‹ La mascarade de la vie parisienneChapitre 38 sur 44 · P8 LA MASCARADE · texte numérisé non relu

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dienne alimentent ia gazette du jour. Le début d'un acteur y est regardé comme un baptême dans une famille : il s'agit de savoir si le nouveau venu s'acclimatera sur ce terrain difficile. Dans ce monde, si on ne parle pas de comédies, de drames, de ballets, d'acteurs, d'actrices, de danseuses, on risque fort de n'être pas compris, et un étranger, en même temps qu'il s'y sentirait dépaysé, chercherait en vain à pénétrer la grammaire et l'esprit d'une langue particulière qui a été forgée pour expliquer les chutes, les succès, la froideur du public ou son enthousiasme.

Claire ne pouvait plus se passer de celte vie factice de coulisses. Même les soirs où elle, jouissait d'une loge aux Italiens, elle allait faire une tournée dans les théâtres de mélodrame du boulevard, entrait dans sa loge un moment, ne trouvait rien d'intéressant au spectacle qu'elle voyait tous les jours, ressortait aussitôt et allait porter son ennui dans le théâtre voisin pour finir sa soirée au milieu du monde élégant des Italiens. Le lendemain de sa rencontre avec Bida, elle était à la Gaîté, en compagnie de M. Petit-Duclos : tout à coup elle pâlit, se leva de son fauteuil et tint sa lorgnette braquée sur un groupe de figurants qui venaient d'entrer sur le théâtre. Aux mouvements inquiets qu'elle faisait, le banquier lui en demanda la raison.

• — Cet acte est d'une longueur ! dit Claire. Je vais faire un tour sur le théâtre.

Sans attendre la réponse de M. Petit-Duclos, elle se précipita dans le couloir et se fit ouvrir par l'ouvreuse, qui la connaissait, la petite porte de communication qui donne entrée dans l'intérieur du théâtre. Justement le rideau tombait et les nombreux personnages en scène défilaient un à un dans l'espace étroit qui conduit au foyer.

Claire s'arrêta tout à coup devant un comédien.

— Auguste ! s'écria-t-elle.

Celui-ci la regarda sans deviner qui pouvait être cette femme élégante.

— Tu ne reconnais pas Claire, ingrat?

Mais le son de voix qui s'était empreint d'une certaine distinction, mais la toilette troublaient le comédien.

— Vous, Claire ! Madame... dit-il en balbutiant.

— Hélas ! se dit Claire, personne de mes anciens amis ne veut

plus me reconnaître. Auguste, s'écria-t-elle, en lui prenant la main, as-tu oublié la maison Rouge et les bords de la Bièvre ?

Auguste avait mené une vie de débauche et de paresse depuis la mort de sa mère; toutes les femmes qui avaient traversé son existence furent traitées par lui avec autant d'ingratitude que Claire, mais c'étaient des femmes de basse condition, à la lianteur de son intelligence, dont il se sentait le maître absolu, qui lui obéissaient comme des esclaves, qu'un seul de ses regards faisait trembler ; et cependant en présence de Claire qui le tutoyait et le mettait à l'aise en lui rappelant le passé, il se sentait gêné. Appuyé contre une coulisse, Auguste regardait Claire, répondant à demi-mot.

— Eh bien ! Belleville, dit le régisseur qui faisait son tour sur le théâtre, à quoi penses-tu de ne pas changer de costume?

— J'y vais immédiatement, dit Auguste.

— Mon petit, tu n'arriveras pas à temps, et je vais te coller pour deux francs sur le tableau des amendes.

— C'est à toi qu'on parle ainsi, Auguste? demanda Claire.

— Je m'appelle Belleville, au théâtre.

— Tu n'iras pas changer de costume, Auguste.

— Mais vous avez entendu le régisseur.

— Que me fait ton régisseur? .Vuguste, si tu m'aimes encore, tu vas me suivre.

— Je suis déjà criblé d'amendes, on me renverra du théâtre.

— Tant mieux, dit Claire, je t'engage à l'Ambigu...

