‹ La MarseillaiseChapitre 16 sur 63 · l.A MAllStlLLAlS · texte numérisé non relu

l.A MAllStlLLAlS

La i'raiicc reconnaissante à Rouget de Lisle. — Le cri national : « Rouget Je Lisle au Pant/iéon... » — Une grande Journée parisienne. — Le transfert du cimetière de Clioisy-le-Roi. — Le départde l'Arc-de-Tiromphe. — l^ halte aux Invalides. — Rouget de Lisle et Napoléon voisins de crypte! Un étrange « dialogue des morts ». — Le discours dé M. Raymond Poincaré, président de la République.

Alors, la France et son gouvernement dans un geste de reconnaissance d'une grandeur touchante qui rappelle celui du 14 juillet 1795, se tournent vers la mémoire de Texcellent Français, du soldat-poète qui a senti et chanté la Marseillaise. cet hymne magnifique de défense nationale en un jour de péril non moins grand pour la patrie que celui d'aujourd'hui.

De notre océan aux fronts, c'est un cri unanime :

« Rouget de Lisle au Panthéon... »

Rouget de Lisle, depuis i83b, repose dans le cimetière d'une commune de la banlieue parisienne. Non pas que ses concitoyens de Choisy-le-Roi aient oublié d'honorer la poussière de ses os : après les amis qui lui fermèrent les yeux, on les trouve au contraire toujours pieux à son souvenir et à sa tombe. Si, longtemps, la pierre sous laquelle dormait l'auteur de la Marseillaise avait été une modeste stèle où l'on lisait déjà une juste et glorieuse inscription, depuis que la Troisième République avait pu s'appartenir et figurer un autre régime qu'une étiquette menteuse abritant le complot de toutes les réactions, depuis surtout 1902, Rouget de Lisle avait enfin dans le cimetière communal, un impérissable et imposant tombeau dont l'érection appartenait à l'initiative des habitants de Choisv-le-Roi.

Déjà aussi deux statues provinciales, l'une encore à Choisy, l'autre à Lons-le-Saunier, attestaient que ses plus proches compatriotes étaient exempts d'ingratitude ci\ique.

Mais le poète de la Marseillaise, pour beaux qu'ils tussent déjà, méritait des hommages moins particuliers.

La nation lui devait des hommages nationaux.

Toutefois, on n'entre pas au Panthéon, même sur le cri populaire, sans quelques formalités. Le suffrage qui en ouvre les portes est à deux degrés. Après Télection primaire ou suffrage universel, il faut la ratitication du suffrage au second degré, celui du Parlement, et malheureusement, quand, un des premiers, le Conseil municipal de Paris, fidèle à sa mission d'avantgarde, demande la translation glorieuse, le temps est compté : le 14 juillet est trop proche. Les deux Chambres ne peuvent se réunir, ni délibérer, si brièvement ftJt-ce, pour porter la loi.

La pensée d'un hommage public est cependant trop opportune, trop partout voulue pour que l'opinon accepte un ajournement lointain qui semblerait une défaite ou un refus suggérés par des dessous inexplicables, et l'on s'arrête à une manifestation fnoyenne, encore grandiose.

Rouget de Lisle, sur le chemin du Panthéon,, fera halte à l'Hôtel des Invalides. La victoire aux frontières pourra dans rintervalle s'achever entière. Puis là, le soldat qu'a été le poète de la Marseillaise trouvera la compagnie de grands soldats, de grands capitaines, de celui qui, dans les siècles modernes fut le plus grand de tous.

^ Certes le lieu et le coudoiement de Napoléon appelleraient des commentaires.

Rouget de Lisle, même pendant une heure, le compagnon de crypte de Bonaparte! Bonaparte qui fut son ennemi, son tenace persécuteur dès qu'il dut voir dans l'auteur de la Marseillaise un citoyen à la pensée libre, clairvoyante et sage, à lit parole indépendante et franche, un homme resté debout, lier et probe au milieu de l'abaissement, de la cupidité, de la couftisaherie, du silence de tous! Rouget de Lisle parent du général Malet, que, comme cet audacieux et politique soldat prononçant la déchéance du « fou » de 181 2, Bonaparte aurait voulu peut-être

envoyer au poteau de la plaine de Grenelle!... Un tel voisinage étonne... au premier regard.

Quel dialogue un historien philosophe, arrière-petit-tils de Lucien, de Fénelon, de Fontenelle, de Voltaire aura pu entendre entre ces deux morts. Rouget de Lisle et Napoléon, dans le silence de la nuit, quand le gouverneur des Invalides, le général Niox eut, le 14 juillet au soir, refermé sur son dernier hôte la lourde porte des souterrains de l'église Saint-Louis!

La cérémonie du transfert fut très belle, digne et de la nation qui la célébrait et de celui qui en était le héros.

Le i3 juillet, la veille, avait été une journée triste pour Choisy, la journée de la séf^aration, des adieux. Depuis tantôt quatre-vingts ans. Rouget de Lisle mort avait continué d'habiter dans la commune patriote, qui avait tenu à honneur de lui donner une hospitalité de calme, de respect, de sympathie pieuse ; sa dernière demeure, les tombes du cimetière communal, avait été plus honorable que les pauvres domiciles parisiens où il avait si longtemps traîné une misère noblement supportée. C'était un aïeul dont la commune était hère, qu'elle aimait, dont il fallait se séparer.

