retomber en pluie les vingt-cinq louis apportés par La Guyane... Puis, tout à coup, comme pri^e de folie, elle se mit à danser dans le caveau ave des éclats de rire stridents.
LA RLUIQUISE GABRIELLE 117
A la fin, s'arrêtant, épuisée :
— Sais-tu, dit-elle, que ça fait plus de sept mille en tout... et de Tor, rien que de l'or... viens... viens les voir, les jaunets... ce que nous éccRomisons... ce qu'on ne sait pas... viens !
Dans le fond du caveau, ils soulevèrent une pierre qui cachait un trou, et, dans ce trou, la lumière de la chandelle, qui tremblait dans la main de Bigarreau, fit ruisseler des pièces d'or...
La femme s'était mise à genoux.
— Ecoute leur musique, dit-elle en les remuant... Ecoute comme ça chante.., ah ! comme ça délasse et coni^e ça rafraîchit les doigts !... comme ça repose les yeux !... je passerais la nuit à les regarder les mignonnes, les gentilles, les coquettes... remets la pierre, La Guyane, mon chéri.
Ils s'arrachèrent à la contemplation de leur trésor ; La Guyane sema quelques poignées de terre pour sceller la pierre avec les dalles voisines, appuya le pied dessus, et se relevant, se trouva près de Bigarreau.
Il retint un cri d'épouvante...
Celle-ci était horriblement pâle et pouvait à peine rester debout, ses yeux hagards semblaient rivés à un petit miroir accroché au mur, en face du soupirail... la chandelle faillit lui échapper et vacilla follement entre ses mains...
— Eh bien, quoi ? lit brutalement La Guyane.
— Prends garde, dit-elle à voix basse, on nous épie I
La Guyane suivit la direction du regard de Bigarreau.
La petite glace, légèrement penchée, renvoyait aux deux misérables l'image de Valentin couché
dans ie soupirail, l'oreille collée contre la grille de fer, attentif à tout ce qui se passait, à tout ce qu'il entendait.
La Guyane se mordit les lèvres qui saignèrent ; une expression terrible de colère passa sur ses traits ; ses yeux voyaient rouge...
D'un mouvement lent il tira de sous sa veste de velours un long couteau-poignard tout ouvert...
— Celui-là ne s'en ira pas vivant ! murmurat-il !
Mais Bigarreau qui avait eu le temps de reprendre son sang-froid lui prit le bras et l'entraînant jusqu'au fond du caveau lui murmura quelques mots à l'oreille.
Tous deux sourirent... d'un sourire affreux !
La Guyane s'esquiva sans bruit et Bigarreau se mit à marcher de long en large dans le caveau, passant devant le soupirail, et continuant de parler à haute voix comme si son complice eût été encore là.
En deux boiids, La Guyane avait franchi l'escalier et se trouvait dans le terrain vague.
Devant lui était l'ouverture brante du soupirail au fond duquel Valentin, ne soupçonnant pas le danger qui le menaçait, continuait d'écouter.
La Guyane riait silencieusement...
Il commença par remettre les trois planches, sans faire de bruit, en marchant avec des précautions infinies.
Puis il alla, en un coin de la masure, prendre une bêche et sur les planches déposa des pelletées de terre.
L'orifice du soupirail se retrouva bouché, mais
LA MARQUISE GABRTELLB 119
cela ne suffisait pas... un coup de talon de Valentin pouvait faire sauter tout ce travail... lui rendre la liberté 1
La Guyane s'éloigna... disparut dans la nuit
noire...
A cent mètres de là on avait abandonné la construction d'une maisonnette... quelques moellons restaient avec des poutres et d'énormes pièces de bois...
La Guyane roula un moellon jusqu'à la masure et le fit tomber à plat sur le soupirail.
C'étaient trois à quatre cents livres qui allaient peser tout à l'heure sur les pieds du prisonnier 1...
Cela fait, La Guyane rentra, riant du même rire... ouvrant tout large sa bouche, les yeux bridés et sanglants... -
Quand il fut dans le caveau, il dit :
-1 C'est fait I
Et comme s'ils n'avaient pas vu Valentin, ils se couchèrent, éteignirent la chandelle, et dormirent...
Valentin ne fit pas un mouvement, de peur de les réveiller ; il patienta, bien que la position, dans ce boyau, devînt gênante...
Quant il les entendit ronfler bruyamment, il commença à rétrograder, rampant comme une couleuvre, mais ne se pressant pas, heureux du résultat de sa ruse et de son audace.
Une seule chose l'inquiétait.
De qui avait voulu parler La Guyane lorsqu'il avait annoncé l'enlèvement de la jeune fille ?
Etait-ce de Gabrielle, comme tout le faisait prévoir ?
Alors, pourquoi l'avait-il appelée : « La petite aux millions ? »
12Û LA MAK*^r[SE GABlUEf.LE
L'endroit était mal choisi pour que Valcntin pût se livrer à des réflexions profondes. Le plus sage était de se retirer sans donner l'éveil. Plus tard, il reviendrait en force, pour saisir La Guyane dans sa bauge.
Il venait, en rampant de franchir le tournant du soupirail, lorsque ses pieds, au lieu de rencontrer le vide, comme il s'y attendait, se heurtèrent à un corps solide qui rendit un bruit sourd.
— Tiens, murmura-t-il, je me suis trompé de côté, le couloir a deux soupiraux, sans doute...
Tout d'abord, la pensée ne lui venait pas qu'il pouvait être là enseveli vivant..
Il revint lentement à la grille du caveau... puis rétrograda derechef...; mais il eut beau tâter..., il n'y avait qu'un couloir sans embranchement... il revint forcément là d'oij il était parti..., et ses pieds rencontrèrent le même obstacle.
Alors, il sentit que ses cheveux se hérissaient et une sueur froide inonda son front.
— Je suis perdu ! pensa-t-il, on a rebouché l'entrée...
La première terreur passée, la présence d'esprit lui revint.
S'appuyant des bras et des épaules contre les parois du couloir il tendit les jambes avec vigueur... essayant de déplacer l'invisible poids qu'il sentait...
Mais il s'épuisa en vains efforts.
S'il n'avait rencontré que dp la terre et des planches comme lorsqu'il avait élargi l'ouverture, il en fût venu à bout aisément, mais il était sans forces contre l'énorme poids traîné là par La Guyane.
Cependanî, il ne se découragea pas... ses frêles
LA MARQUISE GABRIELLE 12 i
pieds heurtaient et poussaient avec une vigueur désespérée les planches si lourdes qu'on eût dit que le ciel pesait dessus de l'autre côté...
Le long du visage de Valenlin, la sueur ruisselait... et ce n'était plus la sueur de l'angoisse., la fatigue l'accablait... dans ce réduit étroit où les murailles l'oppressaient de tous les côtés comme une gigantesque cuirasse de pierre, et qui semblait se resserrer tout le long de son corps comme pour en prendre la mesure... dans ce boyau qui l'écrasait, lui meurtrissait les épaules, il se sentait étouffer.
Une lourdeur s'abattait sur son front, comme si la voûte s'était effondrée sur lui, et sa respiration devenait difficile.
Ah I si au lieu d'essayer avec ses pieds, il avait pu se servir de ses mains, il eût pu gratter, gratter, se déchirer les ongles, se meurtrir les doigts et il eût réussi peut-être à faire une ouverture qu'il eût élargi peu ii peu... Il eût vu le ciel, il eût appelé, ii eût crié...
Il avait cru remarquer qu'à l'orifice le couloir s'élargissait légèrement... Il y revint et là essaya de se retourner sur lui-même.
Mais il comprit bien vite que c'était une tentative impossible... alors il demeura immobile, s'étendant de toute la longueur de f on corps, pour respirer plus à Taise, et il rêva, — en atten dant qu'au petit jour La Guyane et Bigarreau fussent partis, pour essayer de fuir...
Il ne devinait pas encore que c'étaient les deux bandits qui l'avaient pris dans cette souricière...
Les heures se passaient...
Le jour et la nuit n'existaient plus pour Valenlin... Le jour n'arrivait pas jusqu'à lui... et la
122 LA MAliQUISE GABRIELLE
nuit profonde, impénétrable, éternelle, l'ensevelissait.
Il jugea pourtant que le jour se levait quand il entendit remuer dans le caveau...
La Guyane était parti...
Valentin, revenu à la grille, apercevait la femme de temps à autre ; elle fredonnait, d'une voix éraillée, une chanson d'amour...
Elle s'assit à la table et mangea, buvant sec...
Alors Valentin s'aperçut qu'il avait faim... il sentit quelques tiraillements... il avait soif aussi, très soif... sa gorge était desséchée... un verre d'eau lui eût fait tant de bien !...
Bigarreau mangeait et buvait sans se préoccuper du jeune homme comme si elle avait ignoré qu'il était là,
Valentin entendait le bruit de ses mâchoires et le choc de la bouteille contre le bord du verre...
Il souffrait...
Bientôt Bigarreau rangea la table et s'en alla...
La lourde et basse porte du caveau fut fermée à clé...
Avant de partir, Bigarreau avait jeté un coup d'œii sur le petit miroir qui reflétait Valentin dans le soupirail.
Ses yeux noirs étaient devenus sinistres :
— Il est toujours là, se dit-elle, bon, il est bien 1
Quand Valentin se vit seul, il ne perdit pas de temps, et, entourant de ses mains nerveuses les barreaux de fer, il les secoua avec une force que la rage décuplait, cherchant à les desceller, à les briser, à les enlever...
Les barreaux étaient solides et résistaient.
Il ne parvenait pas à les ébranler...
LA MAll(^iLL-i: L.AiiiUELLE l-o
Il réussit à glisser la main jusqu'à sa poche et prit son couteau... dans ce mouvement, sa blouse se déchira vers l'épaule, mit à nu sa chair qu'érallèrent les pierres rugueuses et qui saigna... avec une douleur cuisante,..
Il ouvrit son couteau et essaya de creuser autour des barreaux pour les desceller... La pierre était dure... le couteau était mauvais et se brisa près du manche au premier effort... la lame tomba dans le caveau (...
Il se sentit perdu 1...
Il revint jusqu'en haut et des talons frappa .contre les planches au risque d'attirer l'attention de La Guyane...
Il y eut un bruit étouffé qui ne devait point même parvenir au dehors et ce fut tout...
Valentin avait le sang à la tête, aux yeux. La position inclinée qu'il occupait commençait à le faire souffrir d'une façon intolérable... ses tempes battaient avec violence...
Quelques heures après, Bigarreau rentra pour manger.
Il était midi, sans doute...
Elle mangea debout, devant l'orifice du soupirail, mais sans un regard vers Valentin...
Après quoi elle repartit; un long temps s'écoula encore... Valentin était demi-mort de fatigue, de soif... Mais il n'avait ni un soupir ni une plainte...
Bigarreau reparul et dîna...
Et soudain, quand elle eut fini, montant sur une chaise, elle colia contre le grillage sa figure menaçante :
— Eh bien, mon petit, as-tu faim ? as-tu
^-'^ r^A MARQUISE GABRIELLE
soif ?... es-tu fatigué ? Ne te gène pas !... dis-le.. ça te soulagera...
Valentin n'avait garde de répondre.
îl était évanoui.
VÎÏI
En quittant Gabrielle, le marquis d'Argental, après la scène que nous avons racontée, lui avait dit :
— Souviens-toi et réfléchis I demain je reviendrai !
Quand il fut parti, Gabrielle était restée demimorte de peur, affaissée sous la violence de son émotion, mais cette faiblesse dura peu ; le sentiment du danger qu'elle courait lui rendit toute sa vigueur... son acuité d'esprit... son énergie surtout...
— Je fu-irai, murmura-t-elle, cette nuit m.ême, il le faut !
Et son imagination se mit à travailler avec ardeur.
Il y avait un dîner froid servi sur une table devant elle ; comm.e elle n'avait rien pris depuis le soir de son enlèvement, elle mangea quelques bouchées et but un dem^'i-verre de vin... elle se sentait si fiévreuse et si malade qu'elle tremblait de n'avoir pas la force d'exécuter son projet.
Elle avait remarqué qu'on l'espionnait, et que chacune des deux portes de sa chambre était gardée pendant le jour, et fermée à clef, à double tour.
Quand la nuit fut assez avancée, — c'était
la veille du jour où Valentin pénétrait dans le soupirail des caves du Canon de Marseille, elle se glissa jusqu'à l'une des portes, colla son oreille contre la serrure, et, après un moment d'attention, crut entendre derrière, la respiration régulière d'un des gardiens.
La Guyane et Louffard, pendant la nuit, veillaient ou dormaient à tour de rôle.
Ce soir-là, Louffard se trouvait de garde.
Elle se dirigea vers l'autre porte ; là, rieiï... tout paraissait libre... c'était de ce côté-îà qu'il fallait d'abord tenter l'aventure.
Mais la porte était soigneusement fermée ; elle eut beau employer à l'ouvrir tout ce qu'elle trouva sur la table : couteaux, fourchettes, elle ne réussit ni à l'ébranler, ni à forcer la serrure.
Restait la fenêtre comme ressource suprême...
Elle l'ouvrit, en faisant jouer l'espagnolette doucement...
A cet instant, elle crut entendre du bruit derrière elle et se retourna... écoutant... le sang glacé... ne vivant plus 1
Mais non, elle s'était trompée... Louffard dormait, peut-être 1
Elle ouvrit ensuite la persienne et monta sur le balcon... il faisait une nuit superbe... le ciel, d'un bleu sombre, était piqué d'innombrables diamants... Une tiède brise soufflait et faisait monter jusqu'à la jeune fille les parfums des fleurs printanières qui embaumaient les jardins voisins...
— Comme cela sent bon, les liîas ! murmurat-elle.
Elle respirait avec délices, et son sang en était rafraîchi.
Le balcon où elle se trouvait était large, — formant presque terrasse, — mais peu long. Il courait devant les fenêtres du logement où on l'avait rejnfermée ; ce fut une première déception.
Gabrielle avait espéré que ce balcon, qu'elle apercevait à travers les persiennes, s'étendait sur toute la maison, desservant d'autres chambres, d'autres appartements.
Elle avait compté, en brisant un carreau, s'enfuir par ces chambres.
Il fallait y renoncer.
Elle ne pouvait non plus essayer de gagner le loit ; il y avait au-dessus d'elle le cinquième étage et les mansardes ; impossible de les escalader 1
La jeune fille se pencha sur le balcon ; au-dessous s'étendait l'abîme des quatre étages, puis la rue déserte.
Devant elle, rien, si ce n'était des jardins pleins d'arbres, au fond desquels étaient perdus de luxueux hôtels.;.
A cette heure-là, tout le monde dormait ; pas un bruit, tout autour, ni un cri, ni le passage d'une voiture... On se serait cru en pleine campagne, loin de la grande ville, tant le silence était profond.
Elle pensa qu'elle pouvait crier et que ses cris de désespoir, ses appels au secours arriveraient peut-être jusqu'au fond d'un de ces palais endormis et réveilleraient un protecteur.
Mais crier I N'était-ce pas se perdre ? Louffard, le premier, entendrait et saurait la dérober aux recherches...
Elle tournait et retournait sur le balcon, par petits pss brusques, les mains jointes et si serrées
l'^S L\ M.\IIQUISE GABRIELLE
Tune dans l'autre que les jointures des doigts craquaient.
— Ou je me sauverai, ou je me précipiterai sur îe trottoir, j'aime mieux mourir que de retomber aux mains de cet homme 1
Nous avons dit que la maison était seule dans la rue ; comme la plupart des constructions qui s'élèvent isolément et contre lesquelles d'autres, plus tard, doivent prendre place, elle présentait cette particularité que l'architecte avait laissé, du ciu({uième jusqu'au deuxième étage, parallèlement à la façade, des pierres d'amorce, débordant chacune de vingt centimètres à peu près, et espacées l'une de l'autre de soixante à quatre-vingts centimètres.
Cela formait .ainsi une douzaine d'échelons dangereux, dont le dernier rejoignait le toit d'une remise servant à l'hôtel Mourad.
Penchée sur le balcon, tout le buste en dehors, au risque d'être emportée dans le vide, Gabrielle venait d'apercevoir cette disposition des lieux.
— C'est par là, dit-elle, que je m'enfuirai I...
Devant elle, de ce côté, était un jardin immense, dont les arbres superbes atteignaient presque le balcon ; la lumière pâle de la lune se jouait doucement à travers les ramures sèches où courait la sève du printemps, mais dont les bourgeons éclataient à peine ; la brise faisait cliqueter les branches grêles des marronniers et quelques ois aux voletaient en se plaignant par petits cris d'être dérangés dans leur sommeil.
En bas, de larges pelouses paraissaient moins vertes et comme assombries par les pièces d'eau que la lune faisait scintiller ainsi que du plomb
en fusion ; il y avait des coins obscurs oii la lumière ne pénétrait pas... c'étaient de- ces réduits mystérieux qu'aiment les peintres lorsqu'ils retracent quelques scènes mythologiques et où ils abritent la paix la poésie, l'amour.
Un instant, — elle fut emportée sans doute par son imagination fiévreuse et par le charme du spectacle qu'elle avait sous les yeux, — il parut à Gabrielle que ces pelouses, ces fleurs s'animaient... que deux femmes, penchées l'une sur l'autre, glissaient lentement par les allées sablées, tantôt visibles et tantôt invisibles, selon que les allées tournaient ou que les arbres les dérobaient.
Elles étaient enveloppées de voiles blancs, pareils à des fantômes, et leur visage était à demicaché.
Elles marchaient si lentement, avec une grâce si nonchalante et si souple à la fois, elles étaient de si près enlacées qu'on eût dit qu'elles ne faisaient qu'une seule et même femme, ou plutôt une seule et même et surnaturelle apparition... fées de la nuit, du printemps, du bonheur !
Et sans doute, pour rythmer ce qu'il y avait, dans cette scène de mystérieusement doux, du lointain oii était la masse sombre du palais caché par les arbres, Gabrielle croyait entendre des harmonies mélancoliques, même un peu tristes, accompagnées par des instruments bizarres.
Puis, tout disparut tout à coup ; elle n'entendit plus rien ; il ne resta plus, sous elle, que le paysage d'enchantement et de rêves dont elle entrevoyait un coin.
En ce moment, la brise un peu plus forte, repoussa et fit claquer contre le mur une des persiennes qu'elle avait ouvertes... Gabrielle tressail-
130 L.\ MABQUISE GABRIÈLLE
lit,., si ce bruit avait réveillé Louffard, elle était perdue !!
Elle fit un signe de croix et dit :
— Mon Dieu, si je dois mourir, protégez mon père.
Et elle enjamba le balcon et, se jetant en avant, s'accrocha des deux mains à la première pierre, au premier échelon de cette échelle dangereuse au bas de laquelle elle espérait trouver le salut !...
Un instant, elle resta suspendue dans l'espace, ses pieds cherchant à s'appuyer.
Elle ferma les yeux... et les dents serrées, ne respirant plus, elle commença sa périlleuse descente...
Dix fois ses pieds glissèrent ; dix fois elle sentit se dérober sous elle ses jambes qu'un tremblement agitait... dix fois, elle se retint.
Il y avait à peine quelques secondes qu'elle était suspendue, que déjà il lui semblait que des heures s'étaient écoulées...
A la hauteur du troisième étage, elle se vit perdue ; une sueur inondait le creux de ses mains raidies, qui n'avaient plus la force de se crisper sur les gradins...
La respiration sortit de sa gorge en sifflant... elle avait beau fermer les paupières pour ne plu? rien voir... devant ses yeux dansaient les innombrables étoiles du ciel... en même temps un froid mortel l'engourdissait...
— C'est fini, dit-elle, je ne pourrai jamais !... Elle entourait de ses bras une pierre d'amorce
et, la pointe des pieds sur celle du dessous, elle collait son corps contre la muraille. Dans un dernier effort désespéré, au risque de glisser dans
l'espace, elle descendit brusquement deux ou trois échelons.
Mais là, le vertige qui la menaçait depuis le haut, l'envahit ; il lui semblait qu'on la saisissait et qu'on la jetait dans un tourbillon où elle tournait, tournait sans cesse.
Ses pauvres mains meurtries lâchèrent un gradin ; ses jambes, mollement, fléchirent, comme fauchées, et elle tomba en arrière... sans même pousser un cri.
En tombant, elle s'était crue lancée dans le vide, et elle était près de s'évanouir.
Une brusque secousse, de la tête aux pieds, la tira d'engourdissement...
Elle était arrivée, sans le savoir, à l'un des derniers échelons de pierre et s'était laissé choir de la hauteur d'un mètre, à peu près...