— Mais il faut me déshabiller, dit le comédien qui n'avait pas quitté son habit de théâtre.

— Cours à ta loge, je t'attends ici.

Claire ne connaissait pas d'obstacle à ses fantaisies, et elle avait une telle volonté dans la parole en ces circonstances que chacun s'y soumettait. M. Petit-Duclos ne fut pas étonné de ne pas voir revenir Claire, il y était habitué. Cependant, comme elle avait besoin de sa signature pour ratifier le contrat qui allait attacher Auguste au théâtre de l'Ambigu-Comique, le lendemain elle se présenta avec lui dans le cabinet du directeur.

— Voici un jeune homme qui a beaucoup de talent et à qui je m'intéresse, dit-elle, il faut l'engager.

— En quelle qualité ? demanda le banquier.

— Premier rôle, n'est-ce pas? dit Claire à Auguste.

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Auguste baissa la tête, il avait seulement figuré sur le théâtre de la Gaîté, aux appointements de soixante francs par mois.

Quoique M. Petit-Diiclos ne s'inquiétât pas beaucoup de son théâtre :

— Mais nous avons déjà quatre premiers rôles, dit-il.

— Monsieur fera le cinquième, dit Glaire. Allons, signez-moi cet engagement de dix mille francs.

— Je m'en vais sonner le régisseur, dit M. Petit-Duclos, qui, hormis la signature, ne se mêlait jamais des affaires d'engagement.

— Je vous dis de signer, reprit Claire, nous n'avons pas besoin du régisseur.

On parla beaucoup au boulevard du Temple de l'enlèvement du figurant Belleville par la belle Claire, et on rangea cette singulière passion dans la classe des nombreuses excentricités qui la distinguaient ; mais celle-ci fut trouvée de mauvais goût. Les curieux ne connaissaient pas quels liens puissants attachaient Claire à Auguste. Le premier amour laisse des racines profondes que rien ne saurait arracher.

Auguste était toujours l'Auguste des bords de la Bièvre, aux yeux de Claire. Elle ne fut pas choquée du ton de son ancien amant, de ses manières brutales et du rôle qu'il avait accepté en signant effron ■ tément un gros engagement à l'Ambigu. Entre elle et lui flottaient les nuages des anciens jours qui la reportaient aux^ heures de son enfance. Elle avait trop cherché Auguste pour n'être pas trop heureuse de le retrouver ; elle y avait pensé trop souvent pour ne pas être victime de ce mirage dans lequel elle poursuivait toujours son séducteur. En un moment ses fantaisies tombèrent pour faire place à une soumission absolue ; et à mesure qu'elle se montrait plus soumise, Auguste reprenait ses habitudes de domination.

Cependant le théâtre de l'Ambigu était entré dans un chemin creux dont il ne'pouvait sortir : sur les versants qui bordaient ce chemin se dressait une troupe de créanciers qui tous tenaient à la main une feuille de papier timbré. M. Petit-Duclos était le plus mauvais administrateur qui se pût voir ; il avait laissé la direction absolue à Claire qui ne s'en était servie que pour satisfaire ses caprices. Elle n'avait rien de ces créatures qui, parties de bas, fatiguées de la vie difficile, songent tout à coup à l'argent et deviennent aussi intéressées qu'elles étaient prodigues. Si Claire puisait à la caisse sans compter, elle ne

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se rendait pas compte que toute caisse a un fond ; jamais elle n'eut ridée du lendemain.

L'introduction d'Aujîustc, qui ])arlagea la souveraineté de Claire à r.Vnihit^u, fut loin d'améliorer la situation du théâtre ; les créanciers perdirent conliance en voyant avec terreur comment le théâtre était administré. A la suite de nombreux tiraillements que supportait seul M. Petit-Duclos, il fut mis en faillite et un nouveau directeur prit sa place.

Claire et Auguste s'installèrent dans un appartement du boulevard où ils vécurent quelque temps sur le crédit ; mais cette existence ne pouvait continuer. Malgré ses suppliculions, le banquier avait été chassé par Claire qui lui refusa tout à fait sa porte. Les fournisseurs perdirent confiance et les meubles de Glaire furent saisis. 11 lui restait quelques bijoux, quelques diamants ; elle les vendit et acheta un mobilier plus modeste qui servit à garnir un nouvel appartement de la rue de la Fontaine Saint -Georges. Là, une nouvelle existence commença pour elle. Auguste était absent une partie de la journée, fréquentant les cafés et les billards; pour se distraire, Glaire fit connaissance de voisines dont la vie était aussi précaire que la sienne. C'étaient des femmes encore jeunes qui se levaient à midi, déjeunaient pour quelques sous à une laiterie voisine, s'habillaient élégamment, se montraient au Bois en voitures de louage, revenaient dîner à la laiterie si personne ne leur offrait à dîner et allaient au soir dans les endroits publics, les bals, les spectacles, les concerts, étaler leurs toilettes et leurs figures peintes.

Comme Glaire se plaignait à Auguste de son abandon et de la gêne dans laquelle elle vivait, il l'engagea à suivre ses compagnes au bal Mabille.

— Hélas ! se dit-elle en passant sous la porte illuminée , mes malheurs ont commencé avec le bal, doivent-ils finir avec le bal ?

C'est une singulière population que celle qui fréquente ce jardin, qui n'a peut-être pas de rival en Europe. Les étrangers y viennent chercher aventure, les Parisiens le fréquentent comme promenade l'été ; les femmes y tournent sans cesse envoyant de doux regards vers les étrangers et les gens convenablement gantés. Il en est qui, assises nonchalamment sur les chaises du jardin, attendent la galanterie plutôt qu'elles ne la provoquent. Les unes cherchent à se faire remarquer par leur toilette, les autres par la danse.

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Claire se promena longtemps sans être remarquée. Son air inquiet et sa physionomie triste n'attiraient pas de déclarations ; elle revint à son petit logement plus mélancolique que jamais et raconta à Auguste la fâcheuse impression qu'elle avait retirée du bal.

— Pourquoi ne danses-tu pas? lui dit Auguste.

— Je n'ai pas le cœur à la danse, répondit-elle.

— Et bien ! je t'y mènerai et je danserai avec toi.

— Avec toi, je le veux bien, dit-elle.

On ne compte à Paris guère plus de deux cents femmes qui vivent dos bals publics et ce sont toujours les mêmes. Au bout de quinze ans, celles qui ont supporté la danse, les soupers, la vie irrégulière, celleslà deviennent fortes. La débauche lésa saluées reines; mais il en est de ces créatures comme des hommes de génie. Pour une qui arrive, se soutient et cache sous un sourire affecté les griffes d'un usurier, combien de malheureuses disparues dans les prisons, les hôpitaux, les maisons de fous ?

Leurs danseurs habituels sont dans une proportion beaucoup moindre: ce sont en général des commis de nouveauté, desgarçons coiffeurs, des gens sans professsiou, reconnaissables surtout à leur absence de gants. Jamais, même dans les bals publics les plus élégants, onne leur vit de gants; ils sont quelquefois en habit noir, mais ils s'insurgent contre les gants Ce sont des gymnasticiens de piemière force ; leurs déhanchements ont été étudiés de longue main avant de s'ébattre sous les mille feux du gaz.

Les Parisiens qui s'amusent de tout comme des enfants gâtés, se prirent un jour d'une belle passion pour les danseurs et leur décernèrent des noms singuliers pour les encourager dans cette folle voie. Auguste devint une des célébrités du monde dansant, et pendant le temps qu'il fut séparé de Claire, sa présence au Château- Rouge, à Asnière, à Mabille et à la Closerie des Lilas, était signalée par de nombreux murmures flatteurs ; mais cette existence factice dont il vivait médiocrement le fatigua, et il abandonna son sceptre à des rivaux qui se le partagèrent II espérait qu'au théâtre il trouverait des succès plus lucratifs. Un petit vaudeville de lever de rideau lui servit de début. Un vaudevilliste qui fréquentait assidûment les bals, avait remarqué Auguste et lui avait écrit un rôle d'étudiant dialoguant plus avec les jambes qu'avec la langue; mais le public du boulevard préfère un gros mélodrame à ces danses

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aventurées, et Aucrustc retomba dans les rangs des simples figurants.

On ne s'inquiéta guère de sa disparition au balMabille. Un garçon coiffeur et un commis droguiste qui avaient longtemps étudié la danse d'Auguste, s'étaient emparé de ses secrets cliorégraphiqucs et se les étaient partagés en y apportant quelques modifications. L'homme fut oublié, mais la tradition ne périt pas. Cependant quand il reparut au jardin Mabillc en compagnie de Claire, chacun s'écria : Voilà .\uguste! 11 n"y avait pas assez longtemps qu'il avait quitté le bal pour s'y remontrer sans éclat. Les femmes qui espéraient jouir d'une certaine popularité, grâce à leur danseur, firent cercle autour de lui, dans l'espoir de l'entraîner à quelque quadrille. Jadis les envieux se pressaient autour de lui et sur les mille regards qui s'attachaient à sa personne, quelques-uns ne pouvaient manquer de tomber sur celle à qui il faisait l'honneur de servir de cavalier.

Le garçon coiffeur et le commis droguiste qui s'étaient emparés des moyens de leur maître, firent mine basse et allèrent danser dans un coin isolé, craignant que le public ne recomiût qu'ils étaient de vils plagiaires.

Les danseuses étaient jalouses de Glaire qu'elles ne connaissaient pas et qui se montrait triomphante au bras d'Auguste. Au mouvement qui se fit, aux groupes qui se formèrent, le chef d'orchestre, malgré ses lunettes noires carrées, reconnut l'homme qui savait donner de l'accent h sa musique, et il ordonna à ses musiciens de jouer le quadrille des Folichons.

La foule se massa autour d'Auguste, composée de femmes et d'hommes curieux de savoir si, depuis sa retraite, le danseur avait trouvé quelque pas nouveau. Les femmes se demandaient avec inquiétude si la débutante n'allait pas leur faire perdre en une soirée le fruit de leur réputation. Le groupe s'augmentait de plus en plus, malgré les cft'orts des huissiers de service. Le vis-à-vis d'Auguste avait été choisi avec art : l'homme était insignifiant, pour ne pas atténuer les effets du comédien ; mais la femme, mademoiselle Cocarde, petite, fine, rieuse, au talon hardi, était assez provoquante pour rallumer l'ardeur d'un homme retiré sous sa tente depuis si longtemps.

Claire fut troublée d'abord. Dans ces conditions, le bal est aussi dangereux à aborder qu'un plancher de théâtre. Ce que les noninitiés prennent poi# un plaisir est un travail et un art; mais les

premières mesures du fameux quadrille des Folichons entraînèrent Claire. Elle avait pris assez de leçons d'un maître de ballet pour surpasser les célébrités de Mabilie, et elle put se tenir à côté d'Auguste sans être écrasée par son talent. A la fin de l'avant-deux, les tètes des curieux se penchaient, et le cercle se rétrécissait insensiblement, signe certain d'un succès.

Claire se faisait remarquer par une distinction qui ne l'avait jamais quittée : ses mouvements ondoyants n'avaient rien de commun avec l'espèce de savate chorégraphique qui se dansait à côté d'elle, et M'ifi Cocarde s'en montra un peu jalouse. A la pastourelle, la petite danseuse, s'emparant du rôle d'homme, s'avançait seule comme un cheval arabe qui piaffe, et s'inclinait sous la jambe tendue de son danseur. Ce pas obtenait habituellement les bravos de l'assemblée; mais Auguste, qui avait perdu de la souplesse en ne pratiquant pas, écrasa du bout de son pied la capote de M'i« Cocarde, et elle ne recueillit de son cavalier seul qu'une vive amertume, les rires d'un public ingrat étant venus lui démontrer qu'il n'était pas mécontent de faire honte à une de ses idoles favorites. Au contraire, Claire, face à face d"un danseur médiocre, était admirée plus vivement de la foule qui ne l'applaudissait pas bruyamment, mais dont le murmure flatteur témoigna de l'intérêt qu'elle excitait.

Après le quadrille, elle alla, en compagnie de Cocarde, chercher Auguste, sans avoir remarqué deux hommes qui les suivaient ; mais Auguste au milieu d'un cercle d'admirateurs, ne semblait pas vouloir se livrer à une promenade sentimentale dans le jardin. M"^ Cocarde, en rivale généreuse, complimentait Glaire sur son succès, et les deux étrangers, qui épiaient tous les mouvements de Claire, s'approchèrent du groupe. C'étaient deux Anglais que leur raideur et leur costume de voyage faisaient reconnaître dans tout le bal. Ils s'arrêtèrent devant Claire sans dire un mot, la regardant avec ténacité et s'attendant à être provoqués par quelque coquetterie.

— Bonjour, mon cher, dit à l'un d'eux la petite Cocarde, qui fit rire les Anglais par sa singulière façon d'aborder les gens.

— Parlez-vous anglais? demanda l'étranger.

— Yes, dit avec audace Cocarde.

— Et cette dame? demanda l'Anglais en désignant Claire.

— No, dit Cocarde ; mon amie english no.

En même temps, pour remplacer la langue afl|laise qu'elle igno-

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rait, par une pantomime spirituelle, elle jouait avec la chaîne de montre attachée au gilet de l'étranger.

— Oh ! dit celui-ci en se reculant un peu.

— Ne croit-il pas que je veux lui voler sa montre? dit Cocarde. Un des Anglais répétait constamment :

— So-ouper, so-ouper.

Et il désignait Claire eu même temps que Cocarde.

— Tout de suite, mon petit, dit Cocarde, qui se moquait des Anglais,

La marchande de bouquets, à l'œil exercé, ne pouvait manquer de flairer cette conversation.

— Messieurs, un joli bouquet pour ces dames, un petit panier de fruits ?

— Tenez, dit Cocarde à Claire, prenez toujours ce panier.

Il y avait dans le panier une grappe de raisins et une poire.

— C'est six francs, dit la marchande.

L'Anglais donna six francs sans sourciller.

— Moi, je ne veux pas de bouquets, dit Cocarde à Claire : on m'en a déjà donné dix-sept ce soir; heureusement, la marchande me les reprend à moitié prix.

Elle prit sans hésiter le bras d'un des Anglais.

— Mon petit, dit-elle sans s'inquiéter s'il la comprenait, vous allez me payer le raccommodage de mon éventail que j'ai donné au billard chinois.

Claire ne faisait pas mine de sui\Te le second Anglais.

— Venez donc? lui dit Cocarde, ça n'engage à rien.

On arriva au billard chinois, où Cocarde réclama son éventail.

— C'est douze francs, dit le maître du billard.

— Douze francs, mon bon? dit Cocarde en tendant sa petite main à l'Anglais.

— Oh ! dit l'Anglais, qui tira stoïquement la somme de son portemonnaie.

— Attends, mon bonhomme, je m'en vais faire sauter ton argent, dit Cocarde.

Et elle s'empara d'une queue de billard en disant qu'elle voulait gagner quelques petits objets de porcelaine pour mettre suf son étagère.

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— Faites donc jouer votre Englisch, dit-elle à Claire; le marchand nous fait une remise.

Les deux Anglais obéissaient à tous les ordres de Cocarde, qui, vive, riante et alerte, les amusait par ses gestes et sa gaieté. Claire suivit les Anglais au tir, à la toupie hollandaise, au café. En moins d'une heure, ces deux êtres graves avaient changé un billet de banque et avaient dépensé une soixantaine de francs en parlant toujours du fameux so-ouper.

— ^^Mes petits, dit Cocarde, madame n'a pas faim aujourd'hui.

— Non ; je vais chercher Auguste.

— Attendez un moment, lui dit Cocarde, qui ajouta : Moi, je so-ouperai volontiers. Restez près des musiciens, dit-elle aux Anglais, je vous amènerai une petite dame de mes amies qui joue bien de la fourchette.

Les deux Anglais, sans dire un mot, obéirent à l'invitation de Cocarde et allèrent s'installer dans la barrière circulaire qui enserre l'orchestre des musiciens.

— Est-ce que vous n'aimez pas les Anglais ? demanda Cocarde à

Claire.

— Je n'en ai jamais connu.

— Moi, je ne peux pas les souffrir; d'abord, ils ne parlent pas français... On ne sait pas ce qu'ils pensent, et ils traitent les femmes comme des esclaves... Jamais ces gens-là ne rient, à moins qu'ils ne vous fassent quelque mauvais tour. Croiriez-vous que la dernière fois que j'ai soupe avec des Anglais, nous étions trois femmes et trois hommes, ils ont mis du poivre dans de la crème sucrée, dans les glaces, dans tout .. histoire de nous tracasser, et de nous faire faire la grimace, car il a fallu manger cette crème au poivre... Alors seulement ils sont partis en gros éclats de rire.

— Pourquoi les fréquentez-vous? demanda Claire.

— Ah ! ma chère, qui est-ce qui payerait ma voiture au mois, mes robes et mes chapeaux? Tous les dimanches ma marchande à la toilette vient toucher sa rente, et je ne peux pas la faire poser. C'est un triste métier, mais quand on y est, il faut le subir jusqu'au bout. Et puis si je n'emmenais pas ces Anglais, mes amies en profiteraient et viendraient encore se moquer de moi. Je parie que dans ce moment il y a dix femmes qui cherchent à me les enlever. C'est affreux , mais c'est comme ça.

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Elles étaient arrivées devant le billard cliinois.

— Allons, père Lantinièche, dit Cocarde au vieillard chauve qui tenait les jeux, donnez-nous nos douze francs de boni.

— Je ne connais pas mademoiselle, dit l'homme des jeux ; je vous dois six francs, mais je ne fais pas de remise aux débutantes.

— Vous êtes trop heureux de nous donner nos douze francs... C'est mademoiselle qui vous- a amené les Anglais ; sans elle, ils ne jouaient pas à votre patraque de billard.

Non sans pousser un soupir, le vieillard donna six francs à Cocarde, et fut quelque temps à compter la même somme destinée à Claire.

— Je n'en veux pas, dit celle-ci.

— Comment ! s'écria Cocarde étonnée.

— Mademoiselle a plus de raison que vous, dit le marchand en empochant immédiatement les six francs, qu'il ne donnait qu'à contre-cœur.

— Mais, dit Cocarde à Claire, vous gâtez le commerce.

— Mademoiselle sait bien qu'il y a un règlement, reprit le marchand, et elle ne veut pas aller contre. Je ne fais de remise aux dames que quand je les connais depuis longtemps et qu'elles m'ont amené un certain nombre de joueurs.

— Ah I ma chère, dit Cocarde, vraiment je ne vous comprends pas... Qu'est-ce que vous venez faire à Mabille? Vous ne voulez pas venir souper, et justement ces petits profits que nous tirons du billard et des bouquets servent à celles qui s'en vont seules... Vous êtes donc millionnaire?

— Nous n'avons plus rien, dit Claire.

— Je vous plaindrais volontiers, mais aussi vous êtes par trop naïve. Vous savez bien qu'on soupe avec six francs, et même avec moins. Moi, quand je suis ruinée, je prends un fiacre de trente sous; je vais au café des Mousquetaires, où on me dorme à souper pour vingtcinq sous ; je retrouve toujours des amies, je ris, je m'amuse et je reviens à pied chez moi. Vous voyez donc qu'avec les six francs que vous avez refusés, vous pouviez encore souper à votre fantaisie, inviter quelqu'un, et vous moquer des Anglais.

— Je n'ai pas faim, dit Claire, et je vais chercher Auguste pour rentrer.

— Vous êtes avec Auguste, s'écria Cocarde, et vous ne prenez pas

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ces six francs ! Ah! que vous êtes jeune! Mais Auguste serait le premier à vous décider. Est-ce que vous auriez un caprice pour Auguste?

— Je l'aime depuis mon enfance.

— Aie ' aie ! aie ! dit Cocarde ; vous pouvez être certaine qu'il ne vous entretiendra pas richement. Auguste n'a jamais rien donné aux femmes, au contraire. Il est bien connu ici .. C'est un beau garçon, mais je vous plains.

— Que voulez-vous ! dit Claire.

— Vous êtes une bonne fille, dit Cocarde, et je vous le dis franchement ; vous me plaisez. Je ne croyais plus qu'on aimait depuis que je n'aime plus... Moi aussi j'ai beaucoup aimé, mais il y a longtemps. Le monstre m'a plantée là, et je me suis vengée sur tous les autres hommes. Plus tnrd vous vous vengerez aussi ; m.ais votre Auguste va vous laisser mourir de faim ; il passe son temps dans les estaminets, et quand il a perdu il n'est pas commode,

— Je l'aime ainsi, dit Claire; le cœur ne se commande pas.

— Il faudra venir me voir quand vous aurez trop faim. Une belle fille comme vous ne doit pas rester à jeûner, et moi je connais tous les bons endroits de Paris. Savez-vous seulement que dans quelques restaurants du boulevard Montmartre vous avez droit à dîner sans payer?

— Non, dit Claire.

— C'est toujours le système de la toupie hollandaise et du billard chinois... Comme nous amenons du monde chez les restaurateurs, et qu'il est convenu que nous demandons toujours les choses les plus chères, de mauvais vins qu'on fait payer aux hommes dix francs la bouteille, en retour nous avons droit à ne pas payer dans le restaurant quand nous sommes seules. Mais venez me voir rue Notre-Dame-de-Lorelte, 18, nous causerons plus longtemps, car j'ai peur qu'on ne m'enlève mes Anglais.

Là-dessus, Cocarde s'envola, laissant Claire sous l'impression de ces tristes révélations. Tout un monde nouveau s'ouvrait pour Claire, qui se sentait faible au moment où il fallait agir par elle-même. En quelques mots, sa nouvelle amie lui avait déroulé les misères des filles éblouissantes de soie, qui promènent leurs châles dorés sous les illuminations brillantes des bals publics. Lancée par une première faute dans un abîme sans fond, Claire sentait qu'elle glissait, sans

trouver une branche pour s'y raccrocher. Un dernier sentiment de pudeur hii faisait envisager avec horre\ir cette existence où il fallait un corps et une volonté robustes pour ne pas succomber.

Si dans le bal on remarquait trois ou quatre créatures étalant dans les fauteuils de fer du jardin un embonpoint qui cachait leur âge, combien tournoyaient, comme de pauvres chevaux de tanneurs, de malheureuses femmes, l'œil enfoncé, rendu vivace pour la soirée par le rouge qui couvrait des pommettes saillantes ! Sous les sourires provocateurs des bouches rehaussées par le carmin, combien de lèvres bleuâtres, pâlies par les nuits sans sommeil et les privations? Sous ces cils noirs et allongés par un pinceau trompeur, combien de paupières roiigies et brûlantes? combien de petites rides dissimulées sous le blanc de plomb ? que de ràlements dans ces étroites poitrines, que le corset rendait splendidcs ? que de tristesses, de regrets, de remords accumulés le matin sur ces figures blêmes, si riantes le soir !

Claire pressentit ces misères plutôt qu'elle no les remarqua. Elle cherchait Auguste dans le bal et ne le trouvait pas. Elle attendit jusqu'à la fin, et se décida alors seulement à rentrer. Auguste n'était pas revenu; il n'arriva qu'à onze heures du matin. Comme Claire lui fit quelques reproches :

— Tu étais avec Cocarde, dit-il, je croyais que tu ne reviendrais pas.

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