Le temps était à l'unisson de l'heure dramatique : le ciel était bas et noir, le vent soufflait par rafales, des tourmentes de pluie tombaient par flots intermittents.

C'était la quatrième exhumation que subissait le cercueil. 11 semble qu'en prévision des aventures qui menacent toujours un mort dont la vie a porté une signification devant les hommes, les habitants de Choisy aient voulu de bonne heure entourer la poussière des os de Rouget de Lisle d'une enveloppe protectrice solide aux maladresses, aux curiosités, aux profanations des hommes et aussi aux injures du temps : les restes sont relevés déjà enfermés dans un sarcophage de pierre cerclé et dûment scellé de lames de fer; sur le couvercle on lit ces simples mots : Rouget de Lisle.

La foule des habitants de Choisy se pressait au cimetière.

A 3 heures, les magistrats municipaux arrivent, le maire en tête, M. Rendu, qui en 1902, s'était si patriotiquement employé à ériger le magnifique tombeau en pierre de Vire, vide tout à l'heure de son héros. Le gouvernement avait délégué son ministre de l'Intérieur, M. Malvy, qu'accompagnaient MM. Delannev, préfet de la Seine, et Laurent, préfet de Police, quelques conseillers municipaux de Paris et conseillers généraux de la Seine, quelques sénateurs et députés de Paris, entre autres, M. Jean Longuet. La Société des vétérans de 70, les petits bovscouts avec leurs drapeaux voilés de crêpe, un détachement du .2 1 * d'infanterie coloniale et du 94*" de ligne rendent les honneurs, font cortège. Le cercueil, extrait du caveau, est placé par les sapeurs-pompiers de la commune sur un affût décoré de drapeaux et recou\ert d'un étendard tricolore. Deux files de soldats, encadrent le soldat de 92 et le ramènent dans Choisy.

A la mairie, les clairons sonnent aux champs, les troupes portent les armes et le cercueil est déposé dans la salle d'honneur sous un catafalque décoré de draperies rouges bordées or. Deux discours sont échangés entre le maire et le ministre aux cris de : <( Vive la France! »

Pendant la soirée, les habitants de Choisv et des environ!* défilent devant le catafalque. La nuit, la garde d'honneur de la veillée est fournie par le 94'' et la compagnie communale des sapeurs-pompiers qui ne veut se détacher de Rouget de Lisle qu'au dernier instant.

Le lendemain, mercredi, 14 juillet, le ciel et le soleil donnent heureusement un plus brillant décor à la cérémonie que la guerre ne permet point d'appeler une fête,» mais qui va figurer une grande journée. Le ciel est limpide d'azur; le soleil resplendit de tout son feu. et en projette les chauds rayons sur les foules et les régiments qui se haterit vers la place de l'Etoile.

Rouget de Lisle partira de l'Arc-de-Triomphe pour aller à THôtcl des Invalides.

Dès le bon matin, le délégué du gouvernement, M. le soussecrétaire d'Etat Dalimier était arrivé à Choisy prendre possession des Restes. Le cercueil a\ait été placé dans une bière en

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chénc sur laquelle élail apposée une plaque en argent portant rinscription :

Rouget de Lisle hy6o-i8o6

Une couronne de bronze, offerte par Choisy au grand mort qui avait été^ow mort pendant tant d'années, est seule placée sur le cercueil que Ton hisse dans un fourgon automobile drapé d'une large écharpe tricolore.

Après les derniers saluts militaires, le cortège des automobiles officielles regagne Paris par Vitrv où la population Tacclame, par la place d'Italie qu'il traverse; il s'engage successivement dans les boulevards de Port-Royal, de Montparnasse, des Invalides, les avenues Duquesne et Bosquet, traverse la Sçine au pont de TAlma et par l'avenue Marceau, — il est 9 heures et demie, — débouche sur la place de l'Etoile.

Là le spectacle est déjà grandiose. '

La place et la chaussée des Champs-Elysées jusqu'à la hauteur ^es Grand et Petit-Palais sont libres. Une foule immense en garnit les abords, les trottoirs, contenue par des cordons de troupes d'infanterie alignées.

Devant l'Arc-de-Triomphe, deux gros de ca\alerie, font demicercle : à gauche, à l'entrée des avenues Marceau, Kléber et Victor-Hugo, les cuirassiers; à droite, avenues Niel et Friedland. les dragons et les chasseurs; le général Galopin commandant la place de Paris, avec son état-major, entre les deux groupements.

Sous le chef-d'œuvre de Rude, le corps de musique de la garde républicaine domine, sur une estrade recouverte de vastes , tapis éclatants. Du même côté, un peu plus avant dans la direction de la place de l'Etoile, un grand nombre d'officiers en tenue et l'abondante masse noire des invités civils.

L'Arc-de-Triomphe, au-dessus de ce tableau déjà impressionnant, en forme l'admirable fond. Des avions volant très bas décrivent dans le ciel leurs courbes d'une nrâcc hardie; la cin-

quicmc arme rtMiiplil aux fronis un assez \ aillant rôle pour ri^urer dans celte double éxocaiion des grands souxenirs militaires de la RéN'olution et de ceux déjà beaux de i<)i4.

Presque en même temps que débouche le cortège de C^hoisv. arrivent les membres du gouvernement, le président du Conseil. M. Viviani, en tête, et ses collègues; à ses proches côtés MM. Briand. Millerand. Augagneur; puis un grand nombre de députés et de sénateurs portant leurs insignes. Au bruit des honneurs, on fait place aux voitures de rElvsée : le président de la République accompagné du chef de sa maison militaire, le général Duparge, en descend: il est en redingote et porte la rosette de la Légion d'honneur. M. Ravmond Poincaré se place entre le président de la (>hambre à sa gauche. M. Paul Deschanel; le président du Sénat à sa droite, M. Antonin Dubost. Derrière les trois présidents s'alignent les ministres; puis \iennent le corps diplomatique, le préfet de la Seine, le préfet de Police, les bureaux et membres du Conseil municipal de Paris, les bureaux et membres du Conseil général de la Seine dont les présidents. MM. Adrien Mithouard et Paris, \iennent place de la (^.oncorde de saluer les statuts de Strasbourg et de Lille; les bureaux^ et membres des Conseils d'arrondissements de la Seine. Dans le cortège prendront place à leur rang protocolaire le (Conseil d'Etat, les grands-croix et les grands-officiers de la Légion d'honneur, la Cour de cassation, la Cour des comptes, le Conseil supérieur de l'instruction publique, l'Institut, la Cour d'appel, le (Conseil supérieur des colonies, les maires et adjoints de Paris. MM. les dovens et professeurs de l'Université, les tribunaux, les juges de paix, etc.

M. Rendu, le maire, et la députati(jn du (Conseil municipal de Choisv viennent saluer le président de la République.

A ce mornent un atiVii de canon — artùt de l'artillerie de 1792 — se range syr la place dans Taxe même du terre-plein de PArcde-Triomphe, et une escouade de soldats du génie — Parme de Rouget de Lisle — y apporte le cercueil. L'atlut est attelé de six chevau.x; il est drapé d'une courtine de velours rouge frangée d'or; des drapeaux tricolores entrecroisés surmontent de leur lance et décorent de lein's plis le cercueil de chaque côté. Les

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commandements retenlissenl. Les ca\aliers présenient lesahre; rinfanteric porte Farme.

En même temps, sur l'estrade dominée par le groupe de Rude, un chant s'élè\e. une musique retentit en moven ton : c'est la Marseillaise. *

La foule se découvre.

M""'' Dclna qui, dès le début de la i^uerre, a été la belle interprète de l'hvmne et la favorite du public, chante de sa voix chaude et puissante la première strophe. Les chcL'urs de l'Opéra, de l'Opéra-Comique et du Conservatoire, accompagnés par la musique de la garde républicaine, entonnent le refrain.

Des acclamations saluent cette interprétation à la fois solennelle et entraînante.

Une voix d'homme chante le deuxième couplet, celle de M. Albers, l'excellem barvton. Les deux artistes alternent jusqu'à la dernière strophe Amour sacré qu'entonne M'"'' Delna. Les acclamations redoublent.

C'est ici la fin du premier acte de cette noble journée.

• Le cortège maintenant s'ébranle et descend lentement les Champs-Elvsées; des trottoirs, des fenêtres garnies de drapeaux français et alliés partent d'incessants Virât qui acclament le passage.

L'atiut du cercueil est précédé de plusieurs escadrons à la tète desquels chevauche le général commandant la Place. Un fragment de section de soldats du génie entoure le char militaire; au milieu d'eux six officiers de l'arme marchent sabre au clair.

Immédiatement derrière viennent le Président de la République, les Présidents de la Chambre et du Sénat, les ministres, les sénateurs, les députés, puis tous les corps constitués suivis de Aingt sociétés populaires de Patriotes, de Vétérans, de Défenseurs de la République, de boy-scouts a^ec leurs drapeaux et bannières.

De chaque côté de l'avenue, la haie est faite par le i'"'' et le 4'' zouaves, les 29*^ et So*' d'infanterie territoriale, le 2 3'' d'infanterie coloniale et une compagnie de fusiliers marins.

Les acclamations ne décessent pas. chaudes, spontanées.

sincèromeni ex it?i<) : « \'i\c la France! Vi\c la République! Vive 11 Marseillaise \ (sic). Honneur à Roui^et de Lisle ! >-

A mi-chemin de hi place de l'Etoile et des Grand et Petit- Palais, le sentiment de la foule s'exalte, et la haie des troupes s'cjuvre sans résistance sous la poussée de l'enthousiasme : la foule veut prendre place dans le cortège; elle veut être, non pas seulement témoin, mais acteur dans ce tableau mémorable, et la fusion fraternelle se fait sur la chaussée par un accueil de cordialité à l'irruption des manifestants.

Le cortège n'en devient que plus dense, plus imp<^sant.

La journée n'en sera que plus populaire.

On n'entend pas un cri brutal, ni ne voit un geste \iolent.

L'intelligence sympathique des foules parisiennes fait l'admiration des nombreux étrangers qui v tiennent bonne place.

.\ la hauteur des Palais, le cortège, ainsi doublé, tourne à droite; il continue d'avancer dans l'ordre le meilleur sur le pont Alexandre III entre les cordons latéraux de troupes d'infanterie où Von distingue les populaires « marsouins w. encore les zouaves pittoresques avec leurs chéchias et leurs larges pantalons rouges qui vont disparaître bientôt pour un vétenient plus commode, et font contraste de couleur avec le bleu horizon des nouveaux uniformes de guerre. Derrière les cordons de troupes et de gardiens de la paix se massent, ici, les ofHciers et soldats permissionnaires, là les blessés, les con\alescents et leurs dévouées gardiennes des hôpitaux de la (h'oix-Rouge qui se joignent au cortège et traversent a\cc lui Tb^splanade.

Maintenant c'est le troisième et dernier acte de ce \ rai drame national.

La scène est la \aste Cour d'honneur de l'Hôtel des Invalides.

Au f(jnd, devant l'entrée de l'église, le perron de la galerie faisant porche est surmonté de grandes draperies qui le plafonnent; les dalles sont couvertes de larges tapis et deux rangs de fauteuils dorés achèvent une décoration de grand salon officiel. Déjà de nombreux personnages publics, une partie du corps diplomatique, attendent. Sur les côtés des marches sont

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échelonnés les pensionnaires de rHôiei, les Invalides, solides encore et martiaux, tenant la lance a\ec flamme; les Gardes républicains en uniforme de f^ala complètent cette belle troupe d'honne.ur. De chaque côté de la vaste cour, des avions, des canons pris aux ennemis font le cadre qui rappelle les réalités de la ij;uerre. Par contraste les enfants des écoles de la Ville mouNemenieni. derrière, leurs i^roupes de curi()sité attentive et jettent leurs jeunes cris patriotiques. Sur les galeries, aux balcons apparaissent des milliers de tètes penchées.

A lo h. 35 m., le cortège fait son entrée par la grand'porte. Le général Niox. gouverneur de THôtel, salue de Tépée et commande : « Présentez armes! » aux troupes déjà rangées qui attendent. Le général Cousin commande la sonnerie : « Au drapeau ! »

Une immense acclamation \'ii'c la France! retentit quand l'affût du cercueil entre dans la cour au milieu de laquelle il s'arrête.

Le président de la République. sui\i des deux présidents et des membres du gouvernement, gagne directement Festrade du porche; en même temps la Marseillaise résonne à nouveau, jouée par la musique de la garde républicaine mec son invariable maestria.

A peine la dernière strophe a-t-elle été suivie de .son refrain que M. le président Poincaré s'a\ance près des premières marches du perron, encadré à distance des deux présidents, et, d'une voix bien connue dans sa fermeté et sa belle clarté, après a\()ir salué les drapeaux des régiments et la bannière de Choisy groupés à ses pieds, prononce le discours qui \a donner à la journée sa véritable signitication non pas devant la France — la France n'a pas besoin qu'on lui interprète. la Marseillaise — mais devant l'ennemi.

Le discours du président de la République doit prendre place dans l'histoire de /tt Marseillaise à côté des meilleures pages qui ont été consacrées à l'hvmne depuis que la nation W inscrit dans son credo patriotique et républicain. Assurément l'opinion publique et lettrée n'avait point attendu ce 14 juillet pour juger a sa valeur l'écrivain et l'orateur qu'est M. Raymond Poincaré :

on le savait grand orateur, d'une correction qui, pour atteindre naturellement à la noblesse, à la pureté académiques, n'en restait pas moins originale, vivante, précise, accessible à l'audition populaire. Ses discours au Parlement, auparavant ses plaidoiries au Palais avaient de droit donné à Favocat, au député, au ministre un fauteuil parmi ces Quarante où avaient figuré les Dufaure, les Berryer. On le savait également écrivain consommé, habile et riche d'expressions, bon critique d'idées et de forme, d'un mot maître-en notre belle langue. Alors donc qu'on ne le considérerait qu'au point de vue de Part, le discours sur la Marseillaise apparaît comme une très belle œu\re. Mais le Président avait sur ses devanciers, les Lamartine, les Quinet, les Michelet, le cruel avantage d'appliquer au sujet son ingenitim oratoire dans une heure frémissante que ceux-ci n'avaient point connue. La Marseillaise n^était plus ici un thème de souvenirs historiques magnifiquemçnt célébrés à de longues années de distance et dans la sécurité littéraire de la paix : la Marseillaise redevenait le chant actuel de la patrie envahie, de la bataille engagée, et le premier magistrat de la République la commentait au bruit des canons de la frontière, comme les généraux de 92 la chantaient euxmêmes, sur' le terrain, à Valmv, à Jemmapes, en a\ant de leurs bataillons, le chapeau au bout du sabre.

La Marseillaise, dans la bouche du Président, est le cri de la France de 191 4, « cri de \ engeance et d'indignatioii d'un peuple qui, non plus qu'il y a cent vingt-cinq ans ne pliera le genou devant l'étranger »> ;

La Marseillaise c'est « la nation souveraine qui a la passion de l'indépendance et dont tous les fils préfèrent délibérément la mort à la servitude » ;

La Marseillaise est à la fois « le témoignage du génie populaire et Faffirmation volontaire de l'unité française ».

Aussi, est-ce la Marseillaise que trouve dressée devant lui le peuple de domination, de provocations, de mensonges, d'ultimatums injurieux, d'hypocrisie, de lâches -attaques terroristes, le peuple de proie qui dégrade la civilisation, qui déshonote lu science tnise au service de la plus sauvage barbarie.

Si la Marseillaise retentit aussi dans l'univers dans ce même

moment, c'est que tous les peuples la saluent comme une protestation de la liberté des nations, de leur indépendance, et saluent en même temps la France qui, en la créant sur les lèvres d'un de ses soldats, lui a donné cette immortelle signification commune...

La partie politique et militaire du discours du président Poincaré, prend maintenant le pas et devient capitale. L'ennemi n'a pas besoin de chercher entre les lignes la pensée française. Après un court et trop exact tableau des provocations prussiennes et allemandes systématiquement amoncelées, le grand orateur montre l'Allemand qui voudrait s'assurer les bénéfices tangibles de son crime et les tenir à jamais, faisant circuler des bruits de paix, d'une paix garante de son butin et de l'impunité. Au nom de la France, le Président repousse la seule hypothèse de cette fin de guerre, de xo\x\q paix^ précaire, et déclare que le pays qui s'est levé aux appels de la Marseillaise, ne parlera de paix que. lorsque avec ses alliés il aura rétabli le droit, tout le droit :

« ... Puisqu'on nous a contraints à tirer l'épée, s'écrie M. Poincaré, nous n'avons pas le droit de la remettre au fourreau avant le jour où nous aurons vengé nos morts, et où la victoire commune des alliés nous permettra de réparer nos ruines, de refaire la France intégrale et de nous prémunir efficacement contre le retour périodique des provocations.

» De quoi demain serait-il fait, s'il était possible qu'une paix boiteuse vint jamais s'asseoir, essoufflée, sur les décombres de nos villes détruites? Un nouveau traité draconien serait aussitôt imposé à notre lassitude et nous tomberions, pour toujours dans la vassalité politique, morale et économique de nos ennemis. Industriels, cultivateurs, ouvriers français, seraient à la merci de rivaux triomphants et la France, humiliée, s'affaisserait dans le découragement et dans le mépris d'elle-même.

» ... Non, non, que nos ennemis ne s'y trompent pas! Ce n'est pas pour' signer une paix précaire, trêve inquiète et fugitive entre une guerre écourtée et une guerre plus terrible, ce n'est pas pour rester exposée demain à de nouvelles attaques et à des périls

mortels que la France s'est levée tout entière, frémissante aux mâles accents de la Marseillaise.

)) Ce n'est pas pour préparer Tabdication du pavs que toutes les générations rapprochées ont formé une armée de héros; que tant d'actions d'éclat sont, tous les jours, accomplies; que tant de familles portent des deuils glorieux et font stoïquement à la patrie le sacrifice de leurs plus chères affections. Ce n'est pas pour vivre dans l'abaissement et pour mourir bientôt dans les remords que le peuple français a déjà contenu la formidable ruée de l'Allemagne, qu'il a rejeté de la Marne sur r\'ser Taile droite de Tennemi maîtrisé, qu'il a réalisé depuis près d'un an, tant de prodiges de grandeur et de beauté.

» Mais ne nous lassons pas de le répéter : la \ictoire finale sera le prix de la force morale, de la persévérance. Employons tout ce que nous pouvons avoir de calme, de vigueur, de fermeté à maintenir l'union dans le pavs... à ramasser en un mot la totalité des énergies nationales dans une seule pensée et dans une même résolution : la guerre poussée, si longue qu'elle puisse être, jusqu'à la défaite définitive de l'ennemi et jusqu'à l'évanouissement du cauchemar que la mégalomanie allemande fait peser sur l'Europe.

y Déjà le jour de gloire que célèbre la Marseillaise a illuminé l'horizon; déjà en quelques mois, le peuple a enrichi nos annales d'une multitude d'exploits merveilleux et de récits épiques. Ce n'est pas en vain que se seront levées en masse, de tous les points de la France, ces admirables vertus populaires. Laissons-les achever leur œuvre sainte : elles fravent le chemin à la victoire et à la justice. »

Les applaudissements répétés de l'estrade, les acclamations du public saluent cette parfaite conclusion d'éloquence morale et de haute raison politique.

Puis des galeries supérieures s'en\olent encore les voix de M"'*Delna et d'Albcrs, la voix de la Marseillaise. Bien concentrées dans l'immense et profonde cour de pierre, les ondes des strophes dites par les deux excellents artistes, les refrains répétés

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par les chœurs des Opéras, prennent une expression d'indicible force; elles pénètrent l'âme de la foule qui s'associe au chant, et toujours l'immortelle strophe Amoiit^ sacré Fait mouiller les paupières, tressaillir les poitrines, bondir les cœurs.

Une heure de 92 ressuscite.

Les troupes défilent mairitenant pour le départ sur l'air de Samhre-et-Mcuse\ elles sont acclamées.

La cérémonie est close.

M. Ravmond Poincaré remonte dans le landau présidentiel et s'éloigne lentement; sur l'Esplanade la population parisienne lui fait une chaude et méritée ovation.

Puis la cavalerie de l'affût s'ébranle et vient se ranger devant le perron de l'église. Un catafalque y est élevé qui domine la cour. Le cercueil v est placé.

Toute la journée une foule considérable, après avoir animé PËsplanade, les alentours et la cour de l'Hôtel, défile devant les restes de Rouget de Lisle, et son émotion généreuse glorifie le soldat-poète de l'héroïque, de l'exemplaire époque. Des centaines de jeunes vendeuses-quêteuses — dont on retrouve toujours l'infatigable et gracieuse silhouette dans les journées de Paris — sillonnent cette foule et la sollicitent au profit des blessés pour l'achat de médailles reproduisant le noble profil de Rouget de Lisle dû à David d'Angers. Par une bonne pensée, « l'ordinaire » des blessés dans tous les hôpitaux de la ville avait été doté de « suppléments » toujours bien venus du soldat, et des envois innombrables y affluaient également pour corser le dîner de ceux qui avaient dû rester sur leur lit de mutilés ou rentrer de bonne heure après une courte sortie de convalescerit. Cette touchante solidarité si famili'ère soit-elle, ne doit pas être tue.

A 5 heures du soir, les grilles extérieures de l'Hôtel étaient fermées et, en présence du Gouverneur, le général Niox, du colonel Monteil attaché à la Place, du chef de bataillon Piquet- Pellorce commandant l'Hôtel, de M. le commissaire de police Paul Guichard, de quelques officiers et civils invités et de

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membres de la presse, le cercueil était descendu dans les caveaux où reposent presque aux pieds de Napoléon, les gouverneurs des Invalides, des généraux, des maréchaux illustres.

C'est là que Rouget de Lisle attendra — peu de temps nous en avons l'espoir, la certitude — que l'achèvement du geste de reconnaissance nationale le conduise au monument où sa place est marquée, au Panthéon.

Telle fut cette journée du 14 juillet 191 5, assurément une des plus belles, des plus impressionnantes, de^ plus dignes de mémoire dans son expression de pa,tfiotisme et de justice publique qu'ait connues la grande ville qui en a tant célébrées.

Quel contraste la succession des temps et aussi l'éternelle ironie des choses venaient de mettre entre cet éclat posthume des présentes années, et la morne détresse, la longue obscurité de la vie de l'auteur de la Marseillaise sous l'Empire et la Restauration, même sous la Monarchie de Juillet! Ce contraste, la parole de M. Raymond Poincaré l'avait souligné encore par l'éloquence mérne et la justesse de l'éloge de Rouget de Lisle, le héros du 14 juillet i()i5, mais aussi jadis l'indigent prisonnier pour dettes, le pauvre \ieu.\ capitaine pseudo-retraité de l'armée, le mort délaissé, oublié tant d'années. De tous les « numéros >> prévus dans la célébration officielle, aucun n'avait été (^mis par les maîtres de cérémonies civiles et militaires, et si banal en paraisse à un coup d'œil superficiel le détail (dont nous avons intentionnellement répété la minutieK tous ces épisodes réglés dans l'ordre du programma, appliqués avec une pieuse exactitude, portaient leur bonne signification d'équité consolatrice.

Au titre de notre philosophie politique et de notre justice humaine. Rouget de Lisle rece\ait les réparations glorieuses des duretés, des cruautés de la vie que lui avaient infligées la haine des pouvoirs publics, l'indifférence des puissants du jour; il était vengé du sordide abandon, de la misère poignante dans lesquels l'avait abîmé l'ingrat égoisme de ses contemporains immédiats.

Ces tardives récompenses d'une justice nationale, lente sans

Joute, gardent, mali^ré la mélancolie qui dans le fond s"v cache, une belle force d'exemple et de réconfort. La vérité, Téquité v président. Rares sont les élus d'entre les hommes publics qui peuvent v prétendre à ce degré. De telles journées sont la marque d'une grandeur éternellement assurée. Plus d'un glorieux de rheure, plus d'un illustre de Tannée qui a ré\ é de survie dans rhistoire pourrait envier un tel destin, celui qui grave le nom à travers le temps, dans la mémoire des hommes.

La postérité n'a cure des parades sur l'estrade, des bruits charlatanesques, des éloges hyperboliques que prodiguent l'amitié complaisante, la bassesse ou la vénalité : elle laisse tomber au néant les petits hommes, ceux qui ont cru faire de grands gestes, les petits écrits ceux qui répètent ou balbutient; elle oublie l'or des fortunes, la somptuosité des états de maison, les titres, les places, les fonctions, les honneurs; elle fait plus qu\\baisser les fausses grandeurs, elle les ignore. Mais elle est attentive à ceux qui ont servi leurs concitoyens de services magnanimes; elle est reconnaissante à ceux qui, par une grande parole, une grande action ont servi leur patrie ou l'humanité. Qui niera que Rouget de Lisle, parmi les hommes de la Révolution ait été un de ceux qui ont le mieux servi l'humanité en servant la patrie? Et, dans sa juste gratitude, la postérité va chercher les cendres d'un vieux chantre populaire, d'un officier subalterne patriote, dans un pauvre cimetière de village, pour les conduire vers sa nécropole de vraie gloire.

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LA MARSEILLAISE l'ENUANT LA GUERRE A SUIVRE)

i.a Marseillaise à Malancoiirt. — .1 l'i^MA-. — .1 Verdun. — Au Mouliii-dciMj^aux. — Deux axiomes du front : « Passeront pas L.. On les aura!... ». — Le théâtre des armées. — Comme au temps de Maurice de Saxe! — Les « Oiiibresy» de Dugnr-sur-Meuse ctXdiMSiYSQ'ûlAxsQ. — Les artistes parisiens en campagne. — La Marseillaise intangible.

Cette apothéose ne s'éteint pas, ne fléchit pas même comme il arrive souvent le lendemain à tant d'apothéoses, dans le demisilence et la pénombre.

La Marseillaise soutient sa forte voix et son vol lumineux.

• Aux lignes de repos, aux tranchées, aux vagues d'assaut elle

demeure le cordial d'endurance, l'inspiratrice d'héroïsme.

l'entraîneuse d'emportement. Les années i()i6 et 1917 sont

siennes comme les années 1 914 et 191 5.

Maintenant la guerre s'est accrochée au sol; elle s'y fixe; elle s"y terre. L'immobilité provisoire de l'assiégeant français faisant le blocus de l'Allemand devient la tactique de nos armées, et à cette immobilité inaccoutumée convient la compensation du mouvement des âmes. La Marseillaise le contient ce mouvement et, le (( Marche;! Marchons! » de son refrain est une menace etiectivc contre l'ennemi, et de jour et de nuit, qui se réalise au premier commandement d'Eu avant!

