‹ La MarseillaiseChapitre 9 sur 63 · II · texte numérisé non relu

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t62 LA MARSEILLAISE

limitée bt défendue par les arêtes et le fleuve large et profond dont l'encerclait heureusement la nature; elle avait répudié et châtié une noblesse qui, dans sa trahison, avait été jusqu'à organiser l'envahissement de la patrie par les étrangers et stipuler avec eux pour prix de l'aide de leur invasion^ la cession d'une partie même du sol sâcré. Ces frontières nouvelles que la monarchie en trois cents ans d'entreprises guerrières n'avait pu atteindre elle les avait, elle, acquises en trbis ou quatre années^ et elle entendait qu'elles demeurassent à jamais siennes. Maison ne voit pas qu'elle ait exprimé une autre volonté et donné une autre approbation que celles de sentir autour d'elle la ceinture de quelques répuoliques-sœurs, autonomes, indépendantes, qui amorceraient et représenteraient l'esprit nouveau en Europe contre ces monarchies d'absolutisme suranné, hier encore coalisées pour l'anéantissement de la France et de sa rénovation intérieure: On ne voit pas surtout qu'elle ait prétendu s'installer sur la rive droite du Rhin, annexer la Suisse, se créer des frontières italiennes débordant à travers les Balkans jusqu'aux extrêmes Confins de la Turquie et supprimer les Pyrénées en régnant sur la Péninsule hispano-portugaise!

Ëonaparte ne vit, ne comprit rien des volontés de cette France qu'à travers le rôle que pourraient y jouer sa personne, son intérêt, sa gloire présente et future.

Mandataire tout ensemble volontairement et inconsciemment inintelligent du formidable changement politique et social accompli pendant et avant la grande décennalité, il n'accepta les institutions nouvelles que pour y incorporer de son chef toutes les adultérations emprlintées au régime détruit par la Révolution et destinées à poser et éterniser sa volonté. Au jour exclusif de ses intérêts et de ses conceptions personnelles d'ailleurs encore peu à peu viciées par les désordres d'une ambition promptement sans raisonnement ni prévisions, il rejeta la France dans les morceaux rapprochés et resoudés du moule politique qu'elle venait de briser.

Pour expliquer cet aboutissement, il ne faudrait pas seulement considérer le milieu et les circonstances offerts soit par la

France, soit par l'Europe, on devrait s'arrêter aussi à l'ethnique de ce nouveau chef de l'Etat : il est né, et de longue lignée, de sang corse, et dans le temps où la petite patrie insulaire vient d'être bouleversée elle-même pdr les révolutions intérieures les plus diverses et propres à jeter tous les Corses dans des mouvements extraordinaires; il y a même vu — exemple retenu — un simple lieutenant d'infanterie, PaoU, devenir généralissime et chef du gouvernement.

L'histoire de Napoléon est à récrire, l'histoire populaire s'entend. Les Français d'aujourd'hui désenivrés, assagis lui seront des lecteurs réfléchis et sagacês. Il y a quelques années un homme politique anglais voyageant en France, écrivait que les Français étaient atteints de Napoléonite, maladie provenant d'un certain virus introduit dans le sang national pendant les premières années du xix® siècle; cette affection héréditaire, contagieuse, épidémique, sévissait encore de temps à autre, surtout aux époques de crise. La Napoléonite est une maladie éteinte en France aujourd'hui.

LA MARSEILLAISE SOUS LE CONSULAT ET l'eMPIRE (sUITE) VIE DE ROUGET DE LÏSLE (sUITE)

Rouget de IJslé nouvel < Alce^le fc aux Tuileries. — Rapports de Rouget de Lisle au Premier Consul relatifs à sa mission en Hollande. -^ Principes civiques et politiques de l'auteur de la Marseillaise. — Lettre de Rouget de Liste (du 6 nivôse an VIII, 2 y décembre ijgg) à Bonaparte : « La probité à l'ordre du jour; guerre aux concussionnaires, etc.; un idéal gouvernevicntal républicain, v -— La France et le Consulat. — Prorogation décennale par le Sénat des pouvoirs du Premier (Consul, — Refus de Bonaparte. — Ln plébiscite de « Oui » pour le Consulat à vie. — Rouget de Lisle vote publiquement « Non ».