Elle se souleva, étonnée de ne pas être brisée, croyant qu'elle rêvait, regardant de tous les côtés...
Elle ne rêvait pas...
Ces gradins qu'elle venait de descendre, ils étaient là devant elle... remontant jusqu'à ce balcon où elle se trouvait tout à l'heure...
Elle avait les mains et les pieds déchirés...
Une sorte de convulsion, de tremblement nerveux, l'agitait, suite de son atroce épouvante...
Elle se leva tout à fait, chancelante et près de tomber à chaque pas.
Alors elle se reconnut.
Elle avait atteint le toit de la remise de l'hôtel Mourad. Le jardin était là, les branches des arbres venaient au-dessus de sa tête...
Elle s'avança jusqu'au bord du toit en terrasse...
132 LA M.VIIQLISE (jABKIELLE
Le jardin qu'elle avait entrevu de là-haut s'étalait devant elle.
La lune toujours, l'éclairait doucement.
Tout à coup, derrière les charmilles, elle crut distinguer ces deux ombres, aperçues tout à l'heure, et qui glissaient le long des allées de sable fin, sans bruit, sans toucher terre...
Elles étaient enlacées encore et si blanches, si étranges, qu'on n'eût pas dit qu'elles appartenaient au monde des vivants...
Et les mêmes harmonies tendres, assourdies, s'échappaient de nouveau du fond des massifs sombres.
On eût dit que pour ajouter à ce que cette scène avait de merveilleux, chaque arbre, chaque buisson s'animant, s'était fait musicien.
Gabrielle, à genoux sur le bord du toit, joignit les mains :
— Au secours, dit-elle, par pitié, secourezmoi !
Les deux ombres avaient entendu.
Elles s'arrêtèrent brusquement, sans "doute pour écouter, se resserrant davantage, comme si elles avaient peur.
— Au secours ! répéta la jeune fille, par pitié, au secours !
Les promeneuses levèrent la tête et l'aperçurent... la lune l'éclairait en plein, entre deux arbres...
Gabrielle leur tendit les bras, ainsi que les enfants font à leur mère, quand on leur apprend à marcher...
Les mystérieuses ombres reculèrent puis, comme si vraiment elles avaient été des fantômes.
elles s'évanouirent dans la nuit, dans les massifs, dans les arbres...
— Au secours 1 disait Gabrielle, qui que vous soyez, ayez pitié de moi !
Le jardin était maintenant plongé dans un silence profond.
La lointaine musique avait cessé.
Il n'y avait plus que le tressaillement des branches se choquant les unes contre les autres.
Alors, Gabrielle se laissa rouler sur le toit, sanglotant.
Cependant les pas de plusieurs hommes qui accouraient se firent entendre, se rapprochèrent.
Les hommes apparurent...
11 y avait Mourad, Azep et d'autres serviteurs.
— C'est là, maître I dit Azep, désignant le toit de la remise oii Gabrielle, demi-morte de désespoir, de fatigue, d'angoisse, étendue de son long, ne bougeait plus...
— Monte et vois ce qui se passe...
Deux serviteiirs placèrent une échelle le long du mur.
Azep grimpa, escalada le toit.
— Maître, c'est une femme, une jeune fille... évanouie.
— Prends-la sur tes épaules, elle a besoin d'aide... nous saurons d'elle, plus tard, qui elle est, d'où elle vient et comment elle se trouve là à pareille heure !...
C'était une somptueuse demeure que l'hôtel Mourad, arrangée avec cette science du luxe un peu efféminé, cette science de la volupté qu'ont seuls les Orientaux.
Mourad, dont la fortune était colossale, l'avait achetée dès son arrivée à Paris et y avait mis tout
134 LA ^L\RQUISE GABRIELLE
de suite une armée d'ouvriers pour la faire arranger selon son goût.
Il n'y a pas de ville au monde où l'on travaille plus vite qu'à Paris ; l'installation rêvée par le jeune homme s'était faite comme par miracle ; en quelques jours tout avait été changé, bouleversé, puis remis en état.
Mais Mourad n'avait pas fait seulement de ce palais le temple du luxe asiatique; il y avait réuni, avec un goût artistique très sûr pour la satisfaction duquel il négligeait les règles étroites de la religion à laquelle il appartenait, tout ce que le confortable moderne a de plus riche et de plus merveilleux.
L'hôtel, un logis seigneurial, avait quelquesuns de ses appartements meublés à l'européenne.
Le vestibule était tendu de vieilles tapisseries sans sujets.
Dans les salons, une profusion d'étoffes brodées et lamées, arrangées avec un goût exquis, des cachemires, des tapis, des meubles incrustés d'or, d'argent, de nacre, des armes brillantes superbement damasquinées.
Plusieurs des appartements étaient décorés dans l'ancien goût oriental capricieux et féerique : arabesques touffues, plafonds façonnés en gâteaux d'abeilles, ou en stalactites, dentelures découpées, caissons de bois de cèdre.
Partout profusion de divans et d'étoffes moelleuses, où les pieds s'enfonçaient, comme en une mousse épaisse, jusqu'à la cheville.
La salle de bains était construite en marbre blanc.
Le péristyle donnant sur les jardins était traversé par deux rangées de colonnes de marbre et
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fermé par une galerie en vitrage qui contenait des arbustes rares, des plantes tropicales, des fleurs de rinde, aux splendides couleurs.
L'escalier par lequel on arrivait à la serre, — et celle-ci formait un vaste jardin à part, dans ce jardin, — était fait de fragments de roches et bordé des deux côtés par des blocs de granit couverts de mousse ; sur ces rocs jaillissaient des cascades d'eau, qui retombaient sans cesse, en écume neigeuse, dans des vasques de marbre.
De chaque anfractuosité, de chaque coin, s'élançaient des arbres des pays chauds, des platanes, des palmiers, puis des saules, des sycomores, et les pièces d'eau formées par les sources jaillissantes étaient peuplées d'oiseaux aquatiques les plus rares.
Et dans cette serre, dans ce jardin des tropiques où il y avait une débauche de parfums enivrants et de couleurs éclatantes, c'étaient des jardinets en terrasse avQc parterres, berceaux, rigoles de marbre oii une eau fraîche courait, en murmurant, sur un lit de cailloux qu'on eût dit lavés avec du lait ; partout des sentiers formés de mosaïques en cailloux de couleurs les plus inattendues, partout des arbustes, des plantes, des fleurs.
Azep avait pris la jeune fille dans ses robustes bras et l'avait descendue, sans qu'elle fît un mouvement.
Sur un signe, il l'emporta jusque dans l'appartement particulier de Mourad, et là il déposa, sur un divan bas, son fardeau précieux ramenant derrière le dos une pile de riches cousin? en écharpes rayées de Tunis.
Puis il se relira, laissant Mourad seul avec Gabrielle.
Les cheveux de l'enfant s'étaient dénoués et les boucles s'enroulaient autour de son cou et sur ses épaules, formant un collier souple dans l'or pâle duquel se jouait la lumière des lampes turques accrochées au plafond... lumière si douce qu'elle ressemblait au demi-jour qui tombe des lames d'une persienne, lorsqu'un matin d'été l'aurore se lève.
Son visage était d'une pâleur de cire... ses yeux clos... ses mains, ses ongles étaient ensanglantés... ses bottines déchirées laissaient passer son pied, et ses vêtements étaient souillés de plâtre et de poussière...
— D'où vient cette enfant, et que lui est-il arrivé ? se demandait Mourad.
Il avait trempé une serviette dans une aiguière d'or ciselé et lui rafraîchissait les tempes, le visage, les mains... et tout en essayant ainsi de lui faire reprendre connaissance, il ne pouvait s'empêcher de l'admirer...
Et il eut, à demi-voix, la même exclamation que Norbert un jour avait laissé échapper, la première fois qu'il avait vu la jeune fille :
— Qu'elle est belle ! ! !
Gabriclle se réveillait et était prise de frissons ; il étendit sur elle un cachemire et se recula discrètement.
Il avait le respect de la femme et craignait de l'effrayer.
Gabriclle se souleva et tout d'abord ne vit rien, dans cette demi-obscurité...
Elle mit son front dans ses mains, ses coudes sur ses genoux et rêva, essayant de se retrouver dans le fouillis de ses pensées, dans le désordre de sa pauvre tête...
LA MARQUISE (iABRIELLE 137
Mourad s'avança et dit doucement :
— Mademoiselle, ne vous effrayez pas...
Elle tressaillit et le regarda...
— Où suis-je donc ? qui êtes-vous ?... que m'est-il arrivé ?... Je ne sais plus... aidez-moi !... je suis folle...
Il eut pitié d'elle et lui raconta ce qu'il savait. Au fur et à mesure qu'il parlait, elle se souvenait...
Et quand il eut fini :
— Est-ce que je serais sauvée ? murmurat-elle... Est-ce que vraiment je n'aurais plus rien à craindre de cet homme ? Est-ce que je vais retrouver mon père et Valentin... mon pauvre Valentin que j'aime et qui doit pleurer sur moi ? est-ce que ces trois jours seraient passés sur ma vie, pareils à un de ces cauchemars horribles et lourds que le réveil dissipe ?
Et pendant qu'elle rêvait ainsi, Mourad, les yeux étonnés, la figure comme alanguie, par une pensée douce, la regardait toujours et l'admirait...
La situation de Valentin était désespérée; quand il sortit de son évanouissement, il fut longtemps à se remettre, tant sa tête était faible ; il entendait un bourdonnement sonore dans ses oreilles ; c'était le sang qui descendait à la tête ; ses tempes battaient avec violence et ses paupières étaient si lourdes qu'il avait peine à tenir les yeux ouverts.
La nuit s'écoula sans apporter aucun changement.
Depuis trente-six heures, Valentin n'avait pas mangé, n'avait pas bu ; depuis tf^ente-six heures, il était allongé dans cet étroit boyau, cercueil où il allait être enseveli vivant...
Bigarreau apportait des raffinements de cruauté à le torturer...
Devinant chez le prisonnier les tourments de la faim et de la soif, elle s'approchait de la grille du soupirail, chaque fois que dans son taudis, elle rentrait pour manger ou boire.
Le pain qu'elle portait à sa bouche passait à deux doigts de la figure de Valentin ; les verres de vin qu'elle buvait d'un trait, elle les cognait à la grille, sous prétexte de trinquer et disait :
— A la tienne, mon petit homme !...
Valentin sentait ses forces s'en aller et peu à
peu la folie gagner son cerveau ; un engourdissement pendant la nuit qui suivit ce second jour, s'empara de tout son être et ii perdit la notion de ce qui se passait.
Cette nuit, La Guyane revint.
— La petite a filé hier... dit-il bouleversé. C'est la faute à Louffard qui s'était endormi. Le patron et le marquis ont failli le tuer... la petite a ouvert la fenêtre; comment est-elle descendue i}... On ne sait pas... elle a dû se briser les côtes sur le pavé... et pourtant, le trottoir n'était marqué d'aucune tache de sang !... Le patron a promis à Louffard de lui brûler la cervelle si avant huit jours la petite n'était pas retrouvée... et le patron est un homme de parole... il le fera comme il l'a dit !...
— La Guyane, j'ai une idée...
— Ça ne m'étonne pas... qu'est-ce qu'elle est, ton idée ?
— La petite' devait bien avoir quelques amis qui se sont lancés à sa recherche... une jeune fille de l'âge de la vôtre ne disparaît pas sans qu'on s'en préoccupe...
— Eh bien ? si c'est là ce que tu as trouvé ?...
— Attends donc 1 es-tu sûr que ce garçon qui t'a suivi il y a trois jours jusqu'au Canon de Marseille et qui s'est faufilé dans le soupirail pour t'espionner, ne soit pas un de ceux qui la cherchent ?... alors, en l'interrogeant, en le forçant à parler, peut-être apprendrait-on quelque chose ?
— Elle n'est pas bête, ton idée... Nous allons voir... II est toujours dans le boyau, le petit ?
— Oui, et il doit trouver le temps long.
La Guyane entra dans Is caveau, suivi de sa maHresse.
Le misérable colla sa face contre les barreaux et riant :
— Eh le mioche ! v'ià ce que c'est que d'être trop curieux ! on se fait pincer comme ça par le père La Guyane... allons ! avance un peu, qu'on voie ta frimousse...
Mais Valentin n'entendait pas... les paroles du bandit arrivèrent jusqu'à son oreille, sans qu'il en comprît le sens... il gisait sans mouvement, la face écrasée contre terre, les bras étendus en avant, vers les barreaux...
La Guyane lui saisit une main et la secoua de toutes ses forces, appelant avec colère :
— Eh ! le môme !... allons, remue-toi... 11 y a moyen de s'entendre... et si tu veux être gentil, le papa La Guyane te tirera de ton trou de taupe...
Valentin ne comprenait plus... Il ne répondit pas.
Seulement, la main de l'homme, serrant la sienne comme dans un étau, le rappela une seconde fois à la vie, c'est-à-dire à la souffrance et il laissa échapper des gémissements.
— Je crois qu'il va passer î... fit La Guyane brutalement.
— Ces mioches d'aujourd'hui, dit Bigarreau avec philosophie, ça n'a pas l'âme chevillée au corps.
— Passe-moi du pain et du vin... je vais tâcher de lui en faire goûter... dépêche-toi I
Bigarreau obéit.
La Guyane, soulevant la tête, essaya de lui introduire entre les dents le col d'une bouteille, mais les dents, convulsivement serrées, résistèrent. . .
— Trr^*p Tn rd ^ mUrmurn Ic^ bnndif trrfp tard I
LA MABQUISE GABRIELLE 141
Il ne passera pas la journée !... Tant mieux !... c'en est un qui n'ira pas dire au chasseur où est baugé le sanglier !...
Il est deux personages de notre récit que nous avons laissé jusqu'aujourd'hui au second plan, et qui, cependant, y doivent jouer un certain rôle.
Nous voulons parler de M. Trutat, dit « Auguste )) et du prestidigitateur Trompe-l'Œil.
Trutat, un excellent homme, père de huit enfants, était employé au cirque Franconi, lorsqu'il advînt qu'un soir qu'il ratissait et nettoyait la piste, dans l'intervalle des exercices, le public, — très en train ce soir-là, — frappé et amusé de sa mine ahurie et de sa façon gauche de tenir un râteau, se mit à l'acclamer et lui lit un succès.
Chaque fois qu'il reparut, ce furent des huées joyeuses, qui eurent pour résultat, non seulement d'effarer Trutat, .mais de le mettre en colère, ce qui le rendit encore plus comique. Plus il s'exaspérait et plus la salle se tordait ; les clowns, profitant de la bonne humeur du public, jouèrent au pauvre garçon toutes les farces de leur répertoire, accompagnées de gifles et de sauts périlleux. Jamais on n'avait tant ri !... Le directeur, en homme intelligent vit là une attraction nouvelle et inattendue pour ses soirées...
Le lendemain, le même public était revenu, prêt à s'amuser des mêmes folies, et Trutat, ayant tardé à paraître, se mit à protester le demandant à grands cris... sous le premier nom qui vint à la bouche d'un plaisant... Auguste 1!!... Bon gré mal gré, le pauvre diable fut jeté sur la piste... les lazzis redoublèrent... Décontenancé, Trutat
exagérait comme à plaisir sa timidité et sa gaucherie. Son succès fut étourdissant.
De ce jour, iernplui des « Auguste » était créé et ce fut Trutat qui le remplit.
Sa femme et ses huit enfants y gagnèrent de n'avoir plus les mains gelées, quand la bise soufflait sous les portes, par les rudes nuits d'hiver... d'avoir des vêtements propres et bien chauds... et la table suffisamment servie deux fois par jour !...
C'était au cirque qu'Auguste, nous lui laisserons ce nom, devenu populaire, avait connu Trompe-l'OEil.
Trompe-lOEil, un méridional bon enfant, — n'avait, à ses tours de passe-passe, obtenu aucun succès devant le public parisien, si capricieux et si fantasque, de telle sorte, que, ses économies absorbées, dans l'attente de son début et remercié par le directeur, il s'était trouvé bientôt dans une misère noire.
Et lui aussi avait une famille, laissée là*bas sur les bords de la Garonne, lui aussi avait des entants...
Auguste l'avait perdu de vue, après cet insuccès, Trcmpe-l'Œil ayant disparu sans laisser de trace.
Or, une nuit, le clown, qui habitait rue Marcadet, dans le XVllP arrondissement, fut tenu en éveil par un bruit strident, continu, qui ne cessa qu'au petit jour et sur la nature duquel il lui fut impossible d'être renseigné ; le lendemain, le surlendemain, les jours suivants, mêmes nuits d'insomnie...
A la fin, il trouva... Près de là était une maison en construction, et la nuit, Trompe-l'Œil, loué
comme manœuvre, sciait des pierres... pourquoi la nuit ? Renvoyé par le patron à cause de sa maladresse, ses camarades, pris de pitié, lui avaient conseillé de venir scier, la journée faite, promettant de compter sur leurs heures de travail son ouvrage nocturne et de le payer de cette façon... Et Trompe-l'Œil gagnait ainsi quelques sous.
Les gardiens de la paix, avertis par le bruit de la scie, l'eurent bientôt découvert ; mais ils avaient eu pitié... ils le laissaient faire...
Auguste, lui aussi, eut compassion... et tous les soirs, lorsqu'il sortit du cirque, il s'en alla trouver Trompe-l'Œil, suant et peinant devant les pierres de taille, et se mit à travailler avec lui...
Cela dura quinze jours, puis il n'y eut plus de pierres à scier, l'ouvrage manqua et TromperOEil disparut encore...
Et un soir, en descendant le faubourg du Temple, Auguste avait été bousculé par un passant qui marchait, plié en deux, sous un fardeau énorme... C'était Trompe-l'OEil...
— Pardon, mille pardons !... dit l'homme. Tiens, c'est Auguste !
— Qu'est-ce que tu portes là ?
— Je suis placier en briques...
— En briques !!!
— Soulève 1 je les ai toute la journée sur le dos... ça pèse plus de cent livres... et il y en a de creuses ! Juge un peu mon pauvre !!
Auguste l'avait amené chez lui. nourri, consolé, ragaillardi, et ce fut sur ses conseils que Trompel'Œil, revenant à son état, s'était mis à donner des séances de prestidigitation dans les cafés de la bnnlîPîie parisienne, dans les guinguettes, le di-
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manche, et chez tous les marchands de. vins de l'ancienne banlieue.
C'est de cette façon qu'il avait connu, ainsi qu'il s'en vantait un jour, quand il avait pris avec Valentin et le clown la résolution de trouver La Guyane, — tous les bouges les plus mystérieux, tous les repaires les plus sinistres du Paris qui tue et qui vole.
Auguste avait demandé au cirque un congé de quelques jours, et lui et Trompe-l'Œil étaient partis en campagne, à la recherche de La Guyane, — c'est-à-dire de Gabrielle.
L'absence de Valentin, qu'ils n'avaient pas vu depuis trois jours, et qu'ils avaient en vain demandé rue d'Allemagne, commençait à les inquiéter beaucoup.
Connaissant la témérité de leur ami, ils tremblaient qu'il ne lui arrivât malheur.
Ils l'aimaient comme un fils ; le père Bertara ayant habité longtemps la rue Marcadet, Auguste s'était attaché à cet enfant du hasard, aussi bien qu'à Gabrielle et ne faisait pas de différence entre eux et ses propres enfants.
Quant à Trompe-l'Œil, il s'était mis à adorer le clown et il épousait, avec son ardeur méridionale, ses haines et ses affections.
Voilà comment nous retrouvons les deux amis errant, par les sombres ruelles de Montmartre, un soir pluvieux d'avril.
Déjà, depuis plusieurs jours, ils parcouraient ce coin de Paris, s'arrêtant de préférence dans les établissements interlopes voisins des fortifications, cherchant partout, mais en pure perte, le bandit qui portait sur sa main l'effroyable signe particulier infligé par Je coffre-fort de Mouradj
cspéruiU aussi qu'à défaut de La Guyane, ils trouveraient Bigarreau !!
Auguste avait dans un sac de voyage les différents objets nécessaires h Trompe-l'OEil pour exécuter ses tours.
Quand ils voyaient du monde dans un débit de vins, ou au café, ils entraient, demandaient au patron la permission de s'installer et immédiatement commençaient. ^
Tristes et sinistres repaires que ceux-là... fréquentés par tout ce que la grande ville a de criminel et d'infâme... assassins et voleurs, l'ayant été ou sur le point de l'être, ivrognes... rôdeurs sans travail, ou incapables de travailler, ouvriers en rupture d'atelier, dépensant en quelques soirées l'argent de la quinzaine, pendant que la femme pleure au logis et que les enfants crient la faim... la faim hideuse... tous portaient sur leur visage l'empreinte des mauvaises passions, de la cruauté, du vice abject.
