‹ La MarseillaiseChapitre 60 sur 63 · CALOMNIES, RÉFUTATIONS · texte numérisé non relu

CALOMNIES, RÉFUTATIONS

Une histoire de la Marseillaise ne serait pas complète, s"il n'y était pas dit quelques mots des controverses, des contestations élevées, en dépit de toute vraisemblance, avec le ferme propos de leurs auteurs d'enlever à Rouget de Lisle la gloire d'avoir donné à la France son Hymne national.

En effet on n'a pas adressé à Rouget de Lisle seulement cette sorte de demi-injure que ce n'est pas lui qui a trouvé le verbe de son chant; qu'il l'a tantôt pris dans les hourrahs de clubs ou de casernes échauffés par la déclaration de guerre de 92; tantôt retenu d'hymnes religieuses du culte réformé au xvi« siècle, notamment du chant de guerre de la conjuration d'Amboise ; on lui a infligé l'injure plénière!

On l'a représenté comme un vulgaire croque-note... des autres, un éhonté plagiaire copiant la musique de sa mélodie et la collant audacieusement au-dessus de paroles soufflées ou volées! Rien n'a manqué dans le répertoire de ces allégations. Rouget de Lisle était un si pauvre musicien!... Silence aux pauvres...

11 est vrai que cette académie critique aussi bien informée que bien intentionnée, s'est surtout mise à épiloguer, à inventer quand Rouget de Lisle depuis nombre d'années reposait, sans pouvoir de réponse personnelle,, au cimetière de Choisy-le-Roi.

Rouget de Lisle avait lancé son Chant de guerre pour l'armée du Rhin sans le signer, avec le geste détaché d'un poète qui a dans l'âme d'autres richesses lyriques, avec le laisser-aller d'un soldat patriote dans le moment fort accaparé ailleurs par les devoirs urgents du métier. Les nouvellistes eurent quelque temps beau jeu pour dresser une première paternité de fantaisie. Quant aux paroles, l'auteur devait être naturellement Marie-Joseph- Ghénier, le poète attitré de la Révolution! Quant à la musique, ce fut successivement Grétry, puis Méhul,Gossec et quelques autres! Gomme il était alors rarissime, inusité que les poètes fissent eux-mêmes l'accompagnement musical de leurs compositions, les J.-J. Rousseau auteur de la musique mise

sur libretti 'de leur façon étant Texception ; comme il était dans les us et coutumes du temps que les chansons populaires fussent chantées sur des airs déjà en vogue empruntés surtout à des pièces de théâtre connues, Tair du Chant des Marseillais hn attribué par la presse et le public à tel et tel opéra, tantôt Sargities de Delayrat, tantôt la Caravane du 'Caire de Grétry, etc. Lorsque ce ne fut point à des vivants notoires, ce fut à des morts illustres, à J.-J. Rousseau lui-même. Après Jean-Jacques, on revint à des contemporains. On en inventa. La Chronl'qiie de Paris après avoir désigné « M. Rougez, capitaine du génie à Huningue, pour l'auteur des paroles ^j, ajoutait que la musique avait été composée par« Allemand, pour l'armée de Biron ». Qu'était-ce que cet « Allemand » nom propre? Cette histoire viendra plus loin. On se rappelle encore que dès son entrée à Paris, la Marseillaise fut attribuée à un volontaire des fédérés de la Cannebière, Rampalle tils... Il est juste de reconnaître que Rampalle tils, tout chanteur remarqué qu'il fût des Parisiens et des Parisiennes dans les concerts publics donnés par son bataillon au Palais-Royal, aux Tuileries, dans les théâtres, n'a jamais élevé de prétentions à une collaboration!

Ce serait faire injure au caractère de ces grands artistes que d'insister sur la prétendue invention, production de Grétry, Méhul ou Gossec.

Grétry, qui était en termes affectueux avec Rouget de Lisle, n'a jamais perdu une occasion de parler de son ami avec sympathie, de rendre justice à sa double qualité de musicien et de poète; il insiste sans nul doute à dessein parce qu'il sait qu'on avait voulu faire de lui-même le musicien de la Marseillaise. Il écrit dans ses Essais sur la Musique (t. III, p. i3, en note) : -( L'auteur de cet air (la Marseillaise) est le même que celui des paroles, cest le citoyen Rouget de Lisle. » Nous avons cité des extraits de ses lettres à Rouget de Lisle dans le texte du livre.

Pour Méhul, c'est à lui que sont dédiés les Essais de 1796 où tigure la Marseillaise que Rouget de Lisle indique expressément comme composée par lui, paroles et musique.

Quant à Gossec, ami de Rouget de Lisle également, c'est à lui que l'orchestration de l'Offrande à la Patrie, où tigure la Marseillaise, est conriée par l'Opéra avec l'assentiment de Rouget de Lisle, qui demeure partout dans la presse et sur les affiches, l'auteur du Chant des Marseillais, paroles et musique. *

Cependant, il avait bien fallu laisser la parole à Rouget de Lisle luimême, il la prenait d'ailleurs souvent, et s'il n'avait pas signé la et les premières éditions de son chant, il n'en avait pas moins fini par s'en donner publiquement la paternité naturelle complète avec une assurance qui n'admettait ni débats, ni doutes (1).

