TROISIÈME PARTIE 187O
L'invasion. — Le sieste de Paris. — Ganibctta et la défense en province. — La paix de Bordeaux. — Iji 18 mars: la guerre civile. — La politique de r Assemblée de Versailles et le Mac-Mahonat. — Mort de Tliiers. — Réélection des 363. — La Marseillaise encore une fois cri de ralliement républicain. — Le décret du 26 messidor an IH toujours vivant. — La Marseillaise aux fêtes de Cherbourg. — Érection des statues de Rouget de Liste à Choisy-le-Roi et à Lons-le-Sanlnier. — La Marseillaise aux Expositions universelles. — La Marseillaise ojficielle. — La L^rance démocratique et pacifique : i8yg-i()i4.
La Marseillaise avait annonce, devancé la République.
Pour la troisième fois, en moins de cent ans, la République succédait à des régimes ensevelis sous Favalaiiche de leurs propres fautes.
Elle a\ait, au 10 août, remplacé l'ancien régime et inauguré le monde nouveau.
En 1848 elle avait, autre pas en a\ant, pris la place d\in régime parlementaire que les branches ainée et cadette des Bourbons n'avaient point eu Tintelligence politique de souder aux principes fondamentaux de la Révolution française.
En Î870, elle succédait au Second Empire, mais dans quelles circonstances et quelles conditions! Le Second Empire, comme le
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premier, s'écuoulaii en (mvrani une immense brèche de désastres gi de ruines extérieurs. Une politique d'ambitions délirantes avait perdu Napoléon I'''. Napoléon III tombait sous les coups répétés de sa propre incurie. Les deux empires laissaient le pays abîmé dans un effroyable cataclysme. Même les tractations dernières de l'ancien régime, même l'émigration n'avaient point laissé la France dans une telle détresse. Metz et Sedan avaient livré à la Prusse quatre cent mille hommes d'excellentes troupes, vingt mille officiers, autant de milliers de bouches à feu, enfin avec nos provinces de l'Est et du Nord toute notre fortune politique et notre force militaire. Le pavs allait être envahi jusqu'à la Loire.
Les efforts tardifs de la France et l'énergie patriotique de Gambetia devaient êtres inutiles. Dès le 4 septembre, il semble qu'une partie du peuple français, malgré ses courageuses prises d'armes, ait entrevu, deviné le lamentable spectacle de l'impuissance finale. Il y avait chez certains, malgré les clameurs de colère contre l'Empire, une intime angoisse, un silence d'inquiétude, le 5 septembre. ((Et après? v se disait plus d'un.
Contre cet abandon moral il fallait se dresser.
La Marseillaise i\\Wii'd\o\r une très difficile besogne de réconfort, de ralliement à accomplir.
Et d'abord voici les divisions entre républicains dans Paris même.
La seule députation parisienne composait l'Exécutif qui prenait le nom de Gourernemeut de la Défense nationale... Mais le justifierait-elle?.
Or, dès le lendemain de la révolution, un double et opposé courant disjoint très visiblenîent le gouvernement que préside le général Trochu, déjà gouverneur de Paris nommé par Napoléon III. Les uns, Gambetta, Crémieux, Rochefort, Glais-Bizoin sont pour la continuation énergique de la guerre; les autres Jules-Ferry, Ernest Picard, J. Simon, le général Trochu pour la signature quasi-immédiate d'un armistice avec ouverture de négociations en vue d'une paix dont Thiers amorce les prémisses dans un voyage diplomatique près les cours d'Europe; entre les
deux, Jules Fuvre. vice-présideni du gouvernemcni. qui se trouve assez empêché par ses sympathies à demi avouées pour le succès des négociations de Thiers et ses propres déclarations : « Pas un pouce de notre territoire! Pas une pierre de nos forteresses! » et aussi par ses avances, d'ailleurs inutiles, au général en chef de Tarmée du Rhin, « notre glorieux Bazaine ».
En dehors du gouvernement séant à l'Hôtel-de-Ville, il v a dans Paris les grands proscrits qui viennent d'y rentrer le lendemain du 4 septembre : Louis-Blanc, Ledru-Rollin, Edgar Quinet tous prononcés pour la guerre, mais vieillis, assombris par Texil, fatigués par la longueur de l'attente, ni disposés, ni préparés à redevenir têtes de colonnes où ils sont d'ailleurs remplacés par des hommes nouveaux, plus connus des générations nouvelles. Victor Hugo, rentré avec eux, est toujours le grand poète des anathèmes et des malédictions contre le mal et l'injuste, mais sa grandeur de lettres le classe à pant.
Surtout, il y a un personnel républicain extraparlementaire, socialiste, révolutionnaire, jeune, ardent, connu par la violence de sa presse et de ses discours de réunions publiques, les agitations de faubourgs, les premières manifestations de V Internationale naissante, Gustave Flourens, Jules Vallès, Raoul Rigault, Vermorel, Charles Longuet, Jaclard, Paschal Grousset, Vaillant, Tridon, Malon, Varlin, etc., presque tous élus chefs de bataillon dans la garde nationale ouverte après le 4 septembre à tous .les citoyens, occupant les mairies, en partie les commissariats d'arrondissements, la Préfecture de police : ceux-ci constituent la fraction républicaine agissante; ils veulent tous la guerre, mais conduite avec les moyens et la volonté de vaincre; ils veulent, en Europe, une république française d'action; ils invoquent la grande aïeule de 92-93! Les uns se rangent avec Blanqui, les autres avec Delescluzc. les deux vétérans de 48.
L'incapacité du Gouvernement de la défense nationale, du moins de ses membres demeurés dans Paris, transparaît bientôt; surtout éclatent le désir de ceux-ci, leur volonté de paix coûte que coûte. Dès la mi-octobre, le général Trochu, visitant le fort d'Issy à la suite d'un engagement dans lequel la garnison de mobiles parisiens avait fait bonne contenance, disait tout haut en
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s'adrejisanl au gros d'officiers qui lui faisaient escorte : '< Un peu de patience, messieurs... A la fin du mois tout sera fini! » Le lecteur peut croire, sur la foi de notre plume, à Fauthenticité du mot ainsi daté.
La chute de Strasbourg ^28 septembre), la capitulation de Metz y27 octobre, mettent dans Paris le feu aux poudres. Le retour de Thiers. apportant la proposition d'armistice, achève l'explosion.
Le mouvement du 3i' octobre contre THôtel-de-Ville est la journée initiale de la guerre civile : c'est la première protestation contre le groupe des politiciens qui, depuis deux mois, temporise, escamote toute activité de défense ou d'attaque, laisse publiquement transpirer son vœu de paix à tout prix, faussera ainsi la généreuse et forte politique de Gambetta, toute l'action de guerre du gouvernement provincial de défense et de ses vaillants généraux, Chanzy et Faidherbe.
Une administration centrale incompétente, verbeuse, redoublant les misères d'une population admirable d'endurance et de patience, que secourt de-ci de-là l'activité intelligente de quelques«maires d'arrondissements; des sorties sanglantes, mal combinées, plutôt préparées comme des saignées calmantes contre la fièvre du patriotisme de la garnison, de l'armée de ligne et de la garde nationale ^2 décembre 1870; iq janvier 1871); une nouvelle bataille civile de protestations sur la place de l'Hôtel-de- Ville le 21 ja>Tivier; une famine épuisante; un redoublement de soutFrances, de maladies, de mort«; une lassitude, une exaspé^ ration générales : tel est le bilan de la vie de Paris après six mois de siège.
Les défaites d'Orléans, du Mans, de Saint-Quentin, de l'armée de l'Est malgré l'héroïsme de Belfort ont enlevé tout espoir final de secours.
Paris et Gambetta avaient sauvé l'honneur de la France. Un traité de paix en octobre ou novembre 1870 n'eût conservé à la France ni Strasbourg, ni Metz, ni supprimé la rançon de l'indemnité. Qu'attendre de Bismarck qui marchandait la première condition de l'armistice d'octobre formulée par Thiers et J. Favre, le ravitaillement de Paris:
Paris a\'aii bien mérité de la patrie; il allait être tristement puni de son courage et de son dévouement. Contre lui toute politique, tous politiciens, tous militaires xont se tourner et crier haro.
