‹ La mascarade de la vie parisienneChapitre 36 sur 44 · L\ CITE DORE · texte numérisé non relu

L\ CITE DORE

Le premier moment de surexcitation passé, Bida se retrouva plein de tristesse, vaguant sur les boulevards. 11 se repentait de son indignation, qui avait cloué Claire la tête basse, elle qui semblait n'attendre qu'un mot d'affection pour rendre au poëte son ancienne amitié. L'art l'avait emporte sur l'amour, et Bida en était le premier à souffrir ; par moment, il maudissait la poésie qui l'avait empêché de serrer la main de Claire, d'entendre sa jolie voix lui raconter les événements qui les avaient séparés depuis si longtemps. En mèrne temps, il se sentait pris d'une violente rage contre le luxe qui entourait celle qu'il aimait encore, car il comprenait que Claire était désormais perdue pour lui.

Entre la rive gauche et la rive droite de la Seine, il y a des abîmes. Le faubourg Saint-Germain est une sorte de province pour les gens qui habitent le boulevard, et on ne sait pas combien est inquiet un habitant du faubourg Saint-Germain qui se trouve tout à coup jeté dans le quartier Notre-Dame-de-Lorcttc.

Bida, avec ses habits chétifs, se trouvait à son aise dans le quartier de Paris qui renferme deux bibliothèques, le collège de France, la Sorbonne, l'Institut, le Jardin des plantes, l'École de Droit et l'École de Médecine, c'est-à-dire uue population pensant plus à la science qu'au dandysme, et roulant de vastes pensées sous une chevelure emmêlée.

Au boulevard, tout devient plus raffiné : Thomme, son esprit et son habit. Le luxe y dame le pion ù la science ; l'apparence est plus

importante que le l'oiiii. Au milieu de la foule d'étrangers, de boursiers, de flâneurs qui arpentent le boulevard, un savant courrait risque de passer pour un Chodruc-Duclos. Bida, frappé par le luxe des boutiques et des promeneurs, faisait le boulevard plus mauvais qu'il ne l'est. Sa rencontre avec Claire le rendait injuste; l'appartement qu'elle occupait, son mobilier, sa riche et coquette robe de chambre ne confirmaient que trop son idée sur les femmes, qu'il jugeait corrompues à mesure qu'elles passaient la ligne du boulevard.

Les filles qui ont pris leur titre de l'église Notre-Dame-de-Lorette ont jeté de la défaveur sur cette zone de Paris, que Bida étendait de la Madeleine au boulevard du Temple. En poëte qu'il était, il se surprenait à agencer dans son cerveau de rudes vers, qui plus tard firent partie de la fameuse pièce : Sodome et Gomorrhe, où il entrait plus de brutalité que de raison ; mais les poètes indignés n'y vont pas de main morte. Bida se vengeait ainsi de la pauvreté, de l'offre du régisseur d'acheter sa pièce, de ses mauvais habits et de son entrevue avec Claire. Sodome et Gomorrhe! 11 faut habiter une mansarde du quartier latin, avoir erré longtemps sur les quais, sans dîner, pour arriver à cet excès d'indignation poétique.

Le pauvre est quelquefois jaloux sans le savoir. Bida reprit lentement le chemin du faubourg Saint-Germain, s'enlretenant dans ses idées amères. Ce fut alors que le souvenir du père de Claire se présenta à son esprit. Fallait-il l'avertir de la découverte de sa fille? Sans le remarquer, Bida mettait Couturier à l'unisson de ses sentiments : l'amant s'imaginait que le père pensait comme lui. 11 oubliait que Couturier n'était pas poëte. Cependant une meilleure idée poussa Bida vers Topino ; il y avait longtemps qu'il n'avait vu le chiffonnier et la rencontre de ce brave homme à la figure ouverte, dont la physionomie ne recelait aucune inquiétude, rendait de la tranquillité à Bida pour quelque temps.

Bien souvent, brisé de fatigue par les veilles, pour se débarrasser de ses idées, Bida était allé à la rue du Petit-Banquier, rendre visite au chiffonnier; et quoique l'intérieur fût pauvre et modeste, le poëte en ressortait la paix dans le cerveau. C'était plaisir que de voir Couturier en pleins chiffons, et Bida l'aidait dans son triage, trouvant un délassement ù ce travail matériel.

