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SOUS LA RESTAURATION

LA MARSEILLAISE ET LA DUCHESSE l)\\NGOULÊME

7^7 MarseilUnse sous la Restauration ncvoque j^uère, comme sous le Premier Empire, que le souvenir de sa proscription, ce qui ne signifie pas cependant qu'elle était ignorée. Privatim, môme en haut lieu, bien que son auteur fût sévèrement écarté et jugé, on rapporte que le chant national fut plus d'une fois Tobjet de quelque attention. Ce fut, dit-on, le fait de la duchesse d'Angoulême. Rouget de Lislc — et c'est-là un des épisodes les plus singuliers de sa vie sous le Directoire — à l'époque de la restitution des prisonniers français livrés à l'Autriche par Dumouriez, les conventionnels Lamarque, Bancal, Quinette, Cûmus et le général Beurnonville, et de leur échange avec la lillede Louis XVI, s'était proposé publiquement comme une sorte de cavalier servant « de la jeune personne du Temple (sic) », pour la conduire à la frontière. Cette demande n'avait poi|U été agréée et avait môme été assez mal corriprise.

Poète, poète d'opéra c'est-à-dire de drame à grand spectacle. Rouget de Lisle n'avait vu dans cette démarche qu'un geste magnanime, un peu théâtral (comme il convenait), le dernier acte du terrible scénario déroulé depuis sept ans en France et en Europe : cf Le poète de la Révolution remettait, au nom de la République française, aux membres de sa famille une victime royale vivante échappée à la fatalité... ^' C'était de TEschyle pur. Mais la politique républicaine pratique, si difficile encore darîs ce moment, ne permettait point que ce grandiose fut suffisamment intelligible aux gouvernants du Luxembourg et la proposition de Rouget de Lisle ne fut pas sans nuire quelque peu à l'auteur de la Marseillaise qui dut publiquement protester contre toute interprétation antipatriotiq'ue et rappeler qu'il n'avait mis dans sa démarche qu'une intention de pitié nationale pour une grande infortune. La princesse Marie-Thérèse-Charlotte quitta secrètement le Temple le 28 frimaire an IV (19 décembre 1795) à 4 heures du matin pour ôtre menée à Bâlc : mais les ordres n'avaient point été si secrets que quelques groupes populaires ne l'attendissent au passage pour saluer, plus ou moins opportunément, son départ des strophes de la ^[arseillaise.

Quoiqu'il en soit, Kastner dans ses (^.liants de l'année fraueaise cl

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J. Tiersot dans &-d\'ie de Rouget de Lislc rapportent sur toi traditionnelle que la Restauration une fois assise, la duchesse d'Angoulême exprima un jour à une dame de son intimité le désir de connaître « cette chanson de la Marseillaise :» qui avait fait tant de bruit en France et en Europe. Après hésitation, cette dame apporta la musique, l'exécuta sur le piano et la duchesse, après une courte pause, prononça que « iair était, en effet, très capable d'avoir excité l'enthousiastne ». Peut-être lui avait-on rappelé la démarche, si respectueuse de ses malheurs, que Rouget de Lisle avait tentée pour rehausser sa libération lors des échanges de Râle:

La solidarité et la générosité ne sont pas toujours vertus des membres des partis dans l'opposition, et Rouget de Lisle devait éprouver qu'elles se mirent, sous la Restauration, tardivement en émoi. La vQntc de ses (Unquante cliants français édités en 1825 à ses frais, publication onéreuse d'ailleurs, navait point empêché Rouget de Lisle d'aller en prison pour dettes l'année suivante. Sur ce coup cependant, ses amis s'inquiétèrent, au premier rang le député Bérard, l'évêque constitutionnel Grégoire et surtout Bérangcr qui parvint à lui assurer pendant quelque temps une petite pension dont les maigres éléments collectés par souscriptions plus ou moins régulières permirent à l'auteur de la Marseillaise à: 'Anandro. l'hospitalité cordiale du général Blein, à Choisy-le-Roi.

Mais ce lamentable dénûmcnt, cette misère n'empêchaient point le rayonnement d'une gloire que rien, ni le temps, ni le malheur, ni l'hostilité des pouvoirs publics n'avaient pu faire oublier et dont l'immortalité s'imposait déjà.

Un grand artiste, David d'Angers (Picrrc-Jcan), voulut s'associer à ce concours d'amitiés dévouées et résolut, en tixant l'image de l'auteur de la Marseillaise^ d'assurer la perpétuité de ses traits à cette date (1827) puis en même temps de faire tenir à Rouget de Lisle par l'intermédiaire délicat du plus intime de ses amis, J. Béranger, les bénéfices pécuniaires certains de son oeuvre. Le médaillon en marbre de David d'Angers fut mis en loterie : aussitôt couverte (i), elle avait été patronnée par le généreux banquier Laffitte. Béranger sut trouver un prétexte à côté pour faire agréer à « son vieux maitrc » (ainsi qu'il appelait Rouget de Lisle) le produit de la loterie que Rouget de Lisle eût refusé net comme don et qu'il ne parait pas avoir

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accepte d'ailleurs sans difticulié. Ce iravait point été non plus sans peine que David d'Angers avait obtenu de l'auteur de la Maiseillaisc, alors très souffrant, réfugié dans un galetas du n°23de la rue du Battoir et tort revenu des gloires de ce monde, de lui. laisser faire ce précieux portrait, ainsi qu'en parait témoigner également cette lettre inédite textuelle de David d'Angers :

ff Monsieur Rouget de Lislc clie:{ Monsieur le général Blin (sic), à Choisr-le-Roi.

» Paris, le 12 juillet l83o,

» Monsieur,

» J'ai bien t^rdé à repondre à votre dernière lettre, j'espérais toujours pouvoir aller vous porter la réponse moi-même, il y a si longtemps que je n'ai eu le plaisir de vous voir. Il m'est survenu de nouveaux empêchements qui retarderont au moins pour quelques jours le plaisir que je me promettais.

M J'ignore ce que Béranger a pu vous dire, croyez qu'il n'entrera jamais dans mes idées de faire la moindre chose qui puisse vous être pénible; en faisant votre portrait en marbre, j'ai voulu consacrer les traits duii homme qui a servi la noble cause de notre chère patrie, ce trop faible tribut est tout de cœur, ce que je désire bien c'est que vous me conserviez une part dans votre amitié, j'en serai bien fier et bien reconnaissant.

» Recevez, Monsieur, l'assurance du profond respect de votre très

humble serviteur.

» Signé : David. »

Quand David d'Angers écrivait cette lettre à Rouget de Lislc, il n'était pas de ces jeunes artistes qui ont leur fortune à faire, un nom à conquérir et se mettent en quête de modèles connus pour se mettre eux-mêmes en relief. Grand prix de sculpture en 181 1, familier de Canova à Rome, il était en 1826 membre de l'Institut et professeur à l'École des Beaux-Arts, Né en 1789 à Angers, âgé seulement de trente-sept ans, il était déjà ce qu'on est justement convenu d'appeler un maître. Cet hommage de marbre public donné à celte date par David à Rouget de Lisle indique assez que la misère ne diminue pas la vraie gloire aux yeux des grands connaisseurs en la matière.

L"œuvre et la vie civique de David d'Angers sont toutes deux inspirées par le génie de la liberté ; elles vont de pair. En juillet i83o, tout académicien soit-il, David prend rang parmi les combattants qui défendent la Charte; en 1848 il est nommé maire du XI« arrondissement de Paris par le Gouvernement provisoire et élu député de Maine-et-Loire à la Constituante. C'est à lui qu'est dû le fronton du Panthéon où il groupe les personnages qui symbolisent heureusement les grands hommes auxquels la patrie sera reconnaissante : les Mirabeau, les Carnot, les Monge, les David (le peintre), les Bichat, enfin les deux, si grands, Voltaire et J.-J. Rousseau. Détail qui honore Guizot, c'est lui qui voulut que ce travail national greffé sur le chef-d'œuvre de Soufflot, fut confié à David d'Angers et il lui laissa entière liberté pour le choix du sujet. On connaît l'œuvre des médaillons de David d'Angers, Klcber, Gcoft'roy-Saint-Hîlaire, Lemercier, Grégoire, Armand Carrel, Manuel, Daunou, Dulong, Lamennais, etc., tous personnages mar-