L'Assemblée nationale composée en majorité de royalistes qui se sont lait nommer en présentant pour unique programme Turgence d'une paix immédiate, Thiers irrité de la protestation du 3i octobre qui, à ses yeux, a seule fait échouer ses négociations hasardeuses; les hommes du gouveriiement de la Défense dont pas un n'a pu passer sur la liste des élus députés parisiens; les états-majors bonapartistes de retour de leur captivité, furieux de sa résistance qui condamne leurs innommables fautes de Sedan, leur crime de Metz : tous se liguent de hainp contre Paris.
A cette population laborieuse, malade, appauvrie de sang, sans ressources de petits pécules, dénuée de tout, le gouvernement et l'Assemblée de Bordeaux jettent des décrets qui sont la ruine iit la misère consacrées par la loi (suppression des soldes, des secours et subsides aux familles; loyers et échéances exigibles immédiatement) ; à cette population républicaine, l'Assemblée de Versailles fait entendre la menace de la nomination d'un lieutenant-général de royaume, le duc d'Aumale... Les princes d'Orléans font partie de l'Assemblée; on perçoit le bruit de leurs premières négociations avec le comte de Chambord. En même temps le gouvernement décrète le désarmement de la garde nationale et la reddition de toute Partillerie nouvelle fondue pendant le siège par Dorian sur souscription publique. Paris est frappé tout ensemble et dans sa vje sociale et dans sa foi républicaine.
Alors rentre détinitivement en scène la fraction républicaine écartée, pourchassée au 3i octobre, au 21 japvier, celle-là qui seule peut dire qu'elle aurait mieux fait que les hommes dont l'incapacité haineuse avait étalé ses néfastes preuves, et la révolution du 18 mars éclate sur la mine chargée de ^toutes iiçs fureurs, ressouvenirs, indignations, colères et soiitfrances fde Paris, conquérant du coup à l'armét' parisienne de grands moyens de résistance et instruments d'attaque, preuves matérielles
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tardives de ce qu'aurait pu taire contre l'ennemi allemand une défense nationale sincèrement, énergiquement conduite.
Les partis aux mains n'ont point de justice réciproque. 11 serait fol de leur en demander. Versailles, gouvernement et Assemblée, s'étaient montrés contre Paris d'une iniquité systématique. Mais le parti de la Révolution du i8 mars oubliait que le premier auteur de nos maux était l'Empire; que le Gouvernement de la Défense n'avait été que l'héritier, le liquidateur malheureux de la défaite; il oubliait aussi que la France républicaine ne le suivait pas, lui, dans sa révolte; que nombre de républicains et non des moindres comme honneur et puissance du parti, restaient à Versailles; que Thiers lui-même, contre le mouvement rovaliste, se constituait le politique clairvoyant auquel une élection quasi-plébiscitaire venait de confirmer une grande autorité républicaine légale.
Les partis aux mains n'ont point de clairvoyance. Les républicains du i8 mars ne se dirent pas, non plus, qu'eri entraînant Paris dans leur terrible aventure, ils pouvaient causer la chute même de la République.
El les deux mois du second siège achèvent les destructions de la guerre prussienne. ^Les incendies de prétendues nécessités tactiques provoquent les fusillades versaillaises de prisonniers parisiens ; les fusillades des prisonniers provoquent les exécutions des otages. Les sept jours d'horreurs de la Semaine Sanglante complètent le cycle de TAnnée terrible.
Les journées de Juin avaient tué la république de 1848; la Troisième République survit à la chute de la Commune de Paris, à l'écrasement, à la proscription des républicains du 18 mars. Ces républicains démocrates, en immense majorité loyaux, dévoués, probes, énergiques manquèrent à l'œuvre républicaine : mais tout un enseignement social et politique découle de ce fait historique que la République a duré après leur disparition, a pu se fonder sans leur concours, sans leur présence. L^opinion républicaine en France n^était plus celle d'un parti, mais de la nation entière désabusée des prétentions, des affirmations monarchiques par les fautes monarchiques mêmes. Les élections partielles nombreuses en juillet 1871 qui, deux mois après l'entrée
de Tarmée de Versailles dans Paris, pouvaient eirc dites une nouvelle consultation générale du pays, dénonçaient un sentiment national absolument contraire à celles de Février, la question de paix mise à part. Gamhetta, démissionnaire en Février de la députation d^Alsace, redevenait député. Thiers voyait entin le grand et utile rôle qui devait logiquement couronner la carrière de Fhistorien de la Révolution française qu'il avait été sous la Restauration.
Et la Marseillaise P Que de\ ient la Marseillaise dans ce lamentable conflit de Paris et de TAssemblée, de cette Assemblée de Versailles, où figurent aussi des républicains, des républicains élus par Paris?
La Marseillaise? Y.\\q séchante le 18 mars devant THôtcl-de- Ville pour acclamer la République menacée! L'a Marseillaise? Elle se chante le 2 avril dans la grande sortie des bataillons parisiens! La Marseillaise?E\\c?>e chante auxTuileries, interprétée par la belle tragédienne Agar, quelques heures avant l'irruption de « l'armée de Tordre » dans une grande fête de bienfaisance que la Commune donne au profit de ses blessés.
Ainsi la Marseillaise qui se chante contre les royalistes de Versailles, se chante en même temps contre les républicains demeurés dans l'Assemblée. L^a Marseillaise se chante à faux entre républicains divisés. Marseillaise contre Marseillaise ne vaut!
Durant près de cinq années les coalitions de l'orléanisme du comte de Paris et du légitimisme du comte de Chambord vont continuer de se conjuguer contre la Gueuse (comme disait le général Changarnier), contre la République, dont il faut empêcher l'établissement définitif. La Marseillaise redevient, ici peu à peu, là d^emblée, le clairon de ralliement de toutes les forces républicaines.
Au lendemain du 16 mai (telle est toujours sa prise de possession de l'âme française, à cette Marseillaise]} elle surgit à nouveau pour la victoire heureusement pacifique, pour le triomphe électoral des « Trois-cent-soixante-trois ». Gravée dans tous les cœurs, dans toutes les mémoires, elle a vite une fois de plus monté
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aux lèvres, el ce n'esi pas sans une émotion ci\ique profonde qu'aux funérailles de Thiers, dans celte grande manifestation bien nationale, on l'entend, dans plus d'un groupe de la foule immense amoncelée au passage, saluer de ses strophes protestataires le cercueil de Fillustre citoven qui, déjà appelé le Libérateur du territoire, pouvait être dit aussi — Gambetta aidant — le fondateur de la Troisième République. Lentement mais sûrement Thiers s'était persuadé, converti, décidé. Les coups des royalistes à Versailles, ceux de la Commune dans Paris ne l'avaient point empêché dans son affermissement. Son appel de septembre 1877 aux électeurs, dernières lignes de sa plume d'homme politique, demeure une double page très grande et de l'histoire du temps et de sa propre vie. Les partis conservateurs, cléricaux, réactionnaires, rovalistes, v trouvaient les conseils suprêmes d'une sagesse publique éclairée, pour une évolution sociale progressiste nécessaire. Ce précieux document qui allait être le testament politique du premier président de la République, "ne put malheureusement devenir la préface des actes du politique clairvoyant qu'était devenu Thiers. Son retour à l'Elysée était certain dans la victoire républicaine; il le certifiait d'avancé luimême, et son programme s'annonçait par cette première promesse que ses intimes Pont souvent entendu répéter dans r»nrtée qui précéda sa mort : « En entrant à l'Elvsée j'appellerai Gambetta et je signerai Pamnistie. »
La police du Mac-Mahonat a beau bousculer les chanteurs de la Marseillaise au passage du char funèbre de Thiers dans son trajet au cimetière du Père-Lachaise, l'hvmne ce jour-là a reparu haut et fier, sûr de lui-même, et une fois de plus il s'est honoré dans l'occasion au service républicain.
Ce n'est pas qu'une dernière et querelleuse opposition ne cherche encore à faire face à la Marseillaise. Le Mac-Mahonat ba en retraite, mais tout en reculant prétend durer. Le mare-' chai, honnête homme sans doute, mais pauvre politique, ne veut ni se démettre, ni paraître se soiimeiti^e selon l'heureuse formule soufflée par M. de Freycinet au grand orateur des gauches. Les bavures du régime des 24 et .16 mai coulent encore sur la France
libérée : il n"v a pus coupure nette entre le Mac-Mahonat et la république affirmée.
Les états-majors de Tarmée, quelques-uns du moins, ont toujours espoir et foi dans des retours bonapartistes, royalistes, antirépublicains, tant que le maréchal est àU pouvoir : ils ne veulent pas voir que dans tous les régiments il y a des commandants Labordère! Et Ton assiste à quelques protestations, rebuffades, chicanes isolées, à propos d'incidents locaux, petits bruvants faits-divers.