Toutes ces physionomies, Trompe-l'Œil les passait en revue, tout en apprêtant, sur une petite table qu'on apportait devant lui sur sa demande, ses gobelets, ses cartes, ses muscades.
Ses yeux vifs et malicieux scrutaient les recoins les plus obscurs, les réduits les plus mystérieux...
Où était-il le colosse aux mains gantées, signalé par Siméon et Ghilpéric ?
Et en cherchant, furetant, Trompe-TŒil entamait son boniment ordinaire d'une voix aigrelette et pointue en gesticulant, de la main gauche ou de la main droite, avec un petit bâton d'ébène garni de deux bouts en ivoire, de forme ovoïde, la baguette du prestidigitateur.
146 LA MARQUISE r.ARRTET.LE
Les tours se succédaient pendant qu'il parlait avec volubilité ; les mouchoirs s'évaporaient, se desséchaient, brûlaient dans sa main, pour revenir ensuite à leur état ordinaire ; sous le coup de sa baguette magique, les secrètes pensées d'un spectateur se retrouvaient écrites dans une enveloppe cachetée ; il faisait voyager une pièce de cinq francs dans le gousset des assistants, auxquels ce tour, en particulier, sembla plaire infiniment ; ensuite ce fut une pluie d'or tombant d'une casquette ; puis, une infinité d'objets extraordinaires qu'il retira du fond d'un chapeau ; puis vinrent les cartes, le saut de coupe, le faux mélange, la carte forcée, le filage, l'enlevage, la carte à l'oeil, les cartes magnétisées, les métamorphoses, la carte pensée et la double pensée prévues, le tour des quatre as, enfin le répertoire varié de son bizarre métier.
Après quoi, sur un signe de Trompe-l'Œil, Auguste faisait la quête, ramassait les ustensiles, et ils s'en allaient recommencer dans un autre bouge.
C'est ainsi que, de repaire en repaire, ils étaient arrivés près de la porte d'Aubervilliers....
Ils s'assirent sur le talus des fortifications, attristés et découragés par leurs recherches infructueuses...
Ils étaient là, silencieux, depuis quelques minutes ; le soir venait ; une pluie fine se mettait à tomber lentement, mais d'une façon continue et un brouillard s'abaissait sur Paris...
Des passants allaient et venaient devant eux sortant de Paris ou rentrant de la banlieue... des employés de l'octroi se promenaient de long en large, d'un air ennuyé.,,
Et, machinaiement, ils se mirent à regarder une femme qu'il leur semblait avoir vue quelques ii^inules auparavant, et qui passait là, de quart d'ijeure en quart d'heure, avec des allures étranges, vivement, comme si elle était poursuivie...
Et elle était filée, sans aucun doute, car chaque fois qu'elle apparaissait, arrivaient aussitôt deux hommes, la suivant de près...
L'un était un chiffonnier portant la hotte sur le dos, son crochet d'une main, sa lanterne traînant à terre.
Il avait une barbe broussailleuse qui lui cachait la figure.
L*autre était aussi barbu... de même taille à peu près que le premier ; il avait à son bras un immense panier dans lequel étaient, pêle-mêle, des plâtres de la Vénus de Milo, de Bonaparte, de la République, de la femme piquée par un serpent de Glésinger, du Daphnis de Pezieux, de Bayard, des figurines italiennes et des statuettes religieuses.
Le manège de ces trois personnages intéressait Trompe-l'OEil et Auguste ; ils avaient essayé d'apercevoir le visage de la femme, mais elle avait la tête hermétiquement prise dans un fichu de laine noire qui ne laissait voir que ses yeux...
Evidemment, cette femme avait tenté de dépister le chiffonnier et le marchand de plâtre en s'engageant dans les ruelles, puis en se jetant brusquement dans les terrains vagues.
Elle n'y avait pas réussi, puisqu'elle revenait sans cesse à la porte d'Aubervilliers, toujours suivie à la même distance ; aussitôt qu'elle paraissait se croire on sûreté, 'surgissaient soudain, derrière
elle, la lanterne du chiffonnier et le panier à statuettes.
Tout à coup Trompe-rOEil et Auguste assistèrent à une scène curieuse, qui eut la durée d'un éclair.
La femme s'était arrêtée, en croisant les bras... attendant.
Les deux hommes passèrent devant elle, le chiffonnier piquant dans les tas d'ordures, l'autre fredonnant une chanson italienne où il était question de Victor-Emmanuel et de macaroni, de l'Italie et de la France...
La femme les arrêta tous les deux par la blouse.
— Dites donc, vous autres, voilà deux heures que vous me filez. Vous perdez votre temps, vous savez ?... je n'ai rien à faire avec la police... une fois n'est pas coutume !
— Eh ! ma vieille, tu te trompes, dit le chiffonnier, je ne suis pas de la rousse... moi... est-ce que j'en ai Tair ?...
Quant à l'homme aux plâtres, il bredouilla quelques mots italiens en riant, et voulant étaler sa marchandise.
Mais la femme haussa les épaules.
— Ma parole, dit-elle, vous êtes deux fiers imbéciles !
Et soudain, d'un mouvement brusque, avant qu'ils eussent le temps de s'y opposer, elle arracha violemment leur fausse barbe.
— Sacrebîeu ! dit le chiffonnier en levant le poing.
— Nom d'un tonnerre ! fit l'Italien en excellent français.
C'étaient Siméon et Ghilpéric, piteux et déconfits...
Et ils n'étaient pas encore revenus de leur colère et de leur surprise, que la femme était partie à toutes jambes, fuyant le long des remparts...
Mais en même temps, deux hommes surgissaient devant les agents : Auguste et TromperOEil, et précipitamment disaient :
— Vous avez été joués, la partie est perdue pour vou§, mais nous pouvons, nous, la contiiMier...
Siméon et Chilpéric tressaillirent. Gomme la nuit tombait, ils ne les reconnaissaient pas. Auguste et Trompe-l'Œil se nommèrent,.. Siméon et Chilpéric eurent un cri de joie.
— Vous avez liaison, la partie n'est pas perdue... la femme se délie de nous, mais elle ne vous a pas vus... suivez-la, ne la quittez pas tant que vous ne serez pas sûrs de son taudis...
— Cette femme, qui est-elle donc ?
— Ne l'avez-vous pas deviné ? si elle se cache aussi soigneusement le visage, c'est qu'elle y porte un signe de reconnaissance infaillible...
- — Bigarreau P la maîtresse de La Guyane ?
— Juste... mais hâtez-vous... elle est rusée comme une bête sauvage... peut-être est-il trop tard !...
Trompc-l'OEil et Auguste étaient déjà loin.
Ils avaient vu Bigarreau disparaître en longeant les remparts ; c*e fut de ce côté qu'ils se dirigèrent en courant.
— Sapristi ! murmura Auguste, dans vingt minutes, il fera noir comme dans un four... on n'y verra plus à cinq pas...
— Soit, mais présentement on y voit encore assez pour être sûr qu'elle n'est pas devant nous 1
— C'est vrai, et fl n'y a rien' pour la cacher.
— Alors, elle doit s'être lancée à gauche... pour gagner les terrains vagues.
Tout en parlant, ils n'avaient pas cessé de courir...
— Hein 1 comme ça dégourdit les jambes ? fit Trompe-l'Œil.
Auguste ne répondit pas... Il venait de s'arrêter, puis saisissant Trompe-l'Œil par le cou, il l'avait jeté par terre, en même temps qu'il tombait lui-même, comme une masse...
Attention, Trompe-l'Œil, elle file devant.
— Je la vois, je la vois, dit le méridional. Bigarreau courait devant eux, en effet, la tête
baissée, le dos plié, se retournant de temps à autre.
Le brouillard s'épaississait de plus en plus... la nuit était venue ; les rares becs de gaz, voilés par la brume, n'avaient qu'une lumière jaune, obscurcie et sans reflet... la pluie fine, froide, pénétrante, continuait de tomber... rendait le terrain glissant.
Trompe-l'Œil et Auguste reprirent leur poursuite... mais on eût dit que le brouillard était le complice de Bigarreau... la mégère avait disparu, s'était évanouie dans l'épaisse brume...
Les deux amis, se séparant, s'élancèrent de chaque côté, au hasard, dans le terrain vague, rapides comme la foudre, courant avec une agilité merveilleuse...
Certes, Bigarreau, si robuste qu'elle fût, n'était pas capable de rivaliser avec eux...
Pourtant, ils eurent beau chercher, ils ne La virent point...
Us se rejoignirent, dans la nuit, se laissèrent tomber, haletants, n'ayant plus de souffle, sur la
LA MSHOnSE TMP.niELM-: 151
terre humide ; puis, quand ils eurent repris haleine :
— 11 est impossible que Bigarreau soit sortie du terrain avant nous... elle n'a pas des jambes de cerf... Donc, de deux choses Tune... ou la terre l'a engloutie, ce qui est peu probable... ou elle est entrée, tout simplement au Canon de Marseille.
— Qu'est-ce que cela ? ht Auguste.
— C'est un des bouges les plus dangereux de Paris... il est là à cinquante pas de nous, et si tu ne le vois pas, c'est qu'il est enseveli dans ce brouillard du diable auquel nous devons d'avoir perdu Bigarreau.
Auguste regarda Trompe-l'Œil d'un air étonné.
— Puisque tu crois que Bigarreau est là dedans, dit-il, entrons-y. Qu'est-ce que nous attendons ici ?
— Patience, Auguste. D'abord, je trouve que nous sommes très bien, commodément assis. La terre mouillée, il pleut, le brouillard est froid, mais ce sont des inconvénients passagers, compensés par l'avantage que nous avons de surveiller cette masure. Si Bigarreau y est entrée, elle y restera. Bien ne nous presse. Si elle en sort, nous la pincerons et avec elle La Guyane...
Ils allèrent s'installer dans la maison, dont la construction avait été abandonnée et dont les murs commençaient à peine à s'élever au dessus du sol.
Là, ils furent invisibles.
Ils n'étaient pas à plus de dix pas du Canon de Marseille et cependant, telle était l'épaisseur du brouillard jaune qui s'était abattu sur Paris, qu'ils
restèrent très longtemps sans pouvoir rien distinguer.
Des heures s'écoulèrent ; leurs yeux s'étaient habitués à l'obscurité ; maintenant, ils voyaient...
De temps à autre, des ombres semblaient surgir soudain du brouillard et disparaissaient dans la masure..
Il en entra ainsi dix, quinze, vingt...
Mais Bigarreau ne ressortit pas...
— Allons, fit Auguste en se levant un peu engourdi, puisque c'est un débit de vins, nous avons bien le droit d'y entrer comme les autres... et j'ai une soif !...
Ils firent quelques pas dans la direction du Canon de Marseille, mais tout à coup Auguste s'arrêta, se pencha.
— Hein P dit-il, tu as entendu ?
— Quoi donc ?
— Une plainte, un gémissement... je ne mv trompe pas 1
Et il écoutait, retenant sa respiration...
— C'est drôle, dit-il, c'est une plainte lugubre, sourde, comme de quelqu'un qu'on étouffe, qu'on étranglerait... A présent, j'ai beau prêter l'oreille... je n'entends plus rien...
— Est-ce qu'on assassine là dedans ?
Le vent leur soufflait des rafales dans les yeux et les aveuglait, mais le brouillard se déchirait ; Ja nuit devenait moins noire.
La plainte ne se renouvela pas... comme ils étaient près du bouge, ils poussèrent la porte qui n'était qu'entr'ouverte et céda. Ils enUèrent mais rostèrent sur le seuil, surpris de se trouver dnns l'ombre-.. Un bruit significatif partait du dessous» M
— On boit dans le sous-sol, dit Trompe-l'Œil, descendons.
Ce fut à force de tâtonner qu'ils rencontrèrent la trappe. Elle était fermée par un crochet. Auguste frappa deux ou trois coups du talon de son soulier. En bas, les bruits cessèrent brusquement.
— Ah I ah ! murmura Trompe-l'OEil on n'aime pas les visites, il paraît...
Des pas lourds montèrent l'escalier de pierre, et brusquement la trappe se souleva et des hommes apparurent.
Une lumière jaune et fumeuse éclaira cette scène bizarre.
— Qu'est-ce que vous voulez ? fit une voix rauque, sur un ton menaçant.
Les hommes avaient fait irruption dans la salle et entouraient les deux amis ; leurs figures étaient hâves et sinistres, leurs vêtements sales et déguenillés ; tout en eux trahissait le -vice misérable.
— Parbleu 1 fît Trompe-l'OEil en riant, nous voulons boire, et en même temps, si on nous le permet, nous donnerons à l'honorable société une petite représentation...
— Tiens ! fit la même voix, c'est l'escamoteur I Descendez, vous allez nous faire quelques tours de passe-passe...
On les poussa dans l'escalier qu'ils dégringolèrent. Au-dessus d'eux, ils entendirent qu'on refermait la trappe soigneusement.
— Hé 1 hé ! dit Trompe-l'OEil à l'oreille d'Auguste... c'est peut-être plus difficile de s'en aller d'ici que d'y entrer.
Auguste fit un geste insouciant. Il avait confiance en sa force. Les tables des caveaux étaient pleines. Un épais nuage de fumée flottait sous la
loi LA MARQUISE GABKIELLE
Yoûlc. Les buveurs regardèrent les nouveaux venus d'un air qui n'avait rien de rassurant. Déjà plusieurs étaient ivres et ceux-là vinrent inspecter de près les deux amis. Ils ne semblèrent pas le remarquer. Dans le fond du caveau, derrière un comptoir, ils avaient aperçu Bigarreau qu'ils reconnurent tout de suite, à sa balafre rouge. Mais, ni près d'elle, ni autour d'elle, ils ne virent La Guyane.
— Messieurs, dit Trompe-l'Œil, je vais avoir l'honneur d'amuser la société par quelques tours de ma composition. Et d'abord, messieurs, est-il quelqu'un d'entre vous qui veuille bien me prêter une pièce de monnaie ? J'ai oublié ma bourse. Puis vous pourriez croire que les pièces qui m'appartiendraient sont préparées... soyez tranquilles, messieurs, sur le sort de votre argent... je le rends presque toujours...
Auguste avait préparé une table et allumé une bougie ; puis, s'écartant, il s'était assis dans un coin, inspectant le bouge et s'imprégnant, pour ainsi dire, de toutes les physionomies qui s'y trouvaient.
— Pour sûr, pensait-il, j'ai entendu tout à l'heure un gémissement et ça ne pouvait venir que d'ici...
— Certains métaux, messieurs, disait TromperOEil, continuant son boniment, ne se fondent qu'à une température très élevée, l'argent est de ce nombre ; il faut environ mille degrés centigrades de chaleur pour le liquéfier... toutefois, lorsque ce métal est préalablement soumis à certaines frictions magnétiques, la chaleur seule d'une flamme de bougie suffît pour le faire entrer en fusion...
Il allait entamer une démonstration scientifique, mais il s'arrêta, avec un petit mouvement nerveux...
— Auguste ne s'est pas trompé... se dit-il, moi aussi j'ai entendu...
Et il oubliait, pour écouter, son boniment et l'endroit où il se trouvait, et les bandits qui le regardaient, quand il reçut à la nuque un coup de poing qui l'étourdit et le fit chanceler.
— Eh 1 l'escam', à quoi penses-tu ? dit une voix avinée.
Il se retourna et tressaillit. Derrière lui était un colosse, le dominant de la tête et des épaules, vêtu de velours et ganté ! et dans ce colosse, il avait reconnu La Guyane...
Trompe-l'OEil échangea un rapide regarid avec Auguste.
Ils s'étaient compris...
Trompe-l'OEil eut un sourire de triomphe et il se frotta les mains vigoureusement ; puis, calme et froid.
— Ces frictions de mes deux mains, messieurs, ont pour but de développer le magnétisme nécessaire à l'opération... Je vois l'électricité qui se développe avec abondance dans ma main gauche... très bien... je crois que nous réussirons... je vais commencer l'expérience... car la pièce est suffisamment imprégnée de magnétisme pour être facilement fondue. . .
Il avait posé la main gauche fermée au-dessus de la flamme de la bougie et il remuait les doigts pour presser la pièce et la forcer de sortir... mais sa main se mit à trembler brusquement...
Pour la seconde fois, la même plainte, sourde, sinistre, lamentable, arrivait à son oreille exer-
cée... et maintenant, il lui avait semblé reconnaître, dans cette plainte, la voix de Yalentin.
— Voyez-vous, messieurs, la pièce qui se fond et le métal qui entre dans la bougie ? Ne la voyezvous pas couler ?
Malheureusement, depuis quelques secondes, Trompc-FOEil n'était plus sûr de lui... La pièce d'argent qui paraissait être dans sa main gauche, tomba de sa main droite et des rires bruyants s'élevèrent autour de lui avec des menaces et des insultes... Des ivrognes s'élancèrent et le bousculèrent...
Auguste se mit devant lui pour le protéger... alors, rapidement les deux amis purent échanger quelques paroles à voix basse, en restant calmey sous les bordées d'injures.
— Il y a une porte basse au fond du caveau, dit Auguste; c'est de -là, derrière cette porte, que partent les gémissements...
— Ce qui m'a troublé c'est que j'ai cru que c'était Valentin qui appelait au secours.
— C'est drôle, j'ai eu la même idée.
— Il faut s'en assurer, coûte que coûte...
— Comment P
— Laisse-moi faire. Ne sois pas étonné de ce que tu entendras et de ce que tu verras... Un dernier mot... Te crois-tu de taille à te battre avec La Guyane ?
— Je me battrais avec le Grand Turc... pour Valentin.
— Bien. Retourne à ta place.
A cet instant, La Guyane qui était allé s'asseo*/ auprès de Bigarreau s'écria :
— Toi, l'homme, faut nue tu prouves que tu es bien un escamoteur et que tu n'es pas de la
LA MARQUISE r.ABRIELLE 157
rousse... tu entends h., sinon voilà qui te fera rentrer les yeux dans le ventre !...
Il tira son couteau et le planta sur le comptoir en zinc.
— Vous savez, vous autres, dit La Guyane aux bandits, La Garaude a été filée ce soir par deux roussins... déguisés. Faut être sûr que ceux-là n'en sont pas deux autres...
Soudain un grand silence s'était fait.
Le nom de la police, jeté par l'ancien forçat, avait dégrisé ceux qui étaient ivres, et fait monter une colère terrible à la tête de tous ces évadés du crime.
En une seconde, Trompe-l'OEil et Auguste furent entourés.
Dans les mains brillaient des couteaux...
Auguste tira sa pipe et la bourra avec lenteur, en souriant.
Quant à Trompe-l'OEil, il ne se laissa pas décontenancer, et de sa petite voix, plus aigrelette et flûtée que jamais :
— Messieurs, je vais continuer la séance par un autre tour de mon invention qui vous convaincra, je l'espère, que nous ne sommes pas de la rousse, mon domestique et moi, ainsi que l'affirme ce grand escogriffe qui siège au comptoir...
La Guyane jura... deux ou trois bandits se mirent à rire... l'assurance des deux hommes les frappait.
Encouragé, Trompe-l'OEil reprenait avec énergie :
— • Veuillez, messieurs, me prêter une pièce de cinq francs, et... toute votre attention... Je vais faire passer cette pièce de main droite à main gauche avec la rapidité de la balle lancée par une
arme à feu, c'est-à-dire avec une vitesse moyenne de douze cents mètres à la seconde... Voici la pièce... je la prends de la main droite... j'éloigne mes deux mains l'une de l'autre... je lance la pièce avec force vers la main gauche et je lui dis : Passe !... La voilà passée.
Trompe-l'Œil ouvrit la main gauche et montra la pièce.
— Pas mal I Pas mal ! dit-on...
— Tu ne dois pas avoir qu'un tour dans ton sac, fît La Guyane toujours soupçonneux.
— Je vais continuer par une passe qui vous convaincra tout à fait, je l'espère, que je n'ai pas fait mes études au quai des Orfèvres... ni au bureau de la Permanence... Je vous ai parlé, messieurs et madame, — et Trompe-l'Œil souriait gracieusement à Bigarreau, — de l'extrême vitesse avec laquelle les pièces passent d'une main à l'autre... eh bien, messieurs et madame, cette vitesse est telle que lorsqu'on l'imprime à une pièce, on peut lui faire traverser une table sans y faire d'ouverture...
— Oh ! oh ! dit-on autour de lui, c'est une farce.
— Non, messieurs, ce n'est pas une farce, l'illusion est complète.
Pour la troisième fois, Trompe-l'Œil tressaillit, pâlit, et, se troublant, fut obligé de s'arrêter, dans la crainte, qu'on ne devinât son émotion à l'altération de sa voix.
C'est que, pour la troisième fois, la même plainte parvenait jusqu'à lui... affaiblie maintenant... comme si les forces de l'être qui l'exhalait s'évanouissaient peu à peu...
L'escamoteur rencontra le regard d'Auguste...
LA MAKQUIèE UABKIELLE ITjU
Celui-ci murmurait quelques mots et faisait un signe imperceptible... Il était très pâle, lui aussi...
Et Trompe-l'OEil, au mouvement des lèvres, devina ce qu'il disait : ,
— Valentin... j'en suis sûr... c'est lui 1 L'escamoteur reprenait très vite :
— Ce phénomène, messieurs et madame, s'explique ainsi : le trou dans la table est fait par la pièce avec tant de promptitude que, aussitôt fait, il se referme par la contraction moléculaire du bois... voyons ! essayons cette expérience...
— Et si tu ne réussis pas, gare à toi !... fit La Guyane.
— Je prends une pièce dans chaque main ; je porte la main gauche sur la table, tandis que 5a main droite restera en dessous ; puis, à mon commandement, les pièces vont se réunir. Ecoutez !... passe I... la voilà arrivée !...
— Oui, mais qu'est-ce que ça prouve, tout cela ? et l'autre, là-bas, pourquoi reste-t-il à ne rien faire ?
Et La Guyane désignait Auguste !...
— C'est mon domestique, dit Trompe-l'OEil avec fierté...
— Ton domestique P Oh 1 la ! la I... t'en gagnes donc bien des sous pour te payer un domestique ?... Tout ça, c'est louche.
— Auguste, approchez ! dit Trompe-l'OEil. Le clown obéit machinalement.
— Messieurs et madame, mon domestique ne fait pas, sans doute, de l'escamotage. Il n'est pas donné à tout le monde d'être le successeur des illustres Jonas, Androletti, Antonio Carlotti et l'élève de Brunet, Tuffereau, de Gaston, Clever-
mann et Robert-Houdin, Auguste à toutefois son utilité et vous allez en juger par vous-mêmes. Nous terminons généralement nos soirées de prestidigitation par une lutte, boxe ou main plate, à laquelle prend part l'homme le plus robuste de l'honorable société. Il y a un pari de vingt francs sur le résultat de la lutte... Auguste est très fort, je vous en préviens... est-il quelqu'un qui ose lui tenir tête ?... Ne répondez pas tous à la fois ?...
— La Guyane I La Guyane ! hurlèrent quelques voix.
— Oui, La Guyane 1 dit celui-ci d'une voix rauque.
Et je m'en vais le mettre pour six mois dans son lit, ton domestique.
Il jeta sur-le-champ son paletot, retroussa ses manches, et développant le bras, montra ses muscles d'hercule.
Auguste en faisait autant de son côté.
On avait rangé les tables dans le fond du caveau pour laisser l'espace libre aux lutteurs.
Bigarreau et les autres, quittant leur place, étaient venus se masser tout autour.
Une gaieté cruelle brillait dans tous les yeux. On connaissait la force de La Guyane ; on était sûr de lui.
Et si grande était l'attention qu'on ne remarquait point Trompe-l'Œil qui, au lieu de rester près d'Auguste, traversait les rangs serrés des buveurs et s'esquivait...
— Eh bien, disait Auguste à l'ancien forçat qui déjà l'attendait, arc-bouté sur les jambes, tu te bats avec des gants P
— C'est pour ne point te faire de mal I ricana le bandit.
— - A ton aise... es-tu prêt ?... Oui ?... attention 1...
Et ils se ruèrent l'un sur l'autre...
Trompe-l'CEil tout d'abord, s'était assis sur un escabeau, paraissant indifférent à ce qui se passait, puis, peu à peu, il s'était approché du fond du caveau, où il distinguait dans la demi-obscurilé, une porte basse.
La cave tournait, et c'était dans un renfoncement humide et sombre que se trouvait cette porte.
S'il atteignait, sans être vu, ce renfoncement, il pouvait agir à son aise, car il serait à l'abri des regards indiscrets ou soupçonneux.
Il profita, avant de s'y engager, d'un moment où la lutte entre Auguste et La Guyane semblait devenir plus animée...
Les deux hommes s'étreignaient dans leurs bras puissants ; ils étaient, en apparence, d'égale force, mais Auguste, plus habile, plus adroit, aussi agile et aussi souple qu'il était robuste, paraissait dans son élément et parait en souriant toutes les ruses du bandit.
De temps à autre une voix, celle de Bigarreau, s'élevait aigûe, perçante :
— Hardi, La Guyane, étouffe ! étouffe I Trompe-i'OEil se glissa comme un chat, jusqu'à
la porte ! celle-ci n'était que poussée, pas fermée.
Il l'ouvrit et, posant les pieds avec prudence, il s'engagea dans le caveau isolé.
Gomme il était là, en pleine nuit, il alluma une allumette.
Au même instant, il entendit un soupir très
162 LA MARQUISE GAbKIELLE
faible, une sorte de làle de détresse, tout près de lui... et il avisa le soupirail percé dans le mur, d'où ce soupir semblait s'exhaler...
Son allumette s'éteignit en lui brûlant les doigts... il ralluma une chandelle qu'il avait aperçue, plantée dans le goulot d'une bouteille sur la table...
Assez petit, Trompe-l'OEil n'atteignit pas jusqu'au soupirail ; il monta sur une chaise et son regard plongea dans le trou noir, béant, que sa lumière éclairait à peine.
— Valentin ! Yalentin ! dit-il sans retenir un cri d'effroi.
Et passant la main à travers les barreaux, il le secoua :
— Valentin ! mon enfant, c'est moi, Trompel'OEil avec Auguste.
L'ne plainte seule lui répondit, de plus en plus faible.
— Valentin ! courage î je reviens... dit-il comme si le prisonnier pouvait le comprendre.
Et, sautant de la chaise, il éteignit la chandelle et rentra dans les caves, ayant soin de refermer les portes.
La lutte continuait, avec des chances inégales ; dans le silence, on n'entendait que la respiration haletante, sifflante, des lutteurs.
Des ivrognes murmurèrent... Bigarreau, furieuse, cria :
— La Guyane, tape sur la nuque ; tu sais bien, sur la nuque !
Le bandit, à ce moment, tenait la tête d'Auguste sous son bras ; la colère l'affolait ; il avait du sang aux yeux ; il leva le poing pour frapper Auguste derrière la tête ; c'était un coup mortel.
Mais Auguste se détendit comme un ressort et le repoussa... Ils se retrouvèrent fact^ à face, et Auguste regarda autour de lui.
Deux ou trois fois, dans le courant de la lutte, le brave clown avait cherché des yeux son compagnon sans le voir. Cette fois, il le découvrit... Trompe-I'Œil lui fît un signe mystérieux... il fallait en finir... Alors Auguste :
— Messieurs, dit-il, vous avez vu que mon adversaire a essayé d'un coup qui est expressément défendu dans les luttes ?
— De quoi... de quoi ? fit La Guyane.
— C'est vrai, c'est vrai, cria-t-on... Bigarreau a eu tort I
— Dans ces conditions, dit Auguste, j'ai droit à une revanche et je la prends î...
Il fit un bond vers La Guyane et avant qu'il eut pu parer, le poing du clown s'abattait, d'un terrible coup, sur la bouche du bandit ; La Guyane roula, vomissant le sang, les dents brisées, évanoui...
— Voilà, dit Auguste, très calme. . c'est fait ! Et ceux qui étaient là n'étaient pas revenus
de leur surprise que déjà le clown et l'escamoteur avaient disparu...
Ils allèrent se cacher dans la maison en construction où ils s'étaient réfugiés tout à l'heure, et là, ils attendirent, craignant qu'on ne les poursuivît... mais ils se trompaient.
Tout en se tenant accroupis derrière les moellons et les planches, Trompe-I'Œil racontait à ■ Auguste ce qu'il avait découvert.
— Ah ! mon Dieu, fît le clown, comment le tirer de là.
— Viens. Suis moi. Tu vas voir... je retrou-
verai facilement l'entrée du soupirail... ce doit être de ce côté... à peu près vers l'endroit où est cette pierre ?... Ne servirait-elle pas, par hasard, qu'à boucher l'entrée ? Auguste, soulève-là un peu, afin que je puisse m'assurer... Bien !
Auguste avait écarté le moellon. Trompe-l'Œil à genoux, grattait la terre, doucement ; il rencontra des planches et les enleva ; et le trou noir apparut.
— Là ! murmura l'escamoteur, qu'est-ce que je disais ?
Et, sans perdre une minute, il se glissa dans le soupirail.
La moitié de son corps seulement y passa, mais ses mains rencontrèrent les pieds de Valentin qu'elles saisirent, et sans bruit, lentement, il ramena le corps.
Le pauvre garçon resta sur le dos, les bras étendus, sans mouvement...
Est-il mort ?...
— Fuyons ! dit Trompe-l'OEil... Maintenant, j'ai peur 1 i
Auguste enleva Valentin, qu'il mit sur ses épaules, et tous deux disparurent dans les ténèbres du terrain vague, courant comme des insensés.
Gabiiello se croyait sauvée.
La douce figure de Mourad qui la regardait en souriant, et dont les yeux de velours noir semblaient la caresser, la rassurait :
— Elle se leva, fit quelques pas dans le salon et vint au jeune homme :
— Ah ! monsieur, dit-elle, je vous bénirai toute ma vie, car vous m'avez arrachée à un grand danger...
Elle était encore dans une agitation extrême, ses nerfs étaient secoués ; elle tremblait violemment et ses dents claquaient.
Il lui prit les mains, la conduisit doucement vers le divan oii elle était couchée tout à l'heure.
— Rassurez-vous, je vous prie, mon enfant, dit-il ; qui que vous soyez, et quels que soient vos ennemis, vous êtes ici en sûreté. Je devine bien, à votre émotion, que le péril qui vous menaçait devait être très grand. Pour que je puisse l'écarter de nouveau, s'il se représente, pour qu'il me soit possible de vous protéger encore, veuillez me dire qui vous êtes, et comment il se fait que, par cette nuit, mes gens vous aient aperçue, appelant au secours, sur le toit de la remise ? Comment vous trouviez-vous là ?
— Oui, monsieur, dit l'enfant, je vais tout vous dire.
Et elle raconta de quel guet-apens elle avait été victime quelques jours auparavant ; comment elle avait été enlevée en voiture, conduite dans cette maison nouvellement édifiée derrière les jardins de l'hôtel ; elle raconta son entrevue avec le marquis d'Argental et comment elle avait voulu s'enfuir, au péril de sa vie, pour échapper au sort qui lui était réservé.
Aux premiers mots de cette histoire, Mourad n'avait pu retenir un geste de surprise ; et, à mesure que Gabrielle avançait dans son récit, une joie immense l'envahissait.
Quand elle eut fini :
— Et ce Norbert, ne vous a-t-il pas appris, par hasard, que vous étiez l'héritière d'une grande fortune ?...
— Il me l'a dit, c'est vrai ; mais comment le savez-vous ? fît-elle avec défiance, en s'éloignant de Mourad...
— Tout à l'heure, vous apprendrez tout... votre nom, mon enfant : quel est votre nom ?
— Gabrielle Bertara, monsieur...
— C'est vous ! c'est vous ! dit Mourad avec un cri de joie. Ah ! je m'en étais douté dès les premiers mots ! c'est vous que je cherche depuis si longtemps et que je désespérais de trouver...
— Vous me cherchiez ?
— Oui, pour vous mettre en possession de cette fortune dont on vous a parlé !... car ce n'est pa?. un mensonge, ce n'est pas un rêve, vous êtes riche, immensément riche !
Gabrielle passa lentement La main sur son front.
— Depuis quelques jours ma vie est tellement bouleversée que j'ai peur de devenir folle, murmur a-t-elle.
— Pauvre enfant 1
Et Mourad lui dit de quelle mission il avait été chargé par le vieux Bertara, l'oncle de Gabrielle...
— Je commençais à désespérer de vous rencontrer jamais... Gabrielle... car, en même temps que deux de mes agents dévoués avaient découvert votre adresse, vous étiez enlevée par ce Norbert, et votre père lui-même disparaissait...
— Mon père I que va-t-il devenir ?
— Puisque nous savons qu'il est entre les mains du marquis Norbert, nous le retrouverons... je vous le jure !... tranquillisez-vous donc... mais il est tard... les ém.otions de cette nuit vous ont fatiguée et vous tombez de sommeil... je vais vous faire préparer une chambre dans l'appartement de mes sœurs, avec lesquelles vous ferez connaissance demain... dormez en paix, Gabrielle. Désormais, c'est moi qui veillerai sur vous !
11 lui prit la main et la baisa, sans cesser de la regarder et sans cesser de sourire... et la jeune fille sentit une émotion bizarre, délicieuse et douloureuse qui s'emparait de son cœur...
11 était parti depuis quelques minutes déjà, qu'elle restait debout, le regard fixé vers la lourde portière orientale derrière laquelle Mourad avait disparu et oii il lui semblait voir encore la silhouette du jeune homme, et ses yeux languissants et limpides...
Une femme entra et salua Gabrielle ; elle était coiffée d'une calotte rouge festonnée d'or ; les longues tresses de ses cheveux noirs étaient or-
16S I.A MAROriSE OABRIELLE
nées de sequiiis ; une étroite basquine lui seirait le corsage ; sa jupe rayée descendait à mi-jambes, et ses pieds nus traînaient des sandales jaunes.
Elle dit quelques mots à Gabrielle en langue étrangère puis, voyant que la jeune fille ne comprenait pas, lui fit un signe.
Gabrielle la suivit.
Et quelques minutes après, l'enfant, accablée de fatigue, dormait dans un lit bas, au-dessus duquel se drapaient des rideaux de cachemire ; son sommeil fut peuplé de rêves dans lesquels elle se revit riche puissamment à côté de son père heureux ; et, dans la vie nouvelle que lui créait cette fortune, elle entrevoyait confusément le visage attristé de Valentin, et la pâle et calme figure de Mourad.
Quand elle se réveilla, elle ne perdit pas le souvenir de ce qu'elle avait rêvé... devant ses yeux, autour d'elle, partout, elle revoyait Mourad, et effrayée tout à coup, — et sans savoir pourquoi, — elle se demandait :
— Qu'ai-je donc fait ? que m'a donc fait cet homme et pourquoi occupe-t-il ainsi ma pensée ?...
Ce furent des jours d'enchantement qui suivirent cette nuit-là.
— Ne vous inquiétez de rien, — lui avait dit le matin Mourad, — et n'ayez aucune préoccupation... dans quelques jours je vous rendrai votre père... En attendant, vivez ici, auprès de moi, auprès de mes sœurs qui seront vos compagnes et qui vous aimeront bientôt, j'en suis certain...
Et il lui avait amené ses deux sœurs, Férédié et Fat ma.
LA MARQUrSE CABRIELLE 169
Elles avaient dix-huit ans et étaient sœurs jumelles. Elles étaient, certes, aussi jolies que Gabrielle, quoique leur beauté fût d'un genre différent ; leurs yeux noirs contrastaient avec leur teint d'un blanc laiteux ; grandes et sveltes, elles avaient le nez aquilin d'une arête pure et fine, et le cou flexible et long ; leurs mains étaient délicates, leurs pieds petits et cambrés ; leur voile enroulé autour de la tête laissait entrevoir une profusion de nattes d'un noir de jais ; leurs yeux noirs étaient encore accentués par des lignes de surmeh, selon la mode orientale, et leurs sourcils très noirs, en se rejoignant à la naissance du nez, donnaient je ne sais quelle énergie à leur gracieux visage.
Comme elles n'étaient pas voilées, elles apparurent à Gabrielle dans tout l'éclat de leur jeunesse et de leur beauté, et Gabrielle, en les voyant ainsi, l'une auprès de l'autre, ne put retenir un geste de surprise...
C'est que, par un caprice assez fréquent de la nature, Férédié et Fatma semblaient deux copies du même tableau ; de même taille, elles se ressemblaient comme deux diamants se ressemblent quand ils sont de même grosseur, de même eau et sertis sur le même modèle par le mêm.^ artiste ; comme se ressemblent deux feuilles de la même branche du même arbre ; c'était la même figure, le même regard et jusqu'à la même voix : Férédié et Fatma et Fatma et Férédié... Même langueur dans les attitudes, mêmes gestes et mêmes sourires...
Mourad l'avait bien deviné ; les jeunes filles Is'aimèrent dès le premier jour ; en ce coin retiré de Paris, en cette vie intime et mystérieuse, fas-
liO LA MARQUISE GABRIELLE
tueuse et calme tout à la fois, ou chaque détail nouveau pour elle éveillait sa curiosité et surexcitait son imagination, Gabrielle sembla continuer un merveilleux rêve.
Confiante en Mourad et persuadée qu'il retrouverait son père, elle se laissait aller, en fermani les yeux, à celte existence où elle n'avait plus h soin de songer au lendemain, et elle se répétait tous les matins, avec un naïf bonheur, que les jours à venir ressembleraient à ceux qui s'écoulaient.
N'était-elle pas riche ?
Ne pourrait-elle pas faire des heureux autour d'elle et ne serait-elle pas heureuse, elle-même !...
Et pourtant un tourment naissait dans sa jeune âme.
Quand elle pensait à Valentin, et à la surprise que lui causerait la nouvelle de cette fortune, elle faisait mille projets d'avenir.
Valentin. Elle l'aimait !
Pourquoi donc, chaque fois qu'elle pensait à lui, l'image de Mourad surgissait-elle à son esprit ?
Valentin ne lui rappelait que les souvenirs doux, pleins de charme et de mélancolie, de son premier amour ; Mourad au contraire, quand il la regardait, si respectueux que fût son regard, quand il lui parlait, — sa voix était si caressante, — Mourad, quand il s'approchait d'elle et l'effleurait, la troublait profondément.
Le jeune homme se sentait attiré vers elle par une force contre laquelle il ne résistait pas, — à laquelle au contraire, il s'abandonnait avec bonheur ; du jour où il avait vu Gabrielle, il l'avait aimée ; c'avait été une passion instinctive,
LA MARQUISE GABRIELLE Hl
irraisonnée, mais violente ; il l'aimait avec la fougue entraînante de sa jeunesse et de son sang.
Et si Gabrielle, parfois, était troublée, c'est qu'avec sa finesse de femme, ollc pressentait vaguement cet amour ; c'est qu'elle se sentait faible, peut-être contre !!!
Toute la journée, il ne la quittait guère, s'attachait à ses pas, la suivait comme son ombre... la félicité qu'il éprouvait à se trouver auprès d'elle se lisait dans ses yeux I
Férédié et Fatma avaient compris son amour ; elles en aimaient Gabrielle davantage...
Souvent Mourad, profitant de ce que la jeune fille se trouvait seule, avait voulu parler, lui ouvrir son cœur...
— Gabrielle, disait-il, j'ai un aveu à vous faire !...
— Un aveu ?... quoi donc ?...
Mais il se taisait, subitement impressionné.
— Plus tard, ajoutait-il, plus tard, quand votre père sera retrouvé.
Et Gabrielle restait toute pâle et interdite.
Elle aussi, devinait... et elle avait peur d'ellemême I
Devant Mourad, Gabrielle sentait son cœur engourdi et comme ensommeillé ; elle perdait, pour ainsi dire, tout empire sur elle-même, ne sachant plus se défendre et se laissant aller avec abandon au sentiment de volupté et d'infinie tendresse que le jeune homme lui inspirait.
Auprès de lui, elle n'était plus capable ni de penser, ni d'agir ; elle était sous le charme et comme fascinée... car c'était bien une fascination que cet attrait puissant, invincible, contre lequel elle ne pou*vait même se débattre.
Mais quand il la quittait, quand elle se retrouvait seule, alors elle lisait plus clairement dans son âme et elle était épouvantée de sa faiblesse.
Elle se criait à elle-même :
— Ce n'est pas lui que j'aime... c'est Yalentin II
Loin de lui, elle échappait au charme de sa personne, à la dangereuse séduction de sa caressante voix et de ses yeux de velours noirs, de sa soumission respectueuse, et de son amour.
