LA MAISON ROUGE DES BORDS DE LA BIEVRE
A une portée de fusil de la barrièredc Fontainebleau, on rencontre la rue du Bel-Air, presque exclusivement habitée par des blanchisseuses dont l'industrie s'exerce là plus facilement qu'ailleurs par le voisinage de la Bièvre qui baigne le derrière des maisons.
Cette petite rivière est certainement, eu égard à ses forces, une des plus actives de France; enfermée dans un lit étroit, coulant avec une apparence de paresse, elle ne dessert pas moins d'une dizaine d'industries différentes. La Bièvre, qui n'a jamais été chantée, attend un poëte populaire qui ne craigne pas l'apprêt des peausseries, la fabrique des mottes, l'odeur des tanneries, des teintureries et des diverses autres industries particulières au douzième arrondissement, le plus pauvre de Paris.
Qui chercherait à suivre le cours de la Bièvre connaîtrait une bonne moitié du faubourg Saint-Marceau et ne s'étonnerait plus de cette eau huileuse et bleuâtre, pleine de torpeur, qui s'est salie et
graissée en circulant dans les petites rues, derrière les teintureries et qui ne reprend un peu de tranquillité au sortir de la barrière que pour retomber sous la domination d'autres industries.
Dans Paris, la Bièvre, épouse des tanneurs, les quitte tout à coup pour se jeter dans les bras des blanchisseurs. Pendant deux lieues hors de la barrière, la Bièvre appartient tout entière aux blanchisseurs, et apporte à ses nouveaux maîtres les traces non équivoques de ses relations avec les tanneurs ; mais comme elle se prête complaisamment aux travaux les plus rudes, qu'elle ne craint pas le battoir, et que jamais on ne l'a entendu se plaindre de l'ouvrage le plus énorme, la Bièvre vit en bonne intelligence avec les blanchisseurs.
La rue du Bel-Air débouche en pleine campape, coupée par les fortifications, mais la BièvTe n'est pas encore libre : elle passe sous un pont dressé exprès pour elle, va se jeter dans une avenue de vieux saules et le promeneur qui voudrait la suivre verrait sa course tout ù coup interrompue par une haie qui entoure des jardinages.
En face de ces jardinages se trouve la Maison-Rouge, ainsi nommée à cause de sa couleur vermillonnée, étendue jadis sur le plâtre de la muraille, mais que la pluie, la poussière, rhumidité ont couverte- de teintes violacées, tristes et sales, en harmonie avec les lézardements extérieurs de la bâtisse.
La Maison-Rouge est la seule construction en face de la Bièvre : ses voisins sont de vieux saules tordus, crevassés, dont la vitalité subsiste dans quelques brindilles vertes se mirant mélancoliquement dans l'eau noire.
En mil huit cent quarante et un, demeurait à la Maison-Rouge un apprêteur de pelleteries, nommé Couturier, dont la réelle industrie, si elle avait été connue des portières de Paris, l'eût conduit à entendre son nom entouré d'un concert de malédictions sans cesse renaissantes.
A toute heure de la journée des plaintes, des larmes, des sanglots, des imprécations, partaient des loges de concierges, des appartements de célibataires, des logements de vieilles filles, des menaces de vengeance, des accusations en police correctionnelle qui étaient dues à l'industrie de Couturier et qui ne troublaient jamais son sommeil.
Couturier était un bourreau et ses aides demeuraient rue Moulfetard, au numéro 25. A'i ce bourreau ni ses aides n'avaient de remords des immenses douleurs qu'ils accumulaient au sein de la capitale.
A la tombée de la nuit arrivaient mystérieusement à la Maison- Rouge des lioninies seuls, un sac sur l'épaule,, d'où sortaient quelquefois certains gémissements étouffés, et ils entraient avec précaution, dans la crainte d'être surpris.
Ces meurtriers effrontés (il faut dire tout de suite leur profession) n'éUiient autres que des chiironniers dressés à l'assassinat des chiens et des chats de Paris, que Couturier apprêtait ensuite.
11 n'entrait pas moins de dix-sept à dix-neuf cents chats par an à la Maison-Rouge : le nombre des chiens, sans atteindre un chiffre si élevé, n'en était pas moins regrettable.