Mais le peuple a pris les dexants. Les grandes \illes sont à ra\ant-garde.
On chante la Marseillaise dans les théâtres sans s'inquiéter des opposants.
L'épisode de Nantes, entre autres, a un vif retentissement. Comme le directeur du théâtre fait, dans le drame populaire, Marceau ou les Enfants de la République, chàiiter la Marseillaise qu^acclame une salle enthousiaste, on voit se lever un groupe d'officiers protestataires, en bourgeois, bien recônnâissables, et à leur tête, plus agité, plus violent que les autres, le colonel d'étatmajôr H...-C... qui donne le signal des protestations et les aggrave en insultant le public de la salle.
Cette e.>ctraordinaire attitude est aussitôt rele\'ée à la tribune de la Chambre par le député de Nantes même, un jeune et vaillant officier du génie, le capitaine Laisant, entré dans la politique après s'être distingué dans la guerre allemande sous Paris au fort d'Issy, et, le 25 janvier 1878 les députés républicains déposent un projet de loi érigeant en chant national l'hymne de 92.
Mais le maréchal de Mac-Mahon ne quittera la présidence que dans un an. Il faut attendre.
L'année 1878 ne sera cependant point muette du grand hymne : les retards parlementaires ne feront pas le silence sur la place publique.
La Alarseillaisc em le souffle même de la république et quand la république respire, son souffle s'entend au loin.
La Marseillaise se chante d'ordre populaire le jour de l'inauguration de l'Exposition universelle de 1878, et elle se chante de Taveu même du ministre de l'Intérieur du maréchal.
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M. de Marcèrc, qui s'incline de bonne grâce : il en a fait le spirituel récit dans son Histoire de la Iroisiâme République.
La Marseillaise ne se confine pas dans Paris, elle a vite pris son essor sous les cieux de France. Quelques jours après ce i'''" mai 1878, le même mois, Texilé russe, le prince Pierre Kropotkine voyageant dans nos départements avec plusieurs compagnons de route et d'exil, « entend de son wagon quelques conscrits chanter le chant révolutionnaire dans une gare de chemin de fer » : il confesse que le premier mouvement de ses amis fut d'être saisis d'effroi (sic) : « Mac-Mahon est encore au pouvoir, et, à leurs yeux d'étrangers, toute menace de contre-révolution n'était pas encore impossible... » — « Chanter la Marseillaise nous paraissait devoir être considéré comme un crime!... Est-ce qu'il est de nouveau permis de chanter la Marseillaise: se demandaient-ils l'un à l'autre avec anxiété? (textuel) )) . Le prince et ses amis ne se souciaient point, en s'associant au chant ou en l'admirant trop haut, de se voir expulser, reconduits entre gendarmes à la frontière. Ils pouvaient se rassurer. Le maréchal, il est vrai, était encore le président de la République, mais M. Andriéux. zélé à pourchasser et à livrer à leurs gouvernements les réfugiés politiques compromis dans leur pars venus demander hospitalité en terre de France, n'en était pas le préfet de police.
Enfin le 29 janvier 1879, le maréchal de Mac-Mahon est contraint de se retirer. Jules Grévy le remplace à l'Elysée. Gambetta devient président de la Chambre et quelques jours après, le 14 février, c'est le grand orateur républicain qui a l'honneur de présider la séance où les députés acclament, comme leurs prédécesseurs quatre-vingt-cinq ans plus tôt, la Marseillaise chant national; où le ministre de la Guerre, le général Gresley, aux applaudissements prolongés de l'Assemblée^ déclare que le décret du 26 messidor an III est toujours vivace, vivant, et qu'il sera appliqué dans l'armée sans défaillance ni oubli.
Et maintenant le règne patriotique et mélodique de la Marseillaise, symbole, âme chantante de la France républicaine, s'impose non pas seulement ù tous dans la patrie, mais au dehors.
En mai 1880, la Grèce est une des premières nations amies qui saluera, jouera rhvmne français : le capitaine du paquebot Joîldos, rentrant au Pirée, salue de son pavillon les cuirassés de notre escadre et la Marseillaise retentit sur les ponts des navires des deux nations. Les cœurs helléniques et les cœurs français battent à Funisson.
La France, elle, se charme, s'enivre de sa Marseillaise. Et d'abord elle ?e donne sa fête nationale annuelle, le 14 juillet. La Révolution française date de la prise de la Bastille ; ce jour là de Tan 1789 les Français, serfs d'une royauté absolue et des deu.K Ordres privilégiés, ont fait la révolution de la liberté; ils l'achèveront le lo août 1792 par la révolution du patriotisme.
La fête nationale du 14 juillet 1880 fut une des plus grandes et plus belles solennités patriotiques qui se puissent rêver. Paris présentait un extraordinaire spectacle de joie, de confiance, d'espoir, de fraternité. Toutes les classes confondues, fondues en foule se mêlaient dans yne pensée commune, dans des gestes volontaires de sympathie. On en avait donc fini aVec la conspiration de toutes les divisions. Selon le mot original de Cernesson, Texcellent président du Conseil municipal de Paris, la Marseillaise fut « la lionne du jour ». L'Hôtel-de-Ville n'était point terminé, la municipalité ne pouvait y recevoir la foule et les Corps constitués : la fête de nuit eut lieu au Tribunal de commerce merveilleusement illuminé et décoré. La Marseillaise fut chantée au milieu d'acclamations enthousiastes par Boudouresque, le grand chanteur de l'Opéra, dont la voix ample et svmpathique appuyée du geste patriote avec le drapeau tricolore, emporte des bravos émus, unanimes, écho toujours renaissant de ceux qui accueillaient en 92 le beau et patriote chanteur Laïs.
Deux mois plus tard, en août 1880, lors du voyage des trois Présidents aux fêtes de Cherbourg, Jules Grévy, Léon Say, Gambetta sont magnifiquement accueillis par la population ouvrière du port : des théories de jeunes femmes et jeunes filles barrées d'écharpes tricolores sur leurs tuniques blanches, viennent saluer les présidents de la République, du Sénat et de la Chambre : elles chantent la Marseillaise, et iln'est pas jusqu'aux enfants, aux « Espoirs de la patrie » qui ne
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soient gracieusement accueillis par les trois magistrats suprêmes de la République et ne viennent dire la Marseillaise de leur âge, la vaillante promesse de devenir à leur tour de bons citoyens, de bons patriotes : « Nous entrerons datîs la carrière... »
Ainsi la Marseillaise n'apparaît ici qu'au titre d'une victoire républicaine, du triomphe intérieur de la nation libérale qui veut en finir avec les anciens partis dont l'opposition met entrave à la marche légale vers les institutions de progrès et de liberté. Les divers personnages qui vont se succéder au gouvernement semblent se donner le mot d'ordre pour lui imprimer un caractère définitif de fraternité, d'activité dans le travail national . dans le labeur pacifique, économique et industriel!
Même en l'année 1882 où l'érection de deux statues, dues au ciseau d'artistes dignes du sujet, Léopold Steiner et Bartholdi, va glorifier enfin Rouget de Lisle, et dans sa ville natale à Lonsle-Saunier, et dans le village où il est mort à Choisy-le-Roi, les orateurs officiels observent une mesure qui frappe l'opinion publique.
Le 23 juillet 1882, quand M. Charles de Freycinet, alors président du Conseil et ministre des Affaires étrangères, vient à Choisy-le-Roi présider la cérémonie d'inauguration, ce passage caractéristique de son éloquent discours est très remarqué : d La Marseillaise est l'hymne de la patrie. Elle nous rappelle l'héroïsme de rios pères et le glorieux héritage qu'ils nous ont laissé. Elle est pour nous une force, un honneuf et uti enseignement. Les peuples étrangers eux-mêmes apprécient le sentiment qui nous inspire quand nous entretenons la sainte flamme du patriotisme. Ils savent que la Marseillaise n^est plus un chant de guerre et que la République est un gouvernement de concorde et de tolérance. L'étendard que tient la France d'aujourd'hui n'est pas un « étendard sanglant ». C\'St uit drapeau de progt^ès, de civilisation et de liberté. »
Deux mois après, le 27 août, le représentant du gouvernement, le ministre M. de Mahv, en inaugurant à Lons-le-Saunier, place de la Chevalerie, le chef-d'œuvre de Bartholdi, insistera exclusivement sur la date déjà un peu lointaine des souvenirs
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qu'évoque la Marseillaise dans nos gloires civiles et militaires. Et bientôt cette Marseillaise historique de combat, de menaces, de défense offeilsive va se faire hospitalière à |tous : elle sera le refrain, Taccompagnement de ces Expositions universelles qui se renouvellent tous les dix ans.
