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V. p. i2-i3 du présent livre le texte initial des cinq autres strophes qui ne sont accompagnées dans rédition de Dannbach d'aucune notation musicale.
Au mois d'août 1906 un journaliste parisien, M. Maxime Forment, usant du mode aujourd'hui fréquent de collaboration qui permet à la presse non pas seulement de diriger l'opinion publique mais de la refléter en la consultant, ce qui peut encore aboutir à l'orienter, interrogeait nombre d'hommes publics appartenant à la politique, aux lettres, aux arts sur l'opportunité d'une réfection de la Marseillaise, d'une écriture nouvelle substituée à ses paroles.
Cette consultation provoqua une réponse unanime : tous les correspondants du rédacteur du Journal conclurent à Tintangibilité de l'hymne national, selon l'expressive et heureuse affirmation de l'un d'eux.
Nous donnons ci-aprcs quelques-unes de ces réponses qui prennent aujourd'hui un intérêt historique.
Voici tout d'abord les principaux passages de l'opinion longuement motivée du futur président de la République, de M. Raymond Poincaré qui, le 14 juillet 1913, jour de la translation des restes de Rouget de Lisle du cimetière de Ghoisy-le-Roi à la crypte des Invalides, devait, avec une belle éloquence et un juste sens historique, à la fois célébrer le génie de Rouget de Lisle et meure à sa vraie place le soldat-poète dans nos annales patriotiques :
« J'entends bien, répondait M. R. Poincaré, que les couplets enflammés que la tradition nous a légués peuvent sembler un peu belliqueux, dans l'état actuel des esprits...
» Mais d'abord quelque passion qu'on ait pour la paix, je ne trouve pas mauvais qu'à toute heure on entretienne chez nous, avec l'amour sacré de la patrie, cette pensée que nous pouvons être forcés, tôt ou tard, pour repousser des agresseurs, d'aller aux armes et de former nos bataillons.
» Et puis, à supposer que la musique AqLi Af<7rs6'///a/5e puisse s'adapter sans trop d'efforts à des paroles idylliques, je considérerais comme très regrettable la division d'un tout qui me parait homogène et indissoluble.
» Quoiqtie Rouget de Lisle ait lui-même modifié l'avant-dernière strophe, et quoique la dernière, celle des enfants, ne soit pas de sa composition, l'hymne national français, tel qu'il nous a été transmis, porte dans ses deux parties, paroles et musique, la marque évidente d'une même inspiration...
» Un mariage de plus d'un siècle a si étroitement uni la mélodie et le texte que toutes paroles nouvelles porteraient, à mon avis, une atteinte sacrilège à ce qu'il y a, dans cette œuvre, de symbolique, de représentatif cl, si vous voulez, de légendaire. (>ompie-t-on poui-rien la force d'évocation
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tlcces Piirolcsqu on voudrait aujourd'hui moditier? Ne sont-elles pas grosses de tous les souvenirs révolutionnaires r Ne nous rappellent-elles pas, comme une éternelle leçon de patriotisme, le sublime élan de 1792?
» Ne touchons pas à nos reliques nationales. Gardons-les pieusement... Aujourd'hui, on songe à remanier la Marseillaise, demain, on proposera de« la débaptiser, par ce motif qu'elle a été composée à Strasbourg et que Marseille a eu pour unique mérite de l'adopter avant Paris. Après-demain on remarquera que, dans le drapeau tricolore, le blanc a représenté, au début, les couleurs de la monarchie, et on nous dira qu'il conviendrait de faire disparaitre tin emblème qui nest plus d'actualité. Et ainsi de suite. Il n'y a pas^un signe de ralliement patriotique qui ne puisse être détl^uit par ce mode de raisonnetnent; car il n'y en a pas un qui ne contienne une partde pieuse convention et qui ne vaille surtout par ce qu'v savent trouver notre imagination et notre cœur. ..
Un futur président du Conseil, orateur de grande marque et aussi bien historien de i-echerches heuretises et d'excellent jugement, M. Louis lîarthou, écrivait de son côté :
« Je suis pour la Marseillaise intégrale. Les paroles importent moins que la musique, le mouvement, le rythme et l'allure du morceau. Ce serait une profanation inutile et périlleuse que de porter la main Sur ce bloc iriimortel. Sans doute, il y a des couplets qtii ne sont plus de circonstance. Mais faudrait-il alors adapter toujours des couplets nouveaux à des circonstances nouvelles? /^ Marseillaise chante la liberté, la République et la patrie. Cela dit tout. N'y touchons pas imprudemment et ne songeons pas à rajeunir ce qui ne vieillira jamais. •>
Le vieux niaitreen Sorbonne, le regretté Altrcd Me/.icres, alors député, toujours à son poste du Palais-Bourbon malgré ses quatre-vingts ans, chaud libéral ei bon patriote parmi les meilleurs libéraux et patriotes de l'Académie française, opinait semblablement :
" La Marseillaise avec d'autres paioles ne serait plus la Marseillaise, c'est-à-dire le chant de guerre de la France menacée. Puisqu'elle est acceptée partout à l'étranger et qu'elle a été jouce devant des souverains, depuis l'empereur de Russie jusqu'au roi d'Angleterre, sans aucune protestation, pourquoi y changerie/.-vous quelque chose?