Les Parisiens, qui croient depuis longtemps aux vieilles plaisanteries des lapins de gouttières, prétendant que les restaurateurs du dehors des barrières ne donnent à leurs consommateurs affamés que du chat à la place de lapin, se trompent en ceci comme en beaucoup d'autres matières.
Les chats disparus ont peu de rapport avec la marmite et reparaissent dans la civilisation rarement sous la forme de gibelottes.
L'industrie de Couturier va le démontrer. Les modernes alchimistes de nos jours qui ont découvert mieux que l'or, c'est-à-dire la transformation de tout produit, inutile en apparence, ont fait jouer au chat mort un rôle immense dans la pelleterie.
Tout chat mort, maigre ou gras (qu'il ait fréquenté les gouttières, en y dépensant la majeure partie de ses forces, ou qu'il ait amassé une lourde graisse sous le lit de plume d'une vieille fille), rend d'immenses services à l'industrie.
Sa peau, apprêtée convenablement, est revendue six fois plus cher qu'elle n"a coûté, aux fabricants de joujoux, aux fourreurs qui en font des manchons, et aux chapeliers qui en couvrent des casquettes.
Ainsi, il peut arriver qu'une portière qui a perdu son chat, le rachète sous forme d'un petit lapin, sorti des ateliers des fabricants de jouets. Une bourgeoise, qui ne se connaît pas absolument en martre, a peut-être réchauffé ses mains dans le manchon-chat dont elle a longtemps pleuré la perte. En lisant ces lignes, plus d'un célibataire jettera un coup d'oeil sur sa casquette en poil de lapin, craignant de porter sur la tête la dépouille de son matou qu'il a cru égaré par les passions.
Qu'il soit joujou, manchon ou casquette, le chat mort n'a pas encore terminé ses métamorphoses. Ses os servent à faire du noir ani-
[; L\ MASCAHADE
mal. Sa graisse est employée par les éraailleurs et fabricants d'yeux d'émail ; enfin la chair est enterrée dans un trou où elle se corrompt et donne naissance à des asticots qui se vendent aux pêcheurs à la ligne.
Telle était l'industrie entreprise par Couturier qui (l'historien rougit de l'avouer) ne payait ces animaux si utiles que trois sous pièce.
Une dizaine de chiffonniers avaient été détournés de leur pacifique métier pour tremper dans l'assassinat des chats de Paris et en tirer un mince salaire; mais Couturier ne reculait pas devant le sacrifice d'une bouteille de vin cachetée, quand le commerce allait à son gré. Et les étrangleurs du faubourg Saint-Marceau qui rôdent dans tous les quartiers de Paris, une lanterne sourde k la main, un crochet de l'autre, assénant un coup de crochet sur le crâne des chats vagabonds pour terminer par le coup de pouce de la fin, ces étrangleurs à trois sous par tèle, parlent encore de la générosité de Couturier.
11 avait une fille charmante, Claire, qui l'aidait dans ses travaux, A seize ans, Claire pouvait en paraître vingt : la vie en plein air, les courses vagabondes sur le bord de la rivière, la figure brunie par le soleil, l'insouciance dans la toilette lui donnaient une sorte de résolution dans les trails et la démarche qui trompait au premier abord.
Élevée comme tous les enfants pauvres de Paris dans la misère et les privations, Claire regardait fixement en face, sans s'étonner ni sourciller, et aurait paru peut-être pleine d'effronterie à un étranger qui ne connaît pas la nature parisienne.
Claire était plutôt timide qu'audacieuse malgré son entourage, la rudesse de son métier et les phases par lesquelles elle avait passé.
A sept ans, Claire portait en gage au mont-dc-piété les bardes de son père, et bien souvent elle avait entendu de méprisantes paroles de l'estimateur pour les objets qu'elle lui soumettait.
11 n'y a guère d'éducation pour former ainsi les enfants, car à sept ans Claire connaissait l'usage de l'argent et comment on ne mange pas sans argent. Elle en contracta une certaine mélancolie qui donna de la délicatesse à ses traits et à son regard, quoi qu'elle fît par la suite.
L'occupation de Claire à la Maison-Rouge consistait à dépouiller les chats, c'est-à-dire à enlever la peau, qui se sépare facilement des chairs, laissant voir à la surface opposée du pelage un ton bleuâtre couleur d'opale.
C'est ce qu'on appelle chez les apprèleurs faire le dut.
A ce méfier, qui demande beaucoup plus de pré-cautions et de temps qu'un lapin à dépouiller, Claire était d'une habileté qu'un mot d'elle à un curieux pourra liiire connaître :
— Quand ça me dit, je vais vite.
Alors elle travaillait avec ardeur, et les chiffonniers l'aimaient pour l'agilité qu'elle mettait à sa besogne. Un autre apprèteur existait aux environs dont la femme traitait avec les voleurs de chats ; elle ne reculait même pas à hausser la prime par tête de chat pour faire concurrence à Couturier, mais les chiffonniers n'aimaient pas cette apprêteuse pleine de dédain, qui, disaient-ils, « avait l'air de prendre les chats avec des pincettes ; » au contraire, Claire, rieuse, savait payer d'un joli regard ceux qui apportaient de la marchandise à son père, et chacun faisait son éloge.
Claire n'était pas paresseuse, mais son imagination était quelquefois portée ailleurs, non loin de là, vers le bal des Barreaux- Vert s, au Petit-Gentilly, où ses regards suivaient avec complaisance le fils d'une riche maîtresse hiancliisseuse de la rue du Bel-Air ; et elle soupirait d'autant plus après le bal des Barreaux-Verts, que son père, de ce côté, était inflexible. Appelé par sa profession à vivre avec les gens du faubourg Saint-]\Iarceau, l'appréteur s'était formé une sorte de morale produite par le spectacle des jeunes filles entraînées trop souvent à la débauche par la misère.
Couturier avait interdit à Claire le bal des Barreaux- Verts, à moins qu elle ne fût en sa compagnie; mais, le dimanche et le lundi, l'appréteur passait sa soirée au cabaret, préférant le cliquetis des verres aux accords du Aïolon et du cornet. Claire, résignée, restait à la maison, dans une petite chambre proprette au-dessus du rez-dechaussée, dont on n'aurait pu soupçonner la gentillesse, en voyant l'extérieur délabré de la Maison-Bouge.
Claire souffrait d'autant plus que son père, sans s'en douter, l'avait poussée vers une certaine coquetterie, en lui laissant la vente des asticots pour ses petits profits.
Le boisseau d'asticots se vend quatre sous aux marchands d'ustensiles de pèche du quai de la Ferraille ; mais qu'une jeune fille est habile à se procurer de jolies choses pour quatre sous! Du quai de la Ferraille, Claire ne ftiisait qu'une course au Marché-aux-Veaux,
et elle en revenait avec un joli bonnet de fantaisie qu'on eût admiré si on n'en avait pas connu le prix. Ce joli bonnet coûtait trois sous !
Comment un joli bonnet n'était-il vendu que trois sous, et comment avait-il pu être confectionné pour cette modeste somme, c'est ce qui serait trop long à expliquer? Cependant, pour rester dans le domaine du réel, il est bon de dire que le joli bonnet avait été perché surplus d'une jolie tête, et que, dans ses dernières phases, lancé par-dessus plus d'un moulin, et recueilli par les revendeuses du Marchéaux-Veaux, dont les frais ne sont pas considérables, ce joli bonnet, vendu trois sous, représentait les trois quarts de la location de la boutique.
Au Marché-aux-Veaux, le terrain loué par la ville de Paris se paye à raison de quatre sous le mètre carré : les marchandes de bonnets et de rubans savent se contenter d'un mètre carré en plein air. C'était dans ce magasin de modes que se fournissait habituellement Claire; avec un sou de rubans et de fleurs, elle avait de quoigarnir deux bonnets, et elle revenait à la Maison-Rouge plus leste qu'un oiseau, plus rouge qu'une cerise, tant le plaisir de son acquisition lui faisait hâter le pas.
En deux bonds elle franchissait les quatre marches qui la séparaient de sa chambre, et elle entrait dans une sorte de mansarde allongée, où se voyaient un lit de sangle dans un coin, un grand morceau de glace acheté également au Marché-aux-Veaux, quelques pots de fleurs à la fenêtre et deux gravures coloriées au mur. Si Couturier avait pu voir quelles jolies mines Glaire faisait devant son miroir, les mille poses diverses qu'elle imprimait à son bonnet, il eût frémi de la coquetterie que peut développer la vente d'un boisseau d'asticots ; mais, occupé dans la grande chambre aux chats à spéculer sur le meilleur parti à tirer des nombreux cadavres suspendus sur des ficelles, l'apprèteur ne s'inquiétait guère de cette coquetterie naissante.
