‹ La mascarade de la vie parisienneChapitre 35 sur 44 · LES FANTAISIES DE CLAIRE · texte numérisé non relu

LES FANTAISIES DE CLAIRE

Le lendemain de cette soirée bizarre, Bida reçut un mot de La Cartcrie, qui le priait oe passer à son logement.

— Savez-vous, lui dit-il sèchement, que vous êtes un homme mal élevé... On ne se conduit pas de la sorte avec une femme comme Amandorine.

— Dites-moi que je fais mal mon service au journal, mais je ne souffrirai pas que vous vous mêliez de ce qui se passe au dehors.

L'entretien était monté sur un ton désagréable de part et d'autre.

La Carterie reprocha à son rédacteur les bienfaits dont il l'accablait; Bida répondit qu'il n'avait que faire des tailleurs et des chemisiers de YAvenir des Demoiselles. Ce fut une séparation complète, à la suite de laquelle Bida rentra chez lui, honteux du rôle que La Carterie avait voulu lui faire jouer, et il alla confier ses amertumes à Gogué.

— Tu as été étonné? lui demanda celui-ci; réellement je ne le croyais pas si naïf.

— J'aime mieux être naïf.

— Sans être rusé, tu aurais pu ne pas te laisser prendre aux avances d'Amandorine.

— Comment, dit Bida, une femme vient à moi, veut me protéger, m'aider à foire mon chemin, quoi de plus naturel? Faut-il que je doute sans cesse ? mais ce serait une vie insupportable que celle où je regarderais tout être qui vient à moi, le sourire sur les lèvres, bon, dévoué et qui ferait que je dusse aussitôt prendre l'alarme, et me demander ce qu'attendent en échange cette prétendue bonté, cette apparence de dévouement. Ainsi chaque homme, en se liant avec son semblable, ne penserait qu'à l'intérêt qu'il peut retirer de cette liaison ; ainsi la connaissance d'une femme am.ènerait toujours quelque grossièreté à la suite... Ah! mon ami, je te plains si tu penses de la sorte, et si tu vois la société sous un tel jour.

— Ne généralisons pas, dit Gogué, quoiqu'il y ait plus devrai que tu ne le crois dans tes paroles.

— Qu'est-ce que te rapporte mon amitié ? dis-le tout de suite.

— Beaucoup ! J'ai à côté de moi un honnête garçon plein d'illusions, qui peut me faire croire quelquefois que j'ai tort... J'avoue que je t'aime...

— Dis hardiment que nous nous aimons.

— Je n'en doute pas; la jeunesse^ la pauvreté nous attachent l'un à l'autre... Très-bien; mais que l'un de nous pense trop vivement à une de ces trois choses : l'argent, l'amour, l'ambition, et je te demande ce que devient cette sainte amitié?

Bida ne répondit pas : il se rappelait que deux jours auparavant, enflammé par le tableau de la prospérité que La Carterie lui faisait entrevoir, il avait trouvé que son ami Gogué avait tort de s'enterrer si loin dans le faubourg Saint-Germain, et qu'un petit accès de mépris s'était emparé de lui en pensant au peintre.

— Si tu as soif d'argent, reprit Gogué, tu rechercheras la société des gens riches, afin d'apprendre par quels moyens on amasse de l'or. Alors, tes amis pauvres t'apparaîtront sous un nouveau jour : leurs qualités te sembleront des défauts, tu t'éloigneras d'eux peu à peu, car vos sentiments ne seront plus à l'unisson, et tu seras étonné qu'on puisse rester pauvre.

Bida continua à garder le silence.

— Admets que tu retrouves Claire, dit le peintre ; crois-tu que je ne te pardonne pas d'avonce si je ne te vois plus' Tu passeras la journée à ses pieds, vous irez vous promener dans les champs. Un tiers gênerait votre bonheur, et si par hasard je te revoyais, c'est que tu aurais quelque brouille, quelque chagrin à me confier.

— Tu as peutêtre raison, dit Bida.

— Pour l'ambitieux, il n'y a plus ni parents, ni famille, ni amis, ni maîtresse. Un seul but est à atteindre, qui fait que le caractère le plus noble devient bas et rampant...

— Je ne serai jamais ambitieux, dit Bida.

— C'est possible, mais tu es déjà amoureux, et il se peut bientôt que, fatigué de la misère, tu te prennes à aimer l'argent...

— Si j'avais aimé l'argent, je me serais laissé guider par Amandorine...

— Une caricature ! Mais tu peux rencontrer sur ton chemin des femmes aimables, qui te prendront par la main et te feront sauter par-dessus mille obstacles que tu aurais mis un temps précieux à franchir.

— Ainsi tu crois que, seul, je ne pourrai faire mon chemin?

— Difficilement.

— Jamais je ne consentirai à une de ces liaisons équivoques dont l'intérêt sera le mobile. J'aime Claire et je l'aimerai toujours.

— Tâche de l'aimer longtemps, mais rappelle-toi que son amour ne te fera pas faire un pas dans la vie réelle.

— Je te quitte, esprit chagrin, tu m'as barbouillé le cœur de noir.

— 11 faut savoir en rirC; dit Gogué qui, plus âgé que son ami, avait longuement réfléchi.

Bida était un être impressionnable dans l'esprit duquel chaque conversation entrait comme un homme qui tombe d;ins la neige, et sur le moment il souffrait vivement de ce que lui avait dit le peintre.

Est-ce là véritablement la vie'' se demandait-il, et suis-je obligé de me plier à tous les caprices de malhonnêtes gens, tels que ce La Carterie? Maintenant, Bida comprenait les secrets motifs qui avaient fait agir le journaliste dans cette comédie, |et rien que d'y avoir joué un r(Me même innocent, le remplissait de honte. Ainsi le poëte trébuchait sans cesse dans ce rude chemin de l'art où il laissait des lambeaux de sa chair aux épines, mais il se relevait toujours courageux et continuait sa route bravement, quand le souvenir de Claire venait à poindre en lui.

Claire n'eut pas ce robuste courage. Fatiguée des rudes combats qu'elle avait livrés depuis sa sortie de chez M™e ^q Courtilz, ayant frappé à toutes les portes sans qu'il lui fût ouvert, un violent sentiment de haine s'empara d'elle, quand elle se trouva en présence du banquier. Dans la nuit qui suivit sa nouvelle installation, elle sentit poindre des sentiments qui l'effrayaient elle-même. Une sorte d'esprit vengeur la poussa à accepter la protection de M. Petit-Duclos.

— Je n'ai pu vivre honnêtement ! se disait-elle, quand sa conscience essayait de mêler quelques accents timides aux pensées de colère qui s'agitaient en elle.

Dès lors, elle eut un sourire affecté, le visage riant, la parole câline ; mais c'était un masque dont le banquier ne connut pas les attaches. Quand elle l'appelait cher, avec un accent qui faisait tressaillir de bonheur M. Petit-Diiclos, au dedans elle s'écriait : 7nisérable! Le banquier voulait la fortune de Claire, elle, la rage dans le cœur, aurait applaudi à la ruine de son protecteur. Claire eut des bijoux, des dentelles, des étoffes, des chevaux, des voitures, des laquais, et elle recevait chaque jour ces nouveaux cadeaux avec un tel dédain, que M. Petit-Duclos se disait que ces présents n'étaient pas dignes d'elle. La danseuse fut sacrifiée, renvoyée du théâtre, où Claire voulut régner en souveraine.

Ce fut alors qu'elle connut sa puissance. Tout le monde intérieur des coulisses qui se frotte la joue de fard, était devenu une assemblée de courtisans. Chacun la consultait comme si elle avait dirigé le théâtre. Sur le boulevard du Temple, c'était une reine, et toutes les femmes en crevaient de dépit. On ne demandait pas combien le banquier lui donnait par an, mais l'opinion publique se traduisait de la sorte :

— Elle dévore rAmbigii.

*Jii;i(ul le banquier lui parlait en public, Claire donnait une idée de son pouvoir par la façon dont elle le traitait. Généralement, M. Pctil-Duclos ne recueillait que des phrases semblables :

« Vous m'ennuyez.» Ou : « Laissez-moi tranquille. » Ou : « Vous ne savez ce que vous dites. » Ou : « Vous êtes toujours sur mes talons. »

Réponses qui posaient triomphalement Claire dans l'opinion, et obtenaient le plus grand succès dans une population qui ne vit que de caprices, se nourrit d'applaudissements, se grise de succès, et ne pense jamais aux réalités de la vie.

Très-vite Claire se forma à l'esprit particulier du inonde dramatique ; mêlée aux journalistes et aux vaudevillistes, elle apprit l'art du riiot qui consiste à répliquer par une subiteimpertinence quelconque, et fait de la conversation une sorte de duel permanent. En un mois, Claire fut dressée à ce genre d'exercice. On cita beaucoup dans les petits journaux ses mots très-spirituds qui ne voulaient rien dire ; mais dans le monde où Claire trônait, il suffisait d'une impertinence pour se faire remarquer.

.Ayant étudié l'argot des comédiens, Claire ressentit l'ambition de connaître ceux qui faisaient parler les comédiens, elle reçut chez elle les auteurs dramatiques, les mélodramaturges et les auteurs de bouffonneries : elle trouva qu'ils avaient à peu près le même esprit que les comédiens. Elle se prit alors de passion pour ceux qui donnent des coups de férule aux auteurs dramatiques, les critiques de théâtre, et elle ne se divertit pas encore extraordinairement dans ce nouveau groupe. Les auteurs de bouff"onneries étaient tristes à mourir, les critiques chagrins, les comédiens mal élevés. Claire voulut faire parler d'elle et de son salon : M. Petit-Duclos convoqua la bande des chroniqueurs, qui remplissent l'Europe de cancans.

La beauté de Claire fut célébrée dans toutes les gazettes de l'étranger, mais la société des chroniqueurs ne suffisait pas à orner un salon. Us ne savaient que parler de filles de théâtre, d'affaires de bourse, de danseuses et de coulisses, et leur métier consistait à recueillir l'esprit que la fécondité des écrivains laissait tomber à tout propos. Ce n'étaient pas des gens absolument gais. Claire voulut alors connaître le public distingué des premières représentations, les étrangers, les ambassadeurs, les Russes et les consuls en congé,

la population élégante et raffinée qui vient à Paris se délasser des ennuis officiels et se jette moinentanément dans la société corrompue. Le salon de Claire oflrit pendant quelque temps un singulier mélange d'étrangers titrés, de personnages honorifiques importants et d'hommes distingués de tous les rangs.

Dans ces soirées, M, Petit-Duclos se montrait à peine, car il n'y recevait que des horions. Si quelqu'un faisait compliment à Claire d'une faïence achetée à prix d'or par le banquier , qui ne serait pas rentré au logis sans cadeau, Claire parlait de ses bibelots avec un tel mépris que M. Pctit-Duclos craignait qu'elle ne les cassât pour montrer le peu d'attention qu'elle avait pour une curiosité offerte par lui. S'il restait, avec une rare impudence Claire lui disait qu'on allait conter des clioses excessivement spirituelles auxquelles il ne pouvait rien comprendre, et qu'il était l'heure pour lui de demander sa voiture.

Le banquier s'efforçait de sourire, et sortait en se demandant quelle lâcheté le retenait à cette femme ; ijiais il était garrotté solidement par la vanité, et son amour-propre était chatouillé de voir autour de Claire une telle foulé d'hommes distingués. Quand Claire, tapie dans un élégant fauteuil, écoutait avec nonchalance les hommes qui tous, en entrant, ne manquaient pas de s'asseoir à ses pieds sur un petit tabouret, courtisée comme ne Test pas une princesse, elle s'amusait à jouer les rôles de grande coquette. Aux uns elle donnait sa main à baiser, aux autres son bras, à certains son cou élégant, son front, ses joues, et cela si publiquement, que M. Petit-Duclos n'en pouvait être jaloux. Chaque nouvel arrivé avait le droit de parler bas à l'oreille de Claire ; au milieu de la soirée, elle s'emparait du bras d'un homme, se penchait vers lui, l'écoutait avec des regards tendres, mais ce n'était que de la coquetterie.

Au boulevard, dans les coulisses, chacun regardait le banquier avec pitié ; lui, dans son for intérieur, plaignait les beaux jeunes gens qui allaient se brûler à la flamme des jeux de Claire, car elle avait des idées tellement fantasques, qu'elles chassaient toute préoccupation d'amour. Un acteur eut un soir un grand succès dramatique dans le mélodrame de Mandrin : h la force des poignets, il remonta les frises du lliéâtre par une corde à nœuds, pour se sauver de la prison. Naturellenion!, on le rappela : il reparut en descendant

par celle même corde, et il remonta Iranquillemcnt par le môme procédé. Celait un mauvais comédien, mais cet exercice de pompier le fit Irouvcr sublime. Claire l'emmena le soir au Bois, dans sa voiture, précédée d'une troupe de musiciens et de porteurs de flambeaux. Les clironiquenrs en parlèrent un mois, et célébrèrent les fantaisies de Claire dans leurs feuilletons.

Elle se montra aux courses de Chantilly dans un véritable carrosse Louis XIV, tout rehaussé d'or et de sculptures, qu"un marchand do curiosité de Versailles avait vendu vingt-cinq mille francs; elle enthousiasma les membres du Jockey, et si elle avait compris ce jour-là jusqu'où peut mener la fortune, elle n'avait qu'à dire un mot, les millions s'entassaient dans son brillant carrosse.

Comme elle demeurait en face du théâtre de l'Ambigu, et qu'il lui déplaisait de faire atteler sa voiture pour s'y rendre, elle imagina une chaise à porteurs revêtue extérieurement de porcelaines de Sèvres, avec des sujets galants peints sur chaque panneau. Le prince de Charmy et le dramaturge Barjavel tinrent à honneur de porter euxmêmes la chaise et de se faire remarquer sur tout le boulevard, conduisant une créature fantasque. Il est vrai que le prince de Charmy, idiot au crâne pointu, voulait se faire jouer à l'Ambigu, et qu'il payait le dramaturge Barjavel pour teinturer sa pièce, qui n'eut que deux représentations ;mais toute l'Europe connut, par les chroniqueurs, qu'un Charmy et un Barjavel avaient tenu les bâtons d'une chaise à porteurs dans laquelle était la belle Claire, et sa réputation s'en accrut d'autant.

M. Petit-Duclos la trouva un jour dans son boudoir, en compagnie de deux grands gaillards barbus, qui souillaient dans des cors de chasse. C'étaient les deux meilleurs professeurs de trompe de Paris. Claire s'était prise de passion pour le cor de chasse, et dès lors il ne fut plus possible au banquier de dire un mot : à peine arrivait-il que Claire sonnait des fanfares, couchée sur un divan, et tout le répertoire d'hallali y passait.

Deux auteurs dramatiques complaisants écrivirent pour elle des pièces avec fanfares obligées afin que Claire, dans la coulisse, recueillît les nombreux applaudissements.de la claque. Le pubhc ne comprit pas d'abord cet enthousiasme ; mais les chroniqueurs dévoilèrent la fantasque corniste. La pièce eut trente rej'résciilaîioiis,

grâce à ce fameux solo de trompe, que chacun attendait comme une variation de la Malibran.

M. Petit-Diiclos ne vivait plus que dans les surprises. Un soir, Claire alla le visiter, suivie d'un chien étrange qui la précédait, en bondissant par-dessus ses épaules.

— Quel singulier chien vous avez là ! lui dit-il, en regardant, non sans défiance, les yeux clairs de la bête, son poil jaune et son corps allongé.

— II est si gentil, dit Claire. .411ons, caressez cette pauvre bête.

M. Petit-Duclos passa sa main sur l'échiné du chien avec une certaine terreur. Claire s'assit, contre son habitude, et engagea une conversation pleine de tendresse ; mais le banquier ne répondit que vaguement, préoccupé par le flairement sinistre du chien ijui ouvrait une gueule hfullante et ennuyée, d'où sortaient des crocs terribles. Claire fit f;iire l'exercice au chien, se moqua de la répugnance de M. Petit-Duclos et obtint qu'il se laissât presque lécher par cette bête fauve, qui, les pattes appuyées sur les épaules du banquier, approchait son m.useau pointu du nez de M. Petit-Duclos et le magnétisait par ses yeux pâles.

— Décidément, je n'aime pas cet animal-là, dit-il.

— Je crois bien, dit Claire, c'est une hyène.

Le banquier se releva en poussant un tel cri de terreur que la hyène se sauva par l'escalier, suivie par Claire qui riait aux éclats.

C'étaient justement ces surprises qui rendaient le banquier amoureux. Le théâtre ne marchait pas, et sur son toit semblait planer un oiseau de mauvaise augure qui en écartait le public ; mais les caprices de Claire faisaient oublier à M. Petit-Duclos les ravages produits dans sa caisse. Rarement on vit une créature avoir plus soif d'imprévu; elle eut l'idée de se faire danseuse, et un ballet fut commandé exprès pour elle, mais elle voulait apprendre chaque métier trop vite. Sa ciuitc fut éclatante, quoiqu'elle essaya de l'adoucir en envoyant aux siffleurs sa jarretière en pleine première représentation. Le lendemain, elle n'y pensait plus et étudiait le piano, puis le chant, jamais plus d'un mois.

A cette époque quelques actrices firent jouer des proverbes. Claire déclara à M. Petit-Duclos qu'elle voulait aussi se faire jouer. Le ban quier craignait moins une mauvaise pièce qu'une hyène. Claire griffonna deux ou trois scènes en compagnie d'un jeune vaudevilliste,

mais ce nouveau métier lui parut pénible. Le régisseur, qui vit son embarras, lui dit que dans le nombre des manuscrits signés de noms inconnus qu'on envoyait tous les jours chez le concierge, il s'en trouvait un nouveau par l'idée et qu'il serait, sans doute facile de s'entendre avec l'auteur.

— Faites vite, pour le mieux, dit Claire, mais je veux être nommée senle.

— Je vous avertis, madame, dit le régisseur, que je ne crois pas à tm succès; l'idée est tropliardie.

— Si la pièce est hardie, je la veux.

— Moi, directeur, je ne la recevrai pas, dit le régisseur. Celte pièce s'écarte trop des formes habilucllcs : on sent un homme qui n'a pas encore allrenlé la scène.

— Est-ce bien"?

— Il y a un immense talent.

— Vous allez la mettre en répétition tout de suite.

— Mais il faut le consentement de l'auteur.

— La direction le payera.

Comme l'auteur avait laissé son adresse sur le manuscrit, il fut facile de le faire venir. Après beaucoup de compliments, le régisseur lui déclara que la pièce n'était pas jouable, mais qu'elle renfermait une idée qui, développée par un talent rompu au théâtre, pourrait plaire au public. Il ajouta qu'une personne distinguée, à qui ses loisirs ne permettaient pas de travailler pour le théâtre, avait lu la pièce, et désirait en traiter avec lui s'il ne se montrait pas trop exigeant; l'adaire ne se conclut pas si facilement que le régisseur se l'était imaginé, quoique ces sortes de compronîis se passent souvent sur les théâtres du boulevard où un auteur, qui a écrit laborieusement une oeuvre, seul, se trouve flanqué tout à coup d'un collaborateur imprévu qui lui en amène un autre, puis deux, puis trois, bien heureux encore si son nom ne se trouve pas finalement enlevé de l'affiche, pour mille raisons qui ne choquent personne, habitué que chacun est à regarder toute affaire de théâtre comme un pétrin entouré de nombreux garçons boulangers. Quoi qu'on fît, l'auteur ne voulut pas troquer sa gloire future contre une somme d'argent, et Claire, qui ne comprenait pas que l'on piit lui rien refuser, tourna sa colère contre le régisseur, qui, pour prouver combien le jeune auteur était intraitable, offrait de l'amener.

o9k LA MASCARADE

— Oui, dit M, Petit-Duclos, nous verrons s'il ose refuser Claire

elle-même.

On prit rendez-vous pour le lendemain dans l'appartement de Claire ; le régisseur avait donné une indication de la pâle physionomie de l'auteur, de son vêtement misérable, et Claire espérait le séduire par la richesse de son intérieur et la coquetterie de sa toilette,

— Laissez-moi, dit-elle à M. Petit-Duclos, vous me gêneriez. En ce moment, la femme de chambre annonça qu'un inconnu

demandait à être introduit.

— Je désire voir ce jeune homme, dit le banquier ; il ne sera peut-être pas mécontent de connaître un directeur de théâtre.

— Un directeur très-intelligent ! dit Claire en raillant. Restez cinq minutes si vous voulez ; mais je vous avertis que les cinq mimites passées, je veux un tête-à-tête avec le jeune homme.

Étendue sur un divan, Claire, sans regarder, attendit que le banquier terminât la phrase banale par laquelle il présentait la femme distinguée qui désirait attacher son nom à l'œuvre. Amené par M. Petit-Duclos, le jeune homme salua timidement, resta quelques secondes sans rien dire :

— C'est vous, madame, s'écria-t-il tout à coup, qui me proposez ce honteux marché?

A cette voix qu'elle n'avait pas oubliée :

— Bida! dit Claire en se relevant et lui tendant la main. Le poëte recula de quelques pas.

— Ainsi, voilà où vous êtes arrivée !

— Laissez -nous, dît Claire au banquier.

— Restez, monsieur, reprit Bida. Le peu que j'ai à dire à madame, vous devez l'entendre. Il y a deux ans que je travaille à une œuvre qui devait faire ma réputation. Pendant deux ans je l'ai portée nuit et jour ; le jour j'écrivais, je recommençais le travail de la veille : la nuit, je me réveillais pour y penser, et vous voulez que je vous vende pour une misérable somme de quelques cents francs, une œuvre qui m'a pâli, maigri.

— Mon cher Bida, on s'est mal expliqué, dit Claire.

— Trop clairement, madame.

— Vous connaissez monsieur? demanda le banquier.

— Madame a pu me connaître jadis, par hasard.

— Oh! Bidal s'écria Claire, vous qui m'avez donné les premières leçons tic lecture...

— Vous en avez mal profité, madame... Si, depuis, vous avez lu les livres de quelques hommes remarquables, vous auriez dû voir que sous chacune de leurs lignes se trahissent des efforts desespérés pour arriver à la gloire et non à la fortune... Je suis pauvre ; vous m'offririez dix mille francs de mon œuvre, que je ne vous la céderais pas... Comment, vous voulez me dépouiller de mon nom, ma seule fortune? Achetez des chevaux, des diamants, des maisons de campagne, mais vous n'achèterez pas mon nom. Je savais que les femmes de votre espèce ne reculent devant rien pour satisfaire leur vanité, mais je ne croyais pas qu'elles pensassent à acheter la réputation d'un homme. Mon œuvre, c'est mon enfant. Pendant deux ans, j'ai joui de ses bégayements, de ses premières [joies, de ses douleurs, et vous vous êtes imaginé que je vous la céderais pour quelques louis ! Croyez-vous qu'avec votre argent je pourrai me consoler d'en avoir trafiqué?... Puisqu'il existe des hommes sans conscience qui ne rougissent pas d'aller porter leurs œuvres à un endosseur plus habile qui y met son nom, pourquoi n'avez-vous pas appelé ces hommes ?

M. Petit-Duclos roulait de gros yeux effarouchés, regardant tour à tour Claire et Bida.

— Vous n'êtes pas habituée à entendre un pareil langage, reprit Bida ; dans votre monde, les propositions que vous me faites semblent toutes naturelles. Une pièce de théâtre, c'est pour vous comme une pièce de drap que vous distribuez à dix ouvriers tailleurs. Vous payez un peu plus cher le coupeur, l'homme habile : les autres sont de simples manœuvres dont vous faites peu de cas... Il faut réellement que I homme qui m'a fait les premières propositions soit aveugle pour n'avoir pas vu le tremblement qui s'est emparé de moi quand il m"a parlé de ce marché. Chassez-le, le régisseur, car il ne sait pas son métier. J'ai eu envie de le prendre à la cravate et de l'étrangler ; il a couru, un grand péril et il ne s'en est pas douté... Voilà le danger de s'adresser à un homme qui n'a pas la conscience rompue.

En entendant parler Bida avec cette vivacité fébrile, M. Petit- Duclos se retira à quelques pas; il craignait que le jeune homme n'exécutât sur le directeur lui-même le projet d'étrangler le rée:is-

seur. Claire ne disait rien, et se cachait la figure. Pour Bida, grise par sa propre parole, il obéissait à des émolions intérieures qui mettaient sa bile en mouvement, agitaient ses nerfs, chassaient le sang de sa figure, et faisaient briller ses yeux d'éclairs menaçants.

— Vous pouvez vous rassurer , monsieur , dit-il au banquier, maintenant que je connais d'où partent ces propositions, elles ne m'étonnent plus, et mon indignation a fait place au mépris le plus complet.

Là-dessus, Bida sortit, laissant Claire et le banquier dans une stupéfaction dont M. Pelit-Duclos fut le premier à se remettre.

— Et vous n'avez pu rien répondre à cet insolent? dit-il à Claire. Claire trouvait Bida résolu, honnête, plein de feu et d'indignation.

Par moments, le poëte avait été éloquent ; sa voix brève, ses gestes nets, son regard fier et honnête faisaient oublier sa petite taille, ses pauvres habits et sa maigreur. Quelle différence avec les gens qui entouraient Claire au théâtre ! Pas un n'avait cette voix vibrante, ce regard assuré, cet accent honnête.

M. Petit-Duclos s'arrêta effrayé.

— J'aime autant la hyène, dit-il.

— N'a-t-il pas raison? 11 veut signer seul sa pièce. C'est moi qui étais folle. Mais j'espère bien que vous me le ramènerez.

— Cet enragé ?

— Je veux l'avoir ù dîner prochainement, entendez-vous ? Il m'a plu...

— Alors, pour vous plaire, il faut vous dire des choses désagréables.

— Peut-être. A vous, je ne le conseillerais pas.

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