Elle revoyait alors plus distinctement Vulcntin avec sa fine et spirilu<^lle ligure ; de Valentin dont elle se rappelait le profond attachement ; de Valentin dont le souvenir l'attendrissait, quand elle pensait à ses accès de jalousie et d'emportement I
Qui aimait-elle donc ?
Etait-ce cet enfant auprès duquel elle avait grandi ?... Cet enfant dont elle ne pouvait douter et dont elle eût brisé le cœui rien qu'en lui faisant entrevoir son penchant pour Mourad ?
Etait-ce Mourad ?
Là-bas, auprès de Valentin, parlait son cœur, et tout ce qu'il y avait de meilleur en elle.
Ici, au milieu de ce luxe étrange et oriental, où elle passait comme en un rêve, sa tête et son imagination étaient prises.
Elle vivait, avec Férédié et Fatrna, renfermée dans l'hôtel, n'en sortant jamais ; sa sécurité l'exigeait.
Mais dans ce f*^te et cette splendeur, Tennui Hc venait point la chercher ; les deux sœurs, du reste, avaient à tâche de multiplier autour d'elle les distractions...
Quand la nuit arrivait et que les soirées étaient calme? et tièrles. elle? descendaient au .jardin, et
là se promenaient doucement dans les allées sinueuses, tout autour des cascades blanches où murmurait l'eau rejaillissante.
Mourad les accompagnait, ayant Gabrielle à son bras.
Souvent, à ces moments, du fond du jardin, vers la serre, arrivait une musique pleine de mélancolie, mystérieusement monotone, que des voix de femme accompagnaient dans une langue forte et vibrante.
Ces voix, cette mxusique,* allaient bien avec ce jardin d'un autre pays, avec ces femmes glissant dans l'ombre, gracieusement vêtues de costumes levantins ; avec ces jeunes filles blanches et brunes, dont chaque trait, comme chaque détail du costume, indiquait une autre civihsation, d'autres soucis, d'autres m.œurs. Un mouchoir en tulle s'enroulait autour de leur tête avec un caméha piqué sur le côté ; Férédié avait un camélia blanc et son foulard en tulle rouge ; Fatma un camélia rouge et le tulle blanc ; cela seul les distinguait et Gabrielle ne risquait plus de continuer à l'une des deux une phrase comencée à l'autre. Un large pantalon à jupe tombait en bouffant de la ceinture jusqu'aux pieds et leur taille ondulait librement sous les plis d'une tunique en soie blanche brodée d'or, dont les pointes, en se relevant, passaient dans une très large ceinture de même couleur.
Mourad pressait tendrement dans ses doigts la main que Gabrielle n'avait pas la force de lui retirer.
Ils avaient laissé Férédié et Fatma prendre un peu d'avance sur eux, et Mourad, à dessein, ralentissait le pas.
174 LA -\L\ilQUISE GABRIELLE
La jeune fille était effrayée, car elle sentait la main de Mourad trembler dans la sienne ; elle entendait ou elle se ligurait entendre les battements de ce cœur d'homme am.:'Ureux, et elle se disait :
— Je suis perdue... Il va me dire qu'il m'aime ! C'est pourquoi elle eèsayait de rejoindre Fatma
et Férédié. Mais lui tout à coup l'arrêta, pendant que les deux sœurs, en se retournant, les regardaient avec un malicieux sourire.
Gabrielle, dit Mourad à voix basse, j'ai à vous faire, depuis quelques jours, un aveu qui me brûle les lèvres...
Et comme elle reculait, avec un brusque mouvement :
— Ah ! ne soyez pas inquiète... je ne vous dirai rien qui puisse vous offenser... car j'ai pour vous le respect le plus grand... vous me regardez avec terreur ?... Je ne sais si je dois continuer, Gabrielle ?...
— Mon Dieu, monsieur... vous vous trompez... qu'ai-je à craindre de vous P... N'est-ce pas vous, au contraire, qui m'avez sauvée et qui pie protégez ?...
— Oui, Gabrielle, et je suis prêt, si vous y consentez, à vous sacrifier ma vie tout entière...
— Votre vie, monsieur...
— Je vous aime, Gabrielle... ne l'avez-vous pas dcvmé ? Je vous aime depuis le jour oii je vous ai vue... faible et défaillante dans mes bras... je vous aime Gabrielle, d'un ardent et profond amour... et vous, Gabrielle. m'aimez-vous?
Elle avait retiré son bras et était dans une agitation extrême ; ses paupières lourdes voilaient ses yeux : elle était palp et ?a gorge était sèche.
— Je vous en prie, monsieur, ne m'interrogez pas... que puis-je vous dire ? que puis-je répondre à une pareile question ?...
— Est-ce donc si difficile, Gabrielle ?... Consultez votre cœur... vous ai-je déplu ? auiais-jc eu ce malheur ?
— Non, non, dit-elle avec vivacité... et je serais ingrate si je ne gardais pour vous une reconnaissance éternelle.
— Que parlez-vous de reconnaissance, Gabrielle, fit-il tristement, quand moi, je vous parle d'amour ?
Elle garda le silence.
Elle avait la tête baissée... un violent combat se livrait dans son cœur...
Elle souffrait vraiment.
Dans le fond du jardin, la musique monotone des Levantines, — toutes jeunes femme au service de Férédié et de Fatma, semblait rhytmer, en l'accompagnant en sourdine, la mélancolie de cette scène. -
Et les mêmes voix chantaient encore.
Gabrielle voulut changer le tour de l'entretien, et relevant la tête et essayant de sourire :
— C'est dommage, dit-elle, que je ne puisse comprendre... ce que l'on chante là-bas... qui est si doux et si triste...
— Désirez-vous que je vous le traduise ?
— Oui...
— Ecoutez : « La vie, la vie, c'est l'orage 1 Jamais de repos, souffle éternel, brise ardente ou glacée, changement sans fin... tempête de fleurs dans la jeunesse, flocons de neige dans l'hiver ! »
Elle hochait doucement la tête, perdue dans sa rêverie»
176 LA MARQUISE CABRIELLE
Mourad continuait, suivant chaque vers ': « Oh ! la jeunesse, déluge de fleurs qui s'échappent, qui tourbillonnent et qui fuient I la main de l'adolescent essaye en vain de la saisir 1... Plaisirs et fleurs, tout s'envole !... »
La jeune fille rêvait... Mourad se rapprocha d'elle.
— Gabrielle, j'ai longuement réfléchi avant de vous avouer que je vous aimais... si peu que vous me connaissiez, je crois que néanmoins vous ne suspecterez jamais la franchise de l'affection que vous m'avez inspirée... toutefois, je veux tout vous dire. En vous aimant, Gabrielle, vous qui maintenant avez ou aurez bientôt une fortune royale, je n'ai fait aucun calcul, et un seul mot vous en convaincra...
— N'achevez pas, monsieur... Une pareille pensée...
— Elle ne vous est pas venue... elle ne pouvait vous venir... pourtant, il faut que vous le sachiez... pauvre, je vous eusse aimée... car je suis presque aussi riche que vous !...
— Je vous en supplie, monsieur, plus un mot sur ce sujet..
11 se tut, craignant de l'offenser, de la faire rougir,.
Elle lui désigna, d'un joli geste, la serre...
— Les femmes chantent toujours, et je ne les comprends plus ?
— Elles disent : '< Oh ! la vieillesse ! les années sombres ! elles s'entassent comme la neige ! elles s'écoulent comme elle, bientôt tout s'enfuit et disparaît ! fleurs et glace, jeunesse et vieillesse, adieu ! adieu ! tout s'évanouit dans l'orage !
Si La vie, c'est l'orage I... jamais de repos 1 souf-
fle éternel, sache vivre noblement ta vie I... quel- \ que terrible et violent que soit l'orage, une ou \deux gouttes de rosée tombent toujours sur nos fronts brûlants 1... »
La musique cessa ; les voix se turent ; il y eut un grand silence autour d'eux : Fatma et Férédié, disparues tout à l'heure, se rapprochaient lentement.
— Gabriclle, dit Mourad d'une voix basse et précipitée, je vous offre d'être ma femme, selon les lois de votre pays... je mets à vos pieds mon amour, mon dévouement, ma vie... Gabrielle, Gabrielle vous ne m'aimez donc pas ?
— Je n'ai pas dit cela. Je ne sais pas si je vous aime... fît-elle avec une sorte de terreur mêlée de colère... je ne sais pas... je ne sais pas !...
Mais lui, secouant la tête, avec une tristesse qui donnait à sa voix quelque chose de très grave :
— Gabrielle, pourquoi ne m'aimez-vous pas ? Elle se tordit les mains.
— Laissez-moi... je ne puis rien vous dire... rien... ne voyez-vous pas que je souffre ?
Et, le quittant tout à coup, elle courut à Férédié et à Fatma, qu'elle prit dans ses bras et qu'elle se mit à embrasser en pleurant.
Très émues elles-mêmes, en voyant ces larmes, les deux soeurs essayèrent de la consoler.
Elles l'entraînèrent chez elles, au fond de leur appartement et Mourad, debout dans le jardin, à la même place, regarda Gabrielle aussi longtemps qu'elle fut visible, d'un œil attristé et inquiet.
Férédié et Fatma entouraient Gabrielle de leurs bras et la firent asseoir sur un divan, où elles prirent place à côté d'elle ; c'était la retraite mysté-
rieuse des deux jeunes filles, où jamais n'entrait un homme ; pas même leur frère ; avec quelques rares meubles à incrustations précieuses, d'un travail exquis de finesse, c'étaient des tapis, des cachemires, des miroirs ornés de nacre et de perles, de pelits tabourets bas incrustés et découpés à jour, des brûle-parfums en filigrane d'or, puis dt s fleurs, des fleurs partout...
Férédié alla chercher un coffret de bois de cèdre, l'ouvrit et étala sur les genoux de Gabrielh une profusion de perles, de diamants que fit étinceler la lumière, de boucles d'oreilles, d'étoiles, de fleurs, de croissants, de bracelets.
Et, tout en s'amusant, elles se mirent à en parer la jeune fille dont les larmes séchaient.
— Qu'avez-vous, disait Férédié ?... d'où vient votre tristesse ?... Vous pouvez nous parler sans crainte... Nous avons deviné, ma sœur et moi, le secret de notre frère... Tout à l'heure, lorsque nous étions au jardin, si nous nous sommes éloignées, c'est que nous avions compris qu'il allait vous dire qu'il vous aimait... Cela vous a-t-il donc offensée Gabrielle h.. En vous aimant, notre frère ne rend-il pas hommage à la beauté de votre visage comme à la bonté de votre cœur ?
— Oui, Férédié, votre frère est eu tout point digne d'être aimé... il est bon, il est respectueux...
— Et il est très beau... dit Fatma.
— Oui, fit Gabrielle dont la voix s'altéra, il est très beau.
— Et cependant, vous ne l'aimez pas, puisque vous pleurez ?
— Je ne sais pas si je l'aime...
— Pourquoi ne répondriez-vous pas à son amour, Gabrielle ? Nous serions si heureuses ei
VOUS vouliez être notre sœur I déjà nous avons pour vous tant d'affection qu'on dirait que nous vous avons toujours connue... cela ne dépend que de vous que nous ne nous quittions point... quelle vie de bonheur nous ferions ! Notre frère est si doux qu'il s'inclinerait devant toutes vos volontés, trop heureux d'avoir à vous obéir... Il ne vous séparerait pas de votre père qui vivrait avec nous... vous nous suivriez dans notre beau pays de fleurs, de parfums, de soleil... et bien vite notre pays deviendrait le vôtre... Nous n'abandonnerions pas Paris, pour cela, tous les ans vos amis vous reverraient !... cela ne vous séduit pas ? Cela vous déplaît donc d'avoir rencontré tout à coup deux jeunes filles qui se sont attachées à vous tout de suite comme si vous étiez leur sœur ?... Gabrielle leur serra les mains. Elle était très émue.
— Non, dit-elle, jamais je ne vous oublierai... jamais I
— Tenez, dit Fatma, si quelque jour nous devons être séparées, gardez tout cela comme souvenir...
Et elle puisait ses mains dans le coffret empli de bijoux ; elle lui mit autour du cou un collier de perles fines, lui attacha une aigrette de diamants dans les cheveux, passa un bracelet d'or autour de son poignet, et lui plaçant un miroir devant les yeux.
— Regardez I Gabrielle, comme vous êtes jolie I... Plus jolie que Férédié, plus jolie que Fatma !...
Quelle femme ne se déride quand on lui dit qu'elle est belle P...
Gabrielle souriait, en détachant les bijoux...
Elles l'embrassèrent et toutes deux, l'une après l'autre, murmuraient à son oreille :
— Aimez Mourad I... aimez-le, si vous nous aimez et si vous voulez que nous soyons heureuses.
Gabrielle les quitta.
Il était tard. Tout, à l'hôtel, reposait. Aucun bruit de pas, aucun soupir.
Elle glissait silencieusement sur les tapis épais pour regagner sa chambre.
Elle chancelait un peu. Elle était enivrée. Des choses bourdonnaient dans sa tête, comme un essaim d'abeilles qui toutes auraient répété le même mot, auraient chanté la même chanson d'amour :
— Aime-le 11! aime-le 1!1 aime-le I!I Autour d'elle, tout lui criait d'aimer.
Ces deux jeunes filles si douces qui plaidaient la cause de leur frère ; ce jeune homme au pâle visage ardent, passionné ; et puis ce luxe qui était une ivresse pour elle ; ces chansons qu'elle entendait tous les soirs ; cette musique, ces parfums, le palais tout entier, jusqu'à ce mystère où elle était obligée de vivre et qui rendait ses nerfs plus délicats, plus vibrants, tout lui criait :
Amour, amour !!I
Elle s'arrêta tout à coup... en portant les deux mains à son cœur, pour en comprimer les battements.
Elle avait cru entendre soupirer son nom...
— Gabrielle, disait-on très bas, Gabrielle I Elle traversait un petit salon entièrement orné
des armes les plus curieuses et les plus riches... Kandjars, yatagans, poignards avec gaines de velours, d'argent ou de cuir, aux poignées de jade, d'agate ou d'ivoire, aux lames droites ou recour-
bées, armures, colles de mailles, arcs, carquois, .flèches, casques et fusils...
Elle ne retint pas un cri d'effroi.
Un homme qu'elle n'avait pas vu se détacha pour ainsi dire de la muraille et s'approcha d'elle. En le reconnaissant, elle fut rassurée tout de suite.
C'était Mourad I...
Et lui aussi continuait la chanson d'amour. Lui aussi continuait de l'enivrer...
— Gabrielle... dites-moi si vous m'aimez ? Alors, elle, affolée, ne sachant plui ce qu'elle
disait :
— Eh bien, oui, je vous aime... mais laissezmoi... je vous en prie... j'ai besoin de repos... j'ai besoin de me recueillir, de réfléchir... Oui, je vous aime, mais laissez-moi, par pitié... j'ai la tète en feu... j'ai la fièvre... tenez, touchez mon front... touchez mes mains... mon front et mes mains brûlent... Non, ne me touchez pas... cela me glace... Je vais rentrer chez moi... demain, oui, demain, nous causerons mieux. Je serai plus calme... à demain !!!...
11 la laissa partir.
Cette fois, il n'avait plus dans les yeux ni tristesse ni inquiétude... il la regardait avec attendrissement...
Rentrée dans sa chambre, elle alla droit à son lit, sur lequel elle s'affaissa, la tète dans l'oreiller.
Elle l'avait bien dit... la fièvre l'envahissait... des frissons la secouaient avec violence... elle ne pleurait pas... et cependant des plaintes montaient à ses lèvres, et dans ces plaintes revenait toujours le même nom, la mOme pensée...
— Vak'ntin, mon pauvre Valentin I...
Elle ne dormit guère cette nuit-là !... elle ne se coucha même pas... les yeux rougis, la figure fatiguée, elle rêvait... les moindres impressions de son enfance, de sa jeunesse, repassaient devant son esprit... C'était à Valentin qu'elle pensait 1
Quand elle vit le jour apparaître, et une teinte grise indécise derrière les lourds rideaux de ses fenêtres, elle se leva, alla respirer la fraîcheur matinale.
Cela lui fit du bien.
Elle revint à un petit bureau poussé dans une encoignure, et, sans s'asseoir, écrivit quelques mots :
(( Pardonnez-moi. J'aimais avant de vous connaître. Je vous fuis pour être fidèle à mon amour »...
Elle cacheta, écrivit l'adresse de Mourad, et laissa l'adresse en évidence sur le bureau... puis elle se recoiffa devant une glace... mit un peu d'ordre dans sa toilette et sortit...
Quelques serviteurs rôdaient silencieusement par l'hôtel...
Gabrielle descendit et se fit ouvrir la porte qui donnait sur l'avenue...
On lui obéit, et quand elle se retrouva soudain dans ce Paris oii elle savait que tant de dangers la menaçaient, elle eut peur... et fut prise d'un tremblement si violent qu'elle dut s'appuyer contre la grille qui fermait la cour de l'hôtel...
Elle entrevoyait, d'instinct, que personne autre que Mourad ne la protégerait efficacement... et la menaçante figure de Norbert lui apparut, avec la honte et le cynisme de son amour...
L'épouvante fut telle que, pendant une seconde,
LA MaUQUISE gabrielle 183
elle oublia tout, prise de vertige, et d'une voix mourante :
— Mourad I!l Mourad !!I au secours... au secours 111
Elle fit quelques pas vers la porte... mais rentrer là, dans ce palais, courir droit à l'amour de Mourad.... c'était retrouver les mêmes faiblesses... les mêmes tortures de son cœur.
Elle recula, à demi folle; les mains sur le front, elle s'enfuit, éperdue, sans oser regarder en arrière...
Le soleil se levait et le vent faisait bruisser les feuilles naissantes des jeunes arbres de l'avenue...
Celle-ci aussi loin qu'on pût voir, resta d'abord déserte.
Pas un piéton, pas une voiture...
Puis, tout à coup, apparurent trois hommes qui marchaient à grands pas... Un d'eux semblait malade et très faible, car ses compagnons le portaient, le traînaient presque...
Ils s'arrêtèrent devant la grille... et sonnèrent vigoureusement... à plusieurs reprises, parce qu'on ne venait pas... enfin un domestique arménien descendit lentement les marches du perron...
Il y eut des pourparlers ; l'Arménien ne voulait pas ouvrir... son maître reposait... mais l'un d'eux dit :
— Allez prier votre maître de nous recevoir... et annoncez-lui que nous sommes des amis de M"* Gabriclle Bertara...
L'Arménien s'éloigna.
Quelques instants après, il revenait, ouvrait la grille...
Les trois hommes entrèrent...
C'étaient Auguste, Trompe-l'Œil et Valentlil J»».
Valentin, retiré h demi mort du soupirail par Trompe-l'Œil et Auguste, avait été transporté chez ce dernier, rue Marcadet, oii la femme du clown le soigna comme son enfant.
Pendant trois ou quatre jours, Valentin resta sans connaissance, et le médecin, qu'on avait appelé en toute hâte, désespéra de le sauver ; puis, la robuste constitution du jeune homme fît mieux que tous les remèdes... bientôt il fut debout I
Dès qu'il put réfléchir, se souvenir, parler et marcher, sa pensée tout de suite courut vers Gabrielle.
— Gabrielle ? dit-il à Auguste... l'avez- vous revue P.. . Est-elle revenue rue d'Allemagne ?
Le clown secoua la tête et Trompe-l'Œil, qui venait d'entrer et qui avait entendu la question, répondit avec tristesse :
— Nous n'avons pas de nouvelles de la jeune fille... bien plus, j'ai essayé de remettre la main sur Siméon et Chilpéric et je n'y ai pas réussi... enfin, je suis retourné, la nuit, rôder aux alentours du Canon de Marseille, je n'y ai vu entrer personne et je suis persuadé que La Guyane et Bigarreau, quand ils se sont aperçus qu'on avait sauvé Valentin de leur caveau, se sont empressés
LA MARQUISE CABRIELLE 185
de changer de domicile... C'est par La Guyane que nous comptions arriver jusqu'à Gabrielle... Le bandit ayant disparu, c'est à recommencer...
— Je sais où est Gabrielle I fit Valentin d'une voix faible.
— Hein ? dirent les deux hommes... sursautant... Comment, vous savez ?... et vous ne disiez rien ?...
— Est-ce que j'ai pu parler, jusqu'aujourd'hui.»^
— C'est vrai, mais maintenant...