En 1889, le gouvernement français célèbre le Centenaire de la Révolution qui a remué le monde par l'ouverture fortement tambourinée d'un gigantesque bazar au travers duquel les foules cosmopolites sont invitées à circuler : les cohues ouvrent les yeux, se divertissent surtout au dehors des « plaisirs de Paris >» et ne s'instruisent guère. Il faudrait plaindre les ingénieurs, les artistes, les industriels, les inventeurs et producteurs en tous genres, qui, pouf se tenir au courant des progrès de la branche spéciale de leur activité, attendraient d'être mis au courant, toutes les dix ou quinze années, par quelques promenades dans les travées de ces grandes foires. En 1900, l'attraction parisienne d'une Exposition universelle est renouvelée et toujours d'ailleurs avec succès.
La Marseillaise est -de toutes ces fêtes.
Si l'on élève quelques observations sur l'opportunité et quelques doutes sur les résultats scientifiques des Expositions universelles, du moins à l'éloge de leurs promoteurs surtout français, il faut convenir que la naïveté des buts pratiques et l'innocence de tant de répétitions se doublent d'intentions pleines d'une louable humanité de pi^ogrès communs et de bons souhaits de sympathies réciproques.
Il est difficile de voir sotis ces démonstrations d'un pays si facilement ouvert, accueillant, hospitalier, plaisant, une autre volonté générale de politique que celle de la paix, du travail, de la concorde internationale, de la fraternité humaine. Cette République française amène, généreuse, ne donne, en vérité, prise à aucune appréhension extérieure, et son prosélytisme démocratique se réduit à convier gracieusement princes et rois à grossir la foule de ses visiteurs.
La Marseillaise qui préside partout à ces réceptions, festivals
oLnerlures. l'ermetures, distributions do prix et récompenses, patit même un peu de là répétition de tant de journées parfois un peu banales. Plus d'un se demande ce que vient faire, dans cette atmosphère de réjouissances commandées, rhvmne de la Révolution? Plus d'un observe que la joyeuse, Tardente. l'emportée Marseillaise se joue, se chante comme un oratorio, comme une messe solennelle et endeuillée. La Marseillaise ne marche plus, ne court plus, ne vole plus comme aux journées de sa jeunesse! L'Administration en a fait une cantate officielle, une musique quelconque, une « Marseillaise ^our... souverains » dit en souriant un homme d'esprit, Ludovic Halévv, qui, tout jeune, l'avait entendu chanter en 1848, et 'trouvait que décidément « l'on ralentissait de plus en plus le mouvement » î
Comme si tous ces détails comptaient aux oreilles populaires dans ces grands mouvements de foules! Comme si l'hymne n'était point patriotiquement, logiquement à sa place dans toutes les cérémonies nationales si pacifiques fussent-elles, de la France nouvelle! Comme si son rappel incessant n'était pas bon et fécond à toutes les mémoires, à toutes les consciences civiques — étrangères comprises!
Allait-on dans cette voie critique et restrictive demander le retrait des arrêtés du Ministère de l'instruction publique prescrivant l'enseignement, le chant de la Marseillaise à l'école, ceux du Ministère de la guerre arrêtant, pour nos régiments, une orchestration d'ordonnance?
La Marseillaise, qui en a vu bien d'autres, subit sa dernière crise contemporaine. Un peu d'ingratitude de la part de quelquesuns ne messied pas à sa beauté, ne nuit pas à sa puissance, ne menace pas sa durée. De même les vers héroïques de Corneille ne sont pas tous les soirs réclamés sur l'affiche; tous les Français ne décident pas d'écouter quotidiennement le récit de la victoire du Cid sur les Maures par un Albert-Lambert, et l'on entend tels gens de lettres médiocrement connus, tels poètes d'inspiration toujours disponible sur commande, tels faiseurs habituels de cantates et pièces de concours, s'offrir pour refaire les paroles de la Marseillaise, et coller sous sa musique conservée ou
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accommodée, un chant plus cligne de la France de nos jours!
Nous avons relevé cette prétention des uns et des autres au début de notre récit. L'échec de ces fantaisistes agitations politico-littéraires a été complet. L'opinion publique a souri, ce qui est peut-être le plus décisif et le' plus sévère jugement, et quelques-uns de ses porte-paroles les plus autorisés par leurs mérites divers, ont, avec autant de sens que de bien-dire, opposé le NoLi ME TANGKRE de Li MarscUlaîse à sa hasardeuse métamorphose.
L'un d'eux, le futur président de la République, M. Raymond Poincaré pour défendre le statu qiio de l'hymne national, notre poésie patriotique à son apogée, objectait : « Quelque passion qu'on ait pour la paix, je ne trouve pas mauvais qu'à toute heure on entretienne chez nous avec Vamoiir sacré de la patrie cette pensée que nous pouvons être forcés tôt ou tard pour repousser les agresseurs, d'aller aux armes et de former nos bataillons... »
Le vrai patriotisme se double toujours de clairvoyance, de veilles et de travail de garde.
Avec M. R. Poincaré, des hommes publics exempts des emportements du chauvinisme traditionnel dans les grands Etats militaires, s'élevaient fortement contre tout attouchement sur la Marseillaise. C'était M. Paul Deschanel dont on n'avait point oublié le beau discours, si ferme de clairvoyant courage le jour de sa réception à l'Académie française; M. A. Millerand à qui ses puissantes études de plume et de parole à la tribune parlementaire et dans les feuilles publiques qu'il dirigeait, préparaient l'entrée au Ministère de la guerre; M. Louis Barthou, M. Doumer et combien d'autres avec eux dont les avertissements précoces étaient éloquemment multipliés.
La Marseillaise devait rester l'épée de chevet de la France-.
Bas les mains de ceux qui voulaient v toucher, au risque de l'ébrécher 1
L'heure était proche où la nation allait en avoir besoin de cette épée, et cependant cette année 1914 et tant d'années antécédentes qu'ils avaient été, qu'ils étaient testés pacifiques et le peuple français et ses gouvernements successifs!
■^ JO L A M A R S i: I L L A 1 S F.
LA MARSEILLAISE l'ENDANT XA GUERRE
l'.ncore l'invasion allemande. — Ixi France en août 1014. — L'Union sacrée. — Le Paris de la mobilisation. — L'dme d'une grande nation. — La Marseiljaise toujours Notre-Dame-de-Bon-Secouré à la Patrie. — La Marseillaise au.x armées : à la Marne; aux fronts. — Les héroismes individuels et collectifs. — Les Viala, les Bara contemporains. -^ Un émule du chevalier d'Assas. — A Vauquois. etc.. etc. — La Marseillaise sur mer. — Les héritiers du Vengeur de 1704 : le Léon-Gambetta ; le Mongc. etc. — La Marseillaise che^ nos alliés, en Angleterre, au Canada, en Serbie, en Italie, etc.
« La France voulait la paix; maintenant elle veut la guerre »,* a dit d'un mot éloquemment concis et vrai le général Galliéni : — oui, la guerre qui créera la paix française, la paix du droit.
Le gigantesque cyclone du mois d'août 1 914 n'a point troublé la France un seul instant non plus que l'appareil tonitruant et mortifère que le militarisme allemand ne va plus désormais cesser de manœuvrer sur les champs de bataille; elle a compris que sa destinée, sa vie de nation se jouent dans cette partie derrière; que la liberté du monde, que l'orientation de la civilisation dépendent de son attitude de soldat, de sa fermeté d'âme; elle s'est unie d'un seul cœur, d'un seul élan: elle relève la menace, le défi : elle accepte le combat.
Rien de plus beau, de plus grand depuis let> appels de 92 et de 93 n'apparaît dans notre histoire que la 'marche de 1914 vers les frontières. Dans l'admirable tableau, pas une ombre! Pas un dissident! Pas une récrimination, pas un reproche contre les graves fautes d'hier! Pas un Vendéen de l'anarchie pour planter le poignard dans le dos de la France patriote faisant face à Pennemi ! C'est V Union dite aussitôt sacrée.