En arrivant à la rue ilu Pclit-Banquier, Bida fut très-étonné de trouver des visages inconnus.

— M. Couturier ne demeure [dus ici, lui dit une voisine. Il fait bàlir.

Bida regarda les nouveaux locataires avec l'œil de l'ivrogne qui se trouva roi le lendemain.

— Couturier fait bàlif ? demanda-t-il.

— Ça vous étonne, jeune homme, continua la voisine.... Vous n'avez qu'à aller à la cite Doré, et vous verrez la construction.

Quoique Bida connût la cité Doré et les habitants qui y demeuraient, il n'en resta pas moins sous le coup d'une vive surprise.

La cité Doré n'a rien de commun avec la Maison Dorée du boulevard. Elle tire son nom éblouissant d'un propriétaire qui acheta de la ville de Paris un terrain vague avoisinant la barrière Fontainebleau. Sur ce terrain vinrent s'installer des chiffonniers, ayant conservé l'instinct de la propriété, qui louèrent au propriétaire des parcelles de terrain, à la condition d'y bâtir.

La rue Delambre fut une cité Doré qui ne put aboutir, la ville de Paris craignant que des bâtisses irrégulicres , faites du jour au lendemain, ne compromissent la vie des individus qui s'étaient empares de terrains vagues; mais la cité Doré, qui existe encore aujourd'hui, triompha des terreurs des architectes de la ville. Cette cité devint une pépinière d'architectes élevés à l'école des castors. Des chiflonniers, des maraîchers, divers industriels y bâtirent eux-mêmes avec de la glaise, de mauvaises pierres et des morceaux de bois vermoulus, des maisons qui s'écroulèrent aux premières pluies; mais à cette époque, l'administration de la voirie ne s'en inquiéta pas. Cet écroulement fut une leçon. Les maisons furent reconstruites à nouveau un peu plus solidement, ce qui n'empêcha pas la pluie et le vent d'en triompher. Une seconde fois la cité Doré donna l'image de Lisbonne après le tremblement ; moins habiles que leurs patrons les castors, les chiffonniers n'avaient pas résolu en deux fois le problème de constructions sauvages, mais solides. Au troisième essai, il y eut moins de dégâts. C'était un pan de mur qui tombait, un toit qui s'affaissait ; mais peu à peu'l'amour de la propriété, la rivalité des constructions, le besoin de dormir tranquille et l'expérience, servirent de contrefort aux nouvelles bâtisses. L'élégance

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architecturale ne régna pas à la cité Doré ; on n'y employa ni marbre, ni stuc, ni bas-reliefs, seulement on y dormit en paix.

C'était là que Couturier faisait bâtir, fait singulier que Bida mettait sur le compte de l'exagération ; mais en arrivant à la cité Doré, il fut tout étonné de se trouver en face d'un grand hangar, dont le toit en tuiles neuves reposait sur des poutres solides qui sortaient toutes blanches des mains du charpentier. Un gros bouquet était posé sur le toit, et la première personne qu'aperçut Bida fut Topino lui-même, qui considérait sa bâtisse avec ravissement.

— Bon, s'écria-t-il en accourant au-devant du poëte, vous serez des nôtres, M. Bida.

— Que se passe-t-il ?

— Nous arrosons ce soir mon bâtiment avec les amis, dit le chiffonnier.

— Comment, ceci vous appartient ?

— Sans rien devoir à personne, s'il vous plaît M. Doré m'a

fait un bail de vingt ans, au bout duquel je dois avoir payé mon terrain par la location.... Voilà comment l'affaire s'est faite : il y a Sur le quai des Augustins un marchand de papiers nommé Prioux, qui fournit du papier à presque tous les journaux. Il manquait de chiffons, et il m'a fait venir. « Vous qui avez de l'activité et qui ne buvez pas, m'a-t-il dit, ne pourriez-vous pas étendre votre commerce? — Ma foi, que je lui ai répondu, je me trouve 'heureux comme je suis, et je n'en demande pas davantage. » Alors le marchand de papiers m'a démontré que je perdais du temps à éparpiller mon commerce et à ne pas travailler seulement pour la papeterie . Mon logement de la rue du Petit-Banquier était trop petit, et il m'a conseillé de centrahser ici les chiffons que ramassent les chiffonniers de la Cité, de ne travailler que pour lui, et pour m'encourager il m'a fait une forte commande, en me donnant une bonne avance. J'ai eu l'idée de bâtir ce hangar, qui sera le bazar des chiffons, et je me suis fait bâtir, avec mes économies, une petite maison à côté....

— Et votre école ? demanda Bida.

— Ah ! ne m'en parlez pas, dit le chiffonnier, voilà mon serrecœur; c'était seulement ce qui pouvait m'empêcher de faire l'affaire, mais M. Prioux m'a dit justement : « Vous retrouverez d'autres enfants dans la cité Doré et rien ne vous empêche de les instruire comme ceux du faubourg. » l'ai fait mieux, j'ai été voir les parents et

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je leur ai dit : « Vous voyez que j'ai empêché vos enfants d'aller polissonner, mais je ne suis qu'un ignorant et comme je ne peux pas leur en apprendre davantage, il faut maintenant les envoyer à l'école. — Ah! Topino, qu'ils me disaient, ce ne sera pas la même chose ! — Je crois, fichtre bien, que ce ne sera pas la même chose; à l'école on leur apprendra à lire, à écrire, à calculer, moi je n'ai jamais su que leur apprendre à se tenir tranquille. » Mais tous ces braves gens qui ne savent rien, me regardaient comme un oracle pour les enfants , et il a été convenu que ma petite marmaille viendrait mevoir le dimanche et que je leur expliquerais lesaiïlclies l'après-midi.

— Voilà les enfants, ditBida, et nous ne sommes pas dimanche? En effet, depuis que le chiffonnier causait avec le poëte, il était

arrivé de tous côtés une troupe d'enfants qui les regardaient, tournaient autour d'eux et souriaient à Topino.

— Il y a des gens qui charment les oiseaux, dit le chiffonnier ; je ne sais pas pourquoi, mais partout où je vais, j'attire les enfants. Je ne leur donne pourtant pas de sucre, mais ils sont sans cesse autour de moi... Depuis que je suis ici occupé avec les charpentiers, voilà des petits diables qui ne me laissent pas un moment de répit.

Ce qui charmait les enfants, Bida le savait : c'était l'homiête et prospère figure du chiffonnier, sa grosse lèvre inférieure sur laquelle était posé le sourire de la bonté, ses yeux bleus dans lesquels se reflétait son âme compatissante, sa force qui se changeait en une exquise douceur de gestes quand il prenait*un enfant sur ses genoux pour le caresser, sa constante préoccupation de pénétrer jusqu'à son cœur, et d'éveiller les premières et douces sensations à chaque parole. Topino était le grand-père de tous les enfants du faubourg ; ne s'étant pas marié dans la force de l'âge, il se surprenait à regarder tous les enfants comme les siens. C'est parle regard qu'il attirait à lui cette population luihulente si difficile à conduire.

— Ainsi vous restez avec nous, dit-il. Couturier viendra.

— Couturier! s'écria Dida qui pensa à Claire.

La même pensée se lit jour dans l'esprit de Topino.

— Quel malheur que Claire ne soit pas ici ! dit-il en poussant un soupir.

C'était sa seule tristesse dans la vie.

— Enfin, dit-il, nous avons fait tout ce que nous avons pu pour la retrouver... Une fille est un oiseau.

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Bida se demandait s'il fallait dire à Topino qu'il avait vu sa nièce tout à l'heure; mais quoiqu'il eût un extrême désir de parler de Claire, il retint ses confidences qu'il sentait s'agiter en lui clia • grines et amères, pour ne pas enlever au chiffonnier le contentement exprimé sur sa large figure. D'ailleurs les diverses personnes invitées par Topino au banquet destiné à célébrer sa nouvelle installation venaient d'arriver.

— Il est fâcheux, dit Topino, que je n'aie pas eu le temps de prévenir M. Gogué ; j'aurais été bien aise de l'avoir à côté de vous, vous vous seriez moins ennuyé. Si vous l'alliez chercher.

Bida ne se le fit pas dire deux fois ; il avait besoin de trouver un confident et de s'entendre amnistier de sa dureté avec Claire qu'il voulait maintenant revoir sans oser se l'avouer. Tant de pensées contradictoires luttaient dans son cerveau, que désespérant de les mettre en ordre, il comptait sur le bon sens et la raison du peintre.

Gogué jugea froidement la situation.

••—Tu ne dois pas chercher à revoir Claire, lui dit-il, tu l'aimes déjà trop et tu souffrirais de ta nouvelle visite encore plus que de celle d'aujourd'hui... Claire appartient maintenant à un monde qui n'est plus le nôtre; si tu la retrouvais pauvre, tu pourrais nourrir quelques illusions; mais l'appartement qu'elle occupe, son riche mobilier, sa toilette élégante seraient à chaque visite autant de coups de poignard. Tu sais ce que coûte ce luxe ?

— Non, dit Bida.

— Comme tu aimes Claire, mon pauvre ami ! Si tu ne le sais pas, je ne veux pas te désillusionner.

— N'en parlons plus , dit Bida pour mettre fin à ces réflexions pénibles.

— Comme tu voudras.

Les deux amis marchèrent ensemble quelque temps sans se parler. Ils ne parlaient plus de Claire, mais ils y pensaient. A l'agitation du bras de Bida que le peintre tenait sous le sien, à sa démarche saccadée , Gogué n'avait pas besoin d'interroger la figure de son ami.

— Pauvre Claire! s'écria tout à coup Bida; je ne peux oublier ce qui s'est passé ce matin, et j'aime mieux t'en parler tnaintenant que de me confier à son père.

— Certainement , dit Gogué , il est inutile de lui dire que

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^a fille vent devenir auteur dramatique. Il ne te comprendrait

— Mais s'il nous parle de Claire?

— Tu me laisseras n'pondre.

Les deux amis ('taicut arrivés à la cité Doré où se remarquaient divers groupes de cliilTonniers endimanchés et de cliarpenliers. Topino avait invité à dîner les constructeurs de son hangar et les chiffonniers qui consentaient à entrer dans son association. Une grande table était dressée sous le hangar. Couturier se promenait silencieux quand il fut abordé par Bida et Gogué.

— Ah' dit-il, vous m'oubliez tous les deux! Vous m'aviez promis de venir à la Maison-Rouge pour parler un peu... du portrait.

Il n'osait plus prononcer le nom de sa fille, car il la croyait morte, ne pouvant s'imaginer que si Claire était en vie, elle n'eût pas reparu. La femme qui demeurait avec lui s'était bien gardée de lui dire la visite de Claire, son émotion dans la maison et la façon brutale dont elle l'avait reçue. Aussi, Couturier avait préféré croire à la mort de sa fille, plutôt qu'à son ingratitude.

Les deux amis remarquèrent les traces d'un chagrin lent et concentré qui avait envahi la physionomie de l'apprèteur, et donnait h ses traits un accent de grandeur que les grands désespoirs, les maladies et la mort impriment à la figure humaine.

Couturier offrait avec son beau-frère le contraste le plus saisissant. Chez le chiflonnier le sang se jouait en toute liberté sur la face ; la bile avait envahi jusqu'aux pommettes en saillie, recouvertes d'une peau sèche et tendue, de l'apprèteur. Mille rides avaient trouvé place sur sa figure et représentaient mille nuits sans sommeil, à la recherche de mille idées contraires ; mais chaque idée était si aiguë qu'elle avait laissé à jamais sa trace. Topino n'avait pas de rides, mais des plis joyeux aux coins des yeux et de la bouche, qui s'étaient formés dans des chairs fermes et colorées. La maigreur s'était emparée peu à peu du corps de Couturier qui, plus grand que son beau-frère, portait la tête basse comme un homme sur les épaules duquel le chagrin s'est assis à jamais en croupe.

