GRAND DEFILE DE LA MASCARADE
Sur la ligne du chemin de fer de Strasbourg à Paris, les voyageurs ont sans doute reposé leurs yeux fatigués sur une petite maison de gardien qui borde la voie. Le convoi à cet endroit de la route fait une station d'une minute pour prendre de nouveaux voyageurs ; mais cette minute suffit pour délasser la vue troublée par le paysage qui fuit devant la rapide machine.
Cette maison de garde semble un paradis; entourée jusqu'au second étage de plantes grimpantes d'un vert sombre qui s'harmonisent avec la brique des murs, la petite maison pose son pied dans des jardins remplis de massifs de roses, toujours en fleur. Près de la maison est une vaste pelouse où l'herbe forme un tapis épais sur lequel roulent des enfonts roses et blonds, jouant le plus souvent avec une chèvre blanche en hberté.
Derrière la maisonnette sont des champs de blé, des pâturages, des prairies de diverses natures, coupées par bandes longitudinales et qui offrent des aspects bruns, verts, sillonnés par la charrue, les autres coupés par la bêche et formant des jardinages d'autant plus doux à l'oeil qu'ils adoptent l'ondulation d'une petite colline, menant à d'autres colhnes formant divers étages de terrain jusqu'au village voisin qui surplombe la vallée.
Les roches sont maîtresses du plateau et les habitants en ont profilé pour construire à peu de frais. Les grottes servent de maisons aux paysans qui les ont assainies à l'intérieur. C'est une des plus jolies routes de chemin de fer.
La campagne par là est verte et féconde, le terrain gras. Blés,
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prairies, bois, jardinages sont d'une couleur florissante qui donne envie de s'arrêter dans ce beau pays où tout semble pousser à souhait; mais quand le regard du voyageur quitte Thorizon de la colline, il revient avec plus de gaieté vers la petite maison de garde. L'exquise propreté, le soin avec lequel est entretenu le petit jardin, les jolis enfants qui s'ébattent sur le gazon, quelquefois au premier étage, le profil souriant d'une jeune femme qui regarde à la fenêtre, inspire quelque idée mélancolique au voyageur qui s'en va au loin, chercher fortune.
— Le bonheur est ici, se dit-il.
Et il continue sa route, rafraîchi par le souvenir de la petite maison de garde.
C'était là que vivaient en paix depuis quatre ans Glaire et Bida qui fatigués de la vie de Paris s'y étaient retirés et mariés, grâce à la protection de l'administrateur des chemins de fer dont Gogué avait fait le portrait, pendant les grands chagrins de son ami. La mélancolie du poëte était si visible dans l'atelier, que l'administrateur la remarqua. Elle n'avait pas diminué par les visites faites au docteur Filhol. Bida avait excusé Claire sans chercher à la revoir et sans se demander les motifs qui l'avaient fait tomber si bas ; mais un mot du docteur lui était resté dans la tète.
— Si ces pauvres filles étaient relevées par une main courageuse, si guidées dans la vie, elles trouvaient la tranquillité à la place de la misère, qui sait combien pourraient rentrer dans le droit chemin?
Bida souffrit plus qu'il n'avait jamais souffert en entendant celte réponse; comment pouvait-il assurer le sort d'une femme, lui dont la destinée avait été jusque là de tomber, de se relever et de retomber encore? Il n'ambitionnait pas la fortune ; il rêvait une petite place si minime qu'elle fût, qui assurât son pain de chaque jour et c'étaient là ses entretiens habituels avec Gogué, qui se creusait inutilement la tète pour trouver cette place.
Un jour que Bida était sorti, il fut question de la tristesse du jeune homme qu'avait remarquée l'administrateur que peignait Gogué.
— N'est-ce que cela? dit-ii, s'il ne faut qu'une place pour rendre votre ami heureux, je peux l'employer dans nos bureaux.
— Ohl monsieur, dit le peintre, quel service vous nous auriez rendu I
Huit jours après, Bida entrait dans les bureaux de l'administration du chemin de fer, aux appointements de quinze cents francs.
— Le premier arijent que je gatjnerai, dit-il, sera pour tirer Claire de son affreuse position.