Assurément l'Allemagne et son empereur prussien ne s'attendaient point à trouver cette France devant eux. Mais connaissaient-ils \i\ France? Les informateurs commissionnés ou béné-
Phot. Henri Manuel
(août 1914)
voles dont ils ra\aieni submergée, n'y avaient vu goutte. H est des sentiments profonds dans Tâme des grands peuples qui ne sont point accessibles aux mieux stylés des espions volontaires ou embauchés- Le métier interdit à ces sortes la vision des grandeurs morales.
Ah! ce n'est plus le Paris criard, désordonné, agité, factice de juillet 1870! Ce ne sont plus ces cris avinés de « A Berlin, à Berlin! » qui.déchirent l'air des rues de leur fausse note patriotique! Ce ne sont plus ces bandes commandées pour animer la chaussée et mimer le décor de l'enthousiasme dynastique et national fondus, Fun (on sait lequel) absorbant l'autre! Non, l'on ne dirait plus la même nation, la même ville. Toutes les masses militaires affluent animées, chaleureuses, ardentes, mais calmes en même temps, aux gares de chemins de fer, sur les quais d'embarquement, dans un ordre parfait de rangement et d^ordonnance ; les foules populaires et familiales qui leur font cortège, les encadrent, les enlacent, les éireignent un instant, savent s'en détacher sans émotions théâtrales de douleurs déprimantes. Ceux qui restent comme ceux qui partent ont compris le grand devoir. Incessants, de jour, de nuit, ces départs se succèdent acclaméspar un enthousiasme décidé et grave.
La France voulait la paix, maintenant elle veut la guerre, puisque l'em^pire allemand, dans son acharnement d'oppression et d'orgueil, Vy a contrainte. Son ardeur est réfléchie, chez la nation nerveuse! Cette fois elle ne remettra pas l'épée au fourreau sans avoir fortement puni cet insatiable banditisme et l'avoir acculé à l'impossibilité de renouveler un tel grand crime.
lu une fois de plus, pour combattre, la France invoque sa yiarscillaisc, sa Notre-Dame-de-Bon-Secours à la Patrie!
La Marseillaise se chante aux départs pour le front.
La Marseillaise emporte sur la Marne les bataillons que le redressement commandé par J offre oppose aux centres allemands; elle emporte les bataillons que Galliéni jette sur' le flanc hasardé de von Kluck. Le général prussien l'entend la Marseillaise fran-
■2J2 l.A M AUSi;iLLAlSI';
çaise; des bataillons de pantalons rouges, elle monte, grandit; il s'arrête, recule; il est coincé. Paris nicht KapoutI
11 faudrait un livre, le livre d'or de l'héroïsme — le tome II de la Marseillaise, la suite de son Histoire aux armées — pour aligner tous les traits de sublime courage que la Marseillaise a inspires, encadrés dans les innombrables combats quotidiens de cette longue guerre.
On ne peut ici les réunir tous, les célébrer tous; les historiens de l'avenir, plus complètement informés, disposeront des témoignages accumulés que publieront sans doute les combattants eux-mêmes. Ces témoignages, .les combattants les doivent à leurs contemporains, à leurs admirateurs, à la postérité.
Toute cette fin de l'année 1914, toute cette première moitié de Tan 1915, la Marseillaise est le refrain des jours et des nuits. Les poitrines, les bouches françaises n'en désemplissent pas. Elle se chante dans Texaltation du combat; elle séchante aux ambulances, aux hôpitaux. Elle se chante jusque dans la mort.
Il faut remonter aux Viala, aux Bara, ces héroïques enfants tombés sur les champs de bataille de la Révolution, pour trouver un trait qui équivaille à la fin de ce jeune Gsell, soldat de 2^" classe, engagé volontaire à dix-sept ans. Roger Gsell est filsd'uuAlsacien, soldat de 1870 qui a opté pour la France : son patriotisme est de bonne race. Il s'engage au premier coup de canon; son régiment, le 53'' de ligne, se bat vaillamment en Belgique, sur la Marne, sur l'Yser. A Dixmude, Roger Gsell tombe frappé de blessures profondes à la jambe gauche, au bras droit, à la poitrine; un obus allemand a éclaté près de lui, l'a criblé. Ses souffrances ne cèdent point aux soins les meilleurs. Son agonie est lente; elle dijre deux mois. Son corps s'atfaiblit, mais son courage d'adolescent ne faiblit pas un instant et devient plus indomptable. Plus il soutire, plus il se réjouit de s^ètre engagé soldat : « Si c'était à refaire je m'engagerais encore... » Enfin, il sent la mort venir : il console sa mère qui pleure à'son lit d'hôpital; il presse la main de ses camarades de blessures; il remercie les médecins, les infirmiers qui l'avaient soigné, et son toujours enthousiaste courage veut s\ifïirmer à la dernière minute : il chante très fort /tz -
Marseillaise... il la chante moins haut... il expire en la murmurant! Les archives de l'hôpital militaire du collège de Saint- Nazaire ne conserveront pas seules le souvenir de cet admirable petit héros. Roger Gsell figure à l'ordre du jour de Tarmée française.
Le jeune Yves Mevel. lui, n'est pas d'Alsace, il est de Bretagne; il est aussi un chanteur héroïque de la Marseillaise. Il a seize ans, en août; il s'engage au 72® de ligne. Dès les premiers combats, il fonce dans la mêlée comme un vieux lion. Il est décoré de la croix de guerre. Son courage s'en accroît, plus téméraire. Cette fois, il est tout en avant, entonnant la Marseillaise; il est atteint de six balles qui ne le tuent pas, mais l'une lui drèxe l'œil droit.
Ces courages d'enfants rivalisent avec le courage des hommes.
Nous voici à la nuit de Noël 19 14, au lieu dit la Tète-de- Faux. Nos alpins se disposent à réveillonner joyeusement. Mais la fête est interrompue. Brusquement un flot d'Allemands fait irruption dans la tranchée. Surprise. Corps à corps à coups de poing, de pied, de couteau, de baïonnettes. Les nôtres sont submergés, refoulés. Alors, devant la marée boche toujours montante, un cri est jeté : « Hardi! En avant, la Marseillaisel » L'hymne n'est pas seulement un réconfort, mais un appel. Une compagnie de seconde ligne accourt et rétablit le combat. C'est une rageuse furie. Décidément les alpins sont des diables. Et les Allemands commencent à regarder du côté de la sortie; ils détalent bientôt en bande, laissant sur le carreau : blessés, morts, prisonniers; cinq cents des leurs paient l'attaque; on compte parmi eux six numéros différents de compagnies de la Garde. De notre côté, nous relevons cinquante morts et une centaine de blessés. La balance est satisfaisante.
Le lendemain, les alpins, leur vaillant capitaine Tonchon en tête, portent pieusement leurs morts au cimetière; là, la Marseillaise est le dernier adieu que les héros morts reçoivent des héros vivants; elle devient un chant religieux, un De profimdis exaltant la patrie!
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C'est dans celte nuit du 24 au 25 décembre, dans cette grosse alerte de la Téte-de-Faux que le soldat Mallier, clairon réserviste au 3o^ bataillon de chasseurs se fait tuer en trouvant dans sa belle langue de troupier héroïque, des moisqui rivalisent avec le fameux « Debout les morts! » du lieutenant Péricard.
Dès le début de l'action, aux premiers feux. Mallier a bondi en avant de nos réseaux, il tombe au milieu de Tennemi et là, comnie ses camarades n'osaient plus tirer craignant de l'atteindre, il leur crie : « Mais qu'est-ce que ça peut bien f... Tirez! Tirez donc N... de D... ! Vive la France! » Le combat interrompu, l'ennemi à demi chassé, ses camarades lui demandent s'il est toujours là ! « Oui, leur crié-t-il ! Je viens de recevoir une de vos balles, mais je n'y suis pas encore cette lois... Les voilà qui reviennent! Ils sont là tout près de moi... Allez v... Tirez... Vive la France! » Au point du jour on le releva mort à la même place. La lignée du chevalier d'Assas est inépuisable dans les rangs des régiments de France !
Tous ces combats dé février sont très sanglants, très meurtriers. Les épisodes d'héroïsme collectif, les épisodes d'héroïsme individuel, se mêlent, se précipitent.
Le lieutenant Goyet, sous-préfet d'Orange, mobilisé depuis août, est toujours sur le champ, hors les tranchées, en avant de ses soldats qu'il entraîne d'un élan impérieux. Ce jour là l'assaut s'annonçait plus mauvais; Goyet remet ses papiers à son capitaine,T'embrasse longuement, et se tournant vers sa section : « En avant, mes amis! » Et, le premier, sous une grêle de projectiles, il se projette : il crie, il « hurle » (sic) la Marseillaise. Il tombe frappé de cinq balles, l'une en plein cœur.
