‹ La MarseillaiseChapitre 48 sur 63 · LA MARSKILLAISE KN 1 84O LE CHANT DE BECKER · texte numérisé non relu

LA MARSKILLAISE KN 1 84O LE CHANT DE BECKER

RÉPONSES DE LAMARTINE ET DE Ml'SSET

Nous avons indiqué dans le texte du livre la crise politique de 1840 suscitée par Thiers, alors président du Conseil, qui avait voulu résoudre la question d'Orient en dehors du concert européen. L'Angleterre, la Russie, la Prusse, l'Autriche, après avoir conclu entre elles le traité de Londres (i5 juillet 1840) adressèrent un ultimatum à Méhémet-Ali, client de Thiers, souverain d'Egypte sous la suzeraineté de la Porte. Méhémet-Ali se soumit; Thiers démissionna, et une transaction générale dite la Convention ch's détroits (1841) mit fin à l'aventure. Mais les esprits s'étaient partout enflammés. Le chant de Rouget de Lisle avait reparu; le chant de Becker lancé le défi. En France, l'abolition des traités de i8i5, la restitution de la frontière du Rhin était le programme extérieur de la démocratie : c'est ce programme que symbolisera la poésie de Musset en réponse à Becker.

Quant à Lamartine qui, ce jour-là, ne descendit qu'à demi du plafond où il prétendait siéger à la Chambre, il avait, avant Musset, répondu à Becker par une longue pièce qu'il intitula la Marseillaise de la paix où il faisait l'éloge des Allemands :

Vivent les nobles fils de la grave Allemagne !

réloge de la langue allemande :

La pensée y descend dans un vague profond .'

l'éloge de ses princes qu'il invitait l'Allemagne à révérer; s'adressant au Rhin il l'adjure ainsi :

O fleuve féodal, calme mais indompté. Verdis le sceptre aimé de tes rois patriarches! Le Joug que l'on choisit est encor liberté...

Lnrin, après avoir défini les :

Nations — mot pompeux pour dire barbarie

il complétait cette rêverie peu digne d'un homme d'État au xix" siècle, souvent rimée d'ailleurs avec son habituel génie, en conviant les gouvernements en vue de terminer cette querelle, à pratiquer une entente militaire et économique et à s'allier pour occuper et exploiter l'C^rient en commun, solution simpliste assurément de la question d'Orient, mais peu en rapport avec les antécédents historiques et les nécessites positives qui s'imposaient notamment à la Russie d'alors et à l'Angleterre.

La Marseillaise de la paix restera le programme de Lamartine devenu

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chef du gouvernement républicain après la Révolution de Février : cette chimère a abouti à la destruction de la Seconde République et à Tavortement du mouvement démocratique qui pouvait renouveler l'Europe en 1848 et 1849. Sans parler de l'action de Louis-Xapoléon en France, on sait comment les rois patriarches ou plus simplement paternels de l'Allemagne ont traité les libéraux de Prusse, d'Autriche, de Bade, etc. et respecté les constitutions qu'ils leur avaient consenties.

LE CHANT DU RHIN RHEINLIEl);

Par Xicolas liecLer (i)

Ils ne t'auront pas, ô libre Rhin allemand Ces Gaulois qui, comme des corbeaux avides, Te demandent dans leur croassement!

Aussi longtemps que tes flots limpides Dans nos bords couleront paisiblement, Aussi longtemps que ta robe verte Sera plissée ou entr'ouverte Par le seul aviron allemand.

Ils ne tauront pas, ô libre Rhin allemand. Aussi longtemps que nos gars avec nos femmes S'abreuveront de tes vins de flamme!

Aussi longtemps qu'on verra nos jeunes gens

Faire aux filles une cour empressée

Et d'un chaste enlacement

Entourer leur taille élancée.

\ Ils ne t'auront pas, ô libre Rhin allemand, Aussi l'ôngtemps que les rocs inébranlables, Pour des siècles sans fin ancrés dans tes sables, S'élèveront au milieu de ton courant; Aussi longtemps que nos hautes cathédrales Refléteront dans le miroir de tes eaux. Leurs rosaces, leurs flèches sidérales Et que l'art allemand sera dit par tes flftts !

Ils ne t'auront pas, ô libre Rhin allemand. Ces Gaulois qui, comme des corbeaux avides. Te demandent dans leur croassement; Aussi longtemps c]ue tes flots limpides N'auront point enfoui dans l'enroulement De tes sables liquides Los os héroïques du dernier Allemand 1

(l) Nous avons trouve dans une hrocliurc du Icnips, anonyme (iHju), relatant le duel littéraire de Becker, de Lamartine et de Musset, cette traduction en vers du chant allemand : elle nous a paru exacte et conserver mieux que la prose le ton provocant qui irrita Musset,

Eu juin 190^, le regrette Péguy, héroïquement tombé pour la patrie, avait publié dans ses Cahiers une bonne étude d'un lettré érudit, M. G. Raphaël, sur Nicolas Becker. Nous avons relaté d'après ce consciencieux travail les principaux traits de la vie terne et courte de l'auteur du Rheinlicd de 1840. FJn 1909, la coïncidence du centenaire de la naissance de Becker et du contiit marocain suscita une manifestation belliqueuse contre la France parmi les fonctionnaires de la Prusse rhénane : l'Association ties greffiers de justice prussiens rit une souscription dans le but d'élever un. monument funéraire à Becker aux lieu et place de la tombe misérable et délaissée dans laquelle le défunt collègue reposait fort oublié depuis soixante-quatre ans. La quête aboutit à la confection d'un bas-relief symbolique apposé sur la tombe restaurée le 18 mai 1912, dans le cimetière de Gcilenkirchen où Becker avait été enterré.

En 1841, le poète allemand Hoft'mann von Fallersleben, pendant un séjour dans Tile d'IIéligoland, s'inspirant de l'enthousiasme suscité par la chanson de Becker, composait à son tour un autre hymne patriotique, le Deutschland, Deutscidand ûber ailes! qui, foYt oublié pendant la guerre de 1870, devait ressusciter au début de la guerre de 1914, et peint mieux encore que le chant de 1840 la prétention de l'Allemagne à être au-dessus de tout, parce que rien ne peut rivaliser à travers le monde avec la musique allemande, avec la femme allemande, avec la vertu allemande, la science allemande, la valeur allemande, e^c.

LA MARSi:il,LAJSl-; l)i; LA PAIX

Jiéponse à M. Becker, auteur du Rhin allemand, par M. Alphonse de luiniartii/e

(28 mai 1S41)

Roule libre et superbe entre tes larges rives, Rhin, Nil de rOccitjent, coupe des nations! Et des peuples assis qui boivent tes eaux vives Emporte les dcris et les ambitions.

Roule libre et liiiipiile, en répétant l'image De les vieux forts verdis sous leurs lierres épais. Qui froncent les rochers, comme un dernier nuage Fronce encore les sourcils sur un visage en paix.

Roule libre et splendide à travers nos ruines, Fleuve d'Arminius, du Cjaulois, du Germain! Charlemagne et César, campés sur tes collines. T'ont bu sans t'épui^er dans le creux de leur main.

Va pourquoi nous haïr, et mettre entre les laces (>es bornes ou ces eaux qu'abhorre Tteil de Dieu;

^7^ I-A M ARSi; [LLAlSi;

De frontières au ciel voyons-nous quelques traces? Sa voûte a-t-elle un mur, une borne, un milieu? Nations, mot pompeux pour dire barbarie, L'amour s'arrôle-t-il où s'arrêtent vos pas? Déchirez ces drapeaux; une autre voix vous crie : « L'éî^oïsme et la haine ont seuls une patrie; La fraternité n'en a pas! »

Roule libre et royal entre nous tous, ô tlcuve ! Et ne t'informe pas, dans ton cours fécondant, Si ceux que ton Hot porte ou que ton âme abreuve Regardent sur tes bords l'aurore ou l'occident.

Vivent les nobles tils de la grave Allemagne ! Le sang froid de leurs fronts couvre un foyer ardent; Chevaliers tombés rois des mains de Charlemagne, Leurs chefs sont les Nestors des conseils d'Occident. Leur langue a les grands plis du manteau d'une reine, La pensée y descend dans un vague profond; Leur cœur sûr est semblable au puits de la. sirène Où tout ce que l'on jette amour, bienfait ou haine, Ne remonte jamais du fond.

Roule libre et tidele entre les nobles arches O fleuve féodal, calme mais indompté!

Verdis le spectre aimé de tes rois patriarches ; Le joug que l'on choisit est encore liberté.

La dernière partie de la Marseillaise de la paix, qui ne forme pas une pièce de moins de cent trente-quatre vers, est consacrée au développement de l'idée d'une conquête pacifique et commune de l'Orient qu'entreprendraient ensemble les gouvernements d'Europe, pour faire diversion aux rivalités de leur politique trop exclusivement continentale et conjurer tous conflits à l'avenir.

Le poète s'adresse aux peuples européens mêmes :

Débordement armé des nations trop pleines, Blancs essaims des familles humaines!

11 incite ces émigrants en masses à un grand exode vers les pays du Soleil : ^

Rapportons-en le blé, Tor, la laine et la soie. Avec la liberté, fruit qui germe en tout lieu; F2t tissons de repos, d'alliance et de joie L'étendard sympathique où le monde déploie L'unité, ce blason de Dieu!

API'KNDICK 379

Et quant au Rhin, il termine par celte dernière strophe :

Roule libre et grossis tes ondes printanières,

Pour écumer d'ivresse autour de tes roseaux :

Et que les sept couleurs (i) qui teignent nos bannières,

Arc-en-ciel de la paix, serpentent dans tes eaux!

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