» Assurément, nous sommes pacifiques, mais il est bon qu'on sache au dehors que, si nous étions menacés de nouveau, la France retrouverait l'élan de patriotisme et d'enthousiasnne qui a inspiré la Marseillaise. »
Enfin, M. Paul Dounier, alors président de la Chambre des députés, aujourd'hui sénateur de la Corse, disait d'un mot unique et bien frappé :
« La Marseillaise est le chant national de la France : elle est iittaiii-ihlc. )>
LA MARSEILLAISK PROFANKE
Ah ! ne la /hantons plus par pitié pour nous-mêmes...
Vous Taimez, n'est-ce pas, notre hymne populaire? Vous aimez ses élans et sa sainte colère; Vous y cherchez toujours, lils encore orgueilleux, Le sublime passé de vos puissants aïeux!...
Eh bien, rappelez-vous qu'au jour de la défaite. Qu'à Sedan — ce nom seul vous fait courber la tête — Rappelez-vous, Français, qu'en ce jour de malheurs, Tandis que les vaincus se rendaient aux vainqueurs. Tandis qu'ils emportaient dans leur âme meurtrie Le spectre mutilé de la pauvre patrie, Qu'ils pleuraient la défaite et quittaient les combats, Enfin qu'ils s'avançaient, sans armes, nos soldats, G coup que rien n'efface! ô mal que rien n'apaise! Le clairon prussien sonnait la Marseillaise!
Paul Déroulède (Chants du soldat).
On n'ignore ni le refus spontané et constant de Rouget de Lisle d'accepter la paternité du <' Couplet des enfants « ni le débat suivi depuis longtemps sur l'attribution de cette strophe additionnelle dite la septième, en réalité intercalée, quand il y avait un groupe d'enfants chanteurs, entre la cinquième et la sixième strophe, celle-ci (Amour sacré) étant toujours chantée la dernière. Présentement les uns comme MM. J. Tiersot, Anatole France, Albert de Dietrich tiennent pour un homme de lettres non inconnu en son temps Louis Dubois, d'ailleurs ami de Rouget de Lisle; les autresj pour l'abbé Pessonneaux, notamment Alfred Leconte, député de l'Indre, et lé dernier biographe de l'auteur de la Marseillaise, l'intéressant nonagénaire M. Alfred-B. Bénard dont la famille habitait Choisy-le-Roi en
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i8>o-i<S'^G et qui. dans sa première jeunesse, avait souvent vu Rouget de Lislc.
Membre du bureau de bienfaisance de Vienne (Isère), professeur au collège de la ville, bon patriote comme beaucoup du bas clergé, l'abbé Pessonneaux participait à la vie locale publique; lisant le Journal des Départements méridionaux, il avait vivement regretté que parmi les chanteurs d'un hymne déjà presque national le poète eût omis les adolescents. Très féru des souvenirs classiques, l'abbé-profâ^sseur voulait que pour un chant guerrier les enfants, comme à Sparte, eussent voix dans les rangs, et il combla la lacune; il écrivit, d'une inspiration inspirée du chant de Rouget de Lisle même, la strophe presque aussi connue et populaire que les autres :
Nous entrerons dans la carrière Quand nos aînés n'y seront plus :
Nous y trouverons leur poussière Et la trace de leurs vertus.
Bien moins jaloux de leur survivre Que de partager leur cercueil Nous aurons le sublime orgueil De les venger ou de les suivre!
La belle strophe composée, l'abbé Pessonneaux la lit apprendre promptement à la classe des grands pour qu'ils pussent figurer à temps dans le cortège de la fête militaire offerte par la municipalité au bataillon marseillais, en route sur Paris, qui devait passer à Vienne le 14 juillet 1792. Le programme fut réalisé de point en point et avec succès. La « strophe des Enfants » fut retenue au vol : elle bénéficia aussitôt de la glorieuse popularité des autres.