Maintenant c'est un groupe entier, comme lié coude à coude, une musique de régiment qui s'acharne, se dévoue pour faire sa partie dans le combat.
Georges d'Esparbès, l'écrivain à la plume épique, l'auteur — il faut bien le qualifier, ce lettré — l'auteur populaire du Régiment, de la Légende de l'Aigle, de la GtietTe en dentelles, des Z)em/-5o/(i(?, autant de chefs-d'œuvre, a célébré dignement, eh la narrant en toute simplicité, l'action héroïque accomplie le 28 février 191 5, à Vauquois, par cette musique du 46'' de ligne
un régiment popukiire caserne à Reuillv dans le faubourg Saini- Anloine. Ils étaient quiiî-e ces musiciens commandés par leur chef officier, Claude Laty. Le 28, ils sont de Tassaut. Les voici au plein de la mitraille. Ils jouent là A/ar5ez7/^/se naturellement. Georges d'Esparbès les suit, et son récit est trop passionnément beau pour être écourté. On cite une page de d'Esparbès, (m ne l'abrège pas :
<■ Ils en étaient au refrain : « Qu'Un satig impur... » quatid le barvton Magny eut le bras traversé par un éclat d'obus; il recula aussitôt derrière son voisin pour ne pas distraire ses camarades.
» Presque en mèrtie terhps, Tillocher, une basse, blessé à son tour, se couvrait la figure avec une main... Mais sentatlt qu'il n'était pas iriort, qu'il n'était que blessé, il se remit à jouer.
» Le chef de musique ordonnait la reprise : Allons enfants de la patrie... et les « enfants de la patrie » resserrant leur groupe, recommencèrent.
» Les canons-revolvers tiraient toujours du bois de Gheppv; il y eut un instant de désordre. Un capitaine s'arrêta près des musiciens, la jambe fracassée, prit son épée comme pour la casser de rage, gronda deux ou trois jurons et tomba. Un jeune sous-lieutenant roula sur lui, tué sur le coup, en criant un ordre qu'on n.'entendit pas. Un engagé de dix-sept ans,' blessé d'une balle à la main et qu'on avait dû panser de force, jeta sa baïonnette tordue par un éclat d'obus, saisit un autfe fusil, retourna au feu en courant; on ne devait plus le revoir...
» L'air chargé de fumée et de sable était martelé de coups rapides, comme des bâtonnets tintant sur des bouteilles. Les yeux sur leur chef, un peu pales, plus pâles que d'habitude peUtétre, les musiciens jouaient comme au jardin des Tiiileries, sans une fausse note.
» Ils en étaient à la mesure : L'étendard sanglant est levé... hjrsque les deux musiciens à gauche et à droite de leur chef, la flûte Delaitre et l'alto Engels tombèrent morts, le premier la carotide coupée, le crâne du second ouvert par un obus.
» Le combat retentissait de clameurs et tourbillonnait en sifflant.
2jb L A M A R S !•; 1 L L A I S 1!
» Les hommes, qui jouaient sans partition, avaient pu voir tomber leurs camarades; une petite ombre traversa'jeurs yeux... Tillocher, basse, déjà blessé, fut frappé encore. Malgré sa première blessure au front, il avait pu continuer, mais cette balle dans la cuisse Técarta définitivement du concert : baissant son archet, il reçut du chef de musique « la permission de s'asseoir ».
» Soudain, le 46*^ de ligne s'élança en trombe dans les premières tranchées ennemies.
» La chargel s'écria M. Lat\ .
» Et les musiciens commencèrent la charge, aux accents terribles.
» Presque aussitôt un corps s'écroula sur Tillocher; des trois clarinettes, Laurent tombait frappé d'une balle au ven'tre. Debout, il avait saisi par l'épaule son voisin Aigret; mais Aigret, tout à son devoir, continua sa partie : il secoua l'épaule et se détacha de son camarade, sans quitter des lèvres son embouchure.
» Une meute de mitrailleuses aboyait au sommet de Vauquois. Jamais, dans aucun combat, les soldats du 46^ n'avaient entendu un charivari pareil : le terrain en sautillait. Mais la musique est une telle souveraine que, malgré ce tumulte, on pouvait encore entendre la charge.
» Un jeune artiste, Blanchard, ancien élève des Arts décoratifs, reçut une balle dans la joue droite, qui le lit tomber à ht renverse avec sa grosse caisse. Lui non plus ne s'arrêta pas, et la même balle qui l'avait blessé perça la main d'un flûtiste, le soldat Régnier.
, » Une compagnie française était déjà dans le village, on la vova'it... L'artillerie ennemie semblait folle de massacre! L'assaut tini, la mêlée commençait dans Vauquois, de porte en porte, d'un mur à l'autre.
« La Marseillaise! » commanda encore M. Laty.
» Il était superbe. Il dut hurler l'ordre à pleine voix, car on vit seulement sa bouche s'ouvrir, ses lèvres trembler... On le comprit sans l'entendre.
» Tous ces braves s'agitaient dans la fumée comme des spectres. Ils en avaient les mouvements secs, les yeux brillants.
» Blanchard, qui s'était séparé de sa grosse caisse pendant la
charge, avait saisi un clairon, car les clairons manquaient. De son côté, Prévost, le petit Prévost (surnommé Mimilc) n'avait pu jouer la charge sur son trombone qu'avec' une seule main, l'autre, la droite, étant déchirée par cinq éclats d'obus. Mais comme pour jouer la Marseillaise, il lui faut faire « marcher la » coulisse », le musicien- Meunier, second trombone, blessé à la cuisse, s'empara de l'instrument de son camarade et joua pour lui. » Ouragan de flammes, de terre et de pierre! Les canonsre\olvers prenaient la musique en enfilade, à droite de Vauquois. Gastel, clarinette, tomba percé d'une balle au cœur. Tous les instruments étaient traversés. Un obus fit voler en l'air un saxophone... Et M. Claude Laty gants blancs) conduisait toujours la mesure.
» Dans un dernier sursaut, l'artillerie allemande multiplia ses coups. Imaginez cent cinquante canons rageant, boucanant et bagarrant dans une cacophonie de mitraille qui tombait en plein sur ce régiment, ce groupe chantant de soldats.
» Enfin, dans un intervalle de silence, on entendit venir un grand cri : le 89® accourait pour renforcer le 46®, pour le sauver; Avec une nouvelle ardeur la bataille reprit. Vous savez la suite, le monde entier la connaît. »
Quelques jours après, cette musique et son chef sont ainsi portés à l'ordre de l'armée :
« Latv (Claude), sous-chef de musique au 46*^ régiment d'infanterie : le 28 février, a fait jouer sa musique sous le feu, pour animer les troupes d'assaut, malgré un bombardement intense qui blessa ou tua dix de ses musiciens. »
Le lieutenant Louis Temporal du 1 1'^ bataillon de chasseurs! est, lui aussi, un croyant, un desservant de la Marseillaise. Déjà blessé trois fois, il est cité à l'ordre du jour de tous les échelons, division, corps d'armée, armée... Il enlève ses chasseurs à l'assaut tantôt au chant de la Sidi-Brahim, tantôt, le plus souvent, au chant de la Maf^seillaise. Rejeté blessé par une balle, accroché aux fils de fer, il est cerné avec ses hommes par une épaisse contre-attaque. L'ennemi le somme de se rendre; il répond par un tir à genou, par des jets de grenades et le refrain de la Marseillaise qu'il entonne avec ses soldats. Ils jurent ensemble de
tenir jusqu'au dernier. Tous tiennent parole et ne s'en tirant que mieux du pas. Le bataillon acclame le lendemain le lieutenant Temporal quandia croix de chevalier est épinglée sur sa poitrine. Ici, c'est la Ma?^seillaise qui conduit, inspire toutes les phases d'un combat d'infanterie et d'artillerie (avril 191 5) où la retraite des nôtres puis le retour emporté, victorieux.de leur offensive, décident tour à tour du sort d'un drapeau pris par l'ennemi, repris à l'ennemi. L'artilleur français, un Savoisien, qui écrit le lendemain aux siens, saute avec son caisson sous l'explosion d'un obus ennemi, sans être fracassé; il se secoue, se remet vite, mais il a perdu sa batterie de jS, dans la fumée, la boue mêlées : enfin il l'entend, loin en avant, qui recommence le feu; il v court, et son courage nous vaut un bon tableau de guerre vécue et racontée sans phrases :
«... Deux villages flambaient. Les éclatements des obus faisaient une suite d'éclats ininterrompus (nous avons tiré 4.000 coups en deux heures) et un chahut fantastique. Soudain la Ma?'seillaise éclata, tandis que les clairons de trois régiments sonnaient la charge. D'où nous étions, à la lueur des incendies, nous distinguions très bien le champ de bataille, et jamais je ne reverrai quelque chose de plus fantastique que ces milliers de jambes rouges eh rangs serrés qui chargeaient. Les jambes grises commençaient à trembler (ils n'aiment pas la baïonnette), et la Marseillaise continuait, et les clairons sonnaient la charge, et nos canons crachaient sans relâche. Enfin nos fantassins joignirent l'ennemi. Pas un coup de fusil : la baïonnette. Soudain la charge s'arrête de sonner. Les clairons sonnaient « au drapeau ». Notre drapeau était pris. Instinctivement nous cessions le feu, atterrés. La Marseillaise sonnait plus fort, et là-haut, plus loin, la sonnerie « au drapeau » continuait. Un silence de mort... Seule, la musique et le clairon, et nous distinguions la mêlée terrible. Soudain les clairons s'arrêtèrent (une seconde), puis à toute volée ils resonnèrent la charge. Le drapeau était repris. Une clameur immense; nos pièces repartirent (toi^tes seules), et les Boches, cette nuit-là, durent fuir de toute la vitesse que leur permettent leurs hottes.