— Eh bien, maintenant, écoutez !... j'avais cru reconnaître La Guyane, rue Lafayette, un soir, du côté de ï Ancien cocher, y a pas d'erreur... vous savez ?... Je l'ai filé comme si j'étais de la police... je l'ai vu entrer au Canon de Marseille et, pour essayer de surprendre quelque chose, je me suis glissé dans le soupirail de la cave...
— L'idée était bonne, mais elle a failli vous coûter cher...
— Oui, l'idée était bonne... d'abord, j'ai été sûr tout de suite que c'était bien à La Guyane que j'avais affaire, car il avait ses gants... et, à côté de lui, je voyais Bigarreau. Ils se sont dit quelques mots... La Guyane parlait d'une jeune fille enlevée...
— Gabrielle !... c'est Gabrielle !
— Je l'ai pensé comme vous... et pourtant ni l'homme ni la fçmme ne la désignaient par son nom...
Ils ne le savaient peut-être pas...
— Ils l'appelaient « La petite aux millions ». Pourquoi ?
— C'est drôle I fit Auguste.
— Moi, ça ne m'étonne pas, dit Trompe-l'OEil avec assurance, il y a de la gabegie là-dessous. Et
si on a enlevé Gabrielle, ce n'est pas apparemnient pour des prunes... continuez, Valentin.
— La petite aux millions, disait l'homme, a été conduite dans une maison à Passy, avenue du Bois-de-Boulogne, derrière ce qu'on appelle l'hôtel Mourad.
— Bon, cela, ensuite ?
— Ensuite, je n'en sais pas davantage... La Guyane et Bigarreau allaient continuer leurs confidences, quand ils se sont aperçus qu'on les écoutait... La Guyane est sorti... je ne me doutais de rien, il a roulé un moellon sur la bouche du soupirail... sans vous, j'allais mourir...
— Pour sûr, nous sommes arrivés juste à temps... et sans le gigantesque coup de poing d'Auguste, mon pauvre Valentin, en ce moment Gabrielle pourrait porter votre deuil...
— Mon coup de poing, ce n'est rien, fit Auguste... c'est toi, Trompe-l'OEil qui as eu l'idée de la lutte... remerciez-le, Valentin, c'est l'escamoteur qui vous a sauvé...
— Du tout, Auguste... sans le coup de poing, je te dis que...
Valentin leur prit les mains et les serra.
— Je vous connais tous les deux, murmura-t-il avec émotion... je sais que vous êtes aussi braves que bons... je vous aime bien !
Ils se regardèrent silencieusement ; ils souriaient, heureux de se retrouver... ils reprenaient confiance en l'avenir.
— Ne perdons pas de temps, dit Trompe-l'OEil, allons droit avenue du Bois-de-Boulogne... Là, nous verrons !...
Valentin était encore très faible, mais il était soutenu par l'espérance de revoir Gabrielle.
Ils partirent... c'était le soir... Ils avaient attendu que la nuit fût venue, pour être plus libres, si le hasard voulait qu'ils fussent mêlés à quelque périlleuse aventure...
Auguste, avec ses économies, avait acheté trois solides poignards qu'ils portaient dans une gaine de cuir, accrochés sous leur blouse.
— Gomme ça, avait-il dit avec un rire épanoui, on a beau être isolé, on ne se sent jamais seul.
Avenue du Bois-de-Boulogne, ils interrogèrent à droite, à gauche, dans les rues adjacentes, les gens qu'ils voyaient sur le seuil des portes, principalement les boulangers, les bouchers, les épiciers, demandant partout si l'on savait oti était l'hôtel Mourad... Ils sonnèrent même à plusieurs hôtels luxueux et interrogèrent les suisses et les concierges.
Après quelques tentatives infructueuses, ils finirent par obtenir le renseignement qu'ils voulaient.
— L'hôtel Mourad ?... Oui, oui, je le connais... j'en ai entendu parler... attendez donc... un Turc ?... Il paraît que c'est très beau là dedans... descendez l'avenue... ce doit être un hôtel dans les arbres, qui fait le coin de la quatrième rue à droite...
C'était là, en effet... et là-bas, derrière les jardins ombreux, la maison isolée, à peine terminée... toute seule dans la rue...
Valentin tremblait si fort, quand ils y arrivèrent, que Trompe-l'Œil fut obligé de le soutenir dans ses bras.
— Mon Dieu, murmurait le jeune homme, si elle était là, pourtant, à quelques pas de moi... si elle était là ?
— Eh bien, si elle est là, fit Auguste, elle sera au milieu de nous tout à l'heure, quand je devrais mettre le feu à la maison.
La porte était fermée. Trompe-l'Œil sonna. On ouvrit. Il y avait un concierge installé là depuis quelques jours. Il se présenta poliment aux visiteurs.
— Ces messieurs viennent pour louer dans la maison P
— Justement, fit Trompe-l'OEil avec un regard à Valentin et à Auguste. Nous voudrions un appartement dans les prix... vovons... dans les prix de...
Le concierge les dévisageait des pieds à la tête ; c'était un petit homme maigre et blême, à l'œil faux. Il était coiffé d'une calotte et vêtu d'un gilet de laine.
— Nous n'avons rien au-dessous de deux mille quatre.
— Ça ne dépasse pas nos prix, dit Trompel'Œil. Nous irons jusqu'à trois mille si l'appartement nous plaît.
— Ces messieurs veulent visiter ? Ils n'aimeraient pas mieux revenir demain au jour, pour mieux voir ?... Ce que j'en dis !... ce n'est pas que je crains le dérangement... et si ces messieurs désirent me suivre ?... Seulement ces messieurs feraient bien de me dire quelles sont leurs vues... cela leur épargnerait de visiter toute la maison...
— Vous n'avez pas un locataire ?...
— Pas un seul... la maison est à peine terminée...
— Si cela vous est égal, nous commencerons par le premier étage, dit Valentin, et nous finirons par les combles.
Le concierge n'eut pas l'air de prêter attention à ces paroles ; il allumait un bougeoir, il monta l'escalier.
La maison fut visitée de fond en comble.^, le cœur de Valentin battait à rompre sa poitrine.
Nulle part, rien... Pas l'ombre d'un indice...
Au contraire, partout l'évidence que la maison n'avait jamais reçu de locataires...
Ils commencèrent à descendre ; devant eux marchait le concierge, son bougeoir à la main.
— Et les caves ? interrogea Valentin ; les caves ?...
— Ces messieurs désirent ?... Très bien... venez par ici...
Quand ils y furent, Valentin, resté le dernier, ferma soigneusement la porte, qui s'ouvrait sur l'escalier de service...' puis, profitant de ce que l'on se trouvait dans un des derniers caveaux, il dit quelques mots à l'oreille d'Auguste et de Trompe-l'OEil, et. tout à coup, poussant le concierge contre le mur, il se jeta devant lui pour barrer le passage, et, tirant son poignard :
— Maintenant, mon brave, causons sérieusement. Et pas un mot ou je te fais rentrer ta langue dans la gorge I
Le concierge avait pâli, et ses yeux faux avaient enveloppé les trois hommes d'un même regard de haine.
— Au secours !!1 que voulez-vous de moi P
— Je vais te le dire et tache d'être franc !... Tu nous as menti lorsque tu as prétendu que cette maison n'avait jamais été habitée... il y a quelques jours, il y avait un locataire... Plusieurs peut-être... et l'on a enfermé ici une jeune fille... Le locataire, quel est-il .^^ La jeune fille, où est-elle?
— Mes bons messieurs, je ne sais rien de tout cela... sur ma part de paradis, je le jure... rien de rien,.. Je ne suis concierge que depuis avanthier... avant , j'étais aux pompes funèbres...
Trompe-l'Œil et Auguste lui avaient pris chacun un bras et le maintenaient solidement contre le mur. Le concierge, du reste, ne cherchait pas à s'échapper. Valentin lui appuya contre la gorge la pointe de son poignard.
— Parle, que sais-tu ? Parle ! ou je te tue !
— Je ne sais rien, râla l'homme en fermant les yeux.
Valentin appuya.
— La pointe disparut dans le cou.
— Une dernière foi^, veu?L-tu parler ?
— Je ne sais rien, je suis ici depuis deux jours 1 Interrogez le propriétaire... Il vous renseignera.
— Son nom, son adresse ?
— M. Roussebois, 4, rue des Pyramides... Valentin retira le poignard...
Il était évident que l'homme ne dirait rien de plus...
Trompe-l'Œil le lâcha... Auguste en fit autant... Le concierge s'abattit sur les genoux, puis sur le ventre, demi-mort de peur...
Les autres se retirèrent, le laissant là... et disparurent...
Mais s'ils s'étaient retournés, en arrivant à la porte de la rue, ils eussent surpris le regard haineux, la figure crispée et hideuse du concierge...
Ce n'était autre que Louffard !...
Dans la loge, Louffard n'était pas seul ; il y avait là un homme qui se dissimulait derrière les rideaux du lit, et qui ne se montra que lorsqu'il vit rentrer le concierge.
Cet homme, dont les lèvres étaient tuméfiées, gonflées et sanglantes, c'était La Guyane, encore malade du coup de poing d'Auguste.
Louffaid, blême, le cou saignant, lui dit :
— Les as-tu vus, ceux-là qui viennent de venir ?
— Oui, et je les ai reconnus tous les trois. C'est l'escamoteur de l'autre jour, au Canon de Marseille, c'est l'homme au coup de poing et le petit que j'avais pincé dans le soupirail et qu'ils ont sauvé. J'ai un compte à régler avec eux... Patience !
— Moi aussi, dit Louffard avec un sourire sinistre, en essuyant le sang qui perlait goutte à goutte sur son cou... Mais, avant de songer à nos affaires, il faut terminer celles du patron... ces trois hommes savent que la petite a été enfermée ici... d'un jour à l'autre, ils peuvent la retrouver... s'ils la retrouvent, elle est perdue pour nous, car ils ne la quitteront plus.
Il faut avertir Rouquin et le marquis. Reste ici, puisque c'est ton poste... Moi, je m'en charge...
La Guyane trouva les deux complices rue Lafayette.
Ils n'ignoraient ni l'un ni l'autre oii s'était réfugiée Gabrielle ; quand on s'était aperçu de sa disparition, Rouquin avait voulu tuer Louffard, et Norbert était entré dans une colère terrible ; lorsqu'un peu de sang-froid lui fut revenu, ils cherchèrent comment Gabrielle avait pu s'enfuir.
En s'accrochant aux pierres d'amorce, la jeune fille avait déchiré ses jupes, et des morceaux d'étoffe étaient restés attachés tout le long de la descente ; le mur et les pierres éraillées, du bal-
con à la remise, disaient le reste... Ce fut cet indice qui la trahit...
Quand ils découvrirent qu'elle s'était réfugiée chez Mourad, ils eurent un moment de stupeur , l'audace même de Rouquin, qui avait choisi cette maison pour y cacher Gabriellc, en se disant que ce serait le dernier des endroits où Mourad viendrait la découvrir, cette audace était ce qui causait leur perte.
Il n'était pas douteux, en effet, que Mourad allait interroger cette jeune fille et que celle-ci raconterait comment elle avait été enlevée ; elle dirait son nom aussi, et Mourad reconnaîtrait en elle l'héritière de la fortune du vieux Bertara.
— Comment faire pour l'attirer hors de Thôtel ? C'est à cela qu'ils songeaient depuis quelques
jours, sans trouver d'expédient ; et c'est à quoi ils pensaient encore, au moment où La Guyane vint en toute hâte les trouver.
— Voilà, dit-il, écoutez bien, c'est du nouveau. Je ne vous avais pas raconté l'histoire qui m'est arrivée l'autre nuit au Canon de Marseille, parce que je croyais que ça ne pouvait pas vous intéresser. Je me trompais, ça vous intéresse.
En quelques mots, il les mit au courant, et, avant qu'il eût fini, Norbert avait deviné qui étaient les trois personnages qui s'étaient trouvés cette nuit-là au bouge de Bigarreau.
— Yalentin, Trompe-FŒil et le clown I... murmura-t-il. Valentin ! j'avais raison de me méfier de ce garçon ! Ah ! malheur à lui, si je le rencontre encore sur ma route.
— Mais ce n'est pas tout, disait La Guyane... qui parlait difficilement à cause de sa blessure, non, ce n'est pas tout. Nous avons revu les trois
LA MAiiQUISE GABRIELLE 193
hommes tout à riieurc dans la maison de l'avenue... Louffaid a failli être égorgé par le petit comme un simple mouton, dans la cave. Ils venaient chercher Gabriclle, et heureusement qu'elle a déguerpi, sans quoi nous aurionse eu du fil à retordre...
— Comment Loufiard s'en est-il débarrassé ?
— En les envoyant rue des Pyramides, chez i^oussebois.
Rouquin regarda La Guyane, et, froidement, nettement :
— La Guyane et Louffard, depuis quelques jours, vous ne faites que des sottises. Je ne sais ce qui me relient de vous casser aux gages. Ces trois hommes étaient entrés dans la maison, ils n'en devaient pas sortir !
Norbert frissonna.
Souvent, le calme terrible de son complice lui faisait peur.
Rouquin n'y prit pas garde.
La Guyane était parti en grommelant des excuses.
Il était sur le seuil de la porte, quand Rouquin le rappela :
Il avait tiré de sa poche un revolver chargé, dont il s'amusait à faire jouer la batterie, le canon dirigé vers le bandit.
— J'ai dit à Louffard que je lui brûlerais la cervelle s'il ne trouvait pas la petite... tu t'en souviens, tu étais là ?
— J'étais là, je m'en souviens 1 dit le misérable qui tremblait.
— Eh bien, tu peux prendre aussi pour toi ce que j'ai dit à Louffard. A présent, tu peux t'en lUicr !
194 LA MARQUISE gabuielle
Quand ils furent seuls, Norbert dit à voix basse :
— J'ai peut-être un moyen de tout réparer.
— Parlez, lequel ?
— Auparavant, dites-moi si vous avez quelque espoir de reconquérir Gabrielle ?
— Aucun. Il faudrait pour cela, l'attirer hors de l'hôtel, et ?>Iourad ne la laissera pas sortir sans la faire accompagner.
— Rien ne nous empêche donc de tout hasarder, voici ce que je propose... Valentin, amoureux de Gabrielle, est fort jaloux... sa jalousie peut nous servir... vous allez voir...
Il s'assit à un bureau et écrivit rapidement quelques lignes ; Rouquin lisait par-dessus son épaule.
« M. Valentin est averti par un ami, qui désire rester inconnu, qu'il cherchera vainement celle qu'il aime dans la m.aison Roussebois... Ce n'est pas là qu'elle se trouve, mais à l'hôtel Mourad, OVL M. Valentin pourra s'assurer par lui-même que souvent femme varie, et qu'il ne faut pas attacher trop d'importance aux serments des jeunes filles ! »
— Je comprends, fit Rouquin. Vous envoyez cette lettre rue d'Allemagne ; Valentin la trouve, court chez iMourad, auquel il fait une scène, réclame Gabrielle, et...
— Et le hasard seul nous dirait ce qui s'ensuivra ; mais, comme il faut toujours guider le hasard, je vous prierai, Rouquin, de faire surveiller étroitement l'hôtel Mourad, nuit et jour, par quatre ou cinq de vos agents les plus robustes. I^ clo^\'n accompagnera Valentin sans aucun doute.
LA MARQUISE GABBIELLE 195
ainsi quo Trompe-l'Œil. Ils sont braves, le sang coulera peut être...
— J'y veillerai. Comptez sur moi.
Un quart d'heure après, la lettre était déposée, rue d'Alîemagne, par un commissionnaire.
Trompe-l'OEil, Auguste et Valentin, sur l'indication donné par Louffard. dans la cave, étaient allés rue des Pyramides, Ix, et I.^, avaient demandé Monsieur Roussebois.
Celui-ci était un homme d'affaires au service de Rouquin, qui n'avait, rue des Pyramides que ^ou cabinet, et demeurait à la campagne.
Il fallut se résigner à attendre jusqu'au lendemain.
Les trois amis regagnèrent donc la rue d'Allemagne et se séparèrent en se donnant rendezvous pour le matin.
Volentin, en rentrant, trouva la lettre de Norbert et la lut quand il fut dans le petit cabinet qu'il occupait sous le toit.
D'abord, il ne la comprit pas bien, cette lettre, il la relut, puis il laissa échapper une sourde cxclam.ation.
Le papier tomba de ses mains ; un nuage passa devant ses yeux et il s'assit, défaillant, pressant son front de ses doigts crispés.
— Gabrielle ! Gabrielle ! murmura-t-il, tu m'as oublié I
Il n'avait pas eu, même un instant, le moindre doute que l'on pût le tromper.
C'est qu'il venait de se rappeler, justement, en lisant ces lignes, la lettre qu'on avait apportée rue d'Allemagne, le soir de l'enlèvement, et dans laquelle la jeune fille demandait pardon à son père de l'abandonner pour suivre son amant.
— Ainsi, balbutiait-il, c'est vrai ce qu'elle disait, ce soir-là P j'avais cru que la lettre était d'un autre... c'était elle ?... c'était vrai, tout ce qu'elle écrivait... « J'aime un homme... et je vous quitte, mon père pour suivre celui que j'aime !... c'est plus fort que ma volonté... je l'aime ». Oui, c'était vrai I Elle se jouait de moi, elle était ambitieuse et coquette, elle en a choisi un plus riche.
Il ne dormit pas, mais le matin, alors qu'à peine le jour naissait, il était allé trouver Trompel'Œil et Auguste.
— Lisez ! leur dit le jeune homme.
Ils lurent et devinrent pâles... Auguste se mordit les lèvre*
— Eh bien, puisqu'elle est avec son amant, m'est avis que ce n'est pas la peine de nous faire rompre les os pour cette péronnelle I...
Vaientin leur tendit tristement les mains :
— Vous avez raison, mes amis. J'irai seul. Adieu !
— Seul ? et où cela, s'il vous plaît ?
— Hôtel Mourad ! je veux voir cet homme... je l'insulterai, je le fropperai au visage... Je veux voir Gabrielle pour lui reprocher sa lâcheté, son abandon.
— Eh bien, nous ne vous quitterons pas, dit Auguste. Il y a peut-être encore un soupirail à l'hôtel Mourad... Au surplus, je ne serais pas fâché non puis de lui dire deux mots, à Gabrîelle.
Une demi-heure après, ils sonnaient à la grille, et l'Arménien, après avoir pris les ordres de son maître, venait leur ouvrir.
Mourad était couché sur une pile de tapis de Perse, le coude appuyé sur des coussins
LA MARQUISE CiABRIBLLE 107
brodés de vraies perles, dessinant les arabesques les plus capricieuses. Il se smileva, quand il vit les trois hommes ; iî ne retint pas un geste de surprise...
— Vous êtes des amis de Mademoiselle Gabrielle Bertara P dit-il.
Valentin s'était avancé vers lui, les yeux brillants, les lèvres blanches.
— Et vous, dit-il, vous, qui êtes-vous ?
— Ne vous l'a-t-on pas dit, puisque vous êtes chez moi.
Valentin froissa dans ses deux mains la lettre' écrite par Norbert, et, avant que Trompe-l'Œil et Auguste n'eussent pu le retenir, il l'avait lancée au visage de Mourad...
Elle tomba sur les coussins.
— Tenez 1 dit Valentin, lisez cette lettre., lisezlà, et dépêchez- vous... et quand vous saurez que j'aime Gabrieîle, vous comprendrez tout I
Mourad s'était brusquement levé, d'un bond, sous l'insulte, et il avait décroché un petit poignard égyptien, pendu au-dessus du divan...
Il était horriblement pâle...
Cependant, il eut la force de se contenir.
11 déplia la lettre et la parcourut.
En une seconde, il eut tout compris et sa colère tomba.
Ce jeune homme aimait comme lui I...
Il jeta son poignard sur le divan et regarda longuement Valentin I
— Vous avez été trompé, dit-il... Il est vrai que Gabrieîle est chez moi... mais au lieu de l'avoir enlevée, comme vous paraissez le croire, je l'ai sauvée de ceux qui en voulaient à son honneur, à sa vie peut-être. . Vous ignorez sans
doute, que Mademoiselle Bertara a des enneniia redoutables qui en veulent à sa fortune... car elle est riche... très riche 1...
— Riche de ses dix doigts pour vivre I dit Valentin.
— Vous vous trompez de nouveau, monsieur. Mademoiselle Bertara possède des millions... c'était un secret il y a quelques jours ; ce n'en est plus un maintenant, car peu importe que l'on sache que Gabrielle est riche ; puisqu'elle s'est confiée à ma protection, elle n'aura désormais plus rien à redouter de ceux qui lui voulaient du mal.