Napoléon est-il l'unique promoteur des désastreuses aventures militaires dé son règne? En dehors de la provocation soidisant toujours renouvelée, de la prétendue menace incessante des coalisés européens, de l'invite alléguée des armées françaises

entraînées, constituées pour la guerre, n'a-t-il point trouvé dans la nation un appui à son délire belliqueux? Le pouvoir dictatorial enfin ne lui était-il confié que pour en user au dehors, et même au dedans, ainsi qu'il l'a fait?

Il y a longtemps que les thuriféraires de l'époque triomphale et les avocats des circonstances atténuantes de la défaite ont cherché à décharger Napoléon d'une partie de la responsabilité écrasante qui pèse sur lui. Or, si la France a acclamé le magistrat illégalement sans doute, mais glorieusement présenté à ses suffrages; si, comme nous l'avons dit, le 18 Brumaire a paru à la très grande majorité des citoyens l'aurore d'un temps d'ordre, de légalité civile et administrative qui permettrait au travail de fructifier, à la propriété de s'asseoir dans là société nouvelle, aux institutions antagonistes de l'ancien régime de s'organiser définitivement; aucun des plébiscites dont Bonaparte a été bénéficiaire de 1799 à 1804 ne peut être interprété dans le sens militaire, familial, dynastique, gouvernemental que le Premier Consul, puis l'empereur a suivi.

L'enthousiasme qui était sincère, personnel pour le Premier Consul, était en môme temps loyal, honnête, de bon sens. La nation repoussait l'anarchie, le tumulte des partis et les prétentions bruyamment' stériles des politiciens, mais sa confiance n'emportait point la conquête de Vienne, de Rome ni celle de Moscou, ni même celle de Berlin!

Bonaparte, à qui manquaient la grande élévation morale et le sens historique de l'avenir se méprit volontairement sur le caractère de cet enthousiasme; il n'y vit que la résurrection de l'esprit servile des peuples devant les princes de l'ancienne monarchie. Au retour d'un vovage officiel qu'il fit en Normandie avec Joséphine, à la vue des démonstrations extraordinaires dont il était l'objet de la part des populations, il ne trouva que ce mot terrible à prononcer qui allait expliquer ses derniers et grands desseins : « Quand j'ai vu la bassesse des Français^ j'ai compris que je pouvais tout oser. » On sent flotter dans sa pensée tous les rêves ; le rêve césarien est le premier nimbe qui prendra corps

Les Français ne s'étaient pas 'jetés d'emblée et à fond dans l'engrenage, ni tout à fait en aveugles : s'ils se donnaient, se

fiaient, ce n'était point pour l'abdication ni la servitude. La nation fut peu à peu engrenée et quand elle voulut revenir sur ses pas, il était trop tard, elle était prise dans le mouvement, emportée dans le tourbillon. Il en fut ainsi pour beaucoup d'esprits libéraux, même républicains qui ne crurent pas devoir être ultérieurement entraînés au delà des principes fondamentaux de leurs convictions : les Daunou, les Chénier, les Grégoire, les Benjamin Constant, les Sievès mômes ne se rendirent compte qu'à l'extrémité.

C'est ici qu'il faut rendre justice à l'auteur de la Marseillaise, Rouget de Lisle vit clair un des premiers, et, quand tant d'autres fléchissaient, il sut rester debout.

Mais c'est dans l'histoire même des faits, au cours de la rapide succession des événements publics, que ressort mieux la rare valeur, et civique et morale, de l'auteur de la Marseillaise.

Le 18 Brumaire (11 novembre 1799) est à peine ratifié quelques jours après, le i5 décembre, sous forme de Constitution de l'an VIII, par un plébiscite de trois millions de suffrages approbateurs, qu'aussitôt Rouget de Lisle écrit au Premier Consul.

L'organisation gouvernementale nouvelle a été illieo commencée et achevée; les grands corps de l'Etat, leur personnel constitués. Cambacérès et Lebrun ont succédé aux deux consuls provisoires, Sieyés et Roger Ducos.

