‹ La massacres de SeptembreChapitre 1 sur 25 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

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33, QDAI DBS GRANDS- AnOUSTIKS, 35

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Rue Saint-Antoine, à gauche pour qui va vers la Bastille, précisément en face de la maison qui porte aujourd'hui le n° 113, s'ouvre en 1792, la rue des Ballets.

Trente pas de long, dix de large, de vieux grès bombés, déclives vers le ruisseau qui coule au milieu de la chaussée et qui vient se perdre à une grille d'égout, — « un regard » — scellé dans le pavé de la rue Saint-Antoine ; trois maisons à droite, une seule à gauche, sans plus, des masures, anciennes de trois siècles, décrépites, sordides. Barrant le décor formé par ces deux alignements, la façade noire de la prison de La Force, en bordure de la rue du Roi-de-Sicile — à l'époque de la Révolution, rue des Droits de V Homme — qui se heurte là, en impasse, à la rue des Ballets. A l'angle saillant, formé par la rencontre des deux rues, une grosse borne. La prison, de ce côté, est basse : un rez-de-chaussée, chargé d'un toit mansardé presque aussi élevé que le bâtiment ; la porte ^ est dans

* « On me conduisit à La Grande Force... J'arrivai à mon affreuse prison. L'entrée en était extrêmement basse et comme il faisait nuit et que j'étais préoccupé... je ne pus mesurer des yeux la hauteur de la porte et me heurtai la tête avec une extrême violence. La force du coup fut telle, qu'elle ébranla tout mon être et que je ne pus m'empêcher de m"écrier : « Ah ! je défaille, soutenez-moi. » Mémoires inédits de l'internonce à Paris pendant la Révolution. M*' de Salamon.

l'axe de la rue des Ballets. Surmontée d'une imposte protégée par de gros barreaux, elle donne accès à une « entrée » exiguë : deux mètres en profondeur, trois en largeur. A gauche s'ouvre le corps de garde : en face de la porte d'entrée on passe dans le premier guichet, puis, continuant tout droit, dans le second : ces deux guichets forment deux pièces, de dimensions presque égales : cinq pas sur quatre.

Quand on est parvenu dans le second guichet, tournant toujours le dos à la rue des Ballets, on a, devant soi, une porte donnant sur une cour ; à sa droite, une porte d'abord, puis une cloison vitrée. Porte et cloison séparent le second guichet du bureau du greffe, salle de trois mètres sur six, éclairée d'une seule fenêtre, située à l'extrémité et ouvrant sur la cour, en angle droit avec la porte de sortie du second guichet. Cette cour est de peu d'étendue, entourée de bâtiments bas ^ semblables à celui que nous venons de traverser : on l'appelle Cour du Greffe -, ou Première cour d'entrée ^. Plus loin, dans l'intérieur de la prison, se trouvent d'autres cours, très vastes, la Cour de la Dette, la Vit au lait, la Coitr des Femmes... et d'autres. Le concierge s'appelle Bault* ; c'est une puissance ; un concierge de prison, en ce temps-là, est le directeur, le maître absolu de sa geôle.

Bault habite le bâtiment en bordure de la rue des Droits de l'homme : sa cuisine est au rez-de-chaussée, sur la rue ; son logement occupant l'étage mansardé, a une entrée particulière, officielle, réservée aux fournisseurs

* Mémorial de Norvins, II, 186.

- Iden-

^ Archives nationales. Plan de la prison de La Force, N III Seine

* On trouve son nom écrit de bien des façons, Bault, Beau et même Lebeau : la première ortographe est la véritable.

de la prison, et une autre, plus discrète, dont il se sert à Toccasion^.

Bault n'était pas un méchant homme ; sa femme, aflectait des allures sans-culottes : lorsqu'on amenait un prisonnier, elle était là et plaçait son mot. Weber, frère de lait et valet de chambre de la reine, raconte qu'en arrivant à La Force, le 19 août 179^, il entendit M'"^ Bault questionner les commissaires ; apprenant que son nouveau pensionnaire était arrêté pour avoir pris part, huit jours auparavant, à la défense du château et de la famille royale : « Fort bien, dit-elle, ça ira, ça ira ! » Néanmoins, elle était loin d'être mauvaise ; en septembre 1793, Bault et sa femme quittèrent La Force pour remplacer à la Conciergerie leurs collègues Richard ; ils se trouvèrent être les geôliers de Marie-Antoinette et il semble qu'ils se montrèrent humains et même charitables envers leur prisonnière. Les Bault avaient une fîUe qui, en 1792, vivait avec eux à la Force.