Mais il avait honte de la revoir, sans connaître les motifs qui l'avaient déterminée àemhrasser ce genre de vie.
Gogué se chargea d'aller à sa place et trouva la pauvre fille qui s'était vendue cent cinquante francs pour faire enterrer son amant. Elle souffrait de sa propre dégradation, mais elle était liée par une sorte de contrat honteux dont elle osait à peine parler. Quand elle connut le dévouement de Bida, son amour qiii ne l'avait pas quitté, elle n'eut qu'un mot :
— Partons vite.
La première entrevue dans l'atelier de Gogué fut déchirante, Bida osait à peine parler à Claire; il avait trop de choses à lui dire. Quand ces émotions furent un peu calmées.
— Et mon père ! s'écria Claire.
Gogué qui le voyait de temps en temps, mit du baume dans le cœur de la jeune fille eu l'assurant qu'il pensait toujours à elle et que la mélancolie qui creusait ses traits n'avait pas d'autre cause. Combien Claire eût voulu baiser celte mélancolie qui prouvait l'attachement paternel ! Mais le peintre avait beaucoup réfléchi sur le retour de Claire et d'accord avec Bida il lui préparait une série d'épreuves qu'elle devait subir pour racheter ses fautes.
Claire occuperait seule la mansarde abandonnée par Bida depuis que celui-ci logeait à l'atetier; elle aurait cà préparer la nourriture des deux amis qui régulièrement se rendraient une fois par jour à heure fixe à la mansarde pour y prendre leur repas. En outre Claire devait apprendre un état pour ne pas rester inoccupée. Et quand au bout d'un certain temps, elle aurait accompli rigoureusement ce nouveau genre de vie, alors Gogué et Bida se chargeraient d'obtenir le pardon de son père.
Les appointements de Bida, tout minimes qu'ils fussent, servirent à organiser le ménage de Claire, et avec une résolution subite, elle réalisa ce que les deux amis attendaient de son courage. Levée à six heures du matin, elle mettait en ordre la mansarde, allait aux provisions, disposait le repas, et travaillait à l'aiguille en compagnie d'une jeune ouvrière que Gogué lui avait donnée pour société. Le
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soir, après dîner, Bida lui offrait son bras, et, en compagnie du peintre, ils allaient se promener sur les boulevards extérieurs, ayant soin de ne pas se diriger du côté des bals publics, dont la musique faisait frémir Claire maintenant.
Gogué n'avait pas dit combien de temps devaient durer ces cprcu ves; mais Bida, remarquant quelques nuages de tristesse qui s'emparaient de Glaire à de certains moments, jugea combien elle souffrait de l'absence de son père. Inquiet de cette tristesse, il en parla à Gogué.
— Voilà un mois que Claire n'a mérité aucun reproche, dit le peintre, nous pouvons prévenir Couturier.
— Laisse-moi lui annoncer cette bonne nouvelle, dit Bida. Il a plus d'affection pour toi que pour moi ; il m'en sera reconnaissant toute la vie.
Avec beaucoup de précautions, Bida essaya de faire comprendre à demi-mots, à l'apprêteur, que sa fille était retrouvée; mais il y avait sur sa figure une telle expression de joie, que Couturier l'interrompit immédiatement.
— Vous avez des nouvelles de Claire? dit-il.
— Oui, dit timidement le poëte.
— Vous savez où elle est ?
Les yeux de Bida répondaient à chaque question. L'apprêteur s'était mis en route, entraînant Bida avec une rapidité sans pareille. Arrivés à la barrière :
— Une voiture? s'écria l'apprêteur qui sauta dans un fiacre, le premier qu'il prenait de sa vie.
Bientôt le père et la fille tombèrent dans les bras l'un de l'autre. Ils ne se parlaient pas et n'avaient pas besoin de se demander pourquoi ils avaient été séparés si longtemps. Des larmes de joie coulaient de leurs yeux. Bida et Gogué s'étaient retirés par discrétion dans la petite chambre attenant à l'atelier; mais de là ils pouvaient entendre les cris de bonheur et d'effusion qui coupaient leurs embrassements.