(l) Un des premiers et plus précieux documenls, en dehors de ceux qui émanent de Rouget de J.islc lui-même, est la lettre que M"'" de Dietrich, femme du maire de Strasbourg, écrivait dans les premiers jours de mai 1792 à son frère, Ochs, le chancelier de la République de Bâie, où elle lui racontait les circonstances qui avaient provoqué l'inspiration et la composition du chant patriotique de Rouget de Lisle :

« Cher frère, je te dirai que depuis quelques jours, je ne fais que copier et transcrire de la musique, occupation qui m'amuse et me disirait beaucoup. Surtout dans ce moment où partout on ne cause et ne discute que politique de tout genre. Comme tu sais que nous recevons beaucouf^ de monde el qu'il faut toujours inventer quelque chos(\ soii pour changer dt- conversation, stijt

LA M ARS i; I I. L A 1 si:

Dans son Appel au Peuple français et à ses Représentants écrit dans la prison du Château-Vieux, à Saint-Germain, Rouget de Lisle avait dit:a Le jour même que la guerre fut promulguée, je composai Tairet les paroles de cet autre hymne (i) que la nation a depuis ad.opté sous le non\d'II}'nine >.ies Marseillais. »

Dans son Hymne dithyrambique sur le q thermidor, composé durant les derniers jours de sa captivité dans cette même prison de Saint-Germain et présenté à la Convention le i8 du même mois, Rouget de Lisle se désigne encore lui-même, après avoir indiqué sa qualité de capitaine du génie. « auteur du Chant des Marseillais ».

A la Convention, le 26 messidor an lll, le jour où son hymne, le (Ihant des Marseillais est sacré chant national, Rouget de Lisle est expressément, nommément indiqué et salué àja tribune par .Jean Debry dans sa double qualité d'auteur des paroles et de la musique. Bien plus, la Convention lui fait donner, à titre de récompense publique, <Y<'//.v violons avec archets et étuis (sic) q\x'\\ ira choisir au musée du Conservatoire. Il n"est guère possible de souligner, de proclamer davantage, non seulement la qualité de musicien, mais la part que le musicien a prise dans la composition de Tœuvre à côté du poète.

En 1796, quand Rouget de Lisle publie son petit volume d'Essais en vers et en prose chez, Didot, il prend soin d'indiquer par un signe particulier, une étoile, celle de ses poésies dont la musique et les paroles sont toutes deux de lui : or la Marseillaise est pointée de 1 astérisqtie conventionnelle annoncée.

Poursuivons.

En 1825, dans ses Cinquante chants français la petite notice qui précède V Hymne des Marseillais commence par ces mots : « Je lis les paroles et Tair de ce chant à Strasbourg... » Et. comme il fait figurer dans son recueil l'Hymne à la IJberté que lui avait demandé le maire Dietrich peu après son arrivée dans la garnison de Strasbourg en mai 1791, poésie lyrique dont la musique avait été, sur l'instance de sa modestie, confectionnée par le maître de chapelle Ignace Plevel, Rouget de Lisle a soin ici d'imprimer

pour traiter des sujets plus distrayants les uns que les autres, mon mari a imagine de faire composer un chant de circonstance. Le capitaine du génie, Rouget de Lisle, un poète et compositeur fort aimable (a) a rapidement fait la musique du chant de guerre. Mon mari qui est bon ténor, a chanté le morceau qui est fort entraînant et d'une certaine originalité. C'est du Gluck en mieux, plus vif et plus alerte. Moi, de mon côté, j'ai mis mon talent d'orchestration en jeu, j'ai arrangé les partitions sur le clavesin (sic) et autres instrumens. .l'ai donc eu beaucoup à travailler. Le morceau a été joué chez nous à la grande satisfaction de l'assistance. Je t'envoie la copie de la musique. Les petites virtuoses qui t'entourent n'auront qu'à la déchiffrer, et tu seras charmé d'entendre ce morceau.

» Strasbourg, mai ijg2. » Ta sœur, Louise Dietrich, née Ochs. »

(a) M. Albert de Dietrich en quelques lignes d'une explication préliminaire aussi instructive que spirituelle, avant de reproduire cette lettre, a soin d'avertir que Rouget de Lisle — selon sa galante habitude avec les dames — avait écrit des vers pour son arrière-grand'mcre, M"* V. de Dietrich (op. cit., p. 1 4-46).

(l) Rouget de Lisle, en même temps que son Appel, adressait à la Convention nationale YHyinne sur le g thermidor à l'appui de sa demande de libération : en parlant de Vautre hymne, il rappelait opportunément sa principale et grande poésie patriotique, l'Hymne des Marseillais.

A i>i»i;ni)Ic i; 41 .">

devant cette poésie cette observation : « Cet air est i.k skli. du recueil qui ne soit point de moi (1). »

Enfin en i<Sl->o, la dédicace que Berlioz fait à Rouget de Lisle. — dont il est le fervent admirateur, — de son accompagnement orchestral de la y[arscillaist\ est conçue dans ces termes :

n A M. Rouget de Lisle, auteur de la musique et des paroles. »

Ainsi, Rouget de Lisle vivant, les premières ignorances dissipées, jamais critique en veine de découvertes ou d'esclandres littéraires, ne s'avise de déplacer la paternité de la Marseillaise, ^avoXq'S, ou musique, et de l'attribuer à un autre que celui qui l'a écrite tout entière. Jamais non plus auteur prétendu ne revendique pour son propre compte une gloire confirmée en France et à travers le monde. On peut croire que le bruit, la clameur n'eussent point manqué si, avec l'ombre de vraisemblance, on avait vu surgir quelque protestation.

Mais Rouget de Lisle mort, il n"en va plus de même.

C'est d'Allemagne vers 1841-1842 que partent les premières querelles, vraies querelles d'Allemands. Généralement c'est d'une mauvaise oreille que l'Allemagne a \.o\\]ouy& &nXQnd\\ la Marseillaise '. oWc, lui rappelle la série de ces victoires françaises qui en 92 tantôt ont brisé sur place ses armées d'invasion, tantôt leur ont fait tourner le dos. La. )/t7/'6('/7/<7/iv, c'est la reprise de possession du sol gaulois rhénan par le peuple de France sans esprit de domination militaire, d'extension conquérante. L'Allemagne ne distingue point ici les griefs qu'elle a contre Napoléon de ceux qu'elle se forge contre la première république française. Ce sont les polémiques politico-poétiques de lîecker, des journaux prussiens qui provoquent outre-Rhin ces ridictiles revendications.