Dans la rue Pavée, qui faisait angle avec la rue du Roide-Sicile s'ouvrait l'entrée spéciale d'une autre prison formant corps avec la première et qu'on appelait La Petite Force. Cette entrée était une façade, encore inachevée en 1792 et toute neuve, un décor de théâtre, dû à l'architecte Desmaisons ; de lourds pilastres vermiculés, une voûte hardie, abritant un péristyle circulaire où les voitures pouvaient tourner à couvert. Ce rez-de-chaussée, d'aspect sinistre, attendait trois étages de fenêtres carrées et grillées.

* Mémorial de Norvins, II, 205. « Il Ducatel, (le successeur de Bault), m'engagea à le suivre au bout d'un petit corridor fermé sur le carré de notre appartement et du sien. (Norvins habitait à La Force, avec un de ses amis, une chambre ayant vue sur la rue des Ballets.) Il en ouvrit la porte et me conduisit à une autre qui menait à un degré dérobé, au bas duquel était une forte porte de sûreté, qu'il entr'ouvrit également et qui donnait sur la petite rue des Droits de VHomme. »

La maison de détention s'étendait, derrière cette façade étroite, jusqu'aux maisons particulières en bordure de la rue Culture Sainte-Catherine (aujourd'hui rue de Sévigné). On pouvait se rendre de l'une à l'autre prison, soit par le chemin de ronde ménagé au pied de ces maisons, soit par un dédale de passages percés au travers des bâtiments. La Petite Force était la prison réservée aux femmes ; elle avait sa concierge, M""^ de Hanère, qui vivait là avec sa fille ; toutes deux braves personnes, pitoyables et douces. Mais il semble bien que l'écrou des détenus de l'un et l'autre sexe avait lieu au greffe de la grande prison, chez Bault. M™^ de Tourzel, dans ses mémoires, conte qu'elle et ses compagnes entrèrent à La Force par la rue des Ballets et non par la rue Pavée, et c'est cependant, — quoiqu'elles ne s'en rendissent pas compte, à La Petite Force qu'elles furent internées, puisqu'elles se trouvaient être les pensionnaires « de M"^ de Hanère* ».

Il n'est pas question de grouper ici lés événements qui précédèrent les massacres de septembre, mais simplement d'indiquer quelques faits nécessaires à la clarté des narrations que nous ont laissées les témoins.

Depuis le 10 août, on amenait chaquejour à la prison de la rue du Roi-de-Sicile et à celle de la rue Pavée, nombre de suspects, arrêtés dans toutes les sections de Paris, compromis par leur attachement à la Famille royale ou simplement soupçonnés de regretter la royauté, déjà virtuellement abolie. Les récits qu'on va lire renseigneront suffisamment sur la manière dont se faisaient ces incarcérations. Ce qu'il importe simplement de noter ici, c'est que les prisons se remplissaient à' aristocrates, qu'on

* Mémoires de la duchesse de Tourzel, t. II, p. 252.

le savait dans Paris, que le gouvernement et la Commune insurrectionnelle siégeant à l'Hôtel de Ville hésitaient sur le moyen de se débarrasser, par la déportation ou autrement, de ces pensionnaires encombrants.

Des orateurs de réunions publiques, des braillards de carrefours, excitaient la population contre les détenus. La précieuse bibliographie révolutionnaire entreprise par M. Tourneu.x, mentionne une brochure dont la date n'est pas indiquée, mais qui fut certainement mise en vente à Paris dans la journée du l'^'' septembre : elle avait pour titre : Grande trahison de Louis Capet. Complot découvert pour assassiner dans la nuit du ^ au '^ de ce mois, tous les bons citoyens de la capitale, par les aristocrates et les prêtres réfractaires aidés des brigands et des scélérats détenus dans les prisons de Paris, signé Charles Boussemart, patriote saiis moustaches. Tel était le bruit que la Commune laissait — ou faisait — circuler.

C'est une question longtemps débattue de savoir si le gouvernement ou la Commune ordonnèrent les massacres et en assumèrent tacitement la responsabilité. En dépit de recherches actives et de déductions passionnées, jamais ne fut découvert l'ordre écrit qui déchaîna la tuerie ; on peut assurer cependant que si le gouvernement subit, sans regrets exagérés, la catastrophe, la Commune, par des mesures d'une inconséquence criminelle, la provoqua el mit tout en œuvre pour en faciliter l'explosion. Le 2 septembre, alors que les assassinats, dans Paris, avaient déjà commencé, elle écrivait, au nom du Peuple, aux membres de la section des Quatre-Nations : « 3Ies camarades, il vous est ordonné de juger tous les prisonniers de r Abbaye, sans distinction, à l'exception de Vabbé Lenfant S que vous mettrez dans un lieu sûr. A l'Hôtel de

' L'abbé Lenfant fut néantnoius massacré avec les autres détenus.

Ville, le 2 septembre. Partis, sergent, administrateur, Méhée, secrétaire-greffier^. » Un tel ordre équivalait hypocritement à l'autorisation de tuer. Le même jour, les membres de la Commune, comme s'ils eussent craint que leur désir fût mal compris, renchérissaient par l'arrêté que voici : « Le conseil géjiéral de la Commune ordonne que tous les individus détenus à La Force pour dettes, mois de nourrice, ou militaires pour cause de discipline, soient mis en liberté sur-le-champ, en ayant soin toutefois d'examiner très scrupuleusement les écrous, afin d'éviter qu'aucun contre-révolutionnaire puisse se soustraire à la loi du 2 septembre 1792. Nicoult, Columbeau, Méhée, secrétaire-greffier adjoint.

Les historiens ont raconté avec quel art perfide la populace avait été montée « à la hauteur des circonstances » : le 27 août eurent lieu solennellement les funérailles des patriotes assassinés par les aristocrates, lors de lattaque du château des Tuileries ; les corps des victimes furent promenés dans la ville, sur un sarcophage tiré par des bœufs ; les veuves et les orphelines suivaient, vêtues de robes blanches serrées par des ceintures noires. Puis on répandit le bruit de l'arrivée prochaine des Prussiens; Paris était menacé d'un bombardement; tous les hommes valides devaient partir à la rencontre de l'ennemi; que deviendraient, en leur absence, les femmes et les vieillards, laissés à la merci des contre-révolutionnaires dont regorgeaient les prisons et qui avaient juré l'extermination des patriotes? Le 30 août, la ville, morne en certains quartiers, était, sur d'autres points, enfiévrée; tout le jour circulèrent par les rues des patrouilles conduisant à la Mairie des « ci-devant », d'où ils étaient répartis sur les .différentes prisons. Le 2 septembre, à midi, le canon

* Gazette française du 20 germinal, an IV.

d'alarme tonna au Pont-Neuf : un grand drapeau noir fut hissé sur l'Hôtel de Ville... Cette dangereuse mise en scène avait pour but de « faire des héros » : elle fît des assassins.

Bien peu. Car il serait injuste d'accuser le peuple pari-' sien des massacres de septembre : cent cinquante égorgeurs, au plus, suffirent à la besogne : parmi eux, plusieurs bouchers ; les autres, constatation stupéfiante, étaient des petits boutiquiers, de métiers tranquilles, fruitiers, tailleurs, chapeliers, cordonniers, horlogers, orfèvres, coiffeurs, merciers... Voilà ceux qui, pendant une semaine, terrorisèrent Paris : le peuple, lui, se contenta de regarder, d'être curieux, d'applaudir; d'apporter là son amour efiFréné du spectacle, quel qu'il soit; et aussi cette sorte d'équité fruste et servile qui le poussait à huer les coupables et à embrasser ceux qu'on lui déclarait innocents. Le peuple se retrouva aussi, parmi ces braves gens qui, sans fausse honte, sans peur, sans dégoût des coudoiements sinistres, se glissèrent au nombre des massacreurs pour leur disputer quelques victimes... Des récits qui vont suivre surgiront d'horribles figures; mais combien d'autres y vont paraître, charitables et discrètement héroïques ! A côté des brutes, ardentes à tuer, se dresse, à point nommé, un inconnu qui, perdu dans la foule, détourne une question décisive, souffle une réponse heureuse, entame une harangue et arrête les coups... Ils furent cent cinquante tueurs; combien plus nombreux furent ceux qui, sans y réussir toujours, risquèrent leur vie pour sauver des malheureux dont ils ne connaissaient pas le nom et dont ils n'acceptèrent aucune récompense. Ce sont ces comparses héroïques qu'il faut suivre à travers le drame : ils aident à supporter tant de tableaux d'horreur dont, sans eux, on aurait scrupule à dresse l'effroyable étalage.

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