Claire devenait coquette depuis que son père lui avait interditj'entrée du bal des Barreaux- Verts, depuis surtout qu'elle ne fréquentait plus la maison de M^c Matussicre, la riche blanchisseuse. Accoudée à sa fenêtre, elle regardait couler l'eau bourbeuse de la Bièvre, qui lui semblait plus brillante que du cristal. De tout temps, Claire avait couru le long des bords de cette Bièvre capricieuse, qui brus-
quemçnt entre dnns iino maison et en ressort plus loin pour se cacher dans les grands peupliers verts.
Si la BitHre est noire, les bords en sont charmants, d'une fertilité et d'une fraîcheur à rappeler les prairies vertes de la Normandie. Les Parisiens, qui gâtent leurs environs^en essayant de les embellir, ne soupçonnent guère quelles tranquilles verdures entourent les bords delà Bièvre ; mais les enfants du faubourg Saint-Marceau connaissent fous les méandres de leur petite rivière et l'aiment.
Combien de journées y avait passées Claire en compagnie de son ami Auguste, le fils de la blanchisseuse, et à quelles fantaisies et jolis caprices ne s'y étaient-ils pas livrés! Les peupliers et les saules sont les seuls maîtres des bords : le peuplier dresse sa tête vers le ciel et se plaît dans cette belle attitude fière et simple ; mais le saule rabougri se penche comme un vieux savant sur son livre. Les enfants préfèrent les saules. Claire et Auguste ne les quittaient pas, trouvant que ces arbres moroses en apparence se prêtaient à tous leurs jeux. Il était permis de se cacher entièrement dans leurs troncs, qui sont autant de cachettes organisées pour les enfants. Les trous naturels des noeuds permettent de voir arriver l'ennemi. Par leur pente, il était facile de grimper en dedans de l'arbre et d'arriver jusqu'au sommet le plus élevé où les tiges verdoyantes forment une sorte de petit jardinet.
Quelquefois un vieux saule d'en face, qui a l'air de saluer son voisin, permettait de gagner la rive opposée. C'étaient alors des cris joyeux d'enfants qui animaient les bords de la rivière noire, et Claire y avait passé douze ans librement, en plein soleil, à l'école de la nature, sans 'se douter qu'il existât des écoles où on apprenait à lire. Du côté de l'instruction elle n'était savante qu'à compter les chats qu'elle recevait en l'absence de son père, et qu'elle payait aux chiffonniers ; mais elle n'avait jamais ouvert un livre et elle savait à peine s'il en existait. Le peu d'instruction apportée par la civilisation lui venait de son oncle Topino, chiffonnier du faubourg Saint- Marceau, qui lui, au contraire, regardait comme journée mal employée celle où il n'avait pas déchiffré quelque imprimé.
Mais tout ce qui entourait Claire lui parlait peut-être plus vivement: le soleil, l'air, le petit jour, le crépuscule, la rivière. On dit que les aveugles gagnent en délicatesse du côté de l'ouïe et du toucher ce qui leur manque du côté de la vue, il en est de même pour
les gens qui ne savent ni lire ni écrire, Claire connaissait le temps comme im berger, et souvent quand le ciel était incertain et devait amener de l'orage la nuit, elle annonçait les tempêtes aux chiffonniers qui venaient à la Maison-Rouge, et les détournait d'aller se faire tremper dans Paris en chiffonnant.
Depuis quelque temps le caractère de Claire changeait et son père ne le remarquait pas : de légère, vive et rieuse qu'elle était, Tenfant devenue jeune fille tournait à une sorte de mélancolie. Froissée de l'accueil que lui avait fait la mère d'Auguste, Claire comprenait la distance qui sépare un petit appréteur de pelleterie d'une riche blanchisseuse de la rue du Bel-Air : après avoir regardé cette maison comme la sienne pendant quinze ans, après avoir été choyée et fêtée par la maîtresse et ses ouvrières si longtemps, il était dur d'y trouver des regards froids, un ton hautain, un air de protection qui dormaient envie de pleurer à Claire.