Kt reprend, et continue la série des admirables traits collectifs et individuels où t(^ut est accompagné, soutenu, poussé par la grande voix de la Marseillaise.

(Vest le 12'' bataillon de chasseurs, sous le commandement de son chef Ardisson qui, criblé, décimé plusieurs fois par les miirailleuses en'nemies, gra^•it d'un galop de cœur et de jambes superbe, au chant de la Marseillaise, les pentes dénudée d'un pilon, s'engouftre dans les tranchées allemandes vidées, s'v ins-

lallc mali^ré contre-altaques et bombardements. Trois semaines après cet exploit ce même bataillon, se moquant des tirs de barrage, enlève, toujours au cri de rhvmne. un scrmmet plus avant et s'y implante (janvier 1916 .

C'est en mars 1916, après les échecs d'assauts ennemis contre nos positions de Malancourt à Avoncourt, que, sous un bombardement « fantastique» qui écrase le village d'Esnes, bombardement . continué quarante heures sur le même point' nos soldats partent en première ligne chantant alternaiivernent la Marseillaise et le (Pliant du départ, et les coupant de rires et de l'axiome ; « Passeront pas! Passeront pas! » •

C'est en septembre i()i() le soldat François Salini, bra\c ianlussin, 'originaire de notre Nailhmlc Corse, dont, comme en 70, s'élancent aux frontières françaises les fils héroïques par milliers, c'est le simple soldat Salini déjà titulaire de la croix de guerre a\ec deux palmes, deux fois blessé, qui entraîne ses camarades en chantant la Marseillaise, se jette sur un gros d'Allemands, ct. C(eur et tête d'initiative, occupe une position qui surplombe l'ennemi et menace son flanc.

C'est encore, ce même mois, le sous-lieutenant Henri Genêt, hie4^ collaborateur des Débats, de la Liberté, qui, le 4, se jette héroïquement avec sa section' sur le 'fortin de la roule de Vaux, devant Verdun, et se fait tuer, une badine à la main, la Marseillaise à la bouche, ouvrant la marche aux braves qui vont rentrer dans Vaux et rendre à la \ille inviolée sa ceinture de sûreté!

C'est le i!' bataillon du i-j^ régiment d'infanterie, sous le commandement de son chef Appert, qui reste une demi-journée sous un bombardement de gros calibre, et s'obstine dans les tranchées ouvertes, éboulées, comblées et repousse deux attaques d'un 'bataillon allemand frais, et furieusement donne un coup de balai à l'ennemi en chantant la Marseillaise égavée par l'autre axiome : l( Les Boches, on les aura! »

Dans cette énumération, banale à force de beautés et de vertus surhumaines répétées, on ne sait quel trait choisir, quelle troupe saluer; on craint d'oublier et Ton ne peut tout écrire. Encore ce trait cependant :

Voici, en mai 1917, un régiment de grosse cavalerie, le QV'ui-

rassiers, transformé en alerte régiment de fantassins qui enlève à la baïpnnette le moulin de LatFaux, redoute, presque forteresse gorgée d'Allemands. Le spectacle est sublime. La première vague d'assaut sort en chantant la Marseillaise-, elle est reçue par un feu décimant; ce qui reste court toujours au but. La seconde vague d'assaut jaillit à son tour de la tranchée et encore le chant de la Marseillaisel,.. La redoute est emportée.

Ainsi plus que jamais le soldat français chante la Marseillaise. Il la chante au cornbat, tantôt seul : il donne le ..ton, le la aux

autres; tantôt tous les camarades la chantent en masse. Les

te '

hommes aiment à chanter ccjmmc à prier ensemble.

Le soldat français a dans l'hymne toujours la même foi. Un jeune lieutenant de nos amis nous écrivait, au milieu de cette année 191 7, d'un coin de la terre d'Alsace partiellerrient reconquise : « Une nuit, nous étions commandés d'attaque : mes soldats et moi arri\ons à l'ennemi, nous le tombons, nous le boulons, et la Marseillaise nous jaillit de la gorge... Je crois bien que l'écho en est monté jusqu'aux profondeurs du... firmament!... Je regardai le ciel : les étoiles brillaient comme des soleils tout proches! Je vous assure que l'éclat de leur scintillement dénonçait qu'elles avaient entendu la Marseillaise et qu'elles illuminaient pour notre petit coin de victoire!... »

Ce jeune et vaillant officier avait raison de hausser ainsi le ton sur la terre d'Alsace.

La terre d'Alsace est la première patrie de la Marseillaise. J.a Marseillaise est là doublement chez elle, et, comme en gi, elle chante naturellement au cœur alsacien. A Strasbourg, selon un mot heureux Pierre de Quirielle), on a la Marseillaise instiiictire. Que de jeunes gens ont été se la redire au piédestal de la statue de Kléber et prononcer là le bon serment! Non, ce n'est pas un hasard si la Marseillaise fut cotriposée à Strasbourg; si ce fut chez le maire de Strasbourg qu'elle fut chantée pour la première fois. L'Alsace, première terre de France face à l'ennemi, est le sol sacré que l'on ne peut toucher du pied, où l'on ne peut respirer sans ressentir i\u centuple la religion de la patrie.