Nous avons dit que l'absence d'un nom d'auteur sur la Marseillaise, en 92, lors de l'entrée des fédérés à Paris, avait laissé le champ libre aux imaginations des journaux et que la Chronique de Paris du 27 août (n» 237) notamment, tout en indiquant « M. Rougez, capitaine du génie, pour l'autetir des paroles «, ajoutait que l'air avait été composé par Allemand (sie). Quel était cet « Allemand w, nom propre? Musicien à Strasbourg, à lluningiie ou autre lieu, on n'en avait jamais plus entendu parler.

Le I" septembre 1842, l'éditeur badois. Th. (îroos, d'un journal qui se publiait à (^arlsi'uhe donnait le mot de l'énigme : ce n'était pas Allemand, nom propre, qu'il fallait lire, mais un Allemandl Désormais la vérité était

(1) Il csi |irr.l->ablc que ce!«l celle CKlIaboriilion d'Itiiiace IMeyel à V Hymne à b I. ihcrlc <.\ui par contusion, aura donne naissance à celle auire légende, longiemps en cours dans la maison l^leyel, d'une collaboralion diî même musicien à la MjiseiUaise pour la musique. Ignace Pleyel clail ne à Ruppcrslhal, prés Vienne eu l'/b'J ; il éludia'sous Haydn, voyagea en Italic^sc lia avec Cimarosa, Païsiello et autres musisiens italiens célèbres. Nommé maître de chapelle de la cathédrale de Strasbourg en 1787, il perdit cet emploi dans les derniers temps de la Révolution. Plus tard délaissantl'art pour l'industrie et le commerce, il fonda à Paris une maison d'éditions puis une fabrique de pianos. Ses (tuvres musicales, des trios, des quatuors, des sonates eurent en leur lemps beaucoup de succès. Il niourui it Paris en lH3l.

LA MARSKILLAISK

connue. 11 parut toutetois nécessaire outre-Rhin de la renforcer, de la doubler. Les événements de 1846-47, l'annexion de Cracovie par l'Autriche, remettaient outre-Rhin, malgré la politique rassurante de Guizot, les hutneurs en mouvement. Les chauvins de Berlin parlaient ni plus ni moins d'annexer à la Prusse l'Alsace et la Lorraine, et l'accueil fâcheux qui fut fait à ces prétentions par les patriotiques populations de l'Est précisément à propos du second anniversaire séculaire de la réunion de l'Alsace à la France, ne rît que creuser leur appétit de conquête. C'est alors qu"un journal assez lu à l'époque, la Ga-ctte musicale de lu'ip-ig (du iq janvier 1848) vint affirmer, à l'applaudissement général d'outre-Rhin, que jamais Rouget de Lisle, non seulement n'avait composé la.musique de la Marseillaise. n>ais môme les paroles! Les paroles étaient du poète Forster et la musique du maestro .1. -F. Reichardt! Ainsi c'est en Allemagne et de génies allemands que le lied français avait pris naissance 1

Quelque insensée que fut cette imagination, un savant alsacien, Jean- Georges Kastner, inusicographe érudit, d'une compétence affirmée par des travaux d'historiographie musicale poursuivis tantôt à Paris, tantôt à Strasboijrg, enrin à Berlin, membre de l'Institut de France, prit la peine de la réfuter : il le fit avec force documents — documents allemands mêmes, pris aux sources que lui ouvrait sa très sûre information; — il cita des recueils historiques datant de 17(^)8 (Christian de Leipzig), de 1812 (Gerber), de iS3i (G.-C. Grosheim), de 1841 et 1848 (Reichardt) qui tous indiquaient Rouget de Lisle comme Tunique auteur des paroles et de la musique de la Marseillaise, dénonlmée par les uns chœur, par les autres cantique.

A peine J.-G. Kastner, avait-Il confondu les tenants allemands de cette fantastique querelle, que la calomnie reparaissait quelques années plus tard, en 1861, avec la soi-disant découverte du véritable auteur de l'air français, faite par un organiste, professeur wurtembergeois, du nom de Ilamma. Dans son numéro du 24 avril, la Galette de Cologne publiait que ledit Hamma avait trouvé dans les papiers manuscrits de Iloltzmann, maître de chapelle de l'église paroissiale de Meersbourg en 1776, une messe solennelle dont le Credo était tout simplement la musique de la Marseillaise : c'est là que Rouget de Lisle avait consommé son plagiat. La précision de l'accusation commandait l'exhibition des pièces originales pour confondre définitivement le plagiaire...

Et c'est ici qu'éclate la lourde niaiserie du calomniateur. Des recherches sont faites par le propre maître de chapelle de la cathédrale de Meersbourg, M. Schreiber, pour contrôler le fameux manuscrit : vaines fouilles... Il n'existait dans les archives aucune messe, aucun morceau de musique de Holtzmann! D'autres recherches poursuivies dans les principaux centres musicaux de l'Allemagne aboutissaient au même résultat négatif : on ne trouvait pas trace d'œuvre de musicien de ce nom. Parallèlement, on recherchait l'inventeur, Hamma? Mais Hamma, l'organiste, n'était pas moins inconnu, introuvable. Hamma était un pseudonyme, derrière lequel s'était caché le faussaire. Mieux eût valu au faux Hamma faire la même déclaration finale que le critique berlinois Wilhem Tappert qui avait repris la thèse d'Hamma mais confessait après temps convenable de polémique : « Il ne s'agissait que de faire enrager un peu (sic) les Français T »

Il est étrange que de tels dessous puérils, grotesques, systématiquement

APIMONDICK 41?