La maison de la rue du Bel -Air, elle la connaissait à fond comme la sienne propre : du grenier à la cave, il n'était pas un coin dans lequel elle n'eût joué avec le fils de la blanchisseuse et quelques enfants du quartier. Pendant dix ans elle s'était assise au moins une fois par semaine à la table de la blanchisseuse, et elle s'était presque habituée à la regarder comme sa mère. En regardant 'a Bièvre qui coule devant la Maison-Rouge, Claire pensait au petit liras de la rivière qui donne derrière la maison de la blanchisseuse, où on arrive par huit marches escarpées, taillées dans un joli jardin plein de roses. Chez la blanchisseuse, la Bièvre avait un caractère tout particulier ; les propos des lessiveuses et leurs battoirs sans cesse en mouvement donnaient une apparence de vie au bras de la rivière : des massifs de roses sauvages faisaient une sorte d'abri naturel aux laveuses accroupies. Le mouvement perpétuel des blanchisseuses, leurs gais propos, les fleurs du jardin, la charrette toujours attelée formaient un tableau que Claire ne pouvait s'empêcher de comparer à l'isolement où elle vivait maintenant dans sa mansarde.
Elle resta ainsi jusqu'à la nuit à sa fenêtre, regardant d'un œil distrait la verdure des saules et des peupliers, et elle y serait restée longtemps encore lorsqu'elle entendit un bruit de pas qui la fit tressaillir. Ce n'était pas son père. Couturier avait annoncé qu'il allait à Paris reporter des commandes et qu'il ne deviendrait que tard.
— Père Couturier, cria une voix ù la porte.
— C'est toi. Auguste, dit Claire, que son émotion avait rejetéo au dedans de sa chambre.
— Ouvre-moi, Claire.
D'un bond la jeune fille fut au bas de l'escalier.
— On ne te voit plus chez nous, dit Auguste.
— J'ai eu beaucoup d'ouvrage, répondit Claire en rougissant.
— Quand est-ce viens-fii aux Barreaux-Yerts, Claire?
— Tu sais bien que mon père ne veut pas.
— Il y en a d'autres qui ne veulent pas et qui s'amusent sans permission. Dimanche dernier j'ai fait le quadrille avec une petite femme de chambre du quartier du Jardin-des-Plantes, qui était jolie .. Ali! et qui va au bal sans demander la permission à ses maîtres.
— Tu ne quittes plus le bal, Auguste, et cependant tu m'avais promis...
— Si tu savais combien nous avons dansé de fois avec cette petite femrne de chambre...
— Tu ne l'as donc pas quittée de la soirée?
— Elle danse si bien... C'est un plaisir...
— Ah! elle danse bien, dit Claire en soupirant... Quel malheur que je ne sache pas danser !
— Si tu voulais venir, je t'apprendrais vite... Il n'y a qu'à se laisser aller à la musique...
— Oui, mais mon père'^ •
— Ton père s'amuse et il ne veut pas que les autres fassent comme lui... Il va bien au cabaret.
— Deux fois par semaine seulement ; si je voulais, j'irais avec lui.
— Qu'est-ce que tu ferais au cabaret? c'est bon pour un homme ; tandis que la place d'une fille est au bal... Eh bien, puisque ton père va au caharet, tu as le droit d'aller danser.
Claire ne répondit pas, trouvant cette argumentation logique.
— Si tu savais, continua Auguste, quel plaisir on a aux Barreaux- Verts... La dernière fois on a dansé la danse de l'ours.
— La danse de l'ours?
— Il n'y a rien de plus drôle... Les musiciens font un tapage d'enfer: les uns soufflent dans de grands cornets de papier, les
autres clans des porte-voix de fer-blanc, ce qui n'empêche pas la clarinette, les violons d'aller toujours leur train.. Ça réveillerait un mort.
■ — Oh! que je voudrais voir cela 1 s'écria Claire.
— 11 ne faut pas regarder, il faut danser.
— Je ne sais pas.
— Tiens, dit Auguste, je vais te montrer.
Et il se mit à siffler la danse de l'ours qui est une imitation de la sauvage mélodie du fifre et du tambour avec laquelle les montreurs d'animaux les font danser sur les places publiques. De temps en temps Auguste interrompait son sifflet pour imiter le brutal hou-hou de l'orchestre. Claire s'intéressait beaucoup à cette musique.