Valentin, les lèvres tremblantes, les yeux clos, semblait dans une prostration absolue.
Il répétait mschlnaîement :
— Elle est riche ! riche à millions... voilà pourquoi La Guyane parlait d'elle en disant « La petite aux millions )>... Alors, elle ne m'aimera plus, c'est fini, elle est perdue pour moi... et déjà elle en aime un autre... c'est certain... sa^' cela elle aurait pensé à moi et m'eût fait cor lître sa retraite...
Et les poings serrés, tout à coup, il demanda .
— Elle est ici, en cet hôtel ?
— Oui.
— Et jurez-moi que la lettre qui m'amène, cette lettre que je vous ai jetée au visage, a menti lorsqu'elle prétend que Gabrielle vous aime et que vous... êtes... son amant I
— Vous ne l'avez jamais aimée, cette jeune fille, si vous avez cru qu'elle est ma maîtresse. . je l'aime... c'est vrai... depuis le jour oii je l'ai recueillie, demi -morte d'effroi, de fatigue et de faim.
— Vous l'aimez 1... Mon Dieu, voilà ce que je craignais, murmura Valentin... et vous le lui avez dit... et elle vous aime P... comment peut-il en être autrement ?...
Mourad ne répondit pas...
11 appuya le doigt sur une sonnette électrique, et Azep parut, restant sur le seuil.
Mourad lui dit quelques mots dans une langue étrangère.
Le serviteur sortit aussitôt.
Quelques instants après, il revenait, pâle et consterné.
Il y eut entre Azep et Mourad un échange de paroles rapides.
Mourad se leva brusquement et ne retint pas une sourde exclamation... puis il regarda ceux qui étaient là d'un air effaré.
— Hier soir, cette nuit, Gabrielle était encore chez moi... dit-il d'une voix altérée, — s'efforçant vainement de contenir son émotion, — et l'on vient de m'apprendre qu'elle a quitté l'hôtel ce matin à la pointe du jour 1...
— Allons donc I fit Valentin, vous mentez I
— Oui, ça n'est pas naturel, murmura Trompe-l'Œil.
— Il va falloir faire une visite domiciliaire, comme dans la maison Roussebois, dit Auguste, en regardant autour de lui 1...
Mais Mourad était si accablé qu'il n'entendait pas.
— Elle est partie... seule... pourquoi ?... Partie sans me revoir... partie, alors qu'elle me disait : <( Oui, je vous aime... je vous aime... je vous aime I.,. A demain I » Pourquoi est-elle donc paille ?
200 L.A MARQUISE GADllîELLE
Il oubliait Valentin et les autres.
Tout à coup, Azep rentra et s'adressant à son maître, en français, cette fois :
— Maître, la petite Française a laissé dans sa chambre celte lettre qui vous est destinée...
Et il lui présenta un papier que Mourad prit en tremblant et parcourut d'un coup d'œil.
Il chancela et passa la main sur son front, puis fut obligé de s'asseoir et resta là, silencieux, les yeux fermés.
Son émotion était si visible que Trompc-l'OEil, Auguste et Valentin, incrédules d'abord, en furent impressionnés.
— Tenez I dit Mourad à Valentin... cette enfant vous aime... vous êtes bien heureux... je donnerais ma fortune pour votre bonheur 1
Et Valentin, troublé, lisait à demi-voix :
(( Pardonnez-moi... j'aimais avant de vou-
connaître... je vous fuis, pour être fidèle à mon
amour .. »
Et cela était signé du nom chéri de Gabrieîle,
c'était l'écriture de Gabrieîle, tout criait en lui
que c'était Gabrieîle !
— Serait-ce vrai ? disait-il... M'aimerait-elle toujours ?
— Ah ! fit Mourad à voix basse, vous l'aimez moins que moi; car ce qui me touche, c'est moins son abandon que le danger qu'elle court peut-être en ce moment...
Valentin releva la tête.
— Vous avez raison, monsieur. J'ai pu céder à un mouvement d'égoïsme et ne penser qu'à moi... sachez pourtant que je suis prêt à donner ma vie pour sauver Gabrieîle... je vous le jure '
— Vous êtes bien jeune pour tenir un pareil
LA MAP.QUTSE HAHRIELLE 201
serment... si je ne vous aide, vous ne pourrez rien contre ceux qui la cherchent.
— Ses ennemis, les connaissez-vous, au moins ?
— J'en connais un I
— Il se nomme ? Ah 1 dites-le moi, et je vous promets, qu'à nous trois, nous saurons bien l'empêcher de nuire !.,.
— Vous le connaissez sous le nom de Norbert...
— Norbert 1 firent les trois hommes, avec le même cri.
— Son vrai nom est le marquis Norbert d'Argontal 1...
— Lui ! dit Valeiitin. Lui qui venait tous les jours chez Gabrielle !... j'aurais dû me douter que cet homme était un misérable... et je comprends la haine instinctive qu'il m'inspirait !
— îl n'a pas caché ses projets honteux à Gabrielle. Sachant qu'elle est riche, il veut l'obliger à l'épouser... voilà pourquoi il l'avait enlevée... et pourquoi il a (ait disparaître le père.
— Et Gabrielle ? où la chercher, oii la retrouver ?
— Peut-être est-elle retournée rue d'Allemagne, oii elle demeurait. C'est son amour pour vous qui l'a fait quitter cet hôtel oii elle était en sûreté... c'est ce même amour qui vous la ramènera...
— Puissiez-vous dire vrai !...
— A moins, acheva Mourad, en hésitant, que, dans le trajet de l'avenue du Bois-de-Boulogne à la rue d'Allemagne, elle n'ait rencontré les agents du marquis et ne soit retombée entre leurs mains... ce quo je crains, hélas î...
202 LA xMARQUISE GABRIEL! E
—- Non, non, ce n'est pas possible, murmura Valentin, ce n'est pas possible... Dieu ne serait pas juste !...
Tous les trois firent un pas vers la porte, mus par la même idée, et voulant se précipiter au secours de Gàbrielle ; mais ils s'arrêtèrent... et Valentin revint à Mourad...
Celui-ci, pâle, les yeux troublés, les regardait sans les voir...
— Monsieur, dit le jeune homme, je vous ai offensé tout à l'heure... vous avez un noble cœur... et je regrette mon emportement. Voulezvous me pardonner ?...
Mourad lui tendit la main... Valentin la serra dans les siennes.
— Vous êtes sans ressources, dit Mourad... N'oubliez pas que je suis riche et qu'il faut que vous sauviez Gàbrielle !... Me fortune est à vous... Ne négligez rien !... Traitez-moi comme votre frère I
Valentin et ses deux amis partirent.
Mourad tomba, accablé, sur le divan, mit son visage entre ses mains et dit :
— Gàbrielle ne m'aime pas I I î Puis il soupira longuement et rêva...
Et voilà qu'en sa mémoire revinrent tout à coup, avec une sorte d'obstination, les couplets chantés par les femmes de Férédié et de Fatma, et qu'il avait traduits à la prière de Gàbrielle :
« La vie, la vie, c'est l'orage I jamais de repos, souffle éternel, brise ardente ou glacée... changement sans fin... tempête de fleurs dans la jeunesse... flocons de neige dans l'hiver... Oh ! la jeunesse... déluge de fleurs qui s'échappent... qui tourbillonnent et qui fuient 1 La main de l'ado-
LA MARQUISE GABBIELLE 203
iesceiit essaye en vain de les saisir 1... Plaisirs et fleurs, tout s'envole 1 »
Et il revoyait Gabrielle, palpitante contre son cœur.
— Pourquoi m'a-t-elic fui, puisqu'elle ne m'aimait pas ?.,. M'aimera t-elle plus tard ? Dieu est grand i
Si Gabrielle, obéissant à sa première épouvante était rentrée à l'hôtel Mourad, elle eût été sauvée ; son amour pour Valentin en même temps que la crainte qu'elle avait de se trouver faible devant Mourad, causa sa perte.
Elle avait à peine fait, en chancelant, une centaine de pas hors de l'hôtel, que du coin d'une rue, de l'angle d'une maison, d'un arbre, d'un banc, surgirent quatre individus dont deux se mirent à la précéder, pendant que les deux autres se tenaient à une certaine distance en arrière...
Ils marchaient séparément, comme ne se connaissant pas et paraissaient se soucier fort peu de G*abrielle...
Après avoir couru pendant quelques minutes, Gabrielle qui avait descendu l'avenue, au hasard, n'écoutant que cette folie aveugle qui l'avait fait fuir, sans réflexion, s'arrêta pour respirer, en s'appuyant contre un arbre...
L'avenue était toujours à peu près déserte et il n*y avait, devant et derrière elle, que les quatre hommes, toujours les mêmes à la même distance...
Tout d'abord, elle n'y avait pas pris garde.
Mais soudain, elle eut comme le vague soupçon d'un danger.
Depuis qu'elle était arrêtée, les hommes qui la suivaient allaient moins vite, pour ne pas la dé-
passer, sans doute, et ceux qui la précédaient étaient fort occupés, accotés l'un contre l'autre, à allumer leur pipe... et c'était une opération fort difficile, car ils y mettaient le temps...
Ils étaient loin encore, ces deux-là... et cependant Gabrielle était saisie d'effroi en les regardant I...
C'est qu'il lui semblait bien reconnaître à leur allure, le plus grand avec ses épaules de colosse... le petit avec sa tête penchée, sa maigreur, ses longs bras...
— La Guyane et Louffard 1 murmura-t-elle...
Elle eut tout de suite l'idée de revenir à l'hôtel... mais au moment où elle se retournait pour prendre sa course, elle aperçut par la rue Pergolèse, à deux pas d'elle, deux gardiens de la paix, qui se promenaient gravement, lentement, les mains derrière le dos...
— Je suis sauvée !
Et elle se précipii« vers eux.
Les gardiens de la paix s'étaient arrêtés en la voyant venir.
— Messieurs, dit-elle à voix basse, haletante, voulez-vous me protéger, m'accompagner jusqu'à votre poste i^ Je suis suivie . par des gens qui me veulent du mal...
— Que vous ont-ils fait ?
— De grâce, ne me laissez pas... au poste, vous saurez tout.
Ils semblèrent se consulter du regard, car ils eurent un clin d'œil significatif.
En même temps, ils se mettaient de chaque côté de Gabrielle et rebroussaient chemin.
De leur côté, sans se soucier des sergents de ville. Louffard et La Guyane avaient enfilé la rue
LA MABQUISE GABRIELLE 205
Pergolèse, et s'étaient rapprochés insensiblement, mais eux-mêmes étaient suivis de près par les deux hommes qui avaient descendu l'avenue du Bois-dc-Boulogne derrière Gabrielle, et qui n'étaient autres que Siméon et Chilpéric.
Les agents de Mourad avaient reconnu la jeune fille, presque en même temps qu'elle sortait de l'hôtel — où ils la savaient réfugiée. Se doutant d'un drame possible, ils ne l'avaient plus quittée; en passant près de La Guyane et de Louffard, ils tressaillirent.
— As-tu vu La Guyane ? C'est lui I il n'y a pas à en douter !...
— Oh 1 oh ! qu'est'il donc arrivé ? ça va chauffer !... les sergents de ville ne sont pas de trop..
Ils rejoignirent Gabrielle et marchèrent tout près ; et machinalement ils considéraient ses deux protecteurs, s'en allant les bras ballants, d'un pas mesuré, les épaules garanties par la pèlerine contre la fraîcheur matinale.
— C'est drôle ! murmura Siméon, en poussant son camarade du coude, je leur trouve une étrange figure, moi, aux sergots.
— Dame ! tout le monde ne peut pas être des Adonis !
— Ce n'est pas cela ? enfin ! et puis, regarde un peu quel est donc le numéro qu'ils ont sur le collet ?...
— Le dix-huitième arrondissement...
— Alors, qu'est-ce qu'ils font par ici ?... Nous sommes dans le seizième.
— Probablement qu'ils étaient en course.
— Ça ne me semble pas catholique... ouvrons l'œil.
î!s étaient passés sur l'autre trottoir et les
206 LA MARQUISE GABllîELLE
mains daus les poches, fumant des cigarettes, ils s'en allaient le nez au vent.
Les sergents de ville avaient traversé l'avenue de la Grande- Armée, avaient longé la rue Saint- Ferdinand, traversé l'avenue des Ternes, et pris la rue Demours.,. et après la rue Demours, ce fut la rue Prony, puis la rue Cardinet, puis, insensiblement, par la rue Guyot, ils revinrent sur leurs pas.
Et toujours dans Paris, personne, si ce n'est que quelques rares balayeurs, interrompant leur besogne pour regarder curieusement la jeune fille entre les gardiens.
De temps en temps, Gabrielle se retournait et tremblait en voyant que Louffard et La Guyane ne cessaient de la suivre ; alors, pour ne pas tomber, elle était obligée de s'appuyer sur le bras d'un de ses compagnons, en disant :
— Les ^oyez-vous ? Les voyez-vous ? Prenez garde !
— C'est bon, c'est bon, tout à l'heure nous leur dirons un mot.
Qu'est-ce que vous craignez, puisque vous êtes avec nous ?
— Mais le poste ?... Il est donc bien loin ?... Il me semble que nous marchons depuis des heures et que nous n'arrivons pas...
— Patience I d'abord, ce n'est pas au poste qu'on vous conduit... au poste, ça ne serait pas votre affaire...
— Et oii donc, alors ?
— Chez le commissaire de police, qui, seul, peut vous protéger, quand vous lui aurez fait votre déclaration...
Elle ne répondit rien. Un vague soupçon s'em- ])aiait d'elle.
1,A MARQUISE fiA BRI ELLE
Les bureaux des commissariats ne sont pas ouverts avant neuf heures du matin... et il était quatre heures à peine !
Elle regarda à la dérobée les sergents de ville... ils avaient l'œil sinistre, le front bas et déprimé... la bouche hideuse... que recouvraient à peine, chez l'un comme chez l'autre, quelques rares poils de barbe, d'un brun sale.
Au bout de la rue Guyot, à cent mètres, elle aperçut deux gardiens faisant leur îlot en se promenant lentement.
Elle respira.
— Ils vont se voir, se reconnaître, se parler, se dit la pauvrette, alors je n'aurai plus peur... j'étais folle...
Mais ceux qui la conduisaient tournèrent court, au coin de la rue de Prony, puis encore au coin de la rue de Chazelles.
Elle s'arrêta, en tremblant.
— Le poste! dit-elle, je veux qu'on me conduise au poste I
Les gardiens ricanèrent... leur rire était terrible...
Ils l'avaient prise chacun par un bras et Tentraînaient, la portant presque... la faisant courir, tant ils allaient vite.
Elle se débattit.
— Je n'irai pas plus loin, dit-elle... je suis trop fatiguée...
— Il faut marcher, mam'zeîle, le commissaire n'est pas loin.
— Ah I laissez-moi, vous dis-je... j'attendrai ici... laissez-moi 1
Alors l'un d'eux se penclia à son oreilie :
— ÏI faut venir, qu'on vous dit... il faut venir I...,
Il lui étreignait le bras dans sa main, à le lui briser.
Elle étouffa un cri de douleur ; mais l'homme avait un court poignard entre les doigts, dont la lame était caché sous la manche de sa tunique.
— Au premier mot, dit-il froidement, je te plante mon couteau dans le dos 1...
Gabrielle était devenue horriblement pâle ; elle flageolait sur ses jambes ; elle aurait voulu crier qu'elle ne l'aurait pu, tant l'émotion lui étreignait la gorge.
Et la rue était toujours déserte...
l'epuis quelques minutes, même, Siméon et Chilpéric avaient disparu.
Mais, à cinquante mètres derrière, du mêmiC pas égal, s'en venaient La Guyane et Louffard.
— Qui êtes-vous .^ dit-elle. Pourquoi voulezvous m'emmener ? Je n'irai pas avec vous... j'aime mieux mourir tout de suite...
Les deux hommes échangèrent un regard d'inquiétude ; tout à coup dans la rue Chazelle, déboucha un fiacre, cahotant au trot d'une rosse efilanquée et poussive ; le cocher, un petit maigre, avait son chapeau descendu jusqu'au nez et Je collet de sa houppelande relevé jusqu'au menton, de telle sorte qu'il était difficile de reconnaître que ce n'était autre que Siméon...
Les gardiens lui firent signe ; il s'arrêta.
- — Je vais relayer, dit-il. d'un t^n d^ rnnnvaiso humeur...
— Vous irez une hmire plus tard.
Ils prirent Gabri^^lV =011^ ]p5 brp'
T. A MAP.QL'ISE OAHRIEI.LE 209
Elk' so débattait avec rage, trouvant dans son épouvante une force d'homme...
— A moi 1 au secours ! on me...
Elle ne put achever. On la jeta brutalement dans le lîacre.
— Tiens ! tiens I murmurait le cocher... elle est rétive, la petite... q7j'est-ce qu'elle a fait P
Un des sergents de ville s'était assis près de Gabrielle et, ses doigts serrés autour de la gorge de la jeune fille, il l'étranglait presque, l'empêchant de crier...
Elle râlait ; ses ongles s'enfonçaient dans la chair du misérable si profondément que le sang coulait de dix blessures !...
Loiiffard et La Guyane arrêtés à quelques pas de là n'avaient pas eu besoin de prêter main forte.
Ils avaient assisté à la scène en simples témoins.
La portière du fiacre était refermée ; au moment oii le second gardien allait monter sur le marchepied pour s'installer près du cocher, Louffard se coula jusqu'à lui et dit à voix basse :
— Méfîe-toi du cocher ! Il nous filait ! C'est Siméon, un ex-agent de police, au service de Mourad...
Les yeiix du faux sergent de ville brillèrent.
— C'est bon, je m'en charge !
— Et nous allons ? demanda le cocher.
— A la préfecture, parbleu I fît le sergent de ville.
Siméon tressauta. Il n'avait pu dissimuler un mouvement de surprise. Il se disait :
— Ils ne manquent pas de toupet I
Le fiacre roulait sur les pavés. Il prit l'avenue lo Wagram jusqu'à l'Arc-do-Triomphe, descendit
no
les Champs-Elysées. Au moment où l'on arrivait au rond-point :
— Prenez l'avenue Montaigne, fît l'homme.
— C'est pas le chemin de la Préfecture.
— Allez toujours !
Siméon grommela quelques paroles inintelligibles. Au fond, il pensait :
— Ha I ha ! je me disais bien qu'on n'irait pas jusqu'au quai de l'Horloge... Nous allons échouer la petite dans un coin,., c'est connu !... Mais Siméon le saura !
Suivant docilement les indications du gardien, Siméon prit la rue François-I" et la rue Bavard.
Au coin de celle-ci et du Cours-la-Reine, le gardien dit :
— Arrête !
Le fiacre ne bougea plus. Le misérable se dressa, jeta un coup d'œil devant et derrière lui. Derrière, personne... Devant, sur le Cours, de temps à autre, déjà, quelques passants...
Au coin de la rue, il y avait un hôtel dont la porte venait de s'entr'ouvrir... sans qu'on eût sonné ou appelé...
Le sergent de ville s'était assis de nouveau ; mais sa main droite était restée derrière Siméon, appuyée sur le haut du fiacre... et cette main serrait convulsivement un poignard à courte poignée et à large lame...
— Eh bien, c'est-il pour aujourd'hui ? gronda le cocher.
— C'est pour aujourd'hui, oui, mon garçon, dit le sergent de ville avec un son de voix étrange...
Et brusquemenî, derrière le cocher, son poing se leva et s'abattit avec une force de taureau... Le
LA MARQUISE (JABRIELLE 211
poignard tout entier avait disparu dans le dos de Siméon.
Celui-ci ne poussa pas un cri... Il rejeta seulement le torse en avant, avec un effort qui le tordit, et ouvrit, par deux fois, des yeux énormes...
Puis il s'affaissa, le dos contre le haut du fiacre, la tête ballante sur la poitrine, ayant toujours, dans ses doigts crispés, les guides qu'il n'avait pas lâchées.
Il était mort sur le coup.
Le sergent de ville sauta du siège et ouvrit la portière.
— Dépêchons-nous ! dit-il, pas une seconde à perdre I
La jeune fille évanouie, fut portée dans l'hôtel; un dés misérpbles ressortit, s'approcha de la voiture et lança un coup de pied dans le ventre du cheval.
La bête s'ébranla lourdement et la tête basse, butant, reprit son petit trot pénible et éreinté, emportant le cadavre.