Vous qui vous figurez connaître la Marseillaise parce que
vous l'avez entendu jouer à des distributions de prix, revenez de votre erreur. Pour la connaître, il faut l'avoir entendue, comme je viens d'essaver de vous le dire, quand le sang coule et qu'un drapeau est en danger. Plus tard, quand je l'entendrai, à Chambéry ou ailleurs, je m'en irai, ça me gâterait mon souvenir... »
Qu'il serait touffu le livre d'or de la Marseillaise, en cette année 191 5! Cent exploits semblables explosent tous les jours, toutes les nuits dans nos armées : c'est comme un immense chœur qui monte vers la patrie, divinité de foi intacte à laquelle s'adresse dans un seul culte tous les enfants de la nation.
Nos armées de mer ne méritent pas liioins de la France, officiers, simples gradés, matelots, mécaniciens. La Marseillaise sur les ponts ballottés, est là aussi un credo de courage et de sacrifice. Comment ne rapprocherait-on l'agonie du Léon-Gambçtta, celle du Moiif^e, coulant tous deux dans l'Adriatique, de la fin du Vengeur'^
Le Léon-Gambetfa, Léon comme l'appellent familièrement ses habitants, est un croiseur-cuirassé qui fait partie des escadres qui bloquent la flotte autrichienne prudemment embossée dans les rades de Pola et de Cattaro, et l'empêchent de rejoindre le Breslau et le Gœben dcAant Constantinople. Maintenant les torpilleurs et sous-marins ennemis prennent du champ en surface et au fond, ils se hasardent jusqu'au canal d'Otrantc. Successi- Acment le Diderot, le Victor-Hugo, le Jules-Feny, le Waldeck" Rousseau sont visés et manques. Le Jean-Bart est touché, toutefois non dans son organe vital. Le Gambetta a moins de chance : dans la nuit du 27 avril 191 5 deux torpilles le frappent à bâbord, au-dessous de la flottaison. Tune dans les dynamos, l'autre dans la chaufferie : c'est aussitôt l'obscurité noire, c'est l'arrct. Ce va être l'engloutissement immédiat. Les déchirures sont énormes. L'eau s'y est engouffrée par masses et sous sa propre pression rejaillit en gerbes monstrueuses, aussi hautes que les cheminées : l'une des cheminées tombe à moitié fendue. Le Gambetta penche déjà fortement.
Au premier brouhaha tous les o^fficiers ont rejoint leurs cama-
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rades de quart ou se sont jetés aux compartiments bondés d'hommes et encore accessibles. Le commandant André, capitaine de vaisseau, donne avec un calme imperturbable tous les ordres de salut, embarcations à la mer... « Pour vous seuls, mes enfants, crie-t-il aux hommes! Nous, nous ?'estotis », ajoute le commandant en montrant les officiers; au sauvetage des blessés et malades de l'infirmerie le quartier-maître Mongabure, le matelot Yves Le Moal, le premier maître infirmier Tulard ont déjà pourvu en hissant les camarades impotents sur le pont; on essaie les manœuvres de pont et de réservoirs de lest liquide pour ftwre contrepoids à l'inclinaison : ces dernières sont impossibles puisque les machines ne fonctionnent plus. Le Gambetta penche de plus en plus.
Sur le pont incliné, pas de panique mais un fouillis de choses, une foule d'hommes : l'équipage en compte 821 : beaucoup sont déjà morts dans les compartiments éventrés. Dans les fonds on entend des cris : « De la lumière, de la lumière! » quelques petites étoiles de lampes électriques à la main d'officiers, scintillent dans l'obscurité... L'équilibre devient impossible; sur le pont on s'accroupit, on est agenouillé, accroché. Successiverpent chaloupes, baleinières se culbutent, s'écrasent, chavirent : l'v^ne d'elles peut surnager et s'écarter... Le Gambetta, après s'être redressé un instant sous le déplacement commandé de la foule du pont, s'incline encore plus... Cette fois, c'est la fin. « Mes enfants, dit le commandant, sauvez-vous comme vous pourrez! » La formule plus familière d'abandon est connue.
Mais le premier mouvement n'est pas d'abandonner... Non. Un cri Vive la France jaillit des poitrines. Dans un groupe on entonne la première strophe de la Marseillaise; dans un autre, celui du premier-maître Grall. on chante le Mourir pour la patrie... Encore du Rouget de Lisle!... Puis c'est une bousculade terrible : les uns, ceux qui savent nager, se jettent à l'eau, habillés, tout nus; les autres se cramponnent... Le Gambetta pique du nez. Un énorme remous...
Sur cet équipage de 821 hommes,. 684 périssent : 108 sont sauvés sur la chaloupe et peuvent, le lendemain, arriver au phare de Santa-Maria-di-Leuca. Quelques torpilleurs italiens partis en
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hâte de Brindisi recueilleront une vingtaine de survivants accrochés désespérément à des épaves et beaucoup de cadavres. Comme le Veugeiir, les matelots du Gambetta ont chanté jusque dans la mort.
Le Monge, comme le Gambetta, est de garde contre la flotte autrichienne. C'est un sous-marin d'audace, de jour et de nuit. La nuit du 28 au 29 décembre de cette même année 191 5 va lui être fatale. Une émergence audacieuse lui vaut un premier trou. L'eau entre en flux de grosse marée; l'équilibre est rompu. Le panneau de sécurité est tiré. Le Mongc n'enfonce pas moins comme un bloc de jetée, la chifîne cassée, tombant à la mer; en quelques instants il atteint un fond de soixante mètres. Ses tôles flageolent, oscillent flou, craquent, s'aplatissent. Le commandant, l'équipage, tout le monde voit la certitude de la mort : les gradés donnent froidement les ordres, les autres obéissent, travaillent sans trouble, tranquillement. Pas un cri. Pas un juron. A l'intérieur, tout culbute : les accumulateurs chavirent; les plombs sautent; les acides se renversent, bouillonnent, fument, empoisonnent l'air. On commence à asphyxier. Tout à coup, un cri, joyeux tout de même, éclate : « Courage, courage! nous remontons... » C'est la voix du premier-maître torpilleur. Et l'on remonte en effet; on se sent remonter : les réservoirs ont pu se vider, la chasse a pu se faire. Voici le Mongc à la surface. Est-il sauvé?
Le Mongc est en plein cercle de navires autrichiens. A peine aperçu, il est canonné à bout portant. Un obus fait cette fois large brèche dans sa coque. Le commandant ordonne à nouveau : « Au poste de plongée!... » Probablement, sûrement c'est la fln. Le Mongc n'est plus qu'un corps mort. Les moteurs sont inertes. L'eau entre en énormes flots. Pas un homme ne quitte son poste. L'eau monte toujours. Le Mongc se noie. Plus rien à faire. Le commandant a vite jugé. Tout l'impossible a été tenté. Pourquoi sacrifier Téquipage? Non. Un dernier commandement : « Maintenant, mes amis, vous, vous avez le droit de vous sauver et même gaimcntl... Montez sur le pont! Vous crierez trois fois Vire la France! Vous chanterez la Marscillaiscl... »
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L'eau est i\ hauteur de poitrine. L'équipage hésite à obéir à l'ordre de sauvetage... « Je le veux! » dit le commandant. Quelques-uns sautent à l'eau, les autres entourent leur chef qui tire stoïquement le capot du kiosque sur lui et le Monge s'abîme au refrain de l'hymne sacré, avec son commandant, ses matelots, ses quartiers-maîtres... Honneur immortel à ces héros, au lieutenant de vaisseau Morillot!