— Laisse-moi te montrer, dit le jeune homme en prenant Claire dans ses bras, je vais t'apprendre.
Tout en dansant, en sifflant, il fit faire quelques tours de galop à Claire qui s'appuyait émue sur le bras de son ami d'enfance, lorsque tout à coup on entendit une voix.
— Qu'est-ce que tu fais là, Claire?
— Père , dit-elle en se détachant brusquement des étreintes d'Auguste.
— Je donne une leçon de danse à Claire, dit le fils de la blanchisseuse,
— Va donner des leçons de danse aux ouvrières de ta mère, dit Couturier... Je n'ai pas besoin de toi ici.
— Ah ! père Couturier, vous n'êtes pas aimable ce soir !
— C'est bon, 1:1e chez toi et laisse ma fille tranquille ! Glaire se tenait dans un. coin et n'osait lever la tête.
• — Que je vous y reprenne encore, dit l'apprcteur.
— On ne peut donc pas s'amuser un moment? dit Auguste.
— Non, je n'aime pas qu'on danse quand je suis dehors, et même quand j'y suis.
— Dans le temps vous ne disiez pas ça, quand je ne quittais pas Claire de la journée.
— Aujourd'hui n'est pas hier et demain ne sera pas aujourd'hui... Souviens-toi de ça, Auguste.
— Pourquoi?
— Je veux dire que dorénavant je te défends de venir ici quand je n'y suis pas.
— Vous me mettez à la porte, père Couturier, ce n'est pas poli.
— Je ne te renvoie pas ; seulement, je t'engage à ne pas venir pendant mon absence.
— J'ai donc commis un crime pour avoir montré à Claire la danse de l'ours?...
— Auguste, écoute-moi bien, j'en ai assez de tes visites, elles me déplaisent... Ma fille est grande, c'est une femme maintenant, vous ne pouvez plus jouer ensemble comme autrefois. Tu, n'aurais pas d'occupation que Claire a la sienne. Tu lui mets dans la tète des choses auxquelles elle ne doit pas penser. Je ne veux pas que Claire aille rouler dans vos bals, c'est bon pour un garçon, mais les filles doivent rester à la maison.
— Vous devenez dur, père Couturier !
— Je ne t'empêche pas de temps en temps de venir nous dire bonjour... Tu n'es pas un mauvais garçon, à ce que je crois... Le dimanche, viens boire une bouteille avec nous, si le cœur t'en dit, tu seras toujours le bienvenu ; mais dans la semaine, plus de distractions, c'est fini. Claire a de l'ouvTage et je n'entends pas qu'elle se mette la danse en tète.
— Dites que vous n'êtes pas de bonne humeur aujourd'hui, père Couturier.
— Eh bien, oui, je suis contrarié.
Claire vint vers son père et lui demanda ce qu'il avait.
— Voilà, dit-il, qu'on me demande partout des angoras, et je n'en ai pas à leur fournir. Les marchands de joujous se figurent qu'on a des angoras comme on veut, et il ne me Aient pas un angora contre cinq chats ordinaires. L'angora ne sort pas des maisons ; il n'aime pas à rôder, cet animal-là, c'est un chat de gens riches. Mes chiffonniers ne peuvent pourtant pas s'introduire dans les appartements pour me rapporter des angoras. Ah ! je payerai bien dix sous pièce par tête d'angora !
— Pourquoi vos marchands veulent-ils des angoras ! demanda le fils de la blanchisseuse, qui ne demandait qu'un prétexte- pour rester.
— Est-ce que tu penses à te faire apprêteur ? dit brusquement Couturier.
— C'est à cause de son poil long, reprit Claire.
— Les fabricants ne savent ce qu'ils veulent, continua Couturier;
il y a un an, ils disaient que les poils d'angoras tombaient, qu'ils n'avaient pas assez de force dans la racine... Je leur ai donné des chats de gouttières; effectivement ils sont meilleurs... Maintenant, ils ont la toquade des angoras... ou n'est jamais tranquille dans le commerce.
Le fils do la blanchisseuse, voyant à l'état de la physionomie de l'appréteur que sa mauvaise humeur continuait, jugea à propos de prendre congé de lui en lançant à Claire un regard significatif.