Le corps, appuyé contre le haut du fiacre, gardait son équilibre ; les deux mains, sur les genoux, tenaient les guides ; la tête ballottait sur la poitrine ; l'homme n'avait pas l'air d'être mort; il ressemblait plutôt à un ivrogne.
Ce fut une promenade fantastique et lugubre que celle de ce fiacre dans Paris ; il fila, du même train, le long des quais, traversa la place de la Concorde, prit la rue Royale, les boulevards, la rue du Helder, la rue Lafayette ; sur son parcours, des ouvriers, voyant le cocher, riaient.
— Paraît qu'il faisa-It soif, c'te nuit, disaientils.
Le manche du poignard, caché par la pèlerine
était invisible, et le sang, e^cipêclié par la lame, n'avait pas coulé ; le vieux cheval suivait sa droite, comme si le cocher l'avait guidé toujours ; il n'y avait pas beaucoup de voitures, étant donnée l'heure matinale, de telle sorte qu'il n'y eut pas d'accidents ; cependant, rue de Dunkerque, le fiacre se croisa avec un camion chargé de pierres dans les roues duquel il s'embarrassa ; un choc ébranla toute la caisse et la fit vaciller ; le cocher du camion, furieux, leva son fouet sur Siméon, en l'injuriant ; mais il ne frappa point ; le cadavre avait perdu l'équilibre, roulait sur la roue, et de là par terre ; et la pèlerine, se relevant, montra le poignard planté dans le dos, jusqu'à la garde.
Une demi-heure après, Siméon était à la morgue.
Gabrielle évanouie, avait été transportée dans un petit salon de l'hôtel mystérieux devant lequel Siméon venait de trouver la mort ; les deux faux sergents de ville l'avaient laissée là, étaient ressortis, et presque aussitôt un homme entrait qui s'avança vers la jeune fille avec précipitation.
Ce survenant était le marquis Norbert.
Il contemplait Gabrielle sans prononcer un mot, sans essayer de la rappeler à elle, comme s'il avait trouvé du plaisir à prolonger son évanouissement
— Je l'avais crue perdue, murmura-t-il à la fin... La voici retrouvée... maintenant elle est à moi !I
Elle ouvrit les yeux, regarda tout d'abord Norbert sans le reconnaître, puis autour d'elle, avec surprise... puis son regard se reporta vers le mai^-
quis et tout à coup eut une effrayante expression d'épouvante.
— Ah I dit-elle d'une voix étranglée, c'est vous I...
Il souriait.
— C'est moi, Gabrielle... et cette fois nous ne nous quitterons plus. . . Tranquillisez-vous donc !. . . Je ne veux plus confier à d'autres le soin de veiller sur vous... ce sera moi désormais qui resterai auprès de vous jusqu'au jour où vous serez ma femme 1
La profonde horreur que cet homme lui inspirait lui rendit un peu de courage ; elle se leva, et tout près de lui, sans baisser les yeux, elle le défia :
— Vous savez pourtant bien, dit-elle, que je un suis pas peureuse, que je préfère tout à la honte d'être à vous, que j'aimerais mieux mourir que de porter votre nom.
— Je le sais, Gabrielle, dit-il après un silence pendant lequel il la contempla avidement, la trouvant cent fois plus belle encore dans sa colère ; je sais que vous me haïstez et que ce sera à contre-cœur que vous vous marierez avec moi. L'amour viendra après le mariage.
— Vous le croyez ?
— J'en suis sûr 1
Et il ajouta plus bas, comme ayant peur de se l'avouer.
— Je vous aime Gabrielle... je pourrais me dispenser de vous le dire, puisque vous me méprisez... Oui, je vous aime... je m'en suis aperçu quand vous n'étiez plus là, au vide que votre absence laissait dans mon coeur... Je vous aime vraiment.
-i^ LA MAllQLiiE GABUILLLE
Elle riait,., lui était tout pâle... et comme bouleversé...
— A quoi bon mentir P dit-elle ; c'est à ma fortune que vous en voulez... et pour vous en rendre maître, vous avez eu besoin d'un crime... Tamour est bien inutile en tout^ cette affaire... puisque vous jouez avec moi cartes sur table, et puisque vous m'avez révélé jadis votre machination odieuse, pourquoi essayez-vous aujourd'hui de me faire croire à un sentiment que vous ne pouvez ressentir et qui n'existe pas ?
— Vous vous trompez, Gabrielle, je vous aimel Et sa voix était altérée... Il continua :
— C'est une faiblesse... cela est venu malgré moi, en dépit de mes efforts... je vous aime !...
— Je préférerais votre haine ; j'en aurais moins de dégoût !
Il passa sa main sur son front mouillé de sueur...
— Gabrielle 1 murmura-t-ii... Gabrielle !
Il lui prit les bras, qu'il broyait dans ses doigts, et il la contempla d'un regard enflammé... Tout à coup, il se recula, la repoussant...
— Oh ! murmura-t-il... Plus tard il faudra bien qu'elle m'aime !I
— Qu'allez-vous faire de moi, s'il vous plaît ? dit Gabrielle.
— Vous me suivrez... je quitte Pai'is ce soir...
— Et où m'emmenez-vous ?
— Dans mon château de Corbigny, en Morvan. C'est là que se célébreront nos noces, dans quelques semaines...
— Vous croyez donc que je finirai par consentir ?
— J'en suis sûr 1
LA MARQUISE (.ABRIELLE 215
— Et de quel moyen vous servirez-vous pour obtenir mon consentement ? Je vous préviens que ce ne sera pas facile... Aujourd'hui, je me sens plus forte que lorsque je me suis trouvée en votre pouvoir pour la première fois... J'ai des amis qui me protégeront, me chercheront, me sauveront !...
— Mourad ? dit-il avec mépris.
— Lui et d'autres...
— Ecoutez, Gabrielle, pour éviter toute révolte de votre part, tout scandale, toute tentative de fuite, je vais vous dire sur quoi je compte pour que vous soyez à moi... A Corbigny, où nous irons ce soir, vous allez retrouver votre père...
— Mon père 1
— Il vous attend... c'est lui qui fera notre mariage I...
— Mon père ne vous connaît pas... et quand il saura tout I
— Vous ne lui apprendrez rien... car vous ne voudriez pas qu'il lui arrivât malheur 1... Votre père a confiance en moi... Il est persuadé que je vous cherche, et je lui dirai que je vous ai reconquise, non sans péril...
— Il connaîtra la vérité.
— Non, vous la lui cacherez, au contraire. Du jour où il commencerait à la deviner... entendez-moi bien, Gabrielle, votre père serait un homme mort I
Elle tressaillit.
Norbert avait un ton sec et tranchant ; il parlait sans colère, avec lenteur, comme après une résolution irrévocable.
Et la jeune fille comprit, d'instinct, que sa vie dépendait de ce que cet homme allait dire.
216 LA MARQUISE GABBIELLE
Le marquis lira de sa poche un élégant revolver, à crosse d'ébène, richement incrusté, et lit jouer la batterie, chargée de six balles.
— Au premier mot que vous aurez dit à votre père, fit-il avec calme, je le tuerai. Au premier mot que vous diriez à quiconque, désormais do votre aventure, je tuerai votre père... enfin, si vous refusez d'être ma femme, vous pouvez préparer vos vêtements de deuil... votre père est condamné... A Corbigny, où il attend votre retour, deux hommes qui me sont dévoués, et sur lesquels je puis compter comme sur moi-même, le surveillent sans cesse, ne le quittent pas. Leur surveillance deviendra plus étroite encore, lorsque vous serez là et que j'aurai à craindre vos confidences. Ah ! Gabrielle, je vous le dis, tout refus de votre part est impossible... Il entraînerait la mort de votre père... vous serez ma femme... En cet instant, Mourad viendrait pour vous sauver, ou tout autre, son intervention serait inutile... votre fuite serait le signal de la mort de votre père... c'est de vous, Gabrielle, que dépendent sa vie et sa mort... Mesurez bien vos paroles et pesez bien vos actions... les unes et les autres peuvent être mortelles 1
— Vous voulez m'en imposer, il est impossible que vous soyez aussi infâme I
Il eut un sourire froid.
— Vous en jugerez par vous-même.
Alors elle se sentit prise de frissons.
Elle ne le bravait plus, parce qu'elle le voyait prêt à tous les crimes.
Elle devinait que sa menace n'était pas vaine et qu'il l'exécuterait, s'il le fallait. Elle ne craignait rien pour elle, mais pour son père 1 Elle se
twdait les mains... que faire ? Le supplier, cet homme ? Il serait insensible. Lui offrir sa fortune, en échange de sa liberté et celle de Bertara.^ Elle l'avait fait déjà, il avait refusé.
Alors, quoi. Accepter ce mariage ignoble, pour sauver soji père ?... elle ne s'y résignait pas. Eli • avait un haut-le-cœur à cette pensée. Elle, la femme de ce misérable, jamais !
— Qui sait, se disait-elle, je lui ai échappé une fois déjà, alors que je désespérais de tout ?... Si je pouvais avertir Mourad ?... Si Valentin et ses amis pouvaient apprendre oii je suis ?
Norbert lisait les pensées de Gabrielle sur sa physionomie, comme on lit en un livre ouvert.
— Rien de tout cela ne réussirait, dit-il... n'essayez pas I
Elle eut un mouvement de colère désespérée, et elle regarda autour d'elle, dans le salon, cherchant une arme... résolue à tout, plutôt qu'à cette honte...
Il la comprit une fois encore, et souriant .
— Vous ne trouverez point d'arme... ne cherchez pas !
Elle laissa échapper un cri de rage et se précipita vers la fenêtre. Mais il l'y précéda... et toujours calme :
— Nous ne sommes qu'au premier étage... ditil... vous vous blesseriez sans vous tuer... et si vous voulez seulement appeler au secours... vous êtes libre...
11 ouvrit la fenêtre toute grande...
Gabrielle se pencha avidement...
Des gens passaient dans la rue...
Deux gardiens de la paix, deux vrais, ceux-là, traversèrent lentement, les mains derrière le dos..
218 LA MARQUISE GABÏIIELLE
Là, était le salut... un mot, un cri la sauverait II!
Norbert était un peu plus pâle qu'à l'ordinaire...
Tout près de la jeune fille, il suivait, d'un œil fiévreux, chacun de ses mouvements...
Les gardiens de la paix arrivèrent devant l'hôtel, machinalement levèrent les yeux et aperçurent Gabrielle...
— Rappelez-vous ce que je viens de vous dire, fit le marquis à voix basse... au moindre mot, c'est la mort de votre père...
Gabrielle avait la moitié du corps penchée hors de la fenêtre...
Les gardiens de la paix étaient si près qu'elle les entendit :
— Joli morceau de fillette... murmurait l'un, dans sa moustache.
— Trop pâle pour moi... faisait l'autre... j'aime mieux les rouges !
Gabrielle se tut... les gaidiens s'éloignèrent, disparurent au tournant du Cours-la-Reine.
Et La rue redevint déserte...
Le marquis referma la fenêtre... son sang, un instant arrêté, se reportait à sa tête et lui enflammait les joues et le tour des yeux...
— Allons, dit-il, vous devenez raisonnable... Il lui prit la main et la baisa galamment, près
du poignet.
■ — Bientôt, vous serez Marquise d'Argental 1...
Gabrielle, la tête lourde et vacillante sur les épaules, comme un fardeau incommode, se laissa tomber, hébétée, sur une chaise.
— Bientôt... bientôt I murmurait-elle... si ma mort pouvait sauver mon père, je mourrais avec bonheur !!
LA MARQXfPE r,Ar;nîELT,E 219
M^is lui, impitoyable, lisant toujours en elle : — Votre mort serait suivie de la sienne !... songez-y I
Alors elle resta immobile, les yeux fermés, n'osant même plus penser, puisqu'il devinait tout I
Le marquis la laissa, mais elle ne resta point seule ; les deux agents de Rouquin, déguisés en sergents de ville, qui l'avaient arrêtée, entrèrent au salon ; ils étaient habillés de redingotes noires, de pantalons gris. Ils prirent place l'un près de la porte, l'autre devant la fenêtre. Tout cela silencieusement.
Et la journée s'écoula ainsi, longue comme un siècle...
Le soir Norbert apparut ; il avait passé un élégant costume de voyage qui lui seyait à merveille ; il avait le visage reposé. Il s'inclina légèrement devant Gabrielle.
Les agents étaient partis.
— Ma chère enfant, dit le marquis, je viens vous chercher... une voiture nous attend devant l'hôtel. Il nous faut vingt-cinq minutes pour nous rendre à la gare de Paris-Lyon. Le train part à huit heures vingt-cinq. Il est près de huit heures. Nous n'avons pas de temps à perdre...
Elle le regarda... demi-folle de terreur...
— Ainsi, dit-elle... tout cela est vrai ?... II faut que je vous suive ?.,. Non, non... je ne veux pas... je ne veux pas I
Et elle se recula jusqu'au fond du salon.
LA MARQUISE CARRIELLE 221
— Gabrielle, dit-il doucement, sans impatience, pour vaincre vos dernières hésitations ne vous ai-je pas dit que vous alliez retrouver votre père ?... Ne devriez-vous pas êtie heureuse P
— Misérable 1 vous mêlez l'ironie au crime le plus lâche 1... Vous vous attaquez à une fille sans défense... et vous n'auriez pas le courage d'affronter le regard d'un homme...
— L'avenir vous montrera peut-être que je ne crains pas non plus les hommes I L'heure s'écoule... Venez I
— Non I
Norbert tira sa montre et la consulta.
— Si dans trois minutes vous n'êtes pas décidée, voici la dépêche que j'enverrai à ceux qui gardent votre père.
Et, arrachant une feuille à son carnet, il écrivit :
« Monsieur Papillon, château de Bois-Tordu, Corbigny en Morvan. — Par exprès. — « Faites ce qui est convenu.
« NORBEBT. »
II la lui jeta; Elle la parcourut. Elle comprenait. C'était l'arrêt de mort de son père 1...
— Je ne cherche ni à vous tromper, ni à vous en imposer, dit le marquis. Votre père mort, je n'ai plus aucun pouvoir sur vous ; dès lors, notre m.ariage devient impossible. Par conséquent trois heures après l'envoi de cette dépêche, qui partira demain matin à la première heure, — aujourd'hui il est trop tard, — c'est-à-dire à peu près en même temps que le télégramme arrivera au château et que Papillon tuera votre père, vous
222 LA MARQUISE r.ABRIELLE
serez Libre 1... je vous ouvrirai moi-même !a porte de cet hôtel et j'attendrai ici la justice 1... vous avez encore une minute pour réfléchir...
— Ah I comme vous me torturez 1 dit-elle, frémissante... et comme je vais prier Dieu qu'il me donne la vengeance I et comme je serai sans pitié alors, ainsi que vous, aujourd'hui 1
— La minute est écoulée 1...
-— Prenez garde I peut-être vous repentirezvous un jour ?
— La minute est écoulée... l'heure marche ! dit-il, impassible.
Elle se redressa.
— Je vous suis, mais... malheur à vous !...
11 remit sa montre, déchira la dépêche et offrit son bras. File ne le vit pas, elle passa devant lui et descendit.
Quand elle fut dans la rue, il lui prit la main.
Une; voiture était là.
Sur le siège, deux hommes ; un cocher, et l'un des faux sergents de ville, Bontemps, l'assassin de Siméon.
— Brûlez le pavé, dit le marquis.
La voiture partit à fond de train.
Elle mit vingt minutes pour aller à la gare.
Le marquis saisit do force le bras de Gabrielle mourante de peur, et le passa sous le sien. 11 la portait, la traînaiL
Elle n'avait pas la^force de marcher.
11 avait un coupé, retenu d'avance.
Le train allait partir ; déjà les portières se refermaient.
Quelques secondes après, la locomotive siffla... le train s'ébranla et au fond du coupé, où elle se peletonnait, se faisait toute petite, se serrant pour
LA MARQUISE C.ABRIELLE 223
ainsi dire contre elle-même, Gabrielle se mit à pleurer, avec des cris nerveux...
Le marquis la laissa pleurer à son aise, comptant qu'elle serait plus calme ensuite.
Mais aux larmes succédaient des larmes, toujours, et à la lin, elle fut prise d'une attaque de nerfs.
— J'avais prévu tout cela heureusement 1 fit Norbert.
Il tira des sels d'un élégant sac de voyage, qu'il avait jeté dans le filet et les lui fit respirer.
Elle se calma peu à peu, mais garda les yeux fermés, ensevelie dans une torpeur léthargique.
Il s'était glissé à genoux, près d'elle.
Elle était vêtue comme au jour où La Guyane et Louffard l'avaient enlevée, rue d'Allemagne.
Elle avait une robe de laine brune dont la simplicité ne déguisait pas la richesse de sa taille et sa souplesse... Un col droit serriiit son cou élégant et fin... et son chapeau, sans fleurs ni rubans, lui serrait les tempes, sans cacher la masse de ses admirables cheveux blonds...
La fièvre, en ce moment, enflammait son visage et rougissait le tour de ses yeux...
Le marquis la contemplait...
Et, chose singulière, sa physionomie avait changé tout à coup, les yeux étaient devenus doux, presque tristes.
Norbert était très beau, d'une beauté mâle et énergique, et, en ce moment, je ne sais quelle pensée intime adoucissait l'expression un peu rude de cette beauté.
Il prit doucement entre ses mains la main droite de la jeune fille qui pendait sur le coussin du coupé et la garda, la baisant du bout des le-
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vres, comme s'il eût voulu qu'elle ne s'en aperçût pas.
Et il disait très bas :
— Gabrielle, je t'aime... Pourquoi t'aimé-je.. d'un amour vrai, plus violent que ce que j'ai jamais éprouvé?... est-ce parce que tu es plus belle, dans ta simplicité, dans ta tristesse, dans tes colères, que celles que j'ai rêvées jusqu'à ce jour ? Est-ce parce que tu me méprises et que je t'épouvante ? T'aimé-je à cause de ces larmes qui rougissent tes beaux grands yeux et que je te fais verser ? t'aimé-je, enfin, parce que tout nous sépare et qu'il m'a fallu des crimes pour arriver jusqu'à toi ?...
Elle lit un léger mouvement.
Elle s'était endormie d'un sommeil pénible.
Il eut peur qu'elle ne se réveillât et se tut.
Mais elle dormait toujours.
11 lui baisa de nouveau La main.
— Depuis que je l'aime... il y a deux hommes en moi, se disait-il, mon cœm' est occupé par deux sentiments d'égaLî force... l'amour et l'ambition... je veux que cette enfant soit ma femme parce que je veux être riche et puissant... et pourtant, si elle me promettait de m'aimer, je consentirais peut-être à rester ignoré de tous, pauvre comme je suis, pourvu qu'elle vécût près de moi 1
Il regardait, tout en les embrassant un à un, les doigts fuselés de la jeune fille ; il avait pris l'autre main dont deux doigts, à leur extrémité, étaient criblés de coups d'aiguille.
— Elle travaillait, murmura-t-il, et elle était heureuse !
Et secouant une pensée pénible :
— Oh î tu m'simeras, Gabrielle. . tu m'aime-
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las... je le veux... et ma volonté sera plus forte que la résistance... tu finiras par oublier mon crime et les larmes que je t'ai fait verser !... les splendeurs où lu vivras adouciront ton ressentiment... je veux que tu m'aimes I...
Et Gubrielle, en ce moment, remuait les lèvres, dans son sommeil lourd, agité de rêves et de délires...
Elle se revoyait dans le palais de Mourad, au milieu des parfums et des fleurs...
Et tout le monde était réuni autour d'elle, son père, Valenlin, Mourad et Férédié ainsi que Fatma, aux longs et caressants regards...
Et chacun lui disait, — était-ce la voix de Norbert qui, traversant son sommeil, arrivait jusqu'à son rêve P — chacun lui disait :
— Je t'aime 1
Et elle entendit vaguement, mais très loin, la mélancolie du chant oriental qu'elle avait écouté, un soir :
". La vie, la vie, c'est l'orage I... jamais de repos, souffle éternel, brise ardente ou glacée... changement sans lîn... tempête de fleurs dans la jeunesse... flocons de neige dans l'hiver I...
Un baiser plus ardent de Norbert la tira de son engourdissement.
Elle se réveilla, et voyant l'homme à genoux devant elle P... elle eut un cri strident d'appel au secours :
— A moi I A moi 1
Mais il s'éloigna à l'autre bout du coupé... Et, gravement, les lèvres pâlies par une émotion subite :
— Calmez-vous, Gabrielle... Vous n'avez, je vous le jure, rien à craindre de moi 1