Toute l'autorité réside entre les mains de Bonaparte, premier magistrat de la République, nommé Premier Consul pour une période de dix années consécutives avec droit de rééligibilité et cinq cent mille francs de traitement. Le Premier Consul nomme à tous les empl(Ms militaires, administratifs, judiciaires, diplomatiques. Le pouvoir législatif est réparti en trois assemblées, le Conseil d'Etat qui prépare les lois, le Tribunat qui les discute sans les voter, le Corps législatif qui les vote sans les discuter. Le Sénat, nommé par les consuls, se recrute ensuite lui-même à chaque vacance; en outre ses attributions lui confèrent le choix des consuls, des tribuns, des législateurs sur les listes de nota-

bilités^ c'est-à-dire des séries d'électeurs censitaires, communaux, départementaux, nationaux supprimant l'élection populaire. Dans chaque département réside un préfet relevant du ministre de l' Intérieur, assisté d'un conseil de préfecture et d'un conseil général ; des sous-préfets répartis en arrondissements, assistés d'un conseil d'arrondissement; dans chaque commune un maire et un conseil municipal. Tous ces fonctionnaires .sont nommés par le Premier Consul.

Certes, nous voici loin d'un système démocratique, non pas seulement sur la pente de l'organisation du pouvoir d'un seul mais à plein dans le mécanisme d'un régime quasi-monarchique : toutefois ce n'est pas encore la monarchie puisque — bien qu'indéjiîiimetit rééligible^ — le Premier Consul n'est nommé que pour une période de dix ans] puisqu'il n'est pas question de transmission héréditaire.

A cette date, Rouget de Lisle, comme beaucoup de bons citoyens, tient que Bonaparte est de bonne foi républicaine, et que bien entouré, bien conseillé, bien informé par des aînés plus anciens que lui dans la vie publique, mieux édifiés sur les événements et les acteurs de la période révolutionnaire, il pourra rendre, et dans la réorganisation gouvernementale et dans le choix des personnes employées, les plus grands services au pays. Ces conseils, ces informations, au sentiment de Rouget de Lisle, il n'est pas de bons citoyens qui ne les doivent au premier magistrat de la République : leur patriotisme leur en fait un devoir civique, surtout si, comme Rouget de Lisle, ils appartiennent à la catégorie des fonctionnaires républicains relativement élevés, et si, par des relations personnelles antérieures ils ont eu déjà des entretiens d'ordre général ou technique avec Bonaparte, avant son élévation au poste suprême.

Rouget de Lisle ne consulte pas ici son intérêt particulier; il ne réfléchit point que, déjà les événements ont modifié les caractères, les situations, les rapports. Disons d'un mot qu'il croit la France toujours un État républicain et qu'il n'a pas désappris la langue en laquelle il était permis de s'entretenir, depuis des années, avec les chefs du Gouvernement. C'est d'ailleurs moins l'accueil qui sera fait à sa personne que la réflexion qui suivra ses

observations et le bien public qui en ressortira dont il se préoccupe. Fonctionnaire français, accrédité en Hollande, il veut retenir une attention souveraine sur le gouvernement d'un pays qui gravite dans l'orbe de son propre grand pays; citoyen français connaissant à fond et la vieille société française et la nouvelle celle de la Révolution, esprit ouvert aux orientations de tous les progrès évoluant dans Tordre indispensable, il soumet à cette même attention souveraine les commentaires que suggèrent à l'opinion publique, qu'imposent à sa propre conscience les hommes et les choses depuis le i8 brumaire.

Voicr la lettre que Rouget de Lisle adresse au Premier Consul dans le temps que l'on répète à l'Opéra l'hymne que Bonaparte lui a demandé, le Chant des combats, exactement quarante-huit jours après le coup d'état de Saint-Cloud. A cette date capitale de sa vie, la poésie ne tient guère le premier rang dans les préoccupations du poète :

Paris, 6 nivôse an VIII (V. S. 27 décembre 1799).

« Citoyen Consul,

» On dit que vous cherchez la vérité. Depuis quelque temps, moi, je cherche l'occasion de vous la dire sur des points que j'ose croire importants, mais cette occasion je la cherche en vain et je prends le parti de vous écrire.

» J'aurais eu d'abord à vous entretenir de la Hollande. . (i).

» J'avais aussi à vous parler de la France.

(i) Quelque important que soit le début de la lettre de Rouget de Lisle au point de vue des rapports du gouvernement français et notamment de l'ancien gouvernement directorial avec les pays gravitant — telle la Hollande devenue la République batave — dans l'orbe de la République française, Comme il a moins d'intérêt pour la matière qui nous occupe, — le gouvernement intérieur du pays consécutivement au 18 brumaire, — nous le plaçons (/// extenso d'ailleurs) dans la présente note : ^

« J'aurais eu d'abord à vous entretenir de la Hollande, — débute donc Rouget de Lisle, — pour laquelle le 18 brumaire n'a produit d'autre effet que de paralyser un complot qui devait la bouleverser le 24; de la Hollande qui n'en est pas moins en proie à tous les dénis de justice du gouvernement français, à un essaim de généraux français, sulfiBant pour commander une

t68 la marseillaise

» Etes-vous content, Consul? Je ne saurais le croire. Ce que je sais positivement, c'est qu'on voit avec une douloureuse surprise parmi vos conseillers d'Etat, quatre, cinq et même six noms qui repoussent invinciblement la confiance et auxquels sont attachés le mépris et l'animadversion.