Couturier vint ouvrir lui-même la porte de la chambre où s'étaient retirés les deux amis. Les yeux baignés de larmes, qui n'obscurcissaient pas des rayonnements de bonheur :
— Vous pouvez venir, dit-il ; je n'ai pas de honte' de pleurer devant vous.
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Il leur serrait les mains, retournait ;\ Claire, ne pouvait se lasser lie l'admirer.
— Ali ! que ça fait de bien ! disait-il en respirant fortement, comme s'il eût aspiré le bonheur.
Et il allait à Claire, lui prenait les mains, les bras, la pressait contre lui, la faisait asseoir dans un grand fauteuil, se jetait à ses genoux, ne pouvant se lasser de la regarder et l'appelant: méchante avec une inflexion de voix que l'amant le plus tendre n'eût pu trouver.
— Tu ne nous quitteras plus maintenant? répétait-il. Ce fut son seul reproche .
— Dieu! s'écria-t-il, que Topino va être heureu'x!
— Je vais le chercher, dit Bida.
— Oui, courez-y; moi, je ne quitte plus ma petite Glaire.
Cette journée guérit subitement les plaies du cœur de l'apprêteur. Quand Topino entra, Couturier courut à lui et lui sauta au cou.
— Sais-lu, dit Topino en embrassant Claire, que tu es devenue bien belle... Les voyages t'ont réussi.
Claire rougissait et baissait les yeux.
— N'aie pas peur, lui dit le chiffonnier; nous ne parlerons de rien.
D'un mot, Topino épongeait le passé. Tout l'atelier était en fête; le présent suffisait pour rendre le bonheur.
— Je t'emrnène, dit Couturier à Claire. Bida entendit ce mot avec tristesse.
— J'espère que vous viendrez nous voir souvent? dit Topino, semblant répondre aux tristesses de Bida.
— Tous les jours, ajouta Couturier.
Quand ils furent partis, Bida dit à Gogué :
— Tu sais combien j'aime Claire. Je ne peux plus vivre sans elle. Maintenant, j'ai un avenir assuré...
— Que veux-tu faire ?
— Quitter Paris.
— Et ta place ?
— Il me sera facile d'obtenir un emploi actif sur la ligue de Strasbourg.
— Et la poésie ?
— Ah ! la poésie ! dit Bida avec un ton de désillusion qui prouva
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au peintre que son ami n'était pas de force à supporter les assauts parisiens.
— Couturier ne voudra pas se séparer de sa fille, dit Gogué.
— Il vivra près de nous. Je ne te demande plus qu'un service, c'est de parler de mes projets àTopino.
Gogué se chargea de la demande. Couturier commençait ta se fatiguer ; son état d'apprêteur, que la fuite de Claire lui avait fait négliger, n'offrait pas de grandes ressources. Il était facile de le décider à quitter Paris; la femme avec laquelle il s'était associé, et qui avait si mal reçu Claire par jalousie, possédait quelques économies : elle acheta la petite clientèle de la Maison-Rouge des bords de la Bièvre, et bientôt Couturier, Bida et Claire allèrent s'installer dans la maison de garde-barrière de la ligne de Strasbourg.
Tous les quinze jours, Bida écrivait à Gogué, et il lui envoyait quelques poésies qui prirent un accent tout particulier de sa manière de vivre et de sa nouvelle situation. Il chantait les joies que lui donnaient Claire et ses enfants, les fleurs de son petit jardin, le paysage delà vallée aux différentes heures du jour et delà nuit, la variation des saisons. Sans tomber dans les systèmes absurdes de certains écrivains qui ont prétendu que l'art doit être le barde de l'industrie moderne, il décrivit en une sorte de légende qui avait l'enveloppe brumeuse des Allemands et des Écossais, le passage d'un convoi la nuit, traversant la campagne ; mais le morceau le plus réussi fut certainement l'arrivée à toute vitesse d'une machine à vapeur parla pluie, les chauifeurs courbés sous la tempête, les portières des wagons fermées, personne ne se montrant par ce temps désolé.
— Tu me fais des paysages, lui écrivait Gogué, qui mettait audessus des poésies de poètes par état ces morceaux, écrits à loisir, au coin du feu, en compagnie de Couturier, de Claire et de ses enfants.
Une description infertile ne suffisait pas au poëtc : l'esprit ulcéré dans sa jeunesse par la rude vie de Paris, il était parvenu, au sein de la famille, à guérir ses plaies ; mais l'endroit était sensible. Et l'arrivée des trains se dirigeant vers Paris, les lui faisait entrevoir remplis d'ambitieux, de vicieux, d'avares, de chercheurs de jouissances, de coureurs de fortunes, de gens ruinés qui allaient cacher leur misère dans la capitale; de femmes, pauvres de bagages, riches d'illusions ; d'étrangers qui abandonnaient leur foyer natal
pour chercher fortune à Paris ; do i'emines folles qui criaient anathèmc à la province, quittant leur mari, leurs enfants pour courir après une vaine gloire ; do solliciteurs do toute sorte ; de gens inquiets de toute nature qui s'imaginaient retrouver leur assiette dans la capitale ; de fils de paysans qui voulaient devenir hommes du monde ; de pauvres échappés de séminaires qui ambitionnaient une chaire en Sorbonne ; d'ouvriers qui s'imaginaient (juc chacun est maître dans Paris ; de faiseurs de projets de toute espèce ; de fous, d'intrigants de vaniteux qui se croyaient blessés d'occuper des places modestes ; d'orgueilleux qui voulaient commander ; de malades qui retrouvaient im souflle de vie pour aller consulter des charlatans qui arrivaient en même temps qu'eux de toute l'Europe ; de petits bourgeois aisés qui allaient compromettre leur avoir dans des spéculations de Bourse ; de spéculateurs sans argent qui comptaient sur l'argent des autres ; de sots, de niais et d'imbéciles, pour former le cortège des coquins et des gens décidés à tout; de femmes qui voulaient rajeunir et redevenir jeunes filles ; de filles qui voulaient devenir femmes; de malheureux avocats eans cause qui rêvaient de se faire hommes politiques et tribuns ; de jeunes garçons, frais et roses, apportant pour tout bagage leurs illusions ; de vieilles coquettes ridées qui venaient après eux ; de faillis qui espéraient cacher leur déshonneur ; de filoux de tous les pays spéculant sur la bourse des badauds. Tout ce monde criait intérieurciraent : Paris 1 Paris ! Tous criaient : Fortune, honneurs, argent! Et le train qui les renfermait rencontrait d'autres trains immenses chargés de vins, d'animaux, de légumes, de farines, de denrées de toute espèce, que l'ogre-Paris, qui a faim d'hommes, de femmes, de jeunes gens, de jeunes filles et d'enfants , allait avaler d'une bouchée.
Mais pleins de confiance, avant d'arriver, les vicieux, les corrompus et les débauchés, n'en attachaient pas moins sur leurs figures les masques d'humanité, de religion, de probité, de morale, qui devaient leur servir pour jouer leur rôle dans la Mascarade de la vie parisienne.
Ainsi le poëte Bida poussa un cri suprême, dans lequel il donnait cours à l'amertume qu'il avait amassée contre la civilisation. Ce poëme satyrique était violent et cruel ; on y sentait, non pas la haine, mais un ardent mépris pour l'humanité en habit noir, et le vif sen-
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timent de nature qui s'y mêlait, les tendresses que le poëte montrait pour les femmes et les enfants, sa compréhension de la n?ture, témoignaient combien ce pauvre coeur avait été ulcéré.
Gogué manifesta un vif enthousiasme pour ce poëme, dont chaque vers, peut-être, contenait un an de souffrances et de combats intérieurs.
— Oui, écrivait-il à son ami, tu as raison de vouloir démasquer les fripons, les coquins, et de montrer sous leurs faux sourires les passions et les vices ; mais tu as oublié de montrer qu'à côté de cette mascarade se tiennent isolés quelques esprits vaillants, prêts à la lutte, décidés à se faire les champions de l'honnêteté et de la vérité. Tu as peint les vices dansant leur sarabande infernale, essayant en vain d'étouffer ces esprits intrépides ; mais j'aurais voulu voir au fond de ton sombre tableau une éclaircie où deviseraient en paix les vaillants triomphant des mauvais, et tenant haut le drapeau des lettres, des sciences et des arts.
Neuilly, Paris. — Mai 1858 à octobre 1859.