— Fais bien attention, Claire, de ne plus recevoir Auguste quand je n'y serai pas, dit l'appréteur, qui embrassa sa fille et l'envoya se coucher ; mais cette nuit-là et les suivantes Claire dormit moins que d'habitude. Le bal dansait dans sa tête, et la défense de revoir Au-^ guste faisait qu'elle y pensait perpétuellement. 11 lui semblait injuste de la séparer de celui avec qui elle avait passé toute son enfance.
Les menaces de Couturier produisirent un effet contraire à ce qu'il en attendait : à force de creuser les motifs qui la séparaient d'Auguste, Claire sentit poindre en elle un nouveau sentiment vif et allangui en même temps qui la jetait dans une sorte de mélancolie non sans charme. La figure d'Auguste se présentait sans cesse devant ses yeux, et elle se complaisait à la regarder : qu'elle fiit seule ou en société, toujours elle pensait à Auguste, le voyait, et son nom se trouvait sur ses lèvres, de telle sorte qu'elle avait peur de l'appeler. Le peu d'instants qu'elle avait passé à son bras, quand il voulut lui apprendre à danser, lui donnait de singuliers frissons en y songeant. Une chaleur qui partait du coeur et se répandait sur son visage, lui faisait baisser la tête de peur qu'on ne la surprît en cet état. L'abattement succédait à cette excitation quand elle se rappelait qu'Auguste lui avait dit combien il s'amusait à ce bal avec une jolie femme de chambre ; alors des mouvements fébriles s'emparaient de Claire, et elle aurait voulu que le fils de la blanchisseuse fût là pour lui rendre le calme.
Quel était cet état extraordinaire? C'est ce que Claire ne pouvait savoir, quoiqu'elle interrogeât les moindres souvenirs des années passées en compagnie d'Auguste. Rien ne lui rappelait ces tourments. Alors l'herbe, les papillons, l'eau, le soleil, la verdure lui plaisaient, et elle trouvait plaisir à courir avec son ami dans les champs, mais il n'en résultait ni frissonnements, ni tristesses intérieures, ni regrets, ni soupirs. Maintenant la fille de l'appréteur, au lieu de se
coucher imniédiatenient, passait un long temps à sa fenêtre, regardant )a nuit et ne trouvant pas plus d'objets à distinguer dans l'espace qu'elle ne voyait clair dans ses pensées ; mais ce silence la reposait mieux que sa couche, et elle serait restée sur pied toute la nuit à sa fenêtre si sa besogne n'en eût souirert le lendemain.
Un soir, Glaire crut entendre à quelque distance de la Maison- Rouge un bruit de pas étouffés. Elle retint son souffle et écouta. Le bruit cessa ; mais le sable cria et elle comprit que quelqu'un s'apl'.rochait. En même temps un petit sifflet se fit entendre, très-affaibli, mais pas assez pour que Claire ne reconnût l'air de danse qu'.\uguste sifflait quand il vint lui donner une leçon.
— Est-ce toi, .\uguste? dit-elle.
— Oui, descends.
— Je ne peux pas, mon père m'entendrait.
— j'ai à te parler.
En même temps, Auguste lança dans la chambre de Claire une corde qui tomba lourdement sur le sol enterre séchée. La jeune fille frémit de cette audace : elle craignait que son père ne se réveillât.
— Attache la corde, dit Auguste.
Claire aurait voulu empêcher Auguste de monter; mais elle se sentait à sa merci, subjuguée par cette volonté qui ne semblait pas admettre de résistance. Un chaînon était fait au bout de la corde ; elle le passa dans le gros clou qui servait à fermer la fenêtre, et en un moment Auguste fut près d'elle.
— N'entre pas, lui dit-elle.
Mais déjà il avait enjambé la fenêtre.
— Que veux-tu? lui dit-elle en se reculant instinctivement.
— Te voir, puisque ton père m'a défendu devenir dans la journée.
— S'il nous entendait! s'écria-t-clle.
— N'aie pas peur, nous parlerons tout bas.
Et Auguste passa son bras autour de la taille de la jeune fille, et l'entraîna du côté de la fenêtre. Claire se laissait aller, craignant, par la moindre résistance, de réveiller son père.
— Quelle imprudence, dit-elle, s'il nous trouvait ensemble !
— C'est impossible. .\ussitôt que j'entendrai ton père, je descends par la fenêtre, tu me jettes la corde et je disparais.
— C'est mal, dit Claire, bien mal.