» C'est que le Sénat, individuellement passable, ne vaut rien dans son ensemble, témoins les choix qu'il a faits.

» C'est qu'à peine un tiers du Tribunat mérite d'être avoué par la nation, que le second tiers est d'une insignifiance dégoûtante et le troisième odieux à l'excès.

» Et quant au Corps législatif! ne vous le dissimulez pas, citoyen Consul, l'opinion publique se regarde comme entièrement déçue.

» On se plaint de ce qu'on a, comme de coutume, méconnu ce grand principe : que les places ne sont pas faites pour les hommes, mais que les hommes doivent être faits pour les places.

armée de 200.000 hommes et qui la dévorent jusqu'aux entrailles; de la Hollande où la stupeur et le désespoir ont remplacé toutes les illusions de l'espérance.

» Sauvez-la, citoyen consul, sauvez cette malheureuse Batavie qui vous tend les bras, où votre nom est dans tous les cœurs, comme sur toutes les lèvres, qui mérite votre bienveillance à tant de titres, et dont vous pouvez tirer un grand parti. Sauvez-la d'une intrigue infernale qui eut pour premier objet de la rejeter entre les griffes de l'anarchie, sous les auspices et d'après les documents de cet infâme D...-C... : intrigue que suit maintenant par espritde vengeance sa cupidité, furieux de n'avoir pu que se repaître et non s'assouvir, et que fomentent des scélérats implacables que l'échafaud réclame, et qu'il aura tôt ou tard, en dépit de leurs dignes protecteurs.

» Le mal est pressant, mais la guérison est dans vos mains; il en est temps encore, mais vous n'avez pas un instant à perdre.

» Que vous demandent les Bataves? Justice, indépendance, leur Flessingue et un traité de commerce, ne fût-il que provisoire.

» Ôr, la raison, le droit des gens, les véritables intérêts de la République ne le demandent-ils pas avec eux?

» Je vous le répète : si vous voulez conserver ce pays à votre alliance, à l'industrie, à la liberté, si vous ne voulez pas que des méchants renversent l'édifice élevé par votre bon et fidèle Joubert et qu'il regardait comme le plus beau monument de sa gloire (a); si vous voulez épargner de nouveaux malheurs à l'humanité, un nouvel opprobre à la France, avec une tache ineffaçable à votre gloire et un outrage à l'ombre de votre ami, vous le pouvez, mais vous n'avez pas un moment à perdre. »

(a) Le général Joubert sur lequel nombre de membres du Pouvoir executif et des Assemblées fondèrent un instant des espérances pour l'organisation d'un gouvernement stable et fort, honnête et libre, et qui devait malheureusement périr à la bataille de Novi le l6 août 1799, avait commandé en chef quelque temps en Hollande et s'y était fait apprécier par une conduite pleine de tact politique, de probité et de haute humanité.

)) On gémit sur l'influence désastreuse, qui, 4ès qu'il s'agit du bonheur de la France, neutralise tout jusqu'aux intentions, jusqu'aux promesses de Bonaparte.

» On se demande avec effroi comment le nouvel ordre des choses pourra s'élever sur les mêmes bases pourries qui n'ont pu soutenir l'ancien.

» On lève les yeux vers le chapiteau et l'on a un moment d'espoir : on les baisse vers le piédestal et l'on désespère.

» On cite avec dérision tous ces noms de gens arrivés aux premières places sous les livrées de la commensalité, sous les ailes du népotisme, sous la faveur de telle ou telle intrigante.

» On se répète avec indignation tous ces autres noms avilis, tarés, exécrés, qui auraient dû pour jamais disparaître des listes politiques.

» Ce n'est que du fumier î^etoumé, disait-on, ces jours derniers, à la Halle, et à la Halle on a souvent raison.