— Nous avions peur de vous déranger, lui dit Gogué ; vous avez vos occupations... C'est moi qui devrais me plaindre de ne vous avoir pas revu à l'atelier...

— Je n'avais pas de bonnes nouvelles à vous porter.

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Couturier n'osait demander aux deux amis des renseignements sur Claire : Bida et Gogué se sentaient eux-mêmes embarrassés lorsque Topino vint à eux.

— Allons, dit-il, qu'on se mette à table et tâchez de ne pas avoir des figures d'enterrement.

Une longue table en bois blanc remplissait le hangar ; de distance en distance étaient placées de grandes soupières en faïence noire vernies, d'où s'échappaient de larges panaches de fumée. Entre chaque soupière, des écuelles profondes renfermaient des choux, des carottes et de grands morceaux de lard et de saucisson; à l'odeur réjouissante qui s'échappait des soupières et des écuelles, on voyait dans la salle les nez frémir et les bouches se pincer. C'était tout le menu du repas, le premier et le dernier service, mais il était abondant, et de petits pichets en faïence vernie qui se trouvaient devant chaque convive, et de grands brocs dans un coin du hangar annonçaient que ces choux et ces lards allaient être arrosés sérieusement.

La soupe étant servie, un entretien bruyant commença, d'autant plus animé, que tous les pauvres chiffonniers qu'avait invités Topino n'étaient plus habitués depuis longtemps à de pareilles fêtes. Vivant seuls à l'ordinaire, rôdant la nuit, s'ils se réunissaient quelquefois, c'était le matin, près d'un comptoir d'un marchand devins, assis sur un banc de bois dans la boutique, se confiant leurs chagrins passés, et tâchant de les noyer dans l'eau-de-vie. Ceux qui vivaient dans une sorte de ménage, associaient leurs femmes à ce genre d'existence, et l'homme et la femme en rentrant, fatigués de ces veilles continuelles, ne se souciaient guère de ces repas qui, malgré leur simplicité, demandaient encore quelque préparation. Presque toujours la charcuterie était leur nourriture, et pour boisson des vins frelatés qui brûlent l'estomac ; mais le bonheur de Topino était communicatif. Devant cette table abondamment servie, dans ce hangar tout neuf, de pauvres êtres déclassés oubliaient les guenilles qu'ils ramassaient chaque jour.

Topino était du petit nombre des chiffonniers, pleins de courage et d'activité, qui, ayant conservé le corps sain, grâce à la sobriété, trouvait en lui des idées riantes. Aussi son heureux caractère étaitil envié de tous, et partout où il se trouvait, l'esprit général de l'assemblée s'en ressentait. Devant cette table gaiement servie, corn-

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bien de pauvres gens se rappelèrent d'heureuses époques où, vivant en famille, contents d'un sort modeste, ils revenaient à la maison, trouvant la ménagère qui les attendait! De tous ceux qu'avait invités Topino, et qui désormais allaitMit travailler pour lui, il n'y en avait pas (le dégradés : des pertes d'argent, des maladies, la mort de leurs femmes, les avaient conduits au cliilVon, parce qu'ils n'avaient pas eu assez de force pour se relever ; mais Topino ne pouvait employer ceux que la débauche et l'ivroguerie avaient jetés sur le plateau de la montagne Sainte-Geneviève.

Dans tous les hommes qu'avait rassemblés Topifto, il y avait encore une étincelle de volonté, et cette étincelle se ralluma au contact des ouvriers charpentiers qui assistaient à l'inauguration du hangar. Bida et Gogué furent frappés de l'heureuse influence de cette réunion, qui changea momentanément le cours des idées de Couturier. Dans ces cœurs ulcérés, une même pensée était entrée : « Il y a encore du bonheur sur cette terre. » Et ceux qui se laissaient aller quelquefois au découragement, se juraient de combattre désormais l'abattement.

De joyeux propos circulaient d'un bout de la table à l'autre, l'appétit reprenait le dessus, le vin coulait, et c'était plaisir que de voir les montagnes de choux et de lard disparaître comme par enchantement. A la fin du repas, plus d'une chanson, qui sommeillait depuis longtemps, se réveillait et se croisait avec la chanson voisine.

Un charpentier se leva.

— Mes amis, dit-il, nous vous proposons de venir prendre le café chez la mère Blaisimar. C'est les charpentiers qui vous l'offrent sincèrement.

Chacun applaudit à ces paroles.

— .aujourd'hui mercredi, dit le compagnon, il y a goguette des petits- fils d'ApoUpn; de la sorte nous entendrons chanter les nouvelles chansons. Ceux qui en savent pourront en chanter, et tout le monde répétera les refrains en chœur ; il n'y a rien de meilleur pour tenniner la soirée.

Les convives se levèrent tous ensemble, car la goguette a un attrait particulier pour le peuple parisien,

— Est-ce que tu ne veux pas venir ? demanda Topino à son beaufrère.

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— Je le prends par un bras, dit Gogué, et Bida par l'autre ; il faudra bien qu'il nous suive.

— Je n'ai pas le cœur à la chanson, dit Couturier à Gogué.

— Et moi, s'écria Bida, croyez-vous que je ne cherche pas à ra'étouruir ?

— Vous n'avez pas perdu votre enfant, dit le malheureux père. Bida n'osait dire qu'il avait perdu plus encore. L'amour qu'il

avait pour Claire, il ne pouvait le confier à i'appréteur, qui ne se montra jamais aussi expansif envers lui qu'envers Gogué. Le père avait-il deviné la passion du poëte ? Était-il jaloux du sentiment de regret que manifestait Bida quand on parlait de Claire? Voulait-il dévorer son chagrin solitaire ? C'est ce que ne pouvait démêler Bida, qui se sentait toujours embarrassé devant le père de Claire, et qui avait besoin d'un tiers pour retrouver son naturel devant Couturier. Il ne l'abordait franchement qu'en présence de Topino ou de Gogué; alors la conversation devenait active et bienveillante ; mais dès que le chiffonnier ou le peintre s'éloignaient, Bida semblait craindre que le père de Glaire ne lut trop clairement dans son esprit.

Ce soir-là, Couturier, entraîné par les deux amis, fit oublier à Bida la nuance délicate qui jetait du froid entre eux. Le repas avait animé toutes les têtes, et une fois en route, I'appréteur s'efforça de ne pas troubler par une physionomie chagrine la joie des compagnons et des chiffonniers qui, bras dessus, bras dessous, allaient à la goguette de Montsouris.

La mère Blaisimar, rien que par son nom, a fait la fortune de trois cabaretiers, qui ne se sont jamais appelés Blaisimar ; mais l'enseigne est restée. Aux environs de la barrière Saint- Jacques, en suivant un sentier en pente, qui conduit à la campagne, on rencontre un moulin qui a pour enseigne, comme tous les moulins de la banlieue de Paris : Au moulin de la galette, tenu par la mère Blaisimar. Il en est de la galette comme de son fabricant ; il ne s'y débite pas de galette. Les ouvriers y vont le dimanche et le lundi, en compagnie de leurs femmes et de leurs entants, manger une gibelotte : le mercredi est consacré plus spécialement à la société des petits-fils d'Apollon, qui y tiennent leurs séances de chant une fois par semaine.

Les compagnons charpentiers aiment la musique, les romances à la mode, et sont même friands de chansons inédites. Dans cette go-

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guette se réunissaient quelques pnëtes-ouvriers, qui n'étaient pas mécontents de faire entendre leurs œuvres et de recueillir des applaudissements ; d'autres y allaient pour faire briller leurs voix, et interprétaient la musique des compositeurs à la mode. La majorité écoutait ou se laissait emporter à des refrains qui, répétés en chœur, faisaient disparaître la fausseté des voix.

On y buvait modérément, et le vin n'était pas le principal attrait de la réunion. Couturier se sentit remis par cette joyeuse soirée, si franche ; il sourit à quelques chansons comiques, et Topino s'applaudit de ce résultat.

— Eh bien, lui dit-il, reviendras-tu encore?

Les compagnons charpentiers, qui s'étaient joints à lui, allèrent le reconduire en compagnie de Gogué et de Bida.

— Moi aussi, dit le poëte, j'avais besoin delà société de ces braves gens pour me remettre.

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