hostiles cloue suspects, n"aiciU pus détourne les critiques Irançais de celte môme voie. C'est cependant sur ces calomnieux racontars de provenance allemande de 1841-1848, etc., que le critique Gastil-Blaze devait échaffauder une autre fable non moins fausse que les autres. Né à Gavaillon en 1784, Castil-Blaze (qui devait mourir à Paris en 1857) prétendit tenir de la bouche même d'un sieur Imbault, chef d'orchestre des concerts de M™" de Montesson, épouse morganatique du duc d'Orléans, le père d'Égalité, que le musicien (juillaume .Julien l'aîné, dit Xagoiville, professeur de musique et lui-même directeur des concerts Soubise, avait importé d'Allemagne en France Tair dun cantique qui, plagié dix ans plus tard par Rouget de Lisle, était devenu la MarscilLiisc. Cette contidence avait été faite par Imbault à Castil-Bla/.e alors âgé de quinze à seize ans, en l'an VllI, au début du Consulat. Castil- Blaze ne s'en tint jamais qu'à cette assertion faite sans aucune espèce de preuve, assertion qu'il ne produisit pas constamment du reste dans ses nombreux ouvrages au cours de sa longue vie d'écrivain : ici il affirme, là il oublie d'affirmer et même il écrit le contraire de ce qu'il affirmera (i).

La personnalité oubliée et tout à coup ressuscitée de Nagoiville devait servir encore, et cette lois à un personnage plus sérieux que Castil-Blaze pour disputer à Rouget de Lisle la paternité de son œuvre. Cette fois, c'était Fétis père, né (comme Castil-Blaze) en 1784, le célèbre musicographe belge, l'auteur du livre très apprécié la Biographie universelle des miisic-/t';w.(2), le directeur du Conservatoire royal de Bruxelles qui, dans un article de la Revue et (ja^ette musicale (19 juillet i863) écrivait qu'il était possesseur de deux exemplaires portant ce titre : Marche des Marseillais, — musique du citoyen Xagoiville, édités par deux éditeurs parisiens différents en 179?: de ce fait typographique Fétis concluait que Rouget de Lisle n'était pas l'auteur de la musique de la Marseillaise.

Malheureusement pour la thèse d'une déduction logique si boiteuse de Fétis, un parent de Rouget de Lisle, un cousin issu de germain, M. Ariiédée Rouget de Lisle, le fils du porte-drapeau de Jemmapes dont nous avons parlé au cours du présent livre, avait déjà réuni un grand nombre de documents sur l'illustre représentant de la famille des Rouget et parmi eux l'exemplaire original intitulé : « (Ihant de guerre pour l'armée du Rhin », dédié au maréchal Luhner (sic). .1 Strasbourg, de l'imprimerie de Ph. Dannbach, imprimeur de la municipalité. J.-G. Kastner, comme M. Amédée Rouget de Lisle, était entré rudement dans la lice et avait pris de même Fétis à partie. Sans doute l'exemplaire de Strasbourg ne portait pas de date, mais le maréchal Luckner, à qui le chant (paroles et musique) était dédié, ayant été vers le io août 1792 suspendu de son commandement et appelé à Châlons pour diriger un camp de recrues volontaires, fonction plus en rapport avec son âge et ses capacités

(i) Le plaisant en effet en celte aventure de Castil-Blaze, c'est qu'en 1820 dans son ouvrage sur l'Opéra en Frante (t. V, p. 409), oubliant la confidence d'Imbauit qu'il placera dans son Molière musicien ft. Il, p. 42 1), il écrit, sans y faire la moindre allusion, exactement le contraire. S'arrêtant à l'accompagnement presque toujours insignifiant des chanta plus ou moins populaires, il dit :

a T.e seul morceau en ce genre qui ait un mérite réel, est la fameuse Marseillaise. Roit^iel de Lisle fit les paroles et l'air, sur lesquels Gosseck ajusta ensuite une harmonie excellente et qui a contribué pour une bonne part à ses effets extraordinaires. »

(2) 8 volumes in-8'' ; l" édit. l8?5-l8.|4; -r 1860-1804, Didot. V. 1. Vil.

41 <) ' 1>A MAUSi;i LI. Al si;

il était évident que rexemplaire original iniprinié à Sirasbouri^. poiuint cette dédicace, était bien antérieur aux imprimés parisiens de \jip sur lesquels Nagoiville, profitant de l'insouciance du véritable auteur, avait laissé incorrectement ou fait mettre frauduleusement son propre nom. Devant cette preuve matérielle indéniable, Fétis s'inclina : il écrivit non pas à M. Amédée Rouget de Lisle qui ab iraio motu lui avait envoyé du papier timbre et l'avait menacé dun procès en diffamation, mais à J.-G. Kastner une lettre publiée dans le même journal [Revue et ga-ette musicale du !>o octobre 1864) où il reconnaissait « qu'il n'avait pas d'objections à faire; que tous les doutes étaient dissipés, que toute polémique devait cesser «. Fétis promit même de faire un carton pour l'article Rouget de Lisle dans la nouvelle édition de sa Biographie universelle : « J'y établirai, — disait-il pour clore un débat qu'il sentait peu à l'avantage de ses recherches personnelles et de sa perspicacité, — que Rouget de Lisle est le véritable auteur de la poésie et de la musique de la Marseillaise )i. Fétis, il est vrai, n'exécuta point sa promesse, mais le démenti qu'il s'était publiquement infligé à lui-même suffisait..

On aurait pu croire qu'après ce dénouement le débat serait désormais clos : nullement. Voici que le nom de Nagoiville se trouve encore mêlé à cet autre épisode d'un môme genre.

Maintenant ce n'est plus Nagoiville, c'est un élève de Nagoiville qui. sur l'invitation de ce maitre vraiment prédestiné, est l'auteur de la musique de la Marseillaise. Cette variante est résumée dans un volume d'ailleurs curieux de M. Gustave Vallat, docteur es lettres (1). Il s'agit ici de la paternité de la musique attribuée à Alexandre Boucher qui deviendra plus tard un émule du célèbre Paganini.

Donc, au mois de janvier 179'^, il existait dans le quartier parisien delà Croix-Rouge, rue de la Chaise, habitant le riche et vaste hôtel de Maurepas qu'elle avai\t acheté, une dame Félicité de Montmorillon, veuve du comte de Mortaigne, lieutenant-général; cette dame aussi bienfaisante que riche avait consacré plusieurs salles de son hôtel à l'ouverture de cours où les enfants du voisinage, bien doués et de femilles rccommandables, viendraient écouter les leçons d'hommes distingués, de bons professeurs de musique, de lettres, de sciences qu'elle recevait dans son salon. Nagoiville était du nombre de ces derniers et, parmi ses élèves, se trouvait un petit prodige, le jeune Alexandre Boucher. Né en 1778 le petit Alexandre, le futur « Alexandre des violons », n'était pas encore un adolescent mais il maniait l'archet en virtuose. Nagoiville le présenta à M"" de Mortaigne qui fut émerveillée et l'admit à ses réceptions. Or, voici ce qu'Alexandre Boucher en i85o, près de soixante-dix ans après l'événement, racontait à un journaliste parisien .Iules Lecomte qui eut son heure de célébrité dans la presse littéraire du Second-Empire et a laissé un petit livre de souvenirs boulevardiers : le Perroti de Tortoiii. .Iules Lecomte, lorsque le petit scandale Fétis allait s'éteignani, s'amusa à le raviver sous cette autre forme en faisant du cas de Boucher l'objet d'une chronique au Monde illustré (8 août i861\).

« C'était en 179.2, lui avait raconté Alexandre lîoucher. J'avais quatorze ans. Je me trouvais un soir à diner chez M"'* de Mortaigne, rue de la Chaise.

(1) Klitdcs d'Iiistirire Je mœurs et J'jit iniisicjl : Ai.kxandue Bol cher li i son ili.Ml 1, éd. (^)u;miiii. Pniis iS(K). p. T2'J ot suiv. ^

Parmi les convives se trouvait un de mes maîtres, Xagoiville et le colonel Lasalle. Ce dernier panait dans la nuit pour rejoindre son régiment en garnison alors à Marseille. Il prie Nagoiville de lui faire rin pas-redoublé. L'artiste trouvant un tel travail au-dessous de lui, s'excuse en disant qu'il na pas un seul papier de musique. Je cours chercher une feuille où je trace la portée. Nagoiville me dit alors :

» — Alexandre, un pas-redoublé, c'est de ta force, fais-en donc un pour monsieur le colonel.

» Enchanté, je me mets à l'œuvre et achève rapidement ma composition. Le colonel part avec mon air en poche...»

Quelques mois se passent. Paris est devenu la ville du 10 août. Quelle ncst pas la suprise du jeune compositeur d'entendre les volontaires marseillais chanter l'air qu'il avait improvisé!... C'était son pas-redoublé auquel on avait accolé les paroles bien connues depuis...

Ce qui confirma d'abord le génial enfant de 1792 puis le septuagénaire de 1859 <i3^ns ces prétention et conviction, c'est qu'Alexandre Boucher avait appris que le colonel Lasalle, dès son arrivée à Marseille, avait donné « le pas-redoublé » du jeune, élève de Nagoiville à son chef de musique qui l'instrumenta aussitôt, et que chaque jour la musique du régiment jouait le morceau sur la Cannebière et autres avenues et places de Marseille. 11 devenait dès lors évident que ce régiment ou tels autres, remontant de Marseille à Strasbourg, avait répandu l'air de Boucher dans l'armée "du Rhin et que le capitaine Rouget de Lisle en avait fait son profit dans l'instant opportun.-

Ainsi Nagoiville était dépossédé de la gloire du « pas - redoublé »... Mais c'était son élève, un gamin de génie, qui était l'auteur de l'air, de la mélodie, de la musique de la Marseillaise]

Ce qui achève de mettre cette histoire au point— en dehors des invraisemblances dont elle fourmille en tel nombre qu'on perdrait son temps à les relever — c'est la biographie même d'Alexandre Boucher. Boucher n'était pas seulement un violoniste exécutant d'une habileté fort appréciée, il avait l'autre réputation, non moins méritée, d"être un des plus amusants mystificateurs de son temps; on dirait aujourd'hui en style d'atelier un impayable fumiste. Boucher était d'un physique notable : il ressemblait étonnamment à Napoléon au point de figurer son Sosie, et il s'amusait à leurrer le public en jouant de temps à autre le rôle du grand homme pour lequel on le prenait. C'est ainsi que son biographe Vallat rapporte qu'en i8i5, après le retour de l'ile d'Elbe — moment singulièrement choisi pour un pareil jeu — Boucher descendait sur les boulevards, coirt'é du petit chapeau, revêtu de la fameuse redingote et s'y promenait au milieu d'un public plus ou moins enthousiaste de badauds. On criait sur son passage : Vive Napoléon! Vive l'Empereur ! On l'entourait, on lui remettait des placetl Le cas des placet était embarrassant. C'eût été exagérer la plaisanterie que de les recevoir. Le mystificateur s'en tirait assez bien : «'Mes amis, portez cela aux Tuileries, disait Boucher! .l'en prendrai connaissance... Ce qui est plus pressé c'est la défense de Paris... Allez à Clichy travailler aux fortifications ! )'

Boucher mourait plus qu'octogénaire en i86i, et Jules Lecomte, ayant lancé son récit dune plume sceptique et même irrespectueuse, était sévère-

meni repris par la jeune veuve du violoniste, naïve et fervente, qui, épou^ sée en secondes noces quand Boucher avait dépassé la soixantaine, certifiait l'authenticité de l'histoire cent fois rappelée, disait-elle, au cours de sa longue vie par son regretté mari.

Nous arrivons enfin à la dernière vilaine chicane intentée (encore par un Français) à la mémoire de Rouget de Lisle, to\ijours dénoncé comme un plagiaire éhonté. Cette fois le cas était plus grave peut-être. Ce n'était pas un oratorio allemand qui avait été le chahip du pillage^ mais un oratorio français.

En garnison à Saint-Omer — où d'ailleurs lieutenant ou capitaine il n'avait jamais mis les pieds — Rouget de Lisle avait entendu à la cathédrale de cette ville un oratorio du maître de chapelle du nom de Grisons^ appelé à cette fonction en 1775, et il en avait intégralement copié la mélodie tout entière pour sa Marscillaiss. Il ne s'agissait plus ici d'une phrase, d'un motif, d'une rencontre fortuite ou d'une souvenance partielle : il n'y avait pas à s'y méprendre c'était la même mélodie reproduite du commencement à la fin du chant. Le manuscrit de la main même de Grisons faisait foi; il avait été conservé aux archives de la maîtrise! Cette fois Rouget de Lisle était pris en flagrant délit! M. A. Loth avait rédigé un volume : Iv Chant de la Marseillaise, son véritable auteur, pour convaincre le plagiaire. Malheureusement pour cette thèse bruyamment produite en 1886, M. A. Loth allait trouver un critique 4'tine compétence redoutable, d'une conviction soutenue par tout un arsenal d'arguments non seulement historiques mais techniques proprement irréfutables, enfin d'un caractère très passionné pour la vérité, M. Julien Tiersot.

Qu'était-ce que l'oratorio de Grisons et d'abord Grisons lui-même? Jean-Baptiste-Lucien Grisons, né à Lens en 1746, était venu à Saint-Omer à l'âge de dix-sept ans et était entré à la maîtrise de la cathédrale, en qualité de haute-contre. Il paraît avoir été ordonné. En 1775 il était nommé maître de chapelle et le restait jusqu'en 1787. En 1790,3 titre de bénéficiaire de la cathédrale, il adhérait à la constitution civile du clergé, prêtait le serment civique et en septembre 94 — après une éclipse de quatre ans où l'on perd sa trace — il était chargé de suppléer dans la direction de la musique des fêtes décadaires, le titulaire absent pour cinq ou six semaines... Puis il rentre dans l'obscurité la plus entière et meurt en i8i5. On se souvenait seulement jadis dans la population des vieillards audomarbis qu'il avait fait une chanson où il jouait sur son nom : « Grisons, Grisons-nous!... »

L'oratorio avait nom Esther; les paroles étaient tirées des chœurs de la tragédie sacrée de Racine. L'examen serré en est instructif. M. Julien Tiersot le fait cet examen : nous n'avons qu'à le suivre.

D'abord le manuscrit ne porte aucune date ni aucun indice qui permette de le situer dans... l'œuvre de Grisons de 1782 à 1787, années entre lesquelles l'oratorio aurait été composé et exécuté; il n'est^ de plus, point autographe : après l'avoir annoncé, M. Loth^ l'incriminateur^ dut reconnaître qu'il s'était trompé. L'écriture est celle d'un copiste dont on retrouve la main dans des transcriptions de même provenance, notamment sur uil exemplaire — coïncidence au moins singulière — de V Hymne des Marseillais attribué ici à... Gossec! L'orthographe du nom du. maître de chapelle, écrit également par une main étrangère sur l'étiquette collée au dos du carton

de la couverture, nesi même pas exacte ou lit Grisou au lieu de Orisons.

A la rigueur on pourrait négliger ce premier ordre d'observations, mais, fait déjà plus grave, l'oratorio Ësthei\ ne ligure point dans l'inventaire de la musique de la maîtrise de la cathédrale dressé en 1787 et signé par Grisons lui-mêine en môme temps que par son successeur auquel il transmet l'emploi. Ceci commence à retarder singulièrement la naissance de Toratorio et à la reculer ♦ers et dans les années de la Révolution, c'est-à-dire les années de la Marseillaise.

Mais l'examen même de la musique de l'oratorio va dériiiitivement avancer l'explication du problème. On peut supposer qu'un maestro de chapelle est susceptible d'écrire une partition originale, id est de son cru. Or voici ce que M. Tiersot dont l'érudition est toujours si présente et si complète, découvre... C'est un véritable pot-pourri que cette partition: voici des reprises, un mouvement qui ont été cueillis dans le Devin du village\ Voici des chœurs pillés dans Gluck, dans VAlceste.^ dans VOrphéel Voici une imitation fidèle du chœur d'Iphigénie en AulideW o\c\ une figure empruntée au début de l'andantc de la Symphonie à la Reine de France de Haydn; plus loin c'est Grétry avec Ricliard-Cœiir-de-Lion qui fournit les réminiscences! Enfin un Chant du 14 Juillet de Gossec donne lui aussi sa phrase!... Évidemment, comme Rouget de Lisle pour enthousiasmer l'armée du Rhin, Gossec pour célébrer la prise de la Bastille a copié Grisons!... Et cet amalgame n'est même pas relié par l'imagination, la spontanéité d'une nature musicale comme en révèlent les moindres romances du véritable auteur de la Marseillaise. Point. Tout le remplissage est « d'un style mesquin, vieillot..., se bornant à placer des formules connues les unes à côté des autres » !

Pourquoi le stérile compilateur du pot-pourri aurait-il reculé devant l'utilisation de la mélodie même de l'hymne de Rouget de Lisle, qui dans les fêtes décadaires devait être obligatoirement, officiellement joué et chanté?

Et c'est ici que la science et la sagacité de .1. Tiersot, dont le nom domine tous ces débats, s'appliquent et donnent, en renversant les facteurs du plagiat, la solution ultime^ de l'énigme.

Rouget de Lisle avait conçu et publié un chant d'une forme ircs simple et très noble que ces qualités mômes avaient tout d'abord — sans parler de l'idée mère — imposé aux foules: mais on sait aussi que dès le débmt, deux mois à peine depuis que la Marseillaise se popularisait à Paris, une série de petites altérations imposées par ces mômes foules finirent par faire corps avec la Marseillaise au point de devenir inséparables du texte, disons mieux, d'être incorporées dans les éditions contemporaines. Ces altérations devenues traditionnelles dateraient, à elles seules, /rt Marseillaise dans l'oratorio si on les y rencontrait.. i

Or voici que Tiersot, rapprochant de l'oratorio l'une de ces éditions, par exemple l'édition officielle envoyée, le 29 septembre 1792, parle ministre de la Guerre SerVan au général Kellermann après la victoire de Valmy, retrouve dans le chœur du pot-pourri de Grisons qui figure la Marseillaise, toutes lés formes musicales particulières à ceïte édition, sauf une seule qui se rencontre ait^c une autre édition parisienne, notamment celle de (Jossec!

On né peut imaginer une démonstration plus convaincante pour fixer

la dalc plus ou moins tardive (en tout cas très postérieure), à laquelle Grisons avait écrit sa composition : car enrin — on nous permettra d'insister — pour être reproduite avec ses altérations mêmes d'usage, par le musicien de Saint-Omer. il fallait que la Marseillaise, telle que l'avait lancée le génie créateur de Rouget de Lisle, eût commencé sa course errante à travers la patrie où il était facile à la légion des musiciens comparses de certifier leur patriotisme en répétant et adoptant ou accommodant^et écorchant le texte initial du chant français partout répété, joué et rejoué conformément aux arrêtés impératifs des pouvoirs publics.

Sur cette irréfutable déduction personnelle, M. Tiersot a raison de conclure que cette trop longue controverse peut prendre lin, et que Rouget de Lisle doit jouir enfin en paix d'une gloire si chèrement acquise. Mais il faut, en toute cette affaire, retenir le double sentiment humain et littéraire qui a, lui aussi, poussé tous ces chicanousde la critique étrangère et française : ils ont dû prétendre graver leurs noms, sans cette intervention foncièrement obscurs et ignorés, sur le piédestal de la statue renversée de Rouget de Lisle, et par là se donner une notoriété jusque-là refusée à leur médiocrité envieuse et déçue. Ils ont échoué, mais il reste cependant qu'ils ont tenté l'entreprise, qu'on la mentionne et que, tant ridiculisés qu'ils soient, leurs noms ont été cités... Sans leur calomnie qui parlerait de ce lot d'organistes allemands « élevés à l'école du mensonge (i) :»'i qui parlerait aussi hélas! des Français Nagoiville, Alexandre Boucher, Grisons l'Audomarois? Ce n'est pas que pour Homère qu'il existe des Zoïles.

Dans l'histoire de la Marseillaise et pour la terminer, il est juste dédire ce qu'elle doit aux écrivains qui, dans un double sentiment d'équité littéraire et de gratitude "nationale, ont élucidé cette question par elle-même si simple, si claire, mais volontairement embrouillée de la paternité de la Marseillaise-, la vérité éclatait facilement aux yeux, mais encore fallait-il dissiper les fumées soufflées à dessein pour la voiler.

Avec le bon Strasbourgeois J.-Georges Kastner dont l'érudition ne doit point faire oublier qu'il fut un très honorable compositeur d'opéras et d'œuvres lyriques (2), il faut faire large place à ce parent de l'auteur de la Marseillaise^ à Amédée Rouget de Lisle qui, sans appartenir aux lettres ni aux arts, trouva dans un double orgueil familial et patriotique le légitime mobile d'une intelligente passion de recherches documentaires sur rillustre soldat-poète (3).

Toutefois il faut mettre au premier rang l'éminent bibliothécaire du

(1) Discours de M. R. Poincarë le 14 juillet 191 5.

(2) .lean-Georges Kastner né à Strasbourg en f 8l2 est mort à Paris en 1867. Il avait composé une série d'opéras en cinq et quatre actes Gustave Wasa, la Reine des Sarmates, etc. ; d'opéras-comiques le Sarra-in, la Maschera, etc. Parmi ses travaux d'érudition artistique on a retenu la Danse des morts, ï Histoire de la musique militaire en France, l'Histoire musicale des cris de Paris, la Sirène, etc. Il avait été élu membre libre de l'Académie des beaux-arts en iSSp. En 1870 i faisait imprimer à Strasbourg une Vie de Rouget de Lisle sur laquelle il avait réuni une nombreuse documentation ; l'ouvrage et les manuscrits ont été presque en totalité détruits pendant le siège et le bombardement de h. ville.

(3) Amédée Rouget de Lisle appartenait à l'une des branches poitevines restées à Niort et dans les environs; il était cousin issu de germain de l'auteur de la Marseillaise; son père, le porte-drapeau de Jemmapes, Thomas-Jean-Baptiste était le fils dun frère de Claude Rouget, l'avocat de Lons-le-Saulnier, père de .Joseph Rouget de Lisle, l'officier poète. Né à Saint-

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Conservatoire national de musique, M. Julien Tiersot, à qui des mérites divers ont permis de traiter à fond Tétude de la vie et de l'œuvre de Rouget de Lisle. Rouget de Lisle avait eu des biographes notables, bien informés comme Félix Deriège en 1848, en dehors de ceux de ses contemporains qui l'avaient approché de son viva^it et avaient été ses amis, tels Gindre de Mancy, Désiré Monnier, Marquiset; mais M. .1. Tiersot, excellent écrivain, historien très sûr d'art et de mœurs, chercheur infatigable et heureux de documents, musicien et musicographe d'autant d'érudition que de goût, a su coordonner, classer, accroître les moissons antérieures, et il a parfait sur Rouget de Lisle une œuvre que l'on peut considérer comme définitive présentement. Ajoutons que si, comme tout bon biographe M. J. Tiersot aime chaudement son héros, ce sentiment qu'il ne se défend pas de professer publiquement, n'émousse point sous sa plume l'esprit critique indispensable (i).

Rappelons que pendant cette guerre même de nombreux historiens et publicistes français ont donné à Rouget de Lisle sous forme de livres, de conférences, d'articles de journaux et revues, l'hommage de leur admira-

Maixent dans les Deux-Sèvres, Thomas-Jean-Baptiste avait quitté l'armée avec le grade de sous-lieutenant de dragons et était entré dans l'administration des contributions indirectes : il mourut à Alençon en décembre 1834. M. Rougel-Tournay de qui nous avons reçu de si précieux détails sur la généalogie des Rouget est le neveu de M. Âmédée Rouget de Lisle.

Amcdée Rouget de Lisle qui morigéna si vertement Fétis contestant à Rouget de Lisle la paternité de la Marseillaise, était ingénieur civil : il avait réuni sur son illustre parent un nombre considérable de documents dont une partie seulement fut publiée par lui en l863 dans l'ouvrage intitulé la Vérité sur la paternité de « la Marseillaise », qui contribua' à élucider le débat que M. Tiersot devait clore quelques années plus lard. Amédée Rouget de Lisle habita longtemps Saint-Mandé, près Vincennes, et y prit part à la vie publique : conseiller municipal de 1881 à 1887, il fut maire de cette commune du 20 août 1884 au 25'juin i883. 11 a laissé parmi ses anciens administrés le renom d'un édile actif, d'un magistrat municipal compétent, très laborieux, exigeant vis-à-vis des autres comme de lui-même, et quelque peu autoritaire.

Les contradicteurs politiques d'Amédée Rouget de Lisle à Saint-Mandé ne se faisaient point faute de lui contester — bien à tort — ^ sa parenté avec la gens poitevine, au demeurant avec l'auteur de la Marseillaise, comme le prouve cet extrait des registres des actes de décès de la commune de Saint-Mandé (Seine) pour l'année 1887 :

« L'an mil huit cent quatre-vingt sept, le 23 décembre, à onze heures quarante-cinq minutes du matin, acte de décès de Thomas-Amédée Rouget de Lisle, âgé de quatre-vingts ans, cinq mois, propriétaire, officier d'Académie, membre du Conseil municipal, ancien maire de cette commune, né à Niort (Deux-Sèvres), décédé en son domicile, Grand'Rue, n" 126, le vingt-deux décembre courant à onze heures du matin, fils de Jean-Baptiste Rouget de Lisle et de Joséphine Fontaneau des Essards, époux décédés, vouf de Marguerite Delrieu. Dressé par nous, Maurice Gourdault, adjoint au maire, remplissant par délégation spéciale les fonctions de l'état civil de la commune de Saint-Mandé, après nous être assure du décès, sur la déclaration de Richard Hofman, âgé de trente-huit ans, négociant demeurant à Fontenay-sous-Bois, avenue de la Belle- Gabrielle, gendre du défunt, et de Charles-Théodore Pelliot, âgé de quarante ans, négociant, demeurant à Saint-Mandé, Grand'Rue, n" 63, ami du défunt qui ont signé et nous, après lecture. « (Suivent les signatures.)

Le lecteur remarquera la perpétuité de ce prénom de Thomas dans la famille des Rouget : Thomas était le prénon du fondateur de lignée, arrivé de Montpellier à Niort comme nous l'avons vu, vers i58o.

(1) Les principaux ouvrages de Julien Tiersot sur la Marseillaise et son poète, sont les suivants : Rouget Je Lisle, in-iK, Paris, Delagrave, 1892 (couronné par l'Institut). — Histoire Je la Marseillaise, grand in-8" avec gravures, Delagrave, Paris, 191b (réduction populaire de l'ouvrage précédent). — Les Chansons Je la Révolution {Nouvelle Revue, l5 juin 1884). — /-f.v Fêtes et les ('hants Je la Révolution française, '\n-^'\ iyo8. — Le Couplet Jes enfants Jans la Marseillaise; revue la Révolution française, avril 1901. — Le chant Je la Marseillaise et l'oratorio " Esther "; comparaison des textes musicaux (notation) in journal /c Ménestrel, l8()2.

422 LA MARSKILLAISE

tion, tels MM. Maurice Donnay, G. Lenôtre, (Georges Gain, Louis de Juautho, P. GifFard, E. Pilon, Dietrich, etc., dont les noms deviennent inséparables de la Marseillaise de 1914. Un beau poète, M. Richepin, Ta célébrée en belle prose et tout le monde connait l'ode de M. FIdmond Rostand, le Vol de la Marseillaise où le politique plein de sens fait écho au génial poète {Revue des Deux-Mondes^ i"" février 181 7).

M. Edmond Rostand a même pour l'héroïne, à qui Rouget de Lisle a créé comme une personnalité, une passion jalouse; il veut que la Marseillaise puisse poursuivre son vol sans entraves ^et dernièrement {Excelsior, le 14 juillet 1918) il protestait dans une nouvelle fière poésie Celle qui étouffe... contre l'échafaudage de poutres, de planches et de sacs de terre qui encagent la pierre vivante de Rude, l'empêchent de poursuivre sa mission patriotique et guerrière et étouffent le cri de « En avant! » que de sa prison elle ne peut plus jeter aux poilus qui passent!...

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