» Ah! l'événement n'autorise que trop à vous le demander. Pourquoi momentanément ne vous être pas élevé d'un cran plus haut, comment avez-vous pu vous résoudre à partager la gloire de réparer, de fonder la République, à compromettre cette gloire en la partageant et avec qui? Quel rôle magnifique, unique dans les annales du monde que celui d'être tout à la fois le Lycurgue et le Camille des Français.

» Je sais qu'une impulsion puissante, telle que vous êtes capable de la donner, suffit souvent pour entraîner dans la bonne voie les corporations les plus vicieuses, et ce qui m'effraye, ce n'est pas tant la mauvaise organisation de vos corps politiques. Mais vous-même, comment vous passerez-vous de l'appui qu'elle vous enlève dans l'opinion? L'atteinte mortelle qu'elle porte à la confiance nationale, pourrez-vous y remédier?

» Quoi qu'il en soit de la justesse de mes réflexions, permettez-moi un conseil. Ne vous lassez jamais de la consulter, cette confiance nationale. Elle est la boussole qui doit vous guider dans votre épineuse carrière. Elle sera le thermomètre qui vous indiquera si vos nouvelles institutions peuvent ou ne peuvent pas, doivent ou ne doivent pas être maintenues, mais surtout quoi qu'il arrive, au nom de votre gloire, au nom de la patrie,

ne cherchez jamais à la forcer ou à la Suppléer. Du moment que vous y songeriez tout serait perdu.

» Il ne me reste plus qu'un mot à vous dire et il m'est personnel.

» L'oubli que vous avez fait ou laissé faire de moi, la froideur de votre accueil il y a quelques jours, tout m'annonce qu'on m'a desservi près de vous.

» Si c'était sous les rapports qui intéressent l'honnête homme et le bon citoyen, la calomnie en aurait fait tous les frais,

» Sous tout autre rapport peu m'importe. Vraie ou fausse cette conjecture me forcera désormais à jne tenir à l'écart. S'il arrivait que la République et vous eussiez besoin d'un brave homme de plus, comptez sur moi.

» Salut et respect,

)) J. Rouget de Lisle, »

Il apparaît de suite au lecteur qu'il ne se trouve point en face de la personne intellectuelle souvent incomplète, fantaisiste et légère qu'incarne un simple poète ou un pur musicien : on sent ici le citoyen d'expérience, de maturité et de raison, qui a vécu et compris les dix années de la Révolution française, et attend d'une situation nouvelle une organisation à la fois digne de la nation et de celui qu'elle a acclamé. Il apparaît que Rouget de Lisle n'est pas seulement L'auteur d'un chant de victoires nationales mais qu'il a des idées politiques saines, des vues positives de gouvernement,, et que, dans un organisme républicain régulier, il peut tenir l'emploi d'un poste assez élevé pour être doublement utile. Une telle lettre, très belle de liberté de ton et de pensée, très fournie d'observations et de faits, d'un souffle généreusement éloquent, en apprend davantage sur l'heure et les lendemains mêmes de Brumaire que nonjbre de mémoires du temps et surtout que les commentaires apologétiques des annalistes courtisans qui écrivent seulement pour arranger l'histoire et dénaturer les faits au profit des puissants du jour.

Ce fonctionnaire républicain qui veut pour son pays, à l'intérieur et au dehors, des représentants capables et probes; qui ne veut pas que les cyniques et les déprédateurs soient les princi-

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paux personnages chargés de l'administration de la patrie et des peuples alliés; qui dénonce nommément, au chef de l'Etat, les militaires ou les agents civils convaincus de malversations, de pots-de-vin, de vols, comme. figurant une variété de corsaires de terre dans les administrations et les états-majors, ceci assurément est un spectacle peu commun !

Rouget de Lisle croit que le Consulat ne doit pas ressembler au Directoire.

C'était le temps tout proche où un général commandant en chef, ancien ministre de la Guerre, Schérer, devait quitter l'armée sous l'opprobre de déprédations prouvées; où Dubois- Crancé sortait du service presque dans les mêmes conditions; où Brune, Augereau, Masséna étaient publiquement traités de concussionnaires (i); où les scandales de l'administration extérieure des commissaires délégués du Directoire indisposaient les pays les plus favorables à la France, tel ce parent du Directeur Rewbell, Rapinat, envoyé en Suisse en 1797, qui, sous prétexte de réquisitions, mettait à sec Lucerne, Zurich, Berne, Fribourg, Soleure, le Valais, vidait les magasins cantonaux, enlevait les trésors religieux des églises catholiques, des abbayes, Notre-Dame-des-Hermites, Einsiedeln, etc., et s'était fait décocher ce quatrain mordant qu'on aurait cru rimé sur le boulevard . parisien :

Un bon Suisse que l'on ruine

Voudrait bien que l'on décidât,

Si Rapinat vient de rapine

Ou rapine de Rapinat? »

Par une singulière association de noms et de talents l'on assurait que Rapinat s'était adjoint pour l'office deux sous-ordres asusi habiles que lui dans cette partie de l'administration : Forfait et Grugeon !

Honnête homme, Rouget de Lisle appelle un chat un chat et Rollet un fripon... Mais Rouget de Lisle l'oublie : Alceste n'a pas sa place à la Cour! Et il y a du héros de Molière chez Rouget de I^isle.

(i) V. dans le Mémorial même, les propos de Napoléon (passim).

Nous avons vu, chez quelques biographes de l'auteur de la Ma?\scillaise, que le ton de cette lettre à Bonaparte ne leur paraît pas séant et que l'on ne s'adresse point d'une telle plume au premier magistrat de son pays. L'optique historique vraie nous semble au contraire autoriser, expliquer cette allure. La reculée des temps et le fulgurant éclat des événements ultérieurs trompent ces biographes. Pour juger la lettre de Rouget de Lisle au Premier Consul, il ne faut pas se situer en 1807, en 1 810, il faut rester au jour où elle fut écrite et adressée, au 2^ décembre 1 799. C'est à cette date seule et entre contemporains qui se connaissent déjà que le dialogue s'engage, et les distances observées par la postérité n'existent pas encore. Plus tard, quand il y aura de fortes vérités à lui déclarer, en 18 14 hélas! à Fontainebleau et ailleurs, les plus dévoués, les plus lovaux de ses maréchaux, Lefebvre, Macdonald, Ney feront entendre à Napoléon et sur un autre ton, des paroles sévères trop méritées et des reproches dont la dureté ne sera point enveloppée de formes respectueuses et mesurées. Et, quant aux écrivains, lorsqu'ils ont à juger un personnage historique, fût-il Napoléon, fût-il placé sur une colonne triomphale plus haute que celles des plus grands empereurs romains, il n'y a guère pour eux qu'une manière de le bien étudier, c'est de monter eux-mêmes au faîte pour le mieux regarder en face ou de le déboulonner et le descendre au ras du sol afin, dans les deux cas, de l'examiner de plus près et de niveau. Le respect fétichiste est une faiblesse chez l'historien, fût-ce même chez le bÎQgraphe; il y a longtemps qu'un ancien, un Grec d'esprit, leur a conseillé de s'en donner de garde : « Si le roi Philippe de Macédoine est borgne, disait Lucien, écrivez qu'il est borgne. »

A cette lettre Bonaparte fit assez médiocre accueil; cependant comme il s'agissait, en dehors des considérations sur le gouvernement de la France, d'un fait concret, d'une affaire semi-politique, semi-commerciale importante, la capture par un corsaire bordelais d'un bâtiment hollandais avec sa cargaison d'une valeur de cinq millions. Rouget de Lisle fut autorisé à suivre cette correspondance directe, et avec le ministre français compétent et avec le Premier Consul lui-même, en la restreignant à

ce seul objet. Ces lettres de Rouget de Lisle auraient mérité d'être toutes publiées et intégralement; elle lui font grand honneur : il s'y montre sous le jour le plus intéressant soit qu'il touche et développe les matières techniques que sa charge d'agent diplomatique lui a permis d'approfondir dans le département de l'industrie et du commerce hollandais, soit qu'il analyse l'esprit politique et social des diverses classes de populations, soit qu'il contredise le Premier Consul lui-même et cherche à détruire « les préventions mauvaises et fausses qui lui ont été suggérées contre un peuple soi-disant composé uniquement de înarchands 07^angistes et anglophiles », soit qu'il le prie v( de ne pas confondre la nation batave avec les misérables qui ont été les moteurs ou les artisans du mal qui lui a été fait », soit enfin qu'il s'élève à des observations de politique générale extérieure dont les vues et la manière napoléoniennes eussent singulièrement gagné à s'inspirer au profit des peuples gouvernés et de la France ellemême, (i)

Heureux la France et le Premier Consul s'ils avaient été servis seulement par des citoyens probes et clairvoyants comme Rouget de Lisle !

(i) Citons encore ce fragment de la correspondance diplomatique de Rouget de Lisle avec Bonaparte : le sens élevé de l'auteur de la Marseillaise continue de s'y traduire en même temps que sa sagacité politique :

ce Non, citoyen consul, non, les Bataves ne sont ni des Anglais, ni des stathoudériens ; ils sont ce qu'ils doivent être, essentiellement Bataves, aussi passionnés que leurs pères pour cette indépendance qui est tout pour eux, sans laquelle ils ne reconnaissent point de bonheur et avec laquelle il n'est point de calamités qu'ils n'espèrent et ne puissent réparer. Ils ne demandent pas mieux que d'être les amis de la France, si la France veut être leur amie et non leur tyran. Ils ne demandent pas mieux que d'être pour nous des alliés fidèles et utiles. Ils l'ont prouvé et ils le prouvent encore du moment qu'on ne fera plus de cette alliance le prétexte de leur ruine et du bouleversement de leur pays. Ils adopteront tous les changements nécessaires à l'avantage commun, dès qu'ils auront la certitude que ces changements n'aient pas lieu uniquement pour favoriser les passions de quelques individus, et que vous aurez, une bonne fois, substitué le système de la loyauté, de la justice et de la bonne amitié, aux allures fallacieuses, rapaces et subversives de notre ancien gouvernement. » (i8 nivôse, an VIII. — V. S. 8 janvier i8oo.)

M-ais les plaidoyers de Rouget de Lisle en faveur de la Hollande n'étaient pas destinés à trouver plus de créance près le Premier Consul que ceux du roi Louis-Bonaparte près l'empereur Napoléon.

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Mais le propre des gouvernements fondés sur une base despotique comme le gouvernement consulaire, était d'écarter systématiquement ces sortes d'esprits qui, dans n'importe quel einploi, conservent la liberté de leur observation et de la parole iné\itable qui en découle. Habiles à découvrir les fautes publiques, prorripts à en désigner les éditeurs responsables, assez osés et honnêtes pour proposer des remèdes et des sanctions, de tels persontiages sont bientôt considérés comme importuns, gênants, puis hostiles, indignes enfin de figurer dans le cortège ou dans le troupeau.

L'auteur de la Marseillaise allait l'éprouver sans tarder.

Après une insignifiante mission officielle de représentation en Espagne, Rouget de Lisle tentait successivement d'obtenir un emploi régulier dans la diplomatie, de rentrer dans l'armée comme officier d'état-major ou simplement dans son arme d'origine, dans le génie : toutes ses demandes étaient vaines. Il était évident que ses hautes qualités morales, son intelligence oiiverte atix compétences diverses, loin de le rendre précieux, l'avaient desservi et rejeté parmi les « suspects » qu'il faut tenir à l'écart. Rouget de Lisle ne pouvait même pas obtenir le poste civil et artistique qu'il avait demandé, en désespoir d'un autre plus conforme à ses antécédents, la direction de l'Opéra où ses connaissances musicales, ses productions personnelles — il avait en effet écrit les paroles et la musique d'autres œuvres que la Marseillaise et les hymnes déjà connus, dont quelques-unes, d'après des maîtres-critiques, offrent de grandes beautés lyriques; où enfin Tamitié et l'estime des plus illustres compositeurs du ternps, Grétrv, Méhul, Gossec, lui assuraient une adhiinistration qiii n^aurait été certainement ni sans originalité, ni sans un souffle plus d'une fois génial, ni sans succès honorables polir la nation.

Cette voie, comme les autres, lui fut très volontairement fermée.

Rouget de Lisle n'avait pas à s'y méprendre : il lui fallait ou renoncer à toute pensée, à toute opinion personnelle, et endosser la liiTée, ou rentrer dans la foule. Mais Rouget de Lisle n'était de l'étoffe ni d'un Savarv, ni d'un Maret.

(iepehdânt les évéherrleriis se précipitaieht en France et éri Europe dans un vol prestigieux qui devançait toutes les prévisions. Coup sur coup, Id France et TËUrope tt-essdillaieni ou s'étonhaiënt : il lèiir fUUdit a|3pfehdre Id victoire de Marengo (i8 juih i8od), la tet-fible et vaine explosion de là rUe Saint- Nicaise (24 décembre 1800), la paix de Lunéville (9 février tSoi), le Concordat (i5 juillet ï8bi), le voyage triomphal à Lyon, l'acceptation de la présidence de là RéJ^ubliqiie italienhe, la paix d'Amiens (25 itiars 1802), le dépàtt de l'artnée de Saint- Dotnitlgue allâtit rétablir notte empire colonial, les travaux d'assainissement et d'embellissement de là capitale, là grande fête religieuse du 18 avril 1802, où le Consul, achévàtit l'orientation de son plàh d'ordre intérieur. Venait à Notre-Dame faire acte public de soumisslbn à l'Église catholit^Ue qui allait ert tetour liii donner sa collaboratioh politique.