LA MA U Si: I t.I. A I Si;

Pendant les quaranie-sepi ans d'occupation. d"unc occupati(jn moralement impuissante, ce fut pour l'Allemand, à la charge d'un Alsacien, être doublement l'ennemi, doublement Français, que de ne point avoir oublié la Marseillaise, et l'habitant devenait plus suspect si le policier passant, talonnant le trottoir, surprenait que la lillette de la maison la fredonnait sur son piano!

Dans la longue bataille de la Somrne à la Meuse, sur tous les champs de combat des Flandres et de l'Est, la Marseillaise sonno. le clairon, tient le drapeau, et quand le gouvernement, comme le grand Con8é en Catalogne, comme Maurice de Saxe dans ces mêmes Flandres, veut distraire les armées, détendre les nerfs, dérider la barbe des « poilus » ; quand il organise des spectacles dans les lignes de repos, et envoie comédiens et comédiennes renommés au Théâtt^e des armées; quand il fait jouer des tragédies ou des vaudevilles, c'est la Marseillaise qui a les honneurs des levers et des baissers de rideaux. M'"*^' Delna et Chenal, les héroïnes parisiennes de l'hvmne, ont des sœurs, belles et biendisantes, acclamées aux scènes du front : M"''' Nelly Martyl doit être rappelée à côté des grandes camarades. Comment surtout ne pas saluer le vaillant Renaud de l'Opéra à qui son admirable

talent de chanteur vaut les ovations de ces réunions militaires; à

qui sur le front son beau courage mérite le galon d'officier et la croix d'honneur !

En 1745 le maréchal de Saxe écrivait à Favart, directeur de l'Opéra-Comique d'alors, qui ayj'n organisé sur commandement une expédition de théâtre à la suite : « Je vous nomme surintendant de ma Comédie. Je suis persuadé que vous ferez tous vos eflbrts pour la rendre florissante; mais ne crovez pas que je la regarde comme un simple objet d'arnusement; elle entre dans mes vues politiques et dans le but de mes opérations militaires. »

Le général Pétain, le Grand Quartier général, savent, eux aussi, comme le disait encore Maurice de Saxe, que sur le soldat français « un couplet de bonne chanson fait souvent plus d'effet que la plus belle des harangues »[ et l'actif M. Dalimier. le soussccrétaire d'Etat aux Beaux-Arts, ainsi que M. Emile Fabre. hier auteur dramatique justement applaudi, aujourd'hui Administrateur de la Comédie, dressent des programmes où la saine et vieille

gaîté française ^e fait acclamer par vingt héroïques auditoires. Le courage, l'abnégation, le sacrifice n'abhorrent ni le sourire ni même le rire. ^

t( A ces vaillants, disait le général Pétain au lendemain d'une victoire sur la Meuse, donnez le plus de plaisirs que vous pourrez! »

Pour l'héroïsme, nos soldats n'ont pas besoin qu'on leur en suggère. A vrai dire la Marseillaise elle-même ne leur en crée pas : elle constate l'héroïsme de ceux qui la chantent. Voilà tout!

Une de ces soirées de distrayante et intelligente halte, sous Verdun, en 191 6, a laissé son souvenir.

C'était à Dugny-sur-Meuse, en janvier. On avait monté pour la nouvelle année une revue jouée par des 0?nb?^es. Une élite de jeunes poilus, écrivains, artistes parisiens, avait collaboré : les Ombres découpées par Henri Dangon; la musique signée de Charles Cuvillier; les décors dus au... burin de Patriarche, un prix de Rome; les paroles rimées par le spirituel Jacques Bousquet. Devant le rideau, un parterre de soldats, d'officiers, de généraux, le général Herr, commandant la région, les généraux Duchêne, Chrétien, Renaud, Nayral de Bourgon, Bapst.

Le succès est grand; nos poilus acclament les auteurs, et le rideau baisse sur cette chanson de Jacques Bousquet adaptée par Charles Cuvillier, avec variations, sur l'air de la Marseillaise, et lancée par Paul Gentien, bon chanteur volontaire .'

C'est en chaulant la Marseillaise

Que nos soldats s'en sont allés,

Le cœur ardent, les yeux de braise,

Quittant leurs vignes et leurs blés.

Contre eux, comme en quatre-vingt-treize,

Grondaient les tyrans assemblés...

C'est en chantant la Marseillaise

Que nos soldats s'en sont allés!

C'est en chantant la Marseillaise Qu'on tombe à l'ombre du. drapeau Sur un coin de terre française, D'où s'enfuit le mauvais troupeau,

3o6 LA MARSEILLAIS K

On marche, on court dans la fournaise Une balle vous troue la peau...

C'est en chantant /a Marseillaise Qu'on meurt à Tombrc du drapeau !

Une balle vous noue la peau...

Cqs\ tv\ c\\2i\n9.\n la Marseillaise Qu'on meurt à l'ombre du drapeau!

Deux mois après Jacques Bousquet, avocat à vingt uns, revuiste lettré populaire à vingt-cinq, lieutenant-mitrailleur à trente, se faisait trouer la poitrine, poumon et foie, par un éclat d'abus allemand, dans les combats sous Verdun; et son héroïsme qui Tavait mis, des mois durant, à deux lignes de la mort, sa verve qui survivait aussi parisienne que devant, continuaient à certifier que la Marseillaise aux armées conservait sa place! Pour faire son œuvre on n'avait pas trouvé mieux qu'elle. Là, elle était intangible. Là, personne n'avait pensé ni à la retoucher, ni à la remplacer. Ce sont velléités de littérateurs en temps de paix.

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