Le torpilleur d'escadre Fourche est bien vaillant aussi, mais il est moins malheureux, — du moins son équipai^e. — que le Monge, et la Marseillaise peut revendiquer sa part d'action dans le dénouement d'un demi-salut.^Le Fourche filait porter secours à l'équipage du transport italien Citta-di-Messina torpillé, quand il est aperçu à son tour par un sous-marin ennemi. Aussitôt découvert le périscope, le commandant, le lieutenant de vaisseau Binos de Pombarat cherche à manœuvrer en grande vitesse poijr échapper. Trop tard. Une torpille allemande frappe le Fourche à son tour, qui se casse en deux et coule aussitôt. Tout l'équipage est jeté à l'eau avec le fouillis d'épaves, mais il connaît, il aime ses chefs; il se tourne vers eux comme s'ils étaient ensemble sur un quai de débarquement. Le commandant les adjure du geste et de la voix. Quand un de ses hommes faiblit, il le saisit, assure sa ceinture de sauvetage, le lie à des épavçs plus solides, le réconforte... Mais une heure, deux heures, trois heures se passent Plus d'un des matelots désespère. Alors le commandant de Pombarat entonne la Marseillaise-, les naufragés l'entonnent avec lui et reprennent courage. La quatrième heure s'écoXile... Enfin apparaissent à l'horizon deux bateaux compatriotes, le Protée et le Casque, qui naviguaient sur Çorfou : ils pèchent presque tout le monde au passage. Un des sauvés et des plus maltraités dans la fracture et la coulée du bateau, avouait qu'il était à bout de forces et se sentait descendre quand ses camarades entonnèrent la Marseillaise : « C'est extraordinaire, concluait-il, ce que ça vous remonte ce machin-là! (sic) »
La Marseillaise n'est pas moins chaude au cœur et bonne à la voix de nos vaillants alliés.
Eli Russie, il esi \ rai. elle ne remplace pas encore le fameux Bojc tsara Krani, le chant cie Lwotî, plus prière agenouillée aux pieds du trône qu'hymne d'hommes debout pour la patrie. La Marseillaise^ hélas! on r^e l'^ guère jusqu'ici entendue en Russie malgré le geste d'Alexandre III, sur notre cuirassé à Cronstadt, en 1891* qu'au pied des potences où allaient être hisses les généreux qui, en igoS, ont devancé la révolution de 1917, cette révolution qui depuis...
Mais en Serbie, en Roumanie, dans la guerre balkanique, à Salonique, nos frères d'armes la savent et la disent d'un cœur aussi vaillant que nos troupes de soutien. Ce qu'elle vaut dans une âme française, VAdeverul de Bucarest le répète sur le récit de ce soldat serbe de Belgrade blessé lui-même avec une trentaine de camarades français dans un combat de retraite : « Un compagnon, un sous-officier français a été plus grièvement atteint que les autres; on a pu l'emporter, mais le .blessé sent qu'il ne pourra supporter la traînée à l'arrière; il demande qu'on le laisse mourir sur place! Une grâce encore : en mourant il xQvW entendre la Marseillaisel Un des blessés entonne le chant, les autres reprennent le refrain et le sergent entre satisfait dans la mort, avec cet autre viatique, sacré lui aussi. »
L'Angleterre ne cesse de marier la Marseillaise i\ son respecté God saye tl^e King. plie la chante dans Londres, dans les villages de ses comtés avec une telle conviction qu'on la proclame outre-Manche son second chant national. L'humour britannique; ne perd jamais ses droits, et l'on prétend à Picadillv qye les Français ne chantent pas assez leur Marseillaise et qu'on l'entend « beaucoup plus à Londres qu'ïi Paris! » Sur le front anglais elle donne la réplique des tranchées aux cris allemands : " Nous chantons la même chanson que vous, nous disent les soldats de la Grande-Bretagne et ses Coloniaux, parce que nous nous battons pour la même cause, celle du drcnt ! » Il n'est pas jusqu'à l'héritier de la couronne, le vaillant et charmant jeune prince de Galles, qui, sur le front, ne veuille symboliser l'alliance d'aujourd'hui et de demain, en chantant la Marseillaise : dans un concert militaire improvisé par des soldats français au moment du départ, il se lève et d'une voix quasi-française, bien
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timbrée, il entonne la première strophe de la Marseillaise. Il est acclamé d'enthousiasmes, et tous soldats anglais et français, entonnent le refrain (28 juillet 191 5).
Que parler du Canada? Montcalm Aient tendre la main à Wolti". Les morts de l'histoire savent ce que leurs patries doivent à la réconciliation des vivants. La flotte q\ii appareille dans le port de Québec pour amener en France les premiers contingents de l'armée canadienne, les héros qui rivaliseront avec les contingents du Cap, de FAustralie, de tous autres pays d'Empire, est saluée au départ par les musiques qui jouent et le God sape et la Marseillaise, et une foule immense jette dans les airs pour qu'il traverse l'Atlantique avec les navires alliés le double cri de « Vive l'Angleterre! Vive la France! » (24 septembre 1914'!.
Enfin, notre admirable sœur, l'Italie qui, en août 191 4. malgré la loquace fureur de Guillaume lui prodiguant d'insultantes menaces, nous donnait le concours de sa neutralité bienveillante, se lève en mai 191 5. Certes le courage de la décision est grand à cette date : l'armée russe recule; le tsarisme lui a distribué des armes à raison d'un fusil pour trois soldats! Les troupes (xHindenburg ont beau jeu contre des bataillons ainsi armés ou mieux désarmés. Mais l'instinct fraternel de la sœur latine n'a jamais déserté son cœur. L'Italie, grande nation moderne, ne doit point, non plus, permettre que de nobles morceaux d'elle-même soient des appendices de l'Autriche. Elle jette sonépée dans la balance encore inégale. Les fils, les petits-fils de Garibaldi se rangent sous le jeune roi comme le grand aïeul sous les ordres du grand Victor-Emmanuel, et l'intrépide patriote, le poète raffiné d'Annunzio, plus profond politique à Quarto et à Rome en mai 19I5, que notre Lamartine à l'Hôtel-de-Ville en 1848, enthousiasme de son inspiration guerrière sa nation, digne héritière de la république et des légions des consuls; il adresse à Maurice Barrés ce télégramme, texte historique rayonnant de beauté, qui date une époque en l'illuminant :
« Rome, 23 mai, io h. \b m.
» Mon très cher frère,
» Je lis vos grandes paroles à Theure même où la déclaration de guerre éclate dans la ville enfiévrée.
» On chante la Marseillaise autour de la colonne Trajane.
» Le vert et le bleu de nos drapeaux font une seule couleur dans le noir qui tombe.
» Je sais que le même souffle passe sous nos arcs de triomphe et sous le vôtre.
» Nous avions deux patries, et, ce soir, nous en avons une seule qui va de la Flandre française à la mer de Sicile.
» C'est la poésie qui fait ce don réel et merveilleux à notre amitié militante.
Fidem signemus sanguine,
» Votre frère,
» Gabriele d'Annunzio. »
Un peu plus tard, Tltalie officielle saluera elle-même /j 37 j/seillaise. Ouvrant à Rome le Parlement interallié, le président du Conseil des ministres, l'éminent M. Boselli, dira aux parlementaires français : « Votre chant national n'est ni républicain, ni monarchique, miss Thymne de la civilisation en armes! » (Février 191 7.)
Bien avant la guerre, la Marseillaise d'ailleurs était populaire en Italie. Nos compatriotes, en tourisme, Fentendaient chanter, fredonner, siffloter partout, sur les pentes du Vésuve, sur les bords du lac de Garde.
La guerre et Falliance lui valent une popularité meilleure encore. La Marseillaise reçoit en Italie ses lettres de naturalisation : elle reste le chant français, mais on Tv salue en même temps un hymne d'humanité!