Un immense vertige d'étonnement et d'admiration publiqiië accueillait cette pacification politique, civile, militaire et religieuse — plus décorative que profonde. Quel nouveau témoignage, plus éclatant encore, pourrait être donné à celui que tous désignaient comme son unique auteur?

Bonaparte détenait le pouvoir depuis presque trois ans : la Constitution de l'an VIII ne lui en assurerait plus l'exercice légal que pour une durée de sept années. Convenait-il qu'il fût soumis aune réélection banale au terme prévu de son mandat? L'intérêt même du pays n'était-il pas de proroger, dés maintenant, une magistrature aussi glorieuse et favorable? Sans doute, c'était la dictature, mais cette dictature, tout le monde sauf les royalistes, les Conventionnels intransigeants à demi-proscrits à l'intérieur, et nombre de républicains sachant enfin penser et prévoir, l'imaginait encore nécessaire : bien peu songeaient à la lui contester, surtout à la lui disputer.

On savait de reste que Bonaparte n'était. pas satisfait de cette brièveté, de cette incertitude. Le pouvoir, dans son concept, devait être stable; son ambition fikàit en quelles mains.

Alors les grands Corps de l'État, leurs membt'es divers, les « anciens régimes » ralliés, les libéraux toujours timides, la « queue révolutionnaire dotée )> délibèrent priPatim et en

IJÔ LA MARSEILLAISE

groupes : « Comment assurer la prolongation, la stabilité du pouvoir de Bonaparte? «

Beaucoup proposent une prorogation de dix années; elle doublait la durée légale du premier bail; elle menait la France et le Premier Consul en 1820... Bonaparte devait se trouver satisfait.

Pouvait-on aller plus loin, concéder davantage?

Sieyès pensait que dix années de prorogation était une récompense publique suffisante : la qualité organique en était de respecter le principe, l'essence même de la république qu'une prorogation indéfinie détruisait radicalement.

Cambacérès, très inférieur à Sieyès en cette vue et en beaucoup d'autres, était hésitant, tantôt opinant en son particulier avec des intimes pour la prorogation décennale, tantôt se prononçant publiquement avec les militaires enthousiastes du général, avec les courtisans déjà très bas du premier magistrat, pour la prorogation à vie.

Surtout, s'agitaient les frères caisses, qui étaient bien employés comme ministres, comme plénipotentiaires, mais prétendaient à des titres, à des honneurs permanents, à des rôles de personnages de premier plan dignes du nom, et voulaient s'établir aussi grands hommes à leur manière.

Dans l'intérêt des frères et pour les calmer, ceux qui opinaient pour dix ans, allant à l'extrême limite, finirent par ajouter que Bonaparte aurait à l'expiration de son mandat, le droit de se choisir lui-mêtne son successeur.

Cette clause était d'une extrême gravité; elle réalisait presque le système monarchique. C'était l'institution de l'empereur de Rome, moins le titre, mais avec l'invitation d'une mutation verbale et essentielle prochaine.

Dans ces conjonctures, un reste de pudeur républicaine le retenant, mais av-ec l'espoir, la certitude de satisfaire cependant Bonaparte, le Sénat votait, le 8 mai 1802, une prorogation de dix ans des pouvoirs du Premier Consul.

Aussitôt explosion de mécontentement chez Napoléon Bonaparte, également chez son aîné, Joseph!

Alors Cambacérès, voyant la grosse erreur, l'impair, suggère habilement que, pour une décision aussi capitale et qui intéresse à fond le pays, ce n'est pas le Sénat qui est compétent, mais le peuple français lui-même. Le Coiiseil d'Etat ajoute, en rapide chorus, que « le Sénat a été gêné par la Constitution ".

On consultera donc la nation tout entière par registres publics ouverts dans les mairies, chez les notaires, dans les grefles des tribunaux sur- la grande, sur Tunique question (i) :

Napoléon Bonaparte sera-t-il consul à vie? 3.5oo.ooo répondent orr;

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