Sans critiquer en rien la bonne intention de Tabbé Pessonneaux qui a valu à la Marseillaise une addition, celle-ci non indigne d'elle, on petit observer que Rouget de Lisle, écrivant un chant de guerre pour soldats sur le front et non une cantate de fête municipale .où seraient représentés comme sur la scène d'un' théâtre tous les âges de la vie par des théories pacifiques de guerriers civils, de femmes, de jeunes filles, de vieillards et denfants (ainsi que faisait son émule, l'éloquent dramaturge M.J.Chénicr, dans le Chant du départ) (i), avait eu très légitimement le droit poétique d'omettre les bataillons scolaires de son temps, les bataillons dits « Espoirs de la patrie », appelés encore par les loustics d'alors, quand des bambins amenés par leur mères figuraient en nombre dans le cortège, les « Royal- Bonbon ». Ces bataillons d'adolescents et d'enfants avaient été organisés
(1) D'une manière générale une « slrophc des enfants » figure presque toujqurs dans les nombreuses poésies du temps, écrites pour fêtes populaires. M.-.I. Chénier ne l'a pas omise dans le Chant du départ : c'est la quatrième strophe chantée après celles du représentant, de la mère de famille, des vieillards.
Pour achever l'examen de la collaboration de l'abbé Pessonneaux, — ajoutons, mais ceci a été traité de légende — que l'abbé, poursuivi pendant la Terreur devant le Ti^bunal révolutionnaire de Lyon n'eut qu'à se déclarer auteur de la Strofhe des enfants pour être aussitôt acquitté.
de bonne heure (1) : les maîtres et les parents les accompagnaient dans leurs promenades du dimanche, — plus tard du décadi, — et la sympathie publique accueillait ces manifestations d'un patriotisme précoce.
Les annales les plus authentiques rapportent que lorsque Dumouriez fut appelé au ministère, il insista auprès du roi et de la reine de la manière la plus pressante pour qu'ils fissent figurer le dauphin dans cette petite jeunesse en armes; une telle incorporation ne pouvait manquer d'être d'un excellent effet sur la population parisienne. La reine refusa formellement; elle ne voulait pas voir sur son fils l'uniforme de la garde nationale. Cet uniforme aussitôt après le 14 juillet 1790, jour de la fête de la Fédération où les costumes des détachements délégués avaient paru d'une bigarrure trop fantaisiste et variée, avait été ainsi réglé par décret de l'Assemblée nationale : habit bleu de roi, doublures blanches, parements et revers écarlates avec passe-poil blanc, collet blanc avec passe-poil écarlate, épaulettes jaunes, veste et culotte blanches. Un décret complémentaire du 5 septembre suivant fixait le modèle du bouton uniforme portant l'inscription : la Loi et le Roi, entourée d'une couronne civique. Cette mention avait particulièrement oflusqué Marie-Antoinette.
Quant à Louis Dubois, l'autre auteur présumé du « Couplet », if appartenait, comme l'abbé Pcssonneaux, à l'enseignement; il était pendant la Révolution professeur à Alençon et en môme temps bibliothécaire de l'École centrale du département de l'Orne. De 1792 à 1800 il. avait publié plusieurs volumes de poésies dont quelques-unes furent insérées dans VAlmanacli des Muses et donné nombre de pièces au théâtre, entre autres un drame d'actualité : AnLastrom^ le lîrutus du roi de Suède, Gustave III. Dubois fut enfin collaborateur de la Décade^ du Magasin encyclopédique et de plusieurs journaux; il entra dans l'administration préfectorale après brumaire. Retiré â Lisieux Dubois publia en 1848 une brochure oîi il revendiquait la paternité de la strophe des Enfants. {Notice sur « la Marseillaise » et sur Rouget de Liste, in -8" de 16 pages.)
(i) l.es bataillons dit Espoirs de la Patrie furent organisés partout en France pendant les années héroïques de la Révoluliyn, de 92 à 9.). Les députés en mission avaient ordre de les constituer en grande fête civique et de leur donner un drapeau sur lequel serait écrite l'encourageante devise. Nous voyons ainsi qu'à Vannes, en octobre 93, Prieur de la Marne a recours à ^elte mesure populaire pour patriotiser la ville qu'il trouvait tiède :, tous les adolescents de neuf à seize ans figurent dans le bataillon.
Malgré le sérieux, le tragique du temps, l'humour — rappelons-le à propos de ces épisodes — n'émigra jamais de Paris. Comme pendant au Royal- Bonbon, un vieux patriote Callières de l.estang (Pierre, Jean, Georges) avait constitué un bataillon de gardes nationaux parisiens dont on ne pouvait faire partie si l'on n'avait pas soixante ans révolus: aussit()t le sobriquet de Royatl*itmte baptisait ce bataillon vénérable dont Callières, âgé de (k) ans, avait été acclamé commandant. (Manières était entré à l'Hôtel-de-Ville comme ollicier municipal élu ; il s'était fait remarqUL-r parmi les vainqueurs de la Bastille.
LA M A R S i: I L LAIS 1-: