‹ La mascarade de la vie parisienneChapitre 39 sur 44 · COMMENT FINIT UN PREMIER AMOUR · texte numérisé non relu

COMMENT FINIT UN PREMIER AMOUR

Depuis qu'elle vivait avec Auguste, Claire n'avait pas été sans s apercevoir combien ses illusions étaient tombées; elle ne le regar-

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dait pas encore avec des yeux tout à fait indifférents, mais si une séparation prolongée, Timpossibilité de retrouver son ancien ami d'enfance, ne l'avaient pas longtemps fait rechercher celui qu'elle s'était donné pour maître, les rayonnements de l'Auguste des premiers beaux jours se seraient voilés et ternis tout à coup.

Il en coûte aux femmes de reconnaître que dans le riche écrin de leurs pensées est enfermée une mauvaise pierre sans valeur, pour laquelle jadis elles n'eussent pas trouvé de monture assez splendide. Quand Claire revit Auguste, la figure fatiguée, un foulard au cou, le chapeau sur le coin de l'oreille, ces détails matériels eussent suffi à toute autre pour juger de l'abaissement de l'homme et de sa dégradation ; mais Claire vivait dans un monde de coulisses où on s'habitue aux teints plombés, aux yeux rougis, aux bouches lâches et déformées. On y perd le sentiment des physionomies honnêtes et simples. A cette cause, se joignaient les racines d'une passion qui avait traversé le feu sans s'enQammer et qui s'y était conservée vivante comme la salamandre.

Dans la personne d'Auguste, Claire revit son père, la Maison Rouge des bords de la Bièvre, les jeux de son enfance, sa jeunesse. Que de motifs d'attachement, et combien de circonstances étrangères se mêlent à l'amour pour le consolider et le rendre durable ! Qui aurait pu deviner qu'un pilier d'estaminet, à moitié cabotin , mélangeant les belles manières du billard et des coulisses, servait de miroir ù l'enfance envolée de Glaire, à son amour filial, à ses souvenirs déjeune fille? 11 en était pourtant ainsi. Le jour où elle retrouva Auguste, Claire ne l'aima plus de ce qu'on appelle amour : ce n'était pas de l'amitié non plus ; c'étaient mille souvenirs, impressions et sensations que la présence d'Auguste provoquait et qu'elle respirait avec délices. Sur le fumier des bassesses et des abjections du figurant, avait poussé la plante radieuse et odorante du souvenir.

A différentes reprises, Claire put constater combien ses rêves s'étaient changés en une cruelle réalité. Au milieu des singulières situations où elle s'était trouvée depuis sa fuite de la Maison Rouge, son intelligence avait grandi, ses sentiments s'étaient épurés. Elle avait beaucoup vu, beaucoup souffert et beaucoup réfléchi. Quoique entraînée par la fatalité dans de singulières liaisons, son cœur n'avait conservé aucune tache. Le hasard, la difficulté de vivre, l'igno-

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rance du monde parisien, l'avaient jeléo ici et là comme une pierre tombée du haut de la moutai;ne, (|ui tantôt roulant, tantôt arrêtée par un obstacle, finit par tomber dans un précipice sans fond. Avec plus de force de volonté, Claire se fût peut-être révoltée et se fût lancée de son propre mouvement dans ce goufi're profond d'où sortent si peu de femmes, une fois qu'elles y ont été entraînées; mais Claire ne raisonnait pas et luttait moins encore. Toujours des volontés étrangères s'étaient emparées d'elle, et il avait fallu les hasards de la vie pour rompre ces enchaînements.

Où était le port ? Quand est-ce Claire cesserait-elle d'être battue par la tempête? Elle ne se le demandait même pas et se laissait entraîner sans soupçonner les dangers qu'elle courait. Ce fut heureux : Claire eût été trop malheureuse.

Quoique sans intelligence, Auguste comprit cette douce nature, qui n'avait pas de défense contre l'asservissement. Il traita plus d'une fois Claire de bête, parce qu'elle ne semblait pas comprendre ses horribles intentions ; mais elle eût été forcée de deviner, sans une catastrophe qui vint encore augmenter les angoisses de sa vie.

Une nuit, en rentrant d'une basse orgie, Auguste se laissa tomber d'un étage, et fut contraint dès lors de garder le lit. Le médecin, sans remarquer aucune lésion extérieure, craignait quelque désordre interne. Claire pleura d'abord sur le sort de cet homme qu'elle avait tant aimé jadis, et ce premier moment de trouble passé, se mit résolument à le veiller.

Le médecin prononça le mot d'hôpital; mais Claire résolut de soigner elle-même le fils delà blanchisseuse, dont les gémissements et les plaintes trouvaient un écho navrant dans son cœur. Si toutes les femmes sont de sublimes gardes-malades, on pense quel dévoûment Claire puisa dans cet événement inattendu. En ce moment seulement,, elle retrouvait l'homme de ses rêves passés; les souffrances qu'il endurait faisaient oublier sa vie honteuse. La douleur enlevait les traces de la débauche sur sa figure : mourant, il redevenait presqu'un homme. Assise auprès du lit, Claire épiait chacun de ses moindres mouvements, et ses regards abattus lui rappelaient comme autrefois ses regards pleins d'amour

Vivra-t-il? Telle était la question qui roulait sans cesse au milieu de ses tristesses et de ses larmes. C'est alors que la femme appelle à son aide les nombreuses oualités qui sont en elle. La force se pré-

sente la première, qui lui permet de ne prendre aucun repos, de se priver de nourriture et de passer de nombreuses nuits sans sommeil au chevet du lit d'un malade. Tous les sens semblent doublés; l'oreille perçoit le moindre bruit, un soupir étouffé, et plus d'un malade a élé sauvé par ces mille soins venant quelquefois d'une main étrangère.

Dans la petite cuisine qui avoisinait la chambre commune, Claire entendait la respiration d'Auguste et accourait plus légère qu'une plume, sans laisser trace du bruit de ses pas sur le parquet. Elle trouvait en elle des ressources qu'elle ne se connaissait pas pour faire que le malade se trouvât mieux : son ancien amour s'était réveillé et mieux qu'un médecin, elle eût pu indiquer le siège de la souffrance, car elle la ressentait elle-même et en avait pris comme la moitié. Souvent elle prenait la main brûlante d'Auguste et cette chaleur maladive s'emparait de toute sa tète comme si une voix mystérieuse lui avait dit : le mal est là. En effet, le médecin craignait un épanchement au cerveau, et quand il l'annonça à Claire:

— Je le sentais, lui dit-elle en se touchant le front.

A ces angoisses vint se joindre la misère qui flt que Claire redescendit l'échelle sociale qu'elle avait escaladée avec tant de peine. Comme au début de son amour, le mont-de-piétc se représenta de nouveau. Tous les débris de l'ancien luxe de Claire y passèrent ; il lui était resté quelques objets de toilette, quelques bijoux plus précieux par leur nouveauté que par les matières d'or et d'argent, la maladie eut bien vite tout dévoré. Le mobilier s'en allait pièce à pièce, à la dérobée; à l'aide de Cocarde qui n'avait pas abandonné Claire dans son infortune, un matelas disparut petit à petit, la petite danseuse du bal Mdbille emportant dans ses poches à chacune de ses visites une livre de laine qu'elle allait vendre à un fripier voisin.

Claire mangeait à peine, essayant d'économiser quelques sous sur les faibles sommes qui provenaient de ventes et d'emprunts. Elle pâlissait et maigrissait à vue d'œil et Cocarde qui s'en aperçut fut obligée de l'emmener presque de force à la laiterie du quartier, où elle avait quelque crédit ; mais pour comble d'infortune, à cette époque, la femme qui tenait cette laiterie se trouva embarrassée à cause de nombreuses avances faites aux loreltesdes environs. Deux de ces filles s'étaient envolées à l'étranger, laissant un compte de trois cents francs. La laiterie était un^ petite boutique incapable de

soufonir de pareils assauts : tout ce que pouvait faire la maîtresse ne dépassait pas un mois de crMit. Après cinq on six courtes apparitions de Claire qui ne quittait pas son cher malade plus do cinq minutes, la maîtresse de la laiterie appela Cocarde an comptoir et lui déclara qu'elle n'acceptait pas le crédit dont elle se chargeait pour son amie et qu'elle eût à ne plus l'amener désormais. Quoique dît la petite danseuse, tout fut inutile, la marchande ne croyait plus à aucune femme du quartier depuis qu'elle avait été trompée.

Cocarde, craignant d'affaiblir son crédit, renonça à emmener Claire à la laiterie, mais elle se fit apporter son petit dîner chez elle : un bouillon, un bifteck, des confitures et un demi-setier de vin. Ce n'était pas un gros repas; cependant elle sut se contenter de la moitié et offrir l'autre moitié à Claire qui ne voulait pas profiter de ce dévouement ; mais Cocarde touchée de la misère de Claire et des soins qu'elle rendait à ce monstre d'Auguste, montra tant de plaisir à offrir le peu qu'elle avait, que Claire pour ne pas la blesser fut obligée de manger devant elle.

Comme beaucoup de femmes qui placent leur amour-propre n'importe où. Cocarde se vantait des nombreux succès qu'elle obtenait au bal et de la fortune qui l'attendait ; mais son cœur n'était pas encore assez sec pour justifier ces ambitions. Cocarde exerçait son état en artiste. Arrivée au bal, la danse s'emparait d'elle, et avant tout elle songeait à obtenir les applaudissements d'une nombreuse galerie et à triompher de ses rivales par l'audacieux imprévu de ses pas. Elle parlait bien de tirer parti de ses admirateurs, elle était pleine de cynisme en théorie, mais Ycjipel d'un quadrille, l'introduction d'une valse l'auraient fait quitter les offres les plus dorées. Cocarde aimait à danser, un peu à la manière d'une actrice, car le bal n'est qu'un théâtre, et elle owbliait dans l'enivrement des danses ses projets d'ordre. A la fin du bal, fatiguée, brisée, si elle acceptait un souper, elle n'y apportait pas l'ardeur et la rapacité de la plupart de ses compagnes. Son plus grand plaisir était d'être connue de tous les habitués, de s'entendre appeler par chaque personne, de pouvoir choisir son danseur parmi ceux qui se pressaient autour d'elle et sa joie fut immense quand chez les marchands de musique, parut un quadrille intitulé : Cocarde, avec son portrait lithographie en tête.

Malgré sa bonne volonté elle ne pouvait venir en aide à Claire au-

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tant qu'elle l'eût désiré. Ses robes, ses chapeaux, son châle lui coûtaient dix francs de location par jour et elle devait en payer les taches, les accrocs, les déchirures. Pour le linge elle n'avait pas de crédit non plus que pour la chaussure ; la maîtresse de la laiterie ne lui faisait pas plus d'un mois de crédit. Les voitures qu'elle était obligée de prendre pour arriver dans toute son élégance au bal, augmentaient de beaucoup le budget de ses dépenses. Elle était toujours cousue de dettes et son état de danseuse dans les bals publics lui coûtait plus qu'il ne lui rapportait.

Quand on a étudié la vie de ces pauvres femmes, on n'ose pas les blâmer et elles inspirent plus de pitié que de mépris. M"'^ Cocarde ne voyait qu'un moyen pour tirer Claire de la misère et ce moyen était toujours le même! Occupée à veiller Auguste toute la journée, Claire ne pouvait gagner sa vie à travailler. Travailler à quoi? En eût-elle eu le temps qu'elle se serait trouvée fort empêchée d'obtenir de l'ouvrage. Le rude chemin qu'elle avait suivi depuis sa sortie de chez son père ne menait pas au travail. A lexception du naturaliste, qui s'était intéressé à elle, et avait tenté de la remettre dans le droit chemin, aucun de ceux qu'elle avait rencontrés n'était en mesure de lui taire trouver cette tâche quotidienne après laquelle elle aspirait. Seule se dessinait, dans le lointain, la figure du poëte Bida qui n'avait jamais eu pour elle que des paroles bienveillantes, au fond desquelles ne manquait pas de revenir la recommandation du travail; mais sa rencontre avec le poëte était une de celles qui ne laissent que séparation et déchirements sans espérance d'une réconciliation, Cocarde n'ignorait pas ces détails; Claire lui avait raconté sa vie et la petite danseuse fut d'autant plus émue de ce drame sans cesse renaissant, qu'elle n'y vojviit qu'un sinistre dénoûment.

Ces sortes de femmes quand, dans leurs moments d'abattements, elles content leurs longues odyssées, tireraient des larmes des cœurs les plus secs ; mais le soir, il faut oublier tous les souvenirs navrants, se donner en spectacle au bal et cacher soigneusement sous un factice sourire ces misères réveillées du cœur. Claire n'était pas descendue assez bas encore pour pouvoir supporter ce pénible métier de danseuse et Cocarde le sentait bien. Elle, Cocarde, n'eût pas hésité, elle eût fait deux parts de sa vie, elle eût soigné son amant malade avec dévouement et le soir elle eût exploité son talent de danseuse pour venir le lendemain au

spfoiirs du mourant ; mais il fallait une volonté et une force de caractère que Claire n'avait pas et Cocarde eut la délicatesse de ne pas le conseiller à son amie. Cependant l'état d'AugusIe empirait de jour en jour, le médecin hochait la tète, rédigeait des ordonnances insignifiantes pour ne pas augmenter la dépense de ce pauvre ménage dont il remarquait la démantelure à chaque visite. Un matin il ne trouva plus la petite table d'acajou sur laquelle il écrivait habituellement ; la table avait été enlevée la veille avec audace par Cocarde qui, au risque de se fliire arrêter, la passa sous son manteau devant la loge du concierge. Le docteur rédigea son ordonnance sur le coin d'une commode, mais cette ordonnance devait être la dernière.

Le lendemain Auguste était mort !

Cocarde ne quitta plus Claire, qui ne pleurait pas, mais dont la voix et les yeux révélaient une grande douleur. C'est dans ces logis pauvres que la mort prend un accès d'àcreté. La douleur est à peine permise ; il faut tant de démarches officielles pour arriver au champ du repos. A peine la déclaration est-elle faite à la mairie, qu'une nuée de gens de toute classe s'abat sur la maison ; les maisons de deuil envoient leurs commis et leurs prospectus. Les vieilles femmes du quartiers semblent friandes de douleurs ; tout s'émeut autour de la chambre où repose un corps à jamais tranquille. Si quelques pleurs se font entendre dans quelque coin, combien de sots propos, de vaines paroles, de curiosités malséantes à côté du corps, à travers la porte entre-bàillée, dans les escaliers, chez les voisins, chez l'épicier et la fruitière!

Il faut pleurer vivement le mort pour ne pas entendre les niaiseries des vivants ; mais Claire n'avait pas le temps de pleurer. L'enterrement se dressait devant elle, sombre et critique. Les anciens qui nous ont montré les ombres olfrant une obole à Caron pour passer le Styx, ont donné une image exacte de la mort dans une civilisation avancée. On ne meurt pas pour rien. Le [dus modeste enterrement coiîte une centaine de francs.

Cent francs pour Claire équivalaient à un million. Où trouver cent francs pour faire enterrer Auguste ? C'était là la pensée qui se faisait jour à travers son chagriti. Los cent francs occupaient peutêtre encore plus Cocarde que Claire, qui se rendait à peine compte de la difficulté de trouver une si forte somme dans sa situation.

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Toutes deux en arrivaient à n'oser plus se communiquer leurs pensées, car elles n'en avaient qu'une unique : cent francs !

Les minutes s'écoulaient, les heures rapides et non pas longues comme celles passées à sangloter douloureusement.

L'administration des pompes funèbres avait envoyé ses tarifs et ses employés pour demander à quelle classe appartiendrait le lendemain l'Auguste des anciens jours. Sans leur répondre, Claire se répondait à elle-même : A la classe des gens qui n'ont rien. Tous ceux qui avaient joué un rôle dans son existence se représentaient à elle-même, confusément, dans un vague plein de brouillards, où elle ne retrouvait plus leurs traits ; leurs noms même lui échappaient. Un moment elle pensa à son père : si elle avait cru qu'il possédait cent francs, elle eût été les lui demander. Il fallait ces cent francs n'importe comment, à tout prix, dût-elle les voler.

Cette pensée était tellement violente qu'elle s'échappa de sa poitrine. Cocarde l'entendit en frissonnant. Claire s'était levée, marchait vivement dans la chambre, ei Cocarde crut qu'elle allait sortir, descendre l'escalier, parcourir les rues, casser un carreau à la devanture d'un changeur, s'emparer d'une sébile d'or. Elle eut peur, car dans ce moment décisif, il fallait prendre un parti.

— Il y a un moyen, dit-elle à Claire.

— Lequel, s'écria Claire froidement.

— Es-tu décidée à tout ?

— A tout, dit Claire résolument.

— Ma pauvre fille 1

— Ne me plains pas, je suis résolue.

— Eh bien, je te laisse avec... lui, fais ta prière.... Tu ne le reverras sans doute plus... Dans une heure je serai ici avec quelqu'un qui t'apportera l'argent. Du courage, dit-elle en l'embrassant, car il en faut.

— J'en aurai, dit Claire d'un ton décisif.

Une heure après. Cocarde revenait en compagnie d'une grosse femme, au teint coloré, dont on entendait la respiration haletante dans les escaliers.

— Je n'en peux plus, dit-elle en tombant sur une chaise et en soufflant de tous ses poumons.

— Ne la dérangez pas encore, dit Cocarde.

Claire était agenouillée auprès du lit du mort. Une bongie, fichée

dans une bouteille, répandait une sinistre lueur dans l'appartement, et portait ombre et lumière sur le corps étendu dans le lit, recouvert d'un drap, qui dessinait encore la forme des genoux et de la tête.

Cocarde se mit à genoux sans rien dire ; en ce moment le sentiment religieux venait de se révéler cbez ces deux pauvres filles qui, par cette simple et éloquente prière, se lavaient de plus d'une faute.

La grosse femme essoufflée qu'avait amenée M'ie Cocarde ne manifesta pas plus d'émotion qu'un dogue, avec lequel elle offrait quelque ressemblance. Le nez court et légèrement relevé, la face empourprée d'un sang rouge qui tournait au violet à l'extrémité des joues, un front fortement bombé, des yeux pâles et clairs, il y avait de l'animal dans cotte personne, que la graisse avait envaliie de telle sorte que ses deux énormes bras pouvaient à peine se rapprocher du corps. La taille n'existait plus, et le mantelet de soie, quoique lai^e, était poussé en saillie par une poitrine à la boltentote. Un triple menton, dont les étages se détachaient nettement par des plis de chair accentués, aurait servi à révéler le poids de cette femme à la voix rauque, dont les mains massives étaient chargées de bagues. Une chaîne d'or de la grosseur d'un petit câble entourait le cou court et venait s'attacher à une forte montre et à différentes breloques, telles que fer à cheval, boussole, pantins, casque de pompier et autres brimborions d'or qui cliquetaient les uns contre les autres. Un bracelet-carcan serrait le poignet et entrait dans les chairs, qui surplombaient autour ; mais le détail le plus significatif, au milieu de toutes ces bijouteries fortes et communes, était une féronnière en brillant, retenue par deux lacets de ruban noir qui partageaient le front en deux. Cette mode, empruntée au portrait de la belle Féronnière, et qui dm'a peu, était abandonnée depuis une quinzaine d'années ; mais la femme qui la portait voulait, ou dissimuler l'ampleur de son/ront, ou joindre à ses pendants d'oreilles et à sa broche, un bijou de plus.

Quand Claire eut terminé de prier, elle se releva.

— Voici M'"" Médard, lui dit Cocarde.

— Ma bonne fille, reprit M'"'' Médard, en s'efforçant de donner une douce inflexion à sa voix de dogue, puisque vous êtes dans la peine je veux vous en tirer.

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— Madame... dit Claire.

Et dans ce simple mot passa toute sa recomiaissance.

— J'ai cent cinquante francs pour vous à la maison.

Claire serra les mains grossières de M"'° Médard dans ses mains fines, et un torrent de larmes s'échappa de ses yeux.

— Ma voiture est en bas, dit M""^ Médard; ne pleurez pas, votre situation va devenir meilleure.

Cocarde regardait avec des yeu.x. attendris Claire qui sanglottait.

— Ma bonne fille, dit M™* Médard, vous avez assez pleuré... Les hommes ne valent seulement pas une allumette.

Claire regarda avec effroi M'"^ Médard et se jeta dans les bras de Cocarde.

— Ne plus revenir, s'écria-t-elle, le laisser là!

— Je veillerai à tout, lui dit Cocarde en détournant la tête. Claire se jeta encore au pied du lit, releva le drap, embrassa le

mort, et d'une voix pleine de sanglots s'écria :

— Pauvre homme que j'ai tant aimé !

— Au levoir, lui dit Cocarde.

— Veille -le bien.

Cocarde ne pnt répondre, tant elle pleurait ; elle embrassa une dernière fois son amie, et Glaire suivit M^e Médard.

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