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quaiiis dans la science el la politique de liberté; ses bustes, ses bas-reliets, ses statues publiques, ses tombeaux, entre autres l'admirable monument funéraire de Fénelon à Cambrai. Les musées et monuments publics à l'étranger ont voulu des exemplaires de son ciseau, les bu'stes de Gœthe à Dresde et à Weimar, de Humboldt à Berlin, de Bentham à Londres, de Lafayette à Washingtor^ dans la salle du Congrès. En 1844, David avait été avec Hippolyte Carnot un des éditeurs des Mémoires de Barcre.

Proscrit au 2 décem.bre i85i, David d'Angers visitait la Grèce et rentrait en France pour y mourir peu après, le 6 janvier i856. Il avait épousé en i836 la fille de l'ancien membre du Directoire La Rcveillère-Lepeaux (i).

(l) MM. Jules Bcrlaul et Lucien Dclabrousse ont donné dans le journal Le Temps (des 12 el 16 juillet igi5\ des iiolices sur David d'Angers et Rouget de Liste qui complètent les notes autographes de David d'Angers que M. Henri Gouin a utilisées dans son important ouvrage : David d'Augen, sa vie, son œuvre (l*aris 1878).

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LE DÉPART» DE RUDE «i836)

Rude (François) est contemporain de David d"Angers, et son œuvre comme celle de ce grand sculpteur est marquée de chefs-d'œuvre qui ont porté si haut la statuaire qu'il faut nommer les Puget, les Michel-Ange pour trouver des maîtres français ou italiens dont il convienne de les rapprocher. Mais Rude l'emporte sur David d'Angers par l'exaltation du génie, le grandiose de la conception, l'énergie de l'exécution, la vie dans le mouvement. Le Départ sur la façade orientale de l'Arc-de-Triomphe de l'Etoile (i836) demeure dans l'histoire de la scufpture européenne ancienne et moderne un monument unique et c'est la Marseillaise qui l'a inspiré. Car ce Chant il II Départy chanté par ce groupe de pierres vivantes est bien la Marseillaise de Rouget de Lisle et non le Chant du Départ de Chénier. Le Départ de Rude c'est la nation des volontaires courant en 92 à la frontière défendre la patrie. Le Chant du Départ de M.-J. Chénier est une cantate, très belle sans doute, mais malgré son titre « chant de guerre » simplement écrite pour célébrer le 14 juillet 1794; il est postérieur de près de deux années à la Marseillaise. Ce sont là des dates qu'il ne faut point oublier.

Rude qui affectionnait les sujets épiques, tels Ney sur l'emplacement proche l'Observatoire où le maréchal fut supplicié par la Restauration, le tombeau de Godefroy Cavaignac au cimetière Montmartre, le Napoléon à Fixin, a donné également des œuvres exquises de grâce et d'habileté élégante, le Mercure rattachant ses talonnières, le Jeune pécheur napolitain Jouant avec une tortue.

Né à Dijon en 1784, fils d'un ouvrier poélier-fumiste. Rude était venu, avec une pension de sa ville natale, étudier à Paris dans les ateliers classiques; il remporta en 1812 (un an après David d'Angers) le grand prix de Rome. En i8i5, il s'expatria pour aller vivre à Bruxelles auprès du peintre David, proscrit, qui le protégea et lui fit obtenir divers travaux importants du gouvernement des Pays-Bas. Rude ne revint en France qu'en 1827. Il mourut un an avant